Ewandro Magalhães – linguiste du mois d’août 2015

Ce mois-ci, notre invité est un peu moins célèbre qu'un autre lusophone, Magellan, mais Ewandro Magalhães – comme le grand navigateur qui donna son nom à un détroit – a arpenté les routes et enjambé les continents. Si  Magellan a conquis des terres lointaines au fil de son épée, c'est par le pouvoir de sa plume, la vivacité de son esprit et la brillance de sa personnalité qu'Ewandro a su investir l'imagination des gens plutôt que leurs possessions. Ce faisant, il a atteint le sommet de l'échelle professionnelle en tant que traducteur et interprète, tout en trouvant encore le temps d'écrire et de donner des conférences. 

L'interview a été menée en anglais par Skype entre Los Angeles et Genève.

 Ewandro     

 
E.M. – l'interviewee   
www.ewandro.com

 
Computer

 


J.G. - l'intervieweur
 pour Le Mot Juste

 

 

  Snow geneva


Genève
 
(en hiver) 

 

 Marjolin Caliofornia


Los Angeles

(toute l'année)

 

 

 

Traduction : Jean Leclercq 
Original English interview text

 

                             

Ewandro - Belo HorizonteLMJ : Vous êtes né à Belo Horizonte (Brésil). Lorsque nous évoquerons votre carrière de linguiste, nos lecteurs se diront probablement que porter un tel nom [1] et naître à Bel Horizon auguraient bien d'une grande réussite professionnelle. Vous avez magnifiquement réussi puisque, non content de créer une agence de traduction florissante, vous avez occupé des fonctions d'interprète à l'ONU et avez été promu au poste de Chef du Service de Gestion des Conférences d'une institution spécialisée des Nations Unies que vous occupez actuellement. 

[1] Le grand découvreur que nous connaissons sous le nom de Magellan s'appelait Fernão de Magalhães.  

 

EM : Oui, Belo Horizonte est la capitale du Minas Gerais, un état brésilien à la riche culture, au long passé, aux sols fertiles, au climat agréable et à la cuisine géniale. La ville est entourée de montagnes, ce qui, je pense, incite ses habitants à aller voir ce qui se passe au-delà des crêtes. À l'âge de six Ewandro Brasiliaans, je suis allé habiter à Brasilia où j'ai passé la plus grande partie de ma vie.  Planté au cœur du plateau central brésilien, l'endroit contrastait radicalement avec ce que j'avais connu dans ma ville natale.. C'étaient de grands espaces, une humidité quasi-désertique, une végétation rabougrie et pas la moindre ondulation de terrain en vue.  Cela a beaucoup élargi mon horizon et, dans un sens, m'a bien préparé aux nombreuses transitions, géographiques et autres, que j'allais connaître dans ma vie. J'ai ensuite vécu en Californie, à Washington et à Genève où je réside actuellement avec ma charmante épouse, deux de mes trois enfants et notre chien.  

LMJ : Très jeune, vous avez pris goût à la lecture.  Je crois comprendre que c'est votre père qui était à l'origine de cet éveil précoce. 

 EM : Mes parents étaient, l'un et l'autre, passionnés d'enseignement et de littérature. La maison était pleine de livres. Maman nous récitait souvent des poèmes avant de nous endormir et elle nous offrait des livres en cadeau. Il y avait aussi beaucoup de musique dans la maison. Mon père, grand intellectuel qui allait ensuite devenir rédacteur de discours politiques, me laissait jouer avec sa Remington déglinguée, et je passais des heures à taper sur le clavier au hasard, tentant d'assembler des mots ou des phrases, sans aucun sens. Un jour, tout devint clair. Je devais avoir cinq ou six ans, mais je m'en souviens comme si c'était hier. Je traversais une avenue de ma ville natale en tenant la main de mon père. Soudain, le néon d'une lointaine enseigne se mua en une suite de lettres qui disaient quelque chose : “c-i-n-é-m-a”. J'eus un sentiment de transcendance, comme si quelque chose se dévoilait soudainement.      

