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Maimiti Elkain – linguiste du mois de décembre 2018

L'entretien qui suit a été mené par Skype
entre Los Angeles et Papetee, Tahiti.

 

Maimiti - cropped Jonathan preferred
  Maimiti Elkain – l'interviewée Jonathan G. – l'intervieweur


Papeete communeJG :
Vous avez passé votre vie entre Nice, où vous êtes née, Papeete, une commune sur l'ile de Tahiti en Polynésie française, où vous avez grandi et où vous êtes retournée, et San Diego en Californie où où vous vous êtes mariée.
[1]

 

Avant que l'on aborde votre vie et votre carrière, on devrait souligner que vous avez toujours vécu près de la mer, ce qui rend votre prénom d'autant plus approprié. 
 

ME : C’est exact, Jonathan, mon prénom est d’origine tahitienne, il représente « ce qui vient de la mer » et signifie “l’appel de la mer”.

Selon la signification profonde, Maimiti développe une personnalité en étroite affinité avec le milieu marin, elle est inspirée par la mer et possède les mêmes attributs que la mer au niveau de son caractère (calme, houleuse, forte, nourricière, dangereuse, mystérieuse, inquiétante, purificatrice…, etc.) (tahititourisme.pf)

Mon père en est tombé amoureux et a insisté auprès de ma mère pour que cela soit mon premier prénom. Il a perdu… Mon premier prénom est Elodie, mais je porte celui de Maimiti depuis ma naissance. Maimiti était le nom de la Tahitienne dont était amoureux le lieutenant Christian, incarné par Marlon Brando, dans « Les Révoltés du Bounty ». [2] Aujourd’hui, je suis bien contente que mon père se soit imposé, je suis fière de porter un prénom tahitien qui me permet de transporter cette culture partout où je vais. Ce n’est que récemment que je me suis aperçue que ma vie s’était imprégnée de mon prénom au point que je n’ai jamais vraiment quitté la mer. La mer m’apporte énormément, comme un équilibre émotionnel, une perspective d’avenir positive et rassurante. C’est aussi le respect des forces naturelles et de la création de D… nous rappelant que notre place sur cette terre est sa volonté… je pense que l’humilité est la valeur dont je m'imprègne lorsque je regarde la mer.

 

JG : Après votre naissance à Nice, vous êtes partie à Tahiti avec vos parents. Qu'est-ce qui a poussé vos parents à s'installer là-bas? 

ME: Ma mère est née en Algérie et mon père en Espagne. Leur destin les a menés tous les deux à Tahiti. Mon père y était depuis plusieurs années lorsque le bonheur frappa à sa porte, littéralement. Un jour, un de ses amis tape à la porte de son appartement accompagné de cette jeune vacancière d’origine juive. Mon père étant juif, il a pensé qu’ils s’entendraient. Donc mes parents se sont mariés à Tahiti. Pour son accouchement, ma mère est rentrée en métropole près de sa mère jusqu'à mes trois mois. J’ai vécu à Tahiti jusqu’à mon baccalauréat.

 

JG : Où avez vous poursuivi vos études? 

SophiaME : J’ai passé mon bac en 2000, à 18 ans. A cette époque, l’Université de la Polynésie Française venait à peine d’ouvrir et n’offrait pas un large choix. Il était courant de partir pour étudier. Nice fut ma destination et le Droit mon sujet. J’ai obtenu un DEUG de Droit à la Faculté de Droit de l'université Nice Sophia Antipolis. Puis je suis revenue à Tahiti pour obtenir ma Licence de Droit. Mes études se sont clôturées à Nice par l’obtention d'un deuxième  Master, en Droit économique ainsi qu’un second Master en Droit privé et sciences criminelles en 2006.

 

JG :  Qu'est-ce qui vous a amenée en Californie et que faisiez-vous la-bas? 

ME : À mon retour de France, j’ai obtenu un poste de fonctionnaire (catégorie A) en remplacement, à la Direction des Affaires Foncières en Polynésie. À chaque congé, je partais à Los Angeles afin d’assouvir mon attirance obsessionnelle pour les États Unis. J’y ai rencontré l’homme qui est devenu mon mari en 2010. Nous nous sommes installés à San Diego où j’ai obtenu un LL.M. qui m’apporte une équivalence en Droit américain. 

Je dirai que l’amour m’a menée en Californie. Lors de mon Master de Droit américain, je me suis passionnée pour le Droit de l’immigration, sujet brûlant aux États-Unis faisant partie de ma propre expérience, étant moi-même passée par les étapes requises pour devenir résidente en Californie. Par la suite, j’ai travaillé pour un excellent cabinet d’avocats spécialisés en droit de l’immigration à San Diego. J’ai énormément appris en travaillant avec cette équipe d’avocates et de juristes exceptionnellement talentueux et passionnés. Mon centre d’intérêt s’est avéré être le droit de l’immigration appliqué aux entreprises multinationales, aux investisseurs étrangers et professionnels qualifiés, leur permettant ainsi d’étendre leur activité en territoire américain.

Je n’ai pas passé le Barreau en Californie, donc je ne suis pas avocate mais j’ai acquis une connaissance solide du droit international et des affaires d'un point de vue français et américain.

 

JG : Quelles langues avez vous étudiées à l'école? Il est évident que vous maîtrisez parfaitement le francais, votre langue maternelle ainsi que l'anglais. Qu'en est-il de l'espagnol? 

Français, anglais et espagnol et un peu d'hébreu. Mon espagnol parlé n'est pas très fort, car je n'ai jamais eu l'occasion de le pratiquer. Dans mon travail à San Diego, j'ai traduit des documents et manipulé des documents dans différentes langues, dont l'espagnol. J'adore les langues et j'ai pris beaucoup de plaisir à comparer des versions d'un document donné dans différentes langues.

JG : Comment passez-vous votre temps libre?

J'aime courir et pratiquer d'autres sports, ainsi que le yoga, l'entraînement fractionné de haute intensité et la musculation. J'apprécie les bons vins et la nourriture saine.

 

JG : Où est-ce que vous voyez votre avenir? 

Ma mère est décédée et je suis maintenant divorcée. Mon père, qui a 84 ans (mais en pleine forme) vit ici sur l'île. Tant qu'il aura besoin de moi, je resterai ici. Après cela, je voyagerai et choisirai où je veux m'installer.


Pink San DiegoJG :
Finissons cet entretien là où nous avons commencé, sur le sujet de la mer. Le fait d'avoir vécu à San Diego, Nice et Tahiti indique clairement un attachement fort à la mer.
[3] Tahiti et ses îles offrent des kilomètres de littoral, avez-vous l'occasion d'en profiter?

Papetee X

Maimiti Nice

Papetee Nice


Vivre près de l'océan est extrêmement important pour mon bien-être et ma stabilité. J'apprécie le coucher de soleil sur la mer pour son intensité autant que voir le lever de soleil pour sa douceur et la sérénité que cela procure. C’est une source d’énergie incommensurable et surtout inépuisable.

—————-

[1] Note linguistique (Jean Leclercq) :

Les mots anglais “island” et “isle” ont la même signification. Selon l'Online Etymology Dictionary, “isle” est entré dans la langue anglaise au 13e siècle, par l'intermédiaire du vieux français isle, lui-même dérivé du latin insula, signifiant “île”, peut-être la forme féminine de l'adjectif en-salos, signifiant “dans la mer”, de salum, “mer”C'est un terme plus littéraire, utilisé dans la toponymie: Isle of Man,  Isle of Wight. Remarquons qu'en français la vieille graphie isle a survécu dans des patronymes (Rouget de Lisle, Leconte de Lisle) et des toponymes (L'Isle-Adam, L'Isle-Jourdain, L'Isle-en-Dodon).

Le mot anglais « island » est entré dans la langue anglaise par un cheminement plus complexe.

Le mot anglais « islet », désigne un îlot. Il est entré dans la langue anglaise vers 1530, en provenance du français « islette ».

L'adjectif « insular » (insulaire, en français, dans son sens littéral, géographique), est couramment employé en anglais dans un sens métaphorique que l'on pourrait, dans ce cas, rendre en français par étriqué(e).

Enfin, en anglais, insularn'est pas employé comme substantif, de la façon dont les Français emploient insulaire, dans le sens d'îlien, d'habitant d'une île. L'équivalent anglais serait le mot islander”.

[2] Tarita, l'actrice interprétant Maimiti dans le film, deviendra sa troisième épouse et donnera naissance à la lignée tahitienne des Brando
.

