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Ilan Stavans – linguiste du mois de décembre 2016

Ilan Stavans est professeur de culture latino et latino-américaine à Amherst College, dans l'État du Massachusetts. Il est titulaire de trois M.A. dont un de l'Université Columbia, où il obtint également son doctorat. Il a donné des cours portant sur un large éventail de sujets parmi lesquels figurent le spanglish, Jorge Luis Borges, la poésie américaine moderne, la musique latine, Don Quichotte, Gabriel García Márquez, le Modernismo, la culture populaire dans l'Amérique hispanique, les écrivains juifs du monde, l'histoire culturelle de la langue espagnole, Pablo Neruda (dont il a traduit les odes en anglais) , l'histoire de la langue espagnole, Isaac Bashevis Singer, Sœur Juana Inés de la Cruz, la littérature yiddish, les relations judéo-hispaniques, le cinéma, l'art en Amérique latine, et la culture latino-étatsunienne.

Notre nouvelle contributrice, Monique Dascha Inciarte, qui a mené l'interview qui suit, enseigne l’interprétation et la traductologie à Laney College, Oakland dans l’État de Californie. Elle habite à El Cerrito avec Jacobo, son fils de 12 ans, et son mari, David Valayre, qui enseigne le theatre, et qui a bien voulu traduire l'entretien de l'espagnol en français.  VERSIÓN ESPAÑOLA ABREVIADA

 

Ilan Stavans 
l'interviewé

Monique Inciarte
l'intervieweuse


Monique et Ilan Stavans ont eu un entretien qui a porté sur beaucoup de thèmes variés : la situation actuelle au Mexique, la crise de l’humanisme et celle du roman qui cède la place au film. L’entretien qui suit n’aborde qu’un de ces thèmes : le spanglish, la fusion de l’anglais et de l’espagnol, qui a fait l’objet du livre du Professeur Stavans "
Spanglish: The Making of a New American Language", publié par Harper Perennial en 2004.

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Anne Trager – linguiste du mois de novembre

Ce mois-ci, notre linguiste invitée est une Américaine, une francophile, une traductrice littéraire et la fondatrice de Le French Book. Cette maison d'édition, installée à New York, s'attache à choisir, traduire et publier des romans à énigmes et à suspens d'origine française, de manière à les faire connaître des lecteurs de tout le monde anglophone. Anne a vécu pendant de nombreuses années à Paris, mais elle habite maintenant à Pibrac, petite localité située à 15 km à l'ouest de Toulouse.  

 

Anne banner

    ORIGINAL ENGLISH TEXT. Traduction : Jean Leclercq

Frank Wynne : linguiste du mois d’octobre 2016

WynneNous sommes honorés que, cette fois, le linguiste du mois soit Frank Wynne, éminent traducteur littéraire français-anglais et espagnol-anglais. Les travaux de Frank ont été plusieurs fois primés. Il a reçu le prix IMPAC en 2002, l'Independent Foreign Fiction Prize, en 2005 (ces deux récompenses étant partagées avec les auteurs) et le Prix Scott Moncrieff en 2008.

Celui-ci est le prix littéraire britannique annuel couronnant des traductions du français à l'anglais. Parmi les sponsors du prix figurent le Ministre français de la culture,  l'ambassade française à Londres et l'Arts Council of England.

Wynne Blue HourPour ses traductions de l'espagnol, il Wynne Kamchatka a reçu le Premio Valle Inclán à deux reprises, en 2012 (pour Kamchatka de Marcelo Figueras) et en 2014 (pour La Hora Azul/The Blue Hour de Alonso Cueto).

 

 

Wynne sansal-harragaPlus récemment, sa traduction du Harraga de Boualem Sansal  a remporté le Prix Scott Moncrieff [2] pour la deuxieme fois. Les jurés qui ont décerné ces prix étaient eux-mêmes des traducteurs littéraires. Comme Frank nous l'a confié au cours de l'entretien, voir son talent reconnu par des pairs est d'autant plus gratifiant que la traduction est un exercice solitaire.

Frank a accordé cet entretien au Mot juste au cours d'un séjour qu'il effectuait dans la ville de Dublin. 


L'Irlande peut s'enorgueillir d'avoir enfanté quatre prix Nobel de littérature : Seamus Heaney, Samuel Beckett, James Joyce et William Butler Yeats. En 2010, Dublin a été désignée Ville UNESCO Littérature. Quant à Frank Wynne, il a placé L'Irlande sur la carte du monde de la traduction littéraire.

