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Charles Kenneth Scott Moncrieff – linguiste du mois de février 2020


INTERVIEW IMAGINAIRE EXCLUSIVE

Jean Findlay (Moncrieff) Charles_Kenneth_Scott-Moncrieff
L'intervieweuse :
Jean Findlay
L'interviewé :
Charles Kenneth Scott Moncrieff
(1889-1930)

Jean Findlay est née à Édimbourg. Elle a étudié le droit et le français à l'Université d'Edimbourg et le théâtre à Cracovie, en Pologne sous la direction de Tadeusz Kantor. Elle a cofondé une compagnie de théâtre primée, écrit et produit des pièces de théâtre qui ont été jouées à Londres, Berlin, Bonn, Rotterdam, Dublin, Glasgow et au Centre Pompidou à Paris. Durant ses années de vie à Londres, elle a rédigé des critiques littéraires et de théâtre pour The Scotsman et été journaliste pour The Independent, Time Out et The Guardian. Jean vit aujourd'hui à Édimbourg avec son mari et leurs trois enfants. Elle a fondé et dirigé la maison d'édition Scotland Street Press (scotlandstreetpress.com). Elle est l'arrière-petite-nièce de C. K. Scott Moncrieff.

Charles Kenneth Scott Moncrieff (1889-1930) est connu pour être « le traducteur de Proust ». Le prix britannique de traduction à partir du français s'appelle, à juste titre, le Prix Scott Moncrieff [1]. Jean Findlay, a rédigé sa biographie, Chasing Lost Time, dans laquelle elle fait apparaître l'émergence progressive du traducteur en remontant à sa petite enfance, mais brosse aussi un chaleureux portrait de l'homme dans sa totalité : le soldat qui continue de croire à la noblesse de la guerre malgré le spectacle et la souffrance des effets d'un séjour prolongé dans les tranchées, l'homosexuel actif, à une époque où les « actes contraires aux bonnes mœurs » étaient poursuivis pénalement, le fervent converti au catholicisme, l'homme qui était au cœur de la vie littéraire du Londres des années 1920 et l'espion envoyé dans l'Italie de Mussolini. Jean Findlay a bien voulu rédiger à notre intention l'interview imaginaire qui suit.

Nadine Australia croppedNadine Gassie, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Ces deux traductrices littéraires très douées ont traduit, entre autres,  un grand nombre des livres de Stephen King, le mythe vivant de la littérature américaine.  Elles passent pour être  « sa nouvelle voix française ». Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

ORIGINAL ENGLISH TEXT

——————————

J. F. : Bonjour… ou bonsoir… selon que tu te trouves dans le même fuseau horaire ou pas…

C. K. S. M. : Je peux me trouver dans n'importe quel fuseau horaire, à ta guise. Bonjour à toi aussi.

J. F.: J'espère que cette intrusion dans ton repos céleste ne te dérange pas, mais nous autres ici-bas avons besoin de quelques renseignements, et d'un peu de bonne vieille sagesse d'antan.

C. K. S. M. : Sache que j'ai appris la sagesse d'antan aussi facilement que tu le peux. J'ai mémorisé l'Ode au matin de la Nativité de Milton à l'âge de cinq ans, étudié le grec et le latin à sept ans, décroché une bourse d'études pour la Winchester School à 13 ans pour ma traduction d'Ovide. Tout cela grâce à mon travail acharné et au dévouement de ma mère.

J. F. : Ta mère était une femme très attentionnée. Elle t'a lu les classiques tout au long de ton enfance.

C. K. S. M. : Oui, j'ai très tôt été familier de Ruskin et de ses idées, ce qui m'a aidé à comprendre Proust plus tard.

J. F. : Nous allons y venir, mais parlons d'abord de ta mère. Elle-même était écrivaine, n'est-ce pas ?

C. K. S. M. : Oui, elle rédigeait régulièrement des chroniques pour les journaux du dimanche et publiait des nouvelles dans le Blackwood's Magazine. Elle a ainsi gagné assez d'argent pour payer les études universitaires de sa sœur cadette.

J. F. : Et ton père était avocat.

C. K. S. M. : Juge aux affaires criminelles. Ou sheriff comme on les appelle toujours en Écosse.

J. F. : Et l'on attendait de toi que tu suives les traces de ton père ?

C. K. S. M. : J'ai en effet étudié le droit à l'Université d'Édimbourg, mais ensuite, ayant remporté une bourse d'études pour un diplôme d'anglais, je me suis spécialisé en langue anglo-saxonne. Tout cela m'a aidé à traduire Beowulf, Wisdsith, Finnsburgh, Waldere, Deor [2], publié en 1921.

J. F. : À cette époque, tu avais traversé l'épreuve de la Première Guerre mondiale.

C. K. S. M. : Oui, la traduction de Beowulf [3] fut une sorte de catharsis du guerrier. Tout comme mes poèmes dans The New Witness, mes articles et mon feuilleton de guerre humoristique par lesquels je tentais de voir le côté plus léger des choses. Cette guerre fut un enfer, bien sûr, mais j'ai toujours essayé de plutôt voir la poésie, la camaraderie, l'humour. Mes lettres à ma mère ne décrivaient pas l'horreur, c'était impossible, elles racontaient plutôt les animaux trouvés, les Français rencontrés, les bons moments passés avec mes compagnons d'armes.

J. F. : Tu as lié de solides amitiés pendant la guerre et tu es tombé amoureux.

C. K. S. M.: Ah, oui, c'est vrai que je suis célèbre pour ça ! C'est beau d'être célèbre pour ça : tomber amoureux. J'en suis fier. Le 11 Owennovembre 2019, BBC World a consacré toute une émission à mon amour mémorable, quoique tendre et subtil, pour Wilfred Owen [4], et qui cent ans plus tard recèle encore une part de mystère. J'avais rencontré Wilfred à l'occasion du mariage de Robert Graves [5] en janvier 1918. C'était un poète inconnu, timide et taciturne, dont Robert Graves les cheveux blanchissaient déjà au début de la vingtaine. On ne devrait pas envoyer de poètes à la guerre… Deux ans plus tôt, j'avais aidé Robert Graves à obtenir une affectation en Angleterre. J'ai essayé de faire la même chose pour Owen, mais on manquait d'hommes au cours de ce dernier été de la guerre. Nos rangs avaient été décimés. Lui et moi nous rencontrions souvent pour discuter de poésie. Je traduisais La Chanson de Roland à l'époque et vantais la façon dont la poésie française joue de l'assonance et de la consonance, ce que Wilfred expérimentait en anglais. C'était un été chaud et pénible, Londres était remplie de soldats et je me souviens l'avoir retrouvé pour une courte permission à sa descente du train et avoir essayé de lui trouver une chambre où dormir à Londres puis, m'apercevant qu'il avait oublié son portefeuille sur mon bureau, avoir fait l'aller-retour cinq fois ce soir-là d'Eaton Square à Cadogan Square avec ma jambe (dont j'avais perdu un bon morceau) dans une attelle-étrier. J'en ai tiré un sonnet :

Last night into the night I saw thee go,

             And turned away; and heavy of heart I clambered

Up the steep causeway: weary, late and slow

            By my lone bed arrived. But, I enchambered,

Out cried the sullen alert artillery:

            Shrilled watchmen: woke the slumbering streets in riot.

And, was I sad for my night’s swallowing thee,

            Then I was glad because thy night was quiet.


J. F.: Quelle cruelle ironie. Tu l'as aidé à publier ses premiers poèmes, mais tu n'as pas pu retirer son nom de la liste du War Office et on l'a envoyé au front se faire tuer. Anéanti par sa mort, tu as écrit un autre sonnet pour Owen que tu as inclus dans ta dédicace de La Chanson de Roland:

When in the centuries of time to come,

Men shall be happy and rehearse thy fame,

Shall I be spoken of then, or they grow dumb,

Recall these numbers and forget this name?

Part of thy praise, shall my dull verses live

In thee, themselves–as life without thee–vain?

So should I halt, oblivion’s fugitive,

Turn, stand, smile know myself a man again.

I care not: not the glorious boasts of men

Could wake my pride, were I in Heaven with thee;

Nor any breath of envy touch me, when,

Swept from the embrace of mortal memory

Beyond the stars’ light, in the eternal day,

Our contented ghosts stay together.


Mais soyons justes, ce n'est pas seulement cela qui t'a valu ta notoriété. Tu t'es ensuite consacré à la traduction de Proust.

C. K. S. M. : Et de Stendhal, Pirandello, Héloïse et Abélard, et bien d'autres. Mais Proust, vois-tu, m'aurait compris. À bien des égards, nous avions beaucoup en commun : même prédilection secrète pour les hommes, même obsession de la généalogie, notre lien par Ruskin, mon temps passé en France à apprendre à aimer ses cathédrales et ses villages, sa langue et sa religion. Je me suis converti au catholicisme et Proust regorge de références catholiques. Je regrette de ne l'avoir pas rencontré, encore que la lecture de l'œuvre d'un auteur nous permette parfois d'en savoir bien plus qu'une simple rencontre.

Stendhal (Moncrieff) Heloise (Moncrieff) Apelard (Moncrieff)
Stendhal
(Marie-Henri Beyle)
Héloise Pierre Abélard
(ou Abailard ou Abeilard)

 

Note du blog :

Stendhal [1783-1842] : écrivain français, considéré comme l'un des maîtres du réalisme psychologique.
Abélard [1079 – 1142] : philosophe scolastique français, théologien et logicien prééminent, célèbre pour sa liaison avec Héloïse.
Héloise [1090-1164] : religieuse française, écrivaine, universitaire et abbesse, elle tient une place importante dans l'histoire littéraire française et dans le développement de la représentation féministe.

J. F. : On dit qu'un biographe est celui qui en sait le plus, et qu'un biographe littéraire sait pratiquement tout. Mais la traduction de Proust reste ta grande œuvre.

C. K. S. M.: Je ne l'ai jamais achevée : c'est elle qui m'a achevé. Bien que tout ait commencé plutôt aimablement. Proust était l'esprit parfait à fréquenter. Sa Recherche réunit prose, poésie et métaphysique en un tout harmonieux, traversé de strates de sous-texte, satire et allusions. Sa lecture ralentissait le temps, et sa traduction le ralentissait plus encore, et comme j'avais besoin de me guérir après la guerre, il me fallait des esprits et des cœurs bienveillants. Noël Coward m'a présenté à Eva Cooper [6] et elle est la première à qui j'ai lu mon Proust à voix haute, chez elle à la campagne à Hambleton Hall. Plus tard, j'ai rencontré d'autres esprits bienveillants sur qui le tester.

J. F. : Tu l'as testé sur à peu près toutes tes connaissances.

C. K. S. M. : Oui, et mon déménagement en Italie fut fort bienvenu, il y avait là tant d'écrivains anglais et américains en exil. La vie y était moins chère, le climat plus ensoleillé et les églises, les peintures et l'architecture une vraie nourriture pour l'âme. J'adorais aussi les bains de mer, depuis mon enfance en Écosse, mais après ma blessure de guerre et avec ma fièvre des tranchées chronique, il me fallait des eaux plus tièdes. J'ai séjourné à Florence, Pise et enfin Rome, dans de belles chambres de location où je pouvais me concentrer sur ma traduction.

J. F. : Mais tu as exercé une autre activité en Italie. Tu as continué à travailler pour le gouvernement britannique, auprès du British Passport Office à Rome, mais c'était une couverture pour des activités d'espionnage.

C. K. S. M. : Nous surveillions la montée du fascisme. Je me souviens avoir observé dès mon premier jour en Italie que le pays était dirigé par des « adolescents sous cocaïne ». C'était dangereux, pas comme la guerre, bien entendu, mais il fallait faire attention. Louis Christie, qui était alors Messager du Roi George V, a été roué de coups en pleine rue par les fascistes, sans avertissement, et il a dû quitter Rome définitivement. Pour moi, être journaliste-traducteur était la couverture parfaite. Je descendais jusqu'à la jetée de Livourne et bavardais avec les marins, et c'est ainsi que j'ai découvert que la cargaison qu'ils embarquaient sur des bateaux à destination du Yémen était des munitions destinées à un soulèvement contre le protectorat britannique là-bas, et que parmi l'équipage se trouvaient des ingénieurs en communication et des experts en explosifs. J'ai aussi découvert des mobilisations de l'armée et des exercices militaires en cours près de Gênes. 