[3] Note personnelle du blogeur (J.G.):

J'ai vécu, moi aussi, dans trois villes côtières – Durban (Afrique du Sud), Haifa (Israël) et Los Angeles.

Mon bureau est décoré de la tapisserie ci-dessous, tissée dans les années 1970 par un groupe de femmes originaires de Rorke's Drift, un village du Zoulouland (haut-lieu de la guerre anglo-zouloue de 1879). Elles avaient été invitées à Durban (la ville riveraine de l'Océan Indien où je suis né et où j'ai grandi) pour exposer leur artisanat. Jusque-là, ces femmes n'avaient jamais vu la mer. Elles tissaient leurs motifs représentant la ville côtière de Durban et son front de mer d'après l'idée qu'elles s'en faisaient avant même d'être venues jusqu'aux rivages de l'océan.

Tapestry
 
"When the Weavers Came to the Beach"
 
Note littéraire du blog :
 
Le poème "Sea Fever" a été composé par le romancier et poète lauréat britannique, John Edward Masefield (1878-1962).
 
I must go down to the sea again, to the lonely sea and the sky,
And all I ask is a tall ship and a star to steer her by;
And the wheel’s kick and the wind’s song and the white sail’s shaking,
And a grey mist on the sea’s face, and a grey dawn breaking.
 
I must go down to the seas again, for the call of the running tide
Is a wild call and a clear call that may not be denied; 
And all I ask is a windy day with the white clouds flying,
And the flung spray and the blown spume, and the sea-gulls crying.
 
I must go down to the seas again, to the vagrant gypsy life,
To the gull’s way and the whale’s way where the wind’s like a whetted knife;
And all I ask is a merry yarn from a laughing fellow-rover,
And quiet sleep and a sweet dream when the long trick’s over.

Note musicale du blog :

La chanson « La mer » a été composée par Charles Trenet (1913-2001), auteur-compositeur-interprète français. 

 

La version anglaise : Beyond the Sea

 

Le texte de cet entretien a bénéficié de l'aide de Jean-Paul DESHAYES qui a bien voulu le peaufiner.

 

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Michael A. Orthofer – linguiste du mois de novembre 2018

ENTRETIEN

 

J.T.Mahany croppedNotre intervieweur, J.T. Mahany est traducteur de littérature française et enseigne la rhétorique et l'écriture. En 2015, il a traduit Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, d'Antoine Volodine (Post Exoticism in Ten Lessons, Lesson Elven). Sa traduction de Bardo or not Bardo, de Volodine également, lui a valu le premier prix Albertine en 2017.

Orthofer 3Notre interviewé, Michael A. Orthofer est né en Autriche, il vit aujourd'hui dans l’État du Massachusetts. Il est sans aucun doute le lecteur et critique littéraire le plus prodigieux et prolifique que l'on pourrait espérer rencontrer. Depuis 1999, il a publié sur son site, Complete Review, plus de 4.200 critiques de livres d'une centaine de pays différents et de 76 langues différentes – une moyenne de 200 livres par an. Le New York Times Book Review a qualifié son site « d'une des meilleures destinations littéraires du Web ».  En 2016, Orthofer a consigné les critiques alors disponibles sur The Complete Review Guide to Contemporary World Fictionson site dans un livre intitulé The Complete Review Guide to Contemporary World Fiction (Colombia University Press). Il a été juré pour le Best Translated Book Award et le Prix de Traduction des Forums Culturels Autrichiens, il est aujourd'hui membre du National Book Critics Circle.

Nous étions curieux de savoir comment il est possible de lire, d’absorber et d’analyser autant de romans dans autant de langues à un niveau aussi élevé. Nous espérons que l’entretien qui suit donnera une réponse au moins partielle à cette question.

Orthofer 4

 

Océane Bies  (cropped photo)

 

L'entretien a été mené en anglais et traduit par la traductrice littéraire, Océane Bies, une de nos traductrices du mois d’avril 2017

 

 

 

J.T.M : Combien de temps avez-vous vécu en Europe ? Et quand avez-vous déménagé aux États-Unis ?

M.A.O : Je suis arrivé aux États-Unis à l'âge de six ans ; j'ai fait quasiment toute ma scolarité là-bas, mais je retournais en Autriche tous les étés. Ces dernières décennies, j'étais principalement basé aux États-Unis mais j'ai aussi pas mal vécu en Europe et à l'étranger, par période d'un an à chaque fois.

 

J.T.M : Vous avez rédigé la critique d'un certain nombre de livres de langues étrangères non encore traduits en anglais. Y a-t-il une œuvre ou un auteur inconnu des anglophones que vous aimeriez particulièrement voir traduit en anglais 

M.A.O : Trop pour les citer tous. Bien sûr, ce que j'aimerais vraiment voir traduit, ce sont tous ces livres que je n'ai pas encore lus (et ne peux bien souvent pas, car ils n'ont pas été traduits dans une langue que je peux lire…), ou ceux dont je n'ai même pas entendu parler… D'ordinaire, ceux qui m'apparaissent comme une évidence (parmi ceux que je connais) sont les gros ouvrages : les dix tomes de Kelidar, de Mahmoud Dowlatabadi (les deux premiers ont été traduits en allemand et je les ai lus, mais le reste…) ; les cinq tomes de Zastave de Miroslav Krleža ; davantage de livres de Hideo Furukawa (comme  アラビアの夜の種族 ) et son adaptation du Dit du Genji  ; les sept tomes de Het Bureau, de J.J. Voskuil ; Borges, les monumentales mémoires posthumes d'Adolfo Bioy Casares (mais la version originale de 2006, pas la version abrégée). Bien sûr, il existe autant de plus petits ouvrages tout aussi intéressants, sans parler de toute la littérature de langues, de cultures, de périodes trop peu traduite en anglais et de manière générale. Mais compte tenu de la faible proportion de traductions anglaises disponibles sur le marché, j'ai bien peur que ma liste soit sans fin.

 

J.T.M : En tant qu'aspirant polyglotte, je suis carrément bluffé par votre répertoire linguistique. Comment connaissez-vous autant de langues ?

M.A.O : J'ai bien peur qu'une grande partie de mes connaissances reste très (très) rudimentaire et approximative (je m'applique surtout à décoder l'écriture – c'est à dire à lire – plutôt que la communication), et je suis loin de faire le nécessaire pour progresser. Une base solide facilite grandement les choses : à l'école et pendant mes études – disons entre l'âge de quinze et vingt cinq ans –, j'ai suivi les cours d'introduction d'au moins six langues étrangères, et bien que je m'en sois tenu aux bases pour la plupart d'entre elles, il m'est resté suffisamment de notions pour les mettre à profit dans mon travail de recherche et d'écriture (à commencer par l'apprentissage des différents alphabets – cyrillique, devanagari, grec, kanji/hiragana/katakana). Rechercher des informations et des critiques sur Internet est un moyen très pratique d'acquérir un certain niveau d'assurance en se familiarisant avec des éléments de langage plus digestes que lorsqu'on s'attaque à un livre entier. (Google-translate étant également d'une grande aide pour les points plus épineux.)

 

J.T.M : Pour les livres écrits dans une langue que vous ne parlez pas et n'ayant pas de traduction anglaise, j'ai cru comprendre (d'après les sources de toutes vos critiques) que vous lisiez la version allemande. Cela affecte-t-il votre réception de l'ouvrage ?

M.A.O : Allemande et parfois française – tout dépend de ce que j'arrive à dénicher. Pour la lecture, je suis aussi à l'aise en allemand qu'en anglais, mais bien sûr le ressenti d'une traduction est souvent très différent de l'original – bien que dans la plupart des cas, pas tellement plus que de lire deux traductions anglaises différentes du même livre. En revanche je ne me sens pas aussi à l'aise en français, donc en fonction de l'auteur ou du livre, j'ai souvent le sentiment/la crainte de passer à côté de quelque chose (plus au niveau du style que du sens, mais quand même…)

 

J.T.M : Y a-t-il des traducteurs (vers l'anglais ou l'allemand) que vous admirez tout particulièrement ?

