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Elsa Wack – traductrice du mois de janvier 2014

 

 Elsa Saleve

Vue panoramique sur le Salève

LMJ : Installée aux environs de Genève, au pied du Mont Salève, vous êtes traductrice indépendante, spécialisée dans des domaines bien particuliers. Avant cela, où avez-vous vécu et quel cursus universitaire avez-vous suivi ?

Elsa W. : J’ai quitté Genève à l’âge de six mois pour Bâle, car mon père chimiste avait dû aller jusque-là pour trouver du travail. Mais nous sommes bien vite revenus, juste avant mes six ans, et j’ai eu tout le loisir d’oublier le suisse-allemand que j’avais commencé à emmagasiner.  J’ai fait des études de lettres à Genève, avec l’anglais, et aussi la philologie romane, c’est-à-dire l’étude, à travers la littérature, des langues et dialectes présents sur le territoire français aux environs du XIIe siècle : ancien français, ancien provençal et latin médiéval. La musicologie était ma troisième branche, avec un vieux professeur un peu décrié, qui nous racontait des vies de musiciens au lieu de nous initier aux joies de la musique contemporaine.

 

LMJ. : Est-ce une prédisposition, vous avez aussi étudié la musique (et la musicologie) et vous consacrez votre mémoire de licence aux textes de la musique pop. Expliquez-nous.

 

Elsa W. : Fille d’un bon musicien, j’avais appris le hautbois, puis mon frère aîné m’a donné quelques bases de guitare. J’ai passé une partie de mon adolescence à fumer des joints et à écouter de la musique pop, écroulée sur un canapé. C’était malsain, mais ça n’a pas réussi à éteindre en moi toute ferveur poétique et musicale active. Pas plus que cela n’a empêché les musiciens de la pop, à l’époque (et au début de leurs expériences psychédéliques), de réaliser des œuvres extraordinaires. Bien sûr, il faut trier. Je continue à croire que ce fut une grande époque de la musique, entre 1965 environ et le début des années 70, principalement en Angleterre et aux États-Unis.

 

LMJ. : Vous faites vos premiers pas dans le sous-titrage cinématographique. C'est une spécialité assez peu commune. Comment sous-titre-t-on ?

 

Elsa W. : À l’époque, nous avions chacun une visionneuse. C’était à Lucerne. Le film se déroulait, nous pouvions l’interrompre. Parallèlement à la pellicule du film se déroulait une bande blanche sur laquelle nous marquions d’un trait horizontal la durée de chaque plan de caméra. A partir du trait obtenu, qui mesurait un nombre variable de centimètres, nous pouvions inférer la longueur que pourrait avoir notre sous-titre sur la machine à écrire. Les techniciens utilisaient aussi ce repérage pour incruster chimiquement le sous-titre. Pour les traducteurs, il fallait donc beaucoup abréger, synthétiser. Certains films se sous-titrent mieux que d’autres. Nous disposions aussi du script du film, avec les dialogues – la prononciation à l’écran n’est pas toujours facile à suivre – et les mouvements de caméra. Cela, c’était quand tout allait bien. Souvent nous n’avions que le script et ne voyions pas le film. Dans le pire des cas, nous n’avions que les sous-titres allemands, qu’il fallait traduire, mais cela, c’était surtout pour les films pornos (il y en avait aussi, au grand dam de la plupart d’entre nous). Je précise encore que l’opération du visionnage avec marquage sur le ruban blanc n’était faite qu’une fois par film, soit par le traducteur allemand, soit par le traducteur français. On considérait qu’il n’était pas nécessaire que les deux  voient le film. Je crois que c’est encore le cas, mais aujourd’hui tout est informatisé bien sûr.

 

LMJ. : Vous travaillez à Lucerne et à partir de l'allemand. Quelles difficultés avez-vous éprouvées à vos débuts ?

 

Elsa W. : Au début, à Lucerne, je me débrouillais assez mal en allemand mais, comme je réussissais plutôt bien avec l’anglais, on m’a aussi donné des films à traduire de l’allemand. Notamment des pornos. Puis, on m’a confié un film de 1939, une adaptation à l’écran d’Effi Briest, un grand roman de l’auteur allemand Theodor Fontane. J’ai commis beaucoup d’erreurs dans ce film, mon manuscrit est revenu tout raturé. J’en ai profité pour démissionner, car, même si ce travail me passionnait, j’étais malheureuse à Lucerne et ne m’entendais pas avec certaines collègues proches. J’ai ensuite été perfectionner mon allemand à l’université de Berne.

 

Elsa globi paysanLMJ: : Dans un domaine voisin, vous traduisez aussi les strophes qui accompagnent les bandes dessinées Globi, très populaires en Suisse allemande. C'est, là encore, un genre très particulier. [Une des ces traductions pârait au-dessous de cette interview.] Quelles en sont les difficultés spécifiques ?

 

Elsa W. : Quand il s’agit de traduire des vers, la forme prend tout à coup une dimension toute différente. Alors que les sous-titres d’un film s’appuient sur les images, le sens d’un poème s’appuie sur des rapports qui existent entre les sons. L’alchimie entre le fond et la forme doit être recréée, sinon on a des vers de mirliton. Il ne faut pas se laisser dérouter par l’aspect musical du vers et surtout ne pas commencer à traduire mot à mot les vers allemands. Traduire six strophes (une page) d’un Globi demande facilement quatre heures de travail, donc on peut s’écarter de l’ordinateur et reprendre le crayon et le papier. Pour commencer ce travail, je note quelques mots-clés, importants pour le sens. Je les choisis à la fois dans le texte allemand et d’après les dessins, qui dans Globi, sont des dessins muets, sans « bulles ». Je dresse des listes de synonymes. Parfois, j’écris une phrase qui résume le sens de ma strophe. Puis j’organise progressivement ces mots ou ces bouts de phrases en cherchant des rimes. Il arrive aussi que, soudain, une rime me donne le sens. Les allitérations sont aussi très importantes – de plus en plus, même, me semble-t-il, en français. Les allitérations ont quelque chose de très instinctif, elles viennent souvent toutes seules, je le constate en retravaillant mes vers. Je travaille avec des vers de sept ou huit pieds, comme en allemand ; certains « e » muets sont prononcés, mais il ne faut en aucun cas qu’ils tombent sur un temps fort du vers. L'« e » muet est de plus en plus muet en français. La césure, coupure dans le vers, est aussi un élément de phrasé très important. Le résultat est un mélange entre la quête de rimes riches et d’allitérations rythmées, la quête de sens, et la nécessité de s’adresser à des enfants et d’avoir un langage qui ressemble à ce qu’ils ont l’habitude d’entendre.

 

LMJ. : Enfin, vous traduisez des chansons. Pour le sous-titrage, il faut suivre les différents plans mais, pour les chansons,  il faut suivre la mélodie. Traduisez-vous, adaptez-vous ou recomposez-vous les textes qui vous sont proposés ?

