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On ne prête qu’aux riches !

Cette phrase que Voltaire n’a jamais dite…

À l'occasion de l'anniversaire de la mort de Voltaire, le 30 mai 1778, nous revenons sur une citation apocryphe [1] qui a la vie dure !

V- Friends book coverThe Friends of Voltaire, d’Evelyn Beatrice Hall, [2] a été publié en Grande-Bretagne, en 1906, sous le pseudonyme de S. G. Tallentyre. En 1907, le livre a paru sous le nom de l’auteure, chez G. P. Putnam's Sons.  Ce classique sur Voltaire était toujours réimprimé près de cent ans plus tard, en 2003.

Se présentant sous la forme d’une biographie anecdotique, le livre raconte les vies de dix personnages sensiblement de la même génération qui, outre leurs liens d’amitié avec Voltaire, étaient plus ou moins liés les uns aux autres. Chacun d’entre eux se distinguait par l’attribution d’une étiquette : d’Alembert, le Penseur, Diderot, le Causeur, Gallant, l’Esprit, Vauvenargues, l’Aphoriste, d’Holbach, l’Hôte, Grimm, le Journaliste, Helvétius, la Contradiction, Turgot, l’Homme d’État, Beaumarchais, l’Auteur dramatique, et Condorcet, l’Aristocrate.   

  Maurice_Quentin_de_La_Tour _portrait_de_Voltaire_(1735)  
 

Voltaire (1773)

portrait de
Maurice Quenton de la Tour

 

Le chapitre consacré à Helvétius [3] contient une célèbre phrase qui fut par la suite attribuée à tort à Voltaire. Dans ce qu’elle dit de la persécution dont Helvétius eut à pâtir pour son livre De l’esprit (qui fut brûlé publiquement), Mme Hall écrit ceci :    

V- de l'esprit« Ce que le livre n’aurait jamais pu faire pour lui-même ou pour son auteur, la persécution le fit pour eux deux. De l’esprit est devenu, non pas le succès d’une saison, mais l’un des livres les plus célèbres du siècle. Les gens qui l’avaient détesté et n’avaient jamais particulièrement aimé Helvétius, s’attroupaient maintenant autour de lui. Voltaire lui pardonna toutes les divergences de vues. ‘Quel chichi pour une omelette’, s’était-il exclamé quand il apprit qu’on avait brûlé le livre. ‘Qu’il est abominablement injuste de persécuter un homme pour une telle bagatelle ! Je désapprouve ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire’,  telle était désormais l’attitude de Voltaire. [4]

L’aphorisme « Je désapprouve ce que vous dites, etc. », initialement censé (selon Hall) résumer l’attitude de Voltaire, a été largement pris à tort pour une citation littérale de l’auteur. Certes, elle résume parfaitement la pensée de Voltaire en ce qui concerne la liberté d’expression, mais le dépouillement des œuvres de cet auteur n’a jamais permis de trouver trace d’une telle formule. Dans un article sur ce sujet [5], Mme Sandrine Campese cite un autre exemple de phrase apocryphe, sur le même thème. Dans une lettre à l’abbé Leriche, en date du 6 février 1770, certains ont voulu lire : « Je déteste ce que vous écrivez, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez continuer à écrire. » Or, s’il existe une telle lettre, on n’y retrouve ni la phrase en question, ni l’idée de celle-ci. 

Tous les philosophes des Lumières, tous les amis de Voltaire, ont eu maille à partir avec la Librairie royale (euphémisme pour la censure). Diderot fut même emprisonné à 1st A Vincennes, et l’on comprend que tous aient accordé une importance primordiale à la liberté d’expression. Voltaire, ennemi juré de l’absolutisme et de l’intolérance, chérissait tout particulièrement la libre parole. Après lui, Caron de Beaumarchais (autre de ses amis) fit dire à Figaro que « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloges flatteurs, et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits ». La liberté d’expression a imprégné les constituants américains et a fait
l’objet du 1er amendement à la Constitution des États-Unis. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 atteste également :  « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » (Article 11), 

  Voltaire bust  


Mais alors, comment expliquer qu’on ait prêté à Voltaire de tels propos ? Une lecture attentive de l’ouvrage de Mme Hall permet d’en situer V- evelyn-hall 2nd English quotationl’origine à la page 199, dans le chapitre consacré à Claude-Adrien Helvétius. La fameuse phrase :
I disapprove of what you say but I will defend to the death your right to say it, y figure entre des demi-guillemets, ce qui, normalement, désigne une citation. Ces demi-guillemets sont-ils de l’auteure ou ont-ils été ajoutés par un préparateur de copie un peu trop zélé ? On ne le saura sans doute jamais. En revanche, ce qu’on sait, c’est que la formule, traduite très fidèlement en français, a ensuite fait florès. Il faut dire que si elle n’a jamais été prononcée par Voltaire, elle exprime tout-à-fait son attitude face à la liberté d’expression. Comme on dit en italien :  Se non é vero, é bene trovato !

 —————-

[1] Ecrits apocryphes (du grec apo, hors, et kruptô, je cache) signifiait, chez les Anciens, tout écrit gardé secrètement et dérobé à la connaissance du public. Dans le sens moderne, apocryphe se dit d'une histoire, d'une nouvelle, d'un fait dont la vérité est douteuse, d'un livre dont l'auteur est inconnu ou supposé, et dont l'autorité est suspecte. Dans la Bible, les livres apocryphes sont ceux auxquels on n'attribue pas une origine divine ou révélée, et qui, sans être entièrement faux, ne peuvent être invoqués comme règle en matière de religion et de morale. Source : Imago Mundi

[2] Evelyn Beatrice Hall (1868 – 1956), qui publia sous le pseudonyme de S. G. Tallentyre, fut une écrivaine anglaise surtout connue pour sa biographie de Voltaire,The Life of Voltaire, initialement publiée en 1903.  E. Hall - portrait

[3] V- Claude-Adrien_HelvetiusClaude-Adrien Helvétius (1715-1771), écrivain et philosophe français du Siècle des Lumières. Issu d’une famille de médecins, il commence par occuper des fonctions de fermier général et s’enrichit considérablement. Cette aisance lui permit ensuite de philosopher et de taquiner la Muse tout à loisir. Très influencé par Locke, il se lie d’amitié avec Voltaire qui, impressionné par le jeune homme, correspond avec lui de 1738 à 1740. Il lui dédie même quelques écrits. Mais, Helvétius se rapproche du baron d’Holbach et rejoint la mouvance matérialiste. Lors de la publication de son essai De l’esprit, en 1758, Voltaire s’indigne qu’Helvétius n’ait jamais discuté avec lui de son projet i. Il n’en appuie pas moins la candidature d’Helvétius à l’Académie. Si les deux hommes s’éloignent sur le plan des idées, leur amitié demeure. Voltaire dira : « Je n’aimais point du tout son livre, mais j’aimais sa personne ». 

[4] traduction litterale.

