Pont Neuf, Paris
Pont Neuf, Paris
Japanese Gardens
Japanese Gardens
Montserrat, Barcelona
en routeMontserrat- Barcelona
Tower Bridge, London
Tower Bridge, London
Skip to content

Anthea Bell, linguiste du mois d’octobre 2015

E N T R E T I E N    E X C L U S I F

 

ANTHEADiplômée de l'Université d'Oxford, Anthea Bell a fait une prestigieuse carrière de traductrice littéraire. À partir du français et de l'allemand, elle a traduit des œuvres de fiction et autres ainsi que des livres pour la jeunesse, et notamment ceux des aventures d'Astérix le Gaulois dont il va être question dans l'interview qui suit. Elle a également traduit des romans de nombreux auteurs français de renom (Henri Troyat et Françoise Sagan, pour n'en citer que deux). Ses plus récentes traductions comprennent deux titres de Simenon, dans la nouvelle série des Penguin Modern Classics.

Ses traductions de l'allemand, trop nombreuses pour les énumérer toutes, comprennent des auteurs comme Frantz Kafka, Sigmund Freud et Stefan Zweig. Sa traduction du roman Alles umsonst de Walter Kempowski sortira en anglais (sous le titre All for Nothing) chez Granta Books, au début du mois prochain.

À partir du français et de l'allemand, elle a traduit de nombreuses entrées – longues, moyennes et courtes – de l'édition 2001 des 29 volumes du New Grove Dictionary of Music and Musicians, ainsi que du New Grove Dictionary of Opera, en quatre volumes, paru en 1992. Sa traduction d'un livre du chef d'orchestre Christian Thielemann vient juste d'être publiée sous le titre My Life with Wagner, Weidenfeld & Nicolson.

Elle a été quatre fois lauréate du Prix Schlegel-Tieck britannique pour ses traductions de l'allemand. En 2002, elle a également gagné l'Independent Foreign Fiction Prize (UK) et le Helen and Kurt Wolff Prize (USA). En 2003, elle a reçu le Prix de l'État autrichien pour la traduction littéraire et, en 2009, l'Oxford-Weidenfeld Translation Prize. En 2010, elle a été promue OBE (Officer of the Order of the British Empire) pour services rendus à la littérature et à la traduction littéraire ; et en 2015, la République fédérale allemande lui a décerné la Verdienstkreuz (la Croix pour le Mérite).

Les Publications Albert René lui ont toujours confié la traduction en anglais des aventures d'Astérix, et cela malgré le changement d'auteurs, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad ayant succédé à René Goscinny and Albert Uderzo.

L'interview suivante, publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de Césartraduit en anglais par Anthea Bell, (Asterix and the Missing Scroll) a été menée en anglais par Julian Maddison, et traduite par Pascale Tardieu-Baker.  Les biographies de M. Maddison et de Mme. Tardieu-Baker se trouvent après l'interview.

Image36en-600x404

—————————

Julian Madison.  Avant d’aborder spécifiquement la question d’Astérix, avez-vous une philosophie générale concernant la façon d'approcher une traduction et le rôle du traducteur? 


Anthea Bell. Oui, et elle est toute simple : je cherche à faire une traduction qui semble d’abord avoir été écrite, et même pensée, en anglais. Cela me situe dans l'école aujourd’hui démodée du traducteur dit «invisible ». Quand je traduis un texte, je cherche toujours à trouver la voix qui convient à son auteur, à devenir autant que possible l'auteur. C’est une façon de travailler qui se rapproche de celle d’un acteur, une métaphore d’ailleurs fréquemment utilisée pour la traduction.


J.M.  Les premiers Astérix en anglais sont sortis en 1969, soit huit ans après le premier album en français et trois ans après que le petit Gaulois ait rencontré un très grand succès en France. Aviez-vous entendu parler d'Astérix avant que l’on vous propose de le traduire ?

A.B. Oui, en fait j'ai d’abord vu un album d'Astérix chez l’un de nos amis, Derek Hockridge, professeur de français à Leicester Polytechnic, dont les enfants avaient le même âge que les nôtres, à mon mari et à moi ; ils fréquentaient tous la même école. Derek et son épouse Dilys avaient un album chez eux et me l'ont montré. Ma première réaction a été que la bande dessinée n’était pas vraiment ma tasse de thé, mais quand j’ai commencé à le lire, j’ai tout de suite remarqué à quel point Astérix était drôle.

J.M.  Ayant accepté de vous charger de la traduction, avez-vous lu tous les albums français sortis jusque-là avant de commencer à traduire le premier, Astérix le Gaulois ?
 

A.B. Quand j’y repense, je ne suis pas sûre, mais il y a certainement eu des conversations avec Brockhampton Press, comme s’appelait alors la division ouvrages pour la jeunesse de Hodder & Stoughton, à propos des albums à traduire en premier. Bien évidemment, nous avons dû commencer par Astérix le Gaulois. Les suivants ont été choisis pour leur potentiel à intéresser le grand public : Astérix et Cléopâtre, à cause du film avec Liz Taylor et Richard Burton, Astérix Gladiateur, pour familiariser les lecteurs avec le thème romain et, peu de temps après, Astérix chez les Bretons, qui avait de grandes chances de rencontrer le succès au Royaume-Uni. Le tour de Gaule d'Astérix, même s’il se situe très tôt dans la chronologie française de la série, a attendu un certain temps une version anglaise à cause de toutes les spécialités culinaires locales françaises qui y sont mentionnées. Mais c’est dans cet album que l’on rencontre pour la première fois Idéfix (rebaptisé par nos soins Dogmatix) suivant nos héros comme le petit chien qu’il est, jusqu'à ce qu’Obélix remarque son nouvel ami et se retourne pour le caresser. Les lecteurs anglophones, par conséquent, le rencontrent d'abord dans Cléopâtre, quand Obélix veut lui apprendre à rapporter des menhirs dans le village, en hiver.

J.M.  Pouvez-vous m’expliquer comment on en est venu à vous demander de traduire Astérix ?

A.B. Brockhampton Press, que j’ai mentionnée plus tôt, m’avait amenée à Leicester où vivait son directeur général, après que mon mari, Antony Kamm, soit devenu éditeur en chef de la division. J’avais déjà traduit en anglais plusieurs livres pour enfants depuis le français et l’allemand pour Brockhampton et on m'a demandé si, avec Derek, je voudrais m’essayer à Astérix. Dix ans s’étaient écoulés depuis la première publication d’un album de la série en France, et trois éditeurs de langue anglaise avait déjà refusé ce projet, estimant les calembours et jeux de mots intraduisibles.

J.M.  Comment se passait la collaboration avec Derek Hockridge ?

A.B. L'idée était (a), que dans une traduction aussi inhabituelle qu'une bande dessinée pleine de traits d’esprit et de jeux de mots, deux personnes se renvoyant la balle valaient mieux qu'une, et (b) que Derek en tant que professeur de français serait à même de fournir toutes les connaissances pertinentes nécessaires, tandis que je me concentrerais sur la traduction anglaise elle-même. Malheureusement, Derek est mort il y a quelques années après avoir été malade un certain temps.

J.M.  Je présume qu’à l’origine, vous travailliez à partir des albums déjà sortis. Plus récemment, pour que la version anglaise puisse être publiée en même temps que l'original français, j’ai cru comprendre que vous travaillez à partir du tapuscrit du texte sans voir les images. Cela entrave-t-il le processus de traduction d’une manière ou d’une autre ?

A.B.
Il était certes plus facile de travailler à partir des albums français déjà imprimés, mais je n'ai jamais eu à traduire complètement sans images. Pour les histoires précédentes, à la fois écrites et dessinées par Albert Uderzo, nous avions au moins à notre disposition l’avant dernière version des dessins au crayon à temps pour une relecture finale. En ce qui concerne les deux premiers ouvrages de la nouvelle équipe, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, j'ai reçu les dessins au crayon en même temps que le tapuscrit. Je ne vois les couleurs qu'à la publication. Pour cet album, une dernière bulle restait à venir. J’ai pris note de son contenu pour Bryony Clark, qui met en place tous les caractères pour la langue anglaise grâce à l’astucieux alphabet informatique qu’elle a inventé il y a plusieurs années.

J.M.  Lorsque vous avez été confrontée à la traduction du premier album, diverses décisions ont dû être prises sur la façon dont celui-ci et les suivants seraient traités. Pouvez-vous nous parler de certaines d’entre elles ?

A.B. Tout d'abord, nous avons dû définir la ligne à adopter en ce qui concerne les noms propres. Comme vous le savez, seule une minorité d’entre eux sont authentiques (Jules César, Brutus, Cléopâtre). Dans l'original, la plupart sont des adaptations ingénieuses de phrases en français, qui se terminent en « us » pour les Romains et en « ix » pour les Gaulois, par analogie avec Vercingétorix. En raison des différences entre l’ordre des noms et des adjectifs dans les deux langues, il n’est pas facile d'inventer d’ingénieux noms composés en anglais. Comme il existe dans notre langue de nombreux adjectifs se terminant en « ous » nous pouvons les utiliser (pour les noms romains), souvent en supprimant le « o » de la terminaison. Nous obtenons ainsi un Romain appelé Nefarius Purpus (pour 'nefarious purpose', mauvaises intentions), par exemple. Et le barde du village, Assurancetourix en français devient Cacofonix en anglais à cause de la cacophonie épouvantable qu’il produit en chantant et en jouant de son instrument. Parfois, un cadeau se présente : deux petits légionnaires romains, qui n’apparaissent qu’une fois, sont devenus en anglais Sendervictorius et Appianglorius, deux noms qui viennent de l'hymne national britannique ('Send her victorious, Happy and glorious'). C’était dans Astérix Gladiateur. Enfin, des décennies plus tard, j’ai eu la chance de pouvoir me tourner une autre fois vers notre hymne national : Confoundtheirpolitix, le nom anglais du personnage Doublepolémix- qui évoque le journaliste et militant politique Julian Assange, provient de la deuxième strophe, dans laquelle on demande à Dieu de châtier durement les ennemis du monarque : 'Confound their politics, / Frustrate their knavish tricks' (Contrecarrez leur politique/ Déjouez leurs déplorables roueries).