 

ORIGINAL ENGLISH VERSION.

Traduction : Joëlle Vuille

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LMJ : Vous n'avez pas d'origines françaises et votre apprentissage du français s'est limité à quatre ans de lycée et à une courte période au Trinity College à Dublin. Vous m'avez également raconté que, à l'école, vous n'aviez jamais eu l'occasion de parler le français et que la première opportunité que vous aviez eue de pratiquer la langue s'était présentée lorsque vous aviez déménagé à Paris, une ville dans laquelle vous n'aviez jamais habité auparavant. Pourtant, vous êtes devenu un traducteur reconnu et votre maîtrise du français est remarquable. Vu les méthodes peu conventionnelles d'enseignement des langues en Irlande et le peu d'instruction formelle que vous avez reçue, votre progression a été pour le moins surprenante. En comparaison, Julian Barnes [1], un autre Britannique connu pour sa maîtrise du français, a été très tôt immergé dans la culture et la langue françaises et n'a jamais cessé de pratiquer.

 

Jean-Marc et Livia Dewaele – linguistes du mois de septembre 2016 (1ère partie)

Pour la première fois après une bonne cinquantaine d'interviews mensuelles, nos invités sont, aujourd'hui, un père et sa fille – le premier est professeur de linguistique appliquée et de multilinguisme à Birkbeck, University of London, et la seconde est étudiante de BA en linguistique et français au Worcester College, University of Oxford.

DewaeleJMGown (2)Jean-Marc Dewaele est né dans une famille francophone à Ostende, en Flandre Occidentale, et a grandi à Bruges, où l'enseignement était en néerlandais. Il a obtenu son doctorat en langues et littératures romanes à la Vrije Universiteit de Bruxelles en 1993. Il s'est installé à Londres avec son épouse Katja, bilingue néerlandais-français, en 1994. Leur fille Livia est née en Angleterre, en 1996.

Jean-Marc a l'anglais comme langue dominante pour la lecture et l'écriture académique, mais il écrit de la poésie en français et utilise le néerlandais et le français en famille. Il parle espagnol et comprend l'italien et l'allemand quand il s'agit de linguistique appliquée.

Nous commençons l'interview avec Jean-Marc et continuons avec Livia, 19 ans, en deuxième année d'études supérieures. Forts de leurs connaissances et talents individuels, ayant écrit deux articles ensemble, ils forment un duo redoutable… et pas uniquement parce qu'ils sont tous deux ceintures noires de karaté premier dan.

Les interviews qui suivent ont été menées en anglais, par Skype, entre Los Angeles et Londres avec Jean-Marc, et entre Los Angeles et Oxford avec Livia. Les invités ont ensuite traduit leurs réponses en français.

                               ENGLISH SOURCE TEXT

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LMJ : Vous faites de la recherche sur les différences individuelles dans les aspects psycholinguistiques, sociolinguistiques, pragmatiques, psychologiques et émotionnels de l'acquisition de langues secondes et de multilinguisme. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par « aspects psychologiques et émotionnels » ?

Geraldine Brodie – linguiste du mois d’août 2016

L'interview suivante a été menée en anglais par Skype entre Los Angeles et Carthagène (Espagne).

 

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Geraldine Brodie
l'interviewee                     J. G. – L'intervieweur   


Traduction de Jean Leclercq,
avec l'appui terminologique de René Meertens

(Original text in English)  



LMJ :
 
Vous êtes membre de l'Institut des Comptables agréés d'Angleterre et du Pays de Galles, et membre de l'Institut des Impôts. Avez-vous étudié et pratiqué la comptabilité avant vos études de lettres ? Avez-vous abandonné la comptabilité en faveur de la traductologie ?

GB: À certains égards, j'ai fait une carrière en boucle. J'ai étudié l'anglais à Oxford, me spécialisant en langue et littérature du vieil anglais et du vieux français. Je me suis toujours intéressée aux langues, à la traduction, à l'interculturalité et à la façon dont elles influent sur la migration de la littérature. 

