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Le boycott : une mise en quarantaine ?

Chacun sait que, dans les siècles passés, de nombreux mots sont entrés dans la langue anglaise, soit directement du grec ou du latin, soit par l'intermédiaire du français ou directement du français. En revanche, au Boycott - atlanticcours du XXème siècle, avec l'essor rapide de l'influence de l'anglais, beaucoup de termes ont traversé la Manche ou l'Atlantique en sens contraire. Deux mots, quarantine et boycott (l'un et l'autre utilisés en anglais comme verbes et comme substantifs), et leurs homologues français, quarantaine (mettre en quarantaine) et boycott (boycotter), illustrent l'interpénétration des deux langues, tant directe qu'indirecte.

Quarantine

Boycott christLe terme anglais quarantine est associé au français « quarantaine », mais son origine remonte plus loin. En latin, le chiffre quarante se disait quadraginta, origine du vieil anglais quarentyne désignant "le désert où le Christ jeûna pendant quarante jours ». Dans les années 1520, le mot prit sa forme actuelle, mais pour désigner cette fois la période de quarante jours pendant laquelle  la veuve avait le droit de demeurer dans la maison de son époux défunt. Cette règle fut édictée dans la Grande Charte (Magna Carta) de 1215 et consacrée par le droit coutumier afin de donner à la veuve la possibilité de faire le deuil de son mari en toute sérénité et d'écarter d'éventuels héritiers un peu trop pressés de la chasser de son domicile.

La racine latine quadraginta a donné quaranta en italien mais, si quarantina signifie « quarantaine » (environ quarante),le mot quarantena désigne la période de 40 jours pendant laquelle un navire soupçonné de transporter une maladie était tenu en isolement. Les navires arrivant à Venise en provenance de ports infectés étaient obligés de rester au mouillage pendant 40 jours avant d'accoster. En effet, Venise risquait d'être une proie facile pour la peste car c'était un port d'escale et de transit pour toutes les voies maritimes reliant l'Europe à l'Orient, un vrai carrefour qui accueillait des navires et des gens de partout. La Sérénissime république se dota donc de moyens de prévention modernes, créant des zones de quarantaine sur quelques îles éloignées de la ville, les lazzaretti [1], imitée en cela par d'autres ports italiens et européens. En France, la plupart des ports méditerranéens (dont Sète et Toulon) disposaient d'un lazaret.

Le délai de quarante jours n'avait pas été fixé au hasard. Il correspondait à la durée maximale d'incubation des maladies infectieuses contagieuses, d'après l'état des connaissances à l'époque. Il a été ramené à 14 jours et même moins, selon les maladies. Les mesures et les délais de surveillance des maladies soumises à surveillance sont désormais définis par le Règlement sanitaire international.

Depuis l'épidémie de fièvre hémorragique à virus Ebola, survenue en Afrique il y a quelques mois, la question a beaucoup agité les médias, non seulement dans les pays d'où elle est partie, mais également aux États- Kaci-Hickox-CDCUnis et ailleurs dans le monde.[2] La dernière anecdote largement médiatisée concerne une infirmière, Kaci Hickox qui, ayant été contrôlée Ebola-négative à son retour du Liberia, a refusé de se soumettre à l'isolement quarantenaire de 21 jours recommandé par les Centres de Lutte contre les Maladies (CDC d'Atlanta).


Boycott

L'Encyclopedia Britannica définit le boycott comme : « un ostracisme collectif et organisé s'appliquant au domaine des relations du travail, de l'économie, de la politique ou de la vie sociale, pour protester contre des pratiques jugées abusives.»

De même que les locuteurs anglais n'associent généralement pas le mot quarantine au latin quadraginta, à l'italien quarantena ou au français quarantaine, rares sont les Français qui sachent l'origine du mot boycott.

Le capitaine Charles C. Boycott (1832-1897) était un régisseur irlandais qui refusait de baisser les loyers de ses fermiers. Il tenta même d'expulser ceux des fermiers qui ne payaient pas les fermages exigés. En conséquence, la Ligue foncière irlandaise l'ostracisa en 1880. Ses salariés cessèrent le travail dans les champs, les étables et même dans sa maison. Les entrepreneurs locaux cessèrent de travailler avec lui, et le facteur local refusa de lui livrer son courrier. [3]

Il était loin d'imaginer la notoriété linguistique que lui vaudrait son geste. Voici comment se dit boycott dans plusieurs grandes langues de communication :

Français

boycott, boycottage

Espagnol

boicat

Italien

boicottagio

Allemand

boykott

Japonais

boikotto
ボイコット

Russe

бойко́т

Grec

μποϋκοτάζ
boükotáz

Espéranto

bojkoto

Néerlandais

boycot

L'hébreu emploie le mot Herem qui, dans son acception biblique, est la condamnation religieuse la plus grave qui puisse frapper un individu, dès lors mis au ban de la société juive. Le cas le plus connu d'application de cette sanction fut celui du philosophe hollandais du XVIIe siècle Baruch Spinoza [4] dont les conceptions peu orthodoxes quant à l'authenticité de la Bible hébraïque lui valurent d'être ostracisé à l'âge de 23 ans. Par la suite, ses ouvrages furent également mis à l'Index de l'église catholique.

Le boycott, qui consiste à bouder un produit ou à isoler un individu, pourrait être une arme redoutable (sinon absolue) à l'appui d'une cause. Les Bostonnais qui, lors de la fameuse Tea Party saccageaient les cargaisons de thé en provenance d'Angleterre, pratiquaient-ils autre chose que le boycott ? Gandhi y eut maintes fois recours. Plus près de nous, lorsqu'à la suite du naufrage d'un certain pétrolier au large des côtes d'un pays que nous connaissons bien, des écologistes s'avisèrent de bouder une certaine marque de carburant, celle-ci s'en émut aussitôt et s'employa alors à prodiguer des apaisements, "jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.» Cette forme de lutte n'entraînerait aucune violence, aucune émeute, aucun trouble de l'ordre public, mais nécessiterait une forte mobilisation des individus et une grande solidarité entre eux.

Choisis à titre d'exemples de termes qui ont migré d'une langue à l'autre jusqu'à devenir universels, les deux concepts se rejoignent finalement. En effet, le boycott n'est pas autre chose que la mise en quarantaine d'un individu ou d'un produit. Si la quarantaine tend à devenir désuète, le boycott a probablement encore un bel avenir devant lui !

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1] Un lazzaretto ou lazaret est un poste de quarantaine pour les voyageurs maritimes. Les lazarets peuvent être des bateaux amarrés en permanence, des îlots éloignés ou des bâtiments sis sur la terre ferme. Selon le dictionnaire Garzanti, il semble que le terme italien soit l'altération du nom de l'hôpital Santa Maria di Nazareth, près de Venise, où fut installé le premier de ces lieux d'isolement. Il se peut aussi que le terme fasse référence à Saint-Lazare, protecteur des pestiférés. Jusqu'en 1929, certains lazarets servaient également à désinfecter les envois postaux. Dans les temps bibliques, la crainte de la lèpre s'exprime au chapitre XIII du Lévitique qui énonce les mesures à prendre pour isoler les sujets infectés (Règles à suivre par le lépreux, XIII, 45-46). L'expression lazar houses semble inspirée de la parabole de Lazare, le mendiant. Notons qu'en allemand das Lazarett désigne un hôpital, et plus spécialement un hôpital militaire.

Lazaretto 2Le lazzaretto de Milan et son église restaurée dont il est amplement question dans I Promessi Sposi (Les Fiancés) de Manzoni.

 

[2] Ebola: The Natural and Human History of a Deadly Virus, de David Quammen, est paru ce mois-ci.

[3] Captain Boycott and the Irish, de Joyce Marlow, Saturday Review Press; [1st American ed.] edition (1973)

Boycott 2

 

 

 

 

 

 

4] Irvin Yalim. Le problème Spinoza. Paris, Lgf, 2014.

 

Jean L. et Jonathan G.

Marie Houzelle –
linguiste du mois de novembre 2014

 

Marie


LMJ : Où êtes-vous née  et où avez-vous grandi ?

Marie LezignanJe suis née à Toulouse, et j'ai grandi à Lézignan-Corbières, une petite ville du sud de la France, entre Narbonne et Carcassonne. À 14 ans, après la mort de mon père, j'ai suivi ma mère à Toulouse, où j'ai continué mes études.

LMJ : À l'école, vous avez appris le latin, l'espagnol et l'anglais. J'imagine qu'en dehors de l'école, l'occitan était très présent, malgré les efforts des autorités pour l'exclure.