 

Elsa W. : Pour traduire des chansons, le type de difficulté décrit ci-dessus devient exponentiel. Chaque langue a sa musique. Il y a des syllabes longues, des brèves, des notes hautes, des notes basses. Le texte doit respecter tout cela. Si vous parlez du ciel quand la musique descend, cela ne sera pas innocent. De même, si vous parlez d’un temps très long (par exemple, de l’éternité dans la musique sacrée), il ne sera pas judicieux d’utiliser des doubles croches (notes rapides). Mais peut-être que j’exagère ; on peut aussi prendre certaines libertés. Traduire des chansons est un dada. Tout comme les poèmes sont rarement traduits en vers métrés, il est aujourd’hui assez rare que des chansons soient chantées en traduction, surtout depuis l’anglais, cette langue que tout le monde s’applique à Elsa notescomprendre. Il faut, pour adapter, rythmer à neuf certaines parties de la mélodie ou recomposer la répartition des voyelles – qui peuvent s’étendre sur plusieurs notes –, pour que le phrasé du français, la musique de la langue française, puisse s’y caler. C’est ce qu’ont fait des chanteurs comme Johnny Halliday ou Hugues Aufray ou leurs traducteurs. Les accents des mots, qui en français tombent généralement sur la dernière syllabe du mot, doivent tomber de préférence sur des temps forts du rythme. Dans la musique baroque ou classique, ce sont souvent le premier ou le troisième temps d’une mesure, mais ce peuvent aussi être des contretemps, et là encore il peut y avoir une valeur symbolique. Par exemple, quand Céline Dion chante All by myself sur des contretemps, la charge symbolique est très forte.

Quand, au contraire, on traduit en prose des poèmes ou des chansons, le résultat est parfois très décevant pour le lecteur, puisque le sens de l’original est imbriqué dans des rapports aussi aléatoires que possible entre les sons, et que la prose ne traduit généralement pas cela.

 

LMJ. : Comment votre charge de travail se répartit-elle entre l'allemand et l'anglais ? Et entre vos différentes spécialités (chansons, strophes, etc.) et ce que l'on pourrait appeler le tout-venant ?

 

Elsa W. : Le tout-venant, ce sont les textes juridiques, dans lesquels on me cantonne de plus en plus. Je reçois plus de textes allemands que de textes anglais. J’ai également traduit ces dernières années les programmes et le site web d’un prestigieux festival de musique classique, mais il a maintenant décidé de se passer de l’agence qui servait d’intermédiaire entre lui et moi. Et, bien sûr, mon contrat avec l’agence m’interdit de reprendre à mon compte les clients qu’elle m’a procurés, donc adieu le prestigieux festival ! Il y a aussi les textes publicitaires, humanitaires (là, c’est souvent de l’anglais), éducatifs, l’informatique, l’énergie, la politique… Les albums de Globi, j’en reçois un à traduire tous les deux ou trois ans. Cela me prend deux mois environ et c’est un bon travail de fond entre d’autres mandats plus lucratifs. Les traductions de chansons, c’est un hobby, il est très rare que j’aie été payée pour cela.

 

LogoElsaFrancaisLMJ. : Je suis allé sur le site www.wack.ch et je l'ai trouvé fort bien fait. J'ai vu que vous proposiez des glossaires. Comment les établissez-vous ? À partir de traductions que vous avez faites ? D'un fichier général ? Aimez-vous le travail de terminologie ?

 

Elsa W. : Il me semble que tout traducteur fait un travail de terminologie. Assez rapidement, je me suis rendu compte que je butais systématiquement sur certains mots qui nécessitaient à chaque fois une traduction différente. Mais, j’ai pour principe que tout peut se traduire – ce qui m’a déjà fait perdre beaucoup de temps dans ce métier ! J’ai commencé à noter les diverses solutions que j’avais adoptées pour ce genre de mots, et aussi d’autres mots plus techniques dont j’avais dû longuement rechercher un équivalent français absent du dictionnaire. Peu à peu, cela a formé ces glossaires, de gros fichiers indépendants de mes traductions. Mais je suis une terminologue très paresseuse ; je ne remets pas les glossaires à jour, je me contente de les gonfler de plus en plus en leur ajoutant de nouveaux mots. C’est pourquoi ils contiennent beaucoup de points d’interrogation ou, pire, de traductions périmées, par exemple de mots pour lesquels un anglicisme ou une meilleure traduction a fini par s’imposer. Ces glossaires me font donc une publicité toute relative, mais je sais que beaucoup de mes collègues les rencontrent dans leurs recherches. Si vous tapez dans Google un mot étranger rare et le mot « glossaire », « glossary » ou « Glossar », vous trouverez peut-être un équivalent dans ce genre de fichiers de référence.

  

LMJ. : Dans la liste de vos travaux, je relève la traduction du livre New York – Sweet and sour, du photographe Andréas Hilty. Par le passé, LMJ a consacré plusieurs articles à des photographes que New York a inspirés. La traduction des légendes s'apparente-t-elle à celle des chansons ou des dialogues de films ?

 

Elsa W. : Je devrais changer cette mention dans mon site. Il ne s’agit pas à proprement parler de légendes. Ce sont de petits textes décrivant une expérience new-yorkaise, et ils sont suivis d’une série de photos sans légendes ni commentaires. C’est un beau livre, qui aborde New York sous l’angle de la nourriture, avec des photos de superbes magasins, bars ou restaurants, de vrais temples modernes ; ou des photos de lieux d’entreposage  de la viande ou du poisson, ou encore de gens mangeant dans le métro… Non, en général, la traduction de légendes d’illustrations est quelque chose d’assez simple, si l’on a l’image sous les yeux. Mais, dans ce livre, ces petits textes épars étaient clairement de type littéraire, c’est-à-dire relativement complexes à traduire.

 

LMJ. : Être traductrice indépendante n'est pas toujours facile. La maîtrise du flux de travail vous échappe, les clients sont souvent pressés. Bref, il y a des pointes et des creux. Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui débutent dans la profession ?  

 

Elsa W.: Je veux bien vous les donner, mais j’ai de la peine à les suivre moi-même ! Ne pas paniquer pendant les creux. En profiter pour prospecter. Ça ne sert pas à grand-chose mais ça occupe. Accepter alors des travaux qui peuvent paraître rebutants. Avoir aussi des traductions personnelles, des hobbies, pour meubler ces creux. Pendant les périodes de pointes, conserver un standard de qualité suffisant. Chez moi, ce standard est de deux relectures au minimum, l’une en comparant avec l’original, la seconde en s’en détachant. Avant de relire, il est parfois bon de passer à autre chose pendant un petit moment, par exemple à une autre traduction, pour se vider la tête de ses a priori. Mais quand il y a urgence, ce n’est pas possible. Le stress positif fait alors aussi son travail. Attention tout de même de ne pas accepter n’importe quel délai. La traduction est un travail qui demande beaucoup de concentration, et aussi des temps de récupération.

