Pont Neuf, Paris
Pont Neuf, Paris
Japanese Gardens
Japanese Gardens
Montserrat, Barcelona
en routeMontserrat- Barcelona
Tower Bridge, London
Tower Bridge, London
Skip to content

L’amour est peut-être aveugle, mais pas muet!

Love au prisme de la traduction.

Francoise Massardier-KenneyNous sommes heureux d’accueillir notre nouvelle collaboratrice, Françoise Massardier-Kenney, professeur de français à la Kent State University (en Ohio), où elle a enseigné et dirigé l’Institute for Applied Linguistics pendant de nombreuses années et co-dirigé la Global Understanding Research Initiative. Françoise a entamé ses études à Besançon (Lettres Supérieures et licence) avant d’obtenir un doctorat en anglais à Kent State. Elle est l’auteur de nombreux articles de traductologie et portant sur la littérature du XIXème siècle, ainsi que de traductions en anglais dont l’ouvrage de Antoine Berman, « Pour une critique des traductions », et récemment de l’adaptation et sous-titres du film de Henry Colomer, « Des Voix dans le Chœur : éloge des traducteurs ». Francoise a été notre linguiste du mois de 2015.

Quand on m’a demandé de rédiger un article pour « Le mot juste », j’ai hésité car mes activités traduction et recherche ne me laissaient guère de temps pour réfléchir à d’autres sujets. Cela dit, dans mes lectures en français (presse quotidienne) ou émissions et entretiens sur des sujets divers lors d’émissions de radio (France Inter, France culture, etc.), ainsi que dans les conversations avec des amis ou parents, je n’avais pu m’empêcher de remarquer l’influx accéléré de nouveaux anglicismes dans toutes sortes de contexte (en politique, musique, affaires-pardon « business », science, ou média). Ces termes récents allant de l’utilisation de termes comme « stopper » au lieu d’arrêter, « un check point » pour poste de contrôle, « drastique » pour vouloir dire énergique (ce qui est ironique car en français drastique s’utilisait comme synonyme de draconien pour l’action de médicaments tels qu’un purgatif), être en charge de pour « être chargé de », un boss, suspecter, un podcast, un stand-up, un dealer, un burn-out, un loser, un think-tank, une série (pour feuilleton), un thriller (que sont devenus les policiers et les polars d’ antan?), un look, un scoop, un sponsor, le wokisme (vilain mouvement culturel venant des Etats-Unis), cash (qui bien sûr veut dire argent quand il est employé  comme nom, mais par extension signifie franc–voire brutal– quand on l’emploie comme adjectif (exemple : tu peux faire confiance à ce qu’elle dit. Elle est très cash), « ne me spoile pas la fin du film », etc. Ces emprunts montrent l’ascendance de l’anglais sur le français mais ne changent pas grand-chose à nos manières de penser, de sentir, et de faire.

Or il existe une exception. Depuis plusieurs années, je bute sur un problème de traduction au niveau personnel et après avoir consulté plusieurs francophones qui résident aux U.S.A. comme moi, je me suis aperçue que j’avais un sujet : les différences entre la façon d’exprimer son affection/amour/amitié aux États-Unis et en France et ce que cela peut révéler au niveau des habitudes de pensée dans ces deux cultures.

LOVEJ’ai d’abord découvert la notion problématique de « Love » quand des ami/es/beaux-parents m’écrivaient et finissaient leur missive avec le mot « Love ». Le terme semblait excessif pour décrire les relations amicales qui nous liaient, d’autant plus que j’avais toujours réservé « I love you » ou « love » à un partenaire romantique. J’ai mis cela sur le compte de la différence culturelle entre le français, qui comme l’ont bien décrit les éminents spécialistes de stylistique comparée Vinay et Darbelnet, est porté vers la négation et la retenue (je ne dis pas non [traduction : j’accepte/yes, with pleasure], ce vin n’est « pas mauvais » [ce vin est bon/this wine is good], elle n’est pas bête [elle est intelligente/ she is quite smart) au contraire de l’anglais plus positif et emphatique.

Cependant, tout en étant consciente de ces différences et en dépit de mes efforts pour être plus positive dans mes appréciations (nourriture, devoirs d’étudiants, films, etc.), je n’ai jamais pu utiliser « love » à l’américaine. Je me souviens encore de mon inconfort quand une amie a dit à sa fille avant de raccrocher « love you ». Etais-je coincée et incapable d’exprimer mes sentiments ou avions-nous là un symptôme d’une différence culturelle ? J’ai donc procédé à un sondage informel et posé la question à une trentaine de personnes afin de répertorier les différentes significations de « love » et les façons de l’exprimer en français. La première chose que j’ai découvert est que les parents américains d’enfants petits ou adultes disent « love », « love you » régulièrement à leurs enfants et parfois à leurs amis. Par contre, quand on leur demande si leurs parents à eux avaient utilisé ces mêmes expressions à leur égard, la réponse est négative. Donc, ce serait un phénomène répandu mais assez récent aux États-Unis.

Les parents français résidant en France ou aux États-Unis que j’ai interviewés ne disent pas « je t’aime » à leurs enfants ou à leurs amis et ont un geste de recul quand on leur pose la question. Est-ce à dire que les Français sont moins affectueux que les Américains ? Et bien non. Si l’on répertorie ce qui remplace cette formule, on s’aperçoit qu’il existe un certain nombre d’expressions variées, ce qu’on appelle des modulations en traductologie, c’est-à-dire un changement de point de vue mais qui exprime le même contenu. D’abord le concept général et abstrait rendu par la formule « love » en anglais se traduit par des expressions qui expriment un geste concret et physique : « je t’embrasse », « je t’embrasse fort », « je vous embrasse bien fort », « bises, « grosses bises », « grosses, grosses bises », « bisous », « mille bisous », « à toi de cœur », « je vous embrasse de tout mon cœur ». J’imagine que si je finissais un email par « I kiss you hard », mon/ma destinataire aurait la même réaction d’étonnement que moi lorsque je lisais « love ».  D’autre part, le sentiment d’amitié ou d’amour non-sexuel signalé par « love » s’exprime aussi par l’emploi d’adjectifs qui caractérisent le destinataire. Je ne dis pas à ma fille adulte que je l’aime, mais j’utilise des diminutifs que je suis seule à connaître. De même ma nièce utilise mon diminutif (connu seulement de membres de ma famille proches ou d’amis intimes) quand elle m’envoie des SMS. La valeur affective du diminutif réservé aux proches n’existe pas aux et lorsque on me demande si j’ai un « nickname » car mon prénom est trop long et difficile à prononcer, je réponds que non.  Alors qu’en anglais les diminutifs sont utilisés par tout le monde, en français le surnom est souvent un moyen de distinguer les proches des non-proches. [1] 

Enfin, le français qui se caractérise par des formules « d’étoffement », c’est-à-dire qui utilisent plus de mots que ne le feraient l’anglais, a recours à l’utilisation d’adjectifs qualificatifs ou possessifs pour exprimer un sentiment d’affection fort. Par exemple, on commencera un message par « Ma jolie, mon chéri, ma Mélanie, mon poussin, mon biquet, mon enfant chéri, ma maman chérie, mon petit papa », etc. dont la traduction littérale serait sans doute risible en anglais.

EmotionsTout cela pour dire que non seulement l’expression d’un sentiment qui semble universel varie selon les langues et les cultures mais qu’elle révèle aussi des différences au niveau conceptuel. Les analyses de l’ethnolinguiste James Underhill à propos des métaphores utilisées pour décrire l’amour « romantique » en français, anglais et tchèque et celles de la sociolinguiste Anna Wierzbicka pour les variations culturelles du concept de « friendship » (amitié) en anglais, russe et polonais, ont bien montré que même si nous utilisons les mêmes mots, ceux-ci ne recouvrent pas forcément les mêmes notions. D’où mon malaise initial en entendant « love ». J’en déduis qu’en anglais, « love » serait une catégorie fourre-tout et un mot servant à exprimer des sentiments variés pour différents types de relation s’étendant du plus au moins proche, alors que « je t’aime » est surtout réservé en français pour l’amour type  eros  selon la classification grecque ancienne (c’est-à-dire un amour mêlé d’attirance physique) et rarement pour la philia (forme vertueuse d’amour entre parents, amis, etc.) ou la storgé qui désigne surtout l’amour d’un père ou d’une mère pour son enfant ou la forte affection qui lie des parents ou amis, sans caractère sexuel. Donc le problème semblait réglé : en anglais, love, love you veut simplement dire « bises » ou « content de te voir ». Ainsi le film américain « Love you Bro », traduit en québécois par « J’t’aime mon homme » et qui décrit simplement l’amitié entre deux hommes hétérosexuels devrait se comprendre et se traduire par « T’es mon pote » ou « Potes ». 