J. F. : Donc Proust n'a pas entièrement accaparé ta vie.

C. K. S. M. : Non, mais j'ai développé une façon de voir par ses yeux, une façon de voir non seulement la beauté en toute chose, mais aussi l'humour et la satire. C'est aussi Proust qui m'a financé. J'ai signé des contrats simultanément à Londres et à New York. Les Américains payaient mieux et ne se formalisaient pas du contenu. À Londres, Chatto & Windus n'ont pu imprimer Sodome et Gomorrhe − bien que je l'eusse traduit par Cities of the Plain − en raison des lois sur l'obscénité. Albert Boni [7] à New York n'a pas hésité et c'est pourquoi le texte a d'abord été publié aux États-Unis.J'ai également traduit et tenté de promouvoir Pirandello dans le monde anglophone. PirandelloJ'ai vu ses pièces et je l'ai rencontré à plusieurs reprises. C'était un distrait, une fois il est arrivé pour dîner avec vingt-sept heures de retard. J'avais sa bénédiction concernant mes traductions. J'ai rappelé à Chatto & Windus que mon instinct était bon (je leur avais précédemment conseillé d'acheter les droits des pièces de Noël Coward et ils m'avaient ignoré). Le prix Nobel de littérature qui a couronné plus tard Pirandello m'a donné raison.

J. F. : Il existe une nouvelle traduction de Proust : elle a pris sept ans à sept traducteurs. Que penses-tu de cela ?

C. K. S. M. : Cela fait quarante-neuf ans pour un seul homme, plus que la durée de ma propre vie : extraordinaire! Proust mérite une retraduction pour chaque époque et pour que les traducteurs aient du travail. Néanmoins, je pense que l'on doit conserver mon interprétation comme une clé pour l'époque où vivait Proust.

J. F.: Aujourd'hui, près de cent ans après, le titre que tu as donné à l'ensemble de l'œuvre, traduisant À la Recherche du Temps Perdu par Remembrance of Things Past [± Souvenir des choses passées], suscite encore la controverse.

K. S. M. : Tant mieux, la controverse est toujours saine. Laisse-moi m'expliquer. Ce titre provient du Sonnet 30 de Shakespeare », « When to the sessions of sweet silent thought/I summon up remembrance of things past,/I sigh the lack of many a thing I sought,/And with old woes new wail my dear time’s waste» [« Quand aux sessions de doux penser silencieux/Je convoque le souvenir des choses passées,/Je soupire l'absence de mainte chose cherchée,/Et versant des pleurs neufs sur de vieux malheurs, je gâche mon temps précieux. »] À l'époque où j'ai traduit Proust, il ne faisait aucun doute que tout mon lectorat connaissait ce sonnet et ces vers. « Temps perdu » en français signifie à la fois temps gâché, enfui et passé, et le sonnet 30 renferme tout cela. La traduction moderne, «In Search of Lost Time » [littéralement « À la recherche du temps perdu »] réduit la polysémie. J'ai emprunté à la poésie toutes mes traductions des titres des volumes de Proust. Je ne suis jamais venu à bout du dernier. Le temps m'a rattrapé. Je corrigeais encore les épreuves sur mon lit d'hôpital dans mes derniers jours.

J. F. : Tu correspondais aussi avec T. S. Eliot.[8]

C. K. S. M. : Et je lisais Balzac qui a dit : « Le temps est le seul capital des gens qui n'ont que leur intelligence pour fortune ».


J. F.
: Tu adorais Rome et c'est là que tu es mort à quarante ans et que tu es enterré. J'ai trouvé ta tombe au cimetière de Campo Verano, avec l'Alpha et l'Oméga gravés dans la pierre.

C. K. S. M. : Oui, Rome est la ville éternelle, Urbs Aeterna.

 

——

[1] Le prix Scott Moncrieff est un prix littéraire britannique annuel doté d'une somme de 2 000 £ couronnant des traductions du français vers l'anglais, décerné chaque année à un ou plusieurs traducteurs pour un travail de longue durée estimé avoir des « qualités littéraires » par la Translators Association. Seules les traductions d'abord parues au Royaume-Uni sont éligibles au prix.

[2] Titre du recueil rassemblant ces cinq poèmes épiques en vieil anglais que Moncrieff traduisit en anglais de son temps.

[3] Poème épique majeur de la littérature anglo-saxonne, probablement composé entre la première moitié du VIIe siècle et la fin du premier millénaire. L'auteur, anonyme, est désigné sous le nom de « poète du Beowulf » par les érudits.

[4] Poète anglais très connu en Angleterre  et en Europe et parfois considéré comme le plus grand poète de la Première Guerre mondiale. Mort à l'âge de 25 ans.

[5] Poète et romancier britannique. Aujourd'hui, Robert Graves est surtout connu pour son roman historique, Moi, Claude, adapté pour la télévision sous le titre Moi, Claude empereur, (I, Claudius).

[6] Eva Cooper était une hôtesse cultivée qui tenait maison ouverte dans sa grande maison des East Midlands en Angleterre. Elle y recevait des écrivains, tel Noël Coward, à qui elle prodiguait ses encouragements.

[7] Cofondateur américain de la maison d'édition Boni & Liveright et éditeur pionnier de livres de poche.

[8] Dramaturge et critique littéraire américain naturalisé britannique, il a reçu le prix Nobel de littérature en 1948.

L’odyssée du grand dictionnaire de latin :

de A à Zythum en 125 ans (et des poussières)

C'est dans les années 1890 que des chercheurs allemands ont commencé à travailler sur le Thesaurus Linguae Latinae. Optimistes, leurs successeurs espèrent en avoir terminé en 2050.

Traduit a partir d'un article rédigé par Annalisa Quinn, paru dans le New York Times, le 4 decembre 2019. Traduction Nadine Gassie

Annalisa Quinn Nadine Australia cropped
Annalisa Quinn Nadine Gassie

MUNICH − Lorsqu'ils commencèrent à travailler sur un nouveau dictionnaire de latin dans les années 1890, ces chercheurs allemands pensaient en avoir pour 15 ou 20 ans.

125 ans plus tard, le Thesaurus Linguae Latinae (T.L.L.) a vu la chute d'un empire, deux guerres mondiales, la partition puis la réunification de l'Allemagne… et son arrivée à la lettre R.

Non par manque d'effort. Bien au contraire. Alors que la plupart des dictionnaires s'intéressent à la signification la plus importante ou la plus récente d'un mot, celui-ci vise à en recenser tous les occurrences d'utilisation, des premières inscriptions latines du VIe siècle avant EC jusqu'à environ 600 après EC. Le fondateur du dictionnaire, Eduard Wölfflin, décédé en 1908, a décrit les entrées du T.L.L. non comme des définitions mais comme des  « biographies » de mots.

La première entrée, pour la lettre A, fut publiée en 1900. Et le T.L.L. est censé parvenir à son dernier mot − « zythum », une bière égyptienne − d'ici 2050. Cette entreprise savante, d'une précision minutieuse et d'une lenteur glaciaire, a, à ce jour, produit 18 volumes grand format de texte minuscule, le travail collectif de près de 400 chercheurs, dont beaucoup sont morts depuis longtemps. Les lettres Q et N ont été mises de côté, car elles débutent trop de mots difficiles : les chercheurs devront donc y revenir plus tard.

Latin David Butterfield« Ce travail est d'une ampleur prodigieuse », indique David Butterfield, maître de conférences en lettres classiques à Cambridge, qui ajoute que lors de la première parution en 1900, « il n'a échappé à personne que le mot qui clôturait cette tranche était “absurdus”. »

Cette somme monumentale se destine à un petit nombre de classicistes pour qui la possibilité de comprendre la moindre occurrence d'utilisation d'un mot est importante non seulement pour lire la littérature, mais aussi pour comprendre la langue et l'histoire.

Le poète et classiciste A.E. Housman, décédé en 1936, a naguère évoqué les « équipes travaillant à la chaîne sur ce dictionnaire dans l'ergastulum (cachot) de Munich », mais aujourd'hui le T.L.L. est logé sur deux étages ensoleillés d'un ancien palais. Seize employés à plein temps et des lexicographes en visite travaillent dans des bureaux et une bibliothèque contenant des éditions de tous les textes latins qui nous sont parvenus depuis l'an 600 avant EC, et environ dix millions de fiches jaunissantes rangées dans des piles de cartons hautes jusqu'au plafond.

Latin dictionary shelves

Ces fiches constituent le cœur du projet. Il existe une fiche par occurrence de mot datant de la période classique. Celles-ci, classées par ordre chronologique, indiquent le contexte d'apparition du mot : poèmes, prose, recettes de cuisine, textes médicaux, récépissés, plaisanteries salaces, graffitis, inscriptions ou tout autre support ayant survécu aux vicissitudes des deux derniers millénaires.

La plupart des étudiants en latin puisent au même canon raréfié, sans grand contact avec les conditions d'emploi de la langue quotidienne à l'époque. Or, pour le T.L.L., l'individu anonyme ayant insulté un ennemi via des graffitis sur un mur de Pompéi est un témoin aussi précieux de l'acception d'un mot latin qu'un empereur ou poète (« Phileros spado », disait le graffiti, c'est à dire « Phileros est un eunuque »).

Environ 90 000 de ces fiches couvrent des occurrences du mot « et ». Afin de saisir toutes les nuances possibles de son sens, le chercheur ayant rédigé l'entrée de ce mot a lu chacun des passages où il figure et les a triés par catégories d'usage, tel un scientifique cataloguant des spécimens. Cela a pris des années.


Cropped from bottome« Nous nous devons de connaître toutes sortes de textes : de médecine et de droit romains, de poésie, de prose, d'histoire », indique Marijke Ottink, rédactrice du T.L.L. Elle-même se consacre à l'entrée « res », qui signifie « chose », depuis une décennie.

Le T.L.L. a survécu à un siècle chaotique : une grande partie de ses rédacteurs  est tombée au combat au tout début de la Première Guerre mondiale. Au cours de la Seconde, les fiches ont été déplacées dans un monastère pour échapper au bombardement de Munich. En réponse aux craintes nucléaires de l'après-guerre, elles furent copiées sur microfilm, placé à l'abri dans un bunker sous la Forêt-Noire, auprès d'autres travaux d'importance culturelle.

Ce qui était à l'origine un projet financé par l'État allemand est devenu, après la Seconde Guerre mondiale, un effort international. Son budget annuel de 1,25 million d'euros provient encore majoritairement des contribuables allemands mais des partenaires internationaux, y compris les États-Unis, envoient des chercheurs à Munich.

Si l'on en juge par l'exactitude des estimations antérieures, il se pourrait que la date d'achèvement prévue pour 2050 soit optimiste. Beaucoup de chercheurs travaillant au dictionnaire ne pensent pas le voir terminé de leur vivant.

ADDENDUM :

Latin Lexicography Summer School 2020

Latin Dictionary Summer School

 

 

 

 

 

 

 

Lectures supplémentaires : 

Cent un ans de gestation pour un dictionnaire – 01.09.2014
René Meertens

The Word Detective, A Life in Words – 14.02.2017
Joelle Vuille

Word by Word: The Secret Life of Dictionaries – 19.07.2019
René Meertens

Brian Harris – linguiste du mois de septembre 2019 (2e partie)

 

E N T R E T I E N    E X C L U S I F
(seconde partie)

Voici le lien vers la première partie de cet entretien, publié il y a quelques semaines : https://bit.ly/2mnMdIF

L'entretien a été mené entre Calgary, Canada et Valencia, Espagne

Susan Vo cropped
Susan Vo – l'intervieweuse
interprète français-anglais

Brian Harris
Brian Harris – l'interviewé
interprète arabe-anglais

Calgary Valencia
Calgary, Canada   Valence, Espagne

 

Notre intervieweuse, Susan VO, est interprète de conférence français – anglais, diplômée de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa que Brian Harris a contribué à fonder. En 14 ans d'expérience, elle a travaillé pour l'Organisation des Nations Unies et le gouvernement fédéral canadien ainsi que dans le secteur privé. Elle a été notre linguiste du mois en août 2018.  Son interview pour Le Mot juste en anglais est disponible ici.

