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Carmella Abramowitz Moreau
– linguiste du mois de février 2019

UN ENTRETIEN À SAVOURER

Andrea profile Carmella  cropped

    Andrea Bernstein
        l'intervieweuse
Carmella Abramowitz Moreau – l'interviewée

Ce mois-ci, notre invitée, Carmella Abramowitz Moreau, est traductrice spécialisée dans les traductions culinaires du français vers l’anglais. Elle vit dans le 3é arrondissement de Paris avec sa famille.  

L’entretien qui suit a été mené par Andrea Bernstein, l’épouse et chef personnel de votre fidèle bloggeur.  Andrea, comme Carmella, est née en Afrique du Sud, où elle a obtenu son doctorat en assistance sociale et a été professeure à l’université du Natal.  Après avoir immigré aux États Unis, et travaillé comme réviseure de textes académiques, elle a poursuivi une deuxième carrière en tant que consultante dans le domaine du développement du leadership pour plusieurs très importantes sociétés américaines, tout en formant leurs cadres supérieurs.

L'une comme l'autre sont passionnées par la cuisine. [1] 

Pascale Pardieu-BakerNous sommes heureux de retrouver Pascale Tardieu-Baker, elle aussi traductrice très douée (anglais>français) de la région parisienne, qui a contribué à notre blog dans le passé et a bien voulu traduire le texte de l’interview original menée en anglais. Nous espérons déguster ses contributions dans l’avenir.

 

 

ENGLISH VERSION

 

Andrea Bernstein : Vous avez grandi en Afrique du Sud, pays où l’on parle de nombreuses langues (dont onze sont aujourd’hui des Sorbonne langues officielles) mais où la dernière influence française remonte à l'arrivée des Huguenots à la fin du XVIIe siècle. Pourtant vous vous êtes tournée vers le français et tout ce qui s’y rapporte. Vous êtes partie pour Montréal, à l’âge de 23 ans, avant de vous installer en France où vous avez obtenu, à la Sorbonne, le Diplôme de Civilisation française. Vous avez ensuite décroché un diplôme en traduction français-anglais suivi d'un Master dans la même spécialité. Votre mari est français, et depuis 35 ans vous vivez à Paris, où sont nés vos enfants. Qu'est-ce qui vous a incitée à pousser l’étude du français jusqu’à le maîtriser suffisamment pour devenir traductrice ?

 

Carmella Abramowitz Moreau :  J'ai commencé mes études en Afrique du Sud, à l'université du Witwatersrand de Johannesburg où j’ai obtenu une licence en anthropologie sociale et littérature anglaise. Mon plus grand regret à propos de ce parcours, c’est de n'avoir étudié le zoulou que pendant un an. Mon père était doué pour les langues et connaissait de nombreux alphabets, je pense qu'il a contribué à inspirer ma curiosité pour les langues. Quand j'étais enfant, j'ai pris quelques cours de français avec un excellent professeur, mais au lycée, j'ai dû choisir entre cette langue et le latin et j'ai opté pour le latin. Mais ce n’est qu’après mon premier diplôme que mon véritable attachement et mon amour pour le français sont nés, lorsque j'ai commencé à l’étudier sur un coup de tête. J’ai suivi des cours intensifs dans des écoles de langues à Lausanne et à Paris, avant de me rendre à l'âge de 23 ans à Montréal , où j'ai obtenu un diplôme d'études supérieures en enseignement des langues. Une année à la Sorbonne, également intensive, m'a aidée à parler plus couramment. Il me semble que choisir de s'installer dans un pays exige au moins que l'on aspire à maîtriser sa langue. J'ai eu la chance d'avoir toujours d'excellents professeurs de langues et de linguistique.

 

A.B. : Lorsque je consulte la liste de vos traductions, on dirait que vous vous êtes spécialisée dans les domaines de l’art, de la musique et de la cuisine (avec quelques détours par l'urbanisme, la microfinance, la science et l’ethnomédecine). Dans le cadre de cet entretien, nous nous concentrerons sur la traduction culinaire. Comment avez-vous débuté dans ce domaine ?