Cependant dans la culture populaire (émissions de radio et de télévision) et chez les jeunes, il apparait que les formules habituelles françaises qui expriment l’amour non-romantique se voient complétées par des calques directs venant de l’anglais modifiant l’expression et le concept français de « je t’aime ». Par exemple, lorsque j’ai demandé à une amie française (non-anglophone) si elle utilisait « je t’aime » elle a reconnu le dire à ses petites filles de 12 et 14 ans. Quand je lui ai demandé des détails, elle m’a indiqué que c’était en réponse à ce que les petites filles lui disaient. Mais elle n’utilise jamais la formule avec sa fille adulte car cela ne lui semblerait pas naturel. De même ma nièce adulte qui a vécu trois ans à New York n’hésite pas à dire « je t’aime » à ses parents ou amis proches sans doute parce qu’elle l’a entendu dire autour d’elle et sur les réseaux sociaux.

Pour vérifier si cette utilisation de « Je t’aime » à l’américaine se retrouvait dans des produits culturels, j’ai aussi relevé les occurrences de l’expression dans plusieurs séries policières françaises populaires comme Tandem (six saisons), Meurtres à (neuf saisons), Chérif (48 épisodes) et Drôle, une nouvelle série comique française produite par Nexflix et très bien accueillie par la critique. Et en effet on retrouve le « je t’aime » à l’américaine dans toutes ces émissions.  Par exemple dans « Meurtre à Toulouse, : la Capitaine Jourdan dit « je t’aime » à son jeune collègue et ami gendarme, (et non, ce n’est pas une série américaine doublée en français) et elle le dit aussi à sa fille adulte. Dans Tandem la mère capitaine de police dit aussi (mais très vite comme si c’était gênant) « Je vous aime » à ses enfants adolescents ou même « je t’aime mon bébé » (Ep. 8). Dans Chérif (Ep. 2, S2) la fille adolescente dit à son père flic « Je t’aime papa » et celui-ci lui répond « moi aussi ». Enfin dans « Drôle » la jeune bourgeoise Apolline le dit très rapidement à sa mère après lui avoir caché ses activités de stand-up. Il semblerait que ces exemples venant de la vie quotidienne comme de la culture populaire indiquent une transformation ou reconfiguration du concept exprimé selon le modèle américain. Pour l’instant les expressions françaises qui expriment l’amour filial ou amical coexistent avec cette nouvelle acception venant de l’anglais selon lequel le concept d’amour est plus général et plus abstrait. Mais il faudrait procéder à une étude quantitative pour mesurer l’ampleur de ces changements sur un corpus plus vaste et analyser l’évolution des tendances touchant à l’expérience et à l’expression des liens d’amitié et d’amour dans la culture française contemporaine.

Coda :

G. SandDans le cadre de mes recherches, je viens de lire le tome XVI de la correspondance de George Sand pour les années 1860 et 1861. On y trouve de multiples « Je te/ vous embrasse » mais mea culpa, on y trouve aussi des expressions avec « aime » au sens large de l’anglais. Quelques exemples parmi d’autres : « je me porte bien et je t’aime » (403), « et je t’aime de toute mon âme » (516) à son fils ; « je vous embrasse de tout mon cœur et je vous aime » (576), « On vous aime à mort » (576), « je vous embrasse, je vous aime » (600) à son ami Dumas fils ; « « Un mot de réponse. Je vous aime. Nous vous aimons » (636) au Prince Napoléon ; « je vous embrasse tous les trois et je vous aime » (660), « tout le monde vous embrasse et vous aime » (663) ; « Dites à M. Boucoiran que je l’aime » (803), à divers amis et parents, etc. D’où il faut conclure qu’à une étude synchronique de termes comme « je t’aime » il faudrait ajouter une étude diachronique pour déterminer si c’est l’anglais qui déteint sur le français ou, si par le biais de l’anglais, nous revenons à des habitudes de pensée plus anciennes.

[1]

NDLR :
surname (en anglais) = nom de famille, patronyme
surnom = nickname (en anglais)
donc surnom et surname sont des faux amis.

*

 

 

 

NDLR :

Sonnet 43, Elizabeth Barret Browning

Lectures supplémentaires :

What It Means When Someone Says 'Love You' Instead Of 'I Love You’

Amélie Josselin-Leray – linguiste du mois de février 2022

(première partie)
 
e n t r e t i e n     e x c l u s i f

NEVER UNDERESTIMATE A WOMAN WITH A BOOK

N.B. 2

Nathalie Barrié
l'intervieweuse 

Amelie photobiblio

Amélie Josselin-Leray
l'interviewée

Nathalie est traductrice littéraire (anglais > français, espagnol > français), nouvelliste, chroniqueuse et parolière.

Elle est agrégée d'anglais et titulaire d'un Master 2 de recherche littéraire de l'université Paris ouest Nanterre et d'un Master 2 de traduction littéraire de l'université Paris 7 – Charles V.

Nathalie a enseigné le français 16 ans aux Etats-Unis, puis l'anglais 12 ans en France.

Elle se consacre à présent à la traduction pour l'édition et à l'écriture de nouvelles et de chansons. Elle écrit des chroniques littéraires sur Babelio et pour le site du collectif Nouvelle Donne dédié à la nouvelle littéraire.

 

Amelie ND

University Toulous

Amélie est maître de conférences
en linguistique anglaise et traduction au département de traduction, d'interprétation et de médiation linguistique (CeTIM, devenu récemment D-TIM), qu'elle a co-dirigé entre 2015 et 2020. Elle a obtenu un
doctorat en traduction, termin-
ologie et lexicologie à l’Université
de Lyon 2. Ses thèmes de
recherche sont la lexicographie,
la terminologie et la linguistique
de corpus et les livres pour enfants traduits.

Amellie CETIM

Centre de Traduction, Interprétation
et Médiation Linguistique

 

Amelie Nathalie portraitAmelie NB 2

AmelieAmelie AJL


Amelie NB 2Amélie Josselin-Leray, vous vous intéressez à la linguistique et à la lexicologie, que vous enseignez à l’université de Toulouse Jean Jaurès, et en partant du lexique, vous avez élargi votre domaine d'étude au plurilinguisme. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours ?


Amelie AJLMon intérêt pour la linguistique et la traduction part avant tout des mots, qui exercent depuis fort longtemps sur moi leur étrange pouvoir de fascination. Je me souviens de deux moments de grâce en particulier qui ont infléchi significativement ma trajectoire : la découverte, Amelie precis Jean Tournierquasiment par hasard, du Précis de lexicologie anglaise de Jean Tournier [1] au détour d’une étagère de la bibliothèque universitaire de Censier (Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle), puis l’émerveillement de n’entendre parler que de dictionnaires lors d’une des premières « Journées des Dictionnaires » John Humbley organisées par Jean Pruvost à l’Université de Cergy Pontoise [2] à la fin des années 90. Je m’y étais rendue sur les conseils de John Humbley, grand spécialiste de lexicologie et de terminologie, qui était à l’époque à l’Université de Nancy 2 et qui devait devenir mon directeur de mémoire de maîtrise.

J’ai eu la très grande chance l’année d’après, dans le cadre de mes études à l’École Normale Supérieure de Cachan, de partir un an en échange universitaire au Canada, où j’ai été confrontée très concrètement à la question du multilinguisme. Les cours que j’ai pu suivre à Amelie Roda Robertsl’École de Traduction et d’Interprétation de l’Université d’Ottawa m’ont passionnée (lexicologie, terminologie, linguistique et traduction…) et j’ai eu la fantastique opportunité de travailler en tant que lexicographe au projet du Dictionnaire Canadien Bilingue, mené par Roda P. Roberts (Université d’Ottawa) et André Clas (Université de Montréal). Ce dictionnaire mettait en pratique les dernières recherches en lexicographie bilingue et en linguistique de corpus.

Cela m’a tellement plu qu’après être rentrée en France pendant un an pour préparer l’agrégation d’anglais, je suis repartie à Ottawa pendant un an grâce à une bourse du Conseil International d’Études Canadiennes et j’ai travaillé une année de Amelie Philippe Thoiron plus sur le dictionnaire, en tant que réviseure, tout en préparant un mémoire sur les anglicismes et les gallicismes dans les dictionnaires sous la direction de Philippe Thoiron (Université Lyon 2).

Celui-ci a réussi à me convaincre que les langues spécialisées avaient tout autant d’intérêt que la langue générale, voire plus, et c’est pour cela que j’ai consacré, sous sa direction, ma thèse de doctorat à la question de la place de la terminologie dans les dictionnaires généraux. Malgré le fait que les éléments s’étaient un peu ligués contre moi lors de mes précédents séjours canadiens (tempête de verglas en 1998, incendie de ma maison en 2000…), une des choses qui me tenaient le plus à cœur était de mener ce travail au Canada, sous la direction conjointe de Roda P. Roberts.

