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Lina Choueiri – linguiste du mois de janvier 2016

 

L'interview suivante a été menée en anglais par Skype entre Los Angeles et Beyrouth, Liban. Les réponses ont été traduites en français par l'interviewee ellemême. [ENGLISH VERSION]

 

JJG
Lina Choueiril'interviewée      Jonathan. G. – intervieweur

                                                                                                                                              

LMJ : Où êtes-vous née, où avez-vous fait vos études et dans quelles langues ?

LC : Je suis née à Mansourieh, un village juché sur une colline du Metn, à la périphérie de Beyrouth. J'ai commencé l'école avant l'âge de trois ans et j'ai appris le français comme deuxième langue. Au Liban, le choix d'une deuxième langue est important parce que c'est dans cette langue-là que toutes les matières seront enseignées à l'école. J'ai appris les mathématiques, les sciences, et même l'histoire-géographie en français. Dès l'âge de neuf ans et jusqu'en terminale, j'ai appris l'anglais en troisième langue. En général, c'était à raison d'un cours d'une heure par semaine. Après le bac, j'ai obtenu deux licences de deux universités différentes : une licence en mathématiques de l'Université américaine de Beyrouth (AUB) où la langue de l'enseignement est l'anglais ; et une licence en littérature française de l'Université Saint-Joseph (USJ) dont la langue d'enseignement est le français.

Lina UAB           Lina USJ
                AUB                                                   USJ


LMJ : 
Où avez-vous fait vos études supérieures et quel poste occupez-vous actuellement ?

LC : Mes efforts pour compléter mon mastère en littérature française ont été interrompus à deux reprises par la guerre civile au Liban. C'est pourquoi j'ai voyagé aux États-Unis. J'ai d'abord étudié l'anglais à l'English Language Institute de George Mason University, en Virginie. Il fallait que je fasse des progrès en anglais, langue que je n'utilisais que très peu dans ma vie au Liban. J'ai obtenu un mastère en sciences du langage de Georgetown University et, ensuite, un doctorat en linguistique de l'University of Southern California, à Los Angeles. Il m'a fallu sept ans pour terminer le doctorat, en travaillant à différents projets de recherche et en cherchant à établir de nouveaux contacts professionnels tout en renforçant ceux que j'avais déjà, avant de retourner au Liban.


LMJ : 
Dans quel domaine êtes-vous spécialisée ?

LC : Je suis grammairienne et ma thèse de doctorat porte sur la syntaxe des relatives restrictives en arabe libanais. En ce moment, je suis professeure associée de linguistique au département d'anglais de l'Université américaine de Beyrouth (AUB).


LMJ : 
Vos compétences en grammaire arabe servent-elles en pratique ?

LC : La différence entre l'arabe standard et les différents arabes parlés est bien connue. Mais il se peut que vos lecteurs et lectrices ne sachent pas qu'il n'y a pas assez de recherche sur les variétés d'arabes parlés, notamment en ce qui concerne leurs règles grammaticales et leurs structures. Il est donc difficile, sinon impossible, pour les orthophonistes, par exemple, de reconnaitre les caractéristiques des parlers arabes et de diagnostiquer certains aspects des troubles de la parole chez les enfants. À cet égard, je collabore avec des orthophonistes travaillant au Liban.


LMJ : 
Vous avez cité les deux universités de Beyrouth où vous avez fait simultanément vos études de deuxième cycle. Si l'on se pose la question de savoir pourquoi un jeune Libanais choisit l'une ou l'autre, en quoi cela reflète-t-il ses préférences linguistiques ?

LC : En examinant les raisons pour lesquelles les étudiants libanais choisissent leur université, il est difficile de privilégier les préférences de langue d'enseignement. Par exemple, l'AUB et l'USJ, deux universités privées, sont parmi les meilleures universités au Liban, mais les frais de scolarité à l'AUB sont nettement plus élevés qu'ils ne le sont à l'USJ. Cela peut jouer un rôle important dans le choix, puisque nous n'offrons pas une grande aide financière aux étudiants. De plus, les critères d'admission diffèrent d'une université à l'autre. Il n'y a donc pas de relation directe entre les préférences linguistiques et le choix d'université.

L'une de mes étudiantes en mastère (qui mène une étude sur les choix de langues parmi les étudiants) constate que plus d'un tiers des étudiants de l'USJ ont étudié l'anglais comme deuxième langue, tandis que près de la moitié des étudiants de l'AUB ont étudié le français comme deuxième langue. Les deux universités cherchent la diversification des milieux sociaux et des contextes économiques desquels sont issus leurs étudiants, mais ils ne sont pas à la recherche d'une diversité linguistique. La situation actuelle n'est donc pas le résultat d'un effort concerté de la part de ces deux universités.

