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Bernard Cerquiligni – linguiste du mois de novembre 2022

B C Qui mieux que notre jovial interviewé du mois pourrait incarner la promotion de la langue française ? Linguiste distingué, Docteur ès lettres, ancien directeur du Centre d’études françaises et francophones à l’Université d’État de Louisiane à Bâton-Rouge et recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, Bernard Cerquiglini est depuis deux ans vice-président de la Fondation des Alliances françaises. Il anime aussi l’émission Merci professeur ! sur TV5 MONDE et a récemment publié avec l’académicien Erik Orsenna Les Mots immigrés, une histoire du français racontée sous forme de conte.

Merci Professeur

MERCI

 

Mots immigres

MATAILLETCet entretien a été réalisé à l’initiative de Jonathan Goldberg et a été mené par Dominique Mataillet, l’auteur d'On n’a pas fini d’en parler. Dictionnaire savoureux des subtilités, ambiguïtés et incongruités de la langue française, qui vient de paraître aux éditions Favre, à Lausanne. Votre blogeur fidèle est parvenu à un accord (non commercial) avec la direction de FRANCE-AMÉRIQUE selon lequel l’interview sera publiée d'abord dans le magazine et par la suite sur ce blog.

 

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MATAILLETPour la première fois, le sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) se tient au Maghreb: à Djerba, en Tunisie, les 19 et 20 novembre. Que vous inspire cette rencontre ?

Bernard_CerquigliniD’abord, un grand optimisme. J’ai assisté à cinq sommets avec, à chaque fois, la même émotion en voyant une cinquantaine de chefs d’État débattre pendant un jour et demi des problèmes de notre époque en français. C’est un miracle ! Une seule organisation internationale est fondée sur une langue et c’est le français. (Le Commonwealth n’est pas fondé sur la langue anglaise, mais sur la couronne : il est à la monarchie britannique ce que l’OIF est à la langue française.) Malheureusement, ni le président tunisien Kaïs Saïed ni son gouvernement ne semblent très favorables à ce sommet. Des pays du Nord qui défendent les droits de l’homme et la démocratie, en particulier le Canada, refusent d’aller en Tunisie. Donc je crains que ce sommet ne soit pas à la hauteur de nos espérances pour la francophonie au Maghreb.

Dominique snipped
L’Algérie a décidé d’introduire l’enseignement de l’anglais à l’école primaire. S’agit-il d’une mesure dirigée contre la France ?

Bernard_CerquigliniL’Algérie et la France, c’est un vieux couple. Une liaison faite de ressentiments, de rancune, de passion et d’amour. Une liaison qui connaît des hauts et des bas. On a connu à la fin août un haut avec la visite d’Emmanuel Macron. Au-delà des problèmes politiques, l’Algérie est francophone: dans les rues d’Alger aujourd’hui, on parle plus français qu’à l’époque de la colonisation ! Le sommet dont nous parlons, c’est la francophonie diplomatique. Mais il y a aussi une francophonie associative concrète. Pendant huit ans, j’ai dirigé l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), la plus grande association d’universités au monde, et, ici encore, la seule fondée sur une langue. Elle ne fait pas de politique, mais de la coopération scientifique et de l’aide au développement. Or, l’Algérie est membre de l’AUF, avec 55 établissements participants. C’est ça, la francophonie !

Dominique snipped
Pour revenir au sommet de Djerba, quelle est l’utilité de ce type de grand-messe ?

Bernard_CerquigliniL’utilité est d’abord symbolique. Mais, au-delà du symbole, il y a la politique concrète que mène l’OIF : elle soutient  l’enseignement  primaire, des festivals de cinéma, des bibliothèques, etc. La chaîne TV5MONDE, un des quatre opérateurs de la Francophonie, est regardée par 440 millions de foyers. Et puis, il y a l’aspect diplomatique. Certes, on n’a jamais arrêté – ou même prévenu – une guerre en Afrique, mais une cinquantaine de chefs d’État qui se réunissent tous les deux ans pour parler du monde en français, croyez-moi, ce n’est pas rien.

Dominique snipped
Selon Simon Kuper, journaliste du Financial Times établi à Paris, le français est appelé à disparaître comme outil de communication internationale au profit de l’anglais. Qu’en pensez-vous ?

Bernard_CerquigliniJe note que c’est un Anglais, et pas un Ouzbek, par exemple, qui écrit cela ! À ce sujet : un éditeur qui prépare une histoire mondiale des préjugés m’a demandé un article. J’ai retenu comme préjugé : « La langue française est fichue. » Quelque part dans l’article, je raconte que l’on est persuadé depuis le XVIIIe siècle que la langue française est finie. Cela a commencé avec Voltaire qui considérait qu’elle avait atteint son sommet avec La Fontaine, Racine et Quinault et qu’elle ne pouvait que décliner. On pourrait s’amuser à faire la liste des ouvrages qui, depuis, annoncent la mort du français.   Comme   celui   d’André Thérive, Le français, langue morte ?, paru en 1923. Comme historien de la langue, je ne m’affole pas trop. Mais comme ancien fonctionnaire préoccupé de politique linguistique, je sais qu’il ne faut pas laisser les choses telles qu’elles sont. Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours. Il y a un commerce des langues, une lutte des langues. Il est certain que dans le domaine international, le français a beaucoup reculé. Les délégués généraux à la langue française, et j’ai été l’un d’eux, produisent tous les ans des chiffres sur la place du français à la Commission européenne. Et ces chiffres sont désolants.

Dominique snipped
Si l’on se fie aux projections de l’OIF, l’Afrique subsaharienne hébergera près de 600 millions de francophones en 2050, soit 85 % de tous les locuteurs de la langue française. Quel crédit apporter à ces prévisions?

Bernard_CerquigliniÀ l’instant, nous parlions de l’emploi du français comme langue internationale. Nous passons maintenant au français langue maternelle, au français des locuteurs. Il est évident que les démographes insistent sur l’expansion naturelle, par la natalité, de la francophonie africaine. Mais je ne crois pas que les femmes africaines vont sauver la langue française. C’est l’école africaine qui va la sauver. Qu’il y ait des enfants qui naissent et parlent français, c’est une très bonne chose. Si ces enfants n’apprennent pas à lire et à écrire, ne font pas d’études primaires et secondaires, d’études supérieures – c’est l’ancien recteur de l’AUF qui parle –, à quoi bon ? Dans les années qui viennent, il faudra recruter un million d’instituteurs et d’institutrices en Afrique et bâtir des milliers d’écoles. Si les gouvernements et l’OIF ne relèvent pas le défi de l’éducation, à quoi bon la natalité ?

Dominique snipped
Certains disent aussi : à quoi bon apprendre le français si cela n’aide pas à trouver du travail et à gagner sa vie ? C’est pour cela que la francophonie économique a pris une dimension aussi importante…

Bernard_CerquigliniC’est en effet un des grands thèmes de l’OIF.  Je l’ai vu se développer ces vingt dernières années. Comme l’a dit Jacques Attali, la francophonie, c’est un marché. L’Afrique se développe, il y a une classe moyenne de plus en plus nombreuse. Et il faut rappeler que l’on vend bien dans la langue de l’acheteur. Donc, la natalité, l’éducation, le marché et le commerce : il faut que tout cela aille de pair. Et seulement alors, le français gardera son rang dans le monde.

Dominique snipped
Comment voyez-vous l’avenir du français aux États-Unis, où plus de 1,2 million de personnes s’expriment quotidiennement dans notre idiome ?