C.A.M. : Carmella with pavlova Ma première traduction de livre de cuisine m’est tombée toute cuite dans le bec : une personne avec laquelle j’avais fait des études, connaissant mon amour pour la cuisine et la pâtisserie et sachant que j’avais pris des cours, m’a recommandée à une maison d’édition. De fil en aiguille, comme c’est souvent le cas, j’ai continué dans cette voie. Auparavant, pendant quelques années, je prenais chaque semaine des cours avec un merveilleux chef pâtissier, qui était également un enseignant hors pair. Il a démystifié pour moi de nombreux aspects de la pâtisserie française classique. Bien que je fasse moins souvent ce genre de choses, il m’est assez facile d’expliquer comment faire de la meringue italienne, et je peux repérer si dans une recette il y a une coquille dans les quantités, si par hasard un ingrédient Viennoiseries important a été omis, etc. Depuis, j’ai également suivi des cours plus brefs de viennoiserie et de fabrication du pain. Expliquer comment plier et étaler une pâte feuilletée reste toujours aussi compliqué, comme c’est le cas pour tout type de traduction technique. Et quand on vit à Paris, il est certainement plus simple de se tenir au courant des dernières tendances culinaires, par exemple la cuisine néo-bistro.

 

A.B. Personnellement, j'adore lire des livres de cuisine (même si je ne fais pas la plupart des recettes). Quels sont certains des défis spécifiques que vous avez dû relever lors de la traduction de recettes ?

C.A.M. : Le plus ardu c’est de traduire, pour des livres destinés au grand public, les recettes compliquées de chefs célèbres. Elles contiennent des ingrédients souvent difficiles à dénicher, même ici en France : les derniers légumes ou agrumes à la mode pour lesquels ils disposent de fournisseurs exclusifs, une viande d’une race rare, une espèce de poisson inhabituelle etc. Je dois indiquer au cuisinier amateur la meilleure façon de reproduire la recette.

Viennent ensuite les instructions incomplètes ou fastidieuses – des recettes que les grands chefs utilisent dans leurs cuisines, où des sous-chefs sont à leur disposition pour peser 43 ou 127 grammes d’un ingrédient. Les découpes de viande varient également d’un pays à l’autre, voire même d’un pays anglophone à un autre (et sont beaucoup plus complexes en France), tout comme ce qui concerne la taille des œufs – un œuf moyen de l’UE équivaut à peu près en poids à un gros œuf américain ou canadien, qui est aussi différent des œufs en Australie et en Nouvelle-Zélande. A la difficulté de la taille de l’œuf s’ajoute le penchant du chef français pour la pesée des jaunes et des blancs : 75 g de blanc d’œuf représente à peu près un tiers de tasse, mais à part les cuisiniers professionnels, qui aime peser une partie Carmella ganached’un œuf ? Dans certains pays, le pourcentage de matière grasse que contient une crème n’est pas précisé, alors qu’il est nécessaire de savoir quelle sorte utiliser, par exemple, pour de la crème fouettée ou un certain type de ganache. D’autres chefs, eux, emploient des termes particuliers ou régionaux pour la préparation d'une partie d'un poulet ou un légume courant. Parfois, je dois consulter mon boucher ou mon marchand de primeurs.

J'attends avec impatience le jour où les États-Unis passeront au système métrique et où les balances de cuisine seront plus couramment utilisées, pour ne plus avoir à convertir les mesures en unités du système impérial ou en tasses.

 

A.B. Comment résolvez-vous les problèmes de vocabulaire technique ? Je crois savoir qu’il n'existe pas toujours d'équivalent exact des termes français.

C.A.M. : C’est une question que l’on me pose régulièrement. Il est vrai que souvent l’anglais ne possède pas le mot juste pour une action spécifique, et que le vocabulaire technique culinaire français est vaste. Quelques phrases courtes et précises suffisent généralement à expliquer ce qu’il faut faire. Chiqueter, par exemple, est un terme que j’ai appris en cours de pâtisserie, et qui désigne, pour les non-initiés, le fait d‘appuyer sur le bord de deux couches de pâte feuilletée avec le dos de la lame d’un petit couteau de cuisine, pour les sceller. C’est un geste souvent préconisé lors de la fabrication de galettes des rois. J'aime ajouter à mes traductions le mot français pour familiariser le lecteur avec lui.