KpmgMon diplôme en poche, j'ai suivi une formation de comptable dans une entreprise qui s'appelle aujourd'hui la KPMG. Rien d'extraordinaire à cela après un diplôme d'anglais, puisque les comptables se doivent de savoir bien communiquer et d'être systématiques et interrogateurs. J'ai eu l'occasion d'utiliser mes compétences linguistiques, en effectuant une vérification à Paris. Je suis restée dans cette entreprise pendant 12 ans, y compris deux années passées à New York au cours desquelles j'en ai profité pour apprendre l'espagnol à ce qui s'appelle maintenant l'Instituto Cervantes.

 

Deborah Smith – linguiste du mois de juillet

 

Man bookerLe Man Booker International Prize existe depuis 2004. Il est décerné chaque année à un auteur, britannique ou étranger, pour un ouvrage en anglais ou largement diffusé en traduction anglaise. Mais, en 2016, son montant a été porté à 50.000£ et, dans le cas d'une traduction, également partagé entre l'auteur et le traducteur. [1]

 

En mai dernier, le Prix a été décerné au roman The Vegetarian, de l'écrivaine sud-coréenne Yi Chong-jun qui enseigne actuellement l'écriture créatrice à l'Institut des Beaux-Arts de Séoul.

Vegetarian

Smith & Chong-jun

 

 

 

 

 

 

 

 


Le roman a été traduit par une Britannique de 28 ans, Deborah Smith, qui n'a commencé à apprendre le coréen qu'à l'âge de 21 ans, et cela sans avoir appris de langue étrangère auparavant. C'est en fin de deuxième cycle qu'elle décida de devenir traductrice de coréen-anglais et qu'elle s'installa en Corée à cet effet. Depuis, elle a fondé sa maison d'édition à but non lucratif qui se spécialise dans la traduction d'ouvrages de littératures asiatique et africaine.

Allie L'entretien avec Deborah Smith qui vous est présenté ci-après, s'inspire d'un autre, mené par Chungwon Allie Park en 2014. Toutefois, à la suite du Prix reçu en 2016,  Deborah Smith a bien voulu répondre à quelques autres questions

L'intervieweuse, Chungwon Allie Park, est actuellement en deuxième année à l'Université Yonsei, en Corée du Sud. Depuis le lycée, elle s'est toujours intéressée à la littérature coréenne et à la traduction. Précédemment, elle a été stagiaire à Korean Literature in Translation (KTLIT.com). Yi Chong-jun est son auteur coréen préféré et elle rêve de traduire ses œuvres. Avide d'écriture et raffolant de livres, Allie fait grand cas de ceux qui aiment les lettres et le rire.

LMJ remercie l'intervieweuse, Chungwon Allie Park, et l'interviewée, Deborah Smith, de leur collaboration à la préparation du présent article, ainsi que son correspondant Jean LECLERCQ qui l'a traduit pour ses lecteurs.

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Audrey Predessac – linguiste du mois de juin

Malta map AUDREY
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 

Notre invitée ce mois est originaire de la Sarthe (Pays-de-la-Loire). Depuis 2015 elle habite l'île de Malte où elle travaille comme Rédactrice/Editrice touristique et bloggeuse pour une école de langue.

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LMJ:
 Pourriez- vous nous résumer votre parcours académique ?

J’ai commencé par une licence spécialisée dans les cultures et les langues étrangères à l’Université Catholique de l’Ouest. En plus de développer ses compétences linguistiques, on est amené à étudier l’histoire, la littérature, l’actualité des pays utilisant les langues d’apprentissage. Cela m’a permis de partir en Erasmus et vivre en ESERPautonomie pour la première fois, ce qui a été une révélation. Enfin j’ai été diplômée d’un master en communication et relations publiques à ESERP Business School en Espagne. Durant ce master il était possible de préparer des présentations, de procéder à des simulations d’actions de communication ou encore de participer à des séminaires, le tout en espagnol. De nombreux intervenants érudits venaient donner des conférences auxquelles je me rendais avec avidité afin d’en apprendre toujours plus sur des thématiques telles que l’importance de crise de l’euro. Etudier à l’étranger permet de voir d’autres méthodologies, d’autres conceptions des choses, des manières de voir et sentir les choses différemment. Je ne dis pas que cela a été facile, mais la récompense n’est que plus grande lorsque l’on est capable de soutenir et débattre des idées dans une autre langue que la sienne. Entre la licence et le master j’ai beaucoup voyagé, notamment en Angleterre et en Espagne, pour décrocher quelques certificats et développer davantage mes capacités linguistiques.