ORIGINAL ENGLISH VERSION (Part 2)

Notre invité, Brian HARRIS, vient de fêter ses 90 ans. Sa longue, passionnante et pour tout dire prodigieuse carrière dans la traduction et l'interprétariat, tant aux niveaux pratique que théorique, ainsi que sa prédilection pour l'histoire, se trouvent reflétés dans cet entretien. Il est à souligner que l'on doit à Brian Harris l'invention du terme anglais « translatology » pour désigner l'étude scientifique de la traduction. (Dans les années 1970 le professeur de traduction Jean-René Ladmiral introduisit le terme « traductologie » en France où il fit florès et s'exporta rapidement dans d'autres langues romanes pour y devenir « traductología », etc. ; en revanche, « translatology » ne prit pas et fut rapidement éclipsé par « translation studies ».) La contribution la plus importante de Brian Harris à la traductologie est la « traduction naturelle ». Au début des années 1970, alors que son rôle était d'enseigner la traduction à des étudiants d'université, il lui apparut que la traduction était pratiquée avec succès par quantité de gens dépourvus d'une telle formation, et que dans les faits, ces derniers la pratiquaient bien davantage que les traducteurs formés à l'université, et bien souvent à un niveau d'exigence tout aussi élevé. Beaucoup parmi les interprètes avec lesquels Brian travaillait à l'époque, y compris au sein du Parlement du Canada, n'avaient reçu aucune formation officielle. Brian en tira la conclusion que tous les bilingues sont capables de traduire, dans les limites qui sont les leurs. En 1978, il a co-publié avec Bianca Sherwood, « Translating as an Innate Skill » (« Traduire, une compétence innée ») considéré comme l'article de référence sur la traduction naturelle.

Brian habite Valence, Espagne, avec sa femme et leurs chats. Le blog de Brian s'appelle UNPROFESSIONAL TRANSLATION.

 

Nadine Australia croppedNadine Gassie, qui a bien voulu traduire les deux parties de cet entretien, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Ces deux traductrices littéraires très douées ont traduit, entre autres,  un grand nombre des livres de Stephen King, le mythe vivant de la littérature américaine.  Elles passent pour être  « sa nouvelle voix française ». Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

ENTRETIEN ORIGINAL EN ANGLAIS: https://bit.ly/2l9BkJY

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Susan Vo : Quel rôle a joué la théorie de la Traduction Naturelle dans le développement de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa ? Comment a-t-elle été reçue par le milieu universitaire à l'époque ?

Brian Harris : J'ai consacré les cinquante dernières années de ma carrière au sacerdoce de l'Hypothèse de la Traduction Naturelle (HTN), plus importante à long terme que tout le reste. Je dis « hypothèse » car il n'y a pas encore de preuve définitive, mais les indices sont forts.

Le premier à affirmer que tous les bilingues savent traduire a été le sémioticien bulgare Alexander Ludskanov, mon mentor en traduction. Il l'a écrit une décennie avant moi, expliquant aussi la différence entre traducteurs naturels (non formés) et traducteurs professionnels. Il disait que ce que nous faisons dans les écoles de traduction, ce n'est pas enseigner à traduire mais à le faire selon les normes et les critères d'une culture et d'une société.

Deuxièmement, affirmer que la capacité universelle des bilingues à traduire est innée revient à dire que si nous naissons avec la capacité d'apprendre des langues, nous naissons aussi avec celle de les traduire entre elles. L'argument principal est le très jeune âge auquel les enfants bilingues commencent à traduire et à très bien le faire : autour de trois ans et sans aucun enseignement de leurs aînés. Argument analogue à celui de Chomsky pour la compétence linguistique innée. Le texte-clé sur ce point est « Translation as an Innate Skill » disponible sur ma page Academia.edu. Lors de l'écriture de ce texte, Bianca Sherwood et moi-même avons eu la chance de bénéficier des enregistrements d'un petit garçon bilingue québécois réalisés par Meryl Swain, psycholinguiste scolaire à Toronto.

C'est au linguiste français Jules Ronjat que l'on doit d'avoir constaté que les jeunes enfants savent traduire : son étude réalisée sur son propre fils bilingue date de 1913.

Mais Ludskanov comme Ronjat étaient restés ignorés des théoriciens de la traduction. Ma contribution a été de démontrer l'importance de leur travail et de le poursuivre.

L'idée de la « compétence innée » a globalement été accueillie avec scepticisme, voire carrément ridiculisée, par la communauté des traducteurs professionnels et des professeurs de traduction. A contrario, elle a été appréciée par des psycholinguistes de renom comme Wallace Lambert de l'Université McGill au Canada, David Gerver de l'Université Stirling en Écosse, Kenji Hakuta et son étudiante Marguerite Malakoff de l'Université Stanford aux États-Unis. Et aussi par Gideon Toury, influent théoricien de la traduction, dont le concept de « traducteur natif » concordait avec le mien de « traduction naturelle ».

L'acceptation de ce dernier n'a progressé que lentement au cours des quarante dernières années, mais certains de ses aspects sont aujourd'hui couramment admis, ou presque. Les études sur le courtage en langues, qui ont débuté aux États-Unis dans les années 90, ont révélé à quel point les enfants traduisent. Dans la dernière décennie, les conférences et publications sur la NPIT (interprétariat et traduction non professionnels) ont contribué à lever les malentendus autour du vieil adage voulant qu'« être bilingue ne signifie pas qu'on peut traduire » (ou interpréter). Partout, les ONG, les éditeurs de mangas et de jeux vidéo, Wikipédia et bien d'autres dépendent de la traduction participative en réseau. Bien sûr il y a à prendre et à laisser. La production de masse et l'amateurisme peuvent rarement égaler le savoir-faire qualifié, mais c'est le prix à payer pour que toutes ces traductions soient effectuées.

Et, comme dans d'autres domaines, il existe deux voies pour passer de la traduction naturelle à la traduction spécialisée ou professionnelle : l'enseignement et l'auto-apprentissage par imitation. C'est par le second que nous apprenons notre langue maternelle, et c'est ce que Toury entend par « traducteur natif ».

Sur mon blog, Unprofessional Translation, je suis revenu à l'idée déjà défendue par des sémioticiens comme Ludskanov : ce que nous appelons « traduction » est la spécialisation pour le langage de la conversion plus générale de toutes sortes de signes, et c'est de cette capacité générale que nous héritons.

Susan Vo : Diriez-vous, avec le recul et en observant les tendances actuelles, qu'il y a une similitude entre traduction naturelle et interprétation simultanée ? Selon vous, quels traits seraient inhérents à la personnalité de tous les interprètes simultanés (d'un point de vue cognitif, culturel et même personnel), et comment ces traits se développent-ils ? Naturellement, ou intentionnellement ?

Brain Harris : L'Hypothèse de la Traduction Naturelle est une théorie générale de la traduction (orale, écrite ou signée) qui ne dit rien de spécifique de l'interprétation, simultanée ou autre. Il va sans dire que les interprètes simultanés doivent être des traducteurs compétents, mais la HTN ne s'intéresse pas à la qualité des traductions, simplement à la capacité qu'ont les gens à traduire. En traduction spécialisée, il y a quantité d'autres facteurs à prendre en considération : la famille, la scolarité, l'expérience professionnelle, les voyages, etc. Mais, en laissant de côté la HTN, il se peut que certaines caractéristiques soient naturelles car provenant de capacités avec lesquelles nous, les interprètes, naissons ou que nous développons sans qu'elles nous aient été enseignées − ce qui ne signifie pas qu'on ne puisse les améliorer par l'enseignement et la pratique.

La plus commentée est la vitesse mentale. Les interprètes simultanés doivent être des penseurs rapides, mais ce n'est pas si simple, car l'interprétation simultanée n'est pas exactement simultanée. Il y a ce que les linguistes appellent la « latence », ou l'intervalle de déverbalisation, qui est généralement de deux ou trois secondes. Et c'est bien souvent le plus que les interprètes simultanés peuvent se permettre s'ils ne veulent pas perdre une partie des propos de l'orateur. Tout le monde n'a pas cette compétence. C'est pourquoi nous insistons sur les tests d'observation en situation lors des examens d'admission. Des études récentes d'imagerie par résonance magnétique ont montré qu'il pourrait y avoir un facteur physiologique à la vitesse mentale, lié au revêtement des axones dans notre cerveau. Mais ça ne prouve pas qu'elle soit héritée génétiquement.

Un autre trait souvent mentionné est la personnalité. Il est vrai que les interprètes de conférence sont des « performeurs » qui doivent se produire en direct, bien souvent devant des milliers d'auditeurs. Les études sur ce point remontent aux années 1950 mais, sans preuve concluante que ce soit inné, on peut simplement se borner à dire : peut-être. Il en va de même pour la concentration, le fractionnement mental, l'endurance, ou même la capacité à travailler en équipe.

En ce qui concerne les « tendances actuelles », le sujet brûlant aujourd'hui est l'automatisation. Il est vrai que l'interprétation ne se pratique encore qu'au niveau simple décrit par l'HTN, mais elle va progresser. Et automatique, c'est bien l'opposé de naturel.

Susan Vo : La traduction automatique, qui a pris un tournant décisif en 1988, peut être considérée comme le précurseur de fonctionnalités courantes aujourd'hui, et en constante évolution : Google traduction, applications de traduction, utilisation de l'intelligence artificielle dans les services linguistiques. Que pensez-vous du rôle de la TA, du rôle du traducteur humain et de ce qui se profile à l'horizon ?

Brian Harris : Mon intérêt pour la traduction automatique remonte à 1966, quand j'ai été recruté par une équipe de l'Université de Montréal qui conduisait des recherches sur la TA pour le Conseil national de recherches du Canada. Nous faisions partie de la deuxième génération de chercheurs en TA : la première remontait aux années 1950. J'avais été recruté comme linguiste mais j'ai vite compris qu'il est impossible de faire de la recherche en TA sans une certaine connaissance en informatique. J'ai donc pris des cours de programmation et de linguistique mathématique et j'ai travaillé pendant trois ans comme assistant d'un brillant informaticien français, Alain Colmerauer, qui a plus tard été l'inventeur du langage de programmation de l'IA appelé PROLOG. Nous avons connu un succès relatif en concevant le prototype d'un programme de TA appelé METEO qui, depuis 1974, a traduit de nombreux bulletins météorologiques officiels canadiens de l'anglais vers le français.

Ensuite, à la fin des années 1980, bien après que j'ai délaissé la TA pour me tourner vers d'autres intérêts et alors que les ordinateurs étaient devenus beaucoup plus puissants, IBM a causé une révolution avec l'introduction de la traduction automatique statistique (TAS) qui est devenue la base de la TA actuelle. J'ai joué un rôle modeste dans les débuts de la TAS, en travaillant sur l'alignement des traductions avec leurs textes sources, mais comparé à celui d'IBM, ce travail était insignifiant.

Puis, en 1996, le hasard m'a permis d'accéder à une nouvelle compréhension de la TA et de l'IA. Un de mes étudiants d'Ottawa, Bruce McHaffie, m'a proposé d'explorer l'utilisation des réseaux neuronaux en TA. Les réseaux neuronaux sont actuellement les outils informatiques dominants dans ce qu'on appelle communément l'IA. Je l'ai encouragé et il a réussi à produire une étude de faisabilité pour son mémoire de maîtrise. C'était un pionnier : hélas, il n'avait à sa disposition que des logiciels de réseaux neuronaux primitifs et il a fallu plus d'une décennie avant que les réseaux ne se généralisent.

Quant à savoir si l'IA produit de meilleurs résultats que la TA statistique, vous pouvez faire l'expérience vous-même : les possibilités sont multiples sur Internet et gratuites. D'après mon expérience personnelle, je dirais que l'IA l'emporte de très peu. Avec un avantage majeur sur la TAS cependant : plus besoin d'aligner les textes. Donc, avec le temps, l'IA prendra le dessus, ce qui devrait conduire à de nouvelles améliorations car les systèmes neuronaux apprennent par l'expérience.

À long terme, la TA restera confrontée à des problèmes que l'IA actuelle ne peut résoudre. L'un d'eux a été identifié par le chercheur israélien Yehoshua Bar-Hillel dès les années 1960. C'est l'application du savoir non-linguistique, ce qu'il a appelé le « savoir encyclopédique », car nous n'avons pas de représentations informatiques adéquates de ce savoir. Par exemple, la traduction correcte d'une phrase aussi simple que « Cross the river » exige que le traducteur français (ou le système de TA) sache si le destinataire est une connaissance proche (« Traverse la rivière ») ou non (« Traversez la rivière ») et soit sensible à la différence d'usage entre les français européen et canadien ; et sache également s'il s'agit d'une simple « rivière » ou d'un cours d'eau qui se jette dans la mer (« fleuve »). La traduction juridique, quant à elle, exige une connaissance des systèmes juridiques.