Carmella SALT FATIl faut également prendre en compte l’évolution du vocabulaire dans un monde qui devient de plus en plus gastronome. L'autre jour, je regardais la série « Salt Fat Acid Heat », et lors d’un des épisodes Samin Nosrat découpait des agrumes en utilisant le mot « supreme » en anglais. Pour le moment, je continue à utiliser le terme « sections », mais je pense que bientôt les anglophones décoreront gaiement tartes ou gâteaux avec des « orange supremes ». (Les suprêmes de poulet sont une autre histoire.)  Nous devons jauger le niveau de connaissances des lecteurs et savoir si l’usage d’un mot en particulier du vocabulaire des gourmands s’est répandu – et jusqu’où – au moment de la publication du livre.

 

Carmella repas-gastronomiqueA.B. : La gastronomie fait partie intégrante de la culture française, comme en témoigne le fait que le repas gastronomique français figure désormais sur la liste du patrimoine mondial immatériel de l'UNESCO. S'asseoir pour savourer un repas, qu’il soit gastronomique ou pas, est essentiel à ce mode de vie. Cela est-il mis en évidence dans les livres de recettes ?

 

C.A.M. : Je voudrais d’abord préciser que je considère mon travail comme une double tâche. Je dois aider à publier un livre qui non seulement se vendra en dehors de la France mais qui pourra aussi servir à ses acheteurs. J’estime qu’il m’incombe de le rendre le plus facile à utiliser possible tout en gardant l’esprit français. Pour moi, faire les adaptations nécessaires n’est nullement une trahison, tant que je reste fidèle à la recette. Cela dit, les approches française et anglo-saxonne en matière de rédaction de recettes sont fondamentalement différentes.

L’auteur anglophone d’une recette prend, pour ainsi dire, le cuisinier par la main, et le guide pas à pas, d’étape en étape (selon le niveau de compétence culinaire du lectorat ciblé, bien sûr). Les dimensions des plats ou des moules, la température de cuisson et une indication de l’aspect à chaque étape, la vitesse du robot et le temps pendant lequel mélanger une préparation à une vitesse donnée, tous ces éléments sont spécifiés. De nombreuses recettes françaises, traduites mot à mot en anglais, sembleraient laconiques, voire infaisables. Taille du moule à gâteau ? Utilisez donc ce que vous avez sous la main ! Indications de cuisson ? Nous vous avons donné le temps de cuisson – c’est largement suffisant ! Instructions de conservation ? Mais elles vont de soi ! Je soupçonne que cette concision vient de ce que l’auteur du livre de recette présuppose que pendant son enfance le lecteur aura cuisiné avec un membre de sa famille, ou passé beaucoup de temps à regarder quelqu'un préparer des repas complets, ou sait à quoi doit ressembler le résultat final. En d’autres termes, on suppose généralement beaucoup de connaissances préalables et je pense donc que c’est là qu’entre en jeu la notion de patrimoine.

La liste des ingrédients doit suivre l’ordre dans lequel ces derniers sont utilisés mais cette recommandation, courante dans la plupart des guides de rédaction de livres de cuisine anglophones, n’est pas forcément appliquée en France. Si à la fin de la recette on demande au cuisinier d’incorporer des raisins secs ayant trempé dans du rhum pendant 24 heures, je commencerai la recette par la consigne de les Carmella crepes-chandeleurmettre à tremper 24 heures à l’avance. Voici un exemple que j'ai justement vu hier : maintenant que nous sommes passés de la galette des rois à la Chandeleur et que les crêpes sont omniprésentes, le célèbre chef Thierry Marx a publié une recette en ligne pour un gâteau de crêpes. L'une de ses directives était « ajouter le lait préalablement porté à ébullition ». Même après tant d’années passées en France, je continue à trouver cela déconcertant qu’il ne mentionne pas au préalable la nécessité de faire chauffer le lait. Puisque je cuisine beaucoup, je réorganise tout cela selon un ordre qui est logique en anglais. Les conseils utiles, cependant, posent souvent problème, car en français les notes apparaissent généralement à la fin de la recette, et donc trop tard pour certains ! Si la mise en page le permet, ce qui n’est pas toujours le cas, je les incorpore de manière aussi pertinente que possible.