J'ai suivi des cours de latin et d'anglais puis d'espagnol au collège Joseph-Anglade, à Lézignan. Joseph Anglade, né à Lézignan en 1868, après une thèse à l'université de Montpellier sur le troubadour Guiraut Riquier, a complété sa formation en Allemagne (Bonn, Fribourg-en-Brisgau). Il est devenu professeur de langue et littérature occitane à l'université de Marie - l'institutToulouse et a fondé l'Institut d'Études Méridionales. Pendant mes premières années de collège, je ne savais rien de lui. Mais chaque automne, pendant les vendanges, j'aimais écouter les vieilles dames qui travaillaient près de moi et conversaient en occitan. Je leur posais parfois des questions sur la langue, et un jour l'une d'elles s'est écriée : « Mais elle veut tout savoir ! Elle est comme Josèp Anglada. ». Elles l'avaient bien connu et avaient été ses informatrices pour Contribution à l'étude du languedocien moderne : le patois de Lézignan (Aude). Elles s'étonnaient encore qu'on puisse s'intéresser à un patois méprisé par la plupart des citadins.

À la fin du XIXe siècle l'école, devenue obligatoire, a imposé le français comme langue unique. Les punitions et humiliations étaient fréquentes quand il arrivait aux enfants d'utiliser entre eux à l'école la langue qu'ils parlaient à la maison. Le résultat de cette politique – mais aussi d'une urbanisation croissante – est qu'au milieu du XXe siècle l'Occitan, encore vivant dans les campagnes, est souffreteux dans les villes. On l'entend sur les marchés, on le comprend, et presque tout le monde le parle de temps en temps, mais il s'agit souvent d'expressions figées, de proverbes. On peut recourir à l'occitan pour parler du temps, de la vigne, des relations familiales, des nouvelles locales, et pour les jugements moraux, les moqueries, les compliments, les injures. Mais quand il s'agit de l'école, de la littérature, du cinéma, de la politique nationale, le français s'impose.

 

LMJ : Un de mes amis, originaire d'Espalion, me disait qu'à l'école primaire, son instituteur avait une attitude plus positive. Il disait à ses élèves : "Si vous voulez parler occitan, parlez-le bien et, si vous parlez bien l'occitan, vous parlerez bien le français !". Que pensez-vous de cela ?

Je trouve que cet instituteur a bien raison. J’imagine que la scène se passe pendant la seconde moitié de XXe siècle, au moment où le rejet des langues régionales commence à laisser place, chez quelques esprits éclairés, à l’intérêt et à la sympathie. 

 

LMJ :De même, vous avez acquis pas mal de catalan, en plus de votre connaissance de l'espagnol. Comment cela s'est-il produit ?

Le catalan et l'occitan sont linguistiquement proches. Mes parents louaient une maison en Catalogne (du côté espagnol) pour les vacances, et entre enfants nous n'avions pas de problèmes pour nous comprendre. Il y avait une différence : en Catalogne, tout le monde parlait catalan tout le temps – sauf avec les visiteurs qui venaient du reste de l'Espagne, mais dans les années cinquante il n'y en avait pas beaucoup. Sous Franco, le castillan était la seule langue officielle et tout le monde l'apprenait à l'école ; dans la vie courante, le catalan résistait très bien. C'est peut-être ce qui m'a donné à réfléchir, très tôt, sur ce qui s'était passé en France pour l'occitan. Mais il y avait aussi, déjà, des signes de renaissance occitane dans le midi : des troupes de théâtre, des chanteurs-compositeurs.

LMJ : Toute jeune, vous lisiez énormément et vous avez lu beaucoup de romans en anglais. Cette année, vous publiez votre premier roman, Tita (Summertime Publications), rédigé en anglais et qui narre l'histoire d'une fillette de sept ans qui lit des auteurs français comme Marcel Proust. Le personnage de Tita, est-ce vous ? 

Marie Houzelle TitaPour écrire Tita, je suis partie de mes souvenirs, déjà bien fictionnalisés – ma sœur cadette et mes petites amies d'abord, mes enfants ensuite demandaient toujours « des histoires », et il fallait bien fournir, donc je puisais autant dans ma biographie que dans mes lectures.

Quand je commence à écrire, j'ai souvent des conversations en tête, des personnes, des situations réelles ; mais je me sens libre et très vite les situations se transforment, d'autres se produisent, des personnages se dessinent, des dialogues se développent. Ce qui reste de la « réalité » est souvent une expression bizarre, une réaction qui m'a étonnée.

LMJ : Vous avez étudié la phonétique anglaise à l'Université de Berlin. Estimez-vous que l'anglais soit influencé par ses origines latines et françaises ou par ses racines germaniques ?

Après la licence, j'ai suivi mon mari à Berlin (où il enseignait la sociologie de la littérature à la Freie Universität) avec notre fille Julie, alors âgée de Marie Berlintrois mois, et j'ai participé à des séminaires de phonétique anglaise (en particulier, sur l'intonation) à la Technische Universität.

Je ne connaissais pas du tout l'allemand quand je suis arrivée, et on me demandait souvent si je prenais des cours pour l'étudier, mais je ne voulais pas m'enfermer dans une salle de classe avec d'autres étrangers. J'étais heureuse d'apprendre une nouvelle langue sur le tas. Je parlais allemand toute la journée. Mon mari était très occupé par la préparation de ses cours et, en dehors de son collègue américain, Samuel Weber, avec qui il m'arrivait de parler anglais, personne n'a jamais essayé de s'adresser à moi autrement qu'en allemand. Plus tard, quand ils nous ont rendu visite en France, j'ai découvert que la plupart de nos amis parlaient français (et anglais, bien sûr) ; je leur suis reconnaissante d'avoir tout de suite compris, malgré mes tâtonnements, que j'allais me débrouiller dans leur langue.

Il me semble que l'anglais est, à la base, une langue germanique. Mais sa double origine est pour moi l'un de ses charmes. J'aime beaucoup, aussi, le fait que l'anglais a pu évoluer gaiement dans beaucoup de régions du globe, et reste constamment accueillant aux mots des autres langues.

Quand j'écris, quelle que soit la langue, je garde toujours présente à l'esprit l'histoire de chaque mot. Quand j'ai des doutes, je vais faire un tour dans les dictionnaires étymologiques.

En anglais, je préfère souvent les mots d'origine germanique, plus courts, plus rugueux, et si robustes. J'aime bien, en particulier, essayer de raviver ceux qui auraient tendance à disparaître. Mais le contraste avec les mots d'origine latine, plus longs et plus prétentieux, peut être amusant. L'anglais, pour moi, est un très grand terrain de jeu, avec un minimum de règles et un maximum de possibilités.

Marie, language tree

LMJ : Vous détenez aussi un certificat de phonétique de l'Université de Rennes. Je crois comprendre que ce choix s'explique par la réputation du professeur et les conditions d'études. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?  

En première année de licence d'anglais à Toulouse, j'avais pris comme option le certificat de Linguistique Générale – notre professeur était un jeune chercheur spécialiste des langues de la Malaisie. J'étais enthousiasmée par Troubetzkoy et par la phonologie en général. J'ai aussi Marie -Abbe-F-Falchundécouvert le travail du chanoine François Falc'hun, linguiste breton, sur la phonétique et sur la toponymie. Comme il n'y avait pas à Toulouse d'enseignement spécifique de la phonétique, j'ai décidé d'aller terminer ma licence à Rennes. Là, dans les combles de la faculté de lettres, nous étions cinq ou six à écouter le chanoine Falc'hun nous parler de ses recherches sur les chansons populaires et sur les noms de lieux en Bretagne. Nous posions beaucoup de questions. Il essayait aussi de démontrer que, contrairement à la doctrine la plus répandue, de nombreux dialectes de Bretagne sont directement issus du gaulois, même s'ils ont été influencés par la langue des immigrés venus des îles britanniques. Dans le laboratoire, le chanoine et son assistant parlaient breton. De bons souvenirs.

LMJ : Vous avez un mastère en littérature anglaise de l'Université de Paris – Diderot Paris VII. Quel a été le sujet de votre mémoire ? L'avez-vous rédigé en français ou en anglais ?

Marie bostonians-henry-james-dvdJ'ai écrit un mémoire de maîtrise sur « Le Plaisir dans The Bostonians de Henry James ». Mon directeur de mémoire, Paul Rozenberg, m'a conseillé de le rédiger en anglais, mais je ne m'en sentais pas capable.

J'ai obtenu la mention très bien mais Paul Rozenberg, à la fin de ma soutenance, m'a conseillé d'écrire plutôt de la fiction. Ce que j'ai fait, mais pas tout de suite, et en anglais.

LMJ : Lorsque vous avez commencé à travailler comme traductrice, ce n'était pas de la traduction littéraire (sauf votre traduction de Belle-famille, sortie sous forme de Kindle Single e-book en 2012) et cela ne devait probablement pas combler votre amour de la littérature, eu égard à votre Marie Houzelle Best Paris Storieshaut niveau universitaire. Aurait-on tort de dire que vous n'avez véritablement pu exprimer votre talent littéraire qu'à partir du moment où vous avez commencé à écrire des nouvelles (parues dans Best Paris Stories, Narrative Magazine, Pharos, Orbis, Serre-Feuilles et autres médias )?