De même qu'en 1966, où nous ne pouvions pas prévoir ce que serait la TA aujourd'hui, il ne nous reste plus qu'à attendre la prochaine révolution. Mais le point de non-retour a été atteint, et l'étape suivante est l'interprétation automatique. Elle se profile déjà à l'horizon.

 

Brian Harris – linguiste du mois de septembre 2019

 

E N T R E T I E N    E X C L U S I F
(première partie)

L'entretien suivant a été mené entre Calgary, Canada et Valencia, Espagne

Susan Vo cropped
Susan Vo – l'intervieweuse
interprète français-anglais

Brian Harris
Brian Harris – l'interviewé
interprète arabe-anglais

Calgary Valencia
Calgary, Canada   Valence, Espagne

Notre intervieweuse, Susan VO, est interprète de conférence français – anglais, diplômée de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa que Brian Harris a contribué à fonder. En 14 ans d'expérience, elle a travaillé pour l'Organisation des Nations Unies et le gouvernement fédéral canadien ainsi que dans le secteur privé. Elle a été notre linguiste du mois en août 2018.  Son interview pour Le Mot juste en anglais est disponible ici.

ORIGINAL ENGLISH INTERVIEW (Part 1)

Notre invité, Brian HARRIS, vient de fêter ses 90 ans. Sa longue, passionnante et pour tout dire prodigieuse carrière dans la traduction et l'interprétariat, tant aux niveaux pratique que théorique, ainsi que sa prédilection pour l'histoire, se trouvent reflétés dans cet entretien. Il est à souligner que l'on doit à Brian Harris l'invention du terme anglais « translatology » pour désigner l'étude scientifique de la traduction. (Dans les années 1970 le professeur de traduction Jean-René Ladmiral introduisit le terme « traductologie » en France où il fit florès et s'exporta rapidement dans d'autres langues romanes pour y devenir « traductología », etc. ; en revanche, « translatology » ne prit pas et fut rapidement éclipsé par « translation studies ».) La contribution la plus importante de Brian Harris à la traductologie est la « traduction naturelle ». Au début des années 1970, alors que son rôle était d'enseigner la traduction à des étudiants d'université, il lui apparut que la traduction était pratiquée avec succès par quantité de gens dépourvus d'une telle formation, et que dans les faits, ces derniers la pratiquaient bien davantage que les traducteurs formés à l'université, et bien souvent à un niveau d'exigence tout aussi élevé. Beaucoup parmi les interprètes avec lesquels Brian travaillait à l'époque, y compris au sein du Parlement du Canada, n'avaient reçu aucune formation officielle. Brian en tira la conclusion que tous les bilingues sont capables de traduire, dans les limites qui sont les leurs. En 1978, il a co-publié avec Bianca Sherwood, « Translating as an Innate Skill » (« Traduire, une compétence innée ») considéré comme l'article de référence sur la traduction naturelle.

Brian habite Valence, Espagne, avec sa femme et leurs chats. Le blog de Brian s'appelle UNPROFESSIONAL TRANSLATION.

 

Nadine Australia croppedNadine Gassie, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Ces deux traductrices littéraires très douées ont traduit, entre autres,  un grand nombre des livres de Stephen King, le mythe vivant de la littérature américaine.  Elles passent pour être  « sa nouvelle voix française ». Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

ORIGINAL ENGLISH TEXT

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Susan Vo : Né à Londres, vous avez eu une enfance et une scolarité hors du commun. Diplômé en arabe classique et en histoire du Moyen-Orient de la SOAS (École d'études orientales et africaines de l'Université de Londres), vous avez aussi étudié à l'Université américaine du Caire et résidé à Paris pour un travail de recherche post-doctoral sur l'histoire du Liban. Vous avez par la suite travaillé en Espagne avant d'émigrer au Canada. Quelle trajectoire fascinante !

Pouvez-vous nous raconter l'origine de votre lien avec la langue et la culture arabes, les circonstances qui vous ont permis d'acquérir vos autres langues de travail, et ce qui vous a conduit à émigrer au Canada ?

Brian Harris : J'ai la grande chance d'être né en Angleterre et d'avoir eu l'anglais pour langue maternelle dans laquelle parler et penser. Cela m'a épargné beaucoup d'efforts comparativement à beaucoup d'autres. Mais le Londres dans lequel je suis né, même s'il a beaucoup changé depuis, était déjà une ville cosmopolite où l'on entendait parler quantité de langues. Mon premier souvenir de langue étrangère remonte à l'âge de trois ans environ. Nous vivions en appartement au-dessus d'une famille française et quand nous nous croisions le matin, leurs enfants nous chantonnaient « Bonjour ! ». Comme ma mère me disait de répondre « Good morning ! », j'ai vite compris ce que ce « Bonjour » signifiait.

Mon père a eu une influence majeure. Il parlait plusieurs langues. Il conversait avec ma grand-mère en yiddish, avait remporté un prix d'allemand à l'école et grappillé quelques rudiments d'espagnol lors d'un séjour Barcelone. Mais, plus important encore comme l'avenir le montrera pour moi, il avait servi en Égypte avec les forces britanniques pendant la Première Guerre mondiale. Il s'y était fait des amis et avait appris un peu d'arabe parlé. Quand nous étions enfants, il nous avait fabriqué un petit jeu qui consistait à parler dans un micro en imitant les sons et les intonations des locuteurs européens que nous entendions à la radio. Des années plus tard, j'ai lu dans The Silent Way, de Caleb Gattegno, qu'il faudrait commencer à apprendre une langue par sa mélodie, ce qui est vrai, mais rarement pratiqué dans les cours de langue.

C'est à l'entrée au collège, à 11 ans, que j'ai démarré sérieusement l'apprentissage des langues : allemand et français, plus le latin, le tout avec d'excellents professeurs. À cette époque, le latin était indispensable pour entrer à Oxford ou Cambridge, et les exercices de traduction faisaient partie intégrante des leçons et des manuels de langue. Ils ont donc été mon introduction aux normes en vigueur en matière de traduction. C'est là que l'on m'a appris à « traduire les idées, pas les mots ». Comme c'était les années de guerre, les occasions de parler nos langues vivantes étaient rares. Mais nous consacrions aussi beaucoup de temps à la lecture des littératures nationales, ce qui, à mon sens, manque à l'enseignement des langues actuel. Quelle ironie, tout de même, de penser que les petits Anglais étudiaient mille ans de littérature allemande pendant que les Allemands faisaient pleuvoir des bombes et des missiles sur Londres et que nous faisions classe dans des abris antiaériens ! La littérature, c'est quelque chose que l'on peut partager avec les locuteurs natifs, et cela vous introduit à la culture d’une langue. Même chose pour le latin : je me souviens encore de mon texte latin préféré, le Pro Roscio Amerino de Cicéron, un superbe drame autour d'un procès à Rome.

Lorsque l'heure du choix est arrivé, à l'entrée à l'université, j'ai opté pour l'arabe. Ceci pour deux raisons. La première, d'ordre pratique, étaient les perspectives d'emploi. Mes camarades d'école qui maîtrisaient bien les langues se dirigeaient tous vers des langues européennes alors que la demande en arabe était forte de la part des services diplomatiques et des compagnies pétrolières et que pratiquement personne n'y répondait. À cette époque, le Foreign Office britannique avait même sa propre école de langue arabe au Liban. Et, encore une fois, j'ai bénéficié des encouragements de mon père. C'est d'ailleurs grâce à l'un de ses contacts en Égypte que j'ai été invité à étudier à l’Université américaine du Caire. Ma grand-mère est décédée au même moment et j'ai perçu un petit héritage juste suffisant pour financer le voyage. J'ai donc traversé la France en stop et pris un billet bon marché sur le pont d'un navire italien ralliant Marseille à Alexandrie. Mon séjour en Égypte a été fabuleux. C'était la fin du régime du roi Farouk, entre le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell et la révolution militaire du général Naguib, un temps où le Caire était encore un creuset de peuples et de langues. Outre l'arabe égyptien, je côtoyais quotidiennement le grec, l'italien, le français, l'arménien et même le ladino (judéo-espagnol). Lors de la projection hebdomadaire de films américains à l'université, il y avait un second écran à côté de l'écran principal pour accueillir tous les sous-titres !

Harris BOA LogoAprès avoir obtenu mon diplôme de la School of Oriental and African Studies (SOAS) à Londres, j'aurais pu y poursuivre des études de troisième cycle au département d'arabe, mais le problème était qu'on n'y enseignait que l'arabe classique, c'est-à-dire l'arabe médiéval. Or moi, mon objectif étant de trouver un emploi, je tenais à poursuivre en arabe moderne, surtout après mon aventure au Caire. C'est alors que j'ai entendu parler d'un lecteur au département d'histoire du Moyen-Orient qui utilisait l'arabe moderne pour ses recherches. C'était Harris Bernard Lewis
Bernard Lewis
, qui deviendrait plus tard professeur à Princeton. Il m'a pris comme étudiant et j'ai commencé avec lui un doctorat sur l'histoire du Liban. Mais d'abord il me fallait passer un deuxième Master en histoire. Bernard Lewis m'a alors fait une faveur inestimable. Comme il pensait que les historiens devaient travailler à partir de documents d'origine, il m'a obtenu une bourse pour aller faire mes recherches aux archives du Quai d'Orsay, le ministère français des Affaires étrangères à Paris. Une autre expérience fabuleuse au cœur de la correspondance consulaire manuscrite du XIXe siècle. Et qui a bien sûr considérablement amélioré mon français.

J'ai ensuite découvert qu'il existait des sources russes pour ma thèse et Lewis m'a conseillé d'apprendre le russe mais ma vie a pris une tournure différente et je me suis orienté vers une autre langue. J'avais eu pour camarade de classe un garçon originaire de Gibraltar ayant été évacué sur Londres en 1940 lorsqu'une invasion allemande de Gibraltar semblait imminente. Comme tous les Gibraltariens, il était bilingue anglais et espagnol andalou. Sa connaissance de l'espagnol lui avait valu un job d'été d'étudiant comme guide de vacanciers Harris book coverbritanniques en Espagne pour une agence de voyages londonienne. Comme il savait que j'étais allé en Espagne (deux semaines en tout et pour tout !) et que j'avais appris un peu d'espagnol grâce à la méthode Hugo écornée de mon père Apprendre l'espagnol en trois mois sans prof, il m'a appelé un jour, c'était un lundi, pour me dire que des obligations familiales l'empêchaient de quitter Londres le samedi suivant avec un groupe de 80 personnes : est-ce que je pouvais le remplacer ? Pour lever mes doutes, il m'a dit que les employés de l'agence de voyage savaient encore moins d'espagnol que moi et il m'a donné des instructions essentielles pour m'en sortir. En fait, leurs affaires marchaient si bien que l'agence nous a recrutés tous les deux pour cet été-là et le suivant. Entretemps, mon espagnol a progressé vertigineusement, j'ai même appris un peu de catalan, sans avoir jamais pris un seul cours d'espagnol. Je dis toujours à ceux qui me demandent des conseils pour apprendre une langue que le meilleur moyen est de décrocher un emploi qui vous oblige à travailler dans cette langue. J'ai si bien donné satisfaction que le propriétaire de l'agence m'a proposé leur poste de représentant permanent en Espagne. C'était une offre impossible à refuser. J'ai laissé tomber mon doctorat pour aller vivre un an à Madrid, puis un an à Barcelone.

Pendant longtemps, ma dernière langue apprise et pratiquée a donc été l'espagnol. Puis mes qualifications m'ont valu des missions d'enseignement en Jordanie et au Maroc qui ont contribué à revitaliser mon arabe. Mon travail en Espagne m'a aussi conduit à faire mes premières armes en interprétariat.

En 1999, après avoir pris ma retraite d'universitaire au Canada, j'ai reçu une autre offre impossible à refuser pour un poste temporaire dans une université espagnole. Je suis donc retourné en Espagne où j'ai atterri dans un village de la banlieue de Valence. La plupart des gens y sont bilingues espagnol et valencien, qui est une variété de catalan. J'ai donc emprunté un livre de cours préparatoire à ma propriétaire pour apprendre le valencien et lire de la littérature valencienne.

Si je devais aller m'installer dans un autre pays, ce qui est peu probable maintenant, je n'hésiterais pas à en apprendre la langue. Nous naissons tous avec une capacité innée pour l'apprentissage de nombreuses langues, même à un âge avancé ; mais cela nécessite du temps, des efforts, un environnement de locuteurs natifs, et de la confiance en soi.