Les illustrations aussi peuvent poser problème, les anglophones s'attendant à ce que le résultat final ressemble à la photo, alors que dans les ouvrages français, il peut s’agir d’une « interprétation artistique ». La recette d’un gâteau destiné à plusieurs personnes est parfois illustrée par sa version individuelle ou décorée avec des ingrédients qui ne sont mentionnés nulle part. Dans de tels cas, j’ai recours à ce qui, d’après un de mes collègues traducteurs, est connu sous le nom d’« insubordination créative ».

A.B. : Vous m’avez dit un jour que les problèmes culturels peuvent survenir de manière totalement inattendue. Pouvez-vous nous en citer quelques exemples ?

C.A.M. : Il faut être au courant de toutes sortes de questions. Un livre que j'ai traduit récemment contenait une recette d’un chef qui conseillait à ses lecteurs d'utiliser exclusivement des pistaches d’Iran, estimant qu’aucun autre pays n’en produisait de meilleures. Je ne sais pas si cette remarque serait acceptable dans un pays où de nombreux produits iraniens sont interdits, sans oublier le fait que la Californie est également un important producteur de pistaches. La solution consiste à remplacer cette remarque par quelque chose d'un peu plus neutre et fade – sans jeu de mots.

Carmella lobstersCuisiner ou pas des homards vivants est une question qui a donné lieu à une longue discussion avec la traductrice avec laquelle je collaborais sur un projet. Des recherches ayant prouvé que les crustacés ressentent la douleur, la Suisse a adopté une loi interdisant de faire cuire des homards vivants. Combien de temps reste-t-il avant que d'autres pays mettent en place une législation similaire ? Nous essayons de garder à l'esprit la date de péremption (encore une fois, sans jeu de mots) des recettes. La notion de développement durable n’est pas toujours aussi mise en avant ici que dans d’autres pays où le livre doit être vendu. Pour les poissons ou fruits de mer, par exemple, nous pouvons ajouter une note conseillant au cuisinier de vérifier que certaines espèces, les anguilles ou autres peuvent être utilisées en accord avec des critères environnementaux.

Carmella community gardenAvant l’ère #MeToo, j'ai animé un atelier avec des étudiants qui s’étaient attelés à la traduction d'une compilation de recettes issues de jardins communautaires à Paris. Une recette de soupe aux orties était précédée d’un court texte sur les longues jambes d’une jardinière en jolie mini-jupe. J'ai demandé à la classe ce qu’ils en pensaient. Après réflexion, les étudiants – en majorité des femmes – ont déclaré qu’ils trouvaient cela parfaitement acceptable et reflétant bien le mode de vie français. Le livre devait être vendu à Paris aux touristes ainsi qu’aux jardins communautaires des grandes villes américaines. La professeure franco-américaine, qui n’avait pas vraiment remarqué ce passage auparavant, indignée, s’est exclamée : « Il faut le censurer ! ». Il me semble que les étudiants se sont rangés à son opinion.

 

A.B. : Qu’en est-il des plats bien connus en France mais dont les lecteurs anglophones n’ont peut-être pas entendu parler ?

C.A.M. : Lorsque je dois traduire la recette d’une spécialité régionale peu connue, je demande généralement si je peux inclure une brève histoire ou une description du plat. J'aime faire des recherches supplémentaires et s'il y a de la place, certains éditeurs sont ravis de ce
petit bonus. Encore une fois, à mesure que le monde devient de plus en plus gastronome, les explications sont de moins en moins Carmella macaron-v-macaroonnécessaires. Il y a dix ou quinze ans, il fallait préciser la différence entre les macarons parisiens et les macaroons avec lesquels j’ai grandi, à base de noix de coco Aujourd’hui, nous n’avons même plus besoin de mettre « macaron » en italiques. Le Kouign Amman semble être parti depuis sa Bretagne natale à la conquête des États-Unis, ou du moins d’une partie du pays.

Cela m’amuse de constater que j’ai aussi parfois affaire au phénomène inverse. Les chefs français aiment franciser des recettes typiquement anglo-saxonnes. Je pense en particulier à l’apple pie ou au cheesecake, qu’ils expliquent souvent à leurs lecteurs français. Ces textes nécessitant généralement une réécriture complète, je rédige une suggestion pour la maison d’édition. C’est l’occasion pour moi d’ajouter un peu d’histoire culinaire ou une anecdote amusante, même si tous les éditeurs ne sont pas réceptifs à ce type d’adaptation.

