David Jemielity – linguiste du mois de juillet

 


DJ photoCe mois-ci, nous accueillons Monsieur David Jemielity, chef des services de traduction de la Banque Cantonale Vaudoise (BCV), et chargé d’enseignement à la Faculté de Traduction et d’Interprétation de l’Université de Genève, qui a bien voulu nous recevoir au siège de la banque, à Lausanne (Suisse).


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 LMJ : Monsieur Jemielity, vous êtes né et vous avez grandi dans les plaines de l'Indiana. Après de brillantes études à Amherst et à Oxford, vous vous êtes orienté vers la traduction, d'abord en freelance puis en entrant à la BCV en 2002. Vous êtes maintenant traducteur en chef de cette grande banque régionale suisse. En plus, vous jouez un rôle important dans la communication en langue française de la BCV, étant le responsable de sa campagne de communication institutionnelle 2015-2018, projet dont vous avez également assuré la direction éditoriale. Avouez que ce parcours n'est pas banal ! Comment êtes-vous arrivé à ces importantes responsabilités qui concernent maintenant aussi bien la création de contenus que leur traduction ?

BankBanque Cantonale Vaudoise, Lausanne 

DCJ : Figurez-vous que tout a commencé avec trois écrivains du 18ème siècle, David Hume, Jonathan Swift et Laurence Sterne. J'étais fasciné dès mes études de licence par la philosophie « empirico-sceptique » de Hume, la satire « pyrotechnique » de Swift et le mélange des deux qu'on retrouve chez Sterne. Puis j'ai eu envie, vers la fin de mes études post-grades, de mieux connaître leur proche cousin francophone, Diderot, pour consacrer une partie d'une thèse de doctorat aux rapports entre son œuvre et celle de Sterne. Seulement, je ne parlais que peu le français. (Bien que j'aie suivi quelques cours de français à l'université, mes études portaient sur la littérature anglaise et la philosophie.)

Un séjour en terre francophone s'imposait donc. J'ai intégré successivement les universités de Paris, Lausanne, Genève et Neuchâtel, en tant que Lecteur ou Assistant, en enseignant principalement la littérature anglaise, surtout celle du XVIIIème. Et c'est comme ça que j'ai eu l'occasion de mieux apprendre le français et de m'intéresser à la traduction.

Quant au fait de m'être vu confier des responsabilités dans la création de contenus en langue française, à mon avis il s'agit finalement presque d'un corollaire logique de l'approche de la traduction qui est la mienne, où tout tourne autour des objectifs et enjeux de communication des contenus à traduire. D'ailleurs, dans l'équipe on est plusieurs à créer des contenus pour la BCV en plus d'en traduire : ma collègue anglophone Rosie Wells à conçu et écrit toute une section de notre site web à l'attention des nouveaux arrivants dans le Canton de Vaud, et notre traductrice francophone Belen Tartaglia crée très régulièrement des textes en langue française pour la banque. Nos traducteurs allemands, dirigés par Marek Boudny, font aussi du copywriting. Notre approche brouille donc très volontiers donc la frontière entre traduire des contenus et les créer.

 


LMJ: Parlons justement de votre approche de la traduction, que vous appliquez depuis une dizaine d'années dans l'équipe de traduction de la BCV. Grâce à cette approche, dans cette banque suisse qui compte 2500 employés et 40 milliards de francs d'actifs au bilan, vos traducteurs se réunissent maintenant régulièrement avec des membres de la haute direction, dont le CEO et CFO, pour discuter « en direct » de la formulation en allemande et en anglais des passages-clefs des communications importantes.

DJ :
En effet, nous avons pu, au fil des années, nous « extraire » du scénario typique des traducteurs qui restent essentiellement « anonymes » et des équipes de traduction internes qui sont peu visibles et cantonnées loin des centres de décision.

 


DJ Screen Shot 1 

David Jemielity en train de présenter la nouvelle campagne institutionnelle de la BCV aux 2000 employés de la banque lors de la Réunion annuelle d’information BCV en décembre 2014.

