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Jean Leclercq : linguiste du mois de décembre 2017


Jean Leclercq
En cette fin d'année, plusieurs invités s'étant décommandés, Le Mot juste a voulu jouer à « l'arroseur arrosé » en invitant l'un de ses fidèles collaborateurs à sa rubrique mensuelle. Jean Leclercq, dont la signature apparaît fréquemment en qualité d'auteur ou de traducteur [1] , a accepté de se prêter à l'exercice, dût-il en souffrir dans sa modestie..

 

LMJ : Comment en êtes-vous venu à la traduction? Pourquoi y êtes-vous resté?

Jean LeclercqJ.L. : Très franchement, par hasard. Après de solides études de lettres et de droit à l'université de Lille et mon service militaire accompli, je me trouvais au Canada pour un séjour qui devait être de durée limitée. J'y rencontrai celle qui est devenue ma femme, et me mis en quête d'un emploi. Un soir, en bavardant avec un compatriote sur la rue Sainte-Catherine, celui-.ci me suggéra deux possibilités : être vendeur au rayon de vêtements masculins d'un grand magasin ou traducteur anglais-français.  La seconde solution me parut plus conforme à mon profil. Je débutai à l'essai dans le service de traduction d'une grande société.  J'appris le métier sur le tas, entouré de collègues sympathiques qui m'aidèrent beaucoup.  Ensuite, ayant acquis quelques années d'expérience, je tentai le concours de recrutement d'une organisation onusienne sise à Genève et j'eus la chance d'être engagé. Au début, la traduction n'était pour moi qu'un emploi d'attente, mais je m'aperçus vite que j'étais étiqueté et qu'il me serait difficile de me réorienter.  Traducteur de fortune, j'allais progressivement devenir traducteur de métier.

LMJ : Restons au Canada, si vous le voulez bien. Quand vous y habitiez ressentiez-vous une tension entre les deux groupes linguistiques ? Dans quelle mesure la politique de bilinguisme a-t-elle atténué cette tension et permis de meilleurs rapports entre les deux communautés 

Jean LeclercqJ.L. Effectivement, j'ai vécu à Montréal de 1966 à 1970, c'est-à-dire à l'époque où les tensions entre les deux groupes atteignaient leur paroxysme, conduisant même à des actes de violence comme on n'en avait pas connus dans la province de Québec depuis la rébellion de 1837. Le gouvernement fédéral, s'inspirant des conclusions de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada (dite Commission Laurendeau-Dunton), s'attacha à mettre en œuvre une politique de bilinguisme à l'échelle du pays tout entier.

 

Dunton et Laurendeau
1968 – Davidson Dunton et André Laurendeau,
coprésidents de la Commission royale
sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada


Pour les francophones du Québec, du Nouveau-Brunswick, de l'Ontario et du Manitoba, le bilinguisme ne se limita plus aux timbres-poste et aux billets de banque. ! La capitale fédérale, Ottawa, cessa d'être une redoute victorienne et s'ouvrit au bilinguisme et au pluriculturalisme. Le Premier Ministre fédéral, Pierre Trudeau, lui-même parfaitement bilingue, fut l'artisan de cette évolution qui contribua beaucoup à réduire les tensions et à apaiser les esprits. Au niveau provincial, le Premier Ministre René Lévêque mena une politique de francisation du Québec qui aboutit à donner un visage résolument français à la Belle Province. Cette évolution, tout à fait remarquable à une époque où les relations  intercommunautaires se sont crispées un peu partout dans le monde, n'a pas toujours été suffisamment méditée en Europe. 

Pierre Trudeau

René Lévêque


LMJ : Aimez-vous traduire ? Qu'est-ce qui vous plaît dans la traduction ?

Jean LeclercqJ.L. : Avec autant de franchise que pour la précédente question, je répondrai que j'ai progressivement aimé traduire. Au début, j'ai trouvé cela intéressant, mais sans plus. Un moyen comme un autre d'attendre une ouverture professionnelle correspondant mieux à ma formation. Le texte à traduire me semblait une contrainte, parfois insupportable. La démarche me paraissait servile. Chemin faisant, je me suis aperçu qu'en traduisant, j'apprenais beaucoup de choses, que je me familiarisais avec toutes sortes de sujets, que chaque texte était une occasion d'enrichir mes connaissances. Il y avait aussi l'envie de transmettre  aussi fidèlement que possible le message, tout en l'adaptant aux subtilités de la langue d'arrivée. Je découvris que traduire, c'est bien plus qu'aligner des mots, c'est recréer, c'est parfois même mieux dire que dans l'original. Bref, que traduire c'est aussi réinventer le texte. Dès lors, je me suis mis à aimer la traduction.

LMJ : Le traducteur n'est-il pas très isolé, retranché derrière ses textes ?

Jean LeclercqJ. L.: De par la nature de son travail, le traducteur est forcément isolé. Il éprouve  souvent la « solitude du coureur de fond », l'impression d'entrer dans un tunnel lorsqu'il entreprend un travail de longue haleine, comme la traduction d'un livre. En outre, il faut en convenir, la profession attire les introvertis, les timides, parfois même les tourmentés. C'est un travail peu gratifiant. Le traducteur est un artisan de l'ombre et, bien souvent, il ne demande pas mieux qu'on l'ignore.  Pourtant, il existe des méthodes d'animation du travail : constitution d'équipes, réunions d'harmonisation terminologique, tutorat par les « anciens », mais peu utilisées, par souci de rendement. À cet égard, les possibilités désormais offertes par les blogs et les réseaux sociaux peuvent aider à désenclaver le traducteur, à rompre son isolement. Je pense entre autres aux Fusionistas à Montréal, au Café des freelances à Paris et aux rencontres de réseautage organisées par l'ATAMESL  ou les Matinales de la SFT. Mais, encore faut-il qu'il le veuille !