[5] https://bit.ly/2X1V1nk

Sources :
Wikipedia;
A very short introduction to Voltaire, Nicholas Cronk,
Oxford University Press, 2017
Friends of Voltaire, S. G. Tallentyre (Evelyn Beatrice Hall),
G. P. Putnam's Sons, 1906
 

Jean Leclercq  & Jonathan Goldberg

 

POST SCRIPTUM :

Voltaire - letters on EnglandD’aucuns ont comparé les Lettres philosophiques (aussi appelées Lettres anglaises) de Voltaire à La Démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville. À cent ans d’intervalle, les deux penseurs effectuent la même démarche. Voltaire entend observer le régime politique le plus satisfaisant qui soit en Europe. Son choix se porte sur l’Angleterre qui, depuis la Glorieuse Révolution de 1688, évolue progressivement vers une monarchie parlementaire, c’est-à-dire une « monarchie tempérée par les lois », selon la définition de Montesquieu.

Tocqueville_by_Daumier

Tocqueville par Daumier

Cent ans plus tard, en 1831, de Tocqueville se rend aux États-Unis où, sous prétexte d’en étudier le nouveau système pénitentiaire, il veut observer le fonctionnement du régime qui lui semble être le plus démocratique qui soit. Mais, entre les deux démarches, il y a eu la Révolution française, l’Empire et la Restauration. Les choses ne sont plus du tout les mêmes. Si Voltaire rêve de liberté, Tocqueville possède cette liberté et, ce qui l’inquiète, c’est l’irrésistible évolution vers l’égalité. Aristocrate libéral, Tocqueville se demande comment faire pour préserver la liberté dans des régimes qui seront de plus en plus égalitaires. Voltaire est un moraliste, Tocqueville est un politologue avant la lettre. Si leur démarches exploratoires s’apparentent, elles n’en diffèrent pas moins dans leurs finalités.

Jean L.

 

 

Lecture supplémentaire :

Des lettres de Voltaire découvertes aux États-Unis
paru sur ce blog le 11/01/2013

 

V- Alembert V-_Diderot_111
Jean Le Rond d’Alembert Denis Diderot
V-marquis-de-vauvenargues V-Holbach
Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues Paul Thiry, baron d’Holbach
V- Beaumarchais_03

V- condorcet-0

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais Nicolas de Condorcet


Petit lexique :

francais English 
aphorisme aphorism
axiome axiom
devise motto
dicton dictum, saying
discours speech 
épigramme epigram
épithète epithet
locution phrase, expression
maxime maxim
précepte precept
proverbe proverb

Lecture supplémentaire

Ils ne l’ont pas dit
le 13 mai 2016, FRANCE-AMÉRIQUE, Dominique Mataillet

Rousseau et Voltaire – une comparaison

 

 

 

 

Note culinaire, présidentielle et linguistique

Macaron, Macron et la langue macaronique

À première vue, il nous semblerait que le français utilise le mot « macaron » pour désigner à la fois les pâtisseries qu'on appelle macaron et macaroon, en anglais. Nous avons demandé à notre contributeur Jim Chevallier, qui habite North Hollywood (Californie), et qui est historien culinaire, spécialiste de la gastronomie française du haut Moyen-Âge et de l'histoire du pain français, d'élucider le point.

 

Voici sa réponse :

« Le mot français macaron désigne une pâtisserie à base d'amandes. En Amérique, on a commencé à la fabriquer avec de la noix de coco et on l'a baptisée macaroon. Entretemps, les Français ont élaboré (ou adopté) leur gâteau à base de noix de coco qu'ils ont appelé congolais. Sans être sûr qu'il soit identique au nôtre, étant à base de noix de coco, il est certainement plus proche d'un macaroon que d'un macaron.

Si ce sujet vous passionne, peut-être voudrez-vous jeter un œil à des recettes américaines du XIXe siècle pour des macarons et des macaroons ainsi qu'à des recettes françaises de congolais.»

…ce qui évidement n'a rien à voir avec le

  Big Mac

Dans un article sur Wikipedia, "Congolais (patisserie)", se trouve une autre explication historique sur le macaron connu comme "congolais". Les chercheurs affirment que ces macarons peuvent être attribués à un monastère italien du IXe siècle. [1]  Les moines de cette communauté se sont installés en France en 1533, en suivant Catherine de Médicis, qui épousait Henri II. Les pâtissiers florentins de la nouvelle reine adoptèrent la recette des bénédictins. Plus tard, pendant la Révolution française, deux religieuses bénédictines, Sœur Marguerite et Sœur Marie-Elisabeth, quittèrent Paris pour Nancy  pour trouver asile. Les deux nonnes payèrent leur logement en faisant de la pâtisserie et en vendant leurs macarons. Ceux-ci furent d'abord connus sous le nom de macarons des sœurs.

On sait aussi qu'en 1952, la Ville de Nancy a honoré les soeurs macarons en donnant leur nom à la partie de la rue de la Hache où prit naissance la fabrication du "Macaron de Nancy".

Maison-des-soeurs-macarons-nancy


Pour achever cette note sur un thème présidentiel humoristique, voici deux images que nous avons trouvées sur la toile :

 

Macron  macaron  macaroon

 

 

[1] Dans le domaine linguistique plutôt que culinaire, il convenient de noter qu'une langue macaronique (de l’italien maccaronico,  macaronico, ou, plus fréquemment, maccheronico), est une langue inventée au xve siècle en Italie pour écrire des poésies. Cette langue est composée de mots de la langue maternelle de l’auteur auxquels on ajoute une syntaxe et des terminaisons latines

The Language of Food – recension

The Edible Monument : The Art of Food for Festivals

 

Coronaspeak – les blogues et la presse commentent les mots à la mode (suite)


…et en inventent d'autres

Covidiot

Les nouveaux mots nés pendant le confinement

Covidiots? Quarantinis? Linguist explains how COVID-19 has infected our language
CBC.ca : Plus de 1000 mots créés en anglais par la pandémie

Coronavirus has led to an explosion of new words and phrases – and that helps us cope

The Conversation, April 28, 2020

 

Des exemples :

déconfinement

Coronavirus :le mot déconfinement figure-t-il dans les dictionnaires ?
RTL – 19.04.2020

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passeports immunitaires

Le Monde, 23.4.2020 : « L’OMS met en garde contre les « passeports immunitaires », faute de données suffisantes sur les risques de réinfection. » 

Le journal explique « Certains gouvernements ont émis l’idée de délivrer des documents attestant l’immunité des personnes sur la base de tests sérologiques révélant la présence d’anticorps dans le sang, de façon à deconfiner et à permettre peu à peu leur retour au travail et la reprise de l’activité économique. »

(Il convient de noter que l'anglais n'emploie pas le verbe to confine dans ce contexte (même si l'expression confined to home est usitée), et l'anglais n'offre pas non plus de terme équivalent  à  déconfiner ou à déconfinement, dans le sens d'un antonyme de confiner ou de confinement, dans le contexte de la pandémie actuelle.)