J'ai toujours écrit, pour le plaisir et l'aventure, en français et dans quelques autres langues. Enfant, des poèmes en espagnol. Ensuite plus souvent en anglais, probablement parce que je lisais beaucoup dans cette langue.

J'ai continué. Je ne pensais guère à publier ce que j'écrivais. Pour gagner ma vie, j'ai fait des traductions, parce qu'on m'en proposait. J'ai aussi (entre autres utilisations de mes compétences linguistiques) rédigé des guides touristiques, enseigné la traduction à l'université et les langues (le français aux étrangers, l'anglais à tous) dans une école d'art.

LMJ : Malgré la connaissance que vous avez acquise des différentes langues dont nous avons parlé, allant de l'occitan à l'allemand, vous semblez avoir lié votre carrière littéraire à l'anglais. Le fait d'écrire Tita (qui a été salué par la critique) en anglais et d'avoir deux autres ouvrages en chantier, également en anglais, est assez remarquable. D'autant plus que vous n'avez fait que de courts séjours en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Comment expliquez-vous ce choix de préférence au français ?

C'est une chose de pratiquer plusieurs langues plus ou moins correctement et de s'amuser à écrire dans des carnets ; c'en est une autre de publier des poèmes, des nouvelles, un roman, dans une langue qu'on a apprise à l'école, qu'on n'a jamais parlée ni dans sa famille, ni (sauf quelques semaines par-ci par-là) dans aucun des pays où elle est en vigueur. Quand j'y réfléchis, je me trouve bien téméraire.

Si j'ai passé outre à mes premières appréhensions, c'est d'abord que j'avais beaucoup lu en anglais (fiction, poésie, sciences sociales) depuis l'adolescence. Je dois mes débuts dans ce domaine à mon professeur de seconde, Ginette Castro, qui a apporté dans la classe et proposé de nous prêter une petite collection de romans pris dans sa bibliothèque personnelle (à l'époque, nous n'aurions eu aucun accès, autrement, à des livres en Marie Braveanglais). Le premier que j'ai choisi était Brave New World, d'Aldous Huxley. Au même moment nous étions en train d'étudier, avec elle, « The Rime of the Ancient Mariner » et Macbeth. J'ai continué avec Jane Austen, Henry Fielding, Samuel Richardson, Mary Shelley, George Eliot, Jean Rhys, Raymond Chandler, Lydia Davis…

Plus tard, j'ai écrit des romans en français, mais les résultats me dépitaient. J'ai publié quelques récits et poèmes dans des revues. À la même époque, je lisais avec délice les treize volumes de The Private Papers of James Boswell. J'ai voulu m'essayer au journal (en anglais), et je me suis inscrite au Paris Writers Workshop, où Jake Lamar m'a encouragée. Là, Rose Burke m'a donné son article (dans USA Today) sur l'atelier hebdomadaire d'Alice Notley et Douglas Oliver au British Institute, que j'ai suivi pendant plusieurs années. J'y ai beaucoup appris. Je me suis aussi habituée à lire mes productions en public (au début, surtout des poèmes), et à les entendre de l'extérieur.

LMJ : Je sais que Laurel Zuckerman et d'autres Anglo-Saxons vivant à Paris, eux-mêmes auteurs de livres ou animateurs de cercles littéraires, sont de vos amis. Diriez-vous qu'il s'agit d'une communauté débordant de vitalité ? Organisent-ils des lectures publiques dans les librairies anglaises de la capitale ?

Dès que j'ai commencé à écrire un peu sérieusement en anglais – et, assez vite, à publier dans la revue Pharos, à faire des lectures dans les librairies et les cafés – j'ai découvert un milieu très varié (Irlandais, Sud-Africains, Indiens, Philippins, Écossais, Israéliens, sans compter les Anglais et Nord-Américains), vivant et accueillant. J'y ai noué de nombreuses amitiés. Je fais ainsi partie de plusieurs petits groupes qui cultivent une joyeuse émulation et un examen critique sans détour. C'est une chance que j'apprécie.

Marie LibraryÀ Paris, il y a souvent des lectures à la bibliothèque américaine (ALP) et dans les cafés (Ivy Writers, Poets Live, Paris Lit Up, SpokenWord…). Des magazines paraissent de temps en temps, et parfois s'obstinent. Des librairies chères à nos cœurs ont malheureusement disparu (Village Voice Marie villaged'Odile Hellier, Red Wheelbarrow de Penelope Fletcher). Mais il en reste quelques-unes, en particulier Shakespeare and Company, très active ces dernières années grâce à Sylvia Whitman et à son équipe. On peut y trouver mon roman, ainsi qu'a Reelbooks (Fontainebleau) et Bradley's Bookshop (Bordeaux).

Note du blog:
L'ambassade de France à Washington a favorisé l'ouverture d'une nouvelle librairie française, Marie Albertine_110Albertine Books (du nom de l'héroïne d'À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust) qui a ouvert ses portes à New York en septembre. Le magasin offre 14.000 titres classiques et contemporains, en provenance de 30 pays francophones. Il sera également le lieu de débats et de discussions franco-américains et euro-américains. Il me semble que votre groupe d'amoureux de la littérature de langue anglaise devrait inciter les ambassades britannique et américaine à Paris à s'inspirer de cet exemple en installant une nouvelle librairie anglophone à Paris. Dans cet espoir, je ne peux que vous encourager dans vos projets et vous remercier d'avoir répondu à nos questions.  

Lecture supplémentaire :

Marie Houzelle (blog)

Enjamber les siècles :
un défi à la démographie [1]

Tyler - 2 grandsonsAujourd'hui, deux citoyens des États-Unis, les frères Harrison (90 ans) et Lyon (86 ans) Tyler qui habitent, le premier, dans le Tennessee et, le second, en Virginie, peuvent – sans plaisanter – dire que leur grand-père vivait au XVIIIe siècle et même à la fin du règne de Louis XVI !

Tyler president colored photoSi cette prouesse suscite tant d'intérêt outre-Atlantique, c'est que ce grand-père était tout simplement John Tyler (1790-1862), le dixième président de l'Union. Né à Greenway (Virginie), le 29 mars 1790, il était le deuxième fils de John Tyler, juge et gouverneur de la Virginie, et de Mary Armistad Tyler [2]. Après des études au College of William and Mary (à Williamsburg), il est admis au barreau en 1801, à dix-neuf ans ! Il se lance ensuite dans la politique et suit la filière classique en entrant deux ans plus tard, en 1811, à la Chambre des Représentants de Virginie. En 1813, il épouse Letitia Christian qui lui donnera huit enfants. Il poursuit son ascension politique et devient gouverneur de Virginie et sénateur des États-Unis (en 1827 et 1833). À l'élection présidentielle de 1840, il est le colistier de William Henry Harrison, Tyler and Harrison le héros de Tippecanoe. Une chanson-slogan, Tippecanoe and Tyler too, contribue à les faire triompher de Martin Van Buren. Malheureusement, le président Harrison décède au bout d'un mois, semble-t-il d'une pneumonie contractée lors de la cérémonie d'investiture. John Tyler devient le dixième président des États-Unis et le premier à accéder à la présidence de cette façon, c'est-à-dire par décès du chef de l'exécutif en cours de mandat. Autre première, Letitia Christian Tyler meurt à la Maison Blanche, le 10 septembre 1842. C'est la première fois qu'une « première dame » décède au cours du mandat de son époux. Le président se remarie à Julia Gardiner et son activité génésique ne fléchit pas puisqu'il aura d'elle sept enfants (5 garçons et 2 filles) entre 1844 et le 16 janvier 1862, date de sa mort à Richmond (Virginie), en pleine guerre de Sécession.

Tyler - family treeC'est du deuxième lit que naquit Leon Gardiner Tyler (1853-1935), le père des deux frères Harrison et Lyon, respectivement nés en 1924 et 1928, et toujours vivants. Les trois générations enjambent donc une période de 224 années, et cela grâce à deux paternités tardives : à 63 ans pour le président et à 71 et 75 ans pour son fils, John Gardiner Tyler.