LMJ : Avez-vous appris l'anglais à l'école ? Où avez-vous acquis cette maîtrise de l'anglais qui vous a permis  d'embrasser la carrière d'interprète et de traducteur ?

EM : Comme tous les garçons, je voulais grandir à l'image de mon père et parler l'anglais était l'une des choses que j'admirais en lui. Aussi, je ne manquais pas une occasion d'apprendre cette langue et j'allais bien au-delà des leçons que j'avais chaque semaine à l'école. Le câble et l'Internet n'existaient pas et je devais me contenter des bandes dessinées achetées de temps en temps à l'aéroport et de l'appoint de quelques aides pédagogiques que je pouvais trouver à la maison. Il n'était pas aussi facile de voyager qu'actuellement, et c'est seulement à 26 ans que j'ai mis, pour la première fois, les pieds hors du Brésil.  

À peu près à la même époque, j'ai emprunté le 1984 de George Orwell à une bibliothèque locale et je m'y suis plongé, armé d'un méchant dictionnaire de poche Webster qui se trouve toujours sur mes rayonnages. Ce fut fastidieux. Je passai plus de temps à rechercher des mots dans le dictionnaire qu'à lire le livre ! J'avais lu l'histoire en portugais, si bien que je connaissais assez bien l'intrigue pour ne pas me perdre. Lorsque j'eus fini, mon niveau d'anglais avait décuplé. Je tentai les examens de compétence et, un an plus tard, je parvenais à décrocher le Cambridge Certificate of Proficiency.  En ce temps-là, j'étais très concentré et très discipliné.

LMJ : À quelle occasion avez-vous interprété pour la première fois ?

EWANDRO 3EM : C'est en 1992 que j'ai eu pour la première fois l'occasion d'interpréter – et rien de moins que son Altesse royale le Prince Philippe, duc d'Édimbourg. J'étais alors commis à la Chambre basse du Parlement brésilien et connu de certains pour bien parler l'anglais. La visite avait été annoncée à la dernière minute et il leur fallait absolument trouver un interprète. On me pressentit et je saisis la balle au bond (comme l'a dit Thucydide, “l'ignorance est hardie et le savoir timide”). Quelques instants plus tard, je me retrouvai coincé entre le Prince et le Président de la Chambre, dans une pièce bourrée de journalistes et d'équipes de télévision. À ce moment-là, je doutais sérieusement de mon jugement (où avais-je eu la tête ?), mais il était impossible de revenir en arrière.

 

LMJ Comment vous en êtes-vous tiré ?

EM :  Je m'en suis sorti sans égratignures mais, vers la fin, j'ai dû faire face à une situation assez délicate. Avec son sarcasme proverbial, Son Altesse royale a glissé une blague d'assez mauvais goût qui aurait pu être jugée offensante. J'ai hésité une seconde, me demandant si j'avais bien compris, et je me suis torturé les méninges  pour trouver une solution acceptable. J'étais affolé à l'idée de provoquer un incident diplomatique qui puisse mettre fin à ma carrière avant même qu'elle ait commencé.

J'ai finalement choisi d'omettre tout simplement la remarque peu flatteuse. Rétrospectivement, je crois avoir bien fait. L'interprétation diplomatique – ce que je faisais ce jour-là – oblige l'interprète à saisir intuitivement le véritable sens du message, au-delà des mots utilisés. J'ai pris un risque et me suis même fait un nom de professionnel sûr de lui. Rares étaient ceux qui savaient que j'avais simplement essayé de m'en tirer. 

C'est ainsi que je suis devenu interprète de facto du bureau du Président de Ewandro - book coverla Chambre. Et c'est comme cela que tout a commencé.

Cette première rencontre inopinée avec le Prince Philippe est racontée en détail au premier chapitre de mon livre Sua Majestade, o Intérprete (Parabola Editorial, 2007).


 

LMJ : Vous avez commencé à acquérir vos qualifications universitaires relativement tard.  