 

 

[1]

Carmella bookshelf Andrea bookshelf rotated

une étagère de livres de recettes dans la cuisine de Carmella

idem dans la cuisine d'Andrea

 

Colette et «  The Wife » : ​clauses secretes d’un contrat de mariage

Donna ScottNous souhaitons la bienvenue à notre collaboratrice américaine, Donna Scott. Donna et son mari habitent Los Angeles (Californie) où elle écrit des nouvelles et des essais. Son intérêt pour la France et sa langue naquit lorsqu'elle commença à étudier le français dans le système scolaire new yorkais, à l'âge de 13 ans. Toutefois, elle ne put jamais concrétiser son rêve d'aller vivre et étudier en France. Au fil des ans, elle a passé des vacances en France, toujours soucieuse de s'imprégner d'une diversité culturelle en constante évolution, mais demeurant partout fière de son passé. Chaque année le couple loue un appartement à Paris pendant un mois, explorant avidement les réalités culinaires, artistiques et sociétales de la ville.

Dans le passé Donna a rédigé pour ce blog des analyses de livres écrits en anglais, comme "The Life before Us (Madame Rosa)" de Romain Gary et "An Officer and a Spy" de Richard Harris, – sur l’affaire DreyfusCette fois-ci Donna a bien voulu analyser deux films diffusés à Los Angeles au même temps – The Wife et Colette -,  ayant un thème commun.

Nous sommes également heureux de recevoir, une fois encore, l'aide précieuse de notre collaboratrice fidèle, Michele Druon Michèle Druon, qui a bien voulu traduire la recension redigée par Donna Scott. Michèle est professeur émérite à la California State University, Fullerton, où elle a enseigné la langue, la culture et la littérature  françaises.  Mme Druon a fait ses études universitaires d'anglais (spécialisation : Littérature & Culture Américaine, Licence) à l'Université d'Amiens,  et en Lettres modernes, (Licence, mention très bien), à l'université d'Aix-en-Provence. Elle a obtenu son Doctorat en Littérature française à l'University of California at Los Angeles (spécialisations: le Nouveau roman; Théorie et critique littéraire contemporaine; philosophies post-modernes).

Michèle a publié des articles en français et en anglais dans de nombreuses revues littéraires universitaires et philosophiques (French Review, Stanford French Review, L'Esprit Créateur, Problems in Contemporary Philosophy), ainsi que dans des livres publiés aux États-Unis, en France et au Japon.

Dans le passé Michèle a rédigé des articles sur la litterature, la musique et les films pour ce blog (e.g. « De George Gershwin à Django Reinhardt ») et pour nous, (e.g. « Colette : École Buissonnière à  New York » et « Camus, de Saint-Exupéry et Genet – toujours populaires dans le monde anglo-saxon »).

Michèle a aimablement trouvé le temps, parmi ces multiples activites litteraires, de traduire l'analyse qui suit.   

 

RECENSION

Les deux mots : « épouse dévouée » sont depuis longtemps un cliché culturel, et sont devenus indissociables l’un de l’autre. L’art peut constituer un outil utile pour élucider cette expression qui reflète un contexte culturel spécifique au moment de son émergence. Traditionnellement, le rôle d’épouse dévouée consiste à être maitresse de maison, ce qui permet au mari de se livrer librement aux quelconques affaires qui sont censées être l’affaire de l’homme dans le monde. La tradition considère qu’une femme qui crée un contexte domestique harmonieux afin que son mari puisse s’épanouir est le sommet de la perfection pour une épouse et l’aboutissement de son rôle dans un heureux mariage.

  
Colette & WilyDeux films récemment sortis: Colette (inspiré par la célèbre écrivaine française Sidonie-Gabrielle Colette) et The Wife (basé sur le roman du même titre de Meg Wolitzer (2003)) traitent d’un sujet analogue, tout à fait dans l’air du temps : des femmes mariées à des écrivains renommés se révèlent posséder plus de talent littéraire que leur rustre, égoïste et narcissique époux : Henry Gauthier-Villars, ou Willy de son nom-de-plume dans le cas de Colette, et Joe Castleman dans le cas de Joan Castleman. Crucialement les deux films, comme le roman, portent sur le même contrat secret entre mari et femme : chacune des deux femmes présentées dans Colette et The Wife ont écrit des livres à succès publiés sous le nom de leur mari. Ce contrat, qui d’abord cimente leur union, finira par la pourrir et la mener à la ruine. Les deux films, comme le livre, partent du point de vue des épouses, et éclairent leur décision initiale d’être complices de la tromperie littéraire de leur mari – jusqu’à ce que cela leur devienne impossible.