L'Amérique est le lieu de tous les records, me direz-vous. Mais, à cet égard, la « vieille Europe » n'est pas tout-à-fait en reste. Si l'on ne connaît aucun cas de grand-père né au XVIIIe siècle, la lignée de Ferdinand de Lesseps, le diplomate et constructeur du canal de Suez, n'en est pas moins étonnante. En effet, le vicomte Ferdinand de Lesseps, neveu du baron Tyler Ferdinand_de_LessepsJean-Baptiste Barthélemy de Lesseps (seul survivant de l'expédition de La Pérouse parce que débarqué au Kamchatka avant le naufrage de l'Astrolabe et de la Boussole), est né en 1805 (comme Alexis de Tocqueville). Marié deux fois, il eut cinq fils de sa première union et Robert La Cazedouze enfants de ses secondes noces dont la dernière, Giselle (1885-1973), à l'âge de 80 ans. Cette Giselle a eu un fils, Robert La Caze, né en février 1917, et donc petit-fils du vicomte.
Grand pilote automobile, vétéran des 24 heures du Mans, Robert La Caze a aujourd'hui 97 ans et n'a bien sûr jamais connu son grand-père, décédé en 1894.

Les paternités tardives ont toujours mobilisé la presse de boulevard. On cite souvent le cas de Charlie Chaplin qui avait 73 ans lors de la naissance du dernier enfant qu'il eut de son épouse Oona, fille du grand dramaturge Eugène O'Neill.

 

Tyler ccfamilyair 2

                                               la famille Chaplin

 

Plus près de nous, dans le monde politique, le président Sarkozy a innové en devenant père à 56 ans, ce qui n'était jamais arrivé au Palais de l'Élysée depuis la Révolution. Les amateurs de termes rares retiendront que les empereurs d'Orient qualifiaient de « porphyrogénètes » (nés dans la pourpre) leurs enfants venant au monde pendant leur règne.

La « parentalité tardive » n'est nullement le propre de notre époque. Deux démographes [3] ont montré que que les maternités après 40 ans concernaient 6,1% des naissances en 1901 et seulement 1,1% dans les années 1980. Malgré la possibilité que la PMA offre aux femmes d'enfanter bien plus tard qu'auparavant, c'est la paternité tardive qui, seule, permet d'enjamber les siècles.

Jean L.

————————————————–

[1] La matière du présent article provient essentiellement d'une chronique de Jean-Pierre Robin, parue sous le titre : « Mon grand-père est né au XVIIIe siècle » : le miracle des paternités tardives, dans Le Figaro du 6 octobre 2014, p.31. Nous conseillons vivement à nos lecteurs de s'y reporter pour de plus amples informations. A regarder aussi : le video clip "President Tyler: The VP who became President" – https://www.youtube.com/watch?v=Svwg0j19KGI

[2] Yves Demeer. La vice-présidence des États-Unis d'Amérique. Paris, Presses universitaires de France, 1977, p.174.

Tyler parents

 

[3] Marc Bessin & Hervé Levilain.
Parents après 40 ans. Paris,
Éditions Autrement, 2012, 187 p.

 

Petit lexique de LMJ de la paternité

ascendant

progenitor, ancestor

degré de parenté

degree of relationship

descendance

descent

filiation

filial relation

plus proche parent

next-of-kin

maternité tardive

late motherhood

parentalité tardive

late parenthood

parents ou apparentés

blood relatives, kin

paternité tardive

late fatherhood

progéniture

progeny, offspring

 

 

Revue de L’Ecume des Jours/ Mood Indigo,
de Michel Gondry (2013)

Michele Druon

L'analyse qui suit est redigée pour ce blog par notre fidèle contributrice, Michèle Druon professeur émérite à la California State University, Fullerton, où elle a enseigné la langue, la culture et la littérature  françaises. *

 

Michele - Michel GondryIl fallait beaucoup d'audace à Michel Gondry pour s'attaquer, dans son dernier film, L'Ecume des Jours , (2013) [1] à une œuvre aussi mythique, qui reste encore à la mémoire, et au cœur, de la plupart des Français aujourd'hui. Ce roman de Boris Vian, le plus célèbre, nous l'avons tous lu dans notre jeunesse, ou si nous faisons partie de plus jeunes générations, nous l'avons étudié au lycée. On se rappelle ce conte moderne où deux amoureux idylliques, Colin et Chloé, évoluent dans un Paris surréel et à demi-rêvé, entourés d'un autre Les ecumes couple, Chick et Alise, et de leur cuisinier-savant Nicolas. Leurs aventures sont cocasses, absurdes, fantaisistes : une souris parle, des anguilles vivantes sortent du robinet, et on y croise en chemin des personnages abondamment caricaturés tels que Jean-Sol Partre (Jean-Paul Sartre) , auteur du Vomi, et la duchesse de Bovuard (Simone de Beauvoir). Mais elles laissent aussi un profond sentiment de mélancolie lorsque surgit, au point culminant du bonheur, la maladie de Chloé qui ultimement casse le rêve et ramène à la réalité de la douleur et de la mort. [2]

Michele - Boris Vian portraitC'est un roman de jeunesse pour Boris Vian (qui a 26 ans quand il le publie en 1947) mais c'est aussi, à bien des égards, le roman de la jeunesse par son énergie, son romantisme, ses délires et son désir de subvertir les conventions établies : la génération contestataire des années soixante ne s'y est pas trompée quand elle redécouvre le roman, longtemps ignoré par le public et les critiques, et en fait ce qui sera désormais un livre-culte. La légende du roman, bien sûr, c'est aussi celle son auteur, dont l'aura extraordinaire n'a fait que grandir avec le temps : comment ne pas être ébloui en effet par ce personnage prodigieux qui fut, en une seule et courte vie, ingénieur (diplômé de la prestigieuse École Centrale), inventeur, scénariste, acteur [3], peintre, traducteur (de l'anglais au français) [4], chansonnier [5], musicien de jazz (trompettiste) [6] – et enfin auteur d'une énorme production littéraire, critique et musicale (qu'on redécouvre et réédite d'ailleurs systématiquement depuis une dizaine d'années)[7] .

La magie de l'Ecume des Jours, c'est justement qu'il incarne pour nous, dans tous les sens du mot, l'esprit de Boris Vian: son humour, sa poésie, son imagination, son écriture pétillante de jeux de mots, sans oublier non plus son côté «jazz», car L'Ecume des Jours est aussi un roman musical par son rythme et sa liberté d'invention, et par ses multiples références au Michele - Duke Ellingtonblues et au jazz américain («Chloe» se réfère à un arrangement de Duke Ellington). Et puis – autre couche de  nostalgie ! – c'est aussi l'esprit de toute une époque, le Paris de l'après-guerre, qui ressuscite avec ce roman : les Michele - cafe de flore«zazous», les cafés et clubs de jazz tels que le Tabou, les Deux Magots, Le Café de Flore, l'existentialisme, la bohême de Saint Germain des Près….

 

Oui, devant un auteur et une œuvre si iconiques, la tentative de Michel Gondry était dès le départ une gageure : comment adapter au cinéma un texte aussi brillant, et qui traîne avec lui tant de résonances et tant de souvenirs ? Sans doute est-ce cette épaisseur de mémoire qui rendait l'entreprise si risquée, et qui explique en partie la tiédeur des réactions au film, qui ne semble guère avoir été apprécié du grand public ni en France ni aux Etats-Unis (où il a été présenté sous le titre de Mood Indigo [8]), malgré le talent et la célébrité des acteurs choisis pour en incarner les Michele - Romain Durisrôles : Romain Duris dans celui de Colin, Audrey Tatou dans celui de Chloé, et l'inénarrable Omar Sy dans celui du Michele - Omar Sy cuisinier Nicolas. Les appréciations des critiques ont elles aussi été mitigées, tantôt célébrant le brio technique et visuel du film, tantôt au contraire lui reprochant son «trop plein de rétro» et d'effets spéciaux. Ces diverses réactions s'expliquent aussi justement par le «trop plein» du film, dont l'intensité et la surabondance thématique, visuelle et musicale peuvent lasser, ou accabler certains spectateurs. Mais c'est dans cette surabondance, justement, que gisent la richesse et la virtuosité du film, qui est tout entier un hommage ardent et émerveillé au génie multiforme de Boris Vian.

C'est un film très riche, en effet, un film à multiples niveaux et foisonnant de références de toutes sortes (littéraires, cinématographiques, musicales), qui parfois recrée, parfois réinvente le conte originel en y interjetant ici et là des allusions à d'autres époques. Fidèle à l'esprit du livre, c'est aussi un film à la fois visuel et musical, où la poésie des images est de bout en bout Charrysoutenue et enrichie par la splendide bande sonore montée par Etienne Charry , où alternent swing ou be-bop endiablé, blues, jazz classique et moderne et parfois rock contemporain .