Bernard_CerquigliniIl ne faut pas se cacher qu’aux États-Unis, à part en Californie où il y a des locuteurs natifs et monolingues de l’espagnol, tout le monde parle l’anglais. Dans ce pays, l’espagnol est vécu comme une langue d’immigrés et le français comme une langue chic. Cela fait chic de parler français, de voyager en France. Nous devons jouer cette carte, et nous la jouons. Par ailleurs, et j’ai eu la chance d’y vivre trois ans et demi, on compte environ 80 000 locuteurs du français en Louisiane. Grâce, notamment,  à  l’action  du  Conseil pour le développement du français en Louisiane, une agence d’État qui fait venir des enseignants français, belges, canadiens, algériens, etc. Ce n’est donc pas pour rien qu’en 2018, la Louisiane a été admise à l’OIF comme membre observateur. Il y a donc une réalité francophone aux États-Unis. Elle est diverse et les services diplomatiques français aussi bien que québécois font ce qu’il faut pour l’entretenir.

Dominique snipped
Au Canada, le français recule tout doucement, non en nombre de locuteurs, certes, mais en pourcentage…

Bernard_CerquigliniIl y a trente ans ou trente-cinq ans, on aurait pu dire : le français est fichu au Québec. La première fois que je suis allé à Montréal, on me parlait anglais. Même si les chiffres sont un peu inquiétants en ce moment [selon le dernier recensement, le français continue de reculer au Canada], les Québécois ont sauvé leur langue et ils continuent à la sauver. Entrée en vigueur en juin dernier, l’excellente « loi 96 » fait du français la seule et unique langue du Québec [voir France-Amérique, mars 2022]. Sauf chez les anglophones, elle fait l’unanimité.

Dominique snipped
Cette nouvelle loi, qui impose aussi l’utilisation du français dans les petites entreprises, entre autres obligations, fait grincer des dents. Au Québec, pour le coup, ce sont maintenant les anglophones qui se sentent victimisés…

Bernard_CerquigliniChacun son tour !

 

 

Dominique snipped

Le français ne doit quand même pas devenir une langue d’oppression…

Bernard_CerquigliniNon, ce n’est pas dans nos valeurs. Il reste que, en matière de politique linguistique, la France doit beaucoup aux Québécois. Pendant des siècles, notre politique linguistique était strictement patrimoniale. Nous défendions la langue. C’est le rôle de l’Académie française et elle le remplit très bien : un dictionnaire de bon usage, des symboles comme la Coupole, etc. Mais cela ne suffit pas. Ce que les Québécois nous ont montré depuis la Révolution tranquille et la Charte de la langue française de 1977, dite « loi 101 », c’est que la langue est aussi une pratique sociale, une dimension de la citoyenneté. On vit, on est éduqué et on travaille en français.

Dominique snipped
Face au rouleau compresseur anglais, nous devrions donc légiférer en France? 

Bernard_CerquigliniLes lois doivent être rafraîchies régulièrement. La loi Toubon [qui désigne la langue française comme langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics], que je connais bien pour l’avoir préparée, date de 1994 et il serait temps de la revoir. Il y a des domaines comme Internet, la publicité et les noms de marques qui méritent d’être mieux réglementés.

 

Dominique snipped
La domination de l’anglais passe aussi par les anglicismes. Lesquels vous sont-ils les plus déplaisants ?


Bernard_CerquigliniComme historien de la langue, je sais que les anglicismes viennent,
passent et meurent. Si vous ouvrez Parlez-vous franglais ? de René Étiemble, paru en 1964, aucun des anglicismes dénoncés par l’auteur milk barshake hand, drink  on the rocks… – ne s’est maintenu. Il faut donc raison garder. Quand un anglicisme s’installe, c’est qu’on a besoin de lui, comme weekend, qui n’est pas la même chose que « fin de semaine». Le savant sait que les langues échangent et je n’oublie pas que 45 % du vocabulaire anglais vient du français.  Cependant, en  tant  que haut fonctionnaire spécialisé dans le domaine de la politique, deux choses m’inquiètent.  D’une  part,  l’anglicisme de luxe. Il existe de beaux mots en français qui ont une histoire, un sens et on les remplace par des mots anglais obscurs. Prenez compliance. Ce mot n’existe pas en français. Nous avons à notre disposition « conformité » ou « légalité ». Si vous me parlez de « conformité avec la loi » ou de « cohérence », je sais ce que c’est. La « compliance», je ne connais pas. Mais il y a plus grave. On s’inquiète du trop grand nombre d’anglicismes sans voir que le vrai problème, c’est l’abandon. Les Québécois distinguent le corps de la langue et le statut. Le corps de la langue peut être plus ou moins infiltré de mots étrangers. On peut s’en accommoder. Mais il en va autrement pour le statut. Je crains que dans certains domaines, le français perde son statut. Regardez le Centre national de la recherche scientifique, qui privilégie les publications en anglais. Renault fait des réunions de direction à Paris en anglais. Et ça, c’est très grave.

Dominique snipped
Une note d’optimisme. Selon Le Monde, le français fait preuve d’une étonnante souplesse et d’une grande inventivité si l’on regarde les mots entrés dans les dictionnaires Larousse et Robert 2023. Ce n’est pas ce que l’on entend d’ordinaire…

Chronique-langue-francaise-en-resilience-cerquigliniJ’ai écrit un livre sur le français de la pandémie de Covid-19, Chroniques d’une langue française en résilience. Ce qui m’a fasciné, c’est la créativité de la langue. Pendant la pandémie, on a parlé français ! D’une part, en ressuscitant des vieux mots. Écouvillon, vous ne l’utilisiez pas tous les jours ! Pas plus que quarantaine ! Par ailleurs, on a créé des mots : septaine, quatorzaine… Comment expliquer cette inventivité ? Par une prise de conscience collective au premier chef. Ce qui nous unit, c’est la langue. Et donc, face à la pandémie où on doit se serrer les coudes, il faut parler français. L’italien, une langue qui m’est très chère, dit lockdown pour «confinement ». Jamais ce mot n’a été utilisé en France, où, sur confinement, on a fait « déconfinement», « reconfine- ment » et « se redéconfiner ». Toute une famille lexicale a été créée en quelques semaines. Ainsi donc, la langue française, si elle le veut, peut résister et montrer son dynamisme.

Pourquoi n’êtes-vous pas à l’Académie française ? On y aurait bien besoin de vos compétences !

Bernard_CerquigliniJe pourrais vous répondre en plaisantant : quand on est membre de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle, un groupe d’écriture inventive fondé en 1960] et de l’Académie royale de Belgique, on est heureux. Plusieurs académiciens et la secrétaire perpétuelle, Hélène Carrère d’Encausse, m’ont approché, je ne le cache pas, et ma réponse a été claire. Nous ne faisons pas le même métier. L’Académie, et elle le fait bien, définit la norme. Quand on a une hésitation, quand on s’interroge sur un mot nouveau, elle tranche. Mon rôle n’est pas de dire la norme, c’est de l’étudier.

[1]

 

Des mots contre les maux :
comment la langue française affronte la pandémie –
Bernard Cerquiglini (23 min.)