Le projet de dictionnaire bilingue n’a pas abouti intégralement sous forme publiée, mais la collaboration avec Roda, à qui je dois beaucoup Amelie - livreet que je me permets de remercier encore ici, ne s’est jamais arrêtée. Nous avons ainsi l’an dernier, après deux ans de travail, publié chez Ophrys une version complètement remaniée et mise à jour du Mot et l’Idée 2, un manuel de vocabulaire anglais-français qui fait référence depuis longtemps pour le premier cycle universitaire [3].

Amelie NB 2

Et maintenant ?

Amelie AJLDepuis 2006, je suis Maître de conférences à l’Université Toulouse Jean Jaurès, où mon enseignement en linguistique s’est progressivement resserré sur la sémantique et le lexique d’une part, et sur la traduction dans sa dimension professionnalisante d’autre part (utilisation des outils notamment). J’y ai co-dirigé le Département de Traduction, Interprétation et Médiation Linguistique pendant 5 ans et suis actuellement co-responsable du Master Mention Traduction et Interprétation.

Depuis que j’ai commencé à travailler en collaboration avec ce département il y a quinze ans, j’ai aussi découvert toute la complexité et tous les enjeux de l’interprétation depuis et vers la langue des signes, qui m’était totalement inconnue. Je trouve également très enrichissant le fait d’appartenir à des réseaux nationaux comme l’AFFUMT (longtemps présidée par Nicolas Froeliger [4]), [5] qui regroupe les Masters de Traduction Professionnelle français, ou les réseaux internationaux comme l’EMT, qui est le réseau européen des Masters en Traduction [6].

  Amelie AFFUMPT  


Ma recherche s’effectue au sein du laboratoire CLLE (Cognition, Langue, Langage, Ergonomie) [7], une Unité Mixte de Recherche qui dépend de l’université mais également du CNRS. J’ai la chance d’y côtoyer des collègues qui travaillent sur d’autres langues que l’anglais, Amelie laboratoire CLLE des collègues qui travaillent sur le traitement automatique de la langue, sur des questions de linguistique appliquée mais également des collègues psychologues qui travaillent sur l’ergonomie et la cognition. Les études récentes en traductologie montrent les bénéfices d’approches interdisciplinaires ; le croisement de concepts et de méthodes empruntés à la psychologie a fait ses preuves. La traductologie s’est par exemple emparée des méthodes d’oculométrie (eye-tracking), où l’on considère que les mouvements de l’œil sont le reflet de processus mentaux, pour étudier la réception des sous-titres traduits par les spectateurs ou encore pour analyser l’effort mental produit par les traducteurs lorsqu’ils sont en train de traduire. Le concept d’ergonomie a lui aussi fait son chemin dans les études de traduction, en s’appliquant notamment aux outils numériques qu’utilise le traducteur.

Enfin en ce qui concerne ma propre pratique de la traduction, au-delà des textes académiques relevant des Sciences Humaines et Sociales, je traduis du journalisme narratif mais également, de la littérature jeunesse anglophone, ce qui, je dois l’avouer, est mon péché mignon. J’aimerais y consacrer plus de temps… La pratique nourrit la théorie, et inversement. Une expérience de la pratique me paraît essentielle pour former des futurs traducteurs, sans compter tout simplement le plaisir de jouer avec les mots et l’imaginaire….


Amelie NB 2Les technologies de la traduction et la TAO font partie de votre domaine de recherche et d'enseignement à l'université, Trados et les corpus électroniques notamment. Pouvez-vous développer l'idée de corpus électroniques en traduction et leurs usages ? Comment ces corpus fonctionnent-ils en association avec des concordanciers ?

Amelie AJLLes technologies de la traduction, dans un sens large, englobent tous les outils numériques qui sont à la disposition du
traducteur. Cela va donc du dictionnaire électronique, de la base de données terminologiques en ligne jusqu’aux moteurs de Amelie TAO traduction automatique, en passant les outils de TAO (Traduction Assistée par Ordinateur) ou par les corpus électroniques.
Les corpus électroniques sont de gigantesques réservoirs de données textuelles authentiques (écrites ou transcrites de l’oral) et soigneusement sélectionnées, qui peuvent atteindre désormais un ou plusieurs milliards de mots. Ils servent à attester de l’usage qui est véritablement fait de la langue et peuvent être interrogés par certains outils très puissants, le plus élémentaire d’entre eux étant le concordancier. Certains corpus, comme le British National Corpus, le Corpus of Contemporary American English ou encore Frantext pour ne citer que les plus connus, sont monolingues et d’autres sont bilingues, voire multilingues, comme le United Nations Parallel Corpus.

De manière générale, ces corpus sont très utiles pour le traducteur qui cherche à mieux comprendre un terme de la langue-source, en pouvant l’observer en contexte, ou à mieux utiliser un terme en langue-cible. Il peut également avoir accès à des fragments de texte déjà traduits et alignés dans les corpus multilingues. En ayant recours aux corpus, le traducteur a notamment accès à la fréquence des mots et des combinaisons de mots. Certaines combinaisons privilégiées, appelées collocations, contribuent à l’idiomaticité de la langue, ce que le traducteur vise lorsqu’il produit son texte en langue-cible.

Les corpus étaient autrefois plutôt réservés aux initiés (chercheurs en linguistique, lexicographes…) mais leur accès s’est désormais largement démocratisé et des outils tels que Sketch Engine permettent désormais à un public plus large d’y avoir accès. Il faut également garder à l’esprit que les mémoires de traduction qui sont utilisées dans les outils de TAO s’apparentent à des corpus, tandis que ce qui nourrit les moteurs de traduction automatique n’est autre  qu’un ensemble de corpus très volumineux.

Amelie NB 2Linguee est pour l'instant couramment utilisé, sera-t-il un jour obsolète au profit d'outils plus performants ? Pensez-vous que cette évolution, si elle se fait, se fera rapidement ?

Amelie AJLAahh…Linguee ! C’est un peu le serpent de mer… Je ne crois pas que ce soit en termes d’obsolescence que la question se pose. Pour faire bref, tout le monde s’en sert (moi la première) mais personne n’en est toujours véritablement satisfait !

Tout le monde (étudiants, linguistes, traducteurs, chercheurs dans des disciplines très différentes…) s’en sert parce qu’il permet de voir des mots en contexte, dans des énoncés a priori réels, ce que ne permet pas (actuellement) le format du dictionnaire traditionnel. Mais personne ne sait exactement ce qui s’y trame. Linguee est un objet protéiforme, aux contours assez mouvants, mais qui ne dit pas qui il est véritablement : il s’annonce comme dictionnaire, mais propose maintenant la traduction automatique en premier, et bien que les segments alignés ressemblent à des extraits de corpus, ce n’est pas un vrai outil de corpus dans la mesure où l’utilisateur ne peut effectuer des recherches précises, et où les métadonnées sur les sources ne sont pas vraiment disponibles. C’est surtout sur ce point que j’insiste auprès de mes étudiants en traduction, car il est indispensable qu’un futur traducteur ait un regard critique sur les outils qu’il utilise. « Un bon ouvrier a de bons outils » est un précepte que je ressasse beaucoup en cours ! Je pense que Linguee est le prélude à un très bon outil du traducteur, qui combinerait savamment toutes ces fonctions de dictionnaire, de base de données terminologiques, d’accès aux corpus et de traduction automatique, mais qu’il reste à concevoir et réaliser. Des recherches sont en cours sur cette question.



Amelie NB 2Sketch Engine, par exemple, semble être très performant : quelles nouvelles évolutions apporte-t-il ?

Amelie AJLSketch Engine, lui, est un véritable outil de corpus, contrairement à Linguee. Initialement conçu par le (regretté) linguiste Adam Kilgarriff, il offre une assez vaste gamme de fonctionnalités qui restaient plutôt confidentielles et un peu cryptiques il y a quelques années et qui se sont en quelque sorte démocratisées récemment. On peut y consulter de grands corpus existants, ou bien y constituer un corpus à partir de pages web ou encore charger son propre corpus pour utiliser des outils d’analyse qui se trouvent dans l’interface. Une fonctionnalité très intéressante est la fonction WordSketch, qui permet en quelques secondes de dresser, si je puis dire, le portrait-robot d’un mot : on peut voir, par exemple, pour un verbe, de quels adverbes il est le plus fréquemment accompagné ou bien dans quelles constructions syntaxiques il est le plus souvent utilisé.

La seconde partie de cet entretien sera publiée sur ce blog le mois prochain.

—————-

1. TOURNIER, Jean (1993) : Précis de lexicologie anglaise, troisième édition, Paris, Nathan université, « Fac langues étrangères ».
2. https://www.jeanpruvost.com/journ%C3%A9e-des-dictionnaires
3. Amelie - livreJOSSELIN-LERAY Amélie, ROBERTS Roda P. & BOUSCAREN Christian (2021).
Le Mot et l’idée 2.
Anglais : Vocabulaire thématique,
Ophrys, 470 pages.