Gondry recrée les gags et inventions du roman avec une jubilation évidente, et à travers une cascade d'images cocasses, ingénieuses et « techno-rétro» : tels le fameux « pianocktail» de Colin (un piano qui fabrique des cocktails en musique) , ou son appartement magique, ici métamorphosé en un wagon de train à multiples pièces, étrangement suspendu au milieu de grands immeubles parisiens. Les jeux de mots et métaphores du roman sont souvent converties en métaphores visuelles :  la danse du «biglemoi» prend ainsi la forme bizarre mais fascinante d'une élongation des jambes des danseurs; et «le petit nuage» qui transporte au ciel les amoureux devient dans le film un cygne-nacelle de manège d'enfant, attaché a une grue à côté des Halles, et qui entraîne le spectateur dans un voyage aérien, rêveur et nostalgique, au-dessus d'un Paris à la fois ancien et moderne.

Le spectateur s'amuse donc beaucoup dans la première partie du film qui mène en crescendo, comme dans le livre, au mariage de Colin et de Chloé vers le milieu du récit; tout semble alors accélérer dans la frénésie et la folie douce, et exploser dans un escène délirante et époustouflante où des wagonnets sur rails grimpent et descendent à toute allure les escaliers de l'église, inversés comme dans les dessins de Escher, et qui se termine par la bénédiction peu orthodoxe (et anti-bourgeoise) du prêtre : «Vivez heureux, loin du travail et de la famille!».

Mais tout à coup, une ombre se glisse à l'apogée du bonheur : Chloé prend froid en sortant de l'église de son mariage, et le conte de fées va peu à peu changer de couleur, et le rêve tourner cauchemar à mesure que grandit le «nénuphar» qui lui mange les poumons. Le film de Gondry épouse exactement la double tonalité du livre, son passage de la gaîté à la tristesse, et de la vitalité de la jeunesse au délitement de tout dans la deuxième partie du récit. Colin, ruiné par son meilleur ami Chick et la maladie de Chloé, doit désormais gagner sa vie, et le monde du travail réapparaît alors sous la forme d'un univers tortionnaire et militarisé, une sorte d'enfer stigmatisé par des images terribles et absurdes, comme celle où des hommes nus sur des tas de terre couvent des glands de plomb pour faire éclore des fusils. Le film alors peu à peu s'assombrit, et passe au noir et blanc, tout en gardant une profonde poésie dans les images, tandis que l'appartement de Colin et Chloé lui aussi noircit, se dégrade et se rétrécit dans une progression qui mime le lent étouffement de Chloé par la maladie.

A la fin du film, le générique défile sur la musique de Mood Indigo, et sur le beau visage las et usé de Duke Ellington qui joue au piano en transparence. Et si le spectateur, ému et envoûté, tarde alors à quitter son siège, c'est parce que l'ineffable tendresse et mélancolie du blues de Ellington éclaire tout le film et devient «l'écume des jours » – «froth on a daydream» (9)- marquant ainsi une magnifique conclusion à cette histoire sur la légèreté et l'évanescence du bonheur, si vite gagné et perdu, et sur les ravages du temps qui passe. De cette histoire, Michel Gondry a aussi fait une fable très riche et profondément nostalgique sur une époque,un Paris et un auteur toujours chers à notre mémoire. Ne manquez pas de voir, et de revoir ce film: il vous enchantera les sens, le cœur et l'esprit.

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[1] Le film est sorti en France et en Belgique en avril 2013. Michel Gondry Michele - Eternal Sunshine est surtout connu pour son film de 2004, The Eternal Sunshine of the Spotless Mind, une comédie romantique américaine qui mêle polar et science-fiction.

Gondry a écrit le scenario de son film L'Ecume des Jours en collaboration avec son producteur, Luc Bossi.

Précédemment, le roman n'avait eu qu'une seule adaptation cinématographique en France en 1968, et une autre adaptation japonaise en 2001 sous le titre Chloé.

[2] Cette présence de la mort dans ce roman fantaisiste et burlesque qu'est Michele - J'ai crache surL'Ecume des Jours surprend moins quand on sait que le père de Boris Vian avait été assassiné chez lui en 1944, peu avant la rédaction du livre. Peut-être aussi Boris Vian, souvent malade depuis l'enfance, pressentait-il sa propre fragilité. Il est mort prématurément d'un arrêt cardiaque, en 1959, à l'âge de 39 ans, à la première présentation de l'adaptation filmée de J'Irai Cracher Sur Vos Tombes.

Les_liaisons_dangereuses_(1959_movie_poster)[3] On se rappelle en particulier dans
le film Les Liaisons Dangereuses
de Roger Vadim (1958) avec Gérard Philippe et Jeanne Moreau.

 

 

[4] Sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, Boris Vian a en effet publié en français des pastiches de romans policiers américains, à la James Cain, dont le plus célèbre, et celui qui lui a valu le plus d'ennuis légaux, est J'irai Cracher sur Vos tombes (1946)qu'il essaiera d'ailleurs de retraduire en anglais, à posteriori!

[5] Certaines chansons de Vian sont internationalement connues, telles Le Déserteur, chanson antimilitariste composée en 1954 à la fin de la guerre d'Indochine, et qui deviendra une sorte d'hymne pacifiste chantée plus tard en Amérique par Peter Paul and Mary, et Joan Baez.

 

Michele - hot club de france[6] Pour pratiquer le jazz, Boris Vian s'inscrit dès 1937 au Hot Club de France, présidé par Louis Armstrong  et Hugues Panassié. Plus tard, c'est au club St Germain qu'il fera connaissance de son idole, Duke Ellington

[7] La production critique et littéraire de Boris Vian est gargantuesque: sous son propre nom, Vian a écrit onze  romans,  dont les plus connus, à part L'Ecume des jours, sont L'Automne à Pékin, L'Arrache-coeur  et L'Herbe rouge Ce à quoi s'ajoutent quatrerecueils de poèmes,  des nouvelles, plusieurs pièces de théâtre, des critiques de jazz (entre autres dans les magazines Jazz-Hot  et Combat), et des scénarios pour le cinéma. Outre ses très nombreuses chansons – on en compte à ce point 535 mais l'inventaire n'est pas intégral – Boris Vian a aussi publié des romans sous de nombreux pseudonymes, notamment des «romans américains» (voir note 5)

La publication de l'œuvre intégrale de Boris Vian en 2010 dans la prestigieuse collection de La Pléiade, chez Gallimard marque son « adoubement» (dit l'Express) final en littérature.

[8] Et dans une version écourtée de 36 minutes.

[9] Froth on a Daydream est le titre de la traduction anglaise du livre par Stanley Chapman.

Interview courte (1:44 minutes) avec Boris Vian :

 

* Mme Druon a fait ses études universitaires d'anglais (spécialisation : Littérature & Culture Américaine, Licence) à l'Université d’Amiens,  et en Lettres modernes, (Licence, mention très bien), à l'Université d‘Aix-en-Provence. Elle a obtenu son Doctorat en Littérature française à l’University of California at Los Angeles (spécialisations: le Nouveau roman; Théorie et critique littéraire contemporaine; philosophies post-modernes).

Elle a publié des articles en français et en anglais dans de nombreuses revues littéraires universitaires et philosophiques (French Review,Stanford French ReviewL’Esprit Créateur, Problems in Contemporary Philosophy), ainsi que dans des ivres publiés aux États-Unis, en France et au Japon.

Michèle est actuellement chargée de la liaison avec les Écoles de l'Alliance Française à Pasadena, ainsi que du Groupe Cinéma (sorties et discussions mensuelles sur films français). Bien qu'officiellementà la retraite, elle est invitée à enseigner occasionnellement à la California State University.

 

 

Un linguiste distingué, Giuseppe Gaspare Mezzofanti.

 

MadeleineL'article qui suit est le premier dans notre nouvelle série d'articles sur des grands traducteurs de l'histoire : le cardinal Giuseppe Caspar Mezzofanti, Sir William Jones, C.K. Scott Moncrieff et Léon Dostert. Nous remercions infiniment Mme. Madeleine BOVA, notre collaboratrice et correspondante fidèle en Italie de sa précieuse et érudite contribution.

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Depuis l'Antiquité on cite des personnages capables de s'exprimer en plusieurs langues. Marco Polo, dans Le Million, dit que Bouddha en parlait plus de vingt. Pline l'Ancien relate que Mithridate, Roi du Pont-Euxin, avait une mémoire prodigieuse et s'exprimait en vingt langues. L'illustre rabbin Mezzofanti la-reine-cleopatre-Eliezer décrit un fait encore plus extraordinaire : Mardochée, un personnage du livre d'Esther dans la Bible,  connaissait plus de soixante-dix langues (Russell, p. 7) [1]. Plutarque écrit que la Reine Cléopâtre  s'entretenait avec les ambassadeurs sans interprètes. Zénobie, reine de Palmyre, parlait le syrien, le grec, le latin et l'égyptien. François-Joseph, Empereur d'Autriche-Hongrie (1830-1916), s'était attaché à apprendre toutes les langues de son vaste Empire, y compris l'italien naturellement. Le libraire et éditeur genevois Mendel Slatkine connaissait, dit-on, 42 langues et dialectes. Charles Berlitz, Mezzofanti Berlitzné dans une famille polyglotte, apprit l'anglais avec son père et l'allemand avec sa mère. À l'âge adulte et après des études supérieures à Yale, il prétendait parler 23 langues sont 12 couramment. Plus près de nous, Claude Hagège, professeur de linguistique au Collège de France, s'est familiarisé avec une cinquantaine de langues. Mythe ou réalité, il faut faire la part des choses. Mais aujourd'hui, à la Commission Meezzofanti IianisEuropéenne, un traducteur, Iianis Ikonomou, connaît 36 langues. Né à Héraklion (l'antique Candie), en Crête, il semble avaler les langues comme le Minotaure du labyrinthe de Cnossos dévorait les jeunes Athéniens que Thésée devait lui offrir en tribut tous les neuf ans…C'est moins cruel !