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           Elsa globi paysan

  Elsa Globi verse

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Perfide Albion (seconde partie)

  Dussert  Le 14 de ce mois nous avons publié la première partie de  l'article "Perfide Albion". Voici la suite et fin.  L'article  est rédigé par notre collaboratrice fidèle, Françoise la Plume de Dussert (qui fut naguère une "traductrice du mois sur ce blog).

Françoise est traductrice professionnelle. Diplômée de littérature française, née en France, vivant en Angleterre depuis de longues années, elle est imprégnée de deux cultures et adepte au grand écart linguistique.

A la fin de la première partie, l'auteure  constate que Bède le vénérable emboîte le pas à Pline l'Ancien, puis Geoffroy de Monmouth (qui la repeuple de géants) et nombre de cartographes les suivent en toute innocence.

                "L'Isle d'Albion"

 

L'épithète infamante qui lui collera plus tard à la peau n'apparaît que plus tard et s'attache d'abord à l'Angleterre et à son peuple :

Leroux de Lincy fait remonter au XVIème siècle cet adage: « Loyauté d'Anglais, bonne terre, mauvaise gent. ». Et Bossuet déplorera au XVIIème siècle : « L'Angleterre, ah ! la perfide Angleterre, que le rempart de ses mers rendait inaccessible… ». à quoi Madame de Sévigné fait écho estimant que « Le roi et la reine d'Angleterre sont bien mieux à Saint-Germain que dans leur perfide royaume » d'où les a chassés la Glorieuse révolution.

Il faut admettre qu'il est peu de siècle de son histoire qui n'ait versé quelque élément au contentieux entretenu par la France avec l'Angleterre. Nous ne citerons ici que quelques épisodes dont la mémoire est savamment entretenue :

La Guerre de Cent ans : pour avoir étés « boutés hors de France » les 'godons' n'en avaient pas moins humiliés les français, notoirement à Crécy, Poitiers et Azincourt. Et avec un remarquable manque de fair-play, ils avaient fait brûler Jeanne d'Arc pour les avoir vaincus à Orléans. Que le roi de France se fut peu soucié de payer une rançon pour racheter – aux Bourguignons, non aux Anglais – celle à qui il devait sa couronne, ou que le tribunal qui la condamna fut d'église et peuplé de Français, n'entre pas en ligne de compte.

Le Camp du Drap d'Or : les pompes déployées à gagner l'amitié du roi d'Angleterre furent suivies d'un traité avec l'ennemi autrichien Charles- quint qui déclara sans tarder la guerre à la France

Le siège de la Rochelle : voilà à nouveau les Anglais cherchant noise à la France dans une affaire qui ne les concernait en rien. Défaits pour l'occasion, ils n'en fournissent pas moins, surtout servis par Alexandre Dumas, la preuve de leur constante sournoiserie.

Le démantèlement des possessions françaises en Inde et au Canada qui devaient bien davantage à l'incompétence et l'incompréhension de la métropole n'en restent pas moins imputées à la duplicité du rival anglais.

Les guerres révolutionnaires et napoléoniennes : l'hostilité du Royaume désormais Uni (pourquoi ne pas nommer par Albion ce qui n'est plus l'Angleterre mais bien toujours l'ennemie ?) s'y montrera sans faille. Après avoir soutenu les révoltes vendéennes et bretonnes, il sera de toutes les coalitions infligeant à la France des défaites cuisantes.

C'est toujours à l' « Avare et perfide Angleterre » que s'en tient Marie-Joseph Chénier, qui se console par Le Chant des victoires en 1794, en lui jetant :

… La mer gémit sous tes vaisseaux ;

Tes voiles pèsent sur les eaux,

Tes forfaits pèsent sur la terre.

Tandis que nos vaillants efforts

Brisent ton trident despotique,

Vois l'abondance vers nos ports

Accourir des champs de l'Amérique .

 

Gloire au peuple français, il sait venger ses droits.

Vive a République et périssent les rois !

 

Lève-toi, sors des mers profondes,

Cadavre fumant du Vengeur :

Toi qui vis le Français vainqueur

Des Anglais, des feux et des ondes.

D'où partent ces cris déchirants ?

Quelles sont ces voix magnanimes ?

Les voix des braves expirants

Qui chantent du fond des abîmes.

 

Gloire au peuple français, etc.

 

Fleurus, champs dignes de mémoire.

Monument d'un triple succès ;

Fleurus, champs amis des Français,

Semés trois fois par la victoire ;

Fleurus, que ton nom soit chanté

Du Tage au Rhin, du Var au Tibre.

Sur ton rivage ensanglanté

Il est écrit : l'Europe est libre.

 

Ce n'est pas moins dans ce contexte qu'apparait la perfide Albion , peut-être d'abord sous la plume de Chateaubriand (Mémoires d'outre-tombe, Livre vingt-deuxième, chapitre 26 — couvrant la période 1791-1800).

Le terme sera repris tout au long du XIXème siècle par le Gotha des écrivains de l'époque qu'échauffent – tout comme le bon peuple – les rivalités coloniales qui culmineront à Fachoda (qui faillit déclencher une guerre entre la France et l'Angleterre en 1898.) Et il faudra les prétentions hégémoniques de l'Allemagne pour conclure une Entente Cordiale – qui ne concernera, jusqu'à la Première Guerre mondiale, que les gouvernants.

Il fallut donc une guerre pour effacer toutes les autres qui, pendant de longs siècles, avaient entretenu les préjugés et alimenté une méfiance si tenace que l'occupant allemand et le gouvernement collaborateur de Vichy pouvaient s'en prévaloir dans leur propagande. L'attaque de la force de raid française à Mers el-Kébir, en juillet 1940, était de bonne guerre pour éviter qu'elle ne tombât aux mains des Allemands, ce dont De Gaulle convint. Mais ajoutée à l'abandon, à Dunkerque, d'une bonne part des troupes françaises qui avaient couvert dans une lutte acharnée le rembarquement britannique, c'était de l'eau au moulin des vieilles rancœurs. (Voir au-dessous le billet historique du blog.) On fit circuler cette petite histoire :

Quatre hommes survolent dans un ballon la mer du nord, un Allemand, un Italien, un Anglais et un Français. Le ballon perd de l'altitude et de terreur, l'Italien se jette à la mer, non sans crier « viva il duce ! ». Comme le ballon descend toujours, craignant de sembler le moins brave « Heil Hitler ! » l'Allemand saute à sa suite. Mais rien n'y fait et c'est sans sourciller que « God save the King » l'Anglais pousse le Français par-dessus bord.

Ces épisodes historiques ont bercé les oreilles de trop de Français au cours des ans et continuent à empoisonner les relations entre les deux peuples, tant furent rares ceux qui savaient, comme Voltaire, priser les mérites de l'angleterre.