Il y en a plein – bien que question traductions à proprement parler, il s'agit souvent d'une appréciation au cas par cas : beaucoup de traducteurs traduisent une grande variété de textes et ne sont pas nécessairement aussi confortables disons avec de la fiction classique qu'avec du polar moderne. Comme c'est le cas avec des éditeurs bien spécifiques et des publications bien menées, pas mal de traducteurs sont de précieux guides pour m'aider à choisir quel livre ou quel auteur pourrait m'intéresser : s'ils ont accepté de consacrer du temps et de l'effort à la traduction de untel, alors c'est qu'il en vaut la peine. (Bien sûr, il faut faire preuve de prudence avec cette méthode, surtout pour la littérature populaire contemporaine : par exemple, les auteurs/titres que traduit Margaret Jull Costa méritent largement que l'on s'y intéresse… mais c'est sans compter ces livres de Paulo Coelho…) J'hésite à choisir, mais s'il y a bien un traducteur que j'admire, c'est John E. Woods, capable de maîtriser avec une grande habileté aussi bien Thomas Mann et Arno Schmidt qu'Alfred Döblin et Christoph Ransmayr, pour ne citer qu'eux.


ZettelsJ.T.M :
Vous dites qu'une de vos ambitions serait de venir à bout de Zettels Traum, d'Arno Schmidt. Je partage la même ambition ; une copie de la version anglaise repose lourdement sur ma table basse depuis deux ans maintenant. Avez-vous avancé dans votre lecture ?

M.A.O : Avec ce livre-là, toute avancée semble relative. Dans l'idéal, j'aimerais consacrer plusieurs semaines à ne rien faire d'autre – je veux dire rien du tout, aucune distraction de quelque sorte que ce soit –, seulement (?) le lire, de la première à la dernière page. J'ai survolé la version originale, mais je suis très loin d'en avoir ne serait-ce qu'effleurer la portée. Et j'ai aussi la traduction de Woods à lire en parallèle…

 

J.T.M : Comment choisissez-vous les livres dont vous rédigez les critiques ? Avez-vous certains critères de sélection ? Est-ce une question de préférences personnelles ?

M.A.O : C'est avant tout une question de préférences personnelles, absolument – mais bien sûr, tout dépend des livres auxquels j'ai accès. Je fais beaucoup de critiques de publications récentes car les éditeurs ont la générosité de m'envoyer des exemplaires. Je les ai à portée de main et s'ils me paraissent intéressants, alors j'essaie de m'y atteler. J'ai aussi tendance à suivre des auteurs sur lesquels j'ai déjà travaillé. Et puis certains types de livres sont plus susceptibles d'attirer mon attention, ou c'est moi qui vais essayer de les dénicher – y compris les plus insolites, au sens le plus large du terme : les romans en vers, les traductions de langues rares, tout ce qui vient de l'Oulipo… L'accès reste le plus gros problème – beaucoup de livres dont j'aimerais faire la critique sont tout simplement difficiles à trouver –, tandis que la surabondance de choix est un autre obstacle de taille – j'ai beaucoup trop de piles de beaucoup trop de livres que j'aimerais éplucher mais ne peux pas (encore…?), faute de temps. Même le format compte : le traditionnel livre de poche grand public (plus petit) est de loin mon préféré, et plus susceptible d'être pioché dans ma pile que l'horrible format broché trop grand et trop souple ou l'encombrant exemplaire relié ; les livres numériques sont plus faciles à trouver mais quasi insupportables à lire. Mais je ne peux pas faire le difficile, le plus souvent il faut prendre les livres comme (et si…) ils se présentent. Et en fin de compte, c'est surtout le texte qui importe, mais oui, j'adore le bon petit livre de poche de Monsieur Tout-Le-Monde, et j'aimerais que tout existe dans ce format. 

 

J.T.M : Quand vous rédigez une critique, lisez-vous d'abord ce qui a déjà été  écrit ou préférez-vous travailler libre de toute influence ?

M.A.O : Je suis toujours à l'affût d'informations sur des livres qui pourraient m’intéresser, par conséquent je lis des critiques (de confrères américains ou étrangers) de titres dont j'ai entendu parler et je passe au crible toutes les pages Internet de critiques littéraires à la recherche de ceux qui m'ont échappés, ce qui peut m'aider à me décider pour tel ou tel livre. Quand j'ai trouvé un livre à lire et (très certainement) analyser, alors j'ai tendance à garder mes distances avec les autres critiques, attendant d'avoir terminé mon propre travail d'écriture pour les rassembler. 

 

J.T.M : Avez-vous de nouveaux projets de publications pour votre rubrique « Complete Review Fiction » ?

M.A.O : Hélas, cette rubrique était l'une des plus ambitieuses du site à ses débuts  – et j'adore toujours l'idée de l'alimenter –, mais comme pour la négligée « Quarterly », c'était tout simplement trop à gérer pour un seul homme. (J'ai également réalisé que de manière générale j'avais peu ou pas d'intérêt à assurer un véritable travail éditorial.) J'ai donc décidé qu'il était préférable de limiter le contenu du site aux critiques (le cœur du site) et à l'actualité littéraire (le « Literary Saloon »). Ça me plairait de reprendre un jour, mais mes projets actuels d'écriture sont bien distincts du site.

Lecture supplémentaire :
One Man’s Impossible Quest to Read—and Review—the World
The New Yorker, February 16, 2016

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Nana Mouskouri – linguiste du mois d’octobre

Entretien exclusif

Au fil des ans, nous avons accueilli dans cette rubrique mensuelle un large éventail de linguistes, qu'ils soient traducteurs (comme Nadine Gassie et Océane Bies), universitaires (comme Jean-Marc Dewaele et Geraldine Brodie), écrivains (comme David Crystal et Gaston Dorren), poètes (comme John Ashbery et Annie Freud), et beaucoup d'autres.

Nana-mouskouriCe mois-ci, nous recevons Nana Mouskouri qui a démontré de remarquables talents linguistiques dans le domaine de la chanson. Tout au long d'une extraordinaire carrière, « la chanteuse aux 350 millions d'albums » a su saisir les sonorités et les rythmes de nombreuses langues : le français, l'anglais, l'allemand, le néerlandais, l'italien, le portugais, l'espagnol, l'hébreu, le gallois, le mandarin, le corse, sans oublier son grec natal. Elle a rempli des salles de concert dans le monde entier, de la Nouvelle-Zélande au Japon, et a chanté en duo avec d'autres interprètes de renommée universelle, dont Michel Legrand, Joan Baez, Julio Iglesias et Harry Belafonte. Selon certaines estimations, elle aurait vendu plus de disques qu'aucune autre musicienne de l'histoire.

 

 

L'un de ses succès les plus connus, « Je chante avec toi Liberté », enregistré en 1981, est sorti en quatre autres versions  - anglaise, « Song for Liberty » ; allemande, « Lied der Freiheit », espagnole : « Libertad » et portugaise : « Liberdade ».

Moukouri - French book coverL'autobiographie, Nana Mouskouri, La fille de la Chauve-souris, mémoires (Éditions XO, 2007) a été traduite en anglais. (Memoirs, Orion Publishing, 2007).

Votre fidèle serviteur avait écrit à Mme Mouskouri avant sa venue à Los Angeles en avril dernier, mais il n'avait pu la rencontrer à ce moment-là. Après sa tournée aux États-Unis et au Canada, Nana a pris la peine de lui téléphoner et même de lui chanter une chanson, dans son style inimitable,  afin qu'il n'y ait aucun doute quant à son identité  Elle a tout aussi gentiment accepté de se prêter à l'interview qui suit.    


Jonathan G. 

 

RebelJ.G. : À Athènes, dans votre jeunesse, votre père était projectionniste dans un cinéma. Dès votre enfance, vous avez donc visionné des comédies musicales telles que The Wizard of Oz (Le Magicien d'Oz, 1939) ainsi que d'autres films cultes comme East of Eden (À l'est d'Eden, 1952) et Rebel without a Cause (La Fureur de vivre, 1956). Il semble que ce contact précoce avec des productions américaines vous ait conduite à accorder plus d'importance à l'anglais qu'au français, pourtant la seule langue étrangère que vous ayez apprise à l'école. La preuve en est qu'en février 1961, lorsqu'à 27 ans vous avez rencontré Charles Aznavour, vous avez conversé plus aisément avec lui en anglais. Pouvez-vous dire à nos lecteurs comment vous avez d'emblée acquis la maîtrise de l'anglais ?

Nana-mouskouriAvant toute chose, j'aimerais vous confier que je ne maîtrise aucune langue, mais je continue ẚ apprendre pour enrichir ma manière de parler, et c'est un grand honneur de pouvoir communiquer dans la langue du pays que je visite et respecter en même temps les textes des chansons que je chante. Ainsi mes compagnons de toute une vie de voyages ont été et restent les dictionnaires, en plusieurs langues !