 

LMJ : En plus, lors d'une réorganisation récente des activités de communication de la BCV, dont le but était une diminution de coûts significative, votre équipe, au lieu d'être externalisée ou réduite comme c'est si souvent le cas dans de telles circonstances, a vu sa position s'améliorer. En tant que chef des traducteurs, vous êtes maintenant hiérarchiquement proche du CEO et vous avez un siège dans le Comité éditorial de la banque, une demi-douzaine de personnes qui déterminent la politique de communication de la BCV. Comment avez-vous fait ?

DJ : D'abord, j'ai eu la chance d'atterrir à la BCV, qui, malgré sa taille, a une organisation assez « ouverte » où des initiatives sont bienvenues et la polyvalence est de mise. On peut donc dans un certain mesure créer son propre rôle à l'intérieur de la banque. Ensuite, je n'ai pas fait tout ça seul. Au contraire, notre « méthode-traduction BCV » s'est développée au fil des années et la majorité de nos meilleures idées au niveau des processus sont venues non pas de moi, mais des membres de mon équipe. Dans l'équipe actuelle, Rosie Wells, Marek Boudny et Belen Tartaglia y ont contribué pour beaucoup et nos anciens collègues Christopher Scala, Sarah Zimmer, Marina Bentele, Dylan Gee et Claudia Mozaffari ont également joué un rôle crucial. C'est à Chris, par exemple, que je dois l'idée que les traducteurs de la BCV doivent être considérés – et se considérer – un peu comme les juristes de la BCV. Corollaire : avez-vous déjà vu un avocat facturer son travail au mot ? Alors, pourquoi est-ce que je « comptabiliserais » le output de mon équipe en termes de mots ou de signes ? Autre corollaire : un jeune traducteur financier doit s'attendre à travailler nuit et weekend pour parfaire ses connaissances spécialisées, un peu à la manière d'une jeune avocate associée qui aspire à devenir un jour « partner » dans la firme. Bref, ce n'est pas un métier de dilettante.

Mon rôle au milieu de tous mes collègues traducteurs a été essentiellement d'établir quelques principes de base et de faciliter leurs initiatives allant dans le sens de ces principes. Ma technique de management se résume assez bien par la phrase anglaise Hire the right people and get out of their way.

 Rosie Wells, Sylvia Smith, Belen Tartaglia et Marek Boudny (de gauche à droite) de l’équipe de traduction de la BCV, avec Dave Jemielity


LMJ :
Et ces principes de base ? Pouvez-vous en dire quelques mots ?

DJ : Rappelons pour commencer que la BCV est une banque. On essaie de vendre des produits et des services. Dans cette optique, tous nos contenus doivent marcher, qu'ils soient en français (notre langue de base), anglais ou allemand (nos deux principales langues cibles). Par « marcher », j'entends que la rédaction doit être efficace : elle doit « vendre».

La moindre des choses serait donc que cette rédaction soit parfaitement naturelle dans la langue cible (sauf, bien entendu, là où on ne veut pas l'être, mais c'est une situation somme toute assez rare dans la communication bancaire). Il ne faut en tout cas pas que nos contenus allemands et anglais « sentent » la traduction. Mais notre ambition est en général plus élevée et se conçoit en termes de communication bien pensée (contenu, présentation des idées), bien ciblée (différentiation éventuelle en fonction des publics/langues) et bien exécutée (rédaction efficace dans la langue cible).

Lorsque je révise la traduction anglaise d'une brochure de gestion de fortune, par exemple, la question que je me pose n'est pas « Est-ce une bonne traduction ? » mais plutôt « Est-ce de la bonne communication ? ». Et il y a une différence : pour justifier un contenu traduit par rapport à la première question, on peut toujours invoquer le texte-source : « c'était très technique, c'était peu clair, etc. ». La deuxième question, en revanche, balaie toutes ces excuses. Il faut que ça marche, point. Puisqu'ici, à la BCV, on essaie de vendre et que le texte est avant tout censé faciliter cela.