LMJ : Vous est-il arrivé de traduire des textes que vous avez trouvés insipides ou/et dans lesquels vous ne compreniez pas le point de vue de l'auteur ?

Jean LeclercqJ.L. Bien sûr, et c'est face à de tels textes qu'on se rebelle parfois. Le traducteur est le seul qui lise véritablement le document. Comme l'a dit l'auteur argentin J. Salas Subirat : « Traduire est la manière la plus attentive de lire ». En détricotant le texte, on en découvre toutes les faiblesses et, souvent, lorsque se pose un problème de traduction, c'est à cause d'une maladresse d'expression dans l'original. Un écrivain canadien me disait un jour que, s'il en avait les moyens, il ferait traduire tous ses livres afin d'en débusquer les faiblesses.   Lui, avait compris l'alchimie complexe de la traduction !

LMJ : Quelle est votre éthique de travail en pareil cas ?

Jean LeclercqJ.L. Tenter d'avoir un contact avec l'auteur du texte afin d'élucider la difficulté. Si possible, le rencontrer. Dans une organisation comme celle où j'ai travaillé, le rédacteur du document est souvent dans les parages. Deux types de réactions sont alors possibles. La moins fréquente est du genre: « lt says what it says, just translate ! ». Mais, le plus souvent, c'est une attitude de compréhension et de collaboration qui amène l'auteur à retoucher l'original dans le sens d'une plus grande clarté ou d'une plus grande précision.

LMJ : À votre avis, quelles sont les qualités essentielles d'un bon traducteur ?

Jean LeclercqJ.L. Je serais tenté de vous répondre ce que Mme Seleskovitch disait lorsqu'on lui posait la même question à propos de l'interprète: la bonne connaissance d'au moins deux langues étrangères mais, surtout, un bon bagage de culture générale.  J'ajouterais que le traducteur doit aussi maîtriser parfaitement la langue d'arrivée, c'est-à-dire sa langue maternelle. En effet, il lui faut  connaître toutes les caractéristiques grammaticales et lexicologiques de la langue d'arrivée, s'il veut pouvoir rendre toutes les nuances du texte qu'il traduit.

LMJ : Combien de langues parlez-vous? Avez-vous certaines dispositions pour ces langues; par exemple, en quelle langue rêvez-vous, préférez-vous lire un livre d'aventure, un livre de cuisine, prenez-vous des notes, etc… ?

Jean LeclercqJ.L. Je dis toujours que je n'en sais qu'une: ma langue maternelle. Mais, je traduis à partir de l'anglais et de l'espagnol, et je me débrouille dans plusieurs autres langues.  Les dispositions, à mon avis, c'est la volonté de communiquer avec l'autre. Si cette volonté vous habite, vous aurez des « dispositions ». Le reste est une question de travail. L'apprentissage des langues requiert un effort. Il faut bachoter, tout au moins au début, pour acquérir la masse critique qui permet ensuite d'apprendre plus agréablement. Quant à la langue dans laquelle on rêve, je crois que c'est une illusion. La langue des rêves n'appartient à aucun Champollion idiome particulier. Le grand Jean-François Champollion, linguiste hors-pair, disait rêver en amharique, mais c'était une boutade! Pour ce qui est des lectures, l'original est toujours préférable, quel que soit le sujet, et quant à prendre des notes, oui, j'en prends et de plus en plus, car ma mémoire n'est plus ce qu'elle était naguère.

LMJ :Enfin, si vous aviez un seul conseil à donner à nos ami(e)s traducteurs/trices, quel serait-il ?

Jean LeclercqJ.L. Ce conseil unique sera en fonction de l'expérience professionnelle du traducteur/trice. Au débutant, au junior, je dirais d'avoir confiance, de ne pas se décourager et de rompre l'isolement. Au confirmé, au senior, je dirais de faire bon accueil aux jeunes, de les épauler et de leur donner confiance, car c'est un métier dans lequel on a trop tendance à douter. 

LMJ : Croyez-vous comme Claude Hagège [  http://bit.ly/2gQdm3j ] que l'anglais exerce une domination sur le français ?

Jean LeclercqJ.L. : Oh, j'en suis persuadé. La « domination douce » de l'anglais s'exerce sur toutes les langues et l'on voit mal comment le français pourrait y échapper. Cette domination traduit la puissance politique, économique et culturelle des pays anglophones dans le monde contemporain. Certaines langues – je pense aux langues scandinaves – sont plus dominées que le français. C'est une réalité qui subsistera jusqu'à ce que cette domination passe en d'autres mains. Jadis, le grec a été la langue véhiculaire du monde méditerranéen, jusqu'à ce qu'il soit remplacé par le latin ! 

 

LMJ : Pour en revenir aux années où vous vous intéressiez à la linguistique, notamment au français et à l'anglais, croyez-vous que la jeune génération soit aussi attachée que la vôtre à la clarté et à la précision de la langue ?