Le cinéma et les films m'ont beaucoup aidée à écouter différentes langues, des accents qui me fascinaient, dans le son des voix et les expressions des artistes que j'admirais. La musique me remplissait d'émotions diverses et surtout me faisait rêver et plonger plus profondément pour comprendre. Je respectais leur diversité qui les rendait uniques.

Plus tard j'ai pris des leçons d'anglais avec un monsieur qui avait perdu la vue en servant comme Officier dans la Marine anglaise. Il était grec d'origine et il avait pris sa retraite en Grèce avec sa sœur, et pour passer le temps il donnait des leçons d'anglais.

L'apprentissage était très acoustique avec lui, nous lisions de tout, il connaissait la grammaire par cœur, il fait partie de mes grandes rencontres. Et puis la musique m'a aidée en écoutant les chansons pour les apprendre. Avec humilité et en accordant un profond respect au chant et à la musique dans chaque style, avec son expression et sa culture. Gospel, classique, pop, ballades, rock, jazz tradition, « Laïkó » comme chez nous en Grèce.

 
J.G. : 
Cette rencontre fortuite avec Aznavour s'est produite lorsque vous vous êtes rendue pour la première fois à Paris afin de rencontrer Louis Hazan, le P.-D.G. de Fontana Records. Celui-ci vous a incitée à améliorer votre français en vous envoyant un gros magnétophone et des exercices de prononciation. Combien de temps vous a-t-il fallu pour chanter des chansons françaises en en saisissant tout le sens et en ayant suffisamment confiance en vous ?

Nana-mouskouriCharles Aznavour reste un grand maître pour moi et un ami sincère [1]. J'ai toujours eu beaucoup à apprendre de Charles, qui fait ce métier depuis l'âge de 13 ans, et jusqu'à aujourd'hui. J'ai une grande admiration pour lui.

Louis Hazan m'avait invitée à Paris après être venu m'écouter au festival d'Athènes suite au succès du film Jamais le dimanche en 1959 avec la grande artiste Mélina Mercouri réalisé par Jules Dassin, qui a reçu la Palme d'Or au Festival de Cannes avec la musique du compositeur Manos Hadjidakis, qui a aimé ma voix et m'a fait chanter dans un film allemand, « Grèce pays de rêves ». Et c'est Louis Hazan qui m'a poussée à apprendre le français.

Melina-Mercouri   Manos-Hadjidakis   LH
 Mélina Mercouri  Manos Hadjidakis  Nana & Louis Hazan 

 

J.G. : Je crois comprendre que vous avez acquis une excellente maîtrise chantée non seulement de l'anglais et du français (sans parler bien évidemment du grec), mais aussi de l'espagnol et de l'allemand. Vous avez aussi chanté dans d'autres langues que vous ne prétendez pas maîtriser. Voudriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet.

Nana-mouskouriJ'ai toujours eu envie de chanter dans d'autres langues et déjà à mon arrivée à Paris, j'ai pu dire que je chantais en espagnol et italien, langues latines à la mode dans les années cinquante-soixante en Grèce et en Europe. Mais ce sont les pays qui m'ont demandé de chanter dans leur langue. J'ai accepté, et petit à petit, je me suis retrouvée dans beaucoup de villes et de pays, en commençant par New York, avec Quincy Jones, mon grand maître et ami. J'ai tout appris de lui et surtout comment garder ma sincérité. Irving Green, le Président de Mercury Records, dont Quincy était l'adjoint, m'a beaucoup soutenue à mes débuts aux États-Unis.

  Irving Green & Quincy Jones
              Quincy Jones & Irving Green               


J.G. : Nous avons conversé en anglais et j'ai eu l'impression que vous choisissiez de conserver un léger accent grec. Or, dans les langues que je connais (anglais, français, espagnol et hébreu), votre voix me semble exempte de tout accent dans la quasi-totalité des cas (à la différence de Charles Aznavour ou de Michel Legrand et d'autres encore qui conservent l'empreinte de leur langue maternelle lorsqu'ils chantent en anglais ou dans d'autres langues). Comme au fil de votre carrière, vous avez élargi votre répertoire, en chantant en allemand, en espagnol, etc., comment avez-vous acquis un phrasé aussi parfait ? Avez-vous eu un(e) orthophoniste dans chaque langue ?

Nana-mouskouriMon accent est là quand je parle car c'est naturel, mais après Quincy, j'ai eu un autre maître pour toutes les langues, en commençant par la langue française, avec André Chapelle, mon producteur depuis 1964 jusqu'à aujourd'hui. Il a su me guider en français, et quand nous devions enregistrer dans d'autres langues, nous nous rendions spécialement dans le pays, où il trouvait un spécialiste pour me guider en « orthophonie » comme on dit en Grèce, et dans le studio d'enregistrement il me suivait jusqu'à la perfection.  André, mon mari aujourd'hui, et mon producteur de toujours, a le goût de la perfection en langues et de la justesse musicale pour être crédible.

Parmi les premières chansons compliquées à chanter, je me souviens de « Retour à Napoli » (« jambes nues, elle a couru dans les rues » avec la difficulté de la prononciation du « r ») que j'ai chantée pendant six heures d'affilée, mais c'était important, et j'avais déjà compris l'importance de la prononciation !

J.G. : Vous est-il jamais arrivé de discuter avec d'autres chanteuses ou chanteurs plurilingues du processus d'acquisition d'une maîtrise des langues dans lesquelles vous chantez et d'un phrasé dépourvu de tout accent ?

Nana-mouskouriNon, entre nous nous ne parlons jamais de langues, si ce n'est pour évoquer l'essentiel des paroles quand elles sont traduites, car parfois c'est important que l'esprit du texte reste original pour le faire passer au public. Et il n'y a pas que Charles Aznavour qui chante ses propres chansons en anglais ! Je pense aussi à Petula Clark [2], merveilleuse artiste aussi bien en français qu'en anglais. Personnellement, les langues sont devenues les complices de mes émotions pour trouver l'amour et la paix sur mon chemin dans la chanson, l'honnêteté, l'humilité, la fidélité à travers mes notes et les mots, et m'exprimer. Mais le chemin de vie de chaque être humain est unique, il est motivé pas ses propres émotions.

J.G. : Au cours de votre carrière, vous avez côtoyé des personnes de tous les milieux dans de très nombreux pays. Quelle est la voix qui vous a le plus impressionnée ?

Nana-mouskouriMon très cher ami, le grand poète philosophe grec, Nikos Gatsos, mais aussi Georges Séféris, Odysséas Elytis, et d'autres poètes comme Khalil Gibran, Dylan Thomas, Leonard Cohen… et les voix de Maria Callas, Barbra Streisand, Mahalia Jackson, Edith Piaf, Julio Iglesias, Quincy Jones, Michel Legrand, Manos Hadjidakis.

J.G. : Vous êtes mariée à un Français, André Chapelle. Parlez-vous français avec lui et avec vos enfants d'un premier mariage, Nicolas et Hélène (Lénou) ? En a-t-il toujours été ainsi ?

Nana-mouskouriOui, nous parlons français ! André parle anglais aussi. Lénou a été à l'école en Suisse en trois langues (français, allemand et italien) et elle a étudié l'anglais à Londres, mais elle parle aussi grec et espagnol. Nicolas parle français, anglais et allemand.

 

J.G. : Dans quelle langue rêvez-vous ?

Nana-mouskouriLes rêves ont leur propre langue. Ils expriment nos peurs, nos joies et nos espérances. C'est une langue de notre conscience et parfois nous avons du mal à comprendre.


J.G. : Et pour conclure…….?

OZPour conclure, je voudrais vous dire que Le Magicien d'Oz a été un film éducatif pour moi. Judy Garland en Dorothy reste pour moi l'artiste la plus émouvante. La « route de brique jaune » qu'elle avait prise était la bonne, mais elle ne pouvait pas trouver toute seule les réponses pour savoir si l'amour et la paix existent : elle avait besoin d'être accompagnée par la fidélité du chien, et de rencontrer le lion qui avait besoin de courage, l'épouvantail qui avait besoin de cerveau, et le bûcheron en fer blanc qui avait besoin de cœur.