Cependant, la fraternité née dans les tranchées, la conduite des hommes sous le feu fera de part et d'autre reculer les partis-pris et André Maurois, détaché comme interprète et officier de liaison auprès du BEF (Corps Expéditionnaire Britannique) en France et en Flandres pendant la Première Guerre mondiale, sera fidèle à son rôle en s'appliquant à faire valoir aux yeux des Français les traits anglais les plus propres à gagner leur approbation.

Dans son introduction à une nouvelle édition des « Silences du Colonel Bramble », il s'adresse à ses anciens camarades britanniques :

« Il faut vous dire qu'avant cette guerre, beaucoup de Français conservaient à l'égard de l'Angleterre une défiance assez tenace : depuis la perte à son profit de nos colonies, depuis Napoléon surtout, elle était pour nous la perfide Albion, puissante, par certains côtés admirable, mais d'un égoïsme invincible et redoutable.

Or, ce que j'observais, ces être généreux, assez enfants, parfaitement loyaux, était loin de la légende. J'en venais à penser comme le Prince Lichnowsky : 'il n'y a pas de machiavélisme dans le caractère anglais'

Je n'étais pas le premier à dire ces choses : Taine, Abel Hermant les avaient notées mieux que moi mais le hasard me faisait vivre, pendant les quatre années d'une crise nationale, de la vie même de ces jeunes Anglais me permettait de goûter avec passion la réelle noblesse du caractère que forment vos Public Schools. »

… comme l'avait fait en son temps Pierre de Coubertin et de poursuivre :

« J'ai été heureux de voir, par les nombreuses lettres que j'ai reçues que la plupart des Français en étaient venus, comme moi à vous comprendre et à vous faire confiance. »

Mission accomplie, pour moi personnellement, à n'en pas douter puisque venue en Angleterre pour un an, je n'ai pas su la quitter. Mais je suis loin d'être la seule à apprécier le flegme, l'humour et la tolérance britanniques : la communauté française est la quatrième communauté étrangère à Londres.

La messe est dite quand la bande dessinée, affaire sérieuse en France, enfonce le clou par la voix d'un de ses auteurs les plus lus, l'un de ses héros les plus populaires. René Gosciny emmène la France, derrière Astérix, à la rencontre d'un peuple, conforme à tous les stéréotypes certes, mais encore impavide devant la menace et lent à s'enflammer, bref un allié tout ce qu'il y a de convenable… Mutatis mutandi.

Françoise la Plume de Dussert

 

Billet historique du blog

 

Cet inventaire des griefs que les Français nourrissent à l'égard des Britanniques appelle quelques précisions. Si nous avons déjà évoqué la bataille de Fontenoy [1] et si Fachoda éveille encore quelques vagues souvenirs, nos lecteurs ne sont pas forcément au courant de ce qui s'est passé à Dunkerque et à Mers el-Kébir [2] en 1940.

 

    Donc, d'abord Dunkerque. En mai 1940, cédant à la poussée ennemie, deux armées françaises et le corps expéditionnaire britannique (B.E.F.) refluent vers Dunkerque. Pour les Britanniques, toujours réalistes et pragmatiques, la première manche est perdue et il est inutile d'insister. Il faut rentrer au pays, s'y réorganiser et s'y renforcer, pour gagner la seconde manche. Au contraire, les Français espèrent encore mener une contre-offensive et arrêter l'avance allemande. Pour eux, il n'est pas question de quitter Dunkerque. Cette divergence de vues va durer jusqu'à ce que le commandant en chef français, le général Weygand, vienne rencontrer les amiraux Abrial et Platon et, prenant conscience de la gravité de la situation, décide à son tour, le 28 mai, l'évacuation du camp retranché. C'est seulement alors qu'est sérieusement entrepris le rembarquement des militaires français qui se poursuivra jusqu'au 4 juin. Dès lors, comment reprocher aux Britanniques d'avoir rembarqué sous notre protection ? Comment les accuser d'avoir privilégié l'embarquement de leurs troupes à bord de leurs navires ? D'ailleurs, un certain nombre d'unités britanniques reçurent l'ordre de rester sur place et de tenir aussi longtemps que possible aux côtés des Français. Le commandant du BEF, Lord Gort, était lui-même déterminé à rester avec ces « sacrifiés » et Churchill dut envoyer un de ses collaborateurs pour le forcer à rentrer. À l'époque, la Grande-Bretagne n'avait qu'une armée de métier. Elle n'instituera la conscription que plus tard. Le BEF constituait l'essentiel de ses forces vives sur le théâtre européen. C'était l'élite qui serait l'ossature de sa future armée de conscription. On comprend qu'elle lui ait accordé la priorité, même si les navires anglais transportèrent plusieurs dizaines de milliers de militaires français.

 

    L'attaque de la Force de raid française en cours de désarmement à Mers el-Kébir se situe quelques semaines plus tard, précisément les 3 et 6 juillet 1940. Face à la défaite militaire de la France, le gouvernement britannique avait adopté une attitude tout aussi pragmatique : armistice oui, mais à condition que des garanties soient données quant au sort de la flotte. En effet, celle-ci, pratiquement intacte, était très convoitée par les Allemands et leurs alliés italiens. C'était même la hantise de Churchill et de l'état-major naval britannique. Or, l'article 8 de la convention d'armistice signée par le gouvernement français prévoyait que la flotte serait « démobilisée et désarmée, sous contrôle germano-italien, dans les ports d'attache des navires en temps de paix ». À l'époque, trois des quatre ports de guerre français étaient occupés par les forces de l'Axe. Le risque était donc considérable, même si l'on sait que, traditionnellement, les marins ne livrent jamais leurs vaisseaux. En accord avec le premier lord de la mer (Sir Dudley Pound), Churchill décida alors de neutraliser les forces navales françaises là où elles se trouvaient : dans les eaux anglaises, à Mers el-Kébir (Algérie) et à Alexandrie (Égypte). Ce fut l'opération Catapult qui, à Mers el-Kébir, tournera à la tragédie. Après avoir remis un ultimatum aux Français, l'amiral Somerville (comme à Fontenoy mais, cette fois, sans y avoir été invité) tirera le premier, provoquant la mort de 1.300 marins français. Le 6 juillet, des avions-torpilleurs de la Marine royale reviendront achever le travail et allonger encore la liste des victimes.

 

    Une chose est certaine, les marins anglais n'exécutèrent pas cette mission de gaîté de cœur. Il leur répugnait d'ouvrir le feu sur ceux qui, deux semaines plus tôt, étaient encore leurs frères d'armes. Les amiraux anglais pressentis pour mener l'opération s'étant récusés, on tira de sa retraite l'amiral Somerville qui reprit du service pour accomplir cette sale besogne. Par la suite, l'amiral Andrew Cunningham qualifia même d'abomination l'attaque de Mers el-Kébir. D'aucuns estiment que ce fut une des grandes erreurs de Churchill, dans la mesure où, exploitée par la presse de Vichy, cette opération navale contribua à retourner l'opinion publique française contre l'ancien allié et nuisit considérablement à l'essor de la France libre du général de Gaulle.