JLCJ. L. Ma réponse est non. Il est bien certain que la jeune génération n'est plus aussi attachée que ses aînés au beau langage. Toutes sortes de facteurs l'y incitent. Le nivellement par la base, la défaillance de l'enseignement, le laxisme que l'on confond avec la liberté, font que l'on accorde moins d'importance à la clarté de l'expression et à la précision des termes. La langue est mise à mal, même par ceux qui devraient normalement la défendre. Mais, là aussi, c'est un phénomène qui n'est pas strictement français et que l'on observe partout. Cependant, des événements récents montrent que le public français reste attaché à la qualité de l'expression. Le président que la France vient de choisir a conquis l'électorat non seulement par sa jeunesse et sa bonne mine, mais aussi par un discours extrêmement soigné. Ses deux principaux rivaux (Le Pen et Mélenchon), quoi qu'on en pense par ailleurs, s'exprimaient eux aussi étonnamment bien. Donc, tout n'est pas perdu, et l'on aime encore le beau langage !

 


 

[1] Parmi d'autres :

La Madeleine, battue des vents…

 Des aviateurs français ont-ils traversé l'Atlantique avant Charles Lindbergh ?

 Sa « salle des urgences de l'esprit » est ouverte 24h/24.

 

Macron : nous devons beaucoup aux traducteurs


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Lors de la dernière Foire du livre de Francfort, le président de la république française, Emmanuel Macron, [1] a prononcé un hommage appuyé à la profession de traducteur et annoncé la création en France d’un « vrai » prix de la traduction en langue française (N.B. : Il existe déjà plusieurs prix de traduction tout à fait reconnus en France.)« La connaissance des langues, c’est la connaissance des livres et c’est le rôle éminent que jouent les traducteurs et je ne peux ici parler devant vous sans leur rendre l’hommage que nous leur devons parce que traduire, c’est faire le premier geste d’abord de nos diplomates, c’est faire parfois d’ailleurs le cœur de ce qu’ils font, c’est lever les incompris ou les malentendus, c’est parfois d’ailleurs lever les petits malentendus, c’est passer. Sans traducteurs, le multilinguisme n’existe pas et donc nous devons beaucoup, nos deux pays, à celles et ceux qui traduisent, qui d’un texte à l’autre, ne font pas deux réalités qui s’ignorent mais deux textes qui vont ensuite se répondre dans leur part de semblable et leur irréductible part d’incompréhensibilité, d’intraduisible, comme diraient quelques-uns d’entre vous dans cette salle.

Mais malgré ces intraduisibles et parce qu’il y a ces intraduisibles qui sont nos sentiments, nos Histoires embarquées, le fait que nos mots sont le produit de nos Histoires, nous devons infiniment à nos traducteurs. Jamais le moindre logiciel ne pourra remplacer le talent de Peter Handke traduisant René Char ou de Jacottet traduisant Hölderlin. Jamais parce que c’est dans les silences, c’est dans les mots qu’ils décident de ne pas traduire, c’est dans la respiration de la phrase qu’est la traduction. C’est dans le malentendu compris que le clin d’œil se trouve.

Tout cela, nous le devons à nos traducteurs et donc nos pays non seulement ont besoin des langues partagées, mais de la traduction par le livre et de la part d’intraduisible qui est en lui. C’est pourquoi je souhaite que nous puissions l’un et l’autre, pour ce qui concerne nos deux langues, continuer à encourager ce beau travail de la traduction et je souhaite, avec l’ensemble des éditeurs français, que nous puissions, au-delà du travail remarquable que vous conduisez d’ores et déjà aujourd’hui, redonner plus de noblesse encore à celles et ceux qui traduisent et, avec Madame la Ministre de la Culture, nous allons recréer un vrai prix de la traduction en langue française et vous accompagner, vous, éditeurs, vous, auteurs, vous, traducteurs, dans ce beau travail pour le mettre plus encore en valeur. »

Ce discours était bien sûr un signe très positif, et a été accueilli fort favorablement par la profession. Cependant, de nombreuses voix se sont élevées peu après pour réclamer, plutôt qu’un nouveau prix de traduction, que celle-ci soit rémunérée au juste prix.

En effet, quelques semaines à peine après ce discours, le gouvernement annonçait une hausse de la Contribution sociale généralisée – une taxe touchant tous les revenus – qui doit être largement compensée par une baisse de la cotisation chômage. Or les artistes-auteurs, donc entre autres les traducteurs, ne cotisent pas au chômage et verront donc leur pouvoir d’achat baisser au lieu d’augmenter. Les associations d’auteurs ont aussitôt adressé une lettre à la présidence et au gouvernement afin de les alerter sur ce problème et lancé une pétition. Las, ces actions n’ont pas empêché l’Assemblée nationale de balayer en quelques minutes, et sans débat, une proposition d’amendement à la loi de finances qui visait à corriger cette injustice.

Toutefois, le gouvernement annonce travailler en ce moment à une solution équitable pour les artistes-auteurs. Un premier test pour la nouvelle ministre de la Culture, Françoise Nyssen, ancienne directrice des Éditions Actes Sud et grande figure de l’édition en France.

Source: CEATL – Conseil Européen des Associations de Traducteurs Littéraires



REVOLUTION[1] À l’occasion de sa visite au Salon, le Président de la République française a rencontré M. Henry Rosenbloom, le propriétaire des éditions Scribe Publishing, qui a acquis les droits mondiaux de l’édition anglaise de RÉVOLUTION. Celui-ci a remis au Président un exemplaire de l'édition anglaise de cet ouvrage, une co-traduction de votre fidèle blogueur, Jonathan G.

La traduction de paroles – recension de livre

Translating for Singing. The Theory, Art and Craft of Translating Lyrics,
Ronnie Apter and Mark Herman, [1] Bloomsbury, London & New York, 2016.