———————–

télé-travail – en anglais telecommuting, telework, teleworking, working from home (WFH), mobile work, remote work, flexible workplace

Le journal Le Monde, 23.4.2020, fait allusion au “télé-travail”. Ce terme est à la mode suite au confinement, mais il n'est pas nouveau. Selon Wikipedia :  « Promu dès les années 1970 (via le téléphone et surtout le fax), dont en France par les pouvoirs publics français qui y voyaient un mode d'aménagement du territoire, c'est en 1972 que le terme « telework » apparaît pour la première fois dans un article du Washington Post signé par le journaliste Jack Schiff et, à la même époque, Jack Nilles, considéré comme le père du télétravail lance ses premiers travaux sur ce qu’il baptisa, en 1975, le « telecommuting ».»

Virginia Woolf, le télétravail et la machine à café
Revue des Deux Mondes, 18.05.2020

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Contact tracing

Le traçage ou la recherche de contacts (contact tracing) est l’utilisation de moyens pour retrouver des personnes qui ont eu des contacts avec une personne infectée par une maladie contagieuse, afin de surveiller leur état de santé et souvent, de les mettre en isolement. La recherche de contacts vise à limiter la transmission d’une maladie contagieuse.

En médecine, un contact est une personne ayant été exposée à une personne infectée. Ces contacts font l’objet d’une recherche, ou traçage, afin de surveiller leur état de santé durant une certaine période.

Même si la recherche de contacts est un moyen éprouvé dans la mitigation des maladies infectieuses, ce terme, qui a aussi comme synonyme enquête sanitaire, est devenu plus courant durant la pandémie de la COVID-19 de 2020. Puisque le virus qui cause la COVID-19 est très contagieux, la recherche de contacts a été l’un des moyens employés (tout comme la distanciation sociale ou la distanciation physique) afin de réduire ou d’arrêter la propagation de la COVID-19.

Source : Dictionary.com – traduction Isabelle Pouliot

debtphobia

(en français "phobie de l'endettement", "dettophobie"?)

New York Times – le 5 mai 2020 :

« Pour la première fois en 169 ans d’existence, le mot "debtphobia"  a été publié dans notre édition d’hier ».

 

La pandémie favorise les « coups d’état du coronavirus » ["Coronavirus coups"]

[L'article complet :‘Coronavirus coup’? As outbreak grows, authoritarians around the world seize the moment]

Los Angeles Times, 1er avril 2020
Traduction : Jean-Paul 
Deshayes

Invoquant la nécessité d’enrayer la pandémie, certains gouvernants autoritaires sont en train d’accroître leur pouvoir sans rencontrer de véritable résistance.

Pour lutter contre la propagation du coronavirus, les démocraties ont recours à des mesures comme l’état d’urgence, l’instauration soudaine du confinement et une surveillance accrue des citoyens. Or, les autocrates actuels tirent profit de ces mesures : selon les analystes, la crise sanitaire qui sévit à l’échelle mondiale sert de prétexte à certaines prises de pouvoir audacieuses.

Des observateurs inquiets ont désigné ce phénomène par l’appellation caustique de « coups d’État du coronavirus. »

Covid-19 en Asie : quand les États autoritaires instrumentalisent la lutte contre la pandémie

Lecture supplementaire

Un coup d'état aux États-Unis ? Des réflexions linguistiques

—————————

Infodémie (Wikipedia)

Des campagnes de désinformation sur la pandémie de Covid-19 font suite au déclenchement de l’épidémie de coronavirus en 2019 (Covid-19).

De nombreuses théories du complot, infox et cas de désinformation ont éclos sur internet à propos de l'origine de cette maladie, son étendue, sa prévention, son traitement, ainsi que divers autres aspects.

Les fake news et la désinformation ont été diffusées par les réseaux sociaux, les messageries, et par des médias officiels russes et chinois. Certaines fausses informations et désinformations qui ont été diffusées ont affirmé que le virus était une arme biologique pour laquelle il y aurait un vaccin breveté, ou encore un programme de contrôle de la population ou le résultat d'une opération d’espionnage.

D'autres désinformations concernant l'utilisation de médicaments et de traitements. C'est le cas pour la chloroquine, médicament présenté comme une solution possible, mais qui n'a pas fait l'objet de tests aboutis suivant la méthode scientifique. De nombreuses fausses informations sont diffusées concernant l'efficacité, la diffusion et les effets de ce médicament, tant par des personnalités politiques (dont Donald Trump) que médiatiques.

La désinformation médicale sur les moyens de prévention, de traitement et d’autodiagnostic de la maladie du coronavirus a aussi circulé massivement sur les réseaux sociaux. L’organisation mondiale de la santé a parlé d'une infodémie d'informations erronées concernant ce virus, présentant des risques pour la santé mondiale.

de-identification vs. Data masking

Le backtracking s’est accompagné en Corée d’une campagne de dépistage systématique en "contact tracing", c’est-à-dire que les données d’un contaminé étaient traitées localement, mais jamais centralisées. Mise en place de manière précoce, cette double stratégie de dépistage et de traçage a surtout permis d’éviter la mise en place d’un confinement, qui reste une autre forme de restriction des libertés. Reste que les gens malades sont toujours publiquement identifiés en tant que tels, et commencent à s'en plaindre. 

 

Lecture supplémentaire :

How COVID-19 is changing the English languageFast  Company, 25 September, 2020

Oxford’s 2020 Word of the Year? It’s Too Hard to IsolateNew York Times, November 20. 2020

Collins Dictionary's Word of the year perfectly sums up 2020 – Malaysia Mail – December 24, 2020

 

 

Aileen Clark, linguiste du mois de mai 2020

E  N T R E T I E N    E X C L U S I F

Aileen ClarkEn guise de préambule à l’entrevue qui suit avec la docteure G. Aileen Clark, directrice du Centre de ressources en français juridique de l’Université Saint-Boniface (USB), nous avons demandé à monsieur Brian Harris, professeur de traduction à l’Université d’Ottawa à la retraite (et notre Linguiste du Mois de septembre 2019 - https://bit.ly/3g4B7iR https://bit.ly/3cQfuRh), un mot d’introduction. Monsieur Harris, aujourd’hui fier de ses 90 ans et tout récent détenteur d’un doctorat honorifique de l’Université de Malaga en Espagne, conserve d’excellents souvenirs de ses visites à l’École de traduction de l’USB. Sa dernière visite remonte à 1994, lors d’un événement exceptionnel, soit une conférence donnée par la professeure Danika Seleskovitch de la Sorbonne Danica Nouvelle, réputée formatrice d’interprètes et pionnière en recherches sur l’interprétation. Comme madame Seleskovitch devait prendre la parole en français, on avait donc fait appel à monsieur Harris pour agir comme l’un de ses interprètes vers l’anglais. Le destin a voulu que cette conférence soit l’une des dernières interventions publiques de madame Seleskovitch et pour monsieur Harris, sa dernière intervention à titre d’interprète de conférences.