 

J.M.  Les aventures d’Astérix ont connu un énorme succès en partie parce qu’elles se prêtent à plusieurs niveaux de lecture. Ceci était-il évident dès le début et est-ce une caractéristique que vous avez gardée consciemment – voire même sur laquelle vous avez insisté – dans les versions anglaises, ou cela se fait-il automatiquement simplement en traduisant l'original ?

A.B. Notre objectif a toujours été de refléter le français en travaillant délibérément l'humour à différents niveaux. Mais cela doit venir naturellement ; il nous a parfois fallu attendre des années avant de pouvoir utiliser une vieille blague : par exemple, quand César répond au messager de mauvais augure qui lui annonce “The slaves are revolting” par “And so are you”, jeu de mots sur les deux sens de revolting, se révolter et être répugnant. Cela n’est pas à la portée des enfants de moins de huit ans. Mais il y a également dans le français de longs échanges de plaisanteries culturelles, comme les citations de Victor Hugo sur la bataille de Waterloo tirées des Châtiments dans Astérix chez les Belges, remplacées en anglais par diverses citations de Byron (extraites du Pèlerinage de Childe Harold à propos du bal de la duchesse de Richmond la veille de la bataille) ainsi que quelques citations familières de Shakespeare et de Milton.

J.M.  Lors de précédentes discussions sur Astérix vous avez toujours dit que parfois, vous aviez simplement dû accepter qu’une blague particulière était intraduisible. Vous deviez donc trouver une alternative à mettre au même endroit, ou ailleurs, dès que possible, afin de maintenir le même « quota de blagues ». Diriez-vous que cette politique demandait plus de créativité que d'habitude de la part du traducteur ?

A.B. Je pense que c’est peut-être plutôt que je me dois d’être plus vigilante que d'habitude quant à la nécessité de traduire l'esprit plutôt que la lettre du texte original.

J.M.  Certains albums ont certainement dû se révéler plus compliqués à traduire que d'autres. Vous avez déjà mentionné Le tour de Gaule d'Astérix. Pourriez-vous commenter quelques-uns des problèmes que vous avez eu à surmonter avec les albums suivants, Astérix en Corse et Astérix chez les Belges ?

A.B. L’album sur la Corse était ardu parce que les connaissances générales sur cette île sont rares dans le monde anglo-saxon. Nous savons que Napoléon Bonaparte y est né et c’est à peu près tout. Le défunt chanteur Tino Rossi n’est pas très connu chez nous. Je me suis raccrochée au thème napoléonien avec le nom du fier chef corse, qui tire en français son interminable nom, Ocatarinetabellatchitchix, de l’une des chansons de Tino Rossi.
En anglais, il s’appelle Boneywasawarriorwayayix, d'après une chanson de matelots anglaise bien connue (Boney étant Bonaparte). La Belgique, encore une fois, nous est surtout familière pour la bataille de Waterloo. Comme nous, les Britanniques, l’avons remportée avec l'aide de nos alliés prussiens, on pourrait s’attendre à ce qu’un écrivain britannique l’ait célébrée avec un poème épique martial, et c’est exactement ce qu’a fait Sir Walter Scott. Mais il n’était manifestement pas au même niveau que Victor Hugo puisqu’en Angleterre, un couplet anonyme de l’époque disait : « Sur la plaine sanglante de Waterloo/ Sont tombés bien des soldats valeureux/ Mais aucun d’eux, ni par le sabre ni par le feu/ Autant à plat que Walter Scott ». Dommage !

J.M. Lors de conférences que vous avez données, vous avez dit que dans Astérix chez les Bretons le choix de faire s’exprimer les Britanniques avec un style aristocratique et désuet n’était peut-être pas la meilleure solution. J’ai toujours considéré que c’était une excellente solution et une façon très drôle de trouver un équivalent à la technique de Goscinny dont les « Bretons » parlaient français en utilisant l’ordre des mots anglais. Quelle alternative aviez-vous ?

A.B. En fait, il n'y avait pas vraiment d’alternative, donc je suis ravie que le résultat vous plaise. A la fin, il faut bien mettre quelque chose sur le papier. Mais le français est plus drôle !

J.M. Y a-t-il une traduction d'une section difficile d'Astérix dont vous êtes particulièrement fière ?

A.B. J’aime assez le long passage dans Le Cadeau de César ; où, dans l'auberge du village, Astérix se bat en duel avec un soldat romain ivre tout en composant une ballade, comme Cyrano de Bergerac dans la pièce d’Edmond Rostand. La version anglaise utilise peut-être le plus célèbre combat à l’épée de la littérature anglaise, Hamlet et Laërte à côté de la tombe d'Ophélie, avec de nombreuses citations de la pièce. Shakespeare à la rescousse !

J.M. A-t-il jamais été nécessaire d’ignorer une section difficile d’une traduction et de prendre le temps d’y réfléchir en continuant le travail ? Si oui, des exemples précis vous viennent-ils à l'esprit ?

A.B. Oh, il est toujours nécessaire de sauter des choses un moment avant d’y revenir. Ma première ébauche est toujours jonchée de petites notes lugubres disant, « il manque une blague ici », ou « nouveau nom romain/ gaulois nécessaire »," etc. Y revenir après une nuit de sommeil est toujours une bonne idée. Je pense que c’est Freud qui a souligné que les solutions se présentent souvent pendant la nuit. Je suis en désaccord avec lui sur de nombreux sujets, mais pas celui-là.

J.M. Êtes-vous jamais tombés sur des références culturelles ou des blagues que ni vous ni Derek Hockridge ne compreniez complètement ? Avez-vous dû demander des explications à des amis français ou aux auteurs ?

A.B. Je ne me souviens qu’aucun de nous deux n’avait relevé une référence au port grec du Pirée, et c’est Goscinny qui nous l'a fait remarquer.

J.M. Pour ses recherches, Goscinny s’est basé sur La Guerre des Gaules de Jules César, l’Histoire de Rome d’André Piganiol etc. Avez-vous dû faire des lectures de
 fond sur la Gaule ou l'Empire romain avant d’attaquer les traductions ?

A.B. J'avais déjà étudié le latin au niveau du General Certificate of Education A Level (l’équivalent britannique du baccalauréat), bien que mon école ne m’ai pas permis de passer l'examen – à l'époque, on ne pouvait choisir que trois matières, et j’avais opté pour l'anglais, le français et l’allemand. On m’avait pourtant permis d'assister aux cours et une partie de la Guerre des Gaules de Jules César figurait parmi les ouvrages au programme ; je pense qu’il s’agissait du récit de sa tentative d'invasion de la Grande-Bretagne. Astérix a un cousin britannique dans les albums, Jolitorax (en anglais Anticlimax). Je soupçonne René Goscinny d’avoir donné aux anciens Grands-Bretons des noms finissant en « ax » parce que César mentionne un roi du Kent appelé Segovax, mais malheureusement je ne lui ai jamais demandé, et il est trop tard désormais.

J.M. Goscinny conservait toujours des cahiers contenant les noms de personnages qu'il avait utilisés pour éviter les doublons. Ceux-ci ont été transmis à Uderzo qui a continué cette pratique. Faites-vous de même pour les noms anglais ?

A.B. Absolument. Il existe maintenant environ 400 noms de personnages et de lieux réinventés – entre autres. Dans le nouvel album, nous découvrons d'autres instruments de musique du barde. En plus de sa lyre, il est pourvu d’un zinzinium [que j’ai appelé crazichord], d’un beuglophon [devenu moomoophone], et d’un orypilinx [rebaptisé infuriatina]. Ceux-ci lui valent une place d'honneur lors du banquet final.


J.M.
J’ai cru comprendre que Goscinny lisait toutes les traductions en anglais avant leur publication. Vous a-t-il jamais fait des suggestions ?

A.B. Il se contentait généralement de remarques très aimables – mais s’il faisait une suggestion, c’était de l’or en barre et elle était instantanément intégrée à la traduction. De son vivant, il lisait attentivement toutes les traductions en anglais. Il avait grandi en Argentine et parlait couramment anglais. Après sa mort, les Éditions Albert René ont envoyé toutes les traductions en différentes langues à une agence à Paris qui les vérifiait, et j’ai eu la chance d’y rencontrer une dame formidable, une Anglaise appelée Penelope qui vivait en France et savait exactement comment les versions anglaises devaient fonctionner.

J.M.  Dans une interview de 1973, Goscinny a salué les traductions d'Astérix en anglais et a suggéré que la traduction avait parfois amélioré les plaisanteries d'origine. A ce moment-là, aviez-vous connaissance de son approbation?