4. Nicolas Froeliger – linguiste du mois de mai 2021
5. https://affumt.wordpress.com/
6. https://ec.europa.eu/info/resources-partners/european-masters-translation-emt_fr
7. https://clle.univ-tlse2.fr/
 

 

L’odyssée du grand dictionnaire de latin :

de A à Zythum en 125 ans (et des poussières)

C'est dans les années 1890 que des chercheurs allemands ont commencé à travailler sur le Thesaurus Linguae Latinae. Optimistes, leurs successeurs espèrent en avoir terminé en 2050.

Traduit a partir d'un article rédigé par Annalisa Quinn, paru dans le New York Times, le 4 decembre 2019. Traduction Nadine Gassie

Annalisa Quinn Nadine Australia cropped
Annalisa Quinn Nadine Gassie

MUNICH − Lorsqu'ils commencèrent à travailler sur un nouveau dictionnaire de latin dans les années 1890, ces chercheurs allemands pensaient en avoir pour 15 ou 20 ans.

125 ans plus tard, le Thesaurus Linguae Latinae (T.L.L.) a vu la chute d'un empire, deux guerres mondiales, la partition puis la réunification de l'Allemagne… et son arrivée à la lettre R.

Non par manque d'effort. Bien au contraire. Alors que la plupart des dictionnaires s'intéressent à la signification la plus importante ou la plus récente d'un mot, celui-ci vise à en recenser tous les occurrences d'utilisation, des premières inscriptions latines du VIe siècle avant EC jusqu'à environ 600 après EC. Le fondateur du dictionnaire, Eduard Wölfflin, décédé en 1908, a décrit les entrées du T.L.L. non comme des définitions mais comme des  « biographies » de mots.

La première entrée, pour la lettre A, fut publiée en 1900. Et le T.L.L. est censé parvenir à son dernier mot − « zythum », une bière égyptienne − d'ici 2050. Cette entreprise savante, d'une précision minutieuse et d'une lenteur glaciaire, a, à ce jour, produit 18 volumes grand format de texte minuscule, le travail collectif de près de 400 chercheurs, dont beaucoup sont morts depuis longtemps. Les lettres Q et N ont été mises de côté, car elles débutent trop de mots difficiles : les chercheurs devront donc y revenir plus tard.

Latin David Butterfield« Ce travail est d'une ampleur prodigieuse », indique David Butterfield, maître de conférences en lettres classiques à Cambridge, qui ajoute que lors de la première parution en 1900, « il n'a échappé à personne que le mot qui clôturait cette tranche était “absurdus”. »

Cette somme monumentale se destine à un petit nombre de classicistes pour qui la possibilité de comprendre la moindre occurrence d'utilisation d'un mot est importante non seulement pour lire la littérature, mais aussi pour comprendre la langue et l'histoire.

Le poète et classiciste A.E. Housman, décédé en 1936, a naguère évoqué les « équipes travaillant à la chaîne sur ce dictionnaire dans l'ergastulum (cachot) de Munich », mais aujourd'hui le T.L.L. est logé sur deux étages ensoleillés d'un ancien palais. Seize employés à plein temps et des lexicographes en visite travaillent dans des bureaux et une bibliothèque contenant des éditions de tous les textes latins qui nous sont parvenus depuis l'an 600 avant EC, et environ dix millions de fiches jaunissantes rangées dans des piles de cartons hautes jusqu'au plafond.

Latin dictionary shelves

Ces fiches constituent le cœur du projet. Il existe une fiche par occurrence de mot datant de la période classique. Celles-ci, classées par ordre chronologique, indiquent le contexte d'apparition du mot : poèmes, prose, recettes de cuisine, textes médicaux, récépissés, plaisanteries salaces, graffitis, inscriptions ou tout autre support ayant survécu aux vicissitudes des deux derniers millénaires.

La plupart des étudiants en latin puisent au même canon raréfié, sans grand contact avec les conditions d'emploi de la langue quotidienne à l'époque. Or, pour le T.L.L., l'individu anonyme ayant insulté un ennemi via des graffitis sur un mur de Pompéi est un témoin aussi précieux de l'acception d'un mot latin qu'un empereur ou poète (« Phileros spado », disait le graffiti, c'est à dire « Phileros est un eunuque »).

Environ 90 000 de ces fiches couvrent des occurrences du mot « et ». Afin de saisir toutes les nuances possibles de son sens, le chercheur ayant rédigé l'entrée de ce mot a lu chacun des passages où il figure et les a triés par catégories d'usage, tel un scientifique cataloguant des spécimens. Cela a pris des années.


Cropped from bottome« Nous nous devons de connaître toutes sortes de textes : de médecine et de droit romains, de poésie, de prose, d'histoire », indique Marijke Ottink, rédactrice du T.L.L. Elle-même se consacre à l'entrée « res », qui signifie « chose », depuis une décennie.

Le T.L.L. a survécu à un siècle chaotique : une grande partie de ses rédacteurs  est tombée au combat au tout début de la Première Guerre mondiale. Au cours de la Seconde, les fiches ont été déplacées dans un monastère pour échapper au bombardement de Munich. En réponse aux craintes nucléaires de l'après-guerre, elles furent copiées sur microfilm, placé à l'abri dans un bunker sous la Forêt-Noire, auprès d'autres travaux d'importance culturelle.

Ce qui était à l'origine un projet financé par l'État allemand est devenu, après la Seconde Guerre mondiale, un effort international. Son budget annuel de 1,25 million d'euros provient encore majoritairement des contribuables allemands mais des partenaires internationaux, y compris les États-Unis, envoient des chercheurs à Munich.

Si l'on en juge par l'exactitude des estimations antérieures, il se pourrait que la date d'achèvement prévue pour 2050 soit optimiste. Beaucoup de chercheurs travaillant au dictionnaire ne pensent pas le voir terminé de leur vivant.

ADDENDUM :

Latin Lexicography Summer School 2020

Latin Dictionary Summer School

 

 

 

 

 

 

 

Lectures supplémentaires : 

Cent un ans de gestation pour un dictionnaire – 01.09.2014
René Meertens

The Word Detective, A Life in Words – 14.02.2017
Joelle Vuille

Word by Word: The Secret Life of Dictionaries – 19.07.2019
René Meertens

Les auteurs et auteures les plus traduits/es du monde

Voici les auteurs et auteures les plus traduits/es selon « Index Translationum » de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO). L'Index Translationum est un répertoire des ouvrages traduits dans le monde entier, la seule bibliographie internationale des traductions. IL a été créé en 1932. 

Mise a jour aout 2017

https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_most_translated_individual_authors

Rang

Auteur/e

Nationalité

langue

d'arrivee

Langue cible

Totatl de traductions

1

Agatha Christie [1]

anglais

103

7,236

2

Jules Verne

français

4,751

3

William Shakespeare

anglais

4,296

4

Enid Blyton

anglais

90

3,924

5

Barbara Cartland  [2]

anglais

38

3,652

6

Danielle Steel

anglais

43

3,628

7

Vladimir Lenin

russe

3,593

8

Hans Christian Andersen

danois

3,520

9

Stephen King

anglais

3,357

10

Jacob Grimm

allemand

2,977

11

Wilhelm Grimm

allemand

2,951

12

Nora Roberts

anglais

2,597

13

Alexandre Dumas

français

≈100

2,540

14

Arthur Conan Doyle

anglais

2,496

15

Mark Twain

anglais

2,431

16

Fyodor Dostoyevsky

russe

>170

2,342

17

Georges Simenon

français

2,315

18

Astrid Lindgren

suédois

60–95

2,271

19

Pope John Paul II

2,258

20

René Goscinny

français

2,234

21

R. L. Stine

anglais

2,222

22

Jack London

anglais

2,182

23

Leo Tolstoy

russe

2,178

24

Isaac Asimov

anglais

2,159

25

Charles Dickens

anglais

2,112

 

[1]  Agatha Christie, où étiez-vous le 3 décembre 1926 ?

Dans leur première bande-dessinée ensemble, Chantal Van Den Heuvel et Nina Jacqmin ont décidé de mettre en dessins une anecdote méconnue de la vie d'Agatha Christie : sa disparition en décembre 1926… Dans une enquête digne des romans de la reine du crime, cet album raconte et rend hommage à cette écrivaine d'exception.

Glénat et Babelio lancent un concours pour sélectionner 30 lecteurs qui seront conviés à une rencontre exceptionnelle avec les deux auteures le vendredi 6 novembre à Paris. Les lecteurs sélectionnés recevront le roman.

Inscrivez-vous pour rencontrer Chantal Van Den Heuvel et Nina Jacqmin

[2] Barbara Cartland, née le 9 juillet 1901 en Angleterre, morte en 2000, est une écrivaine britannique spécialisée dans les romans d’amour se déroulant durant l’époque victorienne. Elle est une des auteurs les plus prolifiques du XXe siècle et a écrit 723 romans traduits dans 38 langues, faisant d'elle le cinquième auteur le plus traduit dans le monde. Ses ventes de livres sont estimées à plus de 750 millions d'exemplaires, certaines sources avançant même le chiffre de deux milliards.