 

LMJ : Pouvez-vous nous dire quelques mots de la rivalité entre le français et l'anglais au Liban ? Cela remonte-t-il aux accords Sykes-Picot [1] qui ont abouti à placer le Liban sous mandat français, après la Première guerre mondiale ?

LC : Il existe peu d'études sur la situation linguistique au Liban. Je présente ici un simple aperçu (peut-être un peu simpliste). Pour certains, l'étude du multilinguisme au Liban devrait nous ramener aux Phéniciens [2] . Moi, je vais commencer par la période ottomane, entre le 16ème siècle et la fin de la Première Guerre mondiale, lorsqu'au Liban, on pouvait identifier différentes sortes de bilinguismes au sein d'une classe éduquée restreinte, comme par exemple, le bilinguisme arabe-turc, français-arabe, ou bien anglais-arabe. Les bilingues français-arabe et anglais-arabe durant cette période étaient plutôt des chrétiens instruits dans des écoles missionnaires catholiques (françaises) ou protestantes (américaines) qui avaient été établies principalement dans la deuxième moitié du 19ème siècle.

Bien que la présence du français dans l'enseignement précède le mandat français (qui a duré de 1918 à 1943), ce dernier a permis d'établir le français comme langue officielle au Liban, à côté de l'arabe. C'est à ce moment-là que le français s'est répandu parmi les différentes religions et sectes. Lorsque le Liban a obtenu son indépendance, le français a été abandonné comme langue officielle, et l'arabe reste la seule langue officielle du pays. Nous observons maintenant un déclin du français comme langue d'enseignement à l'avantage de l'anglais. Il est quand même important de signaler que le multilinguisme au Liban est un phénomène de l'éducation.

 

LMJ : La mondialisation a-t-elle fait pencher la balance vers l'anglais ?

LC : Il est vrai que la domination de l'anglais dans le monde n'a pas épargné le Liban. On est de plus en plus conscients que l'anglais est une langue importante pour l'avenir du Liban et des Libanais. L'anglais est perçu comme la langue la plus importante pour le commerce/l'entreprise, les relations internationales, la technologie et les sciences. Le français est encore considéré comme la langue de la culture. Mais, tandis que peu de Libanais considèrent le français plus important que l'anglais, beaucoup d'entre eux considèrent que la connaissance de l'anglais est aussi importante que la connaissance du français. Le fait est aussi que le Liban publie encore un quotidien en français et un en anglais (ainsi que plusieurs en arabe). Bien qu'un grand nombre d'universités utilisent l'anglais comme principale langue d'enseignement, le français a maintenu sa position dans les écoles.

Sur un plan personnel, mon père m'a poussée à poursuivre mes études universitaires aux États-Unis, au moment où mon français était beaucoup plus fort que mon anglais, parce qu'il pensait que l'anglais pouvait ouvrir plus de perspectives de carrières.


LMJ :
Pour quels motifs les gens préfèrent-ils 
une ou plusieurs de ces trois langues ?

LC : [Vous trouverez en partie une réponse ci-dessus, en particulier en ce qui concerne la séparation des taches entre le français et l'anglais.]

Au départ, je tiens à souligner qu'en plus de l'arabe, l'arménien, le kurde, et le syriaque sont parmi les langues vernaculaires de certains groupes minoritaires au Liban. L'arabe libanais est la langue maternelle de la majorité des Libanais, celle qu'ils apprennent à la maison. L'arabe standard est acquis dans le cadre scolaire. Comme je l'ai dit plus haut, à l'école, la plupart des matières sont enseignées dans une deuxième langue, généralement le français ou l'anglais. Lorsque les parents choisissent une école pour leurs enfants, ils font en fait le choix de la langue qui va devenir leur deuxième langue. En parlant aux parents à propos de leur choix d'écoles pour leurs jeunes enfants, j'entends souvent l'argument suivant : l'anglais est facile, accessible, et nécessaire pour une future carrière, nos enfants auront à l'apprendre tôt ou tard. Le français est plus difficile que l'anglais, et pour bien l'apprendre, nos enfants doivent l'apprendre à l'école. Dans ces cas, les parents font le choix d'écoles où le français est la langue de l'enseignement. Cet argument est fait par des parents francophones et même par ceux qui ne le sont pas. Il semble que les libanais aujourd'hui ont une préférence pour le trilinguisme, mais plus de recherche serait nécessaire pour répondre à cette question avec plus de précision.

 

LMJ : Les gens considèrent-ils le français ou l'anglais comme des langues coloniales ?