C'est pourquoi il y a souvent chez nous une relecture des contenus importants par quelqu'un qui ignore sublimement le texte-source. Cette personne juge la traduction uniquement sur son efficacité en termes de communication.

LMJ : Le texte source est réduit à une sorte de prétexte alors ?

DJ : N'exagérons rien. Dans la documentation bancaire et financière, il y a beaucoup de textes où il s'agit de suivre de très, très près chaque nuance technique et/ou juridique du texte original. Simplement, il y a également certains contenus où un bon traducteur doit pouvoir tourner une phrase « qui claque » dans la langue cible. Quitte à changer de manière significative le contenu par rapport à l'original.

Et contrairement aux stéréotypes que partagent beaucoup de traducteurs, ceci ne concerne pas uniquement les textes « créatifs » de type marketing. Il y a également beaucoup de textes d'autres genres – ça va de la simple correspondance client aux quarterly results – où la traduction ne doit pas forcément « claquer » rédactionnellement mais où, néanmoins, une traduction trop fidèle ne sera pas suffisamment efficace en tant que communication dans la langue cible. En ce qui concerne la combinaison FR>EN, je pense notamment aux structures grammaticales mais aussi à l'ordre de présentation des idées dans une phrase ou même dans un paragraphe, ou encore aux textes-sources français présentant trop d'abstractions pour « crocher » des lecteurs anglophones habitués en général à des discours plus portés sur le concret et le spécifique. Pour chacun de ces aspects, trop de fidélité au texte source tue l'efficacité de la communication en langue cible.

Je suppose qu'un traductologue lisant ceci nous traiterait de « ciblistes convaincus » ; je l'assume, tout en précisant que si cette approche convient à notre milieu à la BCV et plus généralement à la traduction commerciale, elle n'est pas appropriée dans toutes les situations de traduction, et notamment celles qui ont une dimension « documentaire » significative (je pense à certaines sortes de traduction littéraire et juridique, par exemple).

Cette orientation de base « cibliste » a des impacts très concrets sur nos processus. Prenez, par exemple, la tendance évoquée plus haut des textes bancaires et commerciaux français à évoluer sémantiquement dans l'abstrait et le général, là où un bon texte en anglais passerait par du concret et du spécifique. Quitte à faire du Whorf/Sapir de bas-de-gamme, je serais tenté de dire que cette différence de sensibilité culturelle et langagière remonte en tous cas jusqu'à Descartes d'un côté, que je mettrais en opposition aux empiristes que sont Locke et Hume, de l'autre. Quoi qu'il en soit, un bon traducteur commercial FR>EN doit souvent réclamer au responsable du texte-source français plus d'infos, et des infos plus spécifiques, pour produire une version anglaise qui « marche. » A la BCV, ceci se traduit dans nos processus par un recours fréquent aux séances Q&A + give-and-take entre nos traducteurs et leurs clients internes. Ces derniers n'aiment pas, a priori, voir leurs contenus changés en traduction. On doit donc les fédérer à notre démarche en soulignant la plus-value en termes d'efficacité de la communication en langue cible. Nos orientations de base se traduisent aussi par une règle informelle dans l'équipe : ne pas poursuivre une collaboration avec tout traducteur externe qui ne poserait pas de questions sur le texte source.

LMJ : Ce qui nous amène à vos critères d'engagement, aussi bien de vos collaborateurs internes que vos partenaires externes. Un collègue britannique me disait souvent qu'il fallait avant tout maîtriser parfaitement la langue cible (sa langue maternelle, le plus souvent), quitte à n'avoir qu'une connaissance assez restreinte des langues de départ. Êtes-vous de cet avis ?