 

Lectures supplémentaires :

Erik Orsenna à propos des «Mots immigrés»: « Pas le grand remplacement: le grand enrichissement »
LE SOIR 24/3/2022

Vers un vaccin contre la Covid-19
René Meertens, 14/11/2020

UPCT – Linguistics: The new French words of 2020, Covid Edition

 

The New Colossus

Le poème américain iconique d'Emma Lazarus

Un aperçu historique, social et littéraire 


Emma LazarusLa poétesse américaine Emma Lazarus (1849–1887) est surtout connue pour son poème
The New Colossus, écrit en 1883. Il s’agissait alors de réunir des fonds pour construire un socle pour la Statue de la Liberté (La Liberté éclairant le monde). La statue, œuvre du sculpteur français Auguste Bartholdi, et sa structure métallique construite par Gustave Eiffel, étaient un cadeau de la France aux États-Unis.  Le sonnet de Lazarus fut commémoré en 1903 par une plaque de bronze apposée à l’intérieur du socle de la statue. Cette plaque est maintenant exposée au Musée de la Statue de la Liberté.
 

Timbre -Bartholdi-Statue-of-Liberty Timbre Eiffel


Une analyse de ce poème (intitulée «
A POEM GUIDE »), par Allen Austin, a paru dans le magazine en ligne de la Poetry Foundation. Avec l’aimable autorisation de cette fondation, nous avons demandé à notre fidèle rédactrice et traductrice Elsa Wack de traduire cet article. C’est donc sa traduction que vous trouverez ci-dessous. Ce poème a également été traduit dans une version en prose de Laure-Anne Bosselaar-Brown, que vous pouvez écouter ici

The New Colossus
Not like the brazen giant of Greek fame,
With conquering limbs astride from land to land;
Here at our sea-washed, sunset gates shall stand
A mighty woman with a torch, whose flame
Is the imprisoned lightning, and her name
Mother of Exiles. From her beacon-hand
Glows world-wide welcome; her mild eyes command
The air-bridged harbor that twin cities frame.
“Keep, ancient lands, your storied pomp!” cries she
With silent lips. “Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost to me,
I lift my lamp beside the golden door!”

La Nouvelle Grandeur

Pas comme le colosse qui, du vieux continent,
Franchissait, conquérant, détroits et défilés,
Ici, les pieds baignant dans les flots d’Occident,
Une femme se dresse, mère des exilés.
Dans son flambeau, la foudre, capturée, luit.
Son bras est comme un phare, vers la mer tendu ;
Du port qu’elle domine, où un pont suspendu
Relie deux cités, elle accueille et conduit.
Elle crie en silence : « Vos fastes d’un autre âge,
Gardez-les, vieux pays ! Mais vos déshérités,
Vos masses entassées, rêvant de liberté,
Rebut las de vos surpeuplés rivages,
Sans-abri, chavirés, je leur ouvre le port,
Je leur ouvre la porte, la porte d’or ! »

Texte original  : Emma Lazarus Traduction : Elsa Wack

 

 

 

POEM GUIDE

Le poème d’Emma Lazarus « The New Colossus »

Un sonnet se dresse là où les eaux indomptées de la littérature rencontrent les territoires du droit.

PAR AUSTIN ALLEN

S’il est un poème qui est devenu institution, c’est bien « The New Colossus » (La nouvelle grandeur). Depuis 1903, l’année où il fut gravé sur une plaque et apposé à l’intérieur du socle de la Statue de la Liberté, ce sonnet emblématique d’Emma Lazarus est devenu l’un des poèmes les plus célèbres et les plus cités de la planète. Et pourtant, il était le fait d’une auteure restée obscure de son vivant et qui avait presque sombré dans l’oubli avant qu’il ne soit placé dans cet écrin. Aujourd’hui, le sonnet semble indissolublement lié au monument ; ils se sont redéfinis l’un l’autre. Sans avoir force de loi, mais ancré à jamais dans la culture citoyenne américaine, The New Colossus s’est forgé un genre littéraire bien à part : c’est un credo, et un geste de « bienvenue mondiale » qui attire la controverse comme un aimant.

Plaque New Colossus Plaque Emma

Comme l’ont noté beaucoup de commentateurs, c’est un poème aux racines pluralistes : un sonnet italien composé par une juive américaine, qui oppose une statue de la Grèce antique avec une statue construite dans la France des temps modernes. Quand il fut écrit en 1883, les immigrants européens – italiens, grecs et juifs russes, entre autres – arrivaient en masse en Amérique, soulevant d’âpres débats et souvent de l’hostilité chez les « natifs » (comme s’intitulaient, parce qu’ils étaient nés sur sol américain, les descendants d’immigrants européens plus anciens). 

  The Immigrant's Statue  
 

National Park Service, Statue of Liberty NM

 

Dans ce climat tendu, Emma Lazarus, écrivain et militante d'une famille new-yorkaise aisée, s’était engagée bénévolement dans l’aide aux exilés en détresse de la Russie tsariste. À peu près à la même époque, le roman Daniel Deronda, de George Eliot (1876), qui traite de sujets proto-sionistes, avait accru son intérêt pour son propre patrimoine juif. Quand on lui demanda un poème pour appuyer une collecte de fonds en faveur d’une statue en cours d’édification, que le sculpteur français Auguste Bartholdi avait conçue en vue de la faire installer dans le port de New York, Lazarus adopta une approche de poétique publique qui allait s’avérer fertile, en investissant calmement son sujet de son vécu et de ses préoccupations personnelles.

Eugène_Delacroix_-_Le 28_Juillet. La_Liberté_guidant_le_peupleConçue au départ par le sculpteur, Lady Liberty représentait, simplement, la liberté [1]. Le titre complet de la statue de Bartholdi est La Liberté éclairant le monde. Son sujet est la déesse romaine Libertas, déjà évoquée dans tableau d’Eugène Delacroix La Liberté guidant le peuple (1830), dans lequel elle porte un drapeau (rouge) et un fusil. Pour honorer la représentation plus pacifique de Bartholdi, Lazarus soulignait un autre aspect de la liberté : le courage de combattre l’ennemi était remplacé par la volonté d’accepter l’étranger. Les premières audiences du poème perçurent la puissance de cette réinterprétation. Pour réunir des fonds au moyen d’une exposition, l’on avait sollicité des œuvres d’art et des textes littéraires à vendre aux enchères. D’après Bette Roth Young, biographe de Lazarus, The New Colossus fut « la seule rubrique dont il fut donné lecture » lors du gala d’inauguration de cette exposition. Plus tard la même année, le poète James Russell Lowell écrivit à Lazarus : « Votre sonnet donne à son sujet sa raison d’être. »

Il a également apporté à son auteure une renommée durable. Young note que Lazarus l’avait placé au tout début du manuscrit qu’elle assembla avant de mourir, comme si elle savait que ce sonnet pourrait faire sa réputation. Ce fut le cas, mais en même temps, il la cataloguait peut-être un peu trop. Sa biographe Esther Schor déplore que « pendant plus d’un siècle, [le destin] s’est acharné à réduire l’œuvre qu’elle avait laissée à un unique sonnet. » Adéquate ou non, c’est une consécration que peu de poètes dédaigneraient, car le poème a fait un bond formidable au-delà les anthologies pour s’inscrire dans les annales de l’histoire.