 

Julia Cresswell – la linguiste du mois de mai 2016

Julia profile

Voici une interview de Julia Cresswell par Julian Maddison. Julia et Julian – l'interviewée  et  l'intervieweur – ont non seulement des prénoms semblables, mais un parcours de vie parallèle, l'un et l'autre étant diplômés de l'université d'Oxford, et habitant cette ville à jamais célèbre.

Julia Cresswell a étudié l'anglais à St Hugh’s College, Oxford, se spécialisant en philologie et en littérature médiévale. Elle entreprit ensuite, à l'université de Reading, une maîtrise en littérature médiévale et un doctorat (l'édition commentée de The Three Kings' Sons', une traduction en anglais de la fin du XVe siècle d'une romance française en prose, Les Trois Fils de Rois, écrite à la cour de Bourgogne vers 1470). Elle finança ses études de troisième cycle en enseignant à l'université et en travaillant comme chercheuse pour l'Oxford English Dictionary.  


Elle est l'auteure, entre autres, de
"The Cat's Pyjamas : The Penguin Book of Clichés" et l"Oxford Dictionary of Word Origins."

 

  Julia Cat   Julia origins

 

Julian Maddison – l'intervieweur

JULIANJulian étudia le français et la linguistique à St John’s College, Oxford. 

Julian consacre l'essentiel de son temps à son activité professionnelle ; il est co-fondateur et co-directeur d'une société qui fournit l'industrie automobile. Il n'en continue pas moins à rédiger des articles sur deux de ses sujets favoris : la conception des voitures et Goscinny, l'auteur de Astérix. Ses travaux ont paru dans différentes publications, en France et au Royaume-Uni, et il a été consulté pour un certain nombre de livres et d'expositions consacrés à Goscinny et/ou à Astérix.
 
L'année passée, Julian a interviewé Anthea Bell, depuis longtemps traductrice anglaise attitrée d'Astérix.
 
 

Traduction : Jean Leclercq –

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La définition de "cliché" en anglais, selon Oxford Dictionaries: "A phrase or opinion that is overused and betrays  a lack of original thought: the old cliché “one man’s meat is another man’s poison .”

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La Malinche – la linguiste du mois d’avril

Entretien imaginaire réalisé par Catherine Pizani & Jean Leclercq,

en enjambant les siècles et les continents.

 

   La Malinche double
  

              Jean Leclercq               La Malinche                Catherine Pizani
                                                    
(Rosario Marquardt)

On n'arrête pas le progrès, dit-on. C'est tellement vrai que des chercheurs d'une certaine Vallée du Silicium viennent de mettre au point une application (encore au stade expérimental) permettant d'entrer en contact avec des personnalités historiques. LMJ a voulu l'essayer en invitant à son rendez-vous mensuel un personnage controversé : la Malinche, comme on l'appelle communément.

Certes, par la suite, Pocahontas joua le même rôle en Virginie et Sacagawea servit de truchement à Lewis et Clark, mais la Malinche fut la première interprète de l'histoire des Amériques.

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Malinche - Rivera

LMJ : Madame, c'est un grand honneur pour nous de vous accueillir en qualité de Linguiste du mois. La Malinche est votre patronyme le  plus courant. Dans le Mexique d'aujourd'hui, un cours d'eau et un volcan portent ce nom. Les Mexicas vous appelaient Malintzin ou Malinche, mais on vous connaît aussi sous le nom de Malinalli et de doña Marina. Comment convient-il de vous appeler ?

 

 

Malinche : Appelez-moi comme il vous plaira ! Mon nom a en fait évolué avec ma propre histoire. À ma naissance, on me donna le nom de Malinalli (selon les interprétations historiques, Malinalli est le 12ème jour du mois náhuatl, mais Malinalli veut aussi dire « liane tressée », expression náhuatl utilisée dans la construction des maisons. Plus tard, on y ajouta Tenépatl, ce qui signifie « le don des mots »). À la mort de mon père, ma mère se remaria et eut un fils. Devenue encombrante, on finit par me vendre à des marchands d'esclaves d'une importante place commerciale du sud-est du Mexique. Mais ce ne fut pas la fin de mes tribulations puisqu'on m'offrit en tribut à un cacique du Tabasco, à la suite d'une guerre entre Mayas et Mexicas. J'étais très jeune et je parlais ma langue maternelle, le náhuatl, et celle de mes nouveaux maîtres le maya-yucatèque. Quand je fus finalement offerte, avec 19 autres jeunes femmes, un peu d'or et des tissus précieux, à Hernán Cortés, celui-ci nous fit baptiser [1] et je reçus le prénom chrétien de Marina, proche phonétiquement de Malinalli. C'est d'ailleurs sous le nom de doña Marina que j'apparais dans le célèbre récit de Bernal Díaz del Castillo. [2] Par la suite, les Mexicas (ceux que vous appelez les Aztèques), m'appelèrent Malintzin ou Malin-tzîn, le suffixe « tzîn » étant une marque de respect envers une personne de la noblesse indienne et l'équivalent de « Doña Marina » ; mais les Espagnols ne pouvant prononcer certains phonèmes de mon nom, le changèrent en Malinche. Les interprétations historiques de mon nom ne manquent pas mais celui qui a le plus marqué la mémoire collective mexicaine, c'est la Malinche.