Au Brésil, au début des années 1990, il était difficile de suivre une formation d'interprète – ou de traducteur, du reste – de niveau universitaire. Il fallait apprendre sur le tas et, ce faisant, prendre pas mal de risques. Je me suis jeté à l'eau et, à ma grande surprise, je suis arrivé à nager.

Après avoir interprété avec succès pendant une quinzaine d'années, et avoir dirigé ma propre agence de traduction pendant à peu près aussi longtemps, j'ai commencé à proposer des cours pratiques intensifs qui ont été très favorablement accueillis par les candidats interprètes et traducteurs du Brésil.  Je m'étais fait une solide réputation au Brésil et j'avais beaucoup voyagé aux États-Unis et en Afrique lusophone. J'avais publié un livre sur l'interprétation et je me présentais comme une autorité dans ce domaine. Pourtant, la consécration universitaire me faisait toujours défaut.

J'ai alors décidé de prendre ma carrière en main et d'acquérir le bon diplôme. En 2007, à 44 ans, je me suis installé avec ma famille en Californie pour préparer un MA en interprétation de conférence au Monterey Ewandro MontereyInstitute of International Studies. J'ai dû subir toute une série d'épreuves de traduction et d'interprétation consécutive et simultanée, pour être finalement admis à suivre le programme d'admission avancé avec l'anglais comme langue A et l'espagnol comme langue B.

Peu après avoir obtenu le diplôme, j'ai commencé à collaborer avec le MIIS en qualité de professeur adjoint, proposant des séminaires et organisant des tables rondes afin d'étudier les perspectives d'instauration d'un programme de portugais au MIIS – ce qui s'est concrétisé quelques années plus tard.

LMJ : Le MA de Monterrey vous a-t-il aidé dans votre carrière ?

EM : Oh oui, et plus vite que je ne l'avais cru possible. Le jour où j'ai reçu mon diplôme, j'ai dû interpréter devant un groupe d'observateurs des Nations Unies, du Département d'État et d'institutions de l'Union européenne. À peine sorti de la cabine, on m'a offert la possibilité de passer Ewandro dept of stateles épreuves d'interprétation du Département d'État à Washington (accessibles uniquement sur invitation) que j'ai brillamment réussies quelques semaines plus tard. Peu après, j'ai commencé à recevoir des offres du Département d'État et d'autres organisations basées à Washington, pour des réunions de haut niveau.  

Mes qualifications et mon travail acharné m'avaient préparé à cette chance qui m'était offerte, mais j'aurais tort d'oublier la générosité que m'ont témoignée quelques chefs interprètes à ce moment-là, en m'ouvrant largement leur porte. Mes collègues se sont également montrés très accueillants et m'ont aidé à m'installer à Washington.

 

LMJ: Vous avez servi d'interprète à de nombreuses personnalités : les présidents Barack Obama, Cristina Kirchner, Lula da Silva et bien d'autres chefs d'État.

 EM : J'ai interprété lors de plusieurs sommets mondiaux comme le G20, le Sommet nucléaire, des réunions annuelles de la Banque mondiale et du FMI, pour ne citer que ceux-là. 

Ewandro 2009_G-20_Pittsburgh_summit Ewandro Nuclear Summit

LMJ : De quelles langues à quelles langues ?

EM :  J'ai surtout interprété d'anglais en espagnol et en portugais, et de portugais en anglais. J'ai aussi eu l'occasion de doubler une courte allocution de Silvio Berlusconi d'italien en portugais, au cours de l'un de ces sommets.    

LMJ :Avez-vous eu l'occasion de rencontrer quelques-uns de ces chefs d'État ?

EM : Les rencontrer serait un bien grand mot, mais j'ai serré la main de quelques dirigeants mondiaux et il m'est arrivé de les côtoyer pendant ces sommets. Sur le plan professionnel, j'ai aussi interagi avec quelques-uns d'entre eux, individuellement, lors de négociations bilatérales (l'ex-Président Lula, le Dalaï Lama et le Premier Ministre canadien Paul Martin, etc.).