  Translating for Singing

 

Recension de Marie Nadia Karsky

 

Marie Nadia KarskyMarie Nadia Karsky vit et enseigne à Paris, elle est maître de conférences au département d'études des pays anglophones (DEPA) de l'Université Paris 8. Elle enseigne la théorie et la pratique de la traduction, et travaille sur la traduction théâtrale, en particulier Molière traduit en anglais. Elle a récemment co-dirigé un numéro de Journal of Adaptation in Film and Performance avec Geraldine Brodie, et un numéro de la collection Théâtres du monde (Presses Universitaires de Vincennes) avec Céline Frigau Manning. Elle a traduit, en collaboration avec sa collègue Claire Larsonneur, la pièce Playhouse Creatures pour les Presses Universitaires du Mirail (Toulouse). Marie Nadia parle le russe et l'allemand et se passionne pour les arts scéniques, en particulier l'opéra et la danse.

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Dans Translating for Singing, Ronnie Apter et Mark Herman, tous deux traducteurs, vers l'anglais, de livrets d'opéra et plus généralement de textes chantés, présentent la nature, les difficultés et les joies de leur travail, tout en le théorisant et en historicisant la tâche du traducteur de ce genre de textes. Si l'ouvrage se borne à la traduction vers l'anglais, nul doute que les considérations des auteurs ne puissent servir à la réflexion sur la traduction d'opéras et de chant en d'autres langues. L'ouvrage, qui comporte 282 pages, se compose de 12 chapitres et d'une conclusion, il est doté d'un index ainsi que d'une bibliographie très fournie. Des extraits d'airs traduits souvent donnés avec leur partition viennent amplement illustrer le propos, ce qui permet aux lecteurs le désirant de vérifier par eux-mêmes ce qui est avancé.

Le texte d'Apter et Herman est précédé d'une préface de Jonas Forssell, traducteur suédois, qui expose tout d'abord une contradiction fréquente dans l'opéra : genre scénique, voué à l'expression, ses œuvres sont souvent chantées dans des langues que la plupart des publics ne comprennent pas. Forssell soulève plusieurs questions qui incitent le lecteur à chercher des réponses dans les chapitres de l'ouvrage : comment dépasser la hiérarchisation des genres, en grande partie fondée sur des préjugés linguistiques et culturels, entre l'opéra, surtout lorsqu'il est chanté dans la « langue noble » qu'est l'italien, et les spectacles musicaux (comme la comédie musicale) souvent écrits en anglais ? Comment, par conséquent, donner un statut à l'opéra en langue anglaise ? L'avènement du surtitrage permet-il vraiment de dépasser la barrière de la langue, étant donné la concision de l'information communiquée ? Forssell en appelle plutôt à traduire les opéras en anglais, lingua franca de la mondialisation, qu'il nomme cependant « vernacular ». Là réside un des points qui nous surprend : si la traduction d'opéras en anglais peut certes contribuer à leur compréhension dans plusieurs pays, au nom de quelle politique linguistique et culturelle chanterait-on Verdi ou Wagner en anglais en Suède ou dans un autre pays non anglophone, plutôt que de le chanter dans la langue du pays ? On imagine que ce serait avant tout pour des questions de rentabilité auxquelles l'opéra, lui non plus, ne peut échapper… Par ailleurs, si la traduction vient remplacer les sous-titres, les spectateurs sont-ils vraiment assurés de comprendre les paroles chantées ? Cela suppose, de la part des chanteurs, une articulation excellente, qui n'est pas toujours monnaie courante, et certaines notes, aiguës ou graves, ne favorisent pas la diction. Telles sont les questions que l'on se pose à la lecture de cette introduction très stimulante, qui nous rend encore plus désireux d'aborder l'ouvrage de Apter et Herman.

Le premier chapitre, intitulé « Translation and music », inscrit la traduction des livrets d'opéra dans la recherche en traductologie, faisant un point bibliographique utile, mais surtout, il s'interroge sur ce qui constitue une bonne traduction, vers l'anglais, de paroles chantées (que ce soit pour l'opéra, le lied, la comédie musicale, l'oratorio…). Comment le texte traduit peut-il à la fois fonctionner en scène, être chantable, respecter les exigences de la musique, tout en constituant une traduction et non une adaptation ou une réécriture ? Cette question sert de fil conducteur aux différents chapitres qui apporteront progressivement des éléments de réponse plus précis. Les auteurs définissent la tâche du traducteur de livrets musicaux comme consistant à traduire les mots dans leur relation à la musique, rappelant que paroles et musique forment un tout, et revenant au passage sur la polémique « prima la musica dopo le parole » pour signifier sa vanité. Dans le deuxième chapitre, ils font un rappel utile de l'histoire de la traduction d'opéra, évoquant la suprématie historiquement accordée à l'italien et les changements qui se sont produits depuis les années 1950 avec l'internalisation accrue des chanteurs. Certains théâtres dans les pays anglophones continuent à faire chanter les œuvres dans des traductions anglaises, mais il est rare, en général, que les chanteurs disposent de livrets traduits autrement que dans des traductions littérales. Les notes et les paroles ne correspondent pas précisément et il est difficile pour les chanteurs anglophones de comprendre véritablement ce qu'ils chantent. Les auteurs dénombrent ensuite, dans ce chapitre puis au cours de l'ouvrage, les difficultés principales de traduction que posent les textes chantés : les plus évidentes sont liées à la différence de systèmes prosodiques ; le traducteur de livrets musicaux se verra donc obligé de tenir compte des critères que sont le rythme, la rime, le sens, la correspondance entre syllabe et note, la fluidité syntaxique, ainsi que les caractéristiques des personnages (idiolectes, registres de langue employés…). Certaines modifications musicales minimales sont possibles, présentées par les auteurs dans un tableau.