Jonathan G.

avec la précieuse aide de Jean Leclercq et Nadine Gassie

[1] L'entretien avec Nana est antérieur au décès de Charles Aznavour.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=5SLgzJ7b0fE

Nana Forever YoungNana-mouskouri-FY

 

   J.G. tree

        L’interviewée (84 ans) et l'intervieweur (80 ans) – Forever Young
             

 

 

Catriona Seth – linguiste du mois de septembre 2018

ENTRETIEN

Trudy   Catriona Seth
 L'intervieweuse,
Trudy Obi
 L'invitée, 
Catriona Seth

 

Trudy Obi détient un doctorat en littérature anglaise de l'Université de Californie à Berkeley. Sa thèse de doctorat portait sur la conception du travail intellectuel aux débuts de l'Europe moderne. Ses sujets de recherche comprennent la rhétorique et la pédagogie humanistes, la littérature française et la poésie néo-latine. Elle a été traductrice permanente du français vers l'anglais pour le compte d'un organisme non gouvernemental dans le cadre d'un projet de santé publique international, rédigeant des versions préliminaires de documents, puis les traduisant, afin de faciliter la communication entre le siège social situé aux États-Unis et le personnel sur le terrain, à Haïti et à Madagascar.  Elle travaille dans une agence de traduction à Berkeley en Californie, en tant que gestionnaire de projet, traductrice et réviseure. Elle est également membre du conseil d'administration de l'organisme Northern California Translators Association (NCTA), où elle est responsable de la publication.

Catriona Seth est titulaire de la chaire de littérature française Maréchal Foch à l'université Oxford. Ses travaux sont axés sur la mise en valeur des voix qui ont été traditionnellement exclues du canon de la littérature française du 18e siècle. Ses principaux sujets de recherche comprennent l'histoire des idées, les humanités médicales et les récits autobiographiques. Une bibliographie sélective de la professeure Seth est publiée à la fin de cet entretien.

Isabelle PouliotL'entretien qui suit a été traduit de l'anglais par notre contributrice douée et fidèle, Isabelle Pouliot, traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ).  https://traduction.desim.ca

 
ORIGINAL ENGLISH INTERVIEW

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T.O.  Quand avez-vous décidé de faire des études universitaires sur la langue française et comment en êtes-vous arrivée là?

C.S.  J'ai commencé par l'étude du droit, que j'ai trouvé extrêmement ennuyeux; je n'ai pas persévéré suffisamment pour que ça devienne stimulant. J'ai toujours aimé la littérature, alors j'ai changé de programme pour étudier le français et l'espagnol. J'ai obtenu un bourse d'études, qui était de passer un an dans n'importe quel pays francophone de mon choix; j'ai donc décidé de m'inscrire en maîtrise à la Sorbonne. Je n'avais pas l'intention à ce moment-là de devenir une universitaire de carrière, mais quelques années plus tard, après être devenue traductrice-interprète et consultante en gestion, j'ai demandé à mon superviseur « Pour devenir une universitaire, que dois-je faire? » Bref, j'ai terminé ma thèse et ensuite préparé l'agrégation, l'examen obligatoire pour devenir enseignant en France. J'ai enseigné quelques années au niveau secondaire en France, puis j'ai eu des postes en enseignement universitaire à Rouen et Nancy. Je me suis installée à Oxford il y a près de trois ans.

Susan Vo, linguiste du mois d’août 2018

 

Susan VO_headshot 1Ce mois-ci, notre invitée est canadienne. Jonathan G. a mené l'interview qui suit en anglais par Skype et de Los Angeles. Il l'a publiée des Îles Pender (entre la ville de Vancouver et la grande île éponyme, au Canada). Jean L. a assuré la traduction de l’entretien.

Susan Vo a obtenu un baccalauréat en histoire et une maîtrise en interprétation de conférence à l'Université d'Ottawa. Elle a passé un an à l'Institut libre Marie Haps de Bruxelles (Belgique), dans le cadre du programme Erasmus. Par la suite, elle a suivi une formation post-secondaire à l'Institut des Études internationales de Monterey*, en Californie. Après avoir acquis de l'expérience en travaillant comme interprète français anglais pour le gouvernement fédéral canadien et l'Organisation des Nations Unies, elle est actuellement établie comme indépendante et assure des services d'interprétation, de multilinguisme et d'organisation de conférences.

* rebaptisé depuis Middlebury Institute

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Le Mot juste : À l'âge d'un mois, avec vos parents, vous avez fui le Vietnam déchiré par la guerre, dans un bateau de pêche voguant vers Singapour. De là, votre famille s'est rendue à Calgary (Canada) où elle a pu se reconstruire. Avez-vous conscience qu'une partie de vous-même est restée en Asie ? 

Saigon Calgary



Susan VO_headshot 1Ce que je savais du Vietnam s'est d'abord limité à ce qu'on m'en avait dit, à la langue que je parlais et à la culture dans laquelle je baignais dans un contexte strictement familial et tout en grandissant au Canada. Si bien que la découverte de ce qui demeurait en moi d'asiatique ne s'est confirmée qu'à l'occasion de mes premiers voyages là-bas, dans la vingtaine. Ce qui m'a frappée dans cette région du monde et qui n'a cessé de m'impressionner au fil des ans, c'est sa richesse. Il y a là-bas une richesse culturelle et historique qui oscille entre le torturé et le sublime, et aussi une énergie qui anime toute la région, doublée d'un désir des gens d'aller de l'avant et d'épouser l'avenir.  C'est une dichotomie qui m'habite : bâtir à partir de ce qui est inné en nous, tout en enjambant la somme de nos expériences, à mesure que nous nous ouvrons à de nouvelles connaissances et que nous appréhendons l'inconnu. Aussi, ne dirais-je pas qu'une partie de moi-même soit restée là-bas, mais plutôt que le pays représente, occupe, un espace important de mon coeur. À un niveau beaucoup plus terre à terre, je crois que j'aime la cuisine vietnamienne – l'italienne la talonne d'un cheveu – et que j'adore vivre dans un climat tropical chaud. Cela, j'en suis sûre !

 

Fabienne Bergmann – linguiste du mois de juillet 2018

Pour l'amour de la langue

FabienneNotre nouvelle contributrice, Fabienne Bergmann, traductrice hebreu>francais (ainsi que anglais), fait partager sa passion tant pour sa langue maternelle que sa langue adoptée. Son site se trouve à www.traduc71.com 

Fabienne est née et a grandi en à Strasbourg et elle est venue en Israël à l'âge de 18 ans. Elle a étudié l'histoire et l'histoire de l'art à l'Université Hébraïque de Jérusalem et  possède une maîtrise d'histoire. Elle a aussi un diplôme d'enseignement de l'hébreu et pendant dix ans a enseigné l'hébreu comme langue étrangère à l'Université Hébraïque ainsi que dans nombre d'autres cadres à des populations variées. Fabienne a étudié la traduction à l'université Bar-Ilan et est traductrice-interprète. Elle suit régulièrement des cours de perfectionnement de l'Académie de la langue hébraïque. Elle a traduit vers le français et vers l'hébreu nombre de pièces de théâtre, de la littérature, de la poésie, des livres et articles scientifiques, des documents commerciaux et juridiques. Fabienne fait de la traduction simultanée et a écrit romans et nouvelles dans les deux langues.

Fabienne est comédienne amateur et a joué dans plusieurs pièces, dont une de son cru, De Minsk à Pinsk, en français et en hébreu.

Elle a  trois enfants et huit neuf petits-enfants.

Ben YehudahFabienne Bergmann dévoile dans l'interview qui suit son rapport à l'hébreu moderne de Eliezer Ben Yehuda.

Les propos ci-dessous ont été recueillis par Nicole Perez et l'entretien a été publié dans l'édition française du JERUSALEM POST le 16 fevrier 2018. La dernière question a été redigée par Jean Leclercq et posée à Mme. Bergman de la part du blog.

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Pensez-vous en français ou en hébreu ?

Bonne question. Je me pose moi-même souvent la question dans quelle langue je rêve, et là, je n'ai pas de réponse évidente. Par contre, au niveau de la réflexion consciente, j'en ai et c'est incontestablement : dans les deux langues. Cela dépend sans doute du sujet appréhendé, du contexte ou des personnes ou textes éventuellement impliqués.

Emma Ramadan – linguiste du mois de juin 2018

….et trois autres jeunes femmes de lettres

 

Emma RamadanLe prix Albertine est attribué chaque année à New York à la meilleure traduction en langue anglaise d'une œuvre de fiction écrite en français. Les lauréates du prix 2018 sont Anne Garréta et sa traductrice Emma Ramadan pour Not One Day (Pas un jour). Not One Day est paru aux États-Unis chez Deep Vellum. Pas un jour, paru chez Grasset en 2002, avait obtenu le prix Médicis la même année.