A.B. Oui, il était extrêmement gentil (voir ci-dessus). Cependant, je ne pense pas qu'il soit possible d'améliorer l’original !

J.M.  Avez-vous eu des contacts ou des discussions avec Uderzo du vivant de Goscinny ou quand il a aussi endossé le rôle de l'écrivain ?

A.B. Du vivant de Goscinny, c’étaient en quelque sorte des duettistes – c’est surtout lui qui parlait mais, de temps en temps, Uderzo faisait un commentaire perspicace qui lui volait immédiatement la vedette. Ils travaillaient très bien ensemble et étaient très accueillants. Je me souviens m’être retrouvée plus tard avec Albert Uderzo au Festival du Livre d'Edimbourg, et aussi quand un groupe d’entre nous est venu de Londres pour se rendre au parc Astérix. La dernière fois que je l'ai vu, c’était à la Foire du livre de Francfort il y a quelques années.

J.M.  Quelle a été votre implication dans les versions anglaises des films d'animation d'Astérix ?

A.B. Elle a été très limitée surtout pour les derniers films où, sur l'écran, les plaisanteries ont principalement été remplacées par des pitreries. Je dirais que c’est un art différent.

J.M.  Astérix a rencontré un énorme succès – en particulier en France, en Allemagne et au Royaume-Uni – mais moins en Amérique. A votre avis, quelle en est la raison ? Goscinny avait vécu aux Etats-Unis et travaillé avec des dessinateurs américains comme Harvey Kurtzman et Will Elder. Uderzo a été inspiré par Disney et dessinait à l’encre avec une plume pour se rapprocher des dessinateurs américains ; la potion magique est à Astérix ce que les épinards sont à Popeye, l’ADN d’Astérix est fortement influencé par les Etats-Unis.

A.B. Oui, tout à fait, mais, à mon avis, l’influence de la tradition européenne de l'humour est plus déterminante. D’où le succès auprès du grand public de la série des Astérix; dans toute l'Europe et dans d'autres parties du monde anglophone (en Afrique du Sud et en Australasie, par exemple). Mes amis américains proclament qu'eux et leurs enfants adorent Astérix, mais ce sont généralement des enseignants, des universitaires, des éditeurs ou des traducteurs, donc un échantillon assez réduit de la population. Je vois deux raisons possibles à cela : d'abord, les Français et les Britanniques ont derrière eux de nombreux siècles d'histoire, et les deux apprécient l'humour de l'anachronisme. L’Amérique du Nord ne possède pas autant d’histoire dont se moquer. Deuxièmement, je ne pense pas que l'ironie soit aussi répandue dans les livres américains pour la jeunesse. Je traduis souvent pour les États-Unis et dans le cas de la fiction pour enfants, des éditeurs inquiets m'ont souvent demandé si une phrase était ironique, alors que le sarcasme serait évident en Europe. La série des Astérix comporte une bonne dose d'ironie.

J.M.  Vous-a-t-on jamais demandé de traduire une bande dessinée autre qu’Astérix ?

A.B. Oui, Derek et moi avons traduit huit albums Iznogoud pour Egmont Publishing, mais ils n’ont jamais rencontré le même succès qu’Astérix.


J.M.  
Greg, auteur de la série des Achille Talon et scénariste de bande dessinée aussi prolifique que Goscinny, était devenu directeur littéraire de Dargaud, l'éditeur d’origine d'Astérix en France. Il avait jugé les traductions d'Astérix en anglais trop britanniques pour le marché américain. Il a fait effectuer des traductions locales pour l’album d’Astérix, La Grande Traversée et pour un autre Goscinny que vous avez traduit,
Iznogoud on Holiday (Les vacances du calife). Les Astérix américains ont été traduits par Robert Steven Cohen. Panoramix est devenu Magigimmix, Assurancetourix, Malacoustix et Ordralphabétix, Epidemix. Avez-vous jamais lu ces traductions ?


A.B. Oui – en fait, il y existe cinq Astérix américains mais, malgré tout, ils n’ont pas eu sur le marché américain l'énorme impact auquel on aurait pu s’attendre. Je suis parvenue à mettre la main sur des exemplaires pour mes amis Catherine Delesse et Bertrand Richet, qui ont écrit un livre sur les traductions en anglais, Le Coq gaulois à l'heure anglaise.

J.M.  Avez-vous dû faire des modifications pour traduire les deux derniers albums de Ferri et Conrad ?

A.B. Ferri & Conrad ont hérité d'une tradition bien établie, mais les traditions elles-mêmes évoluent avec le temps. Cependant, l'approche de la traduction reste la même et la transition entre les auteurs s’est effectuée en douceur. Dans Astérix chez les Pictes, le premier album de Conrad et Ferri, je me souviens d'avoir eu à convaincre les éditeurs français que le tronc d'arbre lancé par Obélix devrait vraiment être appelé un « caber » en anglais – comme dans l’épreuve de jeté de tronc d’arbre, « tossing the caber », aux Jeux des Highlands. En fait, le mot vient du gaélique écossais.

J.M.  Comment le lectorat anglais d'Astérix a-t-il évolué depuis vos débuts ?

A.B. Je me souviens qu’au départ, certaines bibliothèques pensaient qu’avoir ces albums en rayon et les prêter n’étaient pas dignes d’elles. Ce n’est plus le cas !


J.M.  
Initialement, Uderzo avait prévu d’interdire la sortie de nouveaux albums d'Astérix quand il aurait pris sa retraite. Comme Hergé avec Tintin, il voulait que les personnages continuent à exister à travers le merchandising, les films etc., mais pas qu’ils vivent de nouvelles aventures. Il est revenu sur cette décision, a vendu les droits à Hachette – ce qui a provoqué une bataille juridique avec sa fille – et a supervisé la transition avec d'autres auteurs (actuellement Ferri et Conrad). Avez-vous des commentaires sur cette affaire qui a fait beaucoup de vagues dans la presse française ?

A.B. Non, ce n’est certainement pas à moi de commenter. Compte tenu de la décision qui a été prise, je suis simplement heureuse de faire ce que je peux pour perpétuer la tradition en anglais, parce que je ressens une grande affection envers cette série à laquelle je suis très fidèle. Je pense qu'elle est unique à notre époque.

J.M.  Pourriez-vous définir ce qui la rend unique ?

A.B. Je veux dire qu'elle est unique non pas parce qu’il s’agit d’une bande dessinée traduite qui a du succès dans le monde anglo-saxon, car il y a toujours Tintin d'Hergé, mais plutôt parce qu’elle fait appel au sens de l’humour de ses lecteurs à différents niveaux, de simples calembours qui font lever les yeux au ciel à du comique de répétition assez complexe qui repose sur divers phénomènes culturels.

J.M.  Au fil des ans, vous avez dû recevoir du courrier intéressant concernant Astérix. Avez-vous des exemples que vous pourriez partager avec nous ?

A.B. Je me souviens d'une adolescente australienne qui m’avait dit que les albums avaient vraiment éveillé son intérêt pour la Rome antique, et m’a demandé ce qu'elle pourrait lire d’autre à ce sujet (je lui ai indiqué les romans policiers romains de Lindsey Davis qui se passent sous le règne de Vespasien). Les gens ont tendance à supposer qu'Astérix est principalement pour les garçons, alors je suis ravie que des filles m’écrivent aussi. Et mes propres petites-filles aiment beaucoup ces livres.

J.M.  Avez-vous un Astérix préféré ?

A.B. En choisir un serait beaucoup trop difficile !

J.M.  Si on insiste beaucoup, Uderzo admet toujours qu’Obélix est son personnage préféré. Êtes-vous d'accord ?

A.B. Encore une fois, je trouve qu'il est difficile de choisir. Je pense qu’il est important de dire que l'humour des histoires est fondamentalement bienveillant. On m'a demandé de vérifier que le ton d’un livre de jeux basé sur leurs aventures convenait bien, et j’ai découvert une description d'Astérix tordant le bras d'un Romain « jusqu'à ce qu'il hurle de douleur ». Ça n'allait vraiment pas.

Nous voyons très régulièrement des Romains comiquement mal-en-point, gémissant parce qu'ils sont meurtris et couverts de bosses, mais jamais du vrai sang qui coule. Et Jules César, l'ennemi traditionnel des Gaulois, devient presque un ami.

J.M.  Diriez-vous qu’Astérix a fait progresser votre carrière et renforcé votre réputation en tant que traductrice ? Étant donné que vous traduisez également depuis l'allemand et le danois et que vous couvrez des domaines aussi variés que l'histoire de la cuisine, les romans modernes, des œuvres de Freud…Il ne semble certainement pas que vous soyez cataloguée « traductrice de livres pour enfants ».

A.B. Eh bien, la variété est l'essence même de la profession de traducteur. Nous ne devons pas être catalogués. Même si j’adore Astérix et ses amis, cela ne m'a pas empêchée de traduire une biographie tout à fait sérieuse de l'empereur Auguste par l'historien allemand Jochen Bleicken, récemment publiée par Penguin. Je n’ai jamais eu l’intention d’être traductrice, c’est arrivé par hasard, et Astérix s‘est avéré être un hasard particulièrement plaisant.