Dans la grande tradition bolognaise

Le touriste qui visite Bologne longera peut-être la rue Giuseppe Gaspare Mezzofanti,  mais bien peu savent aujourd'hui qui était ce personnage. Ma petite cousine calabraise qui a fait son droit à Bologne, cela s'impose [2], m'a avoué connaître cette rue, mais n'avoir jamais cherché à en savoir davantage.
Mezzofanti portraitGiuseppe Gaspare Mezzofanti, personnage aussi humble que surprenant, naît à Bologne en 1774 au sein d'une modeste famille. Son père est menuisier et lui-même est destiné à le devenir. À l'âge de trois ou quatre ans, il passe la plupart de son temps dans l'atelier de son père, mais le destin veut que la petite fenêtre auprès de laquelle il s'assoit donne sur une salle de classe où des élèves récitent des vers latins et grecs, que le petit Gaspare est en mesure de répéter sans aucune erreur. Une institutrice réussit non sans peine à convaincre son père de l'envoyer à l'école, ce qui semble inutile puisqu'il doit devenir menuisier…Il fréquente d'abord une petite école élémentaire où il montre tout de suite une brillante intelligence, puis il faut encore une fois persuader son père de lui faire poursuivre des études. Les moyens de la famille sont limités, il va donc fréquenter les "écoles pieuses" (Scuole Pie) qui sont gratuites, mais destinent leurs élèves au séminaire et au sacerdoce.
Très tôt, le petit Gaspare se distingue par son intelligence et, à l'âge de treize ans, il passe l'examen final de philosophie et théologie  que les autres élèves passent normalement à dix-huit ans. C'est durant ces années que de nombreux jésuites chassés du Portugal, d'Espagne, de France, d'Amérique latine et d'autres pays affluent à Bologne où ils sont accueillis comme prêtres enseignants. Avec une facilité surprenante, Gaspare apprend l'espagnol, le français, l'anglais et même une langue scandinave. Il poursuit ses études au séminaire puis à l'Université de Bologne. Il prend les ordres en 1797 et obtient cette même année la Chaire de Langues Orientales. (grec, hébreu, arabe).
L'Italie n'est pas encore unifiée (et ne le sera qu'en 1861) et le duché de Bologne fait alors partie des États Pontificaux, placé sous la protection de l'Empereur du Saint-Empire romain germanique, François II. Bonaparte, au cours  de ses campagnes d'Italie fonde la République Cisalpine et le Pape doit céder Bologne et Ferrare à la France. Bientôt l'Abbé Mezzofanti est appelé à jurer fidélité au gouverneur français, mais il refuse, son seul chef Mezzofanti - Piespirituel étant le Pape (Pie VI), ce qui lui vaut une destitution de sa chaire de professeur en 1799. Il devient alors précepteur privé et "Confesseur des étrangers". Durant ces années de guerres (1796 -1797 – 1799), les hôpitaux de Bologne accueillaient des soldats blessés de l'Empire austro-hongrois et le bon abbé confessait les croyants ou réconfortait simplement les blessés dans leurs propres langues : magyar, roumain, polonais, tchèque, illyrien, croate… qu'il avait apprises avec les officiers de leurs régiments. "Je remplissais constamment ma tête de nouveaux mots" disait-il et il ne dormait que trois heures par nuit. Le 29 janvier 1803, il est nommé assistant bibliothécaire de l'Institut de Bologne où il commence à rédiger un catalogue raisonné de grec et de langues orientales qui était demeuré très lacuneux jusqu'alors. À la fin de cette même année, il est réintégré dans sa Chaire de langues orientales à l'Université. Un nouveau conflit entre Napoléon et le Pape Benoît XIV fait en sorte qu'un décret supprime purement et simplement ladite chaire à l'Université de Bologne. L'Abbé Mezzofanti reçoit une petite pension et réintègre la bibliothèque de l'Institut. Il reprend définitivement sa chaire le 28 avril 1814, après la chute de Napoléon.
Le retour de la paix ramène le flux des voyageurs et la renommée de l'Abbé devient si grande que de nombreux linguistes accourent de toute l'Europe pour le rencontrer et souvent pour vérifier ses capacités. Il réussit toujours à en recueillir non seulement approbation, mais aussi félicitations. En 1817, Harford déclare qu'il parle anglais à la manière d'Addison, Stuart Rose le compare à Pic de la Mirandole et, en 1819, Lady Morgan déclare qu'il maîtrise quarante langues. Tout ceci en n'ayant quitté Bologne qu'à deux Mezzofanti -livourneoccasions : une fois, pour se rendre à Parme en 1806 et y prendre une précieuse anthologie persane, et une autre fois à Livourne [3] où il a l'occasion d'aller à la synagogue et d'écouter des chants hébraïques. Il tente aussi de communiquer avec des marins grecs qui parlent le romaïque ou grec moderne.

Trois grandes rencontres

Parmi les très nombreuses personnalités que Mezzofanti a rencontrées, trois sont restées célèbres.

Le duel verbal avec Lord Byron

Mezzofanti - ByronAu début de l'année 1817, le poète anglais Lord Byron, banni d'Angleterre [4], après avoir vagabondé à travers l'Europe, rend visite à l'Abbé Mezzofanti et le citera parmi « Les grands noms d'Italie » dans la dédicace du quatrième chant de Childe Harold, (02/01/1818). Il le provoque en duel verbal d'imprécations et d'expressions argotiques dans toutes les langues qu'il connaissait. Ce sont celles des postillons, tartares, mariniers, marins, pilotes, gondoliers, muletiers, chameliers, cochers et autres maîtres de poste…Quand Lord Byron eut terminé, l'abbé lui demanda : « …and is that alĺ? » Le noble poète répondit qu'il ne pouvait aller plus loin à moins d'inventer d'autres mots pour l'occasion. « Pardonnez-moi, My Lord » reprit l'abbé et il continua à lui décliner un grand nombre de termes argotiques très recherchés jusqu'alors inconnus de son visiteur. Byron en conclut qu'il aurait dû exister au temps de la Tour de Babel, comme interprète universel.

 

La visite de l'Empereur François 1er d'Autriche [5]

Mezzofanti - lempereurCette visite contribua à établir encore davantage la réputation de l'abbé Mezzofanti. Ayant fixé une audience à l'abbé, l'Empereur François avait pris la précaution de s'assurer de la présence d'un certain nombre de personnages de sa suite, soigneusement sélectionnés comme représentants des principales langues de l'Empire austro-hongrois. L'un après l'autre, un germanophone, un magyar, un bohème, un illyrien, un polonais, un valache, un moldave s'adressèrent au professeur étonné et confus devant sa Majesté… Il répondit à chacun d'eux avec une facilité et un à-propos qui lui valurent non seulement l'admiration mais encore les applaudissements de l'auditoire.

Mezzofanti - IppolitoLa collaboration avec un étudiant éminent : Ippolito Rosellini
Un étudiant exceptionnel du professeur Mezzofanti fut le disciple et successeur de l'égyptologue Jean-François Champollion [6]. Avant de remplir sa Mezzofanti_champollion-figeac_maturecharge de professeur de langues orientales à l'Université de Pise, le jeune Rossellini vint se perfectionner en hébreu à Bologne où Il publia une étude sur les « points-voyelles » de la langue hébraïque qui doit beaucoup à l'aimable critique et aux conseils de son professeur.