LC : Dans une perspective globale, le français, comme l'anglais, peuvent être considérés comme des langues coloniales. D'un point de vue local, comme on peut le voir dans l'aperçu historique présenté plus haut, la présence du français au Liban est antérieure à la présence coloniale des Français dans la région. Durant le mandat français, qui a duré un peu plus de deux décennies, le français est devenu une langue officielle au Liban et s'est répandu parmi la classe éduquée. Mais le français a perdu son statut officiel à la suite de l'indépendance du Liban. En ce sens, l'expérience du Liban sous mandat français est différente de l'expérience coloniale d'autres pays, où les langues coloniales ont gardé leur statut officiel et où les langues autochtones étaient privées de prestige, même après que ces pays aient obtenu leur indépendance. Peut-être que la principale différence réside dans l'importance de l'arabe au Liban, cette langue prestigieuse, dont la tradition culturelle est de longue date, et qui reste étroitement liée a l'identité nationale.

 

LLINA signpostLMJ : Vous avez participé à une émission radiophonique de BBC/PRI (Public Radio International, USA) intitulée : « Beyrouth est-elle la capitale mondiale de l'alternance codique ? » En l'occurrence, l'alternance codique est l'habitude qu'ont les Libanais de commencer une phrase dans une langue et de la terminer dans une autre. Au cours de cette émission, un autre linguiste a déclaré : « La façon dont les gens pratiquent l'alternance codique à Beyrouth n'a son pareil nulle part ailleurs. À Los Angeles, quelqu'un peut parler espagnol à la maison et anglais au travail. Mais, à Beyrouth, nous sommes entre Libanais, alors pourquoi changer de langue ? Sauf pour des raisons particulières, vous ne verrez jamais deux Français conversant en allemand, en espagnol ou en chinois. Mais ici, dans un certain sens, c'est une façon de parler. » Êtes-vous d'accord ?

LC : Je suis d'accord que l'alternance codique à Beyrouth, au sein de certains groupes de jeunes gens éduqués, peut être décrite comme «une façon de parler ». Il est vrai que les jeunes Beyrouthins éduqués peuvent passer de l'arabe au français ou à l'anglais, ou aux deux langues durant les conversations avec leurs amis libanais. Rien ne les oblige à l'alternance codique, mais ils la font de toute façon.

Les analyses traditionnelles de l'alternance codique ne présentent pas d'explication satisfaisante ; mais ces analyses sont fondées sur l'hypothèse du monolinguisme en tant que norme. Dans un tel contexte, l'alternance codique exige une explication, parce qu'elle s'écarte de cette norme. Dans les groupes multilingues à travers le monde, les productions «mixtes» telles que celles des jeunes beyrouthins sont en fait très communes; elles peuvent même être une façon typique de parler. À mon avis, et dans cette perspective, le phénomène beyrouthin ne serait pas aussi unique qu'on le prétend.

 

LMJ : Merci de ces observations très intéressantes. Parmi les dizaines de linguistes que nous avons invités à cette rubrique, vous êtes la première représentante du Proche-Orient et nous espérons que vous ne serez pas la dernière !

LC : Je vous remercie. Je suis ravie de pouvoir partager mon expérience avec vos lectrices.et vos lecteurs.

—————–

Note de la Rédaction :

[1] Accords conclus, le 16 mai 1916, entre la France et le Royaume-Uni, respectivement représentés par François Georges-Picot et Sir Mark Sykes. Ces accords jetaient les bases d'un partage des dépouilles de l'empire ottoman, en découpant des zones d'influence. Après la défaite de l'empire ottoman (1918), les accords furent entérinés à la conférence de San Remo par la Société des Nations qui confia au Royaume-Uni un mandat sur l'Irak, la Transjordanie et la Palestine, tandis que la France obtenait un mandat sur le Liban et la Syrie. Voir: Comment l'Empire ottoman fut dépecé, Le MONDE diplomatique; L'avenir du Moyen-Orient et ses minorites: Un Sykes-Picot II ? Démocratie ?, Le MONDE, 25.01.2016

[2] Les Phéniciens sont un peuple antique originaire des cités de Phénicie, région qui correspond approximativement au Liban actuel. L'accomplissement le plus connu de la civilisation phénicienne est la mise au point de l'alphabet phénicien qui est sans doute à l'origine des alphabets les plus répandus dans le monde antique, même s'il ne s'agit pas du premier alphabet.

Le linguiste du mois précedent : John Ashbery

Z2016/1

Les animaux, victimes de guerre oubliées !