LMJ : Quand et où êtes-vous née ? Quelle a été votre langue maternelle ?

Malinche : Comme vous le savez, à l'époque de ma naissance, nous n'avions pas le même calendrier que le vôtre. Nos prêtres possédaient une très bonne connaissance de l'astronomie et nous suivions un calendrier solaire. Je suis probablement née à Olutla (dans l'état de Veracruz), dans une famille noble de la société mexica, mon père était le cacique de la province de Painalla. Il est fort probable que je sois née entre 1496 et 1501, à la frontière des états aztèques de la vallée de Mexico et des territoires mayas du Tabasco. Du point de vue linguistique, cette province se situait dans l'aire du náhuatl, la langue des peuples du plateau central du Mexique. Lorsque je fus vendue à des marchands d'esclaves et emmenée à Potonchán, je dus apprendre la langue maya (ce que vos linguistes appellent le yucatèque), complètement différente et que les nahuatlophones appelaient par dérision le popoluca, c'est-à-dire le charabia. Comme l'écrit très justement une écrivaine qui m'a consacré un livre : « le bilinguisme est souvent le fruit amer de l'exil » [3]. Une chose est sûre, mon polyglottisme m'a permis de survivre et de m'adapter dans un monde doublement patriarcal. J'ai su donner un sens à ma condition de petite fille vendue puis d'esclave abusée et soumise en apprenant les langues locales, leurs variantes et enfin le castillan pour finir par jouer le rôle que vous connaissez.

LMJ : Dans quelles circonstances êtes-vous devenue l'interprète de Hernán Cortés lorsque celui-ci s'est lancé dans la conquête de ce qu'on allait bientôt appeler la Nouvelle Espagne ?

Malinche : Suite à un affrontement entre les Espagnols et les Indiens du Tabasco, un cacique m'a offerte à Hernán Cortés en signe de paix. Les Aztèques se déplaçaient souvent avec des femmes qui leur préparaient leurs repas; en voyant les troupes de Cortès sans cantinières, ils offrirent des jeunes femmes au Conquistador sans forcément s'imaginer qu'elles deviendraient les concubines de ses compagnons… Cortés m'attribua à l'un de ses plus fidèles lieutenants, Hernando Alonso Puerto-Carrero. À ce moment-là, Cortés communiquait sans peine avec les Mayas, grâce à Geronimo de Aguilar Gerónimo de Aguilar, un prêtre espagnol, rescapé d'une précédente expédition et qui fut prisonnier des Mayas du Yucatán pendant huit ans. Mais, quand commença la marche vers l'ouest et la conquête de l'intérieur du pays (laquelle dura une dizaine d'années, faite de négociations avec les peuples rencontrés et de traversées de sites naturels souvent dangereux voire impraticables), Aguilar se trouva fort en peine car il ne comprenait plus rien. Les premiers émissaires de Moctezuma qui vinrent au-devant des Espagnols parlaient le náhuatl que je comprenais puisque c'était ma langue maternelle. C'est à ce moment-là, à la Pâques 1519, que Cortés s'aperçut que je pouvais lui être utile. Après avoir renvoyé en Espagne mon premier maître, Cortés me prit avec lui et je devins très vite son interprète, sa conseillère, sa maîtresse et, enfin, une épouse indispensable au moment des rencontres politiques de mon mari. Au fil du temps, je devins médiatrice culturelle et finis par enseigner aux Espagnols les coutumes sociales et militaires des natifs jusqu'au point de jouer un rôle diplomatique (et certains disent de servir d'espionne) pendant la première partie de la conquête. Vous pouvez d'ailleurs me retrouver dans de nombreux codex et autres représentations de l'époque, on m'y voit accompagner Cortés lors de ses rencontres avec les autochtones. C'est pour cela que, dans sa chronique, Bernal Díaz dit que « sans l'aide de doña Marina, nous n'aurions pu comprendre la langue de la Nouvelle-Espagne ».