Pourtant, après des débuts prometteurs, le poème fut presque oublié. Quand elle mourut en 1887, Lazarus n’avait pratiquement plus de lecteurs. Selon le National Park Service, une institution américaine de protection du patrimoine,

Ce n’est qu’en 1901 … que Georgina Schuyler, une de ses amies, trouva dans une librairie un livre contenant le sonnet et organisa un mouvement citoyen pour redonner vie à l’œuvre perdue. Ses efforts ont porté leurs fruits…
  New_Colossus_manuscript_Lazarus  

Ils furent même payants au-delà de ce qu’elle pouvait attendre. La plaque pour laquelle elle avait fait campagne vit le jour deux ans plus tard, intégrant le poème dans la conception que l’Amérique avait d’elle-même et, dans une certaine mesure, que le monde avait de l’Amérique. Des millions de T-shirts et d’objets-souvenirs attestent de la puissance de la Liberté en tant que publicité pour le rêve américain. Lu d’un œil cynique, The New Colossus est une sorte de « pitch » (condensé destiné à capter l’attention – après tout, il provenait d’une collecte de fonds), et les mots « Donne-moi tes éprouvés, tes pauvres » sont un slogan émouvant mais illusoire. Lu d’un œil généreux, le poème était une reconception audacieuse non seulement de la statue, mais du rôle de l’Amérique sur la scène mondiale. S’il est dépourvu de l’ironie et du combat intérieur que l’on attend aujourd’hui de la littérature moderne, c’est parce qu’il était un acte politique conscient et fondateur d’un mythe. Quoi qu’il en soit, sa vision va bien au-delà des mots. Comme on a pu le lire dans le New York Times en août 2017, les visiteurs étrangers associent souvent la statue à la bienvenue avant d’avoir vu le poème qui a forgé cette association ou même d’en avoir entendu parler.

KramerBien qu’il se veuille inclusif à l’extrême, ce message de bienvenue a toujours été désavoué par une partie de la population américaine. L’historien Paul A. Kramer, qui retrace la xénophobie américaine pour le magazine Slate, observe qu’entre les années 1920 et 1960, « les tenants d’une restriction de l’immigration ont remodelé la Statue de la Liberté en une sorte de déesse guerrière, militante et gardienne des portes d’une Amérique assaillie de toutes parts ». En 2017, la politique d’un président qui voulait fermer la porte aux réfugiés musulmans, aux immigrants mexicains sans-papiers et à d’autres a nourri de nouvelles controverses sur la symbolique de la statue. Un haut responsable à qui un journaliste demandait, lors d’une conférence de presse, comment la Maison Blanche s’accommodait des vers de Lazarus, s’est fait l’écho du point de vue « nativiste » en objectant que le poème « ne faisait pas partie de la statue à l’origine » et qu’il ne fallait pas confondre sa signification avec celle du monument. Les médias et les critiques littéraires publièrent bientôt des répliques et des analyses ainsi que des poèmes en hommage au New Colossus, pourfendant la bigoterie des nativistes. Cent trente ans après sa mort, Emma Lazarus était brûlante d’actualité.

Pourtant, la controverse ne vient pas que du noyau dur des nativistes. Elle est inhérente à la vie américaine et même, dans certaines interprétations, au New Colossus lui-même. Quand Lazarus décrit les immigrants comme un wretched refuse (« misérable rebut »), son intention n’est sûrement pas d’être condescendante (dans « misérable », on entend de la pitié plutôt qu’un jugement moral ; « rebut » signifie manifestement « exclus » plutôt qu’« ordures »), mais ces mots ont fait froncer les sourcils à plus d’un. Le professeur de journalisme Roberto Suro a écrit : « Cela s’applique à certains réfugiés, certes, mais pas à la plupart des immigrants. » Jerry Seinfeld s’en est régulièrement moqué dans ses sketches stand-ups : « Je suis pour une immigration ouverte, mais cette plaque que nous avons sur la Statue de la Liberté …. Faut-il vraiment spécifier « le misérable rebut » ? … Pourquoi ne pas dire « Donnez-nous les malheureux, les tristes, les lents, les laids, ceux qui n’ont pas le permis de conduire… ? »

Derrière l’humour décalé, il y a de vraies tensions et de vraies questions. Le plaidoyer humaniste du poème aurait-il des relents de snobisme ? Dépeint-il le vécu des immigrants de manière trop caricaturale ? La plupart des New-Yorkais et des Américains partagent-ils les idéaux élevés de Lazarus ? Kramer estime que le poème « portait en lui cette vision ambivalente de l’immigrant … mais l’idée que les États-Unis étaient un havre de paix pour les rejetés de tous bords s’y exprimait aussi avec une hardiesse nouvelle, qui allait être en butte à des attaques répétées dans les décennies qui suivraient. » Les attaques n’ont jamais cessé et le mélange de hardiesse et d’ambivalence du poème reste un défi dans tous les sens du terme.

*        *        *

Chaque année, des millions de touristes jettent un coup d’œil au poème The New Colossus, mais peu de critiques analysent le texte de près. Le commentateur Max Cavitch déplore qu’il soit trop souvent lu en diagonale. Nous savons qu’il est une sorte d’estampille, mais que nous dit-il en tant que poème ?

Lazarus commence son sonnet par une figure inhabituelle qu’on pourrait appeler une comparaison inverse : « Pas comme ». Non, son sujet n’est pas comme le colosse grec, impérieux et viril, qui surplombait le port de l’île de Rhodes au 3e siècle avant J.-C. (la légende voudrait qu’il ait enjambé le port, une impossibilité technique). C’est par cette négation de son célèbre prédécesseur que la poétesse définit Lady Liberty :

Not like the brazen giant of Greek fame,
With conquering limbs astride from land to land ;
Here at our sea-washed, sunset gates shall stand
A mighty woman with a torch, whose flame
Is the imprisoned lightning, and her name
Mother of Exiles.

Pas comme le colosse qui, du vieux continent,
Franchissait, conquérant, détroits et défilés,
Ici, les pieds baignant dans les flots d’Occident,
Une femme se dresse, mère des exilés.
Dans son flambeau, la foudre, capturée, luit.
Son bras est comme un phare…

Le mot brazen [2] fait à la fois référence au métal dont était revêtu le Colosse de Rhodes et à l’arrogance que tendent à manifester les conquérants. Lady Liberty, bien que puissante, elle aussi, est accueillante et protectrice. Sa force et sa fierté sont toutes maternelles, bien qu’elle ait dans sa torche électrique le pouvoir « d’emprisonner la foudre », comme Zeus, dieu patriarcal. Les vers suivants soulignent cette dualité :

From her beacon-hand
Glows world-wide welcome; her mild eyes command
The air-bridged harbor that twin cities frame.

…vers la mer tendu ;

Du port qu’elle domine, où un pont suspendu

Relie deux cités, elle accueille et conduit.

Elle est un « phare » d’hospitalité ; elle se tourne avec douceur vers le monde et ses exilés – et en même temps, elle commande (ce mot a beaucoup de poids à la fin du vers anglais). Les « cités jumelles » qu’elle domine sont New York et Brooklyn, qui n’allaient fusionner officiellement qu’en 1898. Son domaine, c’est l’entrée de la métropole qu’était déjà New York en 1883, mais son rôle est d’accueillir, pas de surveiller.

Selon les conventions de la forme du sonnet, la rhétorique fait un « virage » au neuvième vers. Le sizain final proclame le message de la Liberté à l’Ancien Monde :

"Keep, ancient lands, your storied pomp!" cries she
With silent lips. "Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost to me,
I lift my lamp beside the golden door!"

Elle crie en silence : « Vos fastes d’un autre âge,
Gardez-les, vieux pays ! Mais vos déshérités,
Vos masses entassées, rêvant de liberté,
Rebut las de vos surpeuplés rivages,
Sans-abri, chavirés, je leur ouvre le port,
Je leur ouvre la porte, la porte d’or ! »

C’est le passage que même les enfants des écoles et les politiciens connaissent plus ou moins. Nous avons en mémoire la compassion débordante, mais tendons à oublier qu’elle est précédée d’un note de provocation bien new-yorkaise. Vos réfugiés sont les bienvenus ici, dit Liberty à l’Ancien Monde, mais pas vos élites compassées.