« Albertine », le nom du Prix et de la librairie qui l'organise, située au 972, 5ème Avenue, New-York, dans un Albertine bookshop immeuble appartenant au gouvernement français et abritant le Service Culturel de l'Ambassade de France, est celui du personnage d'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Albertine Simonet, amante du narrateur Marcel. Albertine apparaît dans plusieurs des sept volumes de l’œuvre, notamment dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919), Sodome et Gomorrhe (1921/1922) et La Prisonnière (1923). 

La cérémonie de remise du Prix s'est déroulée le 6 juin 2018 à la librairie Albertine en présence de Lydia Davis et François Busnel, coprésidents. Elle s'est clôturée par une conversation entre François Busnel, Anne Garréta et Emma Ramadan.

 

Ramadan & garréta (cropped)

Emma Ramadan et Anne Garétta


Normalienne et maître de conférences à l'université de Rennes II depuis 1995, Anne Garréta est membre de l'Oulipo (Ouvroir de Anne Garreta
Littérature Potentielle) depuis avril 2000. Elle enseigne également les littératures française et romanes à l'université Duke à Durham, en Caroline du Nord.

Son premier roman, Sphinx (Grasset), a été salué par la critique à sa sortie en 1986. Le deuxième, Pas un jour, a reçu le prestigieux prix Médicis en 2002. Dans son quatrième roman, La décomposition (Grasset, 1999), un tueur en série élimine méthodiquement les personnages d'À la recherche du temps perdu…

Emma Ramadan est traductrice littéraire, elle vit à Providence, dans le Rhode Island, où elle a récemment ouvert Riffraff, une librairie-bar. Elle a été récipiendaire de deux bourses de traduction (PEN/Heim et NEA), et d'une bourse Fullbright pour aller étudier au Maroc. Elle a notamment traduit Sphinx et Pas un jour d'Anne Garréta, L’Étrange Affaire du pantalon de Dassoukine de Fouad Laroui (Julliard, 2012) , Monospace d'Anne Parian (P.O.L, 2007) et 33 sonnets plats de Frédéric Forte (Éditions de l'Attente, 2012). Parmi ses traductions à paraître figurent aussi Les jolies choses de Virginie Despentes (Grasset, 1998), Je vous écris de Téhéran de Delphine Minoui (Éditions du Seuil, 2015), et Le Garçon (Zulma, 2016)  de Marcus Matle.


Olivia snaijeL'interview de ce mois a été réalisée par Olivia Snaije, journaliste et éditrice basée à Paris. Elle a paru en anglais sur le site de Bookwitty. Mme. Snaije et Mme. Ramadan ont aimablement accepté de nous permettre d’un  publier une traduction en fran
çais.

 

Désirant nous assurer d’une traduction de haute qualité, nous avons requis les précieux services d’Océane Bies, traductrice littéraire, qui, avec sa mère Nadine Gassie a été notre linguiste du mois d’avril 2017. Nous la remercions infiniment d’avoir traduit le texte suivant.

  Oceane Bies

Àlvaro Mira, linguiste du mois de mai 2018


Alvaro MiraNous avons choisi notre linguiste du mois suite à une rencontre fortuite avec lui lors d'un récent séjour à Barcelone. Àlvaro travaille comme guide touristique au
Gran Teatre del Liceu (Opéra de Barcelone), situé sur la Rambla, haut-lieu culturel de la ville depuis 1847, et centre d'arts. L'Opéra propose aux groupes et particuliers d'excellentes visites guidées en catalan, espagnol, anglais et français de ses magnifiques bâtiments. Lorsque je suis allé réserver une visite pour moi et mon épouse, c'est Àlvaro qui m'a accueilli, et j'ai été immédiatement impressionné par le haut niveau de son anglais oral. En conversant avec lui, j'ai appris que son amour des langues remontait à un très jeune âge, et que dans son CV impressionnant figurait une année d'études à l'Université Lumière Lyon 2.

À l'âge de 21 ans seulement, Àlvaro Mira possède déjà (en plus de sa langue maternelle le catalan), une solide connaissance de l'espagnol, de l'anglais et du français, et je pense pouvoir lui prédire une brillante carrière dans le domaine linguistique qu'il choisira.

Jonathan G.

ORIGINAL ENGLISH TEXT.  TRADUCTION: Nadine Gassie

J.G.: Où êtes-vous né et quelle langue parliez-vous à la maison ?

A.M. : Je suis né à Barcelone. Enfant, je parlais catalan avec mes parents et espagnol avec mes grands-parents et ma grand-tante.


J.G. : À quel âge avez-vous été exposé à une autre langue ?

A.M. : À 3 ans, à l'école maternelle : on nous enseignait des rudiments d'anglais. Mais l'enseignement véritable n'a commencé qu'à l'âge de 12 ans. J'ai aussi pris des cours particuliers.


J.G.: Qu'est-ce qui vous motivait, à cet âge, pour apprendre l'anglais ?

A.M. : Au départ, l'anglais m'intéressait beaucoup parce que j'étais fan de Bruno Mars, de Joe Jonas et d'autres artistes américains. Ensuite, je suis passé à autre chose, mais mon amour pour l'anglais est resté.


J.G.: Avez-vous pu aller à l'étranger pratiquer votre anglais ?

A.M. : Oui. Après avoir reçu un étudiant suédois à Barcelone, j'ai moi-même été accueilli deux fois en Suède, à Forsheda, en 2013 et 2014, une semaine entière à chaque fois. Je communiquais en anglais avec mon correspondant suédois et avec ses parents. Entre les deux séjours, j'ai obtenu le Cambridge English First, attestant que mon niveau d'anglais est suffisant pour vivre dans un pays anglophone. J'ai aussi fait deux séjours linguistiques en immersion en Californie avec Cultural Homestay International. Nous avions cours le matin et participions à des activités l'après-midi. Je pouvais aussi dialoguer en anglais avec ma famille d'accueil américaine. C'est tellement plus facile d'apprendre une langue quand on s'amuse. Ensuite, j'ai donné des cours d'anglais à des élèves de 12 à 18 ans.

J.G.: D'où vous vient votre aisance en français ?

A.M. : J'ai trouvé le français relativement facile quand j'ai commencé à l'étudier au lycée. Cela tient en partie à ses racines communes avec le catalan, qui rendent français et catalan plus proches, sur certains plans, que français et espagnol. Pour approfondir mes connaissances de base, j'ai candidaté pour une bourse Erasmus, que j'ai obtenue, pour aller étudier la traduction français-espagnol en France, avec un cours spécial de Grammaire contrastive pour hispanophones. J'étudie actuellement la traduction et l'interprétariat vers l'anglais et le français.


J.G. : Quel est votre niveau d'études et qu'avez-vous prévu pour la suite ?

A.M. : J'ai intégré le cursus de licence en traduction et interprétariat vers l'anglais et le français à l'Universitat Pompeu Fabra de Barcelone en 2015. Après ma licence, j'ai l'intention de poursuivre avec un Master, mais je n'ai pas encore choisi la spécialité. Je trouve la traduction juridique et la traduction multimédia particulièrement intéressantes, mais l'interprétariat est aussi une activité dans laquelle je me sens très à l'aise.

J.G. : Que pensez-vous de la traduction automatique ?

A.M. : Je ne crois pas qu'elle remplacera jamais les humains, compte tenu des subtilités et des nuances propres à chaque langue et de la nécessité de réduire leurs écarts. D'un point de vue professionnel, il est certain qu'un logiciel de traduction automatique peut être considéré comme un outil de travail. Mais on ne devrait jamais considérer la traduction automatique comme l'unique moyen de traduire.


J.G.: Dans un numéro récent de The Economist, un article sur la Catalogne se termine par ces mots : « Ce qui apparaît plus clairement, c'est que la société catalane reste fracturée par le milieu. » Croyez-vous que la composante linguistique joue ? La situation serait-elle pire si la langue catalane ne jouait pas un rôle unificateur entre les deux camps ?

A.M. : Des études récentes ont montré que les citoyens dont le Catalan est la langue maternelle sont plus enclins à souhaiter l'indépendance de la Catalogne. Pour ma part, j'aimerais que la langue catalane soit un outil pour tout le monde, et pas seulement pour quelques-uns. Je pense que tout un chacun devrait pouvoir utiliser les deux langues quelles que soit ses origines ou son orientation politique.