   Le film, Colette, chronique du mariage de celle-ci avec Willy, est d’abord un plaisir visuel par la splendeur de ses décors et costumes de la Belle Époque.  Keira Knightley déploie juste le bon mélange d’innocence et d’impétuosité pour que son parcours et son mûrissement, en si peu de temps, soient crédibles. Colette n’avait que 20 ans lorsqu’elle s’est mariée avec Willy, qui en avait 34, et il se sont séparés juste 13 ans plus tard. Le mariage change peu les choses pour Willy : il continue d’avoir des liaisons, continue d’aboyer ses idées à une série de prête-plume qui produisent histoires et articles publiés sous son nom. Son accommodement au mariage consiste à se faire accompagner de Colette dans les salons d’écrivains, artistes et intellectuels qu’il adore fréquenter, et d’encourager sa femme à faire partie de son écurie d’écrivains. Quand elle commence à s’éprendre d’une série de femmes avec qui elle a des liaisons, Willy déclare son approbation parce qu’il juge inoffensifs ces badinages avec le même sexe, et parce qu’ils représentent un merveilleux matériau pour les livres qu’il l’encourage à écrire.

Colette film The Wife Film Poster

   
Le film, comme les romans de Claudine qui vont suivre, est essentiellement l’histoire d’un apprentissage. Telle l’un des prête-plume de Willy, Colette est amenée à produire en série des romans dont tout le crédit est accordé à son mari. Pour vaincre sa réticence initiale à écrire, Willy l’enferme dans sa chambre dans une maison de campagne qu’il a achetée pour lui faire plaisir et l’éloigner des distractions de Paris. Les quelques courtes scènes où nous voyons Colette dans l’acte d‘écrire et l’entendons en voix off nous font mieux comprendre pourquoi ses histoires sont devenues un tel phénomène. Nous suivons le parcours de Colette tandis qu’elle se transforme en vraie libertine en prenant des amants des deux sexes, jusqu’au moment où elle quitte finalement son mari égoïste et volage après qu’il lui eut refusé de partager publiquement le crédit de ses œuvres. Dominic West, dans le rôle de Willy, incarne parfaitement le personnage charmeur et plus grand que nature qui avait d’abord attiré Colette, aussi bien que ce qui la répugne ultimement. Et le prix à payer pour un comportement féminin si peu traditionnel ? Un grand succès pour Colette et la consécration publique de son vivant. Le personnage complexe recréé par Keira Knightley nous donne envie de suivre plus longuement le cheminement de la femme extraordinaire qu’était Colette.

     Le film de Jane Anderson, The Wife, condense considérablement notre découverte de Joan Castleman en omettant son rôle dan,s la production des romans de son mari, jusqu’au moment où le secret en est pleinement révélé dans une scène hautement dramatique où l’altercation verbale entre Joan et Joe atteint des sommets dignes de George et Martha dans Qui a peur de Virginia Woolf. Les spectateurs les plus avisés auront probablement percé ce secret bien avant cette scène.

    Glen Close - The WifeComme dans le livre de Wolitzer, le film nous fait d’abord découvrir Joan au moment où elle a déjà accumulé 40 ans de désillusions, de rage et de ressentiment, et nous révèle très peu du personnage avant cela. Glenn Close rend brillamment le personnage à travers son visage et son corps, appuyée par des close-ups claustrophobiques qui permettent de mieux observer chaque tressaillement facial, chaque serrement de lèvres ou plissement des yeux. [1] Hormis quelques courtes scènes qui nous présentent Joan et Joe plus jeunes, le film se passe essentiellement après des décades de compromis et d’accommodements. La version filmée nous montre que cette situation avait débuté pour Joan comme un moyen de faire réussir son mari, aspirant romancier fragile et peu doué : meilleure écrivaine que lui, elle s’était offerte à « arranger » son misérable manuscrit.