Le vers des ancient lands est une pique démocratique contre les monarchies européennes. Hélas, l’Amérique n’est pas une si glorieuse exception, et c’est peut-être l’aspect du poème qui a le plus mal vieilli. À notre époque de partisanisme exacerbé, de graves inégalités, alors qu’un nombre atterrant d’Américains désavouent la politique de leur Congrès, ils sont de de plus en plus nombreux à se sentir heurtés par la pompe de leurs propres dirigeants ; certains cherchent en Europe des modèles d’une démocratie qui puisse fonctionner. En même temps, la main que la Liberté voudrait tendre aux « sans-abri » est un douloureux rappel de tous les « exténués » et les « pauvres » auxquels le pays ne réussit pas à procurer un abri, qu’ils soient nés aux États-Unis ou ailleurs. De plus, de nombreux Américains sont des descendants de captifs – ou avaient eux-mêmes été des captifs, du temps de Lazarus – envoyés par bateau en esclavage d’un côté à l’autre de l’Atlantique, sans égard à leur « rêve de liberté » (littéralement : à leur besoin de « respirer librement »). Liberty passe outre cette partie de l’histoire.

L’essai de Kramer, après avoir signalé plusieurs trahisons des idéaux de la statue dans l’histoire américaine, en conclut qu’« aux États-Unis, la vision d’une nation généreuse … a déjà surmonté de terribles forces d’exclusion par le passé et le pourra peut-être encore ». Lazarus partagerait sans doute cet espoir. Pourtant, la « porte d’or » reste ce qu’elle était à la Belle Époque : une aspiration plutôt qu’une réalité.

*        *       *

Le New Colossus est plus souvent analysé en sociologie qu’en littérature. Mais la poésie classique ne naît et ne se nourrit jamais d’un vide littéraire. Par-delà les bords de la plaque, le poème de Lazarus s’inscrit dans un riche dialogue avec des textes plus anciens ou plus récents.

Max Cavitch, par exemple, trouve un modèle de la « lampe » de la Liberté dans Daniel Deronda, où le personnage proto-sioniste de Mordecai proclame : « Ce qui est nécessaire, c’est le levain, c’est la semence de feu. L'héritage d'Israël est vivant dans les battements de millions de cœurs… Que la torche de la communauté s’allume! » Il est fort probable que ce passage ait fait vibrer une corde sensible chez Lazarus. Ce roman l’avait profondément émue et, comme le relève Schor, elle a été « parmi les premières notables d’Amérique à prendre publiquement fait et cause pour un État juif ». Toutefois, si Lazarus a emprunté ce symbole à Eliot, elle l’a aussi américanisé et universalisé, faisant de la « torche » un phare pour toutes les communautés.

Et en poésie, quelles ont été les influences ? The New Colossus tient peut-être aussi de Walt Whitman, qui exprimait un sens extatique de la collectivité dans Crossing Brooklyn Ferry. Ce poème aussi avait pour cadre les eaux qui environnent New York.

Une référence encore plus probable est l’autre grand sonnet du 19e siècle dédié à une statue : Ozymandias, de Percy Bysshe Shelley (1818).

  Ozymandias  

Dans sa description du monument écroulé d’un tyran arrogant (Look on my works, ye mighty, and despair! [Voyez mon œuvre, vous les puissants, et perdez vos espoirs !]), Shelley ironise sur la démesure du pouvoir éphémère. C’est un conte d’avertissement sur la chute des civilisations. Bien que l’allusion ne soit jamais explicite, on est tenté d’opposer au « ricanement de froid commandement » (sneer of cold command) d’Ozymandias la maîtrise (command) du regard posé de Liberty ; sa compassion démocratique contraste aussi avec la cruauté autocrate, et son message d’espoir, avec l’appel à désespérer ; et sa solidité triomphante aux ruines d’Ozymandias.

Colossus Sylvia PlathThe New Colossus a également des échos dans la poésie moderne, et pas seulement dans la poésie politique dont il a été un fondement explicite. Par exemple, The Colossus, de Sylvia Plath, construit également un mythe moderne par allusion au Colosse de Rhodes. Les débris de sa statue patriarcale sur un rivage déserté contrastent violemment – peut-être délibérément – avec la « Mère des exilés » accueillant des navires. The Bridge de Hart Crane (1930), vision tantôt extatique, tantôt désespérée de l’Amérique, semble également avoir reçu la visite du fantôme de Lazarus. Dans un passage du livre de Crane, un marin ivre rentre chez lui en titubant « tandis que l’aube faisait ressortir la statue de la Liberté » : morne moment où l’ironie s’adosse à l’optimisme de Lazarus.

Il ne fait pas de doute que la portée du New Colossus a été bien plus vaste que la page d’écriture. À la différence de la plupart des poèmes, celui-ci existe à la limite entre les eaux libres de la littérature et les territoires du droit strict. Au grand large, le langage explore ce qui n’est pas littéralement en cause ; plus près des terres, il affirme ce qui pourrait ou devrait être en cause ; lorsqu’il passe sur la terre ferme, il déclare la cause entendue. The New Colossus, à peine au large du rivage, ne pourra jamais devenir du droit, ne pourra jamais exiger que les États-Unis ouvrent les bras aux étrangers. Il peut juste instiller dans les consciences le sentiment obsédant qu’ils le devraient. Dans son deuxième siècle d’âge, le chef-d’œuvre de Lazarus domine encore l’imaginaire américain, proposant une promesse possible à tenir, mais qui reste non tenue ; impossible à garantir – et impossible à abroger.

Publié pour la première fois en anglais le 22 novembre 2017

 

Notes de traductrice : 

[1] Liberty. L’anglais connaît un autre mot pour notre “liberté”: freedom. Liberty est peut-être un peu plus insolent et est aussi étroitement associé à l’indépendance des États-Unis.

[2] littéralement « effronté », ou « cuivré » pour un timbre musical

[3] En français, on pourrait aussi traduire ce command par « son regard embrasse… »

Lectures supplémentaires :

Ellis Island 
paru sur ce blog en 2011

Cosmopolitan, dog whistle – les mots anglais du mois 
paru sur ce blog en 2011

The Titan of Braavos in Real Life? Project Aims to Resurrect an Ancient Wonder of the World

The New Colossus

Les portes de l'espoir (book cover)   American Passage
Ellis Island :
Les portes de l'espoir
Stewart Fred-Mustard
(2000)
  American Passage
The History of Ellis Island
Vincent J. Cannato

(2009)

Mots anglais liés à l’invasion russe – aperçu langagier

Balaclava : du passe-montagne au masque 

L’article qui suit est rédigé par René Meertens, notre contributeur fidèle et auteur du Guide anglais-français de la traduction, dont une nouvelle édition (2021) vient de paraître.  René a été notre linguiste du mois de janvier 2019.

Ceci est le premier d’une série de textes que nous avons l’intention de consacrer à l’actuelle invasion de l’Ukraine par la Russie (ainsi qu’à l’occupation de la Crimée en 2014). Les médias publient de nombreuses analyses politiques et historiques [1] sur ces questions, mais celles-ci ne portent guère, voire pas du tout, sur les aspects linguistiques de la crise internationale actuelle provoquée par la Russie. Nous espérons que nos lecteurs apprécieront notre contribution au débat.