Le 27 octobre 2015, la Poste australienne a émis une série de cinq timbres de 70 cents sur le thème : Les animaux dans la guerre – Un siècle de service. Cette émission rend hommage à la valeur et au sacrifice d'innombrables animaux au cours des conflits armés auxquels l'Australie a pris part depuis un siècle. Les mules en montagne et les ânes dans les tranchées ont été d'indispensables animaux de bât sur de nombreux théâtres d'opérations. Les chiens ont rendu de précieux services en portant des messages, des munitions et du matériel médical, mais aussi en retrouvant des blessés, des explosifs et des soldats ennemis. Des millions de chevaux (dont certains envoyés d'Australie) sont morts sur le front occidental pendant la Première Guerre mondiale. Entre 1939 et 1945, un service colombophile a été créé au sein des Transmissions australiennes pour acheminer des messages parfois d'importance vitale. Enfin, des milliers de dromadaires ont équipé les méharistes de l'Imperial Camel Corps engagés au Moyen-Orient, en 1914-1918.

                   Australian stamps 2

Sous son nom littéraire de colombe, symbole de paix, le pigeon a été depuis longtemps utilisé pour porter des messages en raison de son excellent sens de l'orientation et de la capacité qu'il a de revenir à son pigeonnier, parfois de très loin. Les postes allemandes s'en servaient (la Taubenpost) et, au cours de la Première Guerre mondiale, on l'utilisa très largement pour transmettre des messages. Jusqu'en 2014, l'armée française a été la dernière du monde à posséder une unité colombophile de 150 oiseaux, au sein du 8e régiment de transmissions, stationné au Mont-Valérien. On a même érigé des monuments à la mémoire des valeureux volatiles. À Bruxelles, dans le square des Blindés, se dresse le monument « Au pigeon soldat » qui fut inauguré le 8 mars 1931. Œuvre du sculpteur Victor Voets (1882-1950), il porte, sur son soubassement l'inscription :« Aux colombophiles belges morts pour la patrie », ce qui fait qu'on honore à la fois les oiseaux et leurs amis tués à l'ennemi. Les colombophiles étaient jadis nombreux en Belgique, notamment dans les régions minières. En France voisine, la ville de Lille possède un monument aux pigeons voyageurs situé près de la citadelle, cet archétype des forteresses de Vauban. Doit-on y voir un autre symbole, ce monument a été longtemps un lieu de rendez-vous des amoureux ! De nos jours, les malfaiteurs et les terroristes risquant toujours de se faire « pigeonner » par leur téléphone cellulaire, on peut craindre que les pigeons voyageurs reprennent prochainement du service !

 

               Australia statue

 

Du point de vue terminologique, le mot pigeon est un vocable générique qui recouvre différentes espèces : colombin, palombe, ramier, tourterelle, etc. La femelle est la pigeonne et les petits sont les pigeonneaux.

À bien des égards, il existe un certain parallélisme entre le français et l'anglais quant aux sens que peut prendre le mot pigeon. Ainsi, a clay pigeon (un pigeon d'argile) va désigner une personne crédule qu'on attire dans une affaire louche [We need a clay pigeon to divert attention from the snatch]. En français, pigeon (tout court) est synonyme de dupe, de gogo, de dindon. Le tir au pigeon d'argile est un synonyme de ball-trap ou clay-pigeon shooting. En anglais, a pigeon peut désigner une jolie femme [Who was the dreamy little pigeon I saw you with last night?]. En revanche, pigeon-eyed est un synonyme de pie-eyed : éméché, ivre, saoul  [Who is that pigeon
eyed guy over there who is having such a hard time standing up?
]. Enfin, dans des tonalités plus négatives, signalons
to pigeonhole dans le sens de classer, d'étiqueter quelque chose ou quelqu'un [I was pigeonholed as a youth writer]  et pigeonholing : technique consistant à mettre un projet de loi en veilleuse en le confiant à une commission parlementaire pour retarder son examen par les Chambres, et stool pigeon : mouchard, indicateur de police. 

Mise à jour le 1 août 2019

La poste américaine vient d'émettre une série de timbres "MILITARY WORKING DOGS" :  

Military dogs

Lecture supplémentaire :

Expressions anglaises de la semaine : Navy Seals et Dogs of War

Jean Leclercq
 

Le choc des langues en milieu urbain

analyse de livre

GrantNous sommes heureux de retrouver notre contributeur fidèle, Grant Hamilton. Traducteur agréé diplômé de l'Université Laval, M. Hamilton est le fondateur propriétaire d'Anglocom, cabinet de Québec spécialisé en communication d'entreprise en anglais et en français. M. Hamilton collabore régulièrement aux activités de formation de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) et de l'American Translators Association (ATA) et il enseigne l'adaptation publicitaire du français en anglais dans le cadre du certificat de traduction de la New York University.  En 2009, l'ATA lui a décerné le prix Alicia-Gordon pour la créativité en traduction.