Une fois ces principes posés, les auteurs confrontent, dans les cinq chapitres suivants (de 3 à 7), la traduction de textes pour le chant à différents critères traductologiques : la traduction sera-t-elle faite de manière sourcière ou cibliste (pour employer la terminologie française de J-R Ladmiral, qui correspond peu ou prou aux méthodes de foreignization et de domestication présentées par L. Venuti, à la suite des options de traduction présentées par F. Schleiermacher) ? Quels sont les éléments d'adaptation qui entrent en jeu ? Qu'est-ce qui justifie les retraductions pour l'opéra ? Comment traiter des décalages historiques, géographiques, culturels, de tous les éléments qui passent par le filtre de la censure ou de l'auto-censure, passées et présentes, et du politiquement correct ? Les exemples donnés, de l'Eraclea de Scarlatti au Médecin malgré lui de Gounod en passant par La Flûte enchantée ou par Maria Stuarda de Donizetti, illustrent à point nommé le propos, et les auteurs font toujours preuve d'une érudition jamais pédante. En bons praticiens de la traduction, Apter et Herman reconnaissent d'ailleurs que l'approche, sourcière ou cibliste, privilégiée lorsqu'on commence une traduction, est souvent mise au défi par la pratique : les traducteurs sont obligés de tenir compte de spécificités linguistiques et culturelles (traduction de l'humour, de l'argot, du registre dans lequel les personnages s'expriment, d'ambiguïtés sémantiques…) qui viennent parfois remettre en cause l'optique de traduction initialement choisie.

Enfin, les cinq derniers chapitres (de 8 à 12) sont davantage consacrés aux rapports entre textualité et musique : comment les paroles des personnages, avec leur registre, voire leurs sonorités, s'unissent-elles à la musique pour les caractériser ? Ici, les exemples proposés de partitions pour certains personnages wagnériens sont particulièrement passionnants. Que faire, demandent également Apter et Herman, lorsqu'on ne dispose plus de la musique pour certains textes, pour certains chants de troubadours, par exemple, ou lorsque la musique a été détruite ou perdue ? Les chapitres 11 et 12, très fournis, étudient les différentes modifications que la traduction apporte au texte et leur lien à la partition, tout comme le système textuel et musical ainsi créé. Sont alors présentées et largement illustrées les diverses composantes du rythme telles que la syllabe, son accent, sa durée, variables selon les langues, la rime, considérée sous son aspect tant textuel que musical, c'est-à-dire employée dans la partition, les répétitions de mots ou de sonorités, et d'autres aspects de l'interaction entre paroles et musique qui prime dans le chant, quel qu'il soit. Enfin, les auteurs rappellent que la traduction doit aussi prendre en compte la tessiture des chanteurs, certains sons se chantant plus aisément dans les aigus, d'autres sur des notes graves. Ils permettent aux lecteurs de bien comprendre à quel point le travail du traducteur exige un travail attentif d'écoute, d'empathie avec l'ensemble que constituent le texte et la musique, mais de distance également, afin de mieux en saisir les diverses facettes et leur fonctionnement.

Ils concluent cet ouvrage en souhaitant que la traduction d'opéras vers l'anglais puisse contribuer au développement de ce genre musical… en anglais.

La lecture de ce livre procure beaucoup de plaisir tant il est bien écrit, bien référencé, riche d'exemples et plein d'humour. De plus, il donne envie de réécouter les opéras non seulement dans leur langue originale, mais aussi en traduction, et cela non seulement vers l'anglais. Il apporte des éléments de réponse à des questions que l'on se posait d'emblée : à quoi sert, à notre époque où de nombreuses salles sont dotées de systèmes de surtitrage, de traduire le chant pour sa performance scénique ? Si l'on pouvait penser que la traduction d'opéra était un phénomène dépassé, le livre d'Apter et Herman vient remettre en cause ce genre de supposition. L'opéra est certes chanté en version originale en France, mais ce n'est pas toujours le cas ailleurs, et cet ouvrage ouvre une perspective bienvenue sur ce qui se passe dans d'autres pays, rappelant que d'autres traditions sont encore vivaces. Translating for Singing incite à s'interroger sur les mérites respectifs de l'opéra en version originale et en traduction, et sur les apports, plutôt que les « pertes » de cette dernière. Les anglophones ne sont du reste pas les seuls à traduire l'opéra : à Vienne comme à Berlin, deux théâtres majeurs, respectivement la Volksoper et la Komische Oper, présentent encore dans leur programmation pour 2016-17 plusieurs opéras traduits en allemand. La traduction n'empêche d'ailleurs pas l'emploi du surtitrage (puisque certains de ces spectacles sont présentés traduits en allemand et dotés des surtitres anglais), mais celui-ci est loin de constituer la seule solution.