 

  Rene Meertens 2 Guide  

 


Balaclava 1Le mot anglais balaclava est traduit par le Robert & Collins Super Senior par passe-montagne, mot défini par le Petit Robert comme suit : Coiffure de tricot qui enveloppe complètement la tête et le cou, ne laissant que le visage découvert. Le mot voisin cagoule est défini par le même dictionnaire comme suit : Passe-montagne, porté surtout par les enfants. On pourrait ajouter « et par les malfaiteurs qui ne souhaitent pas être identifiés quand ils commettent des forfaits ».
Balaclava 3
Selon le dictionnaire Encarta, le / la balaclava est une sorte de grand bonnet couvrant la tête et le cou, laissant à découvert une partie du visage, généralement les yeux et le nez. Ce dictionnaire indique également l’origine de ce terme, le village de Balaklava, en Crimée.

Balaclava town Balaclva map_of_crimea
Le village de Balaclava               Balaclava
sur une carte de la Crimée

L’article « Crimée » du Petit Mourre nous en apprend davantage. Cette péninsule de la côte septentrionale de la mer Noire fut intégrée à la république socialiste soviétique de Russie à l’issue de la guerre civile qui suivit la révolution de 1917.

Nikita Khrouchtchev fut nommé premier secrétaire du Parti communiste en Ukraine en 1938, avec pour mission principale de réduire le nationalisme ukrainien. En 1954, sous Khrouchtchev [2] , la Crimée fut rattachée à l'Ukraine. [3]  En 1995, la Russie a reconnu officiellement l’appartenance de la Crimée à l'Ukraine. En 2014, la Russie a occupé et annexé la Crimée.

Remontons dans le temps jusqu’à la guerre de Crimée. Elle mit la Russie aux prises, de 1853 à 1856, avec quatre pays : la France, la Grande-Bretagne, l’Empire ottoman et le royaume du Piémont. Ses origines sont multiples : la volonté de la France et de la Russie de protéger les Lieux saints, chacune pour ses propres coreligionnaires, le souhait de la Russie de passer librement par les détroits et de démembrer l’Empire ottoman et l’hostilité de l’Angleterre à l’égard de l’expansionnisme de la Russie en Europe. La guerre fut centrée sur la Crimée.

La Russie subit deux défaites, à Balaklava et à Inkerman (1854), mais surtout dut abandonner la forteresse de Sébastopol en 1855. Le tsar Alexandre II fut obligé de signer le traité de Paris (1856), qui prévoyait la neutralisation de la mer Noire, la liberté de navigation sur le Danube, et l’autonomie de la Moldavie, de la Valachie et de la Serbie.

Balaclava 2

Un soldat suedois portant un balaclava

Mais quel est le rapport entre le mot balaclava et le passe-montagne qu’il désigne en anglais ? Sans doute le fait que cette coiffure était portée par les fantassins lors de la guerre de Crimée. Pour faire le siège de Sébastopol, les Britanniques s’installèrent à Balaklava, un port de Crimée où ils se trouvaient à l’étroit et ne pouvaient manœuvrer que difficilement, tandis que les Français s’établirent sur la baie de Kamiech. Ce siège dura onze mois. Les Russes tentèrent de briser l’encerclement, mais ils furent repoussés à Balaklava et à Inkerman. En somme, si Balaklava laissa son nom dans l’histoire, cela est dû à une erreur de stratégie des Britanniques.

On peut conjecturer que les fantassins français portaient, eux, des cagoules, mot qui, en plus de son sens littéral, a une signification particulière en français. C’était en effet le surnom donné par l’Action française au mouvement d’extrême droite Comité secret d’action révolutionnaire, actif de 1936 à 1940 : la Cagoule. Ses membres étaient appelés « cagoulards ».

Pour leur part, les membres du Ku Klux Klan, organisation raciste aux Etats-Unis portaient eux aussi une cagoule, mais Balaclava - Klu Klux Klan de couleur blanche, alors que la cagoule traditionnelle a généralement une couleur foncée. Le Ku Klux Klan fut fondé en 1865 et a pratiquement disparu de nos jours, si l’on exclut quelques nostalgiques. Le costume des membres comprend une longue robe, et leur visage est masqué par une cagoule pointue qui comporte uniquement deux ouvertures pour les yeux. Les Klansmen ne peuvent être reconnus et sont effrayants.

La cagoule se rapproche ainsi du masque, qui a souvent les deux mêmes fonctions : dissimuler les traits et terroriser. Ainsi, dans le film Scream, une innocente jeune fille, incarnée par Neve Campbell, est poursuivie par un homme masqué et armé d’un poignard. La malheureuse pense plusieurs fois avoir échappé au tueur mais celui-ci réapparaît sans cesse sous ses dehors effrayants.

Balaclava - Greek masks.jpgLe masque n’est pas un nouveau venu dans le monde du spectacle. Dans le théâtre de la Grèce antique, les acteurs étaient masqués. Le masque servait à exprimer de façon exagérée les émotions des personnages. Il était loisible à un acteur d’incarner successivement plusieurs personnages en changeant de masque. De plus, comme les femmes n’étaient pas admises sur scène, les acteurs pouvaient porter des masques féminins.

Le théâtre japonais comporte un très grand nombre de formes. Le gigaku était un genre consistant en drames dansés Balaclava Japanese mask d’origine coréenne utilisant des masques. Il s’agissait de farces. En fait, de nos jours, on les connaît principalement par leurs masques, appelés gigaku-men, qui étaient des masques en bois colorés. Ils couvraient la tête entière et avaient des expressions souvent comiques.

La pièce de no quant à elle est représentée par un acteur principal et un acteur assistant, qui peuvent être masqués, et d’autres acteurs, non masqués. Dans ce cas également, les personnages féminins sont joués par des hommes. On utilise des masques issus du gigaku. « Certains d’entre eux avaient une mâchoire inférieure mobile. Ils représentent pour la plupart des divinités indiennes » (Louis Frédéric). Un musée en possède 223, taillés dans du bois de camphrier.

Peu de gens savent que des masques sont utilisés dans des films d’action. Quand une scène est acrobatique, l’acteur censé la jouer est souvent remplacé par un cascadeur qui porte un masque en silicone qui reproduit assez fidèlement les traits de l’acteur.

Le masque atteint son point de perfection grâce au deepfake (mot-valise composé de deep learning et de fake). Cette technique permet notamment de reproduire le visage d’une personnalité connue et de lui faire dire n’importe quoi grâce à un imitateur. Il est ainsi possible de représenter un Premier ministre avouant qu’il passe son temps à tromper le peuple. Dans un registre plus drôle, Nicolas Canteloup utilise le deepfake pour brocarder ses têtes de Turc sur TF1 vers 21 heures.

Le président Zelensky a été victime d’une tentative de tromperie reposant sur le deepfake. Dans la vidéo qui suit, un faux Zelensky exhorte les militaires ukrainiens à déposer les armes. Voici l’avis d’un expert, selon lequel le montage n’est pas convaincant : « Le corps ne ressemble pas à celui de Zelensky, son cou n’est pas celui de Zelensky. La voix n’est pas celle de Zelensky et son visage semble un peu bizarre. »

 

 

Sources :

Robert & Collins Super Senior
Encarta World English Dictionary
Petit Robert
Encyclopedia Universalis
Petit Mourre, Dictionnaire d’histoire universelle
Wikipedia
Louis Frédéric, Le Japon, Dictionnaire et civilisation

[1] Le mot français « historique » peut se traduire de deux façons en anglais : historical et historic. Le premier de ces deux termes signifie « à caractère historique » (un roman historique, par exemple), tandis que le second met l’accent sur la portée historique d’un événement (réforme historique, par exemple).

[2] Mark Polizzotti. Why Mistranslation MattersWould history have been different if Krushchev had used a better interpreter?N.Y.T. 28/06/2018

L'histoire aurait-elle été autre sans certaines traductions erronées ?
Traduit d'un article paru dans le New York Times

[3] Je me souviens qu’un collègue russe m’a dit, il y a une vingtaine d’années, que cette décision était incompréhensible. R.M.