M. Hamilton est l'auteur de diverses publications. Lancé en 2011, son livre Les trucs d'anglais qu'on a oublié de vous enseigner est un recueil de billets sur la langue anglaise inspirés en grande  partie des questions que ses clients francophones lui ont posées au fil des ans. Avec son complice langagier François Lavallée, il a publié en 2012, chez Linguatech éditeur, un recueil de gazouillis sur la traduction intitulé Tweets et gazouillis pour des traductions qui chantent. Nombre de ses articles sont également parus dans The ATA Chronicle et dans la revue Circuit de l'OTTIAQ, dont Translating for Quebec : 8 Essential Rules to Follow, Creative Thinking: Doing What a Machine Cannot  et  Translation in Canada. 

Grant Hamilton joue un rôle prépondérant dans le milieu de la traduction et au sein de sa collectivité. Il siège au conseil d'administration de l'OTTIAQ, il a été vice-président de la division Entreprises de traduction de l'ATA de 2009 à 2012 et il préside la division du Québec du programme Le Prix du Duc d'Édimbourg, qui souligne les efforts et l'engagement des jeunes de 14 à 24 ans. En août 2014, M. Hamilton organisa le séminaire On traduit dans les Laurentides, cinquième d'une série de rencontres de formation pour traducteurs œuvrant dans la combinaison de langues anglais-français.

On traduiit

 

Urban Diversities and Language Policies in Medium-Sized Linguistic Communities

Grant - book cover

Emili Boix Fuster
Université de Barcelona

Multilingual Matters, 31 July 2015
Language: English
ISBN-10: 1783093900

Recension de livre, redigée par Grant Hamilton

Pour moi, qui habite le Québec, et qui vois et vis donc au quotidien une langue en situation minoritaire, les collectivités linguistiques de petite taille ont toujours été un objet de fascination. Comment le danois fait-il pour conserver son dynamisme dans sa petite péninsule nordique ? Qu'est-ce qui fait la richesse linguistique de la communauté néerlandaise, agrippée à sa côte de la mer du Nord ? Comment le catalan arrive-t-il à se maintenir sans pouvoir s'appuyer sur les contreforts d'un État indépendant ? L'estonien est-il menacé par le russe ou par la mondialisation de l'anglais?

Jetant un regard savant sur ces questions, l'ouvrage collectif Urban Diversities and Language Policies in Medium-Sized Linguistic Communities intéressera à coup sûr ceux qui se passionnent pour le sujet… et qui veulent savoir précisément l'effet du choc des langues en situation urbaine multilingue et multiculturelle.

* * *

Impossible pour quiconque d'habiter le Québec sans se buter à la question de la langue. Elle se pose partout : à l'école, dans l'affichage commercial, lors des sorties entre amis, en milieu de travail, chez les mendiants qui demandent d'abord poliment si on parle français avant d'essayer de soutirer quelques pièces…

Dans ma ville, Québec, la langue, c'est le français. Sa population est francophone à 94,6 % selon le dernier recensement de Statistique Canada, et francophone unilingue à 62,1 %. On y parle partout français.

J'en ai eu d'ailleurs la preuve irréfutable par un beau samedi d'été dans les estrades du stade municipal, où j'assistais à un match de baseball. L'équipe de New Haven (É.-U.) jouait contre notre équipe locale. À mes côtés, un spectateur, accompagné de sa copine, envoyait la main pour attirer l'attention des joueurs, qui s'échauffaient quelques mètres devant nous.

Bon pote, l'un d'eux s'approche en arborant un large sourire et lui lance un « How ya doin'? » amical tout à l'américaine.

Le spectateur fige.

Le joueur, voyant son air d'incompréhension, répète plus lentement : « How are you ? »

Le spectateur lance quelques regards plaintifs à sa copine.

Le joueur, toujours le sourire aux lèvres, se reprend, mais beaucoup plus lentement : « How », « are », « you ».

Au bord de la panique, le spectateur se tourne alors vers son amie en l'implorant :

« Que c'est qu'il me dit là ??

— Il te demande comment ça va.

— Oh ! moi ça va bien !, » répond-il en se tournant vers le joueur, visiblement soulagé.

Effectivement, Québec est une ville francophone. Les quelques anglophones qui l'habitent (11 000 sur une population d'agglomération de plus de 800 000) sont tous bilingues et parlent spontanément français en la présence d'un francophone. Bien sûr, on accueille avec plaisir en anglais les touristes et les croisiéristes qui déferlent chaque jour dans le Vieux-Québec, munis de leurs cartes de crédit. Il s'agit toutefois d'un anglais souvent hésitant, d'un intrus. On est en pays francophone.