Harris 9.19Monsieur Harris souligne, surtout à l’intention du lecteur étranger, que l’on a tort de croire que le fait français au Canada se limite à la seule province de Québec, car il existe plusieurs communautés francophones importantes tant à l’est qu’à l’ouest du Québec. En réalité, les Franco-Canadiens furent nombreux parmi les premiers pionniers à s’aventurer dans le nord-ouest américain. Aux Etats-Unis, leur empreinte durable ne dépasse guère certains noms géographiques ou noms personnels (p. ex. Baton Rouge, Boise, Des Moines, Juneau, Montpelier, Pierre, Saint Paul), tandis qu’au Canada, on y retrouve toujours plusieurs communautés dynamiques, dont Saint-Boniface fournit un bon exemple. Saint-Boniface fut constituée en municipalité en 1883 et élevée au rang de ville en 1908. Elle est aujourd’hui devenue le quartier francophone  de Winnipeg, capitale provinciale du Manitoba et majoritairement anglophone.


Professeur Harris s’enthousiasme du fait que Saint-Boniface ait su préserver la langue et la culture françaises avec autant de vigueur, une réalité fortement soutenue par la présence du Collège de Saint-Boniface (nom original de l’USB). Le Collège fut fondé dès 1818, par un évêque catholique, car les premiers colons emmenaient avec eux non seulement leur langue mais aussi leur religion, et avec la religion les congrégations enseignantes telles les Jésuites et les Oblats. C’est ainsi que l’USB porte le nom d’un saint missionnaire qui a vécu de 675 à 754 de notre ère. Vers la fin du dix-neuvième et début du vingtième siècles, le Collège est devenu le phare de résistance francophone contre les efforts acharnés du gouvernement du Manitoba visant à supprimer l’usage du français dans les écoles et les services publics.

Boniface build.Ainsi l’Université de Saint-Boniface perpétue une longue tradition linguistique associée à la fondation du Collège il y a déjà plus de deux siècles.

 

 

 

Boniface


Le Mot juste
: Racontez à nos lecteurs et lectrices votre jeunesse scolaire et votre formation universitaire. Votre carrière professionnelle comment est-elle parvenu à ce couronnement de cheffe d’un Centre universitaire, que nous discuterons par la suite ?

GAC : Je suis détentrice d’un Ph.D. de l’Université d’Ottawa avec spécialisation en sociolinguistique littéraire, mais je ne suis ni juriste ni traductrice. Si je suis venue à diriger le Centre de ressources en français juridique de l’Université de Saint-Boniface en 2012, c’est que ces responsabilités faisaient partie du poste de direction à la Division de l’éducation permanente. Depuis 2012, je m’entoure de linguistes, de terminologues et de juristes qui me renseignent sur les enjeux en droit et en normalisation au Canada. Venant de l’extérieur du domaine, j’apporte une perspective novatrice sur le travail du Centre qui me permet de poser les bonnes questions pour pouvoir bien comprendre et vulgariser l’importance du travail que nous faisons en ce qui a trait à l’accès à la justice dans les deux langues officielles.

LMJ : Le Centre de ressources en français juridique (CRF] – de quoi il s’agit ?


Boniface Centre 2GAC : Né en 2012, le Centre de ressources en français juridique (CRFJ) portait autrefois le nom de l’Institut Joseph-Dubuc (IJD). Fondé en 1984, l’IJD constituait le centre de ressources pour les juristes d’expression française dans l’Ouest canadien. Pendant près de deux décennies, l’Institut a offert des services divers, y compris des services de traduction et des services juridiques à la communauté. »  

Hébergé à l’Université de Saint-Boniface (USB), à Winnipeg (Manitoba) au Canada, le CRFJ est l’un des quatre (4) centres du Réseau des Centres de jurilinguistique canadiens (avec l’Université de Moncton, l’Université d’Ottawa et l’Université de Montréal). « Ce regroupement permet à chacun de conserver sa spécificité tout en partageant son expertise avec les autres afin de développer des projets communs qui offriront à la communauté juridique canadienne oeuvrant dans les deux langues officielles et dans les deux systèmes juridiques du pays, des outils qui répondent à ses besoins. C’est dans ce contexte que les centres travaillent notamment à la normalisation du vocabulaire français du droit de la famille et préparent un portail sur les outils jurilinguistiques afin de les rendre facilement accessibles. »  https://bit.ly/2ygE1Qu

 

LMJ : Vous êtes également la directrice de la Division de l’éducation permanente et du Service de perfectionnement linguistique à l’USB. Qui d’autre fait partie de votre équipe ?

GAC : Mona Dupré-Ollinik est coordonnatrice des ateliers juridiques et Marina Jones est l’adjointe administrative du Centre. Les deux partagent également leur temps avec la Division de l’éducation permanente de l’USB. Nous travaillons avec des experts externes qui appuient la création des mini-lexiques et des capsules juridiques ainsi que des formateurs qui se chargent d’animer les ateliers en français juridique du CRFJ destinés au personnel d’appui aux tribunaux. Mentionnons que le CRFJ reçoit un appui financier de Justice Canada dans le cadre du Fonds d’appui à l’accès à la justice dans les deux langues officielles. Cette contribution financière est d’importance clé pour la réalisation des activités et l’offre des services.

 

LMJ : Dans le cadre de vos services, quels outils avez-vous créés ?

GAC : Le CRFJ crée des outils (mini-lexiques et capsules linguistiques) pour les terminologues et traducteurs juridiques, mais qui servent également à tous les professionnels dans le domaine de la justice. Cette année, par exemple, nous avons réalisé deux mini-lexiques (Légalisation du cannabis, Protection du consommateur) et quatre capsules jurilinguistiques, dont le premier sur le terme « nonobstenant ». J’ajouterais aussi que plusieurs étudiantes et étudiants en droit et en traduction utilisent nos mini-lexiques.


LMJ :  En ce qui concerne des mini-lexiques et capsules jurilinguistiques, de quel volume s’agit-il au fil des années ?

GAC : Au fil des années, nous avons publié une soixantaine de mini-lexiques ainsi que plus de 140 capsules (qui comprennent les résumés d’arrêts de l’ancien Institut Joseph Dubuc et les capsules jurilinguistiques). Ces outils, que nous diffusons sous forme de « juricourriels », atteignent plus de 800 abonnés sur la liste de diffusion et plus de 1 900 fiches tirées de nos mini-lexiques se retrouvent sur le site TERMIUM Plus.

Tous les outils du CRFJ se trouvent sur le Portail national Jurisource.ca

 

LMJ :  Quelles sont vos autres activités ?

 GAC : Nous participions au comité de normalisation et à la planification de l’Institut d’été. Le CRFJ continue de participer au comité de normalisation de la langue juridique. La normalisation (le fait de standardiser la terminologie juridique), c’est ce qui fait que la common law en français évolue au même titre que la common law en anglais. Si on ne normalise pas le vocabulaire, il n’y a pas de common law en français et il n’y a donc pas d’accès égal à la justice. En ce qui a trait à l’Institut d’été, il s’agit d’une conférence annuelle visant les terminologues, juristes, traducteurs juridiques et toute autre personne qui s’intéresse à la jurilinguistique. Les ateliers et les plénières nourrissent des échanges fructueux entre spécialistes et exposent les tendances et défis reliés au bijuridisme et au bilinguisme juridique canadien.