———————–

Julian Maddison – l'intervieweur

JULIANDès l'âge de six ans, Julian a fait connaissance avec Astérix (en anglais) grâce à un ami de la famille. Les aventures du jeune Gaulois lui ont plu. En habitant en France, il a découvert d'autres livres de Goscinny. S'apercevant que bon nombre d'entre eux n'avaient jamais été traduits en anglais, cela le décida à apprendre le français.

Julian étudia ensuite le français et la linguistique à St John’s College, Oxford. Au fil des ans, pendantlesquels il maintenait sa passion pour le theme, Julian s'est constitué une vaste collection d'œuvres de Goscinny et a produit une bibliographie détaillée de cet auteur.

Julian consacre l'essentiel de son temps à son activité professionnelle ; il est co-fondateur et co-directeur d'une société qui fournit l'industrie automobile. Il n'en continue pas moins à rédiger des articles sur deux de ses sujets favoris : la conception des voitures et Goscinny. Ses travaux ont paru dans différentes publications, en France et au Royaume-Uni, et il a été consulté pour un certain nombre de livres et d'expositions consacrés à Goscinny et/ou à Astérix.

Pascale Tardieu-Baker - la traductrice de l'interview

PASCALE B & WPascale est une traductrice et interprète indépendante qui travaille de l’anglais vers le français (et vice-versa à l’oral).

Après des études de langues, plusieurs années passées à Londres à enseigner le français et trois enfants, elle a décidé de se diriger vers la traduction, domaine qui l’intéressait depuis longtemps. Une fois sa maîtrise en poche, elle a effectué des traductions pour diverses publications (dont Le Point, et, plus récemment la traduction en français du supplément New York Times pour le quotidien Le Figaro, qu’elle a supervisé à partir de septembre 2011). Elle a sous-titré de nombreux films, traduit des ouvrages sur l’art contemporain, et travaillé pour le Grand Palais et l’école du Louvre, participé au projet Qantara (les cultures du pourtour méditerranéen) pour l’Institut du Monde Arabe, enseigné la traduction orale et écrite pour la maîtrise de traduction de l’université de Londres, traduit un manuel de méthodologie destiné aux défenseurs des droits de l’homme pour la fédération internationale des droits de l’homme ainsi que des dépêches Wikileaks, et collabore à la traduction de Perspectives économiques en Afrique pour l’OCDE.

La traduction aide à étancher sa curiosité naturelle et sert d’alibi à sa boulimie de films, livres et magazines.

Lecture supplémentaire :

Annonce

Le Papyrus de César : nous avons lu le dernier Astérix
Le Figaro, 21.10.2015

Asterix is back and takes Rome into info age – BBC News

 

 

 

À la une – parution d’un nouvel album d’Astérix

Image36en-600x404

Comme prévu dans notre annonce du début de ce mois, Le Papyrus de César  sortira en édition originale cette semaine en même temps que sa traduction en anglais (Asterix and the Missing Scroll) et dans bien d'autres langues. À cette occasion, trois linguistes très distingués ont bien voulu conjuguer leurs talents pour réaliser une interview à l'intention de nos lecteurs. Il s'agit d'Anthea Bell, la traductrice en anglais du nouveau et des précédents volumes d'Astérix, de Julian Maddison, l'intervieweur, grand spécialiste des aventures d'Asterix, et de Pascale Tardieu-Baker, traductrice expérimentée (anglais-français) qui  a accepté au pied levé de traduire l'interview avant la date de parution de l'album et de la mettre à jour en y insérant des détails que Mme Bell a voulu tenir secrets jusqu'à la publication.

 Anthea Bell – l'interviewée

Diplômée de l'Université d'Oxford, Anthea a fait une prestigieuse carrière de traductrice littéraire. À partir du français et de l'allemand, elle a traduit des œuvres de fiction et autres ainsi que des livres ANTHEA pour la jeunesse, et notamment ceux des aventures d'Astérix le Gaulois dont il va être question dans l'interview qui suit. Elle a également traduit des romans de nombreux auteurs français de renom (Henri Troyat et Françoise Sagan, pour n'en citer que deux). Ses plus récentes traductions comprennent deux titres de Simenon, dans la nouvelle série des Penguin Modern Classics.
 
Ses traductions de l'allemand, trop nombreuses pour les énumérer toutes, comprennent des auteurs comme Frantz Kafka, Sigmund Freud et Stefan Zweig. Sa traduction du roman Alles umsonst de Walter Kempowski sortira en anglais (sous le titre All for Nothing) chez Granta Books, au début du mois prochain.
 
À partir du français et de l'allemand, elle a traduit de nombreuses entrées – longues, moyennes et courtes – de l'édition 2001 des 29 volumes du New Grove Dictionary of Music and Musicians,ainsi que du New Grove Dictionary of Opera, en quatre volumes, paru en 1992. Sa traduction d'un livre du chef d'orchestre Christian Thielemann vient juste d'être publiée sous le titre My Life with Wagner, Weidenfeld & Nicolson.
 
Elle a été quatre fois lauréate du Prix Schlegel-Tieck britannique pour ses traductions de l'allemand. En 2002, elle a également gagné l'Independent Foreign Fiction Prize (UK) et le Helen and Kurt Wolff Prize (USA). En 2003, elle a reçu le Prix de l'État autrichien pour la traduction littéraire et, en 2009, l'Oxford-Weidenfeld Translation Prize. En 2010, elle a été promue OBE (Officer of the Order of the British Empire) pour services rendus à la littérature et à la traduction littéraire ; et en 2015, la République fédérale allemande lui a décerné la Verdienstkreuz (la Croix pour le Mérite).
 
Les Publications Albert René lui ont toujours confié la traduction en anglais des aventures d'Astérix, et cela malgré le changement d'auteurs, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad ayant succédé à René Goscinny and Albert Uderzo.


Julian Maddison – l'intervieweur

JULIANDès l'âge de six ans, Julian a fait connaissance avec Astérix (en anglais) grâce à un ami de la famille. Les aventures du jeune Gaulois lui ont plu. En habitant en France, il a découvert d'autres livres de Goscinny. S'apercevant que bon nombre d'entre eux n'avaient jamais été traduits en anglais, cela le décida à apprendre le français.

Julian étudia ensuite le français et la linguistique à St John’s College, Oxford. Au fil des ans, pendants lesquels il a maintenu sa passion pout le theme, Julian s'est constitué une vaste collection d'œuvres de Goscinny et a produit une bibliographie détaillée de cet auteur.

Julian consacre l'essentiel de son temps à son activité professionnelle ; il est co-fondateur et co-directeur d'une société qui fournit l'industrie automobile. Il n'en continue pas moins à rédiger des articles sur deux de ses sujets favoris : la conception des voitures et Goscinny. Ses travaux ont paru dans différentes publications, en France et au Royaume-Uni, et il a été consulté pour un certain nombre de livres et d'expositions consacrés à Goscinny et/ou à Astérix.

Pascale Tardieu-Baker - la traductrice

PASCALEPascale est une traductrice et interprète indépendante qui travaille de l’anglais vers le français (et vice-versa à l’oral).

Après des études de langues, plusieurs années passées à Londres à enseigner le français et trois enfants, elle a décidé de se diriger vers la traduction, domaine qui l’intéressait depuis longtemps. Une fois sa maîtrise en poche, elle a effectué des traductions pour diverses publications (dont Le Point, et, plus récemment la traduction en français du supplément New York Times pour le quotidien Le Figaro, qu’elle a supervisé à partir de septembre 2011) et. Elle a sous-titré de nombreux films, traduit des ouvrages sur l’art contemporain, et travaillé pour le Grand Palais et l’école du Louvre, participé au projet Qantara (les cultures du pourtour méditerranéen) pour l’Institut du Monde Arabe, enseigné la traduction orale et écrite pour la maîtrise de traduction de l’université de Londres, traduit un manuel de méthodologie destiné aux défenseurs des droits de l’homme pour la fédération internationale des droits de l’homme ainsi que des dépêches Wikileaks, et collabore à la traduction de Perspectives économiques en Afrique pour l’OCDE.

La traduction aide à étancher sa curiosité naturelle et sert d’alibi à sa boulimie de films, livres et magazines.

 

Distance ou excès d’engagement … telle est la question !


AthenaAthena Matilsky
est diplômée en traduction et interprétation en espagnol de Rutgers University. Au terme de stages, cours spécialisés et grâce à son investissement de travail, elle devient interprète certifiée en soins de santé, passe l'examen d'interprétation au niveau de mastère et obtient la certification d'interprète judiciaire fédérale. Elle est à l'heure actuelle employée comme interprète à plein temps auprès des tribunaux de Trenton, dans le New Jersey. Elle forme également des clients privés aux techniques de l'interprétation. Athéna n'emploie pas le français dans son activité professionnelle, mais elle est une élève enthousiaste et une amoureuse de la langue française.


Najit

L'article qui suit a été publié en anglais dans le blog de la National Association of Judiciary Interpreters and Translators (NAJIT), aux États-
Unis. Il est republié ici avec la permission de l'auteur.


MAG
Nous remercions également notre contributice
fid
èle, Magdalena Chruschiel, elle-même traductrice jurée et interprète, pour sa traduction précieuse.