À quelques heures de route de là se dresse fièrement la métropole du Québec, Montréal. On y parle aussi français, mais dans une moindre mesure. La population d'agglomération est francophone à plus de 65 %, mais cette francophonie tend à se cantonner dans les banlieues. L'île de Montréal est cosmopolite, fièrement fluent in English, à majorité francophone, mais tellement ouverte sur le monde qu'elle a tendance à l'oublier.

Je vis avec acuité cette dynamique linguistique montréalaise quand j'y séjourne, tant elle diffère de celle de Québec. Par exemple, au restaurant, en écoutant les gens à la table à côté, je me convaincs d'abord que j'ai affaire à des anglophones de souche, puis m'aperçois, au bout de quelques minutes, que les échanges ne se font plus en anglais, mais dans un français québécois on ne peut plus authentique. Que diable s'est-il passé ? Et les revoilà qui parlent anglais quelques minutes plus tard.

À Montréal, il faut rester vigilant pour parler français, car le réflexe y est à l'anglais. Votre nom est à consonance anglaise ? Hop, on change de langue… Un petit accent vous trahit ? Hop, on passe à l'anglais… Même au Sofitel, mon hôtel de prédilection et grand établissement français, j'ai mis longtemps à faire comprendre que je voulais être servi en français.

Tout ça pour dire que l'interaction des langues me fascine. Les anglos de Québec qui se mettent au français dès qu'un francophone se pointe, les francos de Montréal qui, dans le cas contraire, délaissent le français au profit de l'anglais… Qui établit ces règles ? Pourquoi agit-on de la sorte ? Le français est-il en péril à Montréal ?

Si, comme moi, ce genre de question vous interpelle, l'ouvrage Urban Diversities and Language Policies in Medium-Sized Linguistic Communities s'adresse à vous. Il propose une réflexion approfondie sur l'usage des langues dans les sociétés modernes.

J'ai été rassuré d'y lire, par exemple, que la pérennité d'une collectivité linguistique ne découle pas forcément de l'unilinguisme social. Heureusement, car si c'était le cas, il suffirait d'une petite balade au cœur de Montréal pour conclure à la disparition prochaine du français en terre québécoise.

J'ai aussi accueilli avec soulagement la nouvelle que, selon les études, l'intervention de l'État est cruciale en matière de protection linguistique et que l'utilisation de langues locales n'entrave en rien le progrès et le mieux-être collectif. Cela me confirme la pertinence de lois linguistiques, comme celle qui, au Québec, impose la prédominance du français dans l'affichage public et la fréquentation de l'école française par les enfants d'immigrants.

Par ailleurs, je n'ai pas pu m'empêcher de penser aux Franco-Ontariens d'Ottawa en apprenant que les locuteurs néerlandais de Bruxelles peinent à se faire servir dans leur propre langue dans la capitale de leur propre pays, la Belgique, car seul un Bruxellois sur trois est capable de s'exprimer en néerlandais. Les néerlandophones s'en plaignent, et avec raison.

Le chapitre sur Bruxelles offre d'autres parallèles avec le Canada. On y apprend, par exemple, qu'un bilinguisme officiel conférant le libre choix en matière linguistique mène inéluctablement à l'assimilation progressive de la langue plus faible par la langue dominante. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit à Bruxelles, ville jadis néerlandophone, mais qui s'est progressivement francisée à compter de la fin du XIXe siècle face à la domination socioéconomique du français. On y apprend aussi que la valorisation officielle d'une langue amène de véritables changements dans les comportements linguistiques. Voilà qui est rassurant !

L'ouvrage se penche aussi sur le cas du galicien. Le chapitre sur la ville de Vigo, en Galicie (Espagne), se lit comme une sorte de mise en garde contre le laissez-faire linguistique. Petite ville paisible de 23 000 locuteurs galiciens en 1900, Vigo a vu sa population se multiplier par 13 en 100 ans pour atteindre presque 300 000 habitants. D'aucuns auraient pu croire que cet apport démographique, nourri en grande partie par l'arrivée en ville de paysans galiciens, aurait mené à la naissance d'une grande ville galicienne, mais on y parle aujourd'hui surtout castillan (espagnol). En 2013, à peine 1 % des jeunes de 5 à 14 ans avaient le galicien comme seule langue maternelle, contre 76 % qui avaient le castillan et 24 %, les deux langues.