Les CRFJ offre des ateliers de français juridique au personnel d’appui aux tribunaux (un minimum de 6 ateliers par année à une soixantaine de professionnels);

 

LMJ :  Quel est votre message pour vos lecteurs, lectrices et le public en général ?

GAC : Le français juridique dans un contexte de bilinguisme juridique présente des défis importants pour le Canada. Grâce au financement important de Justice Canada, le CRFJ peut poursuivre ses activités de création d’outils, de normalisation et de formation en français juridique, lui permettant ainsi de contribuer de manière importante à l’accès égal à la justice dans les deux langues officielles. Pour s’abonner à notre liste de diffusion, veuillez communiquer avec nous par courriel juricourriel@ustboniface.ca. Pour consulter les ressources du CRFJ, veuillez visiter notre site web - https://bit.ly/2LLvI2w

 

Lectures supplémentaires :

Marc Pomerleau – linguiste du mois de mai 2019

Susan Vo – linguiste du mois d’août 2018

Sherry Simon – linguiste du mois de juin 2015

 

​Ying Ying, Le Le, Hong Kong

 
Les Pandas de Hong Kong qui profitent de la pandémie.
 
Une anecdote touchante.
 
 
Ying Ying et Le Le, les deux pandas de l'Ocean Park Zoo ont été plus productifs pendant la pandémie. Après une décennie de chasteté, ils ont profité de la sérénité du zoo fermé pour s'accoupler finalement pour la première fois en mars.

  Pandas  
 
Cette histoire présage-t-elle une pandémie d’amour dans le monde? 

Note étymologique :

(1824) Le terme panda proviendrait soit :
  • du népalais nigalya-ponya, littéralement « animal (pónya) mangeur de bambou (nigálya) », et désignant à l’origine le panda roux (petit panda).
  • du tibétain ཕོ་ཉ, pho nya.
Première attestation :
Frédéric Cuvier, [1] Histoire naturelle des mammifères.

Le même mot en anglais, panda, vient du français.
 

Dans le logiciel, Pandas est une bibliothèque écrite  pour le langage de programmation Python permettant la manipulation et l'analyse des données. Elle  propose en particulier des structures de données et des opérations de manipulation de tableaux numériques et de séries temporelles. Panda est un logiciel libre sous licence BSD. 

Note biologique :

Le régime alimentaire de panda géant est quasi uniquement de bambous – entre 12 et 40 kilos par jour.
(Source : https://www.worldwildlife.org/species/giant-panda)

—————-

[1] Pour cet article sur les Pandas, nous avons choisi cette photo de Frédéric Cuvier en noir et blanc :

)
  Frédéric Cuvier by Ambroise Tardieu.jpg  
 

Jonathan G.

Voisinage doux-amer

Termes français d’origine allemande

Elsa Wack 2Nous sommes heureux de retrouver Elsa Wack, notre linguiste du mois de janvier 2014. Elsa, née à Genève, est traductrice indépendante de l'anglais et de l'allemand vers le français. Titulaire d'une licence ès lettres, ayant aussi fait de la musique, du théâtre et du cinéma, elle aime écrire et sa préférence va aux traductions littéraires.

Les contributions précédentes d'Elsa se trouvent à https://bit.ly/366u2tN

Les langues allemande et française n’ont pas toujours fait bon ménage et les emprunts de l’une à l’autre sont parfois teintés d’incompréhension ou d’antagonismes. Si proches et si étrangères à la fois! La langue allemande semble faire tout le contraire du français: ordre des mots en sens inverse, mots masculins au féminin dans l’autre langue…L’allemand dit « la soleil », « le lune », « der Tod » pour « la mort » et « la rat » (die Ratte).

 Et quand le français emprunte le mot « hase » (allemand «der Hase», le lièvre), c’est pour en faire en français la hase, la femelle du lièvre.

Voici quelques autres exemples de mots français dérivés de l’allemand :

Schlague

Les guerres franco-allemandes ont laissé quelques emprunts. La schlague (de l’allemand der Schlag, le coup),  désigne une punition par des coups de bâton.

Ersatz

Ce mot est beaucoup plus négatif en français qu’en allemand. Il signifie chez nous plutôt un succédané, une pâle copie, alors qu’en allemand il peut également avoir le sens d’un remplacement positif ou d’une compensation financière loyale.

Diktat (du latin dictatum avant l’allemand Diktat)

De ce terme allemand, qui signifie d’abord « dictée à l’école », le français n’a de nouveau conservé que le sens le plus dur, celui de conduite dictée sous l’exercice de pressions : on parle dans les deux langues des « diktats de la mode » (plutôt au singulier en allemand), et en français des « diktats du capitalisme ». Pour le second sens en allemand, notons aussi le mot Versailler Diktat, qui rappelle que le Traité de Versailles de juin 1919 fut considéré comme une injustice en Allemagne pendant la République de Weimar. Même dans son unique sens en français, « Diktat » n’est pas à confondre avec « dictature ». L’auteur allemand Karl Marx a parlé de Diktatur des Proletariats, et ses traducteurs, de même, ont employé « dictature du prolétariat » : un terme controversé pour ce qui ne devait être, à l’origine, qu’une sorte de gouvernement transitoire, en état d’urgence, par la classe ouvrière.

Certains mots désignant des produits psychotropes ont été repris de l’allemand :

Le mot d’argot « schnouff », drogue à priser, est aujourd’hui obsolète. Il venait de Schnupfen, qui veut dire sniffer, mais aussi rhume. Le LSD quant à lui (Lysergsäurediäthylamid) a été découvert dans la ville suisse de Bâle.

Le verbe « trinquer » nous vient aussi de Germanie, mais trinken signifie juste « boire », alors que trinquer, c’est entrechoquer les verres.

Espièglerie 

De l'allemand Eulenspiegel, nom d'origine de Till l'Espiègle, saltimbanque malicieux et farceur de la littérature populaire allemande et néerlandaise. Ses attributs sont la chouette (Eulen) pour la sagesse, et le miroir (Spiegel) pour la farce. Combattant l'envahisseur espagnol, ce héros de légende aurait constitué l'armée des Gueux sous Guillaume d’Orange et contre Philippe II d’Espagne.
http://frvocabulary.blogspot.com/2010/05/espieglerie.html

Vasistas

(XVIIIe siècle) De l'allemand Was ist das (« qu'est-ce que c'est ? »), question exprimée via une sorte de guichet, par des Allemands à leurs visiteurs avant de leur ouvrir la porte. Ce petit vantail mobile dans une porte ou une fenêtre, témoin d’une certaine méfiance, se rencontre chez nous dans des prisons, par exemple.