L'effet général créé par l'interaction entre la musique et le relief sonore des paroles est toujours modifié dans le passage à une autre langue, ce que les auteurs rappellent en fin d'ouvrage. Comme dans toute autre forme de traduction, on aboutit à un produit qui est à la fois même et autre. Ceci n'est pas sans présenter des avantages : écouter les paroles chantées dans plusieurs langues (l'anglais n'est pas la seule langue concernée, loin de là) ouvre non seulement sur une compréhension plus approfondie de l'œuvre mais encore sur un plaisir auditif à chaque fois nouveau, car différent. En outre, l'appel à la traduction d'opéras vers l'anglais émis par Apter et Herman résonne d'autant plus fort que les œuvres littéraires, elles, sont peu traduites vers l'anglais. Comment cet appel à la traduction d'œuvres chantées s'inscrit-il dans le paysage sociopolitique de la traduction littéraire en général ? Que dit-il sur les désirs des divers publics – lecteurs, auditeurs, spectateurs ? Et sur le statut de l'anglais comme lingua franca ?

Translating for Singing est un bel outil pour quiconque s'intéresse à la traduction du chant (traducteurs, étudiants en Masters de traduction, enseignants, chercheurs…) mais il peut s'adresser aussi à toute personne qui étudie la traduction de la poésie ou du théâtre, à la fois par la dimension scénique, orale, articulatoire qu'il met en avant que par celle du rythme et des questions liées à la prosodie (rime, mètres, assonances et allitérations) dont il traite abondamment.

Marie Nadia Karsky, qui exprime ses remerciements a Jonathan Goldberg pour l'avoir invitée a rédiger ce texte et de l'avoir incitée a le publier en premier lieu dans Meta. (Les Presses de l’Université de Montréal)

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[1]

Mark HermanMark Herman, est traducteur littéraire et technique, ingénieur chimiste, auteur dramatique, musicien et acteur. Il est titulaire d'un baccalauréat ès sciences de Columbia University et d'une maîtrise ès science de l'Université de Californie à Berkeley. Il est traducteur d'espagnol en anglais certifié par l'American Translators Association, et possède une bonne connaissance du russe. Pendant deux décennies, il a tenu la rubrique 'Humor and Translation' de l'ATA Chronicle, la revue de l'American Translators Association. Bon nombre de ses analyses de livres ont paru dans Ars Lyrica.

Little Opera

 

 

Ronnie Apter color 2016 (3)Ronnie Apter is Professor Emerita of English at Central Michigan University (CMU) and a published poet.  Her awards include the Thomas Wolfe Poetry Award from New York University and the President's Award for Outstanding Research and Creative Activity from CMU.  Her books include the multi-media (book and compact disk) A Bilingual Edition of the Love Songs of Bernart de Ventadorn in Occitan and English: Sugar and Salt (Lewiston, New York: The Edwin Mellen Press, 1999); and Digging for the Treasure: Translation After Pound (New York, Berne, Frankfurt am Main: Peter Lang Publishing, 1984; paperback reprint, New York: Paragon House Publishers, 1987).  In collaboration with Mark Herman she has written 24 English translations of operas, operettas, and choral works performed in the United States, Canada, England, and Scotland; translations of numerous poems and children's books; and articles on translation and opera.

Sa « salle des urgences de l’esprit » est ouverte 24h/24.

Hamzeh Al-Maaytah, libraire à Amman, propose des livres qui célèbrent la vie.

L'article suivant s'inspire largement d'un article de Shira Telushkin, publié dans ATLAS OBSCURA

Traduction et note linguistique : Jean Leclercq

 

Hamzeh Al-Maaytah ne dort guère, mais quand cela lui arrive, c'est d'ordinaire sur un matelas caché par un paravent, dans le fond de sa librairie. À 36 ans, Hamzeh, est l'un des libraires les plus sérieux d'Amman (Jordanie) et certainement le plus excentrique. Il sautille plutôt qu'il ne marche, son discours est volontiers poétique et il s'exprime le plus souvent en arabe littéraire, (ou fosha), plutôt qu'en arabe dialectal jordanien utilisé typiquement dans la vie courante. Il révère l'écrit.

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Hamzeh Al-Maaytah dans la réserve de sa librairie.
(Cliché aimablement communiqué a ATLAS OBSCURA par Hamzeh Al-Maaytah)

Libraire de la quatrième génération, Hamzeh dit de son travail qu'il est une vocation. «Je gère une salle des urgences de l'esprit,» explique-t-il, en cette fin de matinée, tout en sirotant un café à l'entrée de sa boutique. Il veut faire en sorte qu'il y ait toujours en Jordanie un endroit où l'on puisse avoir recours au pouvoir salutaire des livres, sans contrainte d'horaire ou de prix. Du reste, tous les prix se marchandent, et la maison pratique une politique généreuse de prêt ainsi qu'un bon système d'échange de livres qui permet aux clients de troquer n'importe quel ouvrage contre un autre sur les rayons.

La librairie al-Maa (Mahall al-Maa, en arabe), est blottie contre l'ancienne fontaine publique du nymphée romain, dans une rue tracée dans l'ancien lit de la rivière d'Amman. Al-maa veut dire l'eau et, comme l'ancienne fontaine publique, Hamzeh tient à ce que ses livres soient aussi accessibles que l'eau. Un puits gargouille toujours à l'entrée.

À la différence d'autres libraires d'Amman, al-Maa est un havre, un des rares endroits au monde où rien n'importe plus que l'amour des livres.

Un journaliste de Boston, Eric Boodman, qui a rencontré Hamzeh lors d'un séjour de quelques semaines à Amman au cours de l'été 2015, a été le plus surpris par la chaleur de son accueil. «Se rendre chez Hamzeh, c'est comme pénétrer dans un autre monde» écrit-il. « Après ma première visite, j'y suis retourné presque chaque jour, si bien que nous pouvions boire du thé et bavarder, tout en l'écoutant réciter des poèmes en s'accompagnant à l'oud [1] ou au synthétiseur. Pour faire son thé, Hamzeh attache sa théière à une ficelle et la descend dans le puits, pour recueillir l'eau glougloutante.