Lectures supplémentaires

Behold the balaclava: Why a 19th-century army accessory has taken over social media
CNN December 28, 2021

 

Le 125ème anniversaire des Jeux olympiques modernes – perspective linguistique

le 6 avril 1896

MedalLes Jeux olympiques portent le nom de la cité d'Olympie, qui accueillait les Jeux olympiques de l'antiquité de 776 à 393 av. J.-C. La première tentative significative d'imitation des Jeux olympiques anciens était L'Olympiade de la République, un festival national olympique organisé annuellement de 1796 à 1798 en France révolutionnaire. Les jeux modernes officiels ont eu lieu pour la première fois à Athènes en 1896, et depuis, différentes villes accueillent les J.O. à tour de rôle tous les 4 ans.

 

 

Olympic games 1896 runners

Depuis 1936, le relais de la torche se met en route depuis Olympie, et symbolise la continuité historique des Jeux. Plusieurs mois précédents chaque cérémonie olympique, la flamme est allumée à Olympie lors d'une cérémonie qui commémore les rituels Grecs anciens. Une femme remplit le rôle d'une prêtresse grecque ancienne, elle embrase une torche et elle allume ensuite la torche du premier relayeur.

D'Olympie la torche est ensuite passée d'un coureur à un autre (et aussi transportée par avion à travers la mer) jusqu'à ce qu'elle atteigne le stade olympique de la ville d'accueil. La photo ci-dessous représente la Vasque olympique qui porte le nom de « Glace et feu », enflammée lors des Jeux d'hiver de Vancouver en 2010.

 

Perspective linguistque :

« Que la torche olympique suive son cours à travers les âges pour le bien d'une humanité toujours plus ardente, courageuse et pure ».

Pierre de Coubertin (1863 – 1937)

——

Hearts are like tapers, which at beauteous eyes

Kindle a flame of love that never dies;

And beauty is a flame, where hearts, like moths,

Offer themselves a burning sacrifice. 

Omar Khayyām (1048–1131)
(philosophe, mathématicien, astronome et  poète persan)

——

 D'un point de vue linguistique, nous remarquons que les mots « torche » [1] et « flamme » sont employés au sens figuré dans plusieurs expressions en anglais et en français.

Les deux mots sont utilisés dans des dictons et maximes, généralement de nature évocatrice. Par exemple, Louis Pasteur a affirmé « La science ne connaît aucun pays, parce que la connaissance appartient à l'humanité et est la torche qui illumine le monde » 

 

Louis Pasteur

Dans l'acte 1, scène 1 de l'œuvre de Shakespeare « Roméo et Juliette », Roméo épris d'amour déclame dans son soliloque : « Oh, elle enseigne aux torches à briller clair ! » (« O, she doth teach the torches to burn bright! »).

Le mot anglais « torchbearer » fait allusion, au sens propre, à un porteur de torche, comme les participants du relais d'Olympie à Londres. Mais ce mot est plus répandu au sens figuré pour parler d'une personne « au premier plan d'une campagne, croisade ou d'un mouvement » (" in the forefront of a campaign, crusade or movement ", Merriam Webster Online Dictionary).

" To carry a torch for someone" (« porter le flambeau pour quelqu'un ») signifie raviver le feu d'un amour sans retour (voir ci-dessous l'expression " old flame ", un concept similaire).

Une « torch song » (chanson flambeau) est interprétée par une chanteuse (en général) pour exprimer ses émotions sur le fait de porter le flambeau d'un ancien amant.

L'expression « transmettre le flambeau » (passer le témoin à) [2] , en anglais " to pass the torch ", signifie confier/ transférer une responsabilité. Le président américain John F. Kennedy, lors de son discours inaugural (un exemple oratoire classique) a déclaré : " Let the word go forth from this time and place, to friend and foe alike, that the torch has been passed to a new generation of Americans… " (…le flambeau a été transmis à une nouvelle génération d'Américains…[3 ).

Président John Kennedy, discours inaugural,
le 27 janvier 1961

L'expression " to carry the torch " (« porter la torche ») est une manière au sens figuré de dire « diriger ou participer dans une bataille ou une campagne » (traduction de la définition du McGraw Hill Dictionary of American Idioms and Phrasal Verbs).

Le mot « flamme » est utilisé couramment et ne requiert aucune explication, mais le McGraw Dictionary of American Slang and Colloquial Expressions définit le substantif anglais commun « flame » comme une attaque verbale dans le premier sens : " My email is full of flames this morning! " (Mon Mél. est rempli de flammes ce matin !).Ce dictionnaire fournit aussi deux définitions du verbe " to flame ", employé à l'intransitif:

  • Écrire une note agitée et exaspérée dans un forum sur l'Internet ou bulletin électronique.
  • Sembler être homosexuel de manière apparente.

Une " old flame " (vieille flamme) est une ancienne liaison romantique, mais une personne pour qui on a toujours encore un faible.

Dans le clip vidéo ci-dessous, la chanteuse de jazz iconique Sarah Vaughn chante " My Old Flame ".

 

" Flaming youth " est une expression de William Shakespeare. Dans l'acte 3, scène 4 de Hamlet (la scène du placard dans laquelle Hamlet régale sa mère) :

"  O shame, where is thy blush?
Rebellious hell,
If thou canst mutine in a matron's bones,
To flaming youth let virtue be as wax
And melt in her own fire. "

Le dictionnaire Cambridge Idioms Dictionary explique l'expression "like moths to a flame" (comme des papillons de nuit vers une flamme): lorsque les gens se rassemblent autour de quelqu'un comme des papillons de nuit vers une flamme, ils essaient de se rapprocher de quelqu'un qui paraît très attirant ou très intéressant.

 

" like moths to a flame "

 

Le même dictionnaire définit "to fan the flames" (attiser une flamme) comme « provoquer un accroissement de sentiments négatifs ». Cette expression est souvent employée pour décrire une activité qui attise des flammes de haine ou de préjugés.

L'expression "flame of liberty "  dénote les qualités de la liberté humaine qui éclaire l'obscurité et montre à l'humanité le chemin vers une vie meilleure. Mais  "flame of liberty" est aussi associé à la Statue de la Liberté, donnée par la France aux États-Unis en 1886 et située à l'entrée de la ville de New York. La flamme avait été ajoutée 100 ans plus tard, en 1986.

De même à Paris au pont de l'Alma dans le 8e, une reproduction de la flamme de la torche de la statue de la Liberté a été érigée, et elle ressemble à une feuille en or.

 

Flamme de la liberté, Paris

 

Une autre interprétation artistique de la « Flamme de la liberté » est un pilier de six mètres fabriqué  en verre pourpre en forme de boucles, créé par Dale Chuly pour le musée National Liberty Museum à Philadelphie.

Pour en revenir à notre point de départ, nous souhaitons à tous nos lecteurs et à toutes nos lectrices qui suivront les Jeux olympiques actuels de bien profiter du spectacle. Nous espérons que les émotions de ces événements sportifs raviveront la flamme de votre passion pour la fraternité, censée être engendrée par les J.O.

  Tokyo 2020  

 

———–

[1] Le mot « Torch » est aussi employé en Grande-Bretagne pour dénoter ce qu'on appelle flashlight (lampe de poche) en Amérique.