 


Dire que nous autres interprètes sommes parfois exposés à des situations traumatiques est un doux euphémisme. Le pire peut-être est que cela peut nous arriver à tout moment. La journée peut se dérouler comme si de rien n'était, à traduire des propos lénifiants d'avocats pleins de jargon sur les dates et les motions, rester assis pendant deux heures au tribunal pour interpréter cinq minutes à peine un cas de violation de mise à l'épreuve, retournant au bureau pour gérer la paperasse, pour être convoqué pour un cas de restriction temporaire avec le témoignage le plus poignant qu'il vous soit arrivé d'entendre.

En effet, j'interviens comme interprète dans des affaires de violence domestique, de maltraitance d'enfants, d'homicide et de viols.

Nous sommes les voix des personnes qui supplient qu'on ne leur enlève pas leurs maisons, et nous assistons à leurs pleurs, colères et frustrations. Bien plus que de simples témoins, nous absorbons leurs propos, et les remettons dans le contexte pour les traduire. Après les avoir écoutés, nous les transformons pour les énoncer. Par conséquent, nous sommes exposés trois fois plus que n'importe qui dans la salle d'audience.

Je dirais que je ne suis qu'une interprète profane, sans connaissances spécifiques des traumas (pour des études plus poussées à ce sujet, je vous renvoie aux articles listés ci-après). Mais j'en ressens personnellement l'impact. Cela m'amène à me poser la question suivante : comment se préparer à interpréter, utiliser les techniques d'interprétations éprouvées tout en protégeant son bien-être émotionnel ?

Je suis désolée de constater que je n'ai pas encore trouvé de réponse, cependant j'y travaille. Une de solutions que j'ai trouvées est de l'ordre de ce qui est important dans la vie, à savoir l'équilibre. D'une part, nous ne pouvons pas participer à une audience à l'aveugle. Le contexte est extrêmement important afin d'avoir une base sur laquelle construire, un arsenal lexical bien en main, enfin une idée de ce qui peut en sortir. D'autre part, appréhender tout cas d'abus de violence comme unique peut être contre-productif. Nous devons préparer nos esprits, sans pour autant les bombarder au point de rendre notre fonctionnement déficient.

Outre le contexte, nous autres interprètes sommes aussi formés pour utiliser des techniques de visualisation afin d'interpréter avec plus de précision. De plus, on nous apprend souvent à visualiser des choses qui nous sont familières ; si la demanderesse parle de son salon, il est recommandé de visualiser notre propre salon ! Je me suis efforcée à mettre cette règle en œuvre, et cela s'est avéré extrêmement utile dans mon travail. Sauf si la demanderesse se met à raconter comment son petit ami s'approcha d'elle dans le salon, et l'enjoignit à se déshabiller en lui tenant un couteau à la gorge, pour la force à une relation sexuelle. A ce moment-là peut-être, il vaudrait mieux que je ne pense pas à mon salon, mes vêtements ou mon ami à moi.

Enfin, l'utilisation d'équipements peut nous aider à nous distancer par rapport aux échanges émotionnels, nous permettant de nous concentrer uniquement sur l'écoute des mots, sans trop absorber de ce que langage corporel ou expressions faciales pourraient nous communiquer. Cela peut s'avérer utile pour créer une certaine distance physique et émotionnelle par rapport, nous permettant d'exercer notre travail avec précision et professionnalisme.

Cela est plus facile à dire qu'à faire, et je rédige ces mots dans le but d'entamer un dialogue … de comparer des notes, de partager des conseils, reconnaître nos difficultés et nous féliciter pour nos succès. Je serais heureuse de vous inviter ainsi à partager ici votre propre vécu. Face à la question : « Distance ou excès d'engagement », comment trouvez-vous votre équilibre ?

Pour plus de renseignements, se référer à :

https://www.psychologytoday.com/blog/talking-about-trauma/201308/vicarious-trauma-and-the-professional-interpreter

http://www.najit.org/publications/proteus_articles/2009WinterWhoseTrauma.pdf

http://voice-of-love.org/resources/

http://voice-of-love.org/vicarious-trauma-in-interpreters-serving-survivors/

http://www.nabs.org.au/vicarious-trauma.html

 

Annie Freud – linguiste du mois de septembre


Annie freud portraitNotre invitée, Annie Freud est une éminente poétesse britannique et une des
descendantes de la lignée des Freud, devenue elle aussi célèbre par ses œuvres intellectuelles.

Elle est la fille du peintre Lucian Freud et la petite-fille, par sa mère, du sculpteur Sir Jacob Epstein, ainsi que l'arrière-petite-fille de Sigmund Freud. [1]

Annie Freud a fait ses études secondaires au Lycée Français de Londres, puis étudia l'anglais et la littérature européenne à l'université de Warwick.  

Depuis 1975, elle a travaillé par intermittence comme brodeuse, notamment de tapisserie, artiste et enseignante. Son premier recueil de poèmes, The Best Man That Ever Was, a été publié en 2007 : le second, The Mirabelles, 2010, a été présélectionné pour le Prix T. S. Eliot et le troisième The Remains, est paru en juin 2015. 

      

                                               

 "Freud's poems are chaotic, hectic and witty; are a romp through London, its melancholy and beauty; are a sumptuous tumble through love, appetites and desire." (The Poetry Archive.)

 

Jean-Paul croppedNotre intervieweur, Jean-Paul Deshayes, est ancien professeur agrégé d'anglais et formateur en IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) ayant également enseigné le français à Londres pendant dix ans du collège à l’université. Jean-Paul poursuit son activité de traducteur pour la presse magazine. Bien que retraité, il s’occupe diversement : échanges avec d’autres traducteurs, lectures variées, bricolage et arts martiaux, voyages à Londres avec son épouse anglaise pour rendre visite à leur fille et sa petite famille. Il considère la traduction (thème et version) comme un exercice intellectuel particulièrement stimulant et s’y adonne à la fois professionnellement et pour son plaisir personnel.
Très Bourgognefriand de poésie sous toutes ses formes, il apprécie autant Robert Browning que Robert Frost ou les poètes romantiques anglais. Coïncidence : la Bourgogne du Sud où il réside est la terre natale de Lamartine dont il ne se lasse jamais de relire le magnifique poème« Le lac ».

M. Deshayes a mené l'interview en anglais, puis traduit les questions et les réponses en français. La version anglaise est disponible ici.

 Original English interview

——————————

J-P.D. : Votre tout premier recueil de poèmes The Best Man That Ever Was a été couronné par un prix littéraire et l’originalité de votre style vous a valu d’être saluée comme une  « voix nouvelle » en poésie. Cette qualification vous semble-t-elle appropriée ?  

A. F. Book 1
A.F. :
Je n’aime guère commenter ce que j’écris, mais quand je reviens à The Best Man That Ever Was, je trouve que ces premiers poèmes sont empreints d’une vivacité débordante qui ne manque jamais de me faire sourire.


J-P.D. : Vous êtes venue assez tardivement à l’écriture poétique. Cette vocation était-elle latente ? Avez-vous jamais pressenti qu’elle était enfouie en vous et n’attendait que le moment opportun pour se révéler ?  
 

A.F. : Cette envie d’écrire de la poésie était réprimée plutôt que masquée. En un sens, elle l’est toujours. Souvent, j’ai le sentiment d’être incapable d’écrire, de m’interdire ce plaisir particulier. Et puis, soudain, un coup de chance, c’est l’inspiration. Alors, j’écris beaucoup et très vite.  

Il y a bien d’autres poèmes que j’ai hâte de coucher sur le papier, mais je dois attendre comme un chat devant un trou de souris… et puis, cela me vient brusquement !  J’évite de trop penser à ces choses-là parce que je ne veux pas prendre des habitudes qui risquent de scléroser mes idées sur ma façon de travailler.

Être venue à la poésie sur le tard a des avantages. Parfois, j’ai l’impression d’avoir accumulé, pendant toutes ces années, une réserve d’expériences et de poèmes déjà tout rédigés.

J’ai toujours exercé des activités artistiques très diverses, le théâtre, la peinture, la broderie, la tapisserie, l’écriture de scénarios mais, souvent, avec une  autocensure qui était un frein à un travail fructueux. Quand je me suis mise à écrire des poèmes et à les lire en public, quelque chose a changé en moi et ce processus est devenu irréversible. Je suis reconnaissante à toutes celles et tous ceux qui m’ont encouragée dans cette voie et m’ont aidée à accomplir cette transformation.


J-P.D. :  Que faisiez-vous avant de devenir « poète à temps complet » si l’expression est permise ?

A.F. : Je ne me décris pas comme un « poète à temps plein » parce que ce n’est pas ainsi que je fonctionne. Je n’écris pas tous les jours, je n’essaie d’ailleurs pas de le faire. Mais en tant qu’auteur et artiste, je me vois comme une sorte de chasseur-cueilleur-fouineur, toujours en quête d’un mot ou d’une expression qui surprend, de quelque chose qui est tombé au sol, à moitié enterré, un fragment d’objet en porcelaine, une tournure que quelqu’un a utilisée, quelque chose de brisé, un oiseau ou un animal, des mots sur un bout de papier, un nom de lieu, une couleur ou encore une histoire insolite. Si cela éveille quelque chose en moi, je le mets en réserve jusqu’à ce que je sois prête (ou, mieux encore, pas prête) et que cela m’incite alors à écrire.

J’ai enseigné dans différents secteurs et occupé des postes importants dans des organismes publics. J’ai également réalisé des broderies sur des vêtements destinés à des célébrités.