[1] Lord Hay et Lord Ha-Ha – billet historique du 09/09/2012

[2] De l'arabe Marsa al-Kabir (le Grand Port), grande baie du golfe d'Oran où fut de tout temps installé un port militaire et où la France possédait une base navale très importante.

Jean L.

 

Lecture suppleméntaire :

 

Chronique de la Guerre de Cents Ans

 - première partie

seconde partie

troisième partie

quatrième partie

cinquième partie

 France et Angleterre, une histoire d'amour

première acte

seconde acte

–  troisième acte

 

Le terme anglais du mois : « kangaroo court »

Khaled Cheikh Mohammed sera-t-il jugé en Australie?

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Khaled Cheikh Mohammed avec son avocat à Guatanamo
Le Huffington Post

 

Selon un article paru le 14 janvier dans l'édition française du Huffington Post, Khaled Cheikh Mohammed, cerveau présumé des attentats du 11 septembre 2001 et détenu depuis 2006 dans la base militaire américaine de Guantanamo, aurait rédigé un manifeste invitant les musulmans à islamiser par des méthodes non-violentes. Ce changement d'attitude ne manque pas d'étonner, à un an et demi d'un procès au cours duquel il risquera la peine de mort.

Au sujet de ce procès, l'édition française donne des précisions encore plus surprenantes :

Quant à son procès, KSM a constamment cherché à faire penser qu'il était en-dehors des démarches: il a renvoyé son avocat, il compare souvent la commission militaire à "un tribunal pour kangourous"et rejette l'autorité de lois créées par l'homme.

Visiblement, le traducteur (ou la traductrice) de l'original anglais ne connaissait pas l'expression kangaroo court qui figure pourtant dans tous les bons dictionnaires.

Kangaroo

Commençons par le classique Grand dictionnaire d'américanismes des consorts Deak dont la quatrième édition (1966) donne, à la page 409, la définition suivante :

« Tribunal organisé par les détenus, dans certaines prisons, pour juger leurs codétenus; tout tribunal illégal. »

Le Robert & Collins Senior, dans son édition de 1998, indique (à la page 1469) plus laconiquement : tribunal irrégulier.

Enfin, celui qu'il faut toujours consulter: le Guide français-anglais de la traduction de René Meertens (2008) qui (page 259) propose : a) tribunal irrégulier ; et b) tribunal rendant une parodie de justice.

Si l'on est bien d'accord sur le sens de cette expression argotique américaine, reste à comprendre la métaphore marsupiale. Il semble qu'elle remonte au début du XIXe siècle. Les lexicologues en situent l'origine dans l'institution des juges itinérants qui se déplaçaient dans les vastes territoires de l'Ouest américain et étaient rémunérés en fonction du nombre de procès, voire même au pro rata des amendes infligées. D'où l'image de magistrats sautant littéralement de place en place, tels des kangourous, mus davantage par le désir de boucler autant de procès que possible que par le souci de rendre une bonne justice. L'expression qualifie donc une procédure judiciaire inéquitable, partisane ou expéditive, aboutissant le plus souvent à une peine sévère. Elle est le fait de juges improvisés qui s'autorisent à juger et à punir leurs semblables sans y être habilités par les pouvoirs publics.

L'expression est toujours couramment utilisée par les accusés, les journalistes et les chroniqueurs judiciaires qui contestent une juridiction ou un procès. Aux États-Unis, elle ne peut plus être considérée comme argotique depuis que la plus haute instance du pays, la Cour suprême, l'a employée. En effet, dans une affaire Gault [387 U.S. 1, 87 S. Ct. 1428, 18 L. Ed. 2d 527 (1967)], la Cour a estimé que : "Under our Constitution, the condition of being a boy does not justify a kangaroo court." Dans une autre espèce, le juge suppléant William O. Douglas a dit : « It is the right of the accused to be tried by a legally constituted court, not by a kangaroo court" [Williams v. United States, 341 U.S. 97, 71 S. Ct. 576, 95 L. Ed. 774 (1951)].

Donc, tribunal illégal, tribunal irrégulier, pseudo-tribunal, tel celui de la fable des Animaux malades de la peste. Espérons qu'une prochaine fois, les traducteurs du Huffington Post consulteront leurs dictionnaires. C'est là un souhait pertinent en ce début d'année !

Jean L.

Perfide Albion (première partie)

DussertL'article suivant est rédigé, à notre demande, par notre collaboratrice fidèle, Françoise la Plume de Dussert (qui fut naguère une "traductrice du mois" sur ce blog ).

Françoise est traductrice professionnelle. Diplômée de littérature française, née en France, vivant en Angleterre depuis de longues années, elle est imprégnée des deux cultures et adepte du grand écart linguistique.

Nous sommes heureux de pouvoir profiter de son érudition.

 

« Messieurs des gardes françaises, tirez ! » déclamait ma grand-mère. « Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers» ajoutait-elle triomphalement «  tirez vous-mêmes. » Et longtemps avant de comprendre à quelle (rare) victoire française préludait cette réponse du comte d'Anteroche au capitaine Charles Ilay, toute la méfiance qu'il convenait d'adopter face aux Anglais m'avait été inculquée.

Savais-je alors que, contrairement aux apparences, cet échange ne devait rien à la courtoisie ou à la politesse ? Qu'en combat d'infanterie tirer le premier vous laissait désarmé ensuite devant le feu de l'ennemi pendant le rechargement des armes ? Certes non. Foin de tactique – sans même parler du contexte géopolitique – les Français ne s'en étaient pas laissé compter par l'ennemie de toujours et avaient fait plier à Fontenoy la Perfide Albion, ça suffisait bien.

Perfide fontenoy

Le bataille de Fontenoy
Émile Jean-Horace Vernet, 1828
© Bridgeman Art Library / Château de Versailles, France / Giraudon

Ces antiques préventions, ces vieilles querelles, The Economist venait, il y a un an, les rallumer avec une couverture pour le moins incendiaire : un faisceau de traditionnelles baguettes retenu (pour parer à toute équivoque) par un ruban tricolore d'où émergeait une mèche allumée y complétait le Perfide Economisttitre « The Time-Bomb at the Heart of Europe ». Le journal libéral s'y répandait sur les conséquences de ce qu'il avait décrit plusieurs mois plus tôt comme « the West's most frivolous election ». Il ne fallait rien attendre d'autre de ces incorrigibles Français… à bon chat, bon rat : Agora vox (http://tinyurl.com/pbo45he) répliquait avec une volée de stéréotypes franco-français. Sous le titre « La 'perfide Albion', fidèle à elle-même, attaque sa meilleure ennemie : la France ! », les clichés allaient bon train :Perfide denial

Avec son système politique,
son art de vivre, son attachement
aux acquis sociaux, sa laïcité militante, son
exception culturelle, la France [….] Fait-elle des envieux ?