DJ : Si je dois choisir entre les deux, en effet, oui. Avoir la capacité rédactionnelle de tourner des phrases qui « claquent » dans sa langue cible, pouvoir sentir où sont les endroits qui nécessitent une approche moins littérale, voire moins fidèle : ce sont à mes yeux les compétences-premières de tout traducteur. John Dryden l'a bien résumé il y a 300 ans, écrivant : It appears necessary that a man should be a nice critic in his own tongue before he attempts to translate a foreign language.

A ce propos, vous avez mentionné plus haut ces séances que nous avons réussi à mettre en place entre nos traducteurs et des membres de la direction générale de la banque. En effet, on y discute des questions de wording dans les versions anglaise et allemande de nos publications les plus importantes, telles que nos résultats trimestriels. Mais il faut encore préciser que, dans certaines de ces séances, le traducteur se retrouve en face d'un membre de la direction qui a la même langue maternelle. Notre CFO actuel est allemand ; notre ancien Head of Wealth Management était britannique.

Dans de telles circonstances, pour brainstormer sur des formulations de phrase avec une autre personne de langue maternelle, personne qui en plus est par définition un expert-métier et membre de la haute direction de la banque, un traducteur doit avoir de sacrées ressources. Ces séances peuvent être stressantes. Mais le jeu en vaut la chandelle. Combien de traducteurs et d'équipes de traduction internes se plaignent de voir leurs traductions changées après coup, sans qu'ils aient leur mot à dire ? Et combien de clients internes et externes se plaignent des traductions inexactes (ou perçues à tort comme telles) ? Notre processus évite cela en mettant tout le monde autour d'une table de conférence pour prendre ensemble les points d'achoppement de tout texte très important pour la banque. (Il met aussi notre équipe sur l'écran radar de la haute direction, ce qui n'est pas une mauvaise chose, tant qu'on est bon).

Ces dialogues entre traducteur et propriétaire du texte original sont même la condition-cadre numéro un de toute notre approche « cibliste » : changer le texte là où il le faut pour une communication efficace en langue cible est OK ; mais le changer aléatoirement, sans une collaboration étroite avec son propriétaire, n'est pas du tout OK. Ce processus basé sur le dialogue nous assure à la fois une qualité objective meilleure (c'est à dire, un texte mieux rédigé en langue cible mais toujours à 100% on-message en termes de contenu, même si le contenu est un peu différent) et une qualité perçue meilleure (c'est à dire, un client qui accepte nos changements et qui est fédéré à notre démarche). Ce dernier point, la perception de la qualité des traductions par les clients internes, est crucial pour toute équipe de traduction interne qui souhaite survivre et prospérer sur le long terme. Trop d'équipes internes l'ignorent ou le gèrent mal.

Mais dans une telle séance un traducteur qui n'est pas très, très bon dans sa langue cible, qui ne peut pas s'imposer intellectuellement comme un vrai expert en communication dans cette langue, même lorsqu'il est en présence d'autres native speakers qui le dominent dans la hiérarchie et en termes de connaissances métier, va vivre un moment pénible.

Vous comprendrez, par conséquent, par rapport à votre phrase comme quoi la langue cible est « le plus souvent » la langue maternelle du traducteur, que quelqu'un qui traduit vers une langue autre que sa langue maternelle ne pourrait jamais travailler chez nous. Etre de langue maternelle, bien que ce ne soit de loin pas suffisant pour ce genre de poste, reste néanmoins absolument nécessaire. C'est entre autres une question de crédibilité dans un contexte où on a très peu de temps pour faire une première impression.

Ceci dit, je n'accepte pas du tout votre hypothèse de base, à savoir choisir entre maîtrise de la langue cible ou de la langue source. Nous engageons et collaborons à la BCV avec des traducteurs qui ont bien plus que des connaissances « assez restreintes » du français.