 

Quelle a été votre contribution à cette vision ambitieuse et formidable qui conduisit à la fondation de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa ? Quels furent les principes fondamentaux qui guidèrent le développement de l'école et de son programme ?

L'École de traduction de l'Université d'Ottawa avait déjà six ans d'existence quand, en 1975, on m'y a parachuté, depuis le Département de linguistique où j'enseignais, afin de réformer son programme de maîtrise. J'ai aussi réformé son programme de licence et j'en suis resté directeur pendant quatre ans.
L'école s'appelait alors « École de traducteurs et d'interprètes » mais ne comportait en réalité qu'un seul cours d'interprétation, assuré tout de même par l'interprète en chef de la Chambre des communes et que plusieurs interprètes parlementaires de cette génération ont suivi. J'étais moi-même devenu interprète de conférence en 1970 et il me semblait que je pouvais donner de la substance à l'intitulé « et interprètes ». Notre programme de maîtrise était basé sur le modèle européen avec examen d'entrée exigeant, enseignement de l'interprétation consécutive avant celui de l'interprétation simultanée, tutorat par des interprètes professionnels et examen terminal devant un jury professionnel. Mais nous y avions fait un ajout original : une période obligatoire d'apprentissage sur le lieu de travail, autrement dit un « stage ». Il s'agissait de participer à une conférence réelle en tant que membre actif de l'équipe d'interprètes. La chose aurait été difficile à imposer en Europe à cause de l'opposition de l'AIIC (Association internationale des interprètes de conférence) et j'ai bien eu quelques différends avec certains membres de l'AIIC Canada, mais fort heureusement nous avons pu bénéficier de la coopération de professionnels compréhensifs. Si j'ai persisté, c'est que j'étais convaincu que l'interprétation de conférence est une performance publique et que donc les jeunes interprètes se devaient d'être exposés au stress de se produire en public.J'ai fait des erreurs. L'une d'elles a été de limiter les cours d'interprétation au niveau maîtrise. Ici, en Espagne, il est courant pour tous les étudiants en traduction de premier cycle d'avoir un ou deux cours d'interprétation. J'en comprends l'utilité aujourd'hui, mais à l'époque, je partageais la vision commune et erronée qui consistait à assimiler interprétariat à interprétariat de conférence, alors qu'en réalité, il existe de multiples autres branches qui offrent des emplois : interprétariat auprès des tribunaux, interprétariat commercial, communautaire, téléphonique, etc., et on peut enseigner tout cela aux étudiants de premier cycle. Ils peuvent ainsi se faire une idée de ce que cela représente, et les plus doués d'entre eux peuvent être orientés vers l'interprétariat de conférence.

Une autre erreur a été d'enseigner uniquement l'interprétariat en anglais et en français. C'est compréhensible dans le contexte canadien bilingue, mais cela a pu empêcher des diplômés de postuler à des postes lucratifs aux Nations Unies.

Jusqu'à cette dernière décennie, l'Université d'Ottawa était la seule au Canada offrant un programme professionnalisant en interprétariat de conférence. Aujourd'hui, elle bénéficie d'un accord avec le Bureau de la traduction du gouvernement du Canada, qui fournit les Martin Chubgongenseignants. Je suis fier que le tout premier étudiant sorti diplômé en 1982, il y a près de quarante ans, occupe désormais le poste de secrétaire général de l’Union interparlementaire à Genève : il s'agit du Camerounais Martin Chungong.

 

 À SUIVRE PROCHAINEMENT

Nana Mouskouri – linguiste du mois d’octobre

Entretien exclusif

Au fil des ans, nous avons accueilli dans cette rubrique mensuelle un large éventail de linguistes, qu'ils soient traducteurs (comme Nadine Gassie et Océane Bies), universitaires (comme Jean-Marc Dewaele et Geraldine Brodie), écrivains (comme David Crystal et Gaston Dorren), poètes (comme John Ashbery et Annie Freud), et beaucoup d'autres.

Nana-mouskouriCe mois-ci, nous recevons Nana Mouskouri qui a démontré de remarquables talents linguistiques dans le domaine de la chanson. Tout au long d'une extraordinaire carrière, « la chanteuse aux 350 millions d'albums » a su saisir les sonorités et les rythmes de nombreuses langues : le français, l'anglais, l'allemand, le néerlandais, l'italien, le portugais, l'espagnol, l'hébreu, le gallois, le mandarin, le corse, sans oublier son grec natal. Elle a rempli des salles de concert dans le monde entier, de la Nouvelle-Zélande au Japon, et a chanté en duo avec d'autres interprètes de renommée universelle, dont Michel Legrand, Joan Baez, Julio Iglesias et Harry Belafonte. Selon certaines estimations, elle aurait vendu plus de disques qu'aucune autre musicienne de l'histoire.

 

 

L'un de ses succès les plus connus, « Je chante avec toi Liberté », enregistré en 1981, est sorti en quatre autres versions  - anglaise, « Song for Liberty » ; allemande, « Lied der Freiheit », espagnole : « Libertad » et portugaise : « Liberdade ».

Moukouri - French book coverL'autobiographie, Nana Mouskouri, La fille de la Chauve-souris, mémoires (Éditions XO, 2007) a été traduite en anglais. (Memoirs, Orion Publishing, 2007).

Votre fidèle serviteur avait écrit à Mme Mouskouri avant sa venue à Los Angeles en avril dernier, mais il n'avait pu la rencontrer à ce moment-là. Après sa tournée aux États-Unis et au Canada, Nana a pris la peine de lui téléphoner et même de lui chanter une chanson, dans son style inimitable,  afin qu'il n'y ait aucun doute quant à son identité  Elle a tout aussi gentiment accepté de se prêter à l'interview qui suit.    


Jonathan G. 

 

RebelJ.G. : À Athènes, dans votre jeunesse, votre père était projectionniste dans un cinéma. Dès votre enfance, vous avez donc visionné des comédies musicales telles que The Wizard of Oz (Le Magicien d'Oz, 1939) ainsi que d'autres films cultes comme East of Eden (À l'est d'Eden, 1952) et Rebel without a Cause (La Fureur de vivre, 1956). Il semble que ce contact précoce avec des productions américaines vous ait conduite à accorder plus d'importance à l'anglais qu'au français, pourtant la seule langue étrangère que vous ayez apprise à l'école. La preuve en est qu'en février 1961, lorsqu'à 27 ans vous avez rencontré Charles Aznavour, vous avez conversé plus aisément avec lui en anglais. Pouvez-vous dire à nos lecteurs comment vous avez d'emblée acquis la maîtrise de l'anglais ?

Nana-mouskouriAvant toute chose, j'aimerais vous confier que je ne maîtrise aucune langue, mais je continue ẚ apprendre pour enrichir ma manière de parler, et c'est un grand honneur de pouvoir communiquer dans la langue du pays que je visite et respecter en même temps les textes des chansons que je chante. Ainsi mes compagnons de toute une vie de voyages ont été et restent les dictionnaires, en plusieurs langues !

Le cinéma et les films m'ont beaucoup aidée à écouter différentes langues, des accents qui me fascinaient, dans le son des voix et les expressions des artistes que j'admirais. La musique me remplissait d'émotions diverses et surtout me faisait rêver et plonger plus profondément pour comprendre. Je respectais leur diversité qui les rendait uniques.

Plus tard j'ai pris des leçons d'anglais avec un monsieur qui avait perdu la vue en servant comme Officier dans la Marine anglaise. Il était grec d'origine et il avait pris sa retraite en Grèce avec sa sœur, et pour passer le temps il donnait des leçons d'anglais.

L'apprentissage était très acoustique avec lui, nous lisions de tout, il connaissait la grammaire par cœur, il fait partie de mes grandes rencontres. Et puis la musique m'a aidée en écoutant les chansons pour les apprendre. Avec humilité et en accordant un profond respect au chant et à la musique dans chaque style, avec son expression et sa culture. Gospel, classique, pop, ballades, rock, jazz tradition, « Laïkó » comme chez nous en Grèce.

 
J.G. : 
Cette rencontre fortuite avec Aznavour s'est produite lorsque vous vous êtes rendue pour la première fois à Paris afin de rencontrer Louis Hazan, le P.-D.G. de Fontana Records. Celui-ci vous a incitée à améliorer votre français en vous envoyant un gros magnétophone et des exercices de prononciation. Combien de temps vous a-t-il fallu pour chanter des chansons françaises en en saisissant tout le sens et en ayant suffisamment confiance en vous ?

Nana-mouskouriCharles Aznavour reste un grand maître pour moi et un ami sincère [1]. J'ai toujours eu beaucoup à apprendre de Charles, qui fait ce métier depuis l'âge de 13 ans, et jusqu'à aujourd'hui. J'ai une grande admiration pour lui.

Louis Hazan m'avait invitée à Paris après être venu m'écouter au festival d'Athènes suite au succès du film Jamais le dimanche en 1959 avec la grande artiste Mélina Mercouri réalisé par Jules Dassin, qui a reçu la Palme d'Or au Festival de Cannes avec la musique du compositeur Manos Hadjidakis, qui a aimé ma voix et m'a fait chanter dans un film allemand, « Grèce pays de rêves ». Et c'est Louis Hazan qui m'a poussée à apprendre le français.

Melina-Mercouri   Manos-Hadjidakis   LH
 Mélina Mercouri  Manos Hadjidakis  Nana & Louis Hazan 

 

J.G. : Je crois comprendre que vous avez acquis une excellente maîtrise chantée non seulement de l'anglais et du français (sans parler bien évidemment du grec), mais aussi de l'espagnol et de l'allemand. Vous avez aussi chanté dans d'autres langues que vous ne prétendez pas maîtriser. Voudriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet.

Nana-mouskouriJ'ai toujours eu envie de chanter dans d'autres langues et déjà à mon arrivée à Paris, j'ai pu dire que je chantais en espagnol et italien, langues latines à la mode dans les années cinquante-soixante en Grèce et en Europe. Mais ce sont les pays qui m'ont demandé de chanter dans leur langue. J'ai accepté, et petit à petit, je me suis retrouvée dans beaucoup de villes et de pays, en commençant par New York, avec Quincy Jones, mon grand maître et ami. J'ai tout appris de lui et surtout comment garder ma sincérité. Irving Green, le Président de Mercury Records, dont Quincy était l'adjoint, m'a beaucoup soutenue à mes débuts aux États-Unis.

  Irving Green & Quincy Jones
              Quincy Jones & Irving Green               


J.G. : Nous avons conversé en anglais et j'ai eu l'impression que vous choisissiez de conserver un léger accent grec. Or, dans les langues que je connais (anglais, français, espagnol et hébreu), votre voix me semble exempte de tout accent dans la quasi-totalité des cas (à la différence de Charles Aznavour ou de Michel Legrand et d'autres encore qui conservent l'empreinte de leur langue maternelle lorsqu'ils chantent en anglais ou dans d'autres langues). Comme au fil de votre carrière, vous avez élargi votre répertoire, en chantant en allemand, en espagnol, etc., comment avez-vous acquis un phrasé aussi parfait ? Avez-vous eu un(e) orthophoniste dans chaque langue ?

Nana-mouskouriMon accent est là quand je parle car c'est naturel, mais après Quincy, j'ai eu un autre maître pour toutes les langues, en commençant par la langue française, avec André Chapelle, mon producteur depuis 1964 jusqu'à aujourd'hui. Il a su me guider en français, et quand nous devions enregistrer dans d'autres langues, nous nous rendions spécialement dans le pays, où il trouvait un spécialiste pour me guider en « orthophonie » comme on dit en Grèce, et dans le studio d'enregistrement il me suivait jusqu'à la perfection.  André, mon mari aujourd'hui, et mon producteur de toujours, a le goût de la perfection en langues et de la justesse musicale pour être crédible.

Parmi les premières chansons compliquées à chanter, je me souviens de « Retour à Napoli » (« jambes nues, elle a couru dans les rues » avec la difficulté de la prononciation du « r ») que j'ai chantée pendant six heures d'affilée, mais c'était important, et j'avais déjà compris l'importance de la prononciation !

J.G. : Vous est-il jamais arrivé de discuter avec d'autres chanteuses ou chanteurs plurilingues du processus d'acquisition d'une maîtrise des langues dans lesquelles vous chantez et d'un phrasé dépourvu de tout accent ?