Ah « France, mère des arts, des armes et des lois »… d'où tiens-tu donc ta vieille riposte si prompte aux lèvres et à la plume ?

 

La perfide Albion

C'est une longue histoire, plus longue peut-être que l'animosité si bien partagée entre les deux pays. Notons d'abord que la notion de perfidie que la France attache à sa voisine est d'abord divorcée du nom d'Albion, longtemps terme courant pour désigner la Grande-Bretagne. Son origine se perd dans un brouillis d'étymologie et de mythologie : les blanches falaises qui protègent sa côte sud – ou les brumes laiteuses qui l'enveloppent (l'une et l'autre, notons-le propres à la dissimulation) auraient tiré le nom d'Albion de la racine latine albus pour blanc. Albion fut aussi un géant, fils de Poséidon, barrant à Hercule l'accès du nord. En gallois ancien, ce géant pourrait même être issu d'Albion plutôt que lui donner son nom.

C'est un nom en tout cas dont se satisfaisait Pline l'Ancien:

XXX. (XVI.) [1] En face est l'île de Bretagne, célèbre dans les monuments de la Grèce et de Rome. Située entre le nord et le couchant, elle regarde dans une grande étendue la Germanie, la Gaule et l'Espagne, qui sont de beaucoup les parties les plus considérables de l'Europe. Elle portait le nom d'Albion lorsque celui de Bretagne était donné à toutes les îles dont nous parlerons bientôt.

Bède le vénérable lui emboîte le pas, puis Geoffroy de Monmouth (qui la repeuple de géants) et nombre de cartographes les suivent en toute innocence.

Suite et fin dans une semaine

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Billet historique du blog

Cet inventaire des griefs que les Français nourrissent à l'égard des Britanniques appelle quelques précisions. Si nous avons déjà évoqué la bataille de Fontenoy [1] et si Fachoda éveille encore quelques vagues souvenirs, nos lecteurs ne sont pas forcément au courant de ce qui s'est passé à Dunkerque et à Mers el-Kébir [2] en 1940.

    Donc, d'abord Dunkerque. En mai 1940, cédant à la poussée ennemie, deux armées françaises et le corps expéditionnaire britannique (B.E.F.) refluent vers Dunkerque. Pour les Britanniques, toujours réalistes et pragmatiques, la première manche est perdue et il est inutile d'insister. Il faut rentrer au pays, s'y réorganiser et s'y renforcer, pour gagner la seconde manche. Au contraire, les Français espèrent encore mener une contre-offensive et arrêter l'avance allemande. Pour eux, il n'est pas question de quitter Dunkerque. Cette divergence de vues va durer jusqu'à ce que le commandant en chef français, le général Weygand, vienne rencontrer les amiraux Abrial et Platon et, prenant conscience de la gravité de la situation, décide à son tour, le 28 mai, l'évacuation du camp retranché. C'est seulement alors qu'est sérieusement entrepris le rembarquement des militaires français qui se poursuivra jusqu'au 4 juin. Dès lors, comment reprocher aux Britanniques d'avoir rembarqué sous notre protection ? Comment les accuser d'avoir privilégié l'embarquement de leurs troupes à bord de leurs navires ? D'ailleurs, un certain nombre d'unités britanniques reçurent l'ordre de rester sur place et de tenir aussi longtemps que possible aux côtés des Français. Le commandant du BEF, Lord Gort, était lui-même déterminé à rester avec ces « sacrifiés » et Churchill dut envoyer un de ses collaborateurs pour le forcer à rentrer. À l'époque, la Grande-Bretagne n'avait qu'une armée de métier. Elle n'instituera la conscription que plus tard. Le BEF constituait l'essentiel de ses forces vives sur le théâtre européen. C'était l'élite qui serait l'ossature de sa future armée de conscription. On comprend qu'elle lui ait accordé la priorité, même si les navires anglais transportèrent plusieurs dizaines de milliers de militaires français.

    L'attaque de la Force de raid française en cours de désarmement à Mers el-Kébir se situe quelques semaines plus tard, précisément les 3 et 6 juillet 1940. Face à la défaite militaire de la France, le gouvernement britannique avait adopté une attitude tout aussi pragmatique : armistice oui, mais à condition que des garanties soient données quant au sort de la flotte. En effet, celle-ci, pratiquement intacte, était très convoitée par les Allemands et leurs alliés italiens. C'était même la hantise de Churchill et de l'état-major naval britannique. Or, l'article 8 de la convention d'armistice signée par le gouvernement français prévoyait que la flotte serait « démobilisée et désarmée, sous contrôle germano-italien, dans les ports d'attache des navires en temps de paix ». À l'époque, trois des quatre ports de guerre français étaient occupés par les forces de l'Axe. Le risque était donc considérable, même si l'on sait que, traditionnellement, les marins ne livrent jamais leurs vaisseaux. En accord avec le premier lord de la mer (Sir Dudley Pound), Churchill décida alors de neutraliser les forces navales françaises là où elles se trouvaient : dans les eaux anglaises, à Mers el-Kébir (Algérie) et à Alexandrie (Égypte). Ce fut l'opération Catapult qui, à Mers el-Kébir, tournera à la tragédie. Après avoir remis un ultimatum aux Français, l'amiral Somerville (comme à Fontenoy mais, cette fois, sans y avoir été invité) tirera le premier, provoquant la mort de 1.300 marins français. Le 6 juillet, des avions-torpilleurs de la Marine royale reviendront achever le travail et allonger encore la liste des victimes.

    Une chose est certaine, les marins anglais n'exécutèrent pas cette mission de gaîté de cœur. Il leur répugnait d'ouvrir le feu sur ceux qui, deux semaines plus tôt, étaient encore leurs frères d'armes. Les amiraux anglais pressentis pour mener l'opération s'étant récusés, on tira de sa retraite l'amiral Somerville qui reprit du service pour accomplir cette sale besogne. Par la suite, l'amiral Andrew Cunningham qualifia même d'abomination l'attaque de Mers el-Kébir. D'aucuns estiment que ce fut une des grandes erreurs de Churchill, dans la mesure où, exploitée par la presse de Vichy, cette opération navale contribua à retourner l'opinion publique française contre l'ancien allié et nuisit considérablement à l'essor de la France libre du général de Gaulle.

[1] Lord Hay et Lord Ha-Ha – billet historique du 09/09/2012

[2] De l'arabe Marsa al-Kabir (le Grand Port), grande baie du golfe d'Oran où fut de tout temps installé un port militaire et où la France possédait une base navale très importante.

Perfide Kebir

 

 

 

 

 

Jean L.

L’ultime raillerie de Van Gogh est-elle intraduisible ?

Dans les pages culturelles d'un récent numéro [1] du quotidien milanais Il Giornale, l'écrivain et critique d'art Giordano Bruno Guerri analyse l'ouvrage que Cynthia Saltzman [2] vient de consacrer à la correspondance entre Vincent Van Gogh et son frère cadet Théo. 