   Le livre qui en résulte connait un énorme succès, et c’est ainsi que commence le marché qui les amènera des décades plus tard à Stockholm, en Suède, pour l’acceptation du prix Nobel de littérature par Joe. Joan a mis ainsi son propre talent à l’écart, précocement découragée par une écrivaine lessivée qui l’avait assurée de l’impossibilité pour une femme d’appartenir au club exclusivement masculin des écrivains publiés. Pour la plupart du reste du film, nous voyons Joan, femme parfaitement dévouée à son génie de mari, prendre soin de chaque petit détail de son confort et bien-être. Son rôle consiste à abandonner sa propre carrière et à consacrer ses efforts à la construction de l’icône littéraire que son mari aspire à devenir

    La plupart du film se passe dans le présent, à Stockholm, pour la cérémonie de remise du Prix Nobel de Joe. Le Nobel signifie pour Joan le pinacle dévastateur du manque de reconnaissance dont elle est victime, ce qui scelle le sort de son mariage. Elle ne peut plus porter le poids de son « grand bébé », comme elle l’appelle. Le personnage de Joe, joué par Jonathan Price, cumule les comportements exaspérants, scène après scène, durant leur court séjour à Stockholm, ce qui illustre le fardeau supporté par Joan 40 années durant. Et comme le film ne nous révèle pas en quoi Joe a pu l’attirer lors de leurs premières années ensemble, le comportement de celui-ci finit par nous épuiser autant qu’elle finit par l’être quand elle déclare son indépendance à la fin du film.  Son refus dans le film d’être perçue comme victime ne correspond pas à ma propre impression. Un autre procédé dramatique qui n’a pas marché pour moi est le personnage du fils, mis en avant-plan dans le film dans une intrigue surdéveloppée qui rappelle l’histoire-cliché du fils ignoré et inapprécié qui cherche en vain l’approbation  d’un père célèbre.

     Même en fonction des standards actuels, Colette sort du lot. On n’avait pas trompé Joan Castleman sur la difficulté de poursuivre une carrière littéraire dans les années 50. Il y a très peu d’icônes féminines en littérature, fait regrettable qui a un peu changé mais qui est encore apparent dans la répartition des prix Nobels en littérature depuis leur création originelle; des 114 lauréats du prix Nobel en littérature, seuls 14 ont été accordés à des femmes. Le Prix Pulitzer révèle des statistiques encore plus frappantes: entre les années 2000 et 2015, la majorité des lauréats étaient des auteurs masculins qui écrivaient sur des personnages masculins. Aucun des 15 livres qui ont gagné le prix n’a été écrit entièrement par le point de vue d’une femme ou d’une fille. Le Prix Goncourt, le plus prestigieux des prix littéraires français, établi 2 ans après le Nobel, a été accordé aux hommes 89% du temps, et n’a récompensé sa première écrivaine qu’en 1944.

 

 

[1] Le 7 janvier 2019 Glen Close a remporté le prix Golden Globes decerné à la meilleure comédienne de l’année 2018 pour son rôle dans « The Wife ».

 

Hommage aux gardiens du temple et à tous les autres [1]

Gardiens du templeLe Mot Juste et sa consœur, CLIO-Histoire.com,  sont des initiatives bénévoles, l'un et l'autre “a labour of love”. Ils ne sont aucunement financés (mais nécessitent une petite mise de fonds et énormément de temps de ma part.)

Tous nos collaborateurs nous fournissent de la matière dans un esprit désintéressé et coopératif dont nous leur sommes infiniment reconnaissants. 

Toute publication qui se respecte (et qui respecte ses lecteurs) fait appel à un réviseur, dans un souci de qualité de la forme et de l'exactitude des articles, ainsi que pour éviter les coquilles et autres erreurs.

Jean-Paul croppedJean-Paul DESHAYES, traducteur professionnel anglais/français de haute volée, qui intervient souvent en qualité de réviseur officieux [2], et d'autres encore, relèvent parfois des erreurs ou des tournures inélégantes et nous les indiquent. Jean LECLERCQ, lui aussi, a un œil de lynx [3] et une solide maîtrise du français et de l'anglais qu'il emploie à suggérer des améliorations, en plus des nombreux autres services qu'il fournit inlassablement au blog depuis des années. Outre la traduction de textes soumis en anglais, il est l'auteur d'articles qui sont le fruit de sa vaste connaissance des questions de langue et d'un tas d'autres domaines.