Quelles sont les meilleures ressources linguistiques en ligne en français et en anglais?

Grant Hamilton updatedNous sommes heureux de retrouver notre fidèle contributeur, Grant Hamilton, Anglo-Québécois, auteur de « Les trucs d’anglais qu’on a oublié de vous enseigner » (Éditions de l'Instant Même, 14 mars 2011). Il a exposé ses points de vue linguistiques et politiques dans ses contributions précédentes, à savoir : 

Le sacrilège d’un Anglo-Québécois

À tout seigneur, tout honneur…

L'anglicisation au Canada

Grant est Président d’Anglocom, Inc., bureau de traductions, Québec, rédacteur-traducteur agréé-réviseur de langue, vice-président de la division Entreprises de traduction de l’American Translators Association (ATA), membre du conseil de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec, président de la division du Québec du programme Le Prix du Duc d’Édimbourg et formateur en traduction. Voici ses conseils concernant les meilleures ressources linguistiques en ligne. 

 —————————

À question simple, réponse nuancée

Je n’étais pas certain d’être la bonne personne pour répondre à cette question quand le magazine Circuit me l’a soumise. En ma qualité de propriétaire de cabinet, je ne traduis plus beaucoup. Certes, j’enseigne la traduction et j’embauche et forme des traducteurs, dont je révise parfois les travaux. Mais d’autres sont sans doute mieux placés que moi pour parler de traduction.


Et puis, est-ce bien la bonne question?

Elle donne l’impression qu’il existe quelque part une liste des meilleurs et des pires ressources en ligne et qu’il suffit de la trouver. À mon avis, c’est bien plus compliqué que ça.

Je consulte de moins en moins de dictionnaires, de lexiques [1] et de guides de rédaction. Je ne conteste pas leur utilité et je m’y réfère pour de la terminologie spécialisée et des points précis de grammaire et de style. Mais je préfère observer la langue dans des sites unilingues qui n’ont pas à voir avec le domaine langagier, car ma préoccupation première est l’usage à l’oral et à l’écrit. 

Typiquement anglophone

J’ai constaté au fil des ans que le respect de l’usage est typique du monde anglophone, qui préfère généralement une approche descriptive à une approche normative de la langue.

Normal, puisque l’anglais est une langue vivante et mouvante, qui emprunte sans vergogne à d’autres langues et accepte l’éloignement de la norme. Aucune autorité ni région du monde ne fixe ses règles. L’idée même d’une Académie ou d’un Office de la langue anglaise tiendrait d’ailleurs de l’aberration.

N’y a-t-il pas des règles en anglais?

Bien sûr. Mais même les règles qui semblaient les plus immuables il y a trente ans bougent aujourd’hui, façonnées et transformées par la force de l’usage.

Adolescent, j’aurais été très agacé par le slogan de McDonald « I’m lovin’ it », car les verbes attributifs comme « to love » ne se conjuguaient pas au présent progressif (en –ing). Par ailleurs, un abonné de mon fil Twitter me signalait récemment que mon emploi du subjonctif avec « It is recommended that » et « It is suggested that » avait un je-ne-sais-quoi de suranné.

Le bon ou le mauvais usage

En anglais, le bon et le mauvais usage s’établit donc comme au tribunal : en fonction de l’expérience et des connaissances cumulatives et en constante évolution de ceux à qui nous demandons de trancher. Et les magistrats de la langue de Shakespeare, ce sont les journalistes, les rédacteurs, les enseignants, les annonceurs, les communicateurs et, oui, les traducteurs qui manient la langue au quotidien.

C’est donc à nous d’observer attentivement ces arbitres de la langue et de déterminer où s’établit le consensus. Peut-on insérer un adverbe ou une locution adverbiale entre le « to » et le verbe à l’infinitif? L’usage du pronom à la troisième personne (he/she) est-il permis avec un sujet singulier dont on ne connaît pas le genre? « Beg the question » et « raise the question » peuvent-ils être synonymes? Comme en common law, nos réponses s’ajouteront à celles des autres, et ainsi s’enrichira l’usage de l’anglais.

Et le traducteur dans tout ça?

On pourrait donc dire que l’anglais repose davantage sur des préférences stylistiques que sur des règles. Pour le trait d’union, par exemple, il n’y a pas de règle à proprement parler; ce signe typographique s’emploie de toutes sortes de façons. Le traducteur doit donc connaître les diverses écoles et choisir son camp.

Voyez quel guide de rédaction reflète le mieux votre philosophie et votre démarche, et suivez-le pour chaque mandat. (Ne me demandez pas de choisir. Faites confiance à votre jugement professionnel!)

Par exemple, j’ai rédigé cet article en anglais à l’origine, sans mettre de majuscule à « anglophone » et à « francophone », comme le fait le Globe and Mail, quotidien de référence au Canada. Pourtant, dans mon dernier article pour Circuit, le réviseur a mis la majuscule à ces mots. Il n’y a pas de bonne et de mauvaise réponse. Ce sont simplement deux visions différentes.

S’en tenir à son choix

On peut être BCBG ou grunge, contemporain ou classique, mais pas les deux en même temps. Il faut choisir le style qui nous convient et qui marche pour nous.

Voici un autre conseil : ayez une opinion raisonnée sur tout. En matière d’habillement, vous connaissez vos propres goûts, non? De même, vous devriez savoir si vous préférez écrire Washington, D.C. (avec une virgule et des points) ou Washington DC. Faute d’avoir réfléchi à la question, vous risquerez de pécher par manque d’uniformité. Et votre client aura tôt fait de vous signaler que vous avez écrit « D.C. » au premier paragraphe et « DC » au quatrième.

Le français, une autre approche

La langue française, comme la société qui la parle, est davantage codifiée. Le monde francophone est naturellement porté à s’en remettre à une autorité et à résister au changement. Il confie même à des terminologues la mission de proposer des néologismes aux traducteurs. Il a donc tendance à vérifier les règles et à les suivre à la lettre.

Il n’y a aucun mal à ça. Et ça va de soi pour un groupe linguistique qui ne jouit pas de la même force que l’anglais et dont la langue se parle principalement en Europe, où elle est née. Rappelons également que c’est ainsi que les Français ont tendance à organiser la société. Ils ont leur « code civil » de la langue : Le Petit Robert, le Grévisse, etc.

Le petit Robert Grevisse  

Les meilleures ressources en ligne en français et en anglais?

Le fait est qu’aucune ressource n’est fiable en tous points. Il faut donc consulter chacune d’entre elles avec prudence, et certaines avec plus de prudence que d’autres, car même les meilleures ont des lacunes.

Mais cela a quelque chose de très stimulant. Car jour après jour, le traducteur exerce son jugement professionnel. Il fait partie du jury dont les décisions orientent l’évolution de la langue

Ayez confiance en votre jugement, en vos intuitions linguistiques. Soyez intimement convaincus de votre expertise, parce que vous avez examiné ces questions sous toutes leurs coutures et que vous vous êtes prononcé sur elles. Si vous y arrivez, vous serez un meilleur traducteur et vous contribuerez aussi au rayonnement de votre univers linguistique.

[1] Les avantages insoupçonnés des glossaires.
Audrey Pouligny, mars 2018

 

Lectures supplémentaires :

Finding Fossilized Words in Phrases Frozen in Time
Visual Thesaurus

A World Without "Whom": The Essential Guide to Language in the BuzzFeed Age
Emmy Favilla, November 2017. Bloomsbury USA

Tina Kover – linguiste du mois de juillet 2019.


Le prix Albertine
est attribué chaque année à New York à la meilleure traduction en langue anglaise d'une œuvre de fiction écrite en français. Les lauréates du prix 2019 sont Négar Djavadi et sa traductrice Tina Kover pour Désorientale (
Disoriental en anglais) , paru aux États-Unis chez Europa Editions (1 mai. 2018).

Négar Djavadi  est née en Iran, en 1969, dans une famille d'intellectuels opposés aux régimes du Shah, puis à celui de l'ayatollah Khomeini. Elle est arrivée en France à l'âge de onze ans, après avoir traversé les montagnes du Kurdistan à cheval, accompagnée de sa mère et de ses sœurs. Djavadi est scénariste et vit à Paris.

  Albertine Desorientale + Djavadi  

La cérémonie de remise du Prix s'est déroulée le 5 juin 2019 à la librairie Albertine en présence de l'auteure et de sa traductrice ainsi que de Lydia Davis et la critique littéraire,  François Busnel.

Albertine 4 participants

Négar Djavadi et Tina Kover,
au centre

Pour visionner la discussion (1 heure 11 minutes) qui suivait la cérémonie, voir https://bit.ly/32AYHNq.