Les honneurs suprêmes

Mezzofanti Gregory_XVIEn octobre 1831, libéré de ses charges familiales, il accepte finalement l'invitation du Pape Grégoire XVI de se rendre à Rome. D'abord nommé chanoine de Sainte-Marie Majeure, il reçoit la pourpre cardinalice en 1838 et la direction de la bibliothèque du Vatican. Mais, il ne renonce jamais à rencontrer les linguistes qui viennent converser  avec lui ; il les reçoit dans la bibliothèque où il ne cesse de travailler aux catalogues. Il est également nommé Recteur de la  Propaganda Fides, collège qui, en 1837, comptait des étudiants de 41 nationalités et avec lesquels il s'entretient quotidiennement. Pressé de dire combien de langues il parlait, il avoue au Dr. Cox qu'il connaît 45 langues, plus le dialecte bolognais. « Je ne peux l'expliquer naturellement. Dieu m'a donné ce pouvoir particulier, mais si vous voulez savoir comment j'ai entretenu ces langues, je peux seulement vous dire que lorsque j'entends un mot et en comprends le sens, je ne l'oublie jamais. »
Un philologue allemand (Bunsen)  lui a reproché d'être un simple linguiste et non pas un philologue et de n'avoir laissé aucune méthode d'étude. Pourtant, les dictionnaires, vocabulaires, grammaires et anthologies étaient constamment ses outils d'étude.
Son « don naturel » a été cultivé grâce à son processus mental de perception, d'analyse, de jugement, d'oreille délicate et d'organe phonateur. Il savait très bien l'hébreu, l'arabe, l'arménien, le persan, le turc, l'albanais le maltais, le grec, le romaïque (grec moderne), le latin, l'italien, l'espagnol, le portugais, le français, le suédois, le danois, le néerlandais, l'anglais, le tchèque, le magyar, le russe et le chinois.
D'autres encore, mais moins bien.
Ses connaissances et son habileté demeurent au-dessus de tout soupçon.

Mezzofanti - book cover[1] Russell, C.W. The Life of Cardinal Mezzofanti. London, Longman, Brown and Co. , 1858.


[2] L'université de Bologne, qui rivalise avec la Sorbonne pour le titre de plus ancienne université d'Europe, l'est certainement pour son école de droit. Dès 1088, une florissante faculté recevait des étudiants de l'Europe Mezzofanti - francescoentière. Francesco Accursio (que les Français appellent Accurse), grand glossateur et l'un des rénovateurs du droit romain, en fut l'un des illustres maîtres.

[3] Livourne n'est pas seulement célèbre pour sa morue à la livournaise et son pain d'épices, sa race de poules leghorn et les chapeaux de paille de Signa (le chapeau de paille d'Italie) qui étaient convoyés par le fleuve Arno, alors encore navigable, jusqu'au port de Livourne et exportés dans tout le Mezzofanti-Modigliani-1905monde anglo-saxon sous le nom de Leghorns, c'est aussi la ville de naissance d' Amedeo Modigliani, et c'est encore la seule ville d'Italie où il n'y eut jamais de ghetto [voir ce mot à 3 bis]. Les Médicis, seigneurs de Toscane, banquiers, mécènes et gens d'affaires avaient bien compris que s'ils laissaient les juifs libres d'exercer leurs professions, ces derniers contribueraient à enrichir la ville. Livourne (Livorno en italien), était  appelée " Ligorno" en dialecte tosco-ligure, ce qui explique l'étymologie du toponyme anglais Leghorn.
[3 bis] le ghetto. Tout le monde connaît ce mot, mais peut-être pas son origine. Dans son livre "L'hébraïsme expliqué à mes enfants", Elena Loewenthal écrit (p. 22 ) : ghetto, mot important qui provient de Venise où, en 1516, il fut imposé aux juifs de résider uniquement dans la zone du getto, là où autrefois se trouvait une fonderie". Le getto était le jet de métal en fusion qui jaillissait de la fonderie. En italien, le "g" de getto se prononce comme le "j" de "Jane", mais les nombreux juifs venus d'Allemagne ont gutturalisé le"g" en /g/ comme gehen, son que l'on écrit "gh" en italien devant e ou i, d'où l'orthographe ghetto.

[4] Le noble poète banni d'Angleterre à cause de sa vie "scandaleuse", fit un long voyage à travers l'Europe. Après avoir passé quelques années en Italie, il s'enflamma pour la cause  grecque et mourut à Missolonghi, en 1804. (cf. Histoire de la littérature anglaise, de David Daiches et Vies secrètes des grands écrivains, de Robert Schnakenberg).

[5] François 1er d'Autriche-Hongrie est l'ex-empereur François II du Saint-Empire Romain, aboli par Bonaparte en 1804.

Mezzofanti - rosetta-stone-8[6] Le grand égyptologue français qui. en 1822, déchiffra les hiéroglyphes grâce à la "pierre de Rosette". Il avait appris l'arabe, l'hébreu et le copte « l'idiome de transition qui s'est parlé en Égypte depuis l'introduction du christianisme ». C'était le lien caché avec les hiéroglyphes. Il mourut d'épuisement, à Paris, en 1832. Quelques années auparavant, en 1828-1829, il avait encore fait une expédition avec son fidèle collaborateur Ippolito Rossellini, lui-même élève de l'abbé Mezzofanti.

Madeleine BOVA

Lecture supplémentaire:

Mezzofanti - BabelBabel No More: The Search for the World's Most Extraordinary Language Learners
Michael Erard
Free Press, January 2012

 

A la une : Jour du Souvenir –

11 h, le 11e jour du 11e mois

“The blood-swept lands and seas of red, where angels fear to tread.”
(testament d’un soldat britannique inconnu)


A l'occasion du centenaire de la première Guerre Mondiale, nous adressons nos lecteurs à l'article publié sur ce blog le 10 novembre 2012

et à l'article Le coquelicot, Ypres et l'Yser publié sur ce blog le 2 decembre 2012.

Poppies

Sea of poppies commerating WW1 – 2014
(1 : 30 minutes)

 


Lecture supplémentaire
:

WWI centenary: The 100 year old trenches of Flanders Fields, in pictures
The Telegraph, 11 November, 2014

The Great War, 1914-1918

The War to End All Wars, BBC News

Armistice Day – Remembrance Sunday

1914, le début de la Grande Guerre et la fin d'un monde

La Canada dans la première Guerre mondiale

Guilaume Apoliinaire, le « flaneur des deux rives »


Prochainement sur ce blog:

Wilfred Owen – poète anglais de la première Guerre Mondiale

Albert-Paul Granier, poète-soldat inconnu

Contre la pensée unique – analyse de livre


Éditions Odile Jacob, 2012
.

Recension d'un livre, rédigée par Grant Hamilton.

 

CollegeTitulaire de la chaire de théorie linguistique au Collège de France depuis 1982, Monsieur Claude Hagège est actuellement professeur honoraire. Distingué polyglotte, il possède des connaissances éparses d'une cinquantaine de langues, parmi lesquelles l'italien, l'anglais, l'arabe, le mandarin, l'hébreu, le russe, le guarani, le hongrois, le navajo, le pendjabi, le persan, le malais, l'hindi, le malgache, le peul, le quechua, le tamoul, le turc et le japonais.

Il est notamment Chevalier de l'ordre national des Arts et des Lettres  Chevalier (1995) et Officier d'Académie (1995). Il a reçu le prix Volney en 1981 et le Prix de l'Académie française en 1986 pour L'homme de paroles. Claude Hagège a publié 16 livres, dont le dernier s'intitule Contre la pensée unique.

Homme de conviction attaché à la culture française, Claude Hagège pourfend l'anglais, comme vecteur de la pensée unique. Dans son dernier ouvrage, il précise cependant que l'anglais est aussi le support d'« esprits libres », d'une « pensée libertaire » […] et qu'il défend la liberté, contre la fausse liberté qui s'appelle le néolibéralisme. [1]

 


GrantTraducteur agréé diplômé de l'Université Laval, Grant Hamilton est le fondateur propriétaire d'Anglocom, cabinet de Québec spécialisé en communication d'entreprise en anglais et en français. M. Hamilton collabore régulièrement aux activités de formation de l'Ordre des traducteurs, terminologies et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) et de l'American Translators Association (ATA) et il enseigne l'adaptation publicitaire du français en anglais dans le cadre du certificat de traduction de la New York University.  En 2009, l'ATA lui a décerné le prix Alicia-Gordon pour la créativité en traduction.



TrucsM. Hamillton est l'auteur de diverses publications. Lancé en 2011, son livre Les trucs d'anglais qu'on a oublié de vous enseigner est un recueil de billets sur la langue anglaise inspirés en grande  partie des questions que ses clients francophones lui ont posées au fil des ans. Avec son complice langagier François Lavallée, il a François_Lavalléepublié en 2012, chez Linguatech éditeur, un recueil de gazouillis sur la traduction intitulé Tweets et gazouillis pour des traductions qui chantent. Nombre de ses articles sont également parus dans The ATA Chronicle et dans la revue Circuit de l'OTTIAQ, dont Translating for Quebec : 8 Essential Rules to Follow, Creative Thinking: Doing What a Machine Cannot  et  Translation in Canada.