David Crystal – linguiste du mois d’avril 2018

ENTRETIEN  EXCLUSIF

 

David Crystal

L'interviewé

                     

Grant Hamilton

L'intervieweur

David Crystal, un linguiste britannique de renommée internationale qui a publié plus de 120 ouvrages sur la langue anglaise*, a bien voulu accorder un entretien à notre contributeur fidèle, Grant Hamilton, traducteur agréé. Grant, Québécois, est l'auteur du livre Les trucs d'anglais qu'on a oublié de vous enseignerVoici une traduction abrégée de leur conversation. 

Original English text.

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GrantVous avez signé en tant qu’auteur, coauteur ou directeur de publication plus de 120 livres. Comment choisissez-vous vos sujets?

 

David CrystalLa plupart me viennent de conversations comme celle-ci. Un éditeur ou un congressiste me demande « y a-t-il un livre sur tel sujet? », et je finis par l’écrire. Les grandes encyclopédies existent précisément parce que quelqu’un s’est demandé si on pouvait trouver des ouvrages de langue illustrés. L’idée était séduisante, et l’encyclopédie a vu le jour. Si tant de questions n’ont pas été traitées, c’est que la langue évolue sans cesse. L’anglais et le français d’hier étaient différents de l’anglais et du français d’aujourd’hui, et ils le seront encore demain. Il y aura toujours de la nouveauté et donc de nouveaux besoins.

 

GrantC’est tout de même un sacré défi d’écrire sur un sujet aussi costaud que la grammaire anglaise, comme vous l’avez dans « Making Sense : The Glamorous Story of English Grammar », ouvrage que j’ai présenté dernièrement sur ce blogue. Vous devez avoir une concentration exceptionnelle ou être très bien organisé, ou alors vous entourer d’une équipe nombreuse de documentalistes.

David CrystalJe n’engage jamais de documentalistes ou d’assistants. Je ne suis pas bon collaborateur. J’avais coutume de travailler en équipe, il y a des années, mais ça s’est avéré de plus en plus difficile pour la simple et bonne raison que les horaires des uns et des autres coïncidaient trop rarement. Parfois, on progresse beaucoup plus vite en solitaire.

Comme bien des linguistes, je suis un collectionneur : d’usages, d’orthographes, de ponctuations, de tout. Je prends constamment des notes. J’ai un tiroir qui déborde de papiers en permanence : titres de pages Web, manchettes, articles, billets de blogue… Le but étant d’écrire quelque chose d’inédit. Mon ouvrage sur la grammaire, comme vous l’avez remarqué, a ceci de particulier qu’il combine l’apprentissage de la langue par la grammaire et les aspects descriptif (qu’est-ce que la grammaire?) et explicatif (comment l’étude de la grammaire s’est-elle développée?) de la grammaire. Tel était le concept : réunir ces trois domaines d’ordinaire séparés.

 


GrantVotre livre a dû être d’autant plus difficile à écrire que vous vous adressez à différents publics.

 

 

David CrystalOui, ce qui en a fait un exercice littéraire intéressant : comment présenter le matériel de manière à départager ces différents intérêts tout en rendant l’ensemble accessible? Tout livre doit avoir une dimension littéraire, selon moi. Être érudit, c’est bien, mais être à la fois érudit et auteur, c’est mieux.

 

GrantOù tracer la frontière entre les usages acceptables et inacceptables?

 

 

David CrystalC’est là l’essence de la linguistique : tenter de définir la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

Certains cas de figure sont totalement inacceptables. Personne dans le monde anglophone ne place l’article défini après le nom, comme dans cat the. En roumain, pourtant, c’est tout à fait normal. Très rares sont les usages (environ 2 à 3 %) dont l’acceptabilité est débattue. Les linguistes passent pourtant beaucoup de temps à discuter de ces cas.

En n’accordant de l’intérêt qu’aux questions litigieuses, les prescriptivistes [NDLR : personne qui croit qu’il existe des règles absolues de bon usage] commettent une erreur monumentale. Il y a des enjeux de grammaire, voire de prononciation, beaucoup plus importants que ces questions-là.

GrantQue conseilleriez-vous à un traducteur hésitant devant un usage grammatical controversé comme les pronoms their ou they avec un nom singulier? Peut-il s’en permettre autant qu’un écrivain?

David CrystalSi la question se pose, c’est parce que l’usage a commencé à changer. Il est difficile de prévoir quand le nouvel usage ne fera plus sourciller. Quand j’écris des scénarios pour la radio, je m’assure d’éviter tout ce qui pourrait hérisser les auditeurs plus âgés. Par exemple, je n’utilise jamais de split infinitive[1]. Non que je croie que c’est une erreur, mais je ne veux pas recevoir des piles de lettres d’auditeurs qui sont montés aux barricades, oubliant complètement mon propos. En ce qui concerne they au singulier, un processus d’acceptation est en cours, mais il n’en est qu’à 30 % environ.

GrantJ’ai écrit sur Twitter que les traducteurs ne devraient pas se précipiter à adopter les changements grammaticaux.

 

 

David CrystalC’est très sage. Il faut être conservateur sur ces questions. Les avant-gardistes vous trouveront un peu démodé, mais ils ne se plaindront pas, tandis que les personnes âgées risquent de s’en offusquer. Le flottement dans l’usage de their et they rappelle l’évolution des pronoms de la deuxième personne au Moyen Âge. Comme en français, où le pronom « vous », d’abord uniquement pluriel, est devenu petit à petit une marque de politesse au singulier qui le fait coexister avec le « tu », plus familier, le you pluriel a commencé à s’employer au singulier en signe de respect, simultanément au singulier non marqué thou, déjà en usage. Chez Shakespeare, chaque fois que quelqu’un passe de thou à you, c’est exactement comme s’il passait de « tu » à « vous » en français. À l’époque, des gens ont probablement résisté au changement, mais aujourd’hui, personne ne s’en formalise. Un jour, il sera tout aussi normal d’employer they avec un nom singulier qu’il est normal de dire you à une seule personne.

 

GrantAvez-vous l’impression que l’évolution de l’anglais s’est accélérée?

 

 

David CrystalIl est difficile de mesurer la vitesse à laquelle les langues évoluent parce que nos sources documentaires sur cette question ne sont pas aussi loquaces qu’on pourrait le croire et que le changement n’est ni constant ni linéaire. Il est tout en pics et en creux. Nous commençons toutefois à avoir une meilleure idée de cette évolution grâce à de très vastes corpus d’usages, dont certains corpus historiques. Pour certains types de constructions grammaticales, le changement semble en effet s’accélérer. Par exemple, le present continuous (I’m going) gagne rapidement du terrain sur le simple present (I go). Aujourd’hui, on dira sans réfléchir « I’m having a meeting next week », quand, il y a trente ans, on aurait dit « I have a meeting next week ». L’exemple par excellence de cette tendance est le slogan de McDonald’s : il y a trente ans, « I'm loving it » aurait donné « I love it ».

 

GrantConnaissez-vous les lois linguistiques du Québec?

 

 

 
David CrystalTout à fait.

 

 

 


GHQue pensez-vous de tentatives de rétablir le rapport de force entre deux langues, comme cette loi cherche à le faire?

 

David CrystalC’est une question d’identité et non d’intelligibilité. On trouve de nombreux exemples parallèles ailleurs dans le monde. Il faut comprendre qu’une langue est mue par deux forces, parfois conflictuelles : le besoin d’intelligibilité et le besoin d’identité. Plus un pays devient hétérogène culturellement, plus la langue et les différents dialectes se déplacent au centre du paysage politique. L’État pèche par naïveté s’il refuse de le reconnaître ou s’il choisit de ne pas s’en soucier ou de ne pas avoir de ministère dédié aux langues ni aucune autre structure similaire. Nous n’en avons pas en Grande-Bretagne, et les problèmes sont de plus de plus évidents à mesure que le multiculturalisme s’accentue.

 

GrantLes lois linguistiques ne sont donc ni bonnes ni mauvaises en soi, elles existent, tout simplement?

 

 

David CrystalC’est exact. Il est très difficile d’extrapoler d’un pays à l’autre, car les situations sont très différentes.

 

 

 

GrantJ’ai remarqué ce qui me semble être un accent adolescent en français québécois. Connaissez-vous de tels cas?