Albertine 1« Albertine », le nom du Prix et de la librairie qui l'organise, située à la 5ème Avenue, New-York, dans un immeuble appartenant au gouvernement français et abritant le Service Culturel de l'Ambassade de France, est celui du personnage de 'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust', Albertine Simonet, amante du narrateur Marcel. Albertine apparaît dans plusieurs des sept volumes de l’œuvre, notamment dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919), Sodome et Gomorrhe (1921/1922) et La Prisonnière (1923).

 

 

Tina Albertine Prize J.T.Mahany cropped
Tina Kover
L'interviewée
  J.T. Mahany
L'intervieweur 

Tina Kover est traductrice littéraire depuis près de vingt ans, traduisant des œuvres de littérature classique et moderne, dont Georges d'Alexandre Dumas, Manette Salomon des frères Goncourt et Life, Only Better d'Anna Gavalda. Elle a étudié le français à l'Université de Denver (la ville où elle est née) et à l'Université de Lausanne en Suisse, et a ensuite travaillé à Prague pour enseigner l'anglais comme langue étrangère. Elle vit et travaille actuellement dans le nord-est de l'Angleterre. Sa traduction de Désorientale (Disoriental en anglais) de Negar Djavadi a été finaliste du National Book Award for Translated Literature en 2018 ainsi que du PEN Translation Prize en 2019 avant de lui valoir le prix Albertine en 2019.

J.T. Mahany est traducteur de littérature française. Il a reçu un Master of Fine Arts en écriture créative de l'Université d'Arkansas en 2018. En 2015, il a traduit Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, d'Antoine Volodine (Post Exoticism in Ten Lessons, Lesson Eleven). Sa traduction de Bardo or not Bardo, de Volodine également, lui a valu le premier prix Albertine en 2017. 2020 verra la parution de sa traduction de Onze rêves de suie (Eleven Sooty Dreams) de Manuela Draeger. Il est aussi teuthologiste amateur.
 


E N T R E T I E N    E X C L U S I F 

Cet entretien a été mené en anglais et traduit par Tina Kover.  ENGLISH TEXT


J.T. Mahany
: Le Prix Albertine est le dernier d'un long défilé d'accolades que
Disoriental a été lauréat. Qu'est-ce qui vous fait dire que le livre de Djavadi a suscité tant d'éloges (à la fois dans sa version originale française et dans votre traduction) ?

Tina Kover : Je pense qu'il y a plusieurs raisons. Bien sûr, l'écriture elle-même est exquise, et Négar Djavadi est une brillante conteuse qui sait donner à chaque lecteur l'impression qu’elle s’adresse directement à eux. Le livre aborde également un certain nombre de questions d'actualité : l'immigration (et l'émigration des réfugiés), le sectarisme, l'identité sexuelle, l'acceptation. Il y a quelque chose dans Disoriental pour tout le monde ; un moment d'intimité ou d'observation qui est profondément personnel, quels que soient vos problèmes. C'est un livre qui dépasse les frontières et je pense que c'est la raison pour laquelle les gens ont des affinités avec ce texte dans n'importe quelle langue.

 

J.T. Mahany : Comment s'est déroulé le processus de traduction du livre ? Avez-vous collaboré avec Djavadi sur le texte ? A-t-elle été très différente de la façon dont vous avez traduit le reste de votre (plutôt prodigieux, d'ailleurs) bibliographie ?

Tina Kover : Je ne lis jamais un livre avant de commencer à le traduire et je découvre donc les personnages et l'intrigue en tant que lectrice et traductrice ce qui, pour moi du moins, est essentiel pour conserver fraîcheur et spontanéité dans un texte fini. De même, je n'ai pas l'habitude de communiquer avec les auteurs pendant le processus de traduction. Ils ont créé le texte original dans la solitude de leur propre esprit et je préfère faire la même chose, bien que je sois bien sûr toujours prête à collaborer pendant la phase de révision. Je dirais que j'ai su très tôt que Disoriental était quelque chose de très spécial, le genre de roman que l’on ne rencontre pas très souvent, et j'ai ressenti ce que je peux seulement décrire comme une sorte de révérence envers sa beauté à mesure que j'approfondissais l'histoire et réalisais ce que Négar était en train de faire et à quel point c’était ingénieux

 

J.T. Mahany : Une critique de Disoriental qui est apparue dans The Thread compare le travail de Djavadi à celui d'Elena Ferrante. Êtes-vous d'accord avec cette comparaison ?

Tina Kover : Je ne suis certainement pas une experte de Ferrante, mais je vois pourquoi les gens pourraient faire cette comparaison. Je pense que Danny Caine l'a très bien dit dans la critique que vous avez mentionnée : Négar et Elena Ferrante sont toutes deux incroyablement douées pour créer des personnages féminins courageux et pleinement riches et nuances, et toutes deux sont capables de faire des portraits intimes sur une toile de fond sociale et politique plus large.  Je pense que cela en dit long sur la perspicacité des éditeurs d'Europa Editions, qui ont publié les deux auteurs, et ont compris combien ces livres pouvaient être importants et combien les gens les prendraient à cœur.

  Albertine poster  
  “An extraordinary novel, both in incident and telling.”
Rivka Galchen
 

J.T. Mahany : La narratrice de Disoriental se sent piégée entre deux mondes, thème qui est apparu dans les œuvres de plusieurs auteurs qui écrivent en français, comme Dany Laferrière et Akira Mizubayashi. Qu'y a-t-il dans ce type de récit qui, à votre avis, plaît aux lecteurs ?

Tina Kover : La plupart d'entre nous se sentent piégés entre deux mondes à un moment donné de notre vie, que ce soit sur le plan physique, émotionnel ou culturel. En tant qu'expatriée moi-même, il y a beaucoup de choses dans Disoriental qui m'ont touché personnellement, même si ma propre expérience de quitter un pays et de m'installer dans un autre était différente dans presque tous les domaines. Mais les gens peuvent aussi avoir l'impression d'habiter un "monde" différent en raison de leur sexualité, de leur race, de leur handicap ou de bien d'autres choses. Au fond, je pense que le sentiment d'être "piégé" est un sentiment d'aliénation, un sentiment de ne pas être à sa place, et c'est quelque chose auquel nous pouvons tous nous identifier.

 

J.T. Mahany : Comment êtes-vous commencé à faire de la traduction littéraire ?

Tina Kover : En fait, j'ai auto-publié en 2004 ma première traduction, The Black City de George Sand, qui a ensuite été reprise par un merveilleux agent littéraire, Sandra Choron, puis achetée par Carroll & Graf, qui malheureusement n’existe plus aujourd’hui. Les choses ont progressé à partir de là. J'ai eu la chance inouïe d'entrer en contact avec un grand nombre de personnes incroyables dans le monde de l'édition et d'avoir eu des opportunités professionnelles uniques, et je me sens particulièrement privilégiée d'être traductrice en cette période ou la traduction littéraire suscite tant d'intérêt et d'attention et qu'il est plus important que jamais de garder ouvertes les voies de communication entre les cultures, de promouvoir les échanges et la compréhension interculturels alors que certains semblent vouloir détruire ces dernières.

 

J.T. Mahany : Avez-vous des projets à venir dont vous aimeriez parler ?

Tina Kover : J’attends avec impatience la publication prochaine de ma traduction de Older Brother de Mahir Guven, qui sortira de Europa Editions le 8 octobre. Le livre a remporté le Prix Goncourt du premier roman en 2018 et c'est une autre description opportune et extrêmement puissante de la vie en marge de la société moderne, une autre histoire que nous devons tous entendre maintenant.

Le rôle des sous-titres dans l’apprentissage des langues étrangères

Valerie (square) 2 Feb 2019

Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Valérie François. Valérie a été notre linguiste du mois de septembre 2017Elle a obtenu une maîtrise (master 1) en Langues Étrangères Appliquées (anglais/allemand) de l'Université Sorbonne Nouvelle (Paris III) puis un master 2 en management des affaires internationales de l'École de Commerce CESCI à Paris. 

Après onze années d'expérience en entreprise, dans l'export, la traduction et l'informatique, appliqués aux secteurs de la santé et des sciences de la vie, à Paris et à Dublin, Valérie s'est installée à son compte comme traductrice en 2015 à Málaga en Espagne, où elle vit depuis quatre ans pour apprendre et découvrir une nouvelle langue et culture, et élever ses deux enfants nés en Irlande dans un environnement trilingue.

Le site de Valérie est accessible à l'adresse http://www.FrenchTranslations.eu

———————-

Les sous-titres affichés sur les écrans de télévision ou de cinéma sont d’une aide certaine pour différents types d’audience, selon l’intérêt que chacun souhaite leur porter. Pourtant, ceux-ci, par leur contenu ou leur utilité même, sont souvent critiqués. À l’instar du film récent S-t Roma poster « Roma » du réalisateur mexicain Alfonso Cuarón, dont les sous-titrages en français et en espagnol (castillan) se sont trouvés au cœur de polémiques. À la différence du film lui-même, qui a reçu d’excellentes critiques et a remporté dernièrement l’Oscar, décerné par l’Académie américaine des arts et des sciences du cinéma, du meilleur film en langue étrangère (non anglais), du meilleur réalisateur et de la photographie, les sous-titres du film, en français et en espagnol notamment, ont été critiqués à différents égards (exemples : article relatant des sous-titres en français du film Roma et article du site El País relatant des sous-titres en castillan du film).