J-P.D. :  L’écriture poétique constitue-t-elle une rupture totale avec « l’avant » ou y a-t-il toujours un lien avec ces activités antérieures, essentiellement pratiques ?

A.F. : Composer des poèmes et être publiée a été une rupture radicale pour moi parce que cela a modifié la façon dont je me percevais. J’ai cessé d’étouffer mon talent, cessé de me comparer systématiquement aux autres. J’ai découvert que j’habitais dans un nouveau monde merveilleux.

La rupture a été également radicale sur d’autres plans. Pendant très longtemps, je n’ai pas eu de buts bien définis. Quand j’ai constaté que l’on avait du plaisir à écouter mes poèmes, c’était comme si j’avais découvert une nouvelle drogue. Lire en public me procurait des sensations très fortes et c’est toujours le cas.  

Lorsque mon premier recueil a été publié, j’étais toujours brodeuse professionnelle, mais je me suis aperçue qu’il fallait que je mette cette activité en sommeil pendant quelques années et que je ne me concentre que sur un seul objectif  Aujourd’hui, avec la publication de mon troisième recueil, je me sens libre de faire ce que je veux. J’ai davantage d’ambitions et suis prête à travailler d’arrache-pied : c’est une joie immense.

J’ai également compris que je peux et que j’ai besoin  de travailler de différentes façons sur des matériaux divers – par le biais de l’écriture, du dessin et de la peinture – avec toujours autant d’application et en ne faisant jamais les choses à moitié. Toutes ces activités s’enrichissent mutuellement et m’assurent cette liberté qui m’est nécessaire pour me consacrer à ce qui me tient à cœur. Aujourd’hui, à plus de soixante-cinq ans, je dois prendre soin de ma santé. 


J-P.D. :  Être poète, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?  Cette écriture vous apporte-t-elle une grande satisfaction, un sentiment d’épanouissement ?

A.F. : Imaginer quelqu’un en train de lire mes poèmes me procure une vive émotion car c’est, en quelque sorte, un rapport qui s’installe. Savoir que les actes, les images, les pensées, les visions et les sentiments qui ont nourri A.F. Billy Collinsmes poèmes occupent à présent l’esprit d’un lecteur qui les modifie et les réinterprète à sa façon, c’est tout simplement stupéfiant. Voilà ce qu’être poète signifie pour moi, mais je n’y pense jamais quand j’écris. Le célèbre poète américain Billy Collins analyse avec brio ce rapport entre lui-même et le lecteur.

Il n’est pas facile d’expliquer cette joie de la composition. C’est comme si on se trouvait au cœur d’un paysage dont tous les éléments et tous les objets réclament votre attention et vous supplient de les montrer sous leur vrai jour. On en rejette certains, on en garde d’autres.

J’éprouve un immense plaisir à écrire des poèmes. Si je suis contente du résultat, je me sens pareille au chasseur qui redescend de la montagne en portant son gibier sur l’épaule. 


J-P.D. :  À vos yeux, la poésie est-elle « la création » par excellence comme l’indique son étymologie ? En quoi diffère-t-elle des autres arts créatifs ? Est-elle l’outil  qui convient le mieux à votre mode d’expression actuel ?

A.F. : Ce qui différencie la poésie des arts plastiques et activités artistiques créatrices est que ses matériaux bruts sont les mêmes que ceux que l’on utiliserait pour demander une barre chocolatée dans un magasin. En tant que tel, c’est le plus démocratique de tous les arts. Et pourtant, malgré la banalité de ce langage, l'influence des grands poèmes définissant  le canon littéraire est tellement puissante et universelle qu’elle est véritablement sans bornes.


J-P.D. :  Vous avez réalisé de très belles illustrations pour
The Remains. Avez-vous jugé qu’elles étaient un complément nécessaire, voire indispensable, de vos poèmes ?

A.F. : Dans The Remains, mon nouveau recueil, les images font partie intégrante des poèmes. Toutefois, elles ne visent pas à en éclairer le sens, mais plutôt à montrer qui je suis et ce qui m’intéresse et me passionne. C’était une façon de faire preuve d’un plus grand sérieux envers mon travail et paradoxalement, d’être aussi plus libre et d’introduire une note gaie.

J-P.D. :  La poésie a-t-elle un but? Cherche-t-elle uniquement à nous faire porter un regard différent sur le monde et sur autrui ? 

A.F. : Je pense que le but de la poésie est d’élargir et d’enrichir notre expérience de la vie ainsi que le champ des possibilités qu’elle nous offre. Je crois également que la métaphore est nécessaire à la compréhension du réel. Sans elle, point de salut !


J-P.D. :  J’ai remarqué que bon nombre de vos poèmes sont inspirés par des fleurs, des plantes, des fruits (mirabelles), des légumes (aubergine) ou des anecdotes amusantes (comme dans « A memorable omelette ») et ne sont pas sans humour. Est-ce que vous affectionnez certains thèmes en particulier ?

A.F. : J’aime écrire sur des choses que je peux toucher et qui me sont familières. Les paroles que vous a adressées quelqu’un que vous aimez jouent un rôle important dans une relation et, parce qu’elles sont édifiantes, elles sont un don unique. Tout cela se retrouve dans mes poèmes et si c’est amusant de surcroît, c’est d’autant plus précieux. À propos « A Memorable Omelette » : l’œuf en tant que sujet et image est présent dans bon nombre de mes poèmes. Une autre image récurrente est celle du lac.


J-P.D. :  Comment vous viennent « les mots justes » ? Arrivent-ils aisément ou sont-ils le fruit d’une recherche laborieuse?

A.F. : Généralement, tout commence par deux ou trois mots qui résonnent en moi. Parfois, ils en génèrent aussitôt d’autres, parfois c’est moi qui m’acharne trop et, dans  ce cas, je cherche ailleurs.

Il m’arrive fréquemment de reprendre quelque chose que j’avais abandonné et qui, étonnamment, me parle de nouveau et où je discerne des possibilités. Alors, je suis heureuse de m’atteler à la tâche. Je me suis aperçue qu’éprouver de la haine pour le sujet traité peut être très utile, voire nécessaire à l’élaboration d’un poème.

J-P.D. :  Vous avez effectué une partie de votre scolarité  au Lycée Français de Londres ? Cette éducation a-t-elle exercé une influence formatrice sur l’adolescente que vous étiez ?   

A.F. : Le Lycée Français proposait un enseignement rigoureux, mais ne procurant aucune stimulation intellectuelle: le débat était exclus et, pour chaque matière, il fallait tout savoir sur le bout des doigts. Pourtant, je me félicite de cet apprentissage par cœur qui m’a énormément servi.


J-P.D. :  À la page 45 de
The Remains, sous le titre « My chosen subject », vous commencez par le nom de Baudelaire et terminez par un vers de ce grand poète. Sa poésie vous a-t-elle marquée ? Pourtant, alors que sa forme est très classique, la vôtre semble toujours changeante et, parfois même, peu conventionnelle.

A.F. : Les poèmes de Baudelaire sont de ceux que j’adore par-dessus tout. Pour moi, Les Fleurs du Mal sont une sorte de leçon sur tous les aspects de la vie. J'admire leur perfection formelle ainsi que l’extraordinaire beauté et hardiesse de la langue. Mon préféré est le sonnet intitulé Correspondances.

 

J-P.D. : Lorsqu’on écoute les poèmes dits par leurs auteurs, je pense à Dylan Thomas ou à Robert Frost, entre autres, notre perception de leur œuvre semble radicalement différente. Pour vous, la poésie est-elle destinée avant tout à être lue à voix haute ?

 

                    A.F. Dylan Thomas         A.F. Robert Frost

                                  Thomas                                    Frost

A.F. : Je pense que la lecture de la poésie à voix haute est tout à fait nécessaire à sa survie en tant qu’art. C’est également un moyen essentiel et divertissant pour faire connaître de nouveaux talents. Néanmoins, je préconise aussi la lecture attentive qui, par la discipline qu’elle exige, permet au lecteur de se familiariser avec le poème et d’entrevoir son importance et son rapport avec le passé.


J-P.D. : Si vous pouviez donner un seul conseil à un poète en herbe, que serait-il ?

A.F. : Je lui recommanderais de regarder beaucoup de films, d’accumuler des lectures dans tous les genres littéraires, de peindre et de dessiner, d’apprendre une langue étrangère, de jouer d’un instrument et de nouer de solides amitiés avec d’autres poètes.

 ——————

[1] Par coïncidence, notre linguiste du mois d'octobre sera la traductrice Anthea Bell qui a traduit d'allemand en anglais  "The Psychopathology of Everyday Life" de Sigmund Freud.

Joindre l’utile à l’agréable…

Marie Nicolette portraitPour analyser le livre bilingue « Kids Cook French – les enfants cuisinent à la française », (Quarry Books; Bilingual edition, March 1, 2015, 96 pages) nous ne pouvions mieux choisir que Marie-Pierre Nicoletti qui enseigne, en même temps, la cuisine et le français aux enfants américains.