Hamzeh aime ses clients, mais s'inquiète de l'éducation stricte dispensée dans son orphelinat et dans d'autres écoles locales dont il redoute l'extrémisme. Il veut que sa librairie soit une oasis, loin de certaines des opinions haineuses qu'il voit trop souvent acceptées dans la société jordanienne. C'est pour cela qu'Hamzeh censure son choix de livres, et refuse absolument de vendre le genre de publications qui rend si rentables certaines librairies des alentours.

«Si j'étais un commerçant,» dit-il, «je vendrais des ouvrages traitant de conspirations, de magie, de généalogie et d'antisémitisme.» Une telle offre est assez courante dans le quartier. Quand, avec un ami, je suis entré dans une boutique voisine et que j'ai demandé le Protocole des Sages de Sion, on s'est empressé de m'en donner un exemplaire, avec deux autres ouvrages traitant d'autres conspirations judéo-sionistes qui, selon les termes mêmes du libraire, «prédisaient l'emprise sioniste avec une remarquable perspicacité.» À quelques pas de là, Mein Kampf était à l'étalage, à côté de biographies de Gandhi et de Tolstoï. Hamzeh non seulement se refuse à vendre de tels livres, mais il décline les dons d'ouvrages qui font l'apologie de toute forme de haine ou de violence. Un étudiant en médecine de Berkeley, Alan Elbaum, a rencontré Hamzeh lors d'un séjour d'été qu'il faisait en Jordanie pour étudier l'arabe. Il est ensuite resté en contact étroit avec le libraire qui lui a récemment donné six volumes du Talmud en arabe.

Al-maa offre environ 2.000 volumes auxquels s'ajoutent les plus de 10.000 autres stockés dans un dépôt voisin. Hormis son propre fonds, Hamzeh réalise des ventes en mettant des clients en rapport avec des propriétaires de livres des environs d'Amman. Il est parfaitement au courant de ce que les bibliophiles locaux et les libraires du voisinage ont dans leurs fonds, et des gens viennent souvent le voir avec des demandes précises.

Fondée à Jérusalem dans les années 1890 par le grand-père d'Hamzeh, Salman, la librairie familiale était connue comme le "Trésor d'al-Jahith". En 1921, la boutique est passée aux mains de Khalil, le fils de Salman. Par la suite, Khalil rachètera les bibliothèques de hauts fonctionnaires britanniques sur le départ, à l'occasion d'une vente aux enchères qui lui permit d'acquérir l'énorme quantité de livres dont les rayonnages d'Hamzeh sont encore garnis et qui vont d'ouvrages sur le Commonwealth britannique aux premiers livres de latin. Khalil est mort en 1947 et son fils, Mamdouh, a déménagé les livres nouvellement acquis à Amman. Là, par la suite, il se maria et réouvrit le magasin. Mamdouh mourut lorsque Hamzeh – le cadet de ses dix enfants – n'avait que 12 ans, laissant à son aîné, Hisham, la gestion de son magasin.         

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Hamzeh enfant, avec son père Mamdouh (à gauche) et, à droite, Mamdouh.
(Clichés aimablement communiqués à Atlas Obscura par Hamzeh Al-Maaytah)

«Mon père était un médecin de l'âme,» dit Hamzeh, décrivant les veillées qu'il passait avec son père, au magasin. « N'importe qui pouvait entrer dans la boutique et, après quelques questions, mon père savait exactement quel livre lui proposer. Il lisait tout le temps. Je n'en suis pas encore là.»

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Hamzeh parcourant un volume sous la tente de sa librairie d'Amman.
(Photo Hussein Alazaat)

«Un livre ne peut avoir de prix fixe» dit Hamzeh. « Le prix est fonction du livre, de la personne et de l'auteur – si l'on met un prix sur un livre, on modifie le rapport entre la personne et le livre. Si l'on dit : celui-ci 10 dinars et celui-là 20 dinars, la personne va penser que le second est meilleur que le premier. Mais, comment puis-je savoir dans quelle mesure quelqu'un a besoin de tel ou tel livre à un moment donné ? Quel est le meilleur livre pour cette personne?» Pour Hamzeh, une édition princeps de Virginia Woolf peut avoir autant de valeur qu'un manuel de biologie de 1933.

Quand je demande à Hamzeh s'il a un livre préféré, ma question le heurte. Sous le choc, il porte éloquemment la main à son cœur, et me répond : « Un livre préféré! Non! C'est excessif ! Dire qu'un livre est meilleur que tout autre… Non, je ne pourrais jamais dire cela.» Il aime tous les livres de son fonds, également et furieusement, un point c'est tout !

Mais un commerce ne vit pas seulement d'amour. Ces dernières années, une méchante maladie et des investissements insuffisants ont précarisé l'avenir d'al-Maa. Hamzeh a déjà réduit sa participation à des salons du livre et à d'autres projets. Sous la houlette d'Alan Elbaum, une poignée de clients fidèles a lancé une ititiative pour sauver le magasin. Des milliers de dollars de dons ont été versés par des universités, des enseignants et des étudiants. Mais Hamzeh n'est pas sûr de pouvoir continuer. La collecte de fonds n'a atteint que la moitié de son objectif de 15.000$ (les dons venant surtout des États-Unis et du Royaume-Uni), mais les contributions diminuent. La clientèle est fidèle, mais peu fortunée, et Hamzeh devra peut-être quitter al-Maa. Pourtant, nombreux sont ceux qui ne peuvent l'imaginer autrement que sirotant du thé, les jambes croisées dans un coin de sa boutique, dispensant des conseils littéraires et suggérant des livres soigneusement conservés à tous ceux qui s'arrêtent au magasin.