 

S-t molestia

Dans les paragraphes qui suivent, je souhaite mettre en lumière l’intérêt du sous-titrage1, comme une pratique parmi d’autres de transfert linguistique des œuvres audiovisuelles, pour les apprenants d’une langue étrangère en particulier.

Les sous-titres sont de types multiples et il existe différentes classifications. Dans la classification linguistique des sous-titres, les sous-titres les plus répandus sont appelés « sous-titres interlinguistiques », ou « narratifs ». Ces sous-titres sont présentés dans une langue différente de celle des dialogues. Il s’agit de la traduction des dialogues d’un film de langue étrangère vers la langue locale sous forme de texte affiché à l’écran. Ceux-ci sont largement utilisés au cinéma. Les sous-titres dits « intralinguistiques » ou « bimodaux » sont une autre catégorie courante de sous-titres utilisés dans les médias. Ces derniers sont une transcription écrite de la totalité du contenu sonore (y compris les aspects verbaux, non verbaux ou para-verbaux) et s’adressent à l’origine aux personnes sourdes et malentendantes. Ils sont aujourd’hui beaucoup utilisés par les apprenants d’une langue étrangère dans les programmes télévisés et diffusés numériquement. Toujours dans cette même classification, il existe une troisième catégorie de sous-titres appelée « sous-titres bilingues », utilisés dans les régions où l’on parle deux langues (par exemple, à Bruxelles, où les sous-titres sont en français et en flamand, et en Finlande, où les sous-titres sont en finnois et suédois, le suédois étant la langue officielle du pays à égalité avec le finnois). Il existe d’autres catégories et classifications des sous-titres qui revêtent également une utilité ou un intérêt particulier ne faisant pas l’objet de cet article. Les sous-titres auxquels il est fait allusion dans la suite de cet article se rapportent indifféremment aux types de sous-titres cités précédemment.

De nos jours, de nombreux contenus cinématographiques et programmes audiovisuels sont offerts dans plusieurs langues, par des procédés (parmi les plus usités en Europe) de doublage, de sous-titrage ou de voice-over (demi-doublage2). Depuis 2007, l’Union européenne a souligné le potentiel du sous-titrage pour l’apprentissage des langues : « Le sous-titrage est un instrument fabuleux pour aider les personnes à apprendre des langues avec facilité et plaisir » (Commission européenne 2007, art.2). Dans une étude datant de 2011, elle s’est intéressée en particulier à la corrélation entre les pratiques courantes de transfert linguistique des œuvres audiovisuelles étrangères dans les pays européens, par exemple, le doublage et le sous-titrage, et les niveaux de compétences linguistiques dans ces pays. Cette étude, menée par la direction générale de l’éducation et de la culture de la Commission européenne et intitulée « Étude sur S-t Etudel’utilisation du sous-titrage », a analysé le potentiel du sous-titrage pour encourager l’apprentissage et améliorer la maîtrise des langues étrangères (EACEA/2009/01). Elle indique en premier lieu que le sous-titrage est la pratique de transfert linguistique la plus répandue en Europe au cinéma, et dans une moindre mesure, à la télévision, en particulier dans les pays du Nord et de l’Est de l’Europe. Vient ensuite le doublage, qui constitue la pratique dominante au cinéma en Espagne et en Italie par exemple, et la pratique dominante à la télévision pour la France, l’Espagne et l’Allemagne, par exemple. En France, la pratique la plus courante utilisée au cinéma est celle de la double version : les copies des films étrangers, qu’ils soient européens ou américains, sont distribués à la fois en version sous-titrée et en version doublée. Les données se rapportant spécifiquement à la télévision sont illustrées dans le schéma ci-contre.

S-t carteDans cette carte de l’Europe, les pays en rouge sont ceux dans lesquels le doublage prédomine, ceux indiqués en jaune sont les pays à tradition de sous-titrage, les pays en vert sont ceux dans lesquels le voice-over domine. Les pays en bleu (Malte et Luxembourg) sont ceux dans lesquels les versions originales uniquement sont utilisées. Le choix d’une technique au détriment d’une autre dans chaque pays (de manière générale, adoptée en premier lieu pour le cinéma, en découlant ensuite la méthode adoptée pour la télévision) est souvent la conséquence directe de décisions prises dans les années 20-30, les raisons pouvant être politiques, économiques ou historiques3. L’une des conclusions importantes de cette étude est qu’il existe une corrélation entre les pays présentant une meilleure maîtrise des langues étrangères (en particulier, l’anglais) et la tradition du sous-titrage par rapport au doublage. D’après cette étude, dans les pays ayant une tradition du sous-titrage, l’examen (tant l’examen objectif que l’auto-évaluation auxquels se sont soumises les personnes interrogées) du niveau des locuteurs de langues étrangères a révélé des capacités supérieures des locuteurs à converser dans une langue différente de leur langue maternelle. À l’inverse, dans les pays optant principalement pour le doublage, cette évaluation a montré de moins bons résultats (Commission européenne 2011:11).

D’autres études vont dans ce sens. Par exemple, une étude a analysé les facteurs expliquant les niveaux plus avancés de maîtrise de l’anglais comme langue étrangère dans les pays d’Europe. Parmi ces facteurs étaient cités la similitude linguistique de l’anglais avec la langue locale, les dépenses en éducation par tête et la qualité du système d’éducation, mais le facteur le plus important était le mode de traduction des films dans chaque pays. Il a été prouvé que le niveau d’anglais était meilleur dans les pays où la télévision offrait des programmes en version originale avec sous-titres. De plus, les bienfaits du sous-titrage se complémentent à l’apprentissage en classe, et les élèves des pays à tradition de sous-titrage bénéficient plus encore de leurs cours d’anglais (Subtitling and English skills, Rupérez Micola, Bris, Banal-Estañol, Mars 2009, p.3). Les bienfaits de la méthode du sous-titrage par rapport à d’autres méthodes d’apprentissage, comme la traduction, sont démontrés dans un nombre croissant d’études, qui ont analysé les effets positifs du visionnage de matériels audiovisuels sous-titrés sur l’acquisition d’une langue étrangère. Certains suggèrent que les spectateurs, en lisant dans leur langue maternelle, ne font plus attention aux dialogues originaux. En réponse à ces critiques, diverses études cognitives démontrent que les sous-titres se lisent de manière automatique, parfois même inconsciente, et sans interférer avec la bande originale. D’après la « théorie cognitive de l’apprentissage multimédia » (Cognitive Theory of Multimedia Learning, Mayer, 2003), grâce à l’ajout d’un second et troisième canal sensoriel d’acquisition (à l’instar du matériel audio-visuel sous-titré) au canal auditif seul, la capacité d’attention et de traitement des informations augmente. 

 

S-t cognitive

 

S-t dual codingSelon une autre théorie dite de double codage (Dual Coding Theory, Paivio, 1991), l’information est traitée et enregistrée au moyen des deux systèmes de mémoire distincts mais liés entre eux, le visuel et le verbal. La mémorisation des informations est accentuée et plus rapide car les informations sont codées des deux façons, dans les deux systèmes de mémoire.

De mon expérience personnelle, les sous-titres intralinguistiques (films et sous-titres en langue originale) pour les films ou programmes audiovisuels ont été très utiles pour toute la famille, alors que nous nous installions en Irlande et souhaitions perfectionner notre niveau en anglais, puis en Espagne, pour apprendre l’espagnol. Contrairement aux sous-titres interlinguistiques, les sous-titres dans la langue originale sont destinés aux personnes d’un niveau plus avancé et souhaitant enrichir leur vocabulaire, accroître leur compréhension (des différents accents par exemple) et s’ouvrir aux expressions de la vie quotidienne et réelle. Ces sous-titres aident à contextualiser la langue et la culture d’autres pays et permettent de reconnaître ou de confirmer ce que le spectateur a compris à l’oral.

En définitive, le recours au sous-titrage pour l’éducation et comme élément d’acquisition d’une langue étrangère est une pratique assez récente et devrait se généraliser davantage à l’avenir dans toute l’Europe, l’Union européenne ayant émis récemment des recommandations visant à développer la diffusion du sous-titrage et à développer le sous-titrage en tant qu’outil pédagogique. Les diverses études réalisées sur ce thème ont montré que, loin d’être une distraction et de ralentir le développement des aptitudes d’écoute (selon la croyance que les apprenants s’appuient sur le texte plutôt que sur le dialogue), les sous-titres pourraient jouer un rôle important dans le processus d’apprentissage en offrant aux apprenants des aides pour la compréhension orale de la langue étrangère, grâce à l’exposition à une multitude d’expressions naturelles dans cette langue (Vanderplank, 1988 : 272-273). De plus, l’ensemble des études citées précédemment démontrent une meilleure facilité d’expression orale en langue étrangère dans les pays habitués au sous-titrage. Il In vino veritassemblerait que la consommation d’alcool avec modération (en référence à l’un de nos articles précédents, In vino veritas) ne serait pas l’unique moyen de délier les langues !