Marie-Pierre, originaire de Saint-Jean-de-Maurienne (en Savoie, dans les Alpes Françaises), est installée à Boulder, dans l'État du Colorado, où elle vit avec son fils Lee, sa fille Lola et leur chat Louis. Elle anime plusieurs programmes pour les enfants, dont :

 

  • The Language of Food, un programme de cours de cuisine bilingues pour les enfants de tous âges, où elle leur enseigne le répertoire culinaire traditionnel et régional ;

Nicoletti - header

  • The French Immersion Summer Camp, un centre aéré d'immersion française où cuisine et travaux manuels en langue française se côtoient tous les étés ;
  • Practical French, un programme de cours de français pour enfants que Marie-Pierre a elle-même conçu et qu'elle enseigne chaque jour dans les écoles publiques ou privées de Boulder et ses environs ;
  • Blossom Bilingual Preschool, le premier jardin d'enfants bilingue français-anglais à Boulder, inspiré de la pédagogie Steiner-Waldorf pour les enfants de 2 à 5 ans.

 

Marie-Pierre a étudié la cuisine au collège agricole de Chambéry, puis les langues étrangères appliquées à l'université de Chambéry, puis le modélisme dans une école de mode à Paris. Après avoir passé quelques années à travailler chez Yohji Yamamoto à Paris, Marie-Pierre s'est installée aux États-Unis.

Depuis quelques années, Marie-Pierre travaille également comme traductrice et interprète spécialisée dans les domaines culinaires, agro-alimentaires et environnementaux. À ce titre, elle participe à de nombreuses conventions et conférences internationales en qualité d'interprète. 

Voici son analyse du livre.

 

NICOLETTI Kids-Cook-French-Cover

de Claudine Pépin (auteur) et Jacques Pépin (illustrateur) 

Si son nom vous évoque celui d'un grand chef Français réputé au niveau international pour sa carrière mirobolante, et bardé de prix culinaires et autres distinctions prestigieuses, c'est parce Claudine n'est autre que la fille du grand Jacques Pépin.

 

 

 

Jacques Pépin est reconnu non seulement pour ses talents gastronomiques mais également en tant qu'écrivain culinaire et pionnier de la télévision culinaire. On lui doit d'excellentes émissions de cuisine télévisées sur la chaîne publique PBS et notamment "Julia and Jacques Cooking at Home" présenté en collaboration avec la non moins célèbre Julia Child (1912-2004).

Plus tard c'est au tour de Claudine, tout aussi distinguée et talentueuse, de rejoindre son papa sur les plateaux de télévision dans "Jacques Pépin: Fast Food My Way", toujours sur Public Broadcasting Service.

Pepin familyComme dit le proverbe, "on ne change pas une équipe qui gagne"! Ainsi Claudine Pépin a collaboré avec son papa chef, son mari chef et leur petite fille Shorey, combinant leur talents respectifs indubitables pour créer un livre de recettes de cuisine bilingue "Les enfants cuisinent à la française". Dans la famille Pépin, immanquablement, on tombe tout petit dans la marmite !

 Jacques Pépin et sa petite-fille Shory sur une de ses emissions televisées

Ce livre rassemble les recettes françaises traditionnelles, qui constituent le b.a.ba du répertoire classique. Tout y est – Clafoutis, Soufflé, Ratatouille, j'en passe et des meilleures – de quoi créer de jolis repas typiquement français, astuces et autres conseils techniques inclus. Des exemples de menus en accord avec les saisons sont également proposés à la fin du livre.

Onions croppedLe livre est beau et astucieux. Un soin particulier a été apporté tant au contenu qu'au contenant. Il est reconnaissable par son esthétisme soigné à la française, lui aussi. Les illustrations sont signées Jacques Pépin, faisant de nous les témoins chanceux d'un talent supplémentaire qui fait de Jacques un artiste à part entière. Le style est poétique. On devine çà et là quelques dessins de Shorey, attendrissants au côté des illustrations de son grand-père. Le tout est doux et beau. Il y a un côté Giverny dans le choix des couleurs qui me rappelle le temps où, alors étudiante en mode à Paris, j'opérais comme chef à domicile dans une grande maison bourgeoise à Triel-sur-Seine.

La beauté du livre n'enlève en rien à l'objectif éducatif du projet. Chaque recette tient sur 2 pages – une page en langue anglaise et l'autre en langue française – se mirant l'une dans l'autre, révélant ce qu'elles ont de similaire et de différent, et facilitant l'apprentissage de la cuisine dans les deux langues. Cette mise en page aide l'enfant à se guider lui-même et à combler sa curiosité quant à la correspondance des mots, qu'ils soient ingrédients, équivalence des mesures ou prouesses techniques. Je donnerais juste un petit bémol aux notes personnelles qui se trouvent en introduction de chacune des recettes. La plupart m'ont paru ennuyantes, surtout lorsqu'elles relatent des récits personnels. Elles sont bien plus intéressantes lorsqu'elles nous font découvrir les origines culturelles et géographiques des plats en question. Parfois elles évoquent des souvenirs de familles pas très intéressants à lire pour les enfants et elles contribuent à rendre imprécise la tranche d'âge à laquelle ce livre est destiné. J'ai le sentiment que ni les jeunes enfants ni les adolescents ne trouveront d'intérêt dans ces souvenirs de famille. Mais le plus important c'est que les recettes sont bien expliquées et faciles à suivre. Elles nous invitent à passer en cuisine et c'est bien là leur qualité indiscutable.


Marie & daughter croppedLola, ma fille de 11 ans et moi-même avons eu un grand plaisir à 'éplucher" ce livre de fond en comble. Il nous a donné envie d'avoir chacune le nôtre. Toutes les recettes nous plaisent et nous parlent. Elles sont la transmission même d'un savoir et d'une culture que les auteurs de ce fabuleux ouvrage de cuisine se sont appliqués à nous transmettre.


Merci Claudine pour ce beau recueil de recettes françaises !

 

Americanine, A Haute Dog in New York

Yann Kebbi, Éditions Enchanted Lion Books, 23/6/2015, New York.
72 pages. ReliéPour les enfants de 5 ans et plus.

Americanine

Analyse presentée par Linda Zuckerman.

Notre nouvelle contributrice est une lycéenne franco-américaine avec une passion pour la recherche et l’argumentation. Née en France, elle entame actuellement sa terminale S tout en se préparant pour des études universitaires rigoureuses aux États-Unis. Le mois dernier elle a entamé un voyage à New York (tout comme "Woof", le héros canin du livre) pour effectuer un stage de deux semaines à l'université de Yale à New Haven dans l'État de Connecticut, "Science, Policy, and Innovation" dans le cadre du "Yale Young Global Scholars Program", qui traite simultanément des avancées scientifiques de notre temps, de leur impact dans la rédaction de nouvelles lois et des nouvelles questions "bioéthiques" qu'elles soulèvent. 

 


   Le dessinateur français Yann Kebbi nous propose une véritable balade (rédigée en anglais) dans New York dans son recueil de dessins « Americanine ». Nous y suivons le chemin d’un jeune chien éponyme en voyage aux États-Unis. Non sans rappeler « Où est Charlie ? », notre « canin à l’américaine »  est dissimulé parmi les New-Yorkais, dont nous comprenons et apprécions les actions et les émotions. Visitons avec lui la Statue de la Liberté, le mythique « Grand Central Terminal » ou encore le musée Guggenheim ! Fasciné par le comportement des humains, Americanine les observe avec amusement à la salle de sport ou au salon de beauté, mais il se trouve constamment emporté par le flot de New-Yorkais pressés, que ce soit dans le Subway ou les rues grouillantes de la ville. Nous sommes alors plongés dans un monde saisissant où la surprenante spontanéité des dessins permet d’exprimer un univers à la fois familier et bourdonnant.

   À l’aide de ses crayons de couleurs, Yann réalise d’abord des sketchs rapides dans la ville même, puis y intègre des précisions dans les couleurs et les expressions des personnages. C’est donc dans un parfait amalgame du vague et du détail que l’on comprend l’univers vibrant de New York.

   Mon esprit a été enchanté par Central Park avec ses arbres roses, bleus, noirs et verts, et j'en ai admiré l’apparente pureté et simplicité des traits. Je me demande encore comment Yann trouve ce parfait équilibre entre les simples bonshommes en bâtons qui peuplent son recueil et les visages précis et expressifs qui donnent vie aux scènes de la ville. Chaque page, chaque instant évoque un moment que l’on a pu vivre dans The Big Apple, faisant de ce livre un agréable moment de partage, de réminiscence ou même d’imagination en famille ou entre amis.

 Linda Z.


Notes langagières
des expressions et proverbes anglais avec le mot dog

 

dog-eared

écorné

dogend, dog-end

mégot

dogleg

coude/angle abrupt sur la route

dog's breakfast

foutoir, n’importe quoi

doggy bag

petit sac pour emporter les restes après un repas au restaurant

as quickly as a dog can lick a dish

très vite

call off the dogs

rappeler les chiens, arrêter un comportement grossier ou repréhensible

crooked as a dog's hind leg

frauduleux, malhonnête

dog-faced liar

menteur/euse invétéré(e)

dog and pony show (US)

numéro de charme, poudre aux yeux, baratin

dog days (- of summer)

 

canicule (le mot français “canicule” dérive de “petit chien” qui est la constellation ou se trouve Sirius, associé au temps chaud.)

dog eat dog (prov.)

chacun pour soi, foire d’empoigne

dog in the manger

empêcheur de danser en rond

dog tired

épuisé, lessivé

Every dog has its day

à chacun vient sa chance, à chacun son heure de gloire

Go see a man about a dog

aller se soulager, aller voir le pape

gone to the dogs

aller à vau-l’eau

happy as a flea in a doghouse

être heureux comme poisson dans l’eau

Hair of the dog (that bit you)

Reprendre un verre (pour faire passer sa gueule de bois)

His bark is worse than his bite

Il aboie plus qu’il ne mord

If you lie down with dogs, you will get up with fleas

Qui se couche avec les chiens se lève avec des puces

in the dog house

ne pas être en odeur de sainteté

It’s a dog eat dog world

univers impitoyable

it's a dog's life

une vie de chien

It’s raining cats and dogs

Il pleut des cordes, il pleut à torrents

Let sleeping dogs lie

Il ne faut pas réveiller le chat qui dort.

dressed like a dog's dinner

être habillé de façon extravagante

love me, love my dog

Aimez-moi tel que je suis

mean as a junk-yard dog

très méchant/e (plus méchant qu’un chien dans un entrepôt de ferrailleur)

sick as a dog

malade comme un chien

The guilty dog barks the loudest. (prov.)