LMJ : On sait que les traductions financières passent par un processus de vérification multi-intervenants qui semble souvent plus soutenu que celui des traductions littéraires. Néanmoins, vos séances en direct entre des traducteurs et les directeurs d'une banque suisse cotée en bourse sont exceptionnelles, non ? Avez-vous connaissance d'une autre société de taille similaire où les traducteurs internes travaillent directement avec le CEO et CFO sur les formulations des communiqués de presse ? Et comment abordez-vous ces séances ?

DJ : Je n'ai pas connaissance d'autres entreprises de notre taille où les traducteurs internes ont un accès régulier au CEO. En fait, il me semble que la plupart des équipes de traduction internes sont positionnées assez loin des centres de décision des organisations ou des sociétés qui les hébergent. Bon nombre sont même carrément dans une situation d'isolement interne. En revanche, je crois que certains traducteurs financiers freelance ont construit ce genre de rapport avec leurs clients, ou du moins avec une partie d'entre eux. Je pense notamment à Chris Durban.

Quant à notre manière d'aborder ces meetings, c'est en partie une question de personnes. Au delà des compétences rédactionnelles et du feeling général pour sa langue cible, nous engageons des traducteurs qu'on sent capables de bien « performer » dans des meetings avec leur clients. Ce n'est pas donné à tous les traducteurs, race introvertie s'il en est.

Les meeting skills dont il s'agit sont multiples. D'abord, dans une séance avec ses clients, un traducteur doit parler leur langue à eux, et pas sa langue à lui. Essayez une fois de causer « grammaire allemande » à une CFO : ses yeux se croiseront dans les 10 secondes. Si vous réessayez en parlant de « gestion du risque opérationnel sur un contenu image-critical », vous aurez son attention. (Dans les deux cas, ce que vous voulez, c'est l'application systématique du principe des 4 yeux sur tout changement à la version allemande d'un communiqué de presse. Mais c'est seulement dans le deuxième cas que vous l'aurez.) C'est un simple travail de traduction, en quelque sorte, auquel bon nombre de traducteurs rechignent pour des raisons qui m'échappent.

Ensuite, il faut être source de proposition dans une telle séance. En anglais : Be a solution-person, not a problem-person. Donc, si une phrase donnée du texte-source « ne va pas bien » en anglais, venez avec d'autres propositions. (Et venez vite : le temps du CEO est compté et les séances sont courtes.) Dire que « cela ne va pas bien en anglais » n'avance personne et pourtant j'ai vu bien des traducteurs rester bloqués à ce stade-là dans le dialogue. Ensuite, et c'est en rapport direct avec ces situations de blocage en séance, où on « ne trouve rien d'autre », il faut se présenter dans de telles rencontres avec un niveau très élevé de connaissances du domaine. C'est comme ça, en étant ultra-spécialisé dans un domaine donné, qu'on arrive à générer des alternatives de wording qui soient pertinentes pour ce domaine-là.

Tout en gardant à l'esprit que les listening skills sont aussi d'une importance cruciale. Il faut être pendu aux lèvres de son interlocuteur, avec toute cette curiosité intellectuelle pour le domaine en question qui est si caractéristique du vrai spécialiste, celui dont l'appétit est venu – et vient toujours – en mangeant. Finalement, ce sont des séances pour lesquelles mon équipe prend le temps de se préparer, minutieusement, et à plusieurs. Même s'il n'y en a qu'un(e) qui monte chez le CEO pour une séance donnée, la traduction financière telle qu'on la pratique à la BCV reste un sport d'équipe.

LMJ : Revenons à la question des traducteurs bilingues. Vous êtes sceptique. Et pourtant vous menez actuellement la campagne de communication institutionnelle de la BCV, projet à 100% francophone dont vous assurez la direction éditoriale. N'y a-t-il pas contradiction ?