————————

1 La notion de sous-titres en anglais est traduite de différentes façons selon qu’il s’agisse d’un sous-titrage destiné aux sourds et malentendants ou non. Les notions sont distinctes en outre selon la méthode de diffusion de ces sous-titres. Les termes « closed captioning » et « sub-titling » sont couramment employés. Le premier est utilisé pour signifier que le texte affiché est une transcription du dialogue et de l’ensemble du contenu sonore verbatim ou sous forme codée qui est destinée aux sourds et malentendants, tandis que le second fait référence à une traduction des dialogues uniquement, affichés sous forme de texte et qui est destinée à une audience non locale. Le terme « closed captioning » est également utilisé par opposition à « open captioning » en ce sens que le premier se trouve sur un fichier séparé de la vidéo et peut être désactivé et le deuxième est incrusté dans le fichier vidéo et sera toujours visible. L’équivalent français de « closed captioning » est « sous-titrage codé » ou « sous-titrage pour sourds et malentendants ».

2 Le demi-doublage (ou voice-over) est, en français, la surimposition de la voix de la langue d’arrivée sur celle de la langue de départ ; en anglais, la notion correspond à la seule voix du commentateur invisible (équivalent à la voix-off) (information tirée de « La traduction audiovisuelle : un genre en expansion »). La traduction inverse de demi-doublage en anglais est "half-dubbing" .

 

3 Par exemple, en Espagne, en 1941, un arrêté ministériel (Orden Ministerial del 24 de abril de 1941) stipulait que la projection cinématographique dans une langue autre que l’espagnol était interdite, sauf autorisation accordée par le syndicat national du spectacle, en accord avec le Ministère de l’Industrie et du commerce et à la condition que ces films aient fait au préalable l’objet d’un doublage.

Lecture supplémentaire :

MEDIATING LINGUA-CULTURAL SCENARIOS IN AUDIOVISUAL TRANSLATION
CULTUS the Journal of Intercultural Mediation and Communication 2018, Volume 11

Le sous-titrage et le doublage au cinéma
Traduire – No. 243

Ces fautes de traduction qui nous gouvernent…

 

L'histoire aurait-elle été autre sans certaines traductions erronées ?


PolizzottiComme le nez de Cléopâtre, la traduction a-t-elle influé et influe-t-elle toujours sur le cours de l'histoire ? C'est ce que soutient, à l'aide d'exemples passés et contemporains, M. Mark Polizzotti dans un article paru  dans le
New York Times du 28 juin dernier.* L'auteur est éditeur et rédacteur en chef du Metropolitan Museum of Art.  Il est également écrivain [1] et traducteur littéraire. On lui doit la traduction en anglais de nombreuses œuvres majeures des lettres françaises.

La traduction est la serveuse muette du festin linguistique. Souvent, il n'est question d'elle que lorsqu'elle butte sur le chariot de desserte. Parfois, les fautes sont relativement légères – le rendu maladroit de la prose d'un auteur, le genre de chose qu'un chroniqueur littéraire pourra charcuter d'une plume acide.

Mais l'histoire est jonchée de traductions erronées plus lourdes de conséquences – fruits d'erreurs, involontaires ou résultat d'une mauvaise compréhension. Pour un travail qui suppose souvent d'interminables heures de concentration sur des livres ou des écrans, la traduction peut se révéler étonnamment dangereuse.

Susan Vo, linguiste du mois d’août 2018

 

Susan VO_headshot 1Ce mois-ci, notre invitée est canadienne. Jonathan G. a mené l'interview qui suit en anglais par Skype et de Los Angeles. Il l'a publiée des Îles Pender (entre la ville de Vancouver et la grande île éponyme, au Canada). Jean L. a assuré la traduction de l’entretien.

Susan Vo a obtenu un baccalauréat en histoire et une maîtrise en interprétation de conférence à l'Université d'Ottawa. Elle a passé un an à l'Institut libre Marie Haps de Bruxelles (Belgique), dans le cadre du programme Erasmus. Par la suite, elle a suivi une formation post-secondaire à l'Institut des Études internationales de Monterey*, en Californie. Après avoir acquis de l'expérience en travaillant comme interprète français anglais pour le gouvernement fédéral canadien et l'Organisation des Nations Unies, elle est actuellement établie comme indépendante et assure des services d'interprétation, de multilinguisme et d'organisation de conférences.

* rebaptisé depuis Middlebury Institute

 ————————————

Le Mot juste : À l'âge d'un mois, avec vos parents, vous avez fui le Vietnam déchiré par la guerre, dans un bateau de pêche voguant vers Singapour. De là, votre famille s'est rendue à Calgary (Canada) où elle a pu se reconstruire. Avez-vous conscience qu'une partie de vous-même est restée en Asie ? 

Saigon Calgary



Susan VO_headshot 1Ce que je savais du Vietnam s'est d'abord limité à ce qu'on m'en avait dit, à la langue que je parlais et à la culture dans laquelle je baignais dans un contexte strictement familial et tout en grandissant au Canada. Si bien que la découverte de ce qui demeurait en moi d'asiatique ne s'est confirmée qu'à l'occasion de mes premiers voyages là-bas, dans la vingtaine. Ce qui m'a frappée dans cette région du monde et qui n'a cessé de m'impressionner au fil des ans, c'est sa richesse. Il y a là-bas une richesse culturelle et historique qui oscille entre le torturé et le sublime, et aussi une énergie qui anime toute la région, doublée d'un désir des gens d'aller de l'avant et d'épouser l'avenir.  C'est une dichotomie qui m'habite : bâtir à partir de ce qui est inné en nous, tout en enjambant la somme de nos expériences, à mesure que nous nous ouvrons à de nouvelles connaissances et que nous appréhendons l'inconnu. Aussi, ne dirais-je pas qu'une partie de moi-même soit restée là-bas, mais plutôt que le pays représente, occupe, un espace important de mon coeur. À un niveau beaucoup plus terre à terre, je crois que j'aime la cuisine vietnamienne – l'italienne la talonne d'un cheveu – et que j'adore vivre dans un climat tropical chaud. Cela, j'en suis sûre !

 

Fabienne Bergmann – linguiste du mois de juillet 2018

Pour l'amour de la langue

FabienneNotre nouvelle contributrice, Fabienne Bergmann, traductrice hebreu>francais (ainsi que anglais), fait partager sa passion tant pour sa langue maternelle que sa langue adoptée. Son site se trouve à www.traduc71.com 

Fabienne est née et a grandi en à Strasbourg et elle est venue en Israël à l'âge de 18 ans. Elle a étudié l'histoire et l'histoire de l'art à l'Université Hébraïque de Jérusalem et  possède une maîtrise d'histoire. Elle a aussi un diplôme d'enseignement de l'hébreu et pendant dix ans a enseigné l'hébreu comme langue étrangère à l'Université Hébraïque ainsi que dans nombre d'autres cadres à des populations variées. Fabienne a étudié la traduction à l'université Bar-Ilan et est traductrice-interprète. Elle suit régulièrement des cours de perfectionnement de l'Académie de la langue hébraïque. Elle a traduit vers le français et vers l'hébreu nombre de pièces de théâtre, de la littérature, de la poésie, des livres et articles scientifiques, des documents commerciaux et juridiques. Fabienne fait de la traduction simultanée et a écrit romans et nouvelles dans les deux langues.

Fabienne est comédienne amateur et a joué dans plusieurs pièces, dont une de son cru, De Minsk à Pinsk, en français et en hébreu.

Elle a  trois enfants et huit neuf petits-enfants.

Ben YehudahFabienne Bergmann dévoile dans l'interview qui suit son rapport à l'hébreu moderne de Eliezer Ben Yehuda.

Les propos ci-dessous ont été recueillis par Nicole Perez et l'entretien a été publié dans l'édition française du JERUSALEM POST le 16 fevrier 2018. La dernière question a été redigée par Jean Leclercq et posée à Mme. Bergman de la part du blog.

——————-

Pensez-vous en français ou en hébreu ?

Bonne question. Je me pose moi-même souvent la question dans quelle langue je rêve, et là, je n'ai pas de réponse évidente. Par contre, au niveau de la réflexion consciente, j'en ai et c'est incontestablement : dans les deux langues. Cela dépend sans doute du sujet appréhendé, du contexte ou des personnes ou textes éventuellement impliqués.