Mal

LMJ : Aviez-vous appris l'espagnol ? Était-il courant, dans le Mexique précolombien, de requérir les services d'une femme pour assurer l'interprétation entre deux grands personnages ?

Malinche : Au début, mes connaissances d'espagnol étaient limitées pour pouvoir interpréter directement du náhuatl à l' espagnol et vice-versa. Je traduisais donc du náhuatl au maya à Aguilar, lequel traduisait ensuite du maya à l'espagnol à Cortés, un peu comme cela se fait encore parfois actuellement. Au fur et à mesure de la conquête, j'ai fini par maîtriser l'espagnol et suis devenue indispensable dans les jeux politiques de Cortés ; j'ai ainsi obtenu la confiance du conquistador, gagné en prestige et récupéré le rang social de mon enfance. Maintenant, quant au recours à une femme, c'était absolument inédit. Les sociétés indiennes étaient très Malinche 3 figuresmachistes et, en tout cas, il était exclu qu'une femme prenne la parole en public. C'est vous dire la surprise que durent éprouver l'empereur Moctezuma et sa suite lorsque, le 8 novembre 1519, venant à la rencontre de Cortés, ils me virent, moi – une femme indienne – entre Cortés et lui, m'adressant directement à l'un et à l'autre, sans intermédiaire. Ce dut être un choc culturel ! Et ce ne serait pas le seul. Mais, pour tout cela, je vous renvoie aux historiens et aux artistes qui ont décrit les tragiques événements qui suivirent.

LMJ : Malgré l'anéantissement des civilisations précolombiennes, comment s'explique la survivance du náhuatl ? Selon nos sources, il y aurait plus de gens parlant le náhuatl dans le Mexique contemporain qu'à l'époque de la Conquête.

Malinche : Les Espagnols n'étaient pas tous ces soudards assoiffés d'or qui nous soumirent. Après eux, vinrent des intellectuels, comme Bernardino de Sahagún qui, avec des lettrés locaux, dressa un inventaire de la civilisation aztèque avant la Conquête, en édition bilingue náhuatl-espagnol [4]. Ces intellectuels firent en sorte que de nombreux codex précolombiens ne soient pas détruits.

De plus, Cortés demanda qu'on lui envoie des moines franciscains pour évangéliser le pays, et ceux-ci comprirent vite qu'ils ne pourraient le faire qu'en s'adressant en náhuatl. Cette langue est donc restée assez vivante. D'ailleurs, elle a déteint sur l'espagnol du Mexique : camote (la patate douce) vient de camohlt, jacal (la paillote) dérive de xacalli, sinsonte (l'oiseau moqueur polyglotte que vous connaissez bien), du nahuatl centzontototl. Certains mots náhuatl sont même passés dans d'autres langues : ahuacatl qui a donné avocat, tzápotl pour le sapotillier (Achras sapota), de la famille des sapotacées. et son fruit, la sapote, sans parler du mot chocolat qui vient de xocoatl, xococ (amer) et atl (eau).

LMJ : Pour terminer, je voudrais vous poser une question un peu délicate. Certains estiment que vous avez trahi les vôtres en servant d'interprète et de conseillère à Cortés, leur envahisseur. Il n'est pas rare qu'on qualifie de malinchista [6] celle ou celui dont le patriotisme est douteux. Que leur répondez-vous ?