DJ : C'est une bonne question. Mais finalement, non, à regarder de plus près il n'y a pas contradiction. Assurez la direction éditoriale d'un tel projet revient à donner des lignes directrices et à assurer leur exécution dans les « assets » (c'est-à-dire les annonces, les spots, etc). Dans les faits, depuis 2013, j'ai aidé à créer ce qu'on appelle chez Google des voice principles nouveaux pour la BCV, puis à les implémenter dans une campagne. Bien sûr, lors de la production de la campagne elle-même, un directeur éditorial va faire du copy-writing, si ce n'est qu'à titre d'exemple. Mais soyez rassuré : on ne me laisserait pas écrire en langue française au nom de la BCV sans supervision. C'est une simple question de gestion de risque opérationnel.

En l'occurrence, tous nos « assets » pour cette campagne sont discutés et décortiqués par le Comité éditorial de la banque, une équipe dont je fais partie ex officio en tant que chef des traducteurs. Les autres membres sont tous de langue maternelle française et des professionnels chevronnés de la communication. Notre CEO a aussi vu chaque annonce de près. Mais même bien avant tout cela, au stade de la toute première ébauche de chaque idée d'annonce, j'ai quasiment tout fait en collaboration avec notre traductrice senior pour le français, Belen Tartaglia.

Ce n'est donc pas du tout la même chose qu'un traducteur bossant tout seul vers plusieurs langues pour des clients qui, je rappelle, sont eux aussi en droit d'espérer une communication efficace, qui « claque » dans chaque langue cible. Certains peuvent le faire, peut-être, mais nettement moins que le nombre de traducteurs qui revendiquent plus d'une langue cible sur leurs pages LinkedIn. En ce qui me concerne, je ne traduirai jamais vers le français.

Malgré tout, l'ironie de cette situation —une nouvelle campagne de communication soulignant le côté « authentiquement vaudois » de la BCV et menée par un type avec un énorme accent américain— n'a échappé à personne. On me charrie de temps à autre là-dessus.

LMJ: Avec un bagage universitaire comme le vôtre, la carrière professorale vous ouvrait largement les bras. Et pourtant vous avez abandonné votre doctorat en littérature anglaise du XVIIIème siècle et la perspective d'une carrière passée à approfondir ces auteurs qui vous fascinaient pour devenir traducteur. Et même pas traducteur littéraire ! Pourquoi ?

DJ : Après quelques années passées en Angleterre à faire mes post-grades jusqu'au niveau M.Phil., puis encore quelques années à enseigner tout en travaillant sur un doctorat, je me suis aperçu que la vie académique telle qu'on la vit dans les disciplines littéraires ne me convenait pas très bien. On travaillait soit tout seul dans son coin, soit devant une salle de classe où on détenait tout le savoir (au moins en théorie). Il n'y avait que très peu de vraie collaboration d'égal à égal, entre quatre yeux. Il me fallait un peu plus d'excitation, de stress et de travail d'équipe.

Je voulais aussi travailler sur des textes qui allaient être lus, ce qui ne va pas de soi dans le monde académique, où on est souvent en train de rédiger une réponse à une réponse à un commentaire sur une critique d'une analyse qui, elle, si on a beaucoup de chance, portait sur, mettons, Jonathan Swift. Dans ce contexte, « faire du grand public » peut avoir ses attraits. Aujourd'hui je peux voir dans la rue et dans les journaux des annonces que nous avons conçues et écrites, aussi bien en anglais et allemand que maintenant en français, et cela me procure une certaine satisfaction. Le travail en équipe me comble ; je me plais beaucoup à brainstormer en petit groupe. Et en ce qui concerne le stress et l'excitation, croyez-moi, je suis servi !

Sinon, j'ai quand-même fait un peu de traduction littéraire au début de ma carrière, et ma formation post-grade me donne une certaine crédibilité en tant que critique des traductions littéraires FR>EN. Mais de nos jours, il faut se spécialiser si on veut avoir une chance de travailler dans la partie « haute » du marché de la traduction1. Et choisir un domaine de spécialisation implique d'en abandonner d'autres. A mon avis, la traduction financière et économique laisse souvent au traducteur une marge de manœuvre stylistique plus grande que la traduction littéraire, puisqu'on adopte en général une attitude moins révérencieuse envers le texte source, ou en tous cas envers son style rédactionnel. Cette marge-là, je m'éclate dedans. Aucun regret donc.