La choucroute…

…(allemand Sauerkraut) pédale dans une choucroute étymologique. « Sauer » (acide) est devenu « chou », alors que « Kraut » (chou) est devenu une « croute » vide de sens. La choucroute est un aliment à la fois vitaminé et bon marché, constitué de chou conservé au sel. La fermentation lui donne une saveur acide qui ne plaît pas à tout le monde.

Les emprunts culinaires ont été nombreux, notamment en Suisse.

Mües a donné la « mouise » (bouillie, reprise en France au sens de panade, de pétrin où l’on s’embourbe). Le même mot a aussi donné « muesli ». Le  « birchermuesli », ou plus simplement « bircher » en français de Suisse (prononcer birchère), est une préparation à base de céréales, de fruits crus (pommes et noix, par exemple) et de lait ou de yogourt. Son nom est issu d'une fusion entre le nom de son inventeur, le docteur Max Bircher (1867-1939), et le terme suisse-allemand Müesli, diminutif de Mues, qui désigne dans ce cas une compote ou une purée de fruits, de légumes ou de céréales : un aliment bouilli, et donc différent du muesli du docteur Bircher. Notons quand même que les flocons de céréales sont ramollis par un moment de trempage dans le produit laitier.

Le terme Müesli a été repris en Europe et dans d’autres pays pour désigner le simple mélange de céréales en flocons avec du lait ou du yogourt, sans les fruits frais du « bircher ».

Lecture supplémentaire

Termes anglaise d’origine italienne

Les Chinois interviennent pour sauver l’hébreu face aux anglicismes

Anglicism 1Au fil des années, le problème des anglicismes qui ont pénétré la langue française a fait l’objet de plusieurs articles dans ce blogue, par exemple « Le suffixe -ing est « in » en français », rédigé par René Meertens, (notre linguiste du mois de janvier 2019) et l’article rédigé par Anthony Bulger, dans lequel il se demande :  « Le français a-t-il succombé à l’auto-colonisation ? », pour ne citer que deux exemples. [1]


L’hébreu fait partie des multiples langues qui affrontent la domination de l’anglais. Or, c’est la seule langue au monde entièrement reconstruite après une pause de deux mille ans, quand elle a été adoptée comme langue nationale par les Juifs qui habitaient la Palestine à l’époque du Mandat britannique (1923-1948).
B-YEn plus, l’hébreu moderne est unique en ce sens qu’il a été ressuscité comme langue vernaculaire sous l’impulsion d’un seul homme, Eliézer Ben Yehoudah (1858-1922), journaliste et philologue juif, originaire de Lituanie biélorusse, qui s’est installé à Jérusalem en 1881. [2] Eliézer refusait de parler à ses enfants une autre langue que l’hébreu, alors même que personne ne le parlait encore dans la vie courante. En 1948, après la création de l’État d’Israël, l’hébreu est devenu (avec l’arabe) une des langues officielles de l’État juif. Il est désormais la langue maternelle de millions d’Israéliens, et Ben Yehoudah est connu comme « le rénovateur de la langue hébraïque. »

Ni le dictionnaire de Ben Yehoudah, Dictionnaire de la langue hébraïque ancienne et moderne, ni les néologismes de Ben Yehoudah et de son Comité pour la langue hébraïque, fondée en 1889, ne suffisaient pour décrire les réalités de son époque. L’Académie de la langue hébraïque, qui a remplacé le Comité en 1953, a dû s’atteler à la tâche ardue de créer des néologismes pour des milliers de concepts qui n’existaient pas dans les temps bibliques – micro, chemin de fer, ordinateur, etc., afin de compléter la langue antique, celle des origines hébraïques. [3]

Mais l’influence de l’anglais n’a jamais cessé.  Bon nombre de ces nouveaux mots proposés par l’Académie ont été adoptés par le public israélien, mais d’autres ne sont jamais entrés dans la langue courante puisque les Israéliens préféraient des mots anglais. Prenons, par JIGSAW 2 exemple, le mot anglais « puzzle », [4] qui est apparu tel quel et transcrit en lettres hébraïques.  (Il est apparu également dans le français, sauf au Canada francophone où on emploie « casse-tête », ainsi que dans l'espagnol, qui offre un choix entre rompecabezas et puzzle.) L’Académie a inventé un mot (תצרף) qui devrait très bien sonner aux oreilles des Israéliens, et donner un sens pittoresque à des pièces qui s’emboîtent les unes dans les autres. Mais le grand public a eu du mal à accueillir ce mot ingénieux et a généralement continué d’employer puzzle.

Il fallut l’intervention des Chinois pour tenter de sauvegarder la pureté de l’hébreu. Pour bien comprendre cette intervention insolite, il faut savoir qu’en 2014 une entreprise publique chinoise a racheté le plus grand producteur israélien de produits laitiers, la société coopérative Tnuva, fondée pendant le Mandat britannique, en 1928.

Quel rapport peut-il y avoir entre ce rachat d’une coopérative laitière et des mots comme puzzle ? Voici l’explication : afin d’inciter ses clients à utiliser des mots corrects au lieu d'anglicismes, le nouveau propriétaire a imprimé sur ses briques de lait des mots en hébreu –   sur chacun l’anglicisme en petites lettres, et son équivalent proposé par l’Académie en lettres plus grandes. Dans le cas de puzzle :   תצרף  (grand), פָּזֶל  (petit) .

en haut – le mot "puzzle" en hébreu correct – תצרף

ci-dessous (au-dessus de l'image) – l'anglicismeפָּזֶל

 

 

L'auteur ignore si, en Chine, les producteurs utilisent des boîtes, des cartouches ou des briques pour améliorer la maîtrise linguistique du grand public, mais cette pédagogie nous paraît tout à fait louable. [5] Il reste à savoir si les Israéliens qui n'ont pas acquis une bonne maîtrise de leur langue maternelle en s’abreuvant du lait prodigue par le sein maternel pourront y parvenir grâce aux briques de lait « chinoises » à visée éducative. 

  Mother's milk 2  


Missing boy

Aux États-Unis, il existe des briques de lait qui portent des photos d'enfants disparus. Peut-on utiliser de tels récipients pour retrouver des langues perdues ? 

Pour revenir à nos moutons, une dernière question se pose : peut-on envisager une collaboration entre l’Académie française et la Coop de France Métiers du Lait pour convaincre les Français que la langue française est assez riche pour offrir des mots autres que casting, timing et showering, (analysés dans l’article de René Meertens en introduction) ? [6]

À bas le coolitude de l’anglais, cité par Anthony Bulger.

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[1] Mais voir ma propre défense des Français en ce qui concerne leur connaissance de l’anglais : « L’anglais « hollandais » est-il tel qu’on le parle en France » ? (13.3.2013)

 [2] Selon Wikipedia :  C'est dans un café du Quartier latin qu'Eliézer fait la connaissance d’un journaliste russe dénommé Tchashnikov correspondant à Paris du Rouski Mir.  De famille noble et ami de la princesse Tchashnikov, le journaliste, dans la quarantaine, prend le jeune homme sous son aile et, grâce à cette rencontre, Éliézer s’initie à tous les secrets du journalisme et du monde politique parisien.  Pour subvenir à ses besoins et payer les études de Éliézer, Tchashnikov lui procure des travaux de traduction du français au russe. Il commence des études à l'Université de Paris (la Sorbonne) et passera quatre ans en tout à Paris. Lorsque Éliézer confie à son ami journaliste le secret de sa venue à Paris, son idée de résurrection de l'hébreu.  Tchashnikov l'appuie et l'incite à faire connaître son projet, par les biais des journaux. 