C'est la poule qui chante qui a fait l'œuf.

the tail wagging the dog

C’est le monde à l’ envers, la charrue avant les bœufs

to bark up the wrong tree

faire fausse route

top dog

gros bonnet, manitou, boss

Why keep a dog and bark yourself?

Pourquoi faire faire aux autres ce qu’on peut faire par soi-même?

to work like a dog

ramer, travailler très dur

yellow dog contract

Un contrat dans lequel l’employé accepte de ne pas se syndiquer (maintenant illégal)

You cannot teach an old dog new tricks.

Ce n'est pas aux vieux singes qu'on apprend à faire des grimaces.

 

 

Ewandro Magalhães – linguiste du mois d’août 2015

Ce mois-ci, notre invité est un peu moins célèbre qu'un autre lusophone, Magellan, mais Ewandro Magalhães – comme le grand navigateur qui donna son nom à un détroit – a arpenté les routes et enjambé les continents. Si  Magellan a conquis des terres lointaines au fil de son épée, c'est par le pouvoir de sa plume, la vivacité de son esprit et la brillance de sa personnalité qu'Ewandro a su investir l'imagination des gens plutôt que leurs possessions. Ce faisant, il a atteint le sommet de l'échelle professionnelle en tant que traducteur et interprète, tout en trouvant encore le temps d'écrire et de donner des conférences. 

L'interview a été menée en anglais par Skype entre Los Angeles et Genève.

 Ewandro     

 
E.M. – l'interviewee   
www.ewandro.com

 
Computer

 


J.G. - l'intervieweur
 pour Le Mot Juste

 

 

  Snow geneva


Genève
 
(en hiver) 

 

 Marjolin Caliofornia


Los Angeles

(toute l'année)

 

 

 

Traduction : Jean Leclercq 
Original English interview text

 

                             

Ewandro - Belo HorizonteLMJ : Vous êtes né à Belo Horizonte (Brésil). Lorsque nous évoquerons votre carrière de linguiste, nos lecteurs se diront probablement que porter un tel nom [1] et naître à Bel Horizon auguraient bien d'une grande réussite professionnelle. Vous avez magnifiquement réussi puisque, non content de créer une agence de traduction florissante, vous avez occupé des fonctions d'interprète à l'ONU et avez été promu au poste de Chef du Service de Gestion des Conférences d'une institution spécialisée des Nations Unies que vous occupez actuellement. 

[1] Le grand découvreur que nous connaissons sous le nom de Magellan s'appelait Fernão de Magalhães.  

 

Actualités artistiques

Une œuvre majeure de Picasso restituée quelque quinze ans après sa disparition

 

 

La Coiffeuse PicassoLe 13 août dernier, le service des douanes des États-Unis a remis à l'ambassade de France à Washington La Coiffeuse, l'un des tableaux les plus célèbres de Pablo Picasso, qui avait mystérieusement disparu il y a une quinzaine d'années. La toile, propriété de l'État français, faisait partie de la collection du Musée national d'art moderne (Centre Pompidou) et avait été prêtée à la Kunsthalle de Munich en 1998. Il n'avait jamais été possible de déterminer les circonstances de sa disparition, celle-ci n'ayant été constatée que trois ans après, en 2001, lorsque le Centre Pompidou avait été pressenti pour un autre prêt de ce tableau !

Le 18 décembre 2014, l'attention d'un douanier de l'aéroport de Newark avait été attirée par un colis FedEx de 46 x 33 cm, expédié la veille de Belgique par un certain Robert, avec la mention « art craft », pour une valeur déclarée de 30€. Le mystérieux Robert avait eu la délicatesse d'ajouter : Joyeux Noël (en français dans le texte). La modicité de la valeur déclarée parut suspecte, car elle semblait contredire la demande expresse de l'expéditeur de conserver l'envoi sous température constante. C'est probablement ce qui incita le fonctionnaire à ouvrir le paquet et à y trouver La Coiffeuse, œuvre très importante de Picasso puisque, peinte en 1911, elle est emblématique de la phase cubiste de Picasso, et même d'une phase particulière de ce mouvement, le cubisme analytique. Passablement détériorée par ses quinze années d'errance, La Coiffeuse va devoir faire l'objet d'une soigneuse rénovation. Avant de l'exposer à nouveau, il va falloir lui donner un sérieux coup de peigne !

Notons qu'au cours de la même semaine, les autorités françaises ont remis Tete - picasso à l'Espagne un autre tableau de jeunesse de Picasso, Tête de jeune fille, que son richissime propriétaire, Jaime Botin, prétendait vendre à l'étranger nonobstant l'interdiction d'exporter cette œuvre considérée comme trésor national car seul tableau de cette époque se trouvant en Espagne. Le 31 juillet dernier, agissant sur requête d'un tribunal de Bastia, les douaniers du port de Calvi avaient saisi le tableau à bord d'un yacht alors qu'il allait prendre le chemin de la Suisse.

Jean L.

 

D'après :

Jean-Noël Cuénod. Un Picasso restitué après un vol mystérieux à Paris. Tribune de Genève, 15/16 août 2015, p.22.

 US returns $15 Picasso painting to France after thwarting black market sale
The Guardian, 13 August 2015

 

Lecture supplémentaire :

L’art pour l’argent – et pas pour l’art

Des lettres de Voltaire découvertes aux États-Unis

 

 

David Jemielity – linguiste du mois de juillet

 


DJ photoCe mois-ci, nous accueillons Monsieur David Jemielity, chef des services de traduction de la Banque Cantonale Vaudoise (BCV), et chargé d’enseignement à la Faculté de Traduction et d’Interprétation de l’Université de Genève, qui a bien voulu nous recevoir au siège de la banque, à Lausanne (Suisse).


—————————————————————–

 LMJ : Monsieur Jemielity, vous êtes né et vous avez grandi dans les plaines de l'Indiana. Après de brillantes études à Amherst et à Oxford, vous vous êtes orienté vers la traduction, d'abord en freelance puis en entrant à la BCV en 2002. Vous êtes maintenant traducteur en chef de cette grande banque régionale suisse. En plus, vous jouez un rôle important dans la communication en langue française de la BCV, étant le responsable de sa campagne de communication institutionnelle 2015-2018, projet dont vous avez également assuré la direction éditoriale. Avouez que ce parcours n'est pas banal ! Comment êtes-vous arrivé à ces importantes responsabilités qui concernent maintenant aussi bien la création de contenus que leur traduction ?

BankBanque Cantonale Vaudoise, Lausanne 

DCJ : Figurez-vous que tout a commencé avec trois écrivains du 18ème siècle, David Hume, Jonathan Swift et Laurence Sterne. J'étais fasciné dès mes études de licence par la philosophie « empirico-sceptique » de Hume, la satire « pyrotechnique » de Swift et le mélange des deux qu'on retrouve chez Sterne. Puis j'ai eu envie, vers la fin de mes études post-grades, de mieux connaître leur proche cousin francophone, Diderot, pour consacrer une partie d'une thèse de doctorat aux rapports entre son œuvre et celle de Sterne. Seulement, je ne parlais que peu le français. (Bien que j'aie suivi quelques cours de français à l'université, mes études portaient sur la littérature anglaise et la philosophie.)

Un séjour en terre francophone s'imposait donc. J'ai intégré successivement les universités de Paris, Lausanne, Genève et Neuchâtel, en tant que Lecteur ou Assistant, en enseignant principalement la littérature anglaise, surtout celle du XVIIIème. Et c'est comme ça que j'ai eu l'occasion de mieux apprendre le français et de m'intéresser à la traduction.

Quant au fait de m'être vu confier des responsabilités dans la création de contenus en langue française, à mon avis il s'agit finalement presque d'un corollaire logique de l'approche de la traduction qui est la mienne, où tout tourne autour des objectifs et enjeux de communication des contenus à traduire. D'ailleurs, dans l'équipe on est plusieurs à créer des contenus pour la BCV en plus d'en traduire : ma collègue anglophone Rosie Wells à conçu et écrit toute une section de notre site web à l'attention des nouveaux arrivants dans le Canton de Vaud, et notre traductrice francophone Belen Tartaglia crée très régulièrement des textes en langue française pour la banque. Nos traducteurs allemands, dirigés par Marek Boudny, font aussi du copywriting. Notre approche brouille donc très volontiers donc la frontière entre traduire des contenus et les créer.