LMJ : Après avoir renoncé à une carrière académique, vous avez quand même rejoint la Faculté de Traduction et d'Interprétation (FTI) de l'Université de Genève il y a quelques années et l'expérience (à temps partiel) semble concluante, puisque vous êtes maintenant nommé, et responsable de la filière traduction économique FR>EN au niveau Masters. Pourquoi avoir finalement remis un pied dans le monde universitaire ?

DJ : Dès mon arrivée en terre francophone dans les années 90, je cherchais les « pourquoi » de toutes les fautes de style que j'avais remarquées, avec mes yeux de critique littéraire obsédé par le langage, dans la communication anglophone des grandes boîtes suisses. Leurs traductions étaient souvent correctes, mais très rarement efficaces en termes de communication. Et je me demandais, sans parler assez bien français pour y répondre, What is it about French that makes English go so horribly wrong? Cette question et ses permutations moins naïves restent centrales pour moi, 20 ans après. La recherche en traduction m'intéressait donc depuis toujours. La FTI-UGE, c'est aussi un tout autre milieu que les facs de littérature: à la FTI, il y a des liens beaucoup plus étroits entre ce qu'on appelle « science » et « cité ». Finalement, cette école, à la fois prestigieuse et nettement plus sélective que la plupart des autres écoles de traduction, représente un formidable bassin de recrutement pour la BCV, et ma double-casquette nous donne un accès privilégié à ses jeunes talents.

LMJ : Vous contribuez donc par vos recrutements à tisser ces liens entre « science » et « cité » ?

DJ : En effet, mes meilleurs étudiants à l'Université de Genève deviennent assez souvent des stagiaires à la BCV, où ils ont l'occasion de faire leur projet de thèse sur de vrais problèmes de traduction financière que mon équipe rencontre dans son travail. Ca a engendré un certain nombre d'études de corpus qui ont pu mettre en évidence une série d'erreurs stylistiques faites dans les traductions anglaises des rapports annuels écrits à la base en français. Il s'agit de grandes banques françaises, suisses, belges et canadiennes. Ces travaux, réalisés en cours de stage BCV et/ou en cours de thèse FTI-UGE par Rosie Wells, Svein Hermansen, Tessa Hayes, Béibhinn Nì Cheallaigh et Jamie Tarpley, ont été présentés de nombreux fois à des conférences de traduction financière dès 2009. Et à notre grande satisfaction, certaines des erreurs qu'on a détectées et rendues publiques dès 2009 sont devenues beaucoup moins fréquentes aujourd'hui. Ces étudiants ont donc contribué à changer la pratique dans la profession, ce que je trouve très, très chouette.

DJ Screenshot 2
Le cours masters FR>EN Financial Translation de Dave à l’Université de Genève, janvier 2015.

LMJ : Mais quel avenir voyez-vous pour vos étudiants dans un contexte de nouvelles technologies dont on peine à mesurer l'impact potentiel sur la profession ?

DJ : De manière générale, et au delà de Google Translate et Cie., je pense que la vision « Lamentations de Jérémie » de la profession qu'on a tendance à donner aux étudiants en traduction est simplement fausse. Il est vrai, bien sûr, que contrairement à une profession comme, disons, la chirurgie orthopédique, où on peut être parfaitement nul et toujours très bien gagner sa vie, la traduction est une profession où on a intérêt à être bon si on ne veut pas être pauvre.

Néanmoins, les segments « premium » du marché de la traduction –

segments où les traducteurs sont bonnes plumes, ultra-spécialisés, doués en gestion de la relation-client et très bien rémunérés – existent bel et bien. Et ceci contrairement à ce que laisserait entendre la sagesse conventionnelle, renforcée par des études mal ficelées2  et des paroles désabusées d'enseignants qui sont dans leur grande majorité des pratiquants de la traduction à temps très partiel et, par conséquent, exclus par définition de ce cadre high end d'ultra-spécialistes3.