[3] Quelques termes hébraïques de la Bible sont apparus en français, par exemple tohu-bohu, et Capharnaüm ou Capernaüm. Voir notre article : https://bit.ly/3aUeGt5  Voir aussi : (Alain Houziaux, Le Tohu-bohu, le Serpent et le bon Dieu, Presses de la Renaissance, 1997, p26)

L'organisme à laquelle est confiée la tâche d'accroître l’influence de la langue français dans la ville de Ben Yehoudah, s’appelle l’Institut français de Jérusalem – Romain Gary. Mais paradoxalement, ce berceau de la culture française fait une partie de sa publicité en anglais.

   Romaiun

[4] Plus précisément, ce jeu s'appelle jigsaw puzzle, mais dans l'anglais parlé, il est souvent abrégé en puzzle, que le français, l'espagnol et l'hébreu ont emprunté.  Puzzle tout seul s'emploie en anglais aussi dans le sens plus abstrait d'énigme. Brain teaser n’est pas la même chose que jigsaw puzzle. Crossword puzzle veut dire mots croisés.

[5] Il n’empêche que le chinois n'a pas non plus été épargné par le pandémique du Globish – voir « Common Chinese Anglicisms ». (Voir aussi : « L'Influence de la Chine sur la culture française »).

Il convient de noter deux faits historiques : (i) Dans les années 1930-1940, un grand nombre de Juifs se fuyant de l'Europe se sont réfugiés à Shanghai où ils ont été sauvés.  Un musée à Shanghai témoigne de cet événement. (2) En 2000, le Président de la république de Chine (1,3 milliard d'habitants à l'époque), et leader du Parti communiste, Jiang Zemin, dans le cadre d'une visite en Israël, s'est rendu au Kibboutz Ein Gedi (commune agricole, avec une population de 400-500 membres) pour apprendre sur place certains secrets du socialisme. 

[6] En revanche, l'anglais n'a pas (encore) un mot équivalent à « déconfinement ».

Jonathan Goldberg

Votre blogueur fidèle est traducteur et interprète assermenté auprès du Judicial Council of California (hébreu/anglais, français/anglais). Il Opsimathya vécu sur quatre continents et a passé un an à Paris, où il a obtenu un diplôme en Civilisation française de la Sorbonne – un cas de opsimathie, vu le fait qu'il n'a jamais appris le français à l'école ni pendant ces années d'études précédentes en droit.  Il a été membre du Barreau d'Afrique du Sud et du Barreau d'Israël. Il a traduit en anglais RÉVOLUTION d'Emmanuel Macron. Il ne faut pas le confondre avec un autre Jonathan encore plus ancien – la tortue (âgée de 188 ans) en confinement sur l'île de Sainte Hélène  (comme Napoléon autrefois). [*]  Les deux (Jonathan & Jonathan, non Jonathan & Napoléon) se sont rencontrés lors d'une visite de l'île effectuée par votre blogueur. Voir le reportage : https://bit.ly/2KS6Wxe

Jonathan (with glasses)

               Jonathan le traducteur

Tortoise

Jonathan la tortue
[*] Napoleon

 

Soldat anglais à Napoléon:
"Quel est, au juste, le "motif valable" de votre sortie ?"

Des entretiens supplémentaires avec des traducteurs/trices hébreu-français :

Francine Kaufman – linguiste du mois d'avril 2013

Fabienne Bergmann – linguiste du mois de juillet 2018

 

Lectures supplémentaires 

L'influence coloniale sur les différents acteurs d'un procès californien

Twelve new letters : revamped aleph beit aims to recognize women and non-binary women

 

 

 

 

Du métier admirable et admiré qu’est l’interprétation

Voici une recension d'un livre qui vient de sortir. L'auteur, James Nolan, fut notre  "traducteur/interprète du mois de mai 2013" et la critique, Magdalena Chrusciel fut notre "traducteur/interprète du mois de mars" de la même année. (Dans les premières années, nos invités et invitées étaient uniquement des traducteurs et/ou interprètes. Désormais, nous invitons des linguistes de tous ordre. Les contributions de Magdalena parues au fil des années se trouvent à :
https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/magdalena-chruschiel/}

James NolanJames Nolan Essays (cover) MagdalenaMagdalena Chrusciel

Essays on Conference Interpreting par James Nolan
Ed. Multiligual Matters, 2020

Les Essays on Conference Interpreting de James Nolan sont la quintessence de l’expérience d’une vie au service de l’interprétation, dont la lecture s’avère passionnante aussi bien pour l’interprète expérimenté – par les anecdotes rapportées, l’interprète en devenir –  que pour une audience simplement curieuse des ficelles et coulisses du métier, très admiré des profanes. En outre, le texte a été enrichi de liens à des illustrations sonores, pouvant servir d’exercices pratiques pour l’interprète en herbe. 

La traduction – aujourd’hui et par le passé

Selon Nolan, la mission de l’interprète n’est pas de l’ordre de la traduction en raison des aspects émotifs du message parlé, de sa subtilité, de sa nature éphémère ; interpréter est un ensemble de processus complexes et convergents, nécessitant attention, sensibilité et concentration mentale, rappelant par certains égards la formation à la musicalité et à la comédie. Avec la digitalisation actuelle, la communication est marquée tant par le support de communication que par le contenu. Si la traduction automatique peut être convaincante, on oublie qu’elle n’est que verbalisation synthétisée plutôt que pensée articulée, alors que le recours à l’outil « traducteur » constitue un frein à l’apprentissage de langues étrangères, (les avantages du multilinguisme bien connus – compétences cognitives non liées à la langue, cf. linguiste suisse François Grosjean). L’automatisation croissante a pour effet de limiter des activités humaines ainsi que les caractéristiques culturelles, alors que le cerveau est dépositaire de 300 000 ans d’expérience évolutive, d’idées et de sentiments échappant au robot. La langue est une chose que nous faisons, et sa composante qui est un jeu de données basé sur la mémoire à partir de l’expérience ne saurait être parfaitement reproduite par un ordinateur. Ainsi, suite à une erreur embarrassante dans la traduction d’un document officiel, le gouvernement indien a interdit à ses fonctionnaires de recourir à l’outil de traduction Google.  