Vincent    Théo


                                                        

Le livre s'achève avec la dernière lettre que Vincent lui écrivit le 12 février 1890, mais qu'il n'envoya jamais. Cette missive se termine par une sorte de bilan de sa vie et l'explication de son suicide : « Eh bien, mon travail à moi, j'y risque ma vie et ma raison y a fondré (sic) à moitié » [3]. Évoquant le drame du 27 juillet 1890, Guerri termine en ces termes :

Nell'agonia, a chi gli chiede « perché ?», spiega gentilmente: « Miscocciavo, e allora mi sono ucciso ». Miscocciavo. Ma nessuna lingua può tradurre bene il verbo che usò in francese : « Je m'emmerdais ». Per questo si sparò in una buca del letame.

[Mourant, à quelqu'un qui l'interroge sur les raisons de son geste, il répond doucement : « Je m'emmerdais, alors je me suis tué ». Mais aucune langue ne peut bien traduire le verbe qu'il employa en français : « Je m'emmerdais ». Sur ce, il se tira une balle, près d'un tas de fumier.]

Des différents synonymes : emmerder, emmouscailler, embêter, Vincent choisit sans doute le plus percutant. Est-il pour autant intraduisible ? Les lecteurs traducteurs des différentes langues (anglais, espagnol, polonais, gaélique, etc.) démentiront-ils G.B. Guerri ?

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[1] Giordano Bruno Guerri. I segreti della notte stellata che resero folle Van Gogh. Il Giornale, 26 novembre 2013, page 32.

Madeleine saltzman [2] Cynthia Saltzman. Lettere, Torino, Einaudi Giulio Editore, 2013, LXXXI, 761 p.

 

 

[3] Néerlandophones tous les deux, les frères Van Gogh correspondaient cependant en français.

 

[4] N'ayant jamais pratiqué la traduction, je suis néanmoins une lectrice trilingue et j'aimerais y être de mon commentaire. Si le français puise volontiers dans le lexique scatologique pour manifester certaines expressions "libératrices" (qu'on se souvienne de la bataille de Waterloo et de la réponse du général Cambronne à l'injonction venant des rangs anglais : "Français, rendez- vous !"…"Merde"), l'italien qui est ma langue quotidienne depuis cinquante ans, fait appel aux attributs de Priape, Dieu gréco-romain de la virilité physique.
Traduire " je m'emmerdais" par "mi scocciavo", comme le fait Giordano Bruno Guerri, est très juste, familier et conforme aux convenances, en quelque sorte : " je m'embêtais", mais il n'y a rien de percutant car, au niveau moins décent, nous aurions " mi ero rotto le palle" ( pour ne pas dire i cogli…). Toutefois, le rapport de continuité logique du premier terme "je m'emmerdais" avec le lieu où se déroula la tragédie (la proximité d'un tas de fumier) est complètement anéanti.
Je ne vois pas de traduction possible qui rende pleinement l'image et je suis d'accord avec G.B. Guerri en ce qui concerne la langue italienne.

 

Madeleine Bova

Commentaire d'un lecteur passionné :

Cette émouvante évocation de la mort de Vincent Van Gogh pose une question que se posait déjà Michel de Montaigne dans l’Apologie de Raimond Sebond : « N’y a il point de la hardiesse à la philosophie d’estimer des hommes qu’ils produisent leurs plus grands effets et plus approchans de la divinité, quand ils sont hors d’eux et furieux et insensés ? »
(Essais, Livre II, Chapitre 12).

 

Il faut toujours revenir à Montaigne !

 

Lecture supplémentaire :

Portrait of Dr Gachet 

New Theory on Van Gogh's Ear: Blame Brother Theo
Newser, 26 December 2009

Portrait of Dr. Gachet: The Story of a van Gogh Masterpiece,
Cynthia  Saltzman
New York Times, 28 April 1998

Vincent van Gogh- his letters to Theo

 

   
 

  Starry night  


Understanding the lyrics of "Starry, Starry Night"

Van Gogh Gallery                          

La lexicologie – une histoire amusante du dictionnaire anglais le plus célèbre

Joelle VuilleNous souhaitons la bienvenue à notre nouvelle collaboratrice, Joëlle Vuilleune juriste-criminologue qui habite à Genève. Après avoir terminé ses études à l'Université de Lausanne, Joëlle a profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society).  Nous la remercions vivement pour l'analyse qui suit.

The Professor and the Madman,
A Tale of Murder, Insanity, and the Making of the Oxford English Dictionary

Simon Winchister, New York : Harper Perennial, 199.

The Professor and the Madman relate la genèse de l'Oxford English Dictionary (usuellement abrégé OED), ainsi que la vie des hommes qui l'ont imaginé, puis réalisé. Le concept de dictionnaire, s'il paraît évident aujourd'hui, n'a en effet pas toujours existé, et a mis plusieurs siècles à évoluer jusqu'à sa forme actuelle.

Tout semble avoir commencé au XIIIe siècle, avec la publication du premier recueil de mots latins, intitulé Dictionarius. Il fallut ensuite attendre près de trois siècles pour voir publiée une liste de correspondances entre mots latins et anglais, pour la première fois arrangée en ordre alphabétique (plutôt que par sujets). En 1604, un maître d'école dénommé Robert Cawdrey publia un petit livre de 120 pages répertoriant environ 2500 mots anglais difficiles et peu courants (à titre de comparaison, l'OED actuel contient près d'un demi-million d'entrées), le premier dictionnaire de la langue anglaise sensu stricto. À noter que Cawdrey destinait son ouvrage aux « Ladies, gentlewomen or any other unskilful persons, Whereby they may more easilie and better vunderstand [sic] many hard English wordes, which they shall hear or read in the Scriptures (…) » (p. 84). S'ensuivit, au cours du XVIIe siècle, une longue série de dictionnaires, dont la plupart étaient toutefois limités aux mots considérés comme difficiles (tels que archgrammacian, parentate ou encore deruncinate). Les définitions offertes par ces ouvrages étaient souvent très brèves, se limitant à proposer un synonyme, ou alors si compliquées qu'elles en devenaient incompréhensibles…