 

 

David CrystalLe langage adolescent est quelque peu négligé dans les études sur l’acquisition du langage. À l’adolescence, les jeunes cherchent à établir leur identité par rapport à leurs pairs, modulant leur accent, de façon parfois assez radicale et rapide, par rapport à ce qu’ils perçoivent comme étant la norme dans leur groupe de pairs et ce qui est désirable ou ne l’est pas. On a pu observer clairement ce phénomène dans l’est de Londres, où des groupes d’adolescents se mêlent aux foules d’immigrants et adoptent leur accent. Plus vieux, il leur arrive de le perdre en partie, mais à l’adolescence, il s’entend.

GrantJe vous ai entendu dire que les anglophones ont tendance à être unilingues, quand partout dans le monde le plurilinguisme est la norme. Pensez-vous que la culture des locuteurs anglais s’en trouve appauvrie?

David CrystalDans un sens, c’est le cas, mais cet appauvrissement n’est pertinent que si le fait de ne pas parler une autre langue empiète sur le bien-être ou la qualité de vie de la personne. Quand les anglophones voyagent, ils ne se sentent pas handicapés : « Tout le monde parle anglais, n’est-ce pas? Pourquoi apprendre une autre langue? » Inversement, il n’y a pas beaucoup d’immigrants en Grande-Bretagne qui n’ont pas appris l’anglais. « Alors, à quoi bon? »

Mais les choses changent. La demande pour apprendre des langues étrangères est en hausse, et elle risque d’augmenter davantage après le Brexit. Je ne m’étonne pas d’entendre de plus en plus souvent : « j’aimerais connaître d’autres langues ».

 

GrantJe ne pensais pas à l’appauvrissement matériel, mais aux bienfaits cognitifs de la maîtrise de plusieurs langues.

 

David CrystalLa première motivation pour apprendre une langue étrangère est la perspective de gagner plus d’argent ou d’améliorer sa qualité de vie. L’identité et le développement cognitif entrent bel et bien en ligne de compte, mais seulement plus tard selon mon expérience.

 


GrantUn peu partout dans le monde, des sondages d’opinion indiquent que la réputation et l’aura des États-Unis ont pris un coup avec l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche. Pensez-vous que cela pourrait faire perdre du prestige à l’anglais?

David CrystalPlus maintenant. Peut-être à une autre époque, quand le nombre total de locuteurs de l’anglais était relativement faible et que les États-Unis en comptaient une assez forte proportion. Mais ce temps est révolu. Il y a aujourd’hui 2,3 milliards de locuteurs de l’anglais dans le monde, dont 230 millions aux États-Unis. On en dénombre davantage en Inde, et la Chine pourrait bientôt occuper le second rang. Les chiffres comptent dans l’étude des langues. Oui, les États-Unis ont peut-être perdu de leur éclat, mais regardez ce qui se passe ailleurs dans le monde.

Je voudrais également souligner que Trump, d’un point de vue linguistique — rien à voir avec la politique —, fait l’objet d’un procès injuste pour son style oratoire. On le compare à Obama et à d’autres communicateurs, on dit qu’il n’est pas bon orateur. Mais Trump s’exprime dans un anglais plus proche de la langue du quotidien que tous les politiciens avant lui. Résultat : il est allé chercher des voix. Les propos de Trump ne vont peut-être pas dans le sens des intérêts de son pays, mais je ne crois pas que l’anglais pâtisse de sa façon de parler.

 

GrantAvez-vous une opinion sur le globish, cet anglais simplifié pour les personnes dont ce n’est pas la langue maternelle?

 

 

David CrystalIl y a toujours eu des tentatives de simplifier l’anglais, et le globish est l’une d’elles. Mais la simplification est vraiment trop poussée. Imaginez une réunion d’affaires en globish. Ça n’irait pas très loin.

 

 

GrantLes anglophones ne sauraient pas quels mots utiliser et quels mots éviter.

 

 

David CrystalÀ ce sujet, laissez-moi vous faire part d’un fait intéressant : les gens ont tendance à sous-estimer la richesse de leur vocabulaire. Demandez à un francophone qui affirme avoir une mauvaise maîtrise de l’anglais de feuilleter une série de pages dans un dictionnaire anglais en cochant les mots qu’il connaît, puis additionnez ce nombre et multipliez-le par le nombre de pages du dictionnaire. Vous serez étonné du résultat. Votre volontaire connaît peut-être bien 10 000 mots! Les gens sont meilleurs en anglais qu’ils le pensent.

 

GrantQuels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite apprendre l’anglais?

 

 

David CrystalRechercher le contact avec la langue sous ses différentes formes — Web, mobile, etc. L’avenir d’une langue et d’une société qui trouve cette langue importante appartient à la jeunesse. Partant de là, je crois que plus on utilise Internet et toutes ses ramifications, mieux c’est.

 

[1] Le split infinitive consiste à insérer un ou des mots entre la particule to et le verbe dans une construction à l’infinitif. (N.d.t.)

 

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À tout seigneur, tout honneur…

Contre la pensée unique – analyse de livre

Le choc des langues en milieu urbain

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* Crystal est également très actif à titre de professeur et intervient souvent dans les médias à titre d'animateur ou de consultant. Il est né en Irlande, a grandi au pays de Galles et a fait ses études en Angleterre. Il a commencé sa carrière universitaire en tant que professeur de linguistique, d'abord à Bangor, au pays de Galles, puis à Reading, en Angleterre. Il doit sa notoriété principalement à ses travaux de recherche sur la langue anglaise, dans des domaines comme l'intonation et la stylistique, et à la recherche sur l'application de la linguistique dans des contextes religieux, éducatifs et cliniques, notamment dans le développement d'une gamme de techniques de profilage linguistique à des fins diagnostiques et thérapeutiques. Bon nombre de ses ouvrages ciblent le grand public. M. Crystal est professeur honoraire de linguistique à l'Université du Pays de Galles à Bangor.

En plus de ses nombreux ouvrages, il est reconnu pour les deux encyclopédies qui ont été publiées par la Cambridge University Press : The Cambridge Encyclopedia of Language et The Cambridge Encyclopedia of the English Language.  Parmi ses plus récents livres, notons Making Sense: the Glamorous Story of English Grammar (2017), The Story of Be: a Verb's-eye View of the English Language (2017), The Oxford Dictionary of Original Shakespearean Pronunciation (2016), The Oxford Illustrated Shakespeare Dictionary (2015, avec Ben Crystal), The Disappearing Dictionary: a treasury of lost English dialect words (2015) et Making a Point: the Pernickety Story of English Punctuation (2015).  Il est également coauteur de plusieurs livres, dont Words on Words (2000, une compilation de citations sur le langage réalisée en collaboration avec son épouse et associée en affaires, Hilary); Wordsmiths and Warriors: the English-Language Tourist's Guide to Britain (2013, avec Hilary Crystal); et Shakespeare’s Words (2002) et The Shakespeare Miscellany (2005), en collaboration avec son fils Ben. 

 Crystal book

David Bellos – linguiste du mois de mars 2018

E N T R E T I EN   E X C L U S I V E

GB

David Bellos
Geraldine Brodie 
docteur ès lettres 

l'intervieweuse

 David Bellos 
docteur ès lettres
l'interviewé

UCL logo Princeton
University College London University of Princeton

 

 

 

David Bellos est professeur de français et de littérature comparée et Directeur du Program  Translation and Intercultural Communication de l'Université de Princeton. Il est l'auteur de Romain Gary: A Tall Story (chez Vintage Digital, 2010) et Georges Perec: A Life in Words (chez David R. Godine, 1993) (Prix Goncourt de la biographie), entre autres livres, et le traducteur de Chronicle in Stone: A Novel by Ismael Kadare (Arcade Publishing,  2011), entre autres traductions.

Geraldine Brodie, notre Linguiste du mois d'août 2016 et depuis lors contributrice fidèle à ce blog,  est maître de conférence en théorie de la traduction et en traduction du théâtre, et responsable de la maîtrise en théorie et pratique de la traduction à l'University College London. **

 

Nadine GassieL'interview qui suit a  été traduite par Nadine Gassie, qui, avec sa fille Océane Bies fut notre traductrice du mois d'avril 2017. Nadine détient une maîtrise d'anglais de l'Université de Pau et des Pays de l'Adour (1993) et un DESS de traduction littéraire de l'Institut Charles V, faculté d'anglais de l'Université Paris-Diderot (1994).

ORIGINAL ENGLISH TEXT

 

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