Nana-mouskouriNon, entre nous nous ne parlons jamais de langues, si ce n'est pour évoquer l'essentiel des paroles quand elles sont traduites, car parfois c'est important que l'esprit du texte reste original pour le faire passer au public. Et il n'y a pas que Charles Aznavour qui chante ses propres chansons en anglais ! Je pense aussi à Petula Clark [2], merveilleuse artiste aussi bien en français qu'en anglais. Personnellement, les langues sont devenues les complices de mes émotions pour trouver l'amour et la paix sur mon chemin dans la chanson, l'honnêteté, l'humilité, la fidélité à travers mes notes et les mots, et m'exprimer. Mais le chemin de vie de chaque être humain est unique, il est motivé pas ses propres émotions.

J.G. : Au cours de votre carrière, vous avez côtoyé des personnes de tous les milieux dans de très nombreux pays. Quelle est la voix qui vous a le plus impressionnée ?

Nana-mouskouriMon très cher ami, le grand poète philosophe grec, Nikos Gatsos, mais aussi Georges Séféris, Odysséas Elytis, et d'autres poètes comme Khalil Gibran, Dylan Thomas, Leonard Cohen… et les voix de Maria Callas, Barbra Streisand, Mahalia Jackson, Edith Piaf, Julio Iglesias, Quincy Jones, Michel Legrand, Manos Hadjidakis.

J.G. : Vous êtes mariée à un Français, André Chapelle. Parlez-vous français avec lui et avec vos enfants d'un premier mariage, Nicolas et Hélène (Lénou) ? En a-t-il toujours été ainsi ?

Nana-mouskouriOui, nous parlons français ! André parle anglais aussi. Lénou a été à l'école en Suisse en trois langues (français, allemand et italien) et elle a étudié l'anglais à Londres, mais elle parle aussi grec et espagnol. Nicolas parle français, anglais et allemand.

 

J.G. : Dans quelle langue rêvez-vous ?

Nana-mouskouriLes rêves ont leur propre langue. Ils expriment nos peurs, nos joies et nos espérances. C'est une langue de notre conscience et parfois nous avons du mal à comprendre.


J.G. : Et pour conclure…….?

OZPour conclure, je voudrais vous dire que Le Magicien d'Oz a été un film éducatif pour moi. Judy Garland en Dorothy reste pour moi l'artiste la plus émouvante. La « route de brique jaune » qu'elle avait prise était la bonne, mais elle ne pouvait pas trouver toute seule les réponses pour savoir si l'amour et la paix existent : elle avait besoin d'être accompagnée par la fidélité du chien, et de rencontrer le lion qui avait besoin de courage, l'épouvantail qui avait besoin de cerveau, et le bûcheron en fer blanc qui avait besoin de cœur.

Jonathan G.

avec la précieuse aide de Jean Leclercq et Nadine Gassie

[1] L'entretien avec Nana est antérieur au décès de Charles Aznavour.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=5SLgzJ7b0fE

Nana Forever YoungNana-mouskouri-FY

 

   J.G. tree

        L’interviewée (84 ans) et l'intervieweur (80 ans) – Forever Young
             

 

 

Le mot anglais du mois – cuckooing

OisseauxTraduction par Nadine Gassie d'un article du blog d'Oxford Dictionaries. Nadine a traduit le livre "Fly Away Peter", de David Malouf (entre beaucoup d'autres traductions). L'édition française est intitulée « L'infinie patience des oiseaux » (Editions Albin Michel). [1]

 

Le quotidien anglais The Guardian a braqué à nouveau les projecteurs récemment sur une pratique criminelle en progression alarmante, et sur la métaphore colorée qui désigne ses adeptes. On appelle en effet « cuckoos » (« coucous » en français), au Royaume-Uni, des membres de gang sévissant le plus souvent en zone rurale où ils se lient d'amitié avec des personnes vulnérables (personnes âgées, handicapés mentaux) afin d'utiliser leur domicile comme lieu de recel d'armes ou de vente de drogue.

Stash

Ce terme d'argot moderne est emprunté à l'oiseau bien connu pour pratiquer le « parasitisme de couvée », c'est-à-dire pondre ses œufs dans les nids des autres. Jonathon Green, lexicographe spécialiste de l'argot, a recensé cette acception dès mai 2010, et un article du magazine The Observer a révélé le phénomène un peu plus tard la même année. Celui-ci porte le nom de « cuckooing » en anglais, soit littéralement « parasitisme de coucou », ce qui pourrait se traduire en français par « usurpation de domicile », et ses victimes sont dites « cuckooed », soit littéralement « parasités par des coucous », ce qui pourrait se traduire en français par « victimes d'usurpation de domicile ».


CuckooLe célèbre oiseau a déjà laissé son empreinte dans le lexique anglais. Depuis au moins le milieu des années 1200, le terme « cuckold », dérivé du français « cocu », désigne un mari cocufié, par comparaison avec l'infidélité supposée de la femelle coucou. Dans les années 2010, « cuckold » s'est vu abrégé sur Internet en « cuck », terme d'argot péjoratif utilisé par la droite radicale et connectée pour désigner un individu considéré comme servile, conservateur trop modéré ou « libéral » (de gauche) en politique. Cette acception pourrait sembler complètement « cuckoo », autrement dit « folle », acception argotique du terme depuis le 19e siècle (cf. Vol au-dessus d'un nid de coucous, où le « nid de coucous » désigne un asile d'aliénés), laquelle a succédé à celle d’« idiot » qui avait cours depuis le 16e siècle.

 

[1] « L’infinie patience des oiseaux » – David Malouf – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Nadine Gassie

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Nicanor Parra, antipoète et mâle dominant, a disparu à l’âge de 103 ans

L’auteur et traducteur distingué, David Unger*, né au Guatemala et résident de la Floride, nous a aimablement permis de résumer et de traduire en français la notice nécrologique qu’il a signée récemment dans Paris Review sur Nicanor Parra, poète et physicien chilien iconique, disparu le 23 janvier dernier, à l’âge de 103 ans. Nous avons confié ce travail à notre traductrice surdouée, Nadine Gassie**, que nous remercions infiniment de sa prestation. Son texte témoigne de sa pleine possession de l’anglais et de l'espagnol. En effet, Nadine détient une maîtrise d'anglais de l'Université de Pau et des Pays de l'Adour (1993) et un DESS de traduction littéraire de l'Institut Charles V, faculté d'anglais de l'Université Paris-Diderot (1994).

 

  David Unger   Clip - Parra  
Naadine rotated
 David Unger  Nicanor Parra  Nadine Gassie

 

In memoriam

Nicanor Parra est mort il y a un mois à l'âge de cent trois ans. David Unger revient ici sur une collaboration houleuse avec lui.

 

J'ai commencé à traduire le poète chilien Nicanor Parra en 1973, sur les conseils de Frank MacShane, mon prof de traduction à l'université Columbia. J'étais un petit poète sérieux à l'époque, foulard de soie et effluves de whisky, et mon meilleur copain était mon camarade de classe Frank Lima, un jeune Rimbaud ayant fait ses classes de poète en prison.

Après avoir lu Obra gruesa, une anthologie en langue espagnole, j'ai dévoré Poèmes et Anti-Poèmes et Poèmes d'Urgence. Puis je me suis mis en quête de poèmes non traduits. J'ai découvert Ultimo brindis, un poème mathématique cynique qui illustrait la philosophie antipoétique de Parra. Je l'ai traduit en anglais sous le titre Final Toast. Après l'avoir retravaillé en atelier à la fac, j'ai envoyé mon texte à la Massachusetts Review, que j'admirais depuis longtemps. Une semaine plus tard, une carte postale de l'éditeur, Jules Chametzky, me disait que le poème avait subjugué la rédaction et qu'ils voulaient le publier dans leur numéro suivant. Avec quinze dollars à la clé pour moi si je leur en donnais la permission. À vingt-deux ans, ce premier succès m'a fait tourner la tête, me faisant miroiter les attraits de la traduction.

En 1978, j'ai traduit avec Jonathan Cohen et Jonathan Felstiner The Dark Room and Other Poems d'Enrique Lihn, un autre poète chilien, pour New Directions. En 1982, j'ai cotraduit avec Lewis Hyde World Alone du Prix Nobel Vicente Aleixandre, pour Penmaen Press. Et quand New Directions a acheté les droits d'un nouveau recueil de Nicanor Parra, ils m'ont demandé d'en assurer l'édition. Dès le début, Parra a été déçu. Il avait espéré qu'Allen Ginsberg, avec qui il avait fait une lecture à l'Americas Society, serait son éditeur, alors que Ginsberg parlait à peine l'espagnol et que ce rôle ne l'intéressait pas. J'étais de plus un poète américano-guatémaltèque inconnu, de trente-six ans son cadet…

J'aimerais pouvoir dire que Nicanor et moi avons travaillé comme sur du velours. J'adorais sincèrement sa poésie, son style anarchique, humoristique et irrévérencieux, son absence de grandiloquence et de maniérisme littéraire. En bon poète, selon le précepte de T. S. Eliot, je l'ai pillé plutôt qu'imité dans mes propres vers. Mais en tant que son éditeur en langue anglaise, Nicanor m'a au mieux toléré, comme la toux tenace d'un catarrheux. Je n'ai jamais pu l'amener à surmonter sa déception que je ne sois pas Allen Ginsberg. À l'époque, Parra habitait dans la 110e rue à Manhattan, avec sa fille artiste Catalina, et je vivais avec ma famille dans la 113e rue. Nicanor était à un appel téléphonique de distance et quelques minutes à pied. Au téléphone, il était toujours évasif et réticent ; et chaque fois que j'allais le voir chez Catalina pour lui faire part de mes idées pour le livre, il me recevait en pyjama, pas rasé, ses cheveux gris en bataille, et il ne voulait parler que de sa traduction de Hamlet, en particulier son fameux « Être ou ne pas être » : Ser o no ser, He aquí el dilema.

Deux de ces visites m'ont fait prendre conscience que sa mise négligée était intentionnelle, une manière de manifester son dédain sans se montrer carrément impoli. Il était l'éternel trickster, fidèle à son non-conformisme, mais jamais sans motif. Rien d'étonnant à ce que sa poésie donne à ses lecteurs l'impression de recevoir un coup de revolver à bout portant : une détonation sourde, suivie du drapeau blanc de la reddition pointant comiquement le bout du nez hors du canon fumant.

En tant qu'éditeur, je tenais à rendre hommage à ses traducteurs précédents en incluant une grande partie de leurs textes déjà publiés. Je souhaitais néanmoins revoir certains passages, où selon moi les traducteurs s'étaient fourvoyés, en avaient fait trop, ou pas assez. Ginsberg et Ferlinghetti, par exemple, dans leur traduction du « Soliloque de l'individu », ont retranché deux vers de l'original. J'ai ainsi fait plusieurs suggestions à Miller Williams et W. S. Merwin pour des interprétations alternatives de certains passages ; Williams les a toutes acceptées tandis que j'ai dû batailler avec Merwin pour arriver à un compromis. Quant à Denise Levertov, elle a catégoriquement refusé que je republie sa traduction, pour protester contre la poignée de main échangée par Parra avec Mme Nixon à la Maison Blanche pendant la guerre du Vietnam, et son refus d'intervenir pour obtenir la libération de son neveu Angel, fils de sa sœur Violeta, emprisonné au Chili après le coup d'État de Pinochet. La lettre qu'elle m'a adressée était venimeuse.

Pendant la préparation du manuscrit, Parra ne cessait d'annuler nos rendez-vous et refusait de répondre aux questions que je lui envoyais par courrier, à trois rues de chez moi. La goutte d'eau qui a fait déborder le vase, c'est quand j'ai donné El hombre imaginario, un magnifique poème lyrique parlant d'un homme au cœur brisé vivant en solitaire dans une grande maison, à Edith Grossman, traductrice en pleine ascension et auteur de Antipoetry of Nicanor Parra (L'antipoésie de Nicanor Parra). À mon insu, Nicanor avait envoyé ce poème à au moins quatre traducteurs différents. Lorsque je lui en ai demandé la raison, il m'a répondu que la traduction devait être comme une course de chevaux et qu'il devait pouvoir choisir le gagnant. Il était très sûr de son anglais, que je trouvais médiocre, et l'arrogance de sa réponse m'est plus ou moins restée en travers du gosier.