Un autre chapitre nous transporte de l'autre côté de l'Espagne, à Valence, où nous découvrons le valencien, variante locale du catalan. On y dresse un portrait fascinant de la ville et de sa riche histoire, pour ensuite décrire sa réalité sociolinguistique. Certaines nouvelles sont bonnes (les gens sont un peu plus nombreux qu'auparavant à affirmer comprendre le valencien), mais la tendance de fond est inquiétante : moins de gens le maîtrisent véritablement, le nombre de personnes qui le parlent à la maison est en baisse de 24,6 % depuis 20 ans et, parmi les locuteurs natifs, un sur trois seulement se permet de le parler en s'adressant en public à un inconnu.

À ces chapitres s'ajoutent d'autres sur Helsinki, Tallinn, Copenhague et Barcelone. L'exposé sur cette dernière ville cite l'intellectuel valencien Joan Fuster qui, en parlant des défis posés par le multilinguisme, affirme que : « si la langue est déchirée, abâtardie ou perdue, la société s'en trouve brisée et ses contours distinctifs, effacés. Les peuples qui n'ont jamais traversé de crise linguistique aiguë ne s'en rendent que rarement compte. Il n'y a que les malades qui pensent à la santé. »

FALLCette remarque rejoint très précisément le propos de la romancière japonaise Minae Mizumura dans son ouvrage The Fall of Language in the Age of English, où elle dit être « abasourdie par la naïveté de ces gens pourtant très intelligents dont la langue maternelle est l'anglais. Ils ne sont jamais, eux, condamnés à réfléchir aux questions de langue. »

Vous sentez-vous « condamné » à réfléchir aux questions de langue ? Voilà pour vous une petite punition agréable.

Les doodles de Google, est-ce pour la rime ?

Sous l'effet du géant Google, il semble que le mot doodle ait pénétré dans la langue française. Et cela, par suite de la popularité de ces petits sujets sautillants qui ornent les pages de Google.  [1]

New Year's Day 2016

 

C'est ainsi qu'un journal français de la Toile a annoncé (le 12 de ce mois) que « le célèbre conteur Charles Perrault est fêté via un doodle ».

Si l'on se réfère au Webster's New Collegiate Dictionary, le mot doodle désigne « an aimless, more or less automatical, scribble ».

Le Grand dictionnaire d'américanismes des époux Deak en donne la définition suivante : « Griffonnage nerveux d'une personne qui pense à autre chose ».

Cela colle exactement à la définition de griffonnage dans le Petit Robert :

« dessin informe, barbouillage, gribouillage, gribouillis ». Mais aussi, ce qu'on rédige hâtivement, avec maladresse. (p.1174)

Il s'avère que doodle n'est pas plus correct en français qu'en anglais, vu qu'en anglais, il s'agit aussi d'un dessin tracé ou d'un texte rédigé sans aucun soin. Or, les doodles de Google, qui servent en général à fêter des anniversaires d'illustres personnages,  des événements particuliers tels que les fêtes nationales,  ou d'autres événements comme les Jeux olympiques, sont loin d'être griffonnés. Bien au contraire, ils sont très finement dessinés par les graphistes peut-être les mieux payés du monde.

 

DOODLE 1

 

 


Charles Perrault

 

Charles Perault 2Mais, quelle est cette histoire de la pantoufle de verre ou de la citrouille qui se transforme en carrosse ? Et celle de la princesse qui sombre dans un profond sommeil lorsqu'elle se pique le doigt avec un fuseau [ spindle ] ? C'est à Charles Perrault (1628-1703), haut fonctionnaire, académicien et auteur de contes de fée que nous devons les personnages de Cendrillon, de la Belle au Bois dormant ou du Petit Poucet qui ont enchanté notre enfance. Né à Paris, il y a 388 ans hier, il a passé le plus clair de son temps à la cour du Roi Soleil [ Louis XIV ]. Grand commis de l'État, il fut aussi le collaborateur de son frère, l'architecte Claude Perrault, à qui l'on doit la grande façade (dite Colonnade) du Louvre. C'est dans la soixantaine bien sonnée, alors à la retraite, que Charles Perrault écrivit les Contes de ma mère l'Oye (1697), « le livre le plus célèbre de notre littérature », selon Marc Soriano. 