Grant Hamilton joue un rôle prépondérant dans le milieu de la traduction et au sein de sa collectivité. Il siège au conseil d'administration de l'OTTIAQ, il a été vice-président de la division Entreprises de traduction de l'ATA de 2009 à 2012 et il préside la division du Québec du programme Le Prix du Duc d'Édimbourg, qui souligne les efforts et l'engagement des jeunes de 14 à 24 ans. En août 2014, M. Hamilton organisa le séminaire On traduit dans les Laurentides, cinquième d'une série de rencontres de formation pour traducteurs œuvrant dans la combinaison de langues anglais-français.

On traduiit

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Contre la pensée unique, par Claude Hagège

Éditions Odile Jacob, 2012.

Ce livre est un plaidoyer contre la pensée unique.
Ce livre est un appel à la résistance.
Quand l'essentiel n'est plus distingué de l'accessoire, quand les projets intellectuels de haute volée se heurtent à la puissante inertie de la médiocrité ambiante et des petits desseins, quand l'uniformisation s'installe dans les goûts, dans les idées, dans la vie quotidienne, dans la conception même de l'existence, alors la pensée unique domine.

La langue anglaise sert aujourd'hui de support à cette pensée unique, mais le français est bien vivant. Et nombreux sont ceux, à travers le monde, qui en mesurent l'apport au combat de l'homme pour la liberté de l'esprit.

C'est l'objet de ce livre que de proposer des pistes pour déployer encore plus largement de nouvelles formes d'inventivité et de créativité.

Critique par M. Grant Hamilton :

Petit plaidoyer contre l'hégémonie de l'anglais comme langue véhiculaire, Contre la pensée unique regorge de faits linguistiques fascinants. M. Hagège nous offre un cours en accéléré sur l'histoire de la langue anglaise, sa domination par le français à l'époque anglo-normande, sa montée inexorable parallèlement à celle des États-Unis, son impérialisme culturel et scientifique d'après-guerre, ses difficultés intrinsèques qui en font une langue frustrante à acquérir, sa singularité stylistique par rapport au français, et même le lent déclin qu'elle semble entamer. Mais la prémisse même du livre selon laquelle l'envahissement de l'espace linguistique mondial par l'anglais procède d'une démarche stratégique et concertée des pays anglophones, et surtout des États-Unis, témoigne, à mon avis, d'une méprise culturelle. L'auteur accorde aux anglophones les instincts et réflexes linguistiques qu'on observe plutôt chez les francophones.

Quelle méprise? Celle d'imaginer que, pour les anglophones, la langue puisse être objet de contemplation.

Voici d'ailleurs ce que j'ai écrit à ce propos dans un rapport remis récemment à un client qui cherchait conseil concernant une signature publicitaire. Le client voulait conserver la signature française, du moins partiellement, même en s'adressant à un public anglophone :

De manière générale, les anglophones habitent un univers exempt de toute forme de sensibilité linguistique. La question linguistique ne s'y pose pas, car tout le monde parle anglais ou s'efforce de le faire. La langue n'est donc nullement objet de contemplation et tout s'interprète à travers le seul prisme de la langue anglaise. Devant une signature laissée en français, on réagira donc de l'une des deux manières suivantes : on tentera de reconnaître les mots anglais dans la signature et on les interprétera dans ce sens ou on conclura que le message n'est pas en anglais et ne s'adresse donc pas à soi, voire qu'il est sans importance.

Quand on côtoie au quotidien une seule langue, la notion même de langue a tendance à s'effacer. On tient pour acquis que tout le monde parle sa langue et on ne réfléchit ni à son enseignement, ni à sa protection, ni même à sa domination sur les autres langues. C'est tout simplement un instrument qu'on a toujours utilisé et que tout le monde utilise, comme ses oreilles ou son nez.

Quand M. Hagège prétend que « les dirigeants américains accordent une (si grande) importance à (l'enseignement de l'anglais car) ils considèrent que le style de vie ainsi que les valeurs dont le vecteur est l'anglais, lesquels sont ceux des États-Unis, se répandront dans le monde à raison de la diffusion de l'anglais lui-même », il se trompe. Bien sûr, les dirigeants américains cherchent à faire rayonner l'American Way of Life et les valeurs démocratiques qui s'y rattachent, car il s'agit là d'un des mythes fondateurs du pays. Mais pour eux, la question de la langue ne se pose pas. Ils oublient tout simplement l'existence d'autres langues, ce qui a ironiquement pour résultat d'affaiblir leur démarche de rayonnement.

D'ailleurs, il y a lieu de se demander si les dirigeants américains accordent véritablement de l'importance à la diffusion de l'anglais. En effet, malgré l'évident avantage que confère aux États-Unis, et à toute l'anglophonie, l'utilisation de l'anglais comme langue du commerce mondial, et malgré son incroyable force d'attraction sur les peuples du monde, il n'existe aucune organisation à vrai dire, aucune structure, aucune stratégie vouée à l'enseignement et au rayonnement de cette langue, à l'image de l'Alliance française, du Gœthe-Institut, voire même de l'Institut Confucius lancé en 2004 par la Chine.

L'auteur s'empresse toutefois de nous signaler que sept États américains ont déclaré l'anglais seule langue officielle en 1986. N'est-ce pas là la preuve, semble-t-il arguer, d'une démarche concertée de promotion de la langue? Encore là, je répondrais que non, car j'y vois plutôt un geste de repli et de refus de l'autre; l'anglais n'a irréfutablement pas besoin de mesures protectionnistes en sol américain et il ne peut donc s'agir d'un geste positif et proactif.

Si l'anglais domine si totalement aujourd'hui, c'est grâce à l'appel économique des États-Unis et, dans une moindre mesure, des pays du Commonwealth. On gravite volontiers vers la richesse. M. Hagège l'avoue lui-même dans son chapitre sur les signes d'une décrue de l'anglais, où il note l'attrait du chinois et du japonais pour les Vietnamiens depuis l'arrivée dans leur pays de gros investisseurs parlant ces langues. Et la question mérite qu'on la pose : si l'anglais amorce un déclin, pourquoi s'affoler?

Cet ouvrage présente par ailleurs un irritant majeur : il semble empreint d'un antiaméricanisme primaire. C'est avec délectation que M. Hagège cite la déclaration de P. Beaudry (2007, p. 56) selon laquelle « L'Amérique s'est construite en partie sur le génocide des Indiens ». Il parle ainsi d'assimilation ethnocidaire, de détournements d'enfants, de maladies destructrices, de migrations pour échapper aux Blancs et de la cruelle et effroyable école unilingue anglaise, concluant que « (l)a domination de l'anglais, qui en est la face visible, n'est pas aisément dissociable d'une vocation d'affrontement ». Il arrive même à dresser certains parallèles entre ce génocide et celui des Juifs par l'Allemagne nazie tout en se défendant de vouloir les confronter exactement. Ce faisant, il soulève tout de même un doute dans l'esprit du lecteur.

Même la CIA y passe. À quoi bon raconter dans un ouvrage sur la langue les manigances de la CIA pour renverser le gouvernement démocratiquement élu du Chili? Et pourquoi ensuite faire des rapprochements entre ce coup d'État, survenu le 11 septembre 1973, et l'attentat contre le World Trade Center de New York, survenu le 11 septembre 2001, laissant ainsi entendre, sans le dire ouvertement, que ce dernier n'était qu'une espèce de retour du balancier?

Et que dire de sa jérémiade contre le logiciel PowerPoint, dans lequel il semble voir une sorte de complot américain d'amollissement des esprits dans un but ultime de domination mondiale? Ou sa hargne contre le Summer Institute of Linguistics, association de missionnaires protestants linguistes qui traduisent la Bible « dans les langues tribales et régionales » (et non le contraire!)? J'en suis resté stupéfait.

Claude Hagège aime manifestement le français. Il s'inquiète du laisser-aller linguistique qui caractérise la France actuelle et lance un appel à l'action que j'approuve entièrement comme Québécois sensibilisé à la fragilité du français face à l'anglais. Mais il est futile de prêter des intentions malveillantes aux anglophones; il faut plutôt lancer un appel à la fierté nationale et au potentiel économique du français comme outil de développement.

Je me permets aussi de mentionner un autre (tout petit) irritant : malgré son amour évident du français, M. Hagège ne semble pas avoir compris qu'il est tout à fait permis dans cette langue de faire des phrases de moins de 25 mots. Ses longs passages aux multiples incises finissent par lasser.

Celui qui s'aventure à lire cet ouvrage apprendra beaucoup, non seulement sur l'anglais, mais aussi sur le français et sur d'autres langues. Mais il devra s'armer d'un sens critique aigu.

Grant Hamilton

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[1] Les Matins de France Culture (29:21 minutes)
Marc Voinchet, 15/1/2012

 

Lecture supplémentaire :

Q and A : The Death of Languages