J'ai alors demandé à le voir sans délai afin de discuter de mon rôle d'éditeur. Nous nous sommes retrouvés au Hungarian Pastry Shop en face de la cathédrale Saint-Jean le Théologien, près de l'Université Columbia. Je ne me rappelle pas comment il était habillé, mais je suis sûr qu'il s'était attifé pour l'occasion, s'attendant à ce que je jette l'éponge. Le cœur battant la chamade, je lui ai dit qu'en tant qu'éditeur, je ne pouvais tolérer ce genre d'entourloupe. La traduction est un art difficile, et il était hors de question que je mette en concurrence, comme des chevaux de course, des traducteurs respectés, et amis à moi par-dessus le marché. Nicanor m'a écouté sans broncher et sans toucher à son thé. De temps en temps, il pinçait les lèvres et m'opposait un visage inexpressif, évitant mon regard et jetant de fréquents coups d'œil aux étudiantes qui nous entouraient. Sans dire un mot, il s'est brusquement levé et il est parti. Il a regagné le Chili environ une semaine plus tard. Il n'a ensuite jamais répondu à mes appels ni à mes lettres. J'ai soupçonné que peu de gens s'étaient jusque là opposés à lui, et son silence était sa façon de souligner mon insignifiance, et son autorité. Après tout, Nicanor était un mâle dominant.

J'ai continué à travailler au manuscrit, révisant d'anciennes traductions, en commandant de nouvelles. J'ai soumis Antipoems: New and Selected à mon éditeur en chef Frederick Martin, qui l'a envoyé à Parra pour dernière révision. Parra étant un éternel insatisfait, il lui était difficile de se détacher d'un poème, tout comme de sa traduction de Hamlet, pour les laisser vivre leur vie. Il n'a jamais répondu à Martin, ni à aucun de ses interlocuteurs chiliens, même quand on l'a prévenu que le livre sortirait sans ses corrections finales s'il ne répondait pas dans les délais.

Le livre est paru en 1985 avec une formidable introduction de Frank MacShane. Plusieurs amis chiliens m'ont dit que Nicanor l'a détesté parce que j'avais publié des traductions qu'il était encore en train de peaufiner. Le coup de grâce, cependant, a été la couverture choisie par New Directions, pour laquelle il n'avait pas donné son autorisation. La photo de Layle Silbert, a-t-il commenté avec dédain, le faisait ressembler à un singe.

Vingt ans durant, Parra a ignoré le livre que j'ai édité. Chaque fois qu'il soumettait sa biographie pour des prix, des lectures et des publications, c'était comme si ce livre n'avait jamais existé. Et je n'ai plus eu de contact avec lui pendant six ans.

En septembre 1991, il a reçu le tout premier Prix Juan Rulfo à la Foire internationale du livre de Guadalajara. C'était un immense honneur, assorti d'une somme de cent mille dollars. Je couvrais l'événement pour le Publishers Weekly et, deux jours avant la remise du prix, je suis tombé sur Nicanor dans les allées de la foire. De façon assez surprenante, il m'a étreint joyeusement en me demandant : « Qué hay de tu vida? ». Une salutation chilienne classique. J'ai marmonné quelque chose d'incohérent, j'en suis sûr. M'avait-il pardonné, ou étais-je simplement un visage familier ? Je l'ai félicité et il m'a tapé dans le dos plusieurs fois. Puis il m'a dit que sa fille Catalina voudrait sûrement être présente pour la cérémonie de remise le surlendemain. Il m'a demandé de l'appeler à New York pour le lui proposer. « Dis-lui que je paierai son billet », m'a-t-il lancé cavalièrement. J'ai trouvé la requête plutôt étrange, d'autant qu'il était au courant de l'attribution du prix depuis plus de deux mois, mais elle était emblématique de son narcissisme latent. Je tenais vraiment à me racheter, sans pour autant faire ses quatre volontés. Je l'ai conduit au service de presse, où il l'a appelée lui-même gratuitement.

Je suis à peu près sûr que Catalina n'est pas venue (du moins ne l'ai-je pas vue), et bien que Nicanor et moi ayons continué à avoir beaucoup d'amis en commun, nous ne nous sommes jamais revus. Je le regrette parce que j'adorais vraiment beaucoup de ses poèmes et j'avais la conviction qu'avec ses compatriotes poètes chiliens Pablo Neruda et Gabriela Mistral, c'était un vrai pionnier.

Curieusement, avec le temps, Nicanor s'est mis à mentionner dans sa biographie et sa bibliographie le livre que j'avais édité. Qui sait… Peut-être…, me disais-je. Ou… peu importe, en fait.

Nicanor était un grand poète parce qu'il ne mâchait pas ses mots… et n'y allait pas par quatre chemins.

Comme il l'a écrit :

Pendant un demi-siècle
La poésie a été le paradis
Du bouffon solennel.
Jusqu'à ce que j'arrive

Avec mes montagnes russes.
Montez, si ça vous chante.
Mais je ne réponds de rien
si vous redescendez
en saignant de la bouche et du nez.

Extrait de « Montaña rusa » (Montagnes russes)

[version espagnola originale:

La Montana Rusa

Durante medio siglo 
La poesía fue 
El paraíso del tonto solemne. 
Hasta que vine yo 
Y me instalé con mi montaña rusa.

Suban, si les parece. 
Claro que yo no respondo si bajan 
Echando sangre por boca y narices.]

 ————————–

* Le dernier roman de David Unger s'intitule The Mastermind. Parmi ses autres titres : Ni chicha, ni limonada, The Price of Escape, Para Mí, Eres Divina, Life in the Damn Tropics. Il a traduit les œuvres de Rigoberta Menchú, Silvia Molina, Teresa Cárdenas, Mario Benedetti et bien d'autres, ainsi que le Popol Vuh, mythe de la création précolombienne au .

** Nadine Gassie et Océane Bies – linguistes du mois d'avril 2017

Pascale Petit – linguiste du mois de janvier 2018

Pascale PetitPascale Petit, poète de langue anglaise née d'une mère galloise et d'un père français, a grandi entre Paris et le Pays de Galles. Quatre de ses sept recueils de poésie ont été sélectionnés pour le Prix de poésie T.S. Eliot. Un choix de poèmes de son recueil Fauverie lui a valu le Prix de poésie de la ville de Manchester en 2013 ainsi que le Cholmondeley Award, remis par la Société des auteurs de Grande-Bretagne, en 2015. Elle est membre du jury de nombreux prix prestigieux. Son œuvre est traduite en espagnol, chinois, français et serbe. Pascale vit en Cornouailles et se rend régulièrement en France. Son site internet est : www.pascalepetit.co.uk

Pascale Fauverie Pascale Petit Mama Amazonia



Alice (cropped)Alice Hiller, poète et critique littéraire, est titulaire d'un doctorat en écriture transatlantique du
University College de Londres. Elle a suivi l'enseignement de Pascale Petit dans le cadre du projet Jerwood Arvon, qui offre à de jeunes auteurs talentueux une année de tutorat sous l'égide d'un auteur confirmé. Critique pour le Times Literary Supplement et la Poetry Review (revue trimestrielle de la Poetry Society), elle est l'auteur de The T-Shirt Book et a été sélectionnée pour le Bridport Prize en 2017. Alice partage son temps entre Londres et Oxford.

Pascale - the T-Shirt Book Pascale the Bridport Prize

 


Nadine Australia croppedNadine Gassie
, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Ces deux traductrices littéraires très douées ont traduit, entre autres,  un grand nombre des livres de Stephen King, le mythe vivant de la littérature américaine.  Elles passent pour être  « sa nouvelle voix française ». 
Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien alors qu'elle était en plein baroud en Australie avec ses deux filles.

Alice évoque ici avec Pascale le fait de grandir entre deux langues, les raisons pour lesquelles Pascale écrit en anglais sur la France et l'Amazonie, et Mama Amazonica, son recueil le plus récent, publié par Bloodaxe en 2017.

ORIGINAL ENGLISH TEXT

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Nadine Gassie et Océane Bies –

linguistes du mois d’avril 2017

traductrices littéraires, anglais > français.

  Nadine Nadine corrected

              Nadine Gassie                          Océane Bies

 

Jean-Paul croppedNotre intervieweur, Jean-Paul Deshayes, est ancien professeur agrégé d'anglais et formateur en IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) ayant également enseigné le français à Londres pendant dix ans du collège à l’université. Jean-Paul poursuit son activité de traducteur pour la presse magazine. Il est membre de l'ATLF (Association des traducteurs littéraires de France). Bien que retraité, il s’occupe diversement : échanges avec d’autres traducteurs, lectures variées, bricolage et arts martiaux, voyages à Londres avec son épouse anglaise pour rendre visite à leur fille et sa petite famille. Il considère la traduction (thème et version) comme un exercice intellectuel particulièrement stimulant et s’y adonne à la fois professionnellement et pour son plaisir personnel. Jean-Paul a mené l'interview  depuis Trivy, en Bourgogne du Sud. Océane se trouvait a Bordeaux et Nadine à Garrey, dans les Landes.


Souvent qualifié de « travailleur de l’ombre », le traducteur joue pourtant un rôle capital dans la diffusion d’œuvres écrites dans une langue étrangère. C’est grâce à lui, et à lui seul, que notre culture personnelle s’enrichit de lectures inaccessibles autrement et que nous découvrons des auteurs connus dans leur pays, mais inconnus dans le nôtre. Trop souvent hélas, le nom du traducteur n’est pas cité dans les émissions, chroniques et blogs qui présentent la version française d’une œuvre écrite en langue étrangère. Une telle omission est un manque de respect total du droit moral de l’auteur de la traduction. C’est en  lisant
 
Avec « Fin de ronde », Stephen King cogne – Le Monde, 15/3/2017, que nous avons relevé les noms (heureusement cités) des deux traductrices de Fin de Ronde, thriller de Stephen King, paru en France le 8 mars 2017 (ALBIN MICHEL).

  Fin de ronde       Stephen King
   
Autre surprise : il n’est pas très fréquent qu’une traduction soit le fruit d’un travail en commun, comme celui qu’ont réalisé avec talent Nadine Gassie et Océane Bies, un tandem d’autant plus solide et harmonieux qu’il réunit la mère (Nadine) et la fille (Océane) ! Leur éloignement géographique relatif
n’est guère un obstacle à notre époque où les échanges par mail et téléphone sont si aisés. Toutefois, des séances intenses de travail à deux sont nécessaires, surtout à la fin, lors des ultimes relectures, des corrections et à la réception des épreuves. Grâce à ce dialogue toujours constructif et ce souci constant de la qualité, Nadine Gassie et Océane Bies réalisent un travail unique qui donnera au lecteur français le plaisir de s’approprier des œuvres enfin à sa portée.

Nous les remercions vivement d'avoir répondu à nos questions avec enthousiasme et précision.

 

Jean-Paul croppedJ-P : Pouvez-vous présenter votre parcours et nous indiquer ce qui a guidé votre choix du métier de traductrice littéraire ? Peut-on parler de vocation ?

Nadine croppedNadine Gassie : Dans mon cas, oui, je crois qu'on peut parler de vocation. J'ai eu très tôt conscience de la place du traducteur « posté à la porte du livre »… faisant office de portier, détenant les clés. J'ai le souvenir, enfant, d'avoir toujours préparé le plaisir de la découverte d'un nouveau livre par la lecture jouissive de tous les éléments ayant concouru à sa présence entre mes mains : titre, nom de l'auteur, de l'éditeur, de l'illustrateur et, bien sûr, du traducteur, toujours discret, en page de titre intérieure, juste en dessous du titre, donc juste avant « l'ouverture » du livre en français, qui sans lui ne peut se faire…


OceaneOcéane Bies
 : Je ne parlerais pas de vocation, non. En revanche, on peut dire que je suis tombée dedans quand j'étais petite. Ma mère étant traductrice, j'ai été sensibilisée à l'anglais dès mon plus jeune âge, et puis j'ai toujours été entourée de livres. C'est comme ça que je me suis naturellement orientée vers une fac d'anglais. J'ai un master 2 recherche en LLCE. Mais je ne me suis jamais imaginée traductrice, bien au contraire, car ayant vu ma mère à la tâche durant toute mon enfance, j'ai très vite pris conscience de la somme énorme de travail que ce métier exige. Et puis j'ai commencé à relire certaines épreuves pour ma mère, et c'est comme ça que de fil en aiguille, je me suis mise à travailler avec elle.

 

Jean-Paul croppedJ-P : Quelles qualités stylistiques (ou autres) vous inspirent particulièrement dans une œuvre que vous acceptez de traduire ? Y a-t-il une ou plusieurs œuvres pour lesquelles traduire a été un très grand plaisir ?

Nadine croppedNadine : J'aime les styles qui bousculent « la langue » (et les idées) convenue-s, bouleversent nos a priori, et ce faisant inventent une nouvelle langue, reflet d'une nouvelle vision du monde, lesquelles viendront métamorphoser les nôtres.