 

 

Pour le doodle d'aujourd'hui, l'artiste Sophie Diao a créé des tableaux , les Contes de ma mère l'Oye : Cendrillon, la Belle au Bois dormant et le Chat botté. Les contes de Perrault fixent les règles du conte de fée moderne. Perrault emprunte les thèmes et l'entrée en matière de ses récits (Il était une fois…) aux contes traditionnels jusque-là récités à haute voix, tout en les modernisant par des embellissements à la mode de son temps et par l'usage de la forme écrite (la publication des contes coïncide avec l'apparition du roman moderne : ils font suite au Don Quichotte et à La Princesse de Clèves, mais précèdent Robinson Crusoe et Tom Jones). L'élément central de ces contes de fée subsiste dans des romans et des films contemporains, ce qui fait que lire ou aller au cinéma devient un acte fondamentalement optimiste : lorsque nous entendons « il était une fois, » nous espérons – et nous nous attendons à un « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. » (Source : Google)





 

 

[1] Selon Wikipedia, un Google Doodle, ou tout simplement Doodle (de  l’anglais doodle, désignant un gribouillage et permettant une paronomase avec « Google »), est une altération particulière et temporaire du logo de Google  présentée pendant une journée sur la page d’accueil du moteur de recherche de l'entreprise. 

Jean L. & Jonathan G.


Lecture supplémentaire :

Charles Perrault: the modern fairytale's fairy godfather
The Guardian, 12 January 2016

(6:10 minutes)

 

 

Eurêka, ou la physique dans la salle de bain

Eureka_city_sealCes derniers temps, deux petites localités des États-Unis portant le même nom ont fait la manchette des journaux. Dans le Eureka Missouri
nord de la Californie, un séisme de magnitude 4,9 s'est produit au large des côtes, près de la petite ville d'Eureka. Quelques jours après, des inondations de grande ampleur ont dévasté Eureka, cette fois dans le Missouri.

Le mot Eurêka a différentes significations, selon qu'on l'envisage dans un contexte historique ou culturel. Nous allons examiner quelques-uns d'entre eux.

 

La Cour suprême dans la culture populaire américaine

Johann-morriJohann Morri a étudié le droit en France et aux États-Unis. Juge administratif en France (actuellement en disponibilité), il a été enseignant vacataire a l’Université de Californie (Berkeley) et exerce actuellement des fonctions d'enseignement et de coordination pédagogique a UC Davis. Nous le remercions vivement de l’article que nous publions ci-après.

SC building
 La Cour supreme, Washington, D.C.

Par le biais des séries télévisées et des films (The good wife,  Law and Order, Ally Mc Beal, Damages, etc.), ainsi que des romans policiers dits « procéduraux » (notamment ceux de Michael Connelly), le public européen est devenu familier de la justice américaine, au point qu'elle lui est parfois plus familière que le système judiciaire national – quel juge français ne s'est pas entendu appeler « votre honneur » ? Mais toutes les composantes du système judiciaire ne sont pas également représentées sur les écrans et dans la littérature. La Cour suprême des États-Unis, en particulier, n'y n'occupe qu'une place limitée. Elle ne fait que des apparitions ponctuelles dans les séries télévisées et les films ou les ouvrages de fiction qui lui sont consacrés ne sont pas légion.

SC Pelican Brief

À la une du monde de la musique :

Actualités tristes et joyeuses de la Saint-Sylvestre 2015

Natalie-coleLa chanteuse populaire américaine Natalie Cole est morte le 31 décembre 2015, à l'âge de 65 ans, à l'hôpital Cedars-Sinai [1] de Los Angeles, après avoir subi une greffe de rein il y a quelques années, et souffert, ces derniers temps, d'autres affections. Son père, Nat "King" Cole, le pianiste de jazz et chanteur à voix de velours, qui était encore plus célèbre qu'elle, était précocement décédé en 1965, à l'âge de 46 ans.

Natalie avait 15 ans quand son père (qui fumait trois paquets de cigarettes par jour) a disparu, à la suite d'un cancer de la gorge [2], mais la technologie a permis de fusionner les images du père et de la fille, à peu près au même âge, chantant en duo virtuel.

En voici un exemple:

 

Paroles et traduction de «When I Fall In Love »

When I Fall In Love (feat. Clive Griffin) (Quand je tombe amoureuse)

When I fall in love
Quand je tombe amoureuse
It will be forever
Ce sera pour toujours
Or I'll never fall in love
Ou alors, je ne tomberai jamais amoureuse

In a restless world
Dans un monde agité
Like this is
C'est comme ça
Love is ended before it's begun
L'amour est fini avant de commencer

And too many
Et trop de
Moonlight kisses
Baisers au clair de lune
Seem to cool in the warmth of the sun
Semblent fraîchir sous la chaleur du soleil

When I give my heart
Quand je donne mon coeur
I give it completely
Je le donne entièrement
Or I'll never give my heart
Ou je ne donnerai jamais mon coeur

And the moment I can feel that you feel that way too
Et quand j'ai l'impression que tu ressens la même chose,
Is when I fall in love with you
C'est quand je tombe amoureuse de toi

 

Concert joyeux à la française à la côte est des États-Unis