Avec le temps, la nécessité de se doter d'un dictionnaire comprenant tous les mots de la langue anglaise devint de plus en plus évidente. Cela était d'autant plus souhaitable que l'Angleterre devenait une puissance mondiale et que la langue anglaise s'apprêtait à supplanter l'italien, le français et l'espagnol dans le commerce international et la diplomatie. (Du reste, des initiatives similaires avaient d'ailleurs déjà été lancées pour répertorier d'autres langues, comme celles de l'Accademia della Crusca à Florence ou de l'Académie française à Paris). Des voix s'élevaient qui réclamaient que la langue anglaise soit fixée une bonne fois pour toute : que l'on sache comment les mots s'écrivent, ce qu'ils signifient exactement, et que cela ne change plus puisque la langue était alors considérée comme ayant atteint la perfection (par exemple, certains s'offusquaient de l'usage toujours plus fréquent de la contraction couldn't, un véritable sacrilège…). Le Johnsonchef d'œuvre de Samuel Johnson, A Dictionary of the English Language, paru en 1755, est l'un des premiers dictionnaires universels de la langue anglaise et fut rédigé pour répondre à ce besoin. Nous ne résistons pas à la tentation de reproduire ici la définition que Johnson donne du mot « elephant », un petit bijou de poésie (à défaut d'être une merveille de zoologie): « The largest of all quadrupeds, of whose sagacity, faithfulness, prudence, and even understanding, many surprising relations are given. This animal is not carnivorous, but feeds on hay, herbs, and all sorts of pulse; and it is said to be extremely long lifed. It is naturally very gentle; but when enraged, no creature is more terrible. He is supplied with a trunk, or long hollow cartilage, like a large trumpet, which hangs between his teeth, and serves him for hands: by one blow with his trunk he will kill a camel or a horse, and will raise a prodigious weight with it. His teeth are the ivory so well known in Europe, some of which have been seen as large as a man's thigh, and a fathom in length. Wild elephants are taken with the help of a female ready for the male: she is confined to a narrow place, round which pits are dug; and these being covered with a little earth scattered over hurdles, the male elephants easily fall into the snare. In copulation the female receives the male lying upon her back; and such is his pudicity, that he never covers the female so long as any one appears in sight. » (p. 90). Le dictionnaire de Johnson demeura la référence durant près d'un siècle, acclamé par tous et devenant un succès commercial sans précédent. Il avait toutefois un défaut : il ne représentait qu'une sélection – certes immense, mais une sélection tout de même – de mots (43.500 au total).

En 1857, l'idée fut donc lancée de rédiger un dictionnaire complet, contenant chaque nuance de chaque mot, chaque variation orthographique, chaque prononciation possible et chaque citation littéraire y relative : le projet de l'Oxford English Dictionary était lancé. Il fallut à ses auteurs 70 ans pour le mener à terme. Contrairement à son prédécesseur, l'OED se voulait descriptif et non normatif : décrire la langue comme elle est parlée, et non déterminer quel usage est correct ou incorrect. L'ampleur de la tâche rendait toutefois impossible que ce dictionnaire soit rédigé par un seul homme ou un groupe d'hommes, et d'ailleurs, la nature nouvellement démocratique du dictionnaire requérait une participation plus large à son élaboration : il fut alors décidé de faire appel à des centaines d'amateurs bénévoles qui fourniraient chacun quelques entrées à l'ouvrage. John Murray rejoignit l'aventure dans les années 1870 (après le décès et le découragement, respectivement, des deux éditeurs précédents), et c'est lui qui la mena à son terme.

Murray décida, au début des années 1880, de lancer un appel à contribution afin de recruter des volontaires. L'annonce fut si largement diffusée qu'elle parvint jusqu'à la prison de Crawthorne, où résidait un passionné de lecture, le docteur William Minor. Minor y avait été emprisonné une vingtaine d'années auparavant à la suite d'un meurtre commis dans un accès de démence. Il allait devenir le contributeur le plus prolifique de l'OED, dont il rédigera des milliers d'entrées.

Parallèlement à la naissance de l'ouvrage lui-même, Simon Winchester nous conte les vies des hommes qui l'ont créé. Il nous fait plonger dans les existences souvent tumultueuses des principaux protagonistes de l'aventure : John Murray, William Minor, mais également George Merret, la victime de Minor, sans la mort duquel l'OED n'aurait probablement pas été ce qu'il fut. Tous les ingrédients du roman d'aventure sont présents : pays exotiques, histoires d'amour, mariages arrangés, guerre, actes de bravoure, meurtres, folie et rédemption.

The Professor and the Madman ravira tous les amoureux de la langue anglaise. C'est un récit riche, au style direct et clair, non dénué d'humour. Simon Winchester est de toute évidence passionné par son sujet, et parvient à transmettre son enthousiasme à ses lecteurs. En outre, le texte est parsemé de définitions tirées directement de l'OED, qui piqueront la curiosité du lecteur et/ou le feront sourire.

À l'heure actuelle, l'OED fait toujours autorité ; c'est LE dictionnaire de la langue anglaise par excellence. Certains en déplorent le sexisme, le racisme, l'élitisme, ou encore l'attitude impérialiste, mais son importance pour la langue anglaise ne peut être contestée. Enfin, une chose est certaine : vous ne le consulterez plus jamais de la même manière après avoir lu The Professor and the Madman.

OED

Joëlle Vuille

Note du blog :
Noah Webster (1758-1843) écrivit le premier dictionnaire américain d'orthographe en 1783.

 

Noah webster

                 Noah Webster

 

Le titre initial en était The First Part of the Grammatical Institute of the English Language. Du vivant de Webster, pas moins de 385 éditions furent publiées et le titre de l'ouvrage devint, en 1786, The American Spelling Book et, en 1829, The Elementary Spelling Book. C'est le livre américain qui a eu le plus de succès à son époque ; en 1837, 15 millions d'exemplaires avaient été vendus et ce chiffre a atteint environ 60 millions en 1890, si bien que la majorité des élèves et des étudiants consultèrent ce livre pendant le premier siècle d'existence de la nation américaine. Pour mieux connaître le rôle de Webster dans l'évolution de l'anglais aux États-Unis, vous pouvez vous reporter à l'article de Merriam-Webster consacré à Noah Webster

 

Lecture supplémentaire:

OEDReading the OED: One Man, One Year, 21,730 Pages
Ammon Shea, Perigee, reprint edition 2008

 

 

 

Former OED editor covertly deleted thousands of words
The Guardian, 26.11.2012

Words WorldWORDS of THE WORLD,
A Global History of the Oxford English Dictionary
Sarah Ogilvie

 

 

 

MugglestoneLexicology and the OED:
Pioneers in the Untrodden Forest

Oxford Studies in Lexicography and Lexicology
Edited by Lynda Mugglestone


 

Comment faire s’envoler les ventes des dictionnaires ? En en cessant la publication !

Concours – Maltalingua offre au gagnant deux semaines de cours d’anglais à Malte (hébergement compris).

On nous prie d'insérer l'annonce suivante :

Maltalingua offre deux semaines de cours  d’anglais à Malte (hébergement compris).
Pour participer au concours, il faut d’abord dire pourquoi Malte peut être une destination sympathique pour apprendre l’anglais ou raconter une expérience drôle ou étrange que l'on ait faite en apprenant l’anglais.

Ensuite et c'est la question subsidiaire il faut deviner le nombre de Smarties dans le bocal (cf lien ci-dessous) et articuler un chiffre.

 

Smarties
Le concours sera clos lorsque le nombre exact de Smarties aura été découvert.
Bonne chance et rendez-vous à La Valette !
Lecture supplémentaire :