Malgré la très haute qualité des articles que nous adressent tous nos contributeurs, (dont les images de quelques-uns/unes se trouvent ci-dessous par ordre alphabétique), nous nous réservons le droit de les « préparer », comme disent les éditeurs. Nous savons que la révision n'est pas une science exacte, et qu'il arrive que le réviseur fasse une modification inutile voire incorrecte. Personne n'est infaillible. Si l'auteur d'un article juge qu'une correction a été faite à tort, nous consentons toujours à ôter la correction, lorsqu'elle est injustifiée. Dans certains cas, nous consulterons l'auteur avant publication. 

Bref, nous croyons que le succès de LMJ, au cours de ses huit années d'existence, et de CLIO, lancé en 2018, tient en grande partie à l'enthousiasme et à la fidélité de nos contributeurs – mais aussi aux efforts que nous n'avons cessé de consentir pour veiller au respect des normes de qualité linguistique et journalistique. Nos contributeurs nous ont donné une part de leur temps si précieux, et nous ont soumis d'excellents textes. Ils n'ont jamais été trop fiers pour accepter aucune des modifications ou corrections qui ont été suggérées.

Qu'il nous soit permis d'exprimer ici notre gratitude à tous ceux qui soutiennent notre action et qui travaillent « pour des prunes » ! 

   
Océane Bies  (new photo) Valerie (square) 2 Feb 2019

Océane BIES

Valérie  FRANÇOIS


Francoise le Fleur (cropped)
Rene selfie (2)
Françoise LEMEUR René MEERTENS
Isabelle Pouliot Audrey Pouligny

Isabelle  POULIOT 

Audrey  POULIGNY

Joelle cropped Elsa Wack 2

Joëlle VUILLE

Elsa WACK

[1] À certains mots français comprenant des consonnes doubles (ainsi « mm » dans « hommage ») correspondent des mots anglais qui ne comptent qu’une seule consonne ("homage" en anglais). À l’inverse, certains mots français avec une seule consonne (comme « mariage ») ont des équivalents anglais orthographiés avec une consonne double (comme marriage). Voici quelques exemples :

agréger

(to) aggregate

solliciter

(to) solicit

adresse

address

agression & agressif

aggression & aggressive

balistique

ballistic

bouton

button

enveloppe

envelope

généralement

generally

trafic

traffic

Dans le cas du mot « comité », le mot anglais correspondant, « committee », contient deux consonnes doubles et une voyelle double.

[2] Le mot français « officieux » et le mot anglais officious sont les faux amis.  officious = « autoritaire » / (attitude de [qqn])  « zélé » / « trop empressé » /  « importun » ;  unofficial = « officieux ». 

[3] L'equivalent de «  un œil de lynx » est "an eagle eye" en anglais.

Oeil de lynx Eagle Eyes (1)

D'autres expressions idiomatiques qui font allusion aux differents animaux ou objets en français par rapport a l'anglais : 

avoir une araignée au plafond

to have bats in the belfry

Il y a anguille sous la roche.

I smell a rat.

jetter quelqu'un dans la fosse aux lions/
se jeter dans la gueule du loup

to throw someone to the wolves
to put one's hand in the lion's mouth

être heureux comme un poisson dans l'eau

to be as happy as a clam at high tide

Il faut ménager la chèvre et le chou.

you have to run with the hare and hunt with the hounds.

courir deux lièvres à la fois

to ride two horses at the same time

mettre la charue avant les bœufs

to put the cart before the horse

On n'apprend pas à un vieux singe à faire la grimace [*]

You can't teach an old dog new tricks.

avoir d'autres chats à fouetter

to have other fish to fry

avoir un chat dans la gorge

to have a frog in your throat

appeler un chat un chat

to call a spade a spade

avoir la chair de poule

to have goosebumps

quand les poules auront les dents

when pigs fly

[*] René Meertens nous a ecrit que « On n'apprend pas à un vieux singe à faire la grimace » n'a pas la même signification que You can't teach an old dog new tricks. Dans ce cas nous pourrions remplacer ce proverbe par "On ne transforme pas un bourrin en cheval de course." Il existe une paire d'expressions supplémentaire portant la même signification mais qui ne font pas d'allusion aux animaux. Il s'agit de :

Les vieilles habitudes ont la vie dure Old habits die hard

Jonathan Goldberg