C'est probablement l'œuvre de Melanie Rae Thon qui, à ce titre, a été et reste pour moi l'enjeu le plus fort, source d'intense jouissance bien plus que de plaisir.

OceaneOcéane : Étant jeune traductrice (j'exerce ce métier depuis quatre ans), j'accepte tout ce qu'on pourrait me proposer, peu importe le style ou les qualités du livre. Disons que je ne peux pas me permettre de refuser un contrat. Mais jusqu'à présent on peut dire que j'ai eu de la chance, car j'ai fait mes premières armes avec deux grands auteurs (et ma mère pour mentor), et se voir confier leurs œuvres a toujours été pour moi un immense honneur, ainsi qu'une énorme responsabilité, c'est pourquoi j'ai toujours pris un grand plaisir à les traduire.


Jean-Paul croppedJ-P : Avez-vous une façon particulière de procéder quand vous vous attelez à la traduction d'un nouveau livre ?

 

OceaneOcéane : Tout d'abord, je m’attelle à la lecture. Ça peut paraître évident mais on me demande souvent si je lis le livre avant de le traduire. Donc oui, plutôt deux fois qu'une. Lorsque je commence la traduction à proprement parler, je procède à une deuxième lecture par chapitre où je me concentre exclusivement sur la recherche de vocabulaire et de références (culturelles, historiques, techniques…). Car le travail de traduction est avant tout un travail de recherche. Une fois tel ou tel chapitre « défriché », je me lance dans la traduction.

Nadine croppedNadine : Je lis une première fois le roman, ou recueil de nouvelles, je prends des notes en marge : associations d'idées, références à d'autres écrits de l'auteur, à des questions de société, etc. Je prends acte et conscience des première et dernière phrases du texte, pour savoir où je vais et comment je dois y aller, et j'attaque. Je m'entoure durant la traduction de tout un univers symbolique et signifiant en rapport avec l'œuvre, en vue de favoriser mon travail (livre-audio, photos, musiques, films, gastronomie, etc.). Si je peux, je pars faire de la traduction in situ, sur les lieux de la fiction…


Jean-Paul croppedJ-P : Les auteurs que vous traduisez  répondent-ils aux interrogations éventuelles dont vous leur faites part ? Avez-vous des retours de leur part sur votre version française de leurs œuvres ?

Nadine croppedNadine : J'ai cessé de faire appel aux auteurs pour débrouiller les questions qui se posent en cours de traduction, car j'ai observé que si la plupart d'entre eux acceptent de répondre avec bienveillance, ils ne mesurent pas, la plupart du temps, les enjeux qui se posent à nous, dans notre langue. Nos questions les laissent perplexes, ou parfois même les dépassent, ils ne les comprennent pas, d'autant qu'eux-mêmes sont, au même moment, sortis de ce texte, déjà ancien pour eux, et accaparés par l'écriture d'un nouveau texte… Internet, nos relations, notre perspicacité nous suffisent amplement la plupart du temps pour tout résoudre, sans avoir à importuner nos auteurs.

OceaneOcéane : Je n'ai jamais été en contact direct avec un auteur. Peut-être par pudeur : j'ai tendance à me dire que les écrivains ont autre chose à faire que de discuter avec leurs traducteurs, car ils peuvent en avoir beaucoup. Et puis le travail en binôme permet de pallier à d'éventuelles difficultés avec deux fois plus d'efficacité. Aucun retour non plus sur la version française de leurs œuvres, car ils n'ont pas forcément les connaissances requises dans telle ou telle langue pour juger de la qualité d'une traduction.


Jean-Paul croppedJ-P : Vous est-il arrivé d’être sur le point de jeter l’éponge tant les difficultés d’un texte, non repérées au départ, vous semblaient insurmontables ?

 

OceaneOcéane : Non, et c'est là l'avantage de la traduction en binôme, tout est plus surmontable lorsqu'on est deux.

 

 

Nadine croppedNadine: Non, même si seule, il m'est souvent arrivé de passer par une phase de découragement ou d'accablement située à peu près à la moitié de l'ouvrage, moment que je vis alors comme l'approche du sommet d'une montagne terriblement dure à gravir, sachant que la seconde partie sera plus facile à négocier, comme la redescente dans la vallée.

 


Jean-Paul croppedJ-P : Comment avez-vous organisé votre travail en binôme pour la traduction de certains titres de Stephen KING notamment ? Quelles sont les contraintes matérielles ou autres et quels sont les avantages ? Recommanderiez-vous cette formule à d’autres traducteurs ?

OceaneOcéane : Très simplement. On se partage généralement le roman en deux. Chacune effectue sa part, s'ensuit un interminable travail de relecture, de concertation et d'harmonisation. Les compétences ou analyses de l'une sont souvent  complémentaires de celles de l'autre, ce qui permet selon moi d'aboutir à des traductions équilibrées et le plus justes possible. Le travail en binôme permet d'avoir du recul sur le texte, chose que l'on perd souvent en cinq mois ou plus de travail acharné. Le dialogue, l'écoute, l'humilité, le compromis, tout cela aide à la réalisation d'une traduction bien faite. Lorsque l'ego est mis de côté, je pense que le travail en binôme ne peut avoir que des avantages (si ce n'est que la paye est divisée en deux à l'arrivée…). Il s'agit aussi de savoir défendre ses idées lorsqu'il y a désaccord. C'est un travail d'équilibre dont il ne faut jamais perdre de vue l’intérêt premier : celui du texte.

Nadine croppedNadine : Nous modifions notre stratégie à chaque roman ou recueil de nouvelles, sachant qu'un texte dicte sa façon d'être traduit. Mais nous veillons généralement à respecter une équité quasi parfaite, sans qu'il y ait de cadre rigide non plus. Nous traduisons, en volume, la moitié chacune, puis nous nous relisons et corrigeons mutuellement, par échange de fichiers, avec à l'occasion une conversation téléphonique, mais c'est rare. Nous réservons l'entrevue en tête à tête et la discussion de vive voix, sur les derniers points à harmoniser, pour la fin, avant remise à l'éditeur du manuscrit finalisé.

C'est une méthode idéale, de liberté totale pour chacune, tout en bénéficiant du soutien constant de l'autre, de partage équilibré des responsabilités, et d'accroissement des potentialités. Sur un auteur aussi complexe et riche en voix énonciatives que Stephen King, nous avons découvert que c'est un avantage certain, garant de même richesse vocale en français.

 

Jean-Paul croppedJ-P : Pour nos lecteurs qui souhaiteraient en savoir plus sur Stephen King , pourriez-vous nous présenter cet auteur et
nous indiquer depuis quand vous êtes devenues  « sa nouvelle 
 voix  » en français ?

 

Nadine croppedNadineStephen King, mythe vivant de la littérature américaine, a publié plus de cinquante romans, tous best-sellers, et plus de deux cents nouvelles. Depuis son premier roman, paru en 1974, il n'a cessé de s'imposer en maître dans le domaine de l'horreur, du fantastique, de la science-fiction et du roman policier. Depuis 2007, j'ai traduit trois  de ses romans en solo ainsi qu'un recueil de nouvelles. 

OceaneOcéane : J'ai rejoint l'aventure en 2013 et nous avons traduit ensemble cinq de ses romans et son dernier recueil de nouvelles.

 

 


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Jean-Paul croppedJ-P : Traduire Stephen KING doit être une expérience unique ! Quelles sont les spécificités et les difficultés de cet auteur ?

Nadine croppedNadine : C'est bien sûr une expérience unique et un enjeu de taille ! King est un auteur multi-genres et prolifique, donc sa traduction exige beaucoup de lectures préparatoires et de lectures concomitantes, pour accompagner la traduction : nous devons lire ce qu'il a écrit avant, pendant, et savoir même ce qu'il écrira après… Nous devons lire ses maîtres et ses sources, citées ou pas, nous devons savoir ce qui se dit et s'écrit de lui, ce que lui-même dit et écrit de lui. Et nous devons faire un travail aussi puissant et percutant que le sien sur la langue et sur le monde, car c'est un auteur qui avance vite et fort, et nous devons le suivre, à pas de géant. Le titre du tout récent article du Monde : « Fin de Ronde : King cogne », sur le dernier opus de la trilogie Hodges, semble nous donner raison. Si King cogne, c'est que ses traductrices cognent aussi…

OceaneOcéane : Stephen King a une écriture en apparence très simple car très fluide, à la limite de l'oralité. Mais cette apparente simplicité est bien évidemment le fruit d'un long travail. Je pense notamment à la trilogie Hodges, où l'oralité est poussée à son paroxysme par la prise en charge de la narration par tous les personnages, alternant ainsi les styles et les points de vue énonciatifs, parfois même d'une phrase à l'autre, et y compris dans une même phrase. Stephen King a aussi cette particularité qu'il manie les sauts dans le temps à la perfection, il promène constamment ses lecteurs d'un temps de la narration à un autre, ce qui peut être déconcertant pour le traducteur qui ne doit jamais perdre de vue qui parle, quand, à qui, comment, etc… Avec son style très frontal, oral, polyphonique et multitemporel, je dirais que Stephen King est un auteur qui casse les codes de la littérature conventionnelle.

 


Jean-Paul croppedJ-P :On entend souvent dire que « traduire, c’est trahir » ? Comment parvenir à trahir le moins possible ?

OceaneOcéane : Je ne suis pas d'accord avec cette idée. Pour moi, traduire, c'est servir. Car la traduction est avant tout une passerelle entre les personnes, les peuples, les cultures, les idées… Il y a bien entendu mille façons de traduire un texte, comme il peut y avoir mille façons de lire un texte. Donc selon moi c'est encore une fois une question d'équilibre, équilibre entre sa propre sensibilité et ce qui caractérise le texte en lui-même, qu'il s'agisse du style ou du message porté par l'auteur. Il faut accepter où le texte nous mène, sans se faire prendre au piège de l'interprétation hâtive, parfois même de la pudeur, ou, à l'inverse, de l'étoffement et de l'embellissement.

Nadine croppedNadine : J'adhère totalement à la formule unique et novatrice d’Océane : « Traduire, c'est servir » ! Elle a magnifiquement répondu sans tomber dans le piège du poncif. Si seulement ce bel adage pouvait tordre le cou une fois pour toutes au vieil et éculé « Traduire, c'est trahir » qui ne reflète que l'ignorance et la frustration des non-initiés à cette science rigoureuse et cet art consommé qu'est l'exercice de la traduction littéraire.

Un traducteur conscient des enjeux de signifiance d'un texte, c'est-à-dire ses enjeux poétiques et politiques, et de ses enjeux énonciatifs, c'est-à-dire ses enjeux personnels et trans-personnels, ne sera jamais un traître à rien ni personne mais un serviteur authentique de « la voix », et des voix, qui lui sont données à entendre. Les autres sont des traîtres, naturellement, mais ce ne sont pas des traducteurs !

 

Jean-Paul croppedJ-P : Y a-t-il un auteur/un titre que vous adoreriez traduire et pensez-vous que vous arriveriez à convaincre un éditeur de vous en confier la traduction ?

Nadine croppedNadine : J'aimerais continuer à traduire pour un nouvel éditeur mon auteur australien principal, Tim Winton, que j'ai servi avec une vraie force poétique pendant vingt ans avant que les éditions Rivages et leur nouvelle traductrice ne massacrent son dernier opus, Eyrie, en 2015. Ce scandale éditorial passé alors inaperçu doit maintenant éclater au grand jour et un grand éditeur français doit absolument « sauver » le non moins grand Winton. J'y travaille.

OceaneOcéane : Il y a un texte que j'aurais aimé traduire, pour répondre différemment à votre question : Johnny s'en va-t-en guerre, de Dalton Trumbo, roman antimilitariste par excellence. Bouleversant par le thème, bien sûr, mais aussi par sa puissance narrative. Et déjà admirablement traduit…

 


Jean-Paul croppedJ-P : Travaillez-vous actuellement sur une traduction particulièrement passionnante ?

OceaneOcéane : Aucune traduction en cours pour le moment, je consacre donc mon temps à des lectures en vue d'éventuels projets à proposer à des éditeurs.

Nadine cropped
Nadine
: Oui, bien sûr… mais c'est top secret !

 

 

Top secret

Entretiens menés par Jean-Paul DESHAYES avec d'autres linguistes :

Edith Soonckindt – linguiste du mois de mai 2014

Annie Freud – linguiste du mois de septembre 2015

 

Interviews précédentes réalisées en 2017