En cette fin d'après-midi, un vieil homme borgne entre dans la boutique. Il cherche des livres pour ses trois enfants. Hamzeh passe à l'action, saisissant des ouvrages sur les étagères et en extrayant habilement d'autres des piles qui encombrent sa boutique. L'homme examine les rayonnages et choisit finalement quelques romans. Avec hésitation, il tend quelques billets qu'Hamzeh accepte immédiatement, l'invitant à revenir lorsqu'il en aura besoin d'autres. «Ici, dans les rayons, les livres sont morts. Le plus important, c'est que les enfants les lisent,» dit-il.

Jordan 6L'étalage de la librairie. (Photo Hussein Alazaat)


Tandis que l'homme s'éloigne, Hamzeh me montre un livre d'enfants, en arabe, sur les frères Wright qu'il a tiré d'une pile d'ouvrages, un exemplaire d'un des premiers livres qu'il ait lu. Il commence à chanter «I believe I can fly», en feuilletant les pages et en me racontant comment son père lui a appris à lire, pendant ces fins de soirée tranquilles passées dans la boutique. «Peut-être serait-ce mon livre préféré,» dit-il prudemment. «Tout le monde pensait que les frères Wright étaient fous, mais ils croyaient à l'impossible et étaient à sa poursuite. Ils nous ont appris que l'homme pouvait voler.»

[1] L'oud est un instrument de musique à cordes pincées. Il tire son nom de l'arabe al-oud (le bois).

Note linguistique

L'arabe est parlé par environ 350 millions d'individus dans le monde et c'est la langue officielle de 22 États qui s'étendent de l'Atlantique à l'océan Indien et au golfe Arabo-Persique. Initialement parlé par les tribus de la côte occidentale de ce qui s'appelle aujourd'hui l'Arabie saoudite et le Yémen, l'arabe s'est répandu dans tout l'Orient et bien au-delà. C'est une langue sémitique apparentée à l'akkadien, à l'hébreu, à l'ancien syriaque et même à certaines langues d'Afrique comme l'amharique. Sa propagation et l'expansion de son aire territoriale sont liées à l'essor de l'Islam. Mais, en s'imposant dans les différentes régions où il est devenu langue d'usage, l'arabe a subi l'influence des langues locales auxquelles il se substituait : l'ancienne langue copte en Égypte, le substrat berbère au Maghreb, etc. D'où l'existence d'au moins cinq groupes dialectaux dont le groupe dit du Levant, réunissant les locuteurs d'arabe syro-libano-jordano-palestinien dont il est question dans l'article. Mais, pour tout ce qui est officiel, formel, solennel, on recourt à l'arabe littéraire (ou Fosha), parfois très éloigné de la langue parlée dans la rue. Face à ce dualisme, des écrivains se sont demandé dans quelle langue il leur fallait écrire ? C'est ce qu'a magnifiquement exprimé le poète syrien Nizâr Qabbânî :

Quand j'ai commencé à écrire, mon premier souci a été la langue que j'allais utiliser. Il y en avait une, grandiose et offrant de prodigieuses possibilités, mais les linguistes en avaient fait leur terrifiant monopole, l'enfermant derrière leurs portes, l'empêchant de se mêler à d'autres et de sortir dans la rue.

La langue était un domaine privé, dont ces lignuistes formaient la société d'exploitants. Toute sentence à rendre quant à la légalité d'un mot, de la transposition en arabe de tel ou tel terme technique ou scientifique demandait aux académiciens trois années d'observation et d'interrogation des étoiles, sans compter des milliers de verres de thé et d'infusion de camomille.

À côté de cette langue hautaine interdisant toute familiarité, il y avait la langage populaire, vif, changeant uni aux nerfs des gens et aux petits faits quotidienne. de leur existence.

Entre elles deux, tous les ponts étaient coupés. La première ne s'abaissait à aucune concession à la seconde et celle-ci n'avait pas l'audace de frapper à la porte de celle-là pour entrer et causer avec elle.

Aussi ressentions-nous un étrange dépaysement, ballotés que nous étions entre la langue que nous parlions dans nos foyers, dans la rue, au café, et celle dans laquelle nous rédigions nos devoirs scolaires, écoutions les cours de nos professuers, passions nos examens.

Car l'Arabe lit, écrit, parle en public dans une langue ; mais c'est dans une autre qu'il chante, plaisant, se querelle, câline ses enfants et courtise les yeux de sa belle.

Cette double langue qui nous est propre a fait que sont aussi doubles nos pensées, nos sentiments, nos vies.

Il fallait y remédier. Est alors néeune langue tierce, quiempruntait à la langue académique sa logique, sa sagesse, sa pondération, et au langage populaire sa chaleur, son courage et ses téméraires conquêtes. [1]

Parviendront-ils, comme Pouchkine l'a fait pour la langue russe, à marier et à harmoniser langue savante et langue populaire, dans le sens d'un formidable enrichissement sémantique ? L'avenir nous le dira.

Nizâr Qabbânî.[1] Nizâr Qabbânî. Ma vie avec la poésie (extraits) suivi de Notes sur le cahier de la défaite. Traduit de l'arabe (Syrie) par Claude Krul. Thonon-les-Bains. Alidades création, 2015, 37 pages.