Malinche : Eh bien, je dirais à ceux-là qu'en tant qu'esclave, je n'avais pas le choix et que, finalement, j'ai eu sur Cortés une influence plutôt positive. Mon rôle de médiatrice culturelle a permis à Cortés d'éviter de nombreux conflits et de nombreux massacres. J'ai non seulement servi d'interprète mais aussi de diplomate avertie car les us et coutumes de tous les peuples précolombiens étaient complexes et difficiles à déchiffrer. L'Histoire me jugera et des historiens commencent à montrer que je n'ai pas été cette traîtresse que d'aucuns ont voulu voir en moi [5]. Ensuite, en intervenant comme interprète dans les discussions au sommet, j'ai contribué à promouvoir la place de la femme dans la société mexicaine. Enfin, de Cortés j'ai eu un fils, Martin, qui m'a été enlevé à l'âge de six ans, lorsque Cortés l'emmena en Espagne accomplissant ainsi le sombre présage associé à la perte, la mort, qui est lié à mon prénom et au jour de ma naissance dans les calendriers náhuatl. Je fus la mère du premier métis, engageant la société mexicaine dans la voie d'un métissage riche, complexe et aussi douloureux. C'est ce qui est écrit sur un mur de la place des Trois Cultures, à Mexico : No fue triunfo, ni derrota, sino que el doloroso nacimiento de este pueblo mestizo que es el Méjico de hoy. [7] Rien ne dit mieux le drame que notre peuple a vécu.

Malinche - Hidden statue of Cortes (2)
                                Statue de Cortés et de La Malinche, Coyoacán
                                                       
flickr ramalama_22

 

 

[1] L'église autorisait les Espagnols à vivre maritalement avec des femmes indiennes, à condition que celles-ci fussent baptisées. Ce statut s'appelait la barrangania.

[2] Bernal Díaz del Castillo. Verdadera Historia de los sucesos de la conquista de la Nueva Espaňa. (Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, traduction française de Denis Jourdanet & Rémi Siméon, 1880). 

Malinche book cover 2[3] Anna Lanyon. Malinche's Conquest. Sydney, Allen & Unwin, 1999. [En édition française, Malinche l'Indienne. L'autre conquête du Mexique. Traduit par Jacques Chabert. Paris, Payot & Rivages, 2001.)

[4] Sahagún (Fr. Bernardino de). Historia general de las Cosas de Nueva Espaňa. Mexico, Editorial Pedro Robredo, 1938.

[5] Marisol Martin del Campo. Amor y Conquista : La novela de Malinalli mal llamada Malinche. Mexico, Editiorial Planeta Mexicana, 1999.  Laura Esquivel, Malinche. Mexico, Suma de Lettras, 2006.

[6] Le mot malinchismo semble être entré dans le vocabulaire mexicain à la fin des années quarante. Il désigne le goût de certains pour tout ce qui est étranger ou exotique. Avec une connotation souvent péjorative, les Mexicains appellent malinchistas ceux de leurs compatriotes qui s'entichent de tout ce qui est étranger ou préfèrent la compagnie des étrangers et les façons de faire des autres pays à la culture mexicaine. Voir aussi : After 500 Years, Cortes's Girlfriend Is Not Forgiven, New York Times, 1997.

[7] Ce ne fut ni un triomphe, ni une déroute, mais l'enfantement douloureux de ce peuple métis qu'est le Mexique d'aujourd'hui.

Lecture complémentaire :

Malinche book coverJacques Soustelle.
Les Aztèques à la veille de la conquête espagnole. Paris, Livre de poche, 2008.

 

 

 

Malinche, la indígena que abrió México a Cortés

Z2016/4

Linguiste (et musicien) du mois de mars – Christopher Goldsack

Entretien réalisé par correspondance entre Los Angeles et Londres. Traduction de l'anglais : Jean Leclercq
[ENGLISH SOURCE TEXT]

 

Christian Goldsack

 Photo: Ian Cole

LMJ : Vous êtes diplômé de physique de l'université de Cambridge, mais il semble que la musique ait été très tôt votre principal centre d'intérêt.

Guildhall-school-of-music-CG : Oui, j'avais toujours chanté et pratiqué le chant choral, à l'école et à l'université, où cette forme d'expression musicale était très en honneur. J'ai étudié la physique et me suis ensuite préparé à l'enseignement des sciences et des mathématiques au niveau secondaire. C'est lors de mes débuts dans l'enseignement que j'ai commencé à regretter la pratique du chant choral de grande qualité à laquelle j'étais habitué. Je me suis donc mis à chanter davantage pour moi-même, en fréquentant les cours de l'École de musique et d'art dramatique de la  Guildhall, comme élève externe des cours particuliers de chant. Finalement, je décidai de me gâter pendant un an et d'étudier le chant à la Guildhall pour mon seul plaisir en qualité d'étudiant de troisième cycle – mais je compris vite que mon cœur me dictait d'y rester plus longtemps et j'y passai trois ans.

LMJ :Vous aimiez aussi la langue française. Où l'avez-vous apprise et comment êtes-vous parvenu à la maîtriser ?