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Avec le Dalaï Lama (et le président de la Chambre, M. Michel Temer — qui est actuellement Vice-Président du Brésil). 1997. 

 

Le Président Lula, son épouse Marisa, et le chanteur de pop music Lenny Kravitz, Brasilia, 2003.


 Une autre rencontre intéressante a eu lieu à la fin du Sommet de Pittsburgh, en 2009. En revenant de la conférence de presse qui clôturait la réunion, le Président Obama,  rencontrant sur son chemin tout un groupe d'interprètes qui se trouvaient en coulisses, a voulu se faire photographier avec les “traducteurs”.  J'ai été le premier à lui serrer la main et nous avons échangé quelques plaisanteries. La scène a été immortalisée par les photographes de la Maison Blanche.   

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Photo de groupe avec le Président Obama,  au second plan, légèrement à droite. Prise à la demande du Président, par les photographes de la Maison Blanche, à la fin du Sommet du G-20 à Pittsburgh en 2009 et après la conférence de presse.

LMJ : Vous travaillez pour l'UIT, l'une des 15 institutions spécialisées des Nations Unies qui comprennent l'OIT, l'UNESCO, l'OMS, etc. Certaines d'entre elles ont leur siège à Genève, mais d'autres sont à Paris, Vienne, Londres, Rome ou Montréal. www.itu.int/en/about/Pages/default.aspx

 

EM : Oui, en 2010, j'ai été nommé Chef interprète de l'Union internationale des Télécommunications, l'institution spécialisée des Nations Unies qui s'occupe de technologie de l'information et de la communication et dont le siège est à Genève. Je suis chargé de gérer un fichier de quelque 500 interprètes libéraux qui nous fournissent leurs services dans les six langues officielles des Nations Unies.  J'ai pris mes fonctions deux semaines avant la Conférence des plénipotentiaires, à Guadalajara, où j'ai dû gérer une équipe de 74 interprètes que, pour la plupart, je connaissais à peine.

Le dernier cycle quadriennal de conférences de l'UIT s'est conclu par une autre Réunion de Plénipotentiaires (octobre-novembre 2014) couronnée de succès et, en 2015, j'ai été promu au poste de Chef du Service de Gestion des Conférences. Je continue à chapeauter l'interprétation, en ce sens que le nouveau chef interprète relève de moi, mais mes fonctions s'étendent désormais à la gestion de la logistique ainsi que des locaux de conférences.  

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Conférence de plénipotentiaires de l'UIT de 2014 (PP 14)
Busan, Corée du Sud

LMJ : Le Portugal compte plus de dix millions d'habitants et le Brésil 200 millions. Il y a aussi les ex-colonies portugaises d'Afrique et d'autres vestiges du colonialisme portugais en Asie.  Quelle est la place du  portugais en tant que langue internationale ?

EM : Nul ne saurait douter de la grande importance géopolitique d'un pays ayant de dimensions continentales du Brésil, pas plus que dans son rôle stabilisateur en Amérique latine. On peut en dire autant de l'Angola en Afrique. Le Brésil a plus d'une fois été membre non permanent du Conseil de Sécurité, ce qui témoigne de l'importance du rôle qu'il exerce dans la sécurité de notre monde. Je crois que le portugais deviendra  un jour une des langues officielles de l'ONU. La Communauté des pays de langue portugaise (CPLP) intensifiera peut-être son action de promotion du portugais qui est certainement l'une des langues les plus poétiques et les plus belles qui soient ici-bas.    

LMJ : Pour terminer par une question qui porte sur vos deux domaines de compétence – traduire et interpréter – seriez-vous d'accord pour dire que les interprètes sont généralement des extrovertis et les traducteurs des introvertis ?

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EM: Je me considère comme un extroverti, quelqu'un qui va vers les autres. J'ai porté les deux casquettes (j'ai été traducteur pendant de nombreuses années avant de commencer à interpréter), si bien que la distinction ne me semble pas toujours aussi nette. En fait, certains des meilleurs interprètes avec lesquels j'ai travaillé sont des gens calmes et réservés.  

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