Premiers auteurs à s’être penchés sur le rôle de la traduction, Cicéron et Horace avaient déjà cherché à rendre le sens des textes grecs, plutôt que de traduire mot à mot. Selon Horace, dans son Ars poetica, la qualité esthétique devait primer sur la fidélité à l’original.  De tout temps, les emprunts culturels, rendus possibles par la traduction, ont contribué à la croissance culturelle. Ainsi, au 13e s., le roi Alphonse le Sage de Castille, faisant traduire moult textes grecs, latins, hébreux et arabes, avait enrichi le savoir de son pays, rayonnant dans toute l’Europe. Là où la communication orale était la règle, les indigènes devenaient interprètes. Ainsi, Enrique, l’interprète au service de Magellan, négociait pour ce dernier, représentant ainsi le roi d’Espagne. En Chine, la fonction d’interprète était devenue héréditaire, bien que le statut fût peu considéré car les interprètes étaient en contact avec les « barbares » tant détestés.  Par la christianisation (en 597), l’Angleterre s’enrichit de la civilisation latine, s’ensuivit l’apport scandinave et normand – l’anglais aura emprunté à 350 langues.

Métier d’interprète

Ce sont les procès de Nuremberg de 1945-46 qui ont donné un essor à l’interprétation simultanée ou de conférence, le volume du travail ayant rendu indispensable la traduction en temps réel.

La vitesse considérée normale de la parole est de 140-180 mots par minute, toutefois elle atteint facilement 300 mots, et reste compréhensible avec 500 mots. A de tels rythmes, l’interprète doit réduire le verbiage en éliminant mots et syllabes, abrégeant tout ce qui est redondant, superflu et évident, recourant pour ce faire aux techniques de la compression et de la reformulation, le résultat étant une langue plus courte et naturelle.

L’interprétation simultanée est indispensable pour la communication et les négociations internationales. La nature fondamentale différente entre traduction et interprétation simultanée peut-être entrevue sur l’exemple de l’opéra : un livret peut être traduit mais l’opéra n’est que rarement chanté en traduction ; le livret ne saurait rendre la portée émotionnelle. Pour être performant, l’interprète doit notamment : 1) distinguer le sens des mots (sans suivre aveuglément le message d’origine), important pour le discours diplomatique, lorsqu’il s’agit de rendre l’ironie, l’allusion ou l’humour ;

2) trouver rapidement les termes (seul Martin Luther, en traduisant la Bible, pouvait mettre jusqu’à 4 semaines pour rechercher un seul mot ; 3) posséder des connaissances étendues.

Ce qui est traduisible

On estime que les interprètes parlementaires sont à même de transmettre 60% environ du sens de la langue source à la langue cible. L’interprète doit par conséquent trancher entre ce qui est impératif et ce qui peut être omis, en veillant à transmettre les idées principales, en raccourci et sans trop de détails si besoin.

Différentes stratégies permettent de traiter ce qui reste intraduisible :

  • Exprimer l’émotion : ex. plutôt de que traduire saudade par « envie, désir ardent, nostalgie », exprimer l’émotion dans la voix
  • Termes abstraits traduits rendus par des termes concrets
  • Utiliser un terme générique si le délai est trop court
  • Adapter si nécessaire, p.ex. Ombudsman devient « médiateur communautaire »
  • De nouveaux termes apparaissent d’abord dans la langue parlée avant la langue écrite
  • Connaître le sens des métaphores

Les compétences de l’interprète

  • L’écoute active : analyser et résumer mentalement ce qu’on entend, utilité de prendre note des points clés
  • Cartographier ce qu’on entend, car cela facilite une traduction plus naturelle, plus claire et concise
  • Importance de l’apprentissage de prise de parole en public voire d’une expérience de théâtre, afin de pouvoir refléter les compétences des conférenciers qui, lors de débats internationaux, se produisent en quelque sorte en scène.

En réunion, on parle d’erreur s’il est dit quelque chose de substantiellement différent voire contraire, qu’un point significatif est omis, ou qu’on n’est pas dans le bon registre ou ton. Dans le cas d’une erreur essentielle, il convient de la corriger le plus vite possible. Il ne faut pas omettre un passage, en cas de panne de terme utiliser des termes généraux.

Protocole, étiquette et éthique de l’interprétation

 

L’interprétation consécutive est pratiquée notamment dans les tribunaux, lors de négociations diplomatiques car elle donne un peu de répit aux protagonistes.

Il est important pour l’interprète de savoir s’affirmer car il faut parfois interrompre le conférencier si un point important doit être répété. On utilise les pauses du conférencier pour interpréter, et il convient d’en prévenir le conférencier. Tout comme de rassurer le client sur le secret professionnel, de vérifier les outils techniques et l’emplacement de l’interprète, tout cela afin d’éviter une situation de désaccord sur le fond de l’interprétation.

Dans les sociétés multilingues, la valeur donnée à l’interprétation est plus grande, ainsi, en Afrique du sud, seuls les fonctionnaires du magistère étaient plus importants que l’interprète. La barrière linguistique peut également être utilisée en tant que frein à des négociations, afin de gagner du temps de consultation voire de changer de cap. Dans le cadre de négociations diplomatiques, l’interprète doit veiller à garder sa neutralité. Le recours à l’interprétation donne aux négociations une meilleure chance de succès, aucune partie ne se sentant désavantagée par le fait de forcer l’autre à utiliser un langage peu connu. Il est arrivé cependant que la « barrière linguistique » ait été utilisée comme arme (ex. au moment du démantèlement de la fédération yougoslave et autres conflits).

Enfin, un professionnel doit refuser une mission qui exigerait de lui d’endoctriner les auditeurs ou de censurer les conversations.  L’interprète doit-il toujours entièrement s’effacer en adoptant un ton monotone ? Pas forcément en interprétation consécutive, où il peut être judicieux de reproduire le style de l’orateur.

L’absence d’interprète a pu avoir de graves conséquences, exemple en soit l’attaque surprise de Pearl Harbor en l’absence de transcriptions à l’ambassade américaine de Tokyo.

Enfin, n’oublions pas que des interprètes ont pu payer leur fonction de leurs vies, notamment lors de la guerre en Bosnie, ou celle d’Irak.  L’interprétation peut être un métier dangereux – telle fut la tristement célèbre position de Paul Schmidt, linguiste maîtrisant 20 langues et admiré de Hitler, qui fut de 1933 à 1945 l’interprète attitré du leader nazi. Ayant témoigné contre Ribbentrop à Nuremberg, Schmidt fut acquitté – la question reste ouverte à savoir s’il a ainsi pu se racheter une conduite.

 

Leiden Interpreter

Considéré comme la première représentation connue d'un interprète au travail

 

Photo courtesy of Leiden National Museum of Antiquities – Believed to be the earliest known depiction of an interpreter at work, this Egyptian bas-relief showing a detail of a very large frieze from the tomb of Haremhab (or Horemhab) at Saqqara, ancient Memphis, just outside Cairo, dates from about 1330 BCE. Today the frieze is in the National Antiquities Museum at Leiden, Netherlands. 

Lecture supplementaire :

Interpretation 2nd cover

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui se passe dans le cerveau de l'interprète – Isabelle Pouliot 

L'étonnant cerveau des interprètes simultanés –  Isabelle Poulliot