Ces segments « premium », bien qu'apparemment largement inconnus des milieux académiques, sont même en croissance, conséquence de la globalisation qui force les sociétés à chercher d'autres différentiateurs que le prix et la qualité, qui ont de plus en plus tendance à être les mêmes partout. (Dans ce contexte, une communication multilingue mieux ciblée et plus efficace représente un différentiateur potentiel.) En plus, de par leur nature « traduction-adaptation » et les processus d'échange en direct qui vont avec, les segments « premium » du marché de la traduction sont à mon sens peu susceptibles de bouleversement technologique à court ou moyen terme. Ainsi, pour celle ou celui qui écrit très bien, qui collabore efficacement et qui se spécialise de manière vraiment pointue, la traduction est une profession qui offrira encore de grandes satisfactions intellectuelles, interpersonnelles et pécuniaires. Parfois, je dois presque me pincer, tellement je me sens chanceux d'être payé – et même bien ! – pour jouer avec les mots. C'est ça, surtout, le message que j'aurais envie de faire passer à nos jeunes talents4.

1 Pour plus d’infos sur la spécialisation comme clef de la réussite dans la traduction, voir l’article de David Jemielity « Specializing:  a ticket to the high end of the profession? (Part 1) » . Lien directe : http://www.iti.org.uk/news-media-industry-jobs/the-pillar-box/list-by-date/639-specializing-a-ticket-to-the-high-end-of-the-profession

2 Voir par exemple The status of the translation profession in the European Union, August 2012, Anthony Pym, François Grin et al., European Commission publication. (Accessed August 12, 2014). Cette étude, pourtant largement diffusée dans le milieu de la traduction, semble ignorer presque totalement les secteurs “premium” du marché de la traduction.

3 Voir http://www.iti.org.uk/news-media-industry-jobs/the-pillar-box/list-by-date/640-specializing-a-ticket-to-the-high-end-of-the-profession-part-two

4 Pour une vidéo où Dave présente sa vision de l’avenir de la profession lors d’une conférence de la Commission européenne, voir : 

http://www.europe.org.uk/2014/07/21/future-proofing-the-profession-equipping-the-next-generation-of-translators-2/

 

(Entretien réalisé en français et anglais. Réponses de David Jemielity en langue française révisées par l'équipe BCV, sans toutefois altérer ses tournures de phrase souvent plus ou moins volontairement un peu anglicisées.)

 


Comments

2 responses to “David Jemielity – linguiste du mois de juillet”

  1. Beila Goldberg Avatar
    Beila Goldberg

    David Jemielity est un homme intelligent et plein de bon sens.
    Vivant dans une ville bilingue, je ne peux qu’être d’accord avec lui.
    Il faut tenir compte du public cible pour l’accrocher ; le technique restant toujours le technique.
    Ce qui n’est pas souvent très bien compris dans des pays unilingues où des donneurs d’ordres ont du mal à envisager une culture autre que la leur.
    Je pense aussi qu’il faut se spécialiser en traduction et certainement dans les domaines pointus. Avant de traduire, il faut avoir déjà un “minimum” de connaissances et de compréhension dans sa propre langue.

  2. Beila Goldberg Avatar
    Beila Goldberg

    David Jemielity est un homme intelligent et plein de bon sens.
    Vivant dans une ville bilingue, je ne peux qu’être d’accord avec lui.
    Il faut tenir compte du public cible pour l’accrocher ; le technique restant toujours le technique.
    Ce qui n’est pas souvent très bien compris dans des pays unilingues où des donneurs d’ordres ont du mal à envisager une culture autre que la leur.
    Je pense aussi qu’il faut se spécialiser en traduction et certainement dans les domaines pointus. Avant de traduire, il faut avoir déjà un “minimum” de connaissances et de compréhension dans sa propre langue.