[2] Cette expression vient d’une ancienne pratique des pompiers américains. En 1893, ils avaient organisé une course où les membres se passaient un drapeau rouge tous les 300 m. L’idée séduisit et, dès les Jeux olympiques de Stockholm en 1912, les courses de relais 4 x 100 mètres et 4 x 400 mètres furent programmés. Et le drapeau, « témoin » du passage, fut changé en bâton en bois de 30 cm de long. En passant de la main d’un coureur à celle d’un autre, il garantissait que le relais avait été opéré dans les règles et sans tricheries. L’expression s’est popularisée au XXe siècle

[3] Kennedy était le prémier président américain né au XXe siècle.

Lecture supplémentaire :

L'interprétation – une profession dangereuse – en directe des Jeux olympiques spéciaux

Le retour du sport et des Jeux Olympiques à la Belle Epoque<

A la une – la victoire de Bolt, le bien-nommé

Du français et des Jeux (première partie)

Quand la flamme olympique fait des étincelles (deuxième partie)

Quand la flamme olympique fait des étincelles (troisième partie)

Mother Flame Powers the Torch Relay
Wordability

First modern Olympic Games 1896 (video)

JG2 Jonathan G.

Cet article a été traduit de l'anglais par Nadia Price.

 

 

Le tournoi Roland Garros – un aperçu historique

  Tennis French Open - Wikipedia  

 

FlagLe Britannique Joe Salisbury et l’Américaine Desirae Krawczyk ont remporté la finale du double mixte du tournoi de tennis de Roland-Garros, jeudi à Paris.  Salisbury est le premier Britannique à decrocher une victoire au tournoi Roland Garros depuis 39 ans. Nous rappelons la connexion franco-britannique qui existe autour de ce sport.

Histoire et étymologie

  Tennis  book cover  

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le tennis et autres jeux de balle sans jamais savoir où le trouver
livre de Gil Kressmann
Artena (1 juin 2012)


Lorsque le tournoi de Roland Garros s'est achevé à Paris, à quelques jours de la finale de Wimbledon, le contexte est propice pour revenir sur l’origine du mot « tennis » et sur l’histoire de ce sport né entre la France et l’Angleterre.

En anglais, les premières traces du mot tennis étaient les formes tenets, teneys et tenes. Ces termes dérivaient probablement de « tenez », du verbe français « tenir » à la deuxième personne pluriel de l’impératif. Il s’agissait sans doute de ce que le serveur criait à son adversaire au début d’un échange. En anglais, « tenez » se traduit parfois par take heed ou take this (« prenez ça »).

Si les Égyptiens, les Grecs et les Romains jouaient probablement déjà une forme primitive de tennis, la plupart des historiens estiment que l’ancêtre de ce sport est né en France au XIIe siècle. Le jeu se pratiquait alors avec une balle que l’on se renvoyait à main nue, sans raquette, d’où son nom : le jeu de paume (également appelé courte-paume par la suite).

Ce n’est qu’au XVIe siècle que les raquettes ont fait leur apparition et que le jeu s’est pratiqué dans un espace clos. On utilisait alors une raquette en bois, avec des cordes en boyaux de mouton, ainsi que des balles en liège. Les premiers terrains étaient aussi bien différents des courts actuels. Malgré l’apparition des battes, puis des raquettes, le sport a gardé son nom de jeu de paume en France et de tennis outre-Manche.

Le jeu de paume se répand alors dans toute l’Europe, à commencer par la France et l’Angleterre, bien que le Pape et Louis IV aient essayé de l’interdire. Henri VIII d’Angleterre était quant à lui un grand amateur de ce sport que les historiens appellent real tennis (« vrai tennis »). On raconte d’ailleurs que sa seconde femme, Anne Boleyn, assistait à une partie lorsqu’elle fut arrêtée, et qu’Henri lui-même était en plein match lorsqu’on lui annonça l’exécution de son épouse.

De l’autre côté de la Manche, François Ier était un joueur passionné qui apporta beaucoup au jeu de paume, en faisant notamment construire des courts pour ses courtisans, mais aussi pour les roturiers.

L’ancêtre du tennis a également joué un rôle majeur dans la Révolution française, lorsque les députés du Tiers état signèrent le serment du Jeu de paume, dans la salle du même nom à Versailles.

  3  

Esquisse de Jacques-Louis David du Serment du jeu de paume.
En 1972, David fut élu député de la Convention nationale.

  4  

Jeu de paume au XVIIème siècle

Sous le règne de la Reine Victoria, le « vrai tennis » connut un certain renouveau en Angleterre. Mais c'est la nouvelle pratique de ce sport en extérieur et sur gazon qui devint de plus en plus populaire, jusqu'à devenir le sport le plus populaire, un sport que les femmes se mirent alors également à pratiquer. Neanmoins, le jeu de paume existe toujours jusqua'aux nos jours.

Le tennis moderne – la connexion franco-britannique

Les joueurs français les plus célèbres :

Suzanne Rachel Flore Lenglen (1899–1938) remporta 31 titres entre 1914 et 1926.

Jean Robert Borotra (1898–1994) était l'un des « Quatre Mousquetaires » français qui dominèrent le tennis à la fin des années 1920 et au début des années 1930. Les autres Mousquetaires étaient Jacques Brugnon (1895–1978), Henri Cochet (1901–1987) et René Lacoste (1904–1996).

  5  

Jacques Brugnon et Henri Cochet, partenaires de doubles (en haut), Jean Borotra, « le Basque bondissant » (en bas à gauche), René Lacoste (en bas à droite).

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Roland Garros, aviateur français
1888-1918

Les joueurs britanniques les plus célèbres

William "Willie" Charles Renshaw (1861–1904) est l'un des plus grands joueurs de tennis britanniques de tous les temps, et l'un des meilleurs joueurs de l'histoire du tennis. Il a remporté le tournoi de Wimbledon à douze reprises, dont six victoires consécutives.

Fred Perry est considéré comme le meilleur joueur britannique de l'histoire. Il fut trois fois vainqueur de l'US Open et de Wimbledon et remporta une fois l'Open d'Australie ainsi que Roland Garros.

  7  

William Renshaw (avec son frère jumeau, Ernest)
était l'un des "pères fondateurs"
du tournoi de Wimbledon

  8  

Fred Perry 

 

  Court Suzanne Lenglen

 

 Le court Suzanne Lenglen du stade Roland Garros

  Wimbledon Central Court  
  Le court central du stade Wimbledon  

 

JG2 Jonathan G.

Note linguistque.

Le jeu de paume a laissé nombre d'expressions dans la langue française :

  • « Épater la galerie » qui se disait alors lorsqu'un joueur réussissait un beau coup qui épatait les spectateurs regroupés dans la galerie couverte en surplomb entourant en partie la salle de jeu.
  • « Qui va à la chasse… perd sa place » vient de la notion de chasse (forme de gagne-terrain) pratiquée en courte paume aussi bien qu'en longue paume. À la fin de cette phase de jeu, les joueurs changent de côtés de terrain et le serveur perd sa place favorable (bien que la source la plus probable de cette expression soit biblique ou religieuse).
  • « Les enfants de la balle » À l'origine, on nommait ainsi les enfants des paumiers (fabricants des balles), réputés pour leur pratique du jeu depuis leur plus jeune âge. Les comédiens jouant parfois leurs pièces dans les salles de paume, leurs enfants qui exerçaient le même métier furent ainsi surnommés. Cette expression a donc eu les deux sens : celui d'une personne exerçant la même profession que ses parents et celui de comédien ou, plus généralement, artiste.
  • « Jeu de main, jeu de vilain » vient du fait qu'à l'époque, les pauvres ne pouvaient avoir de raquette. Ils jouaient donc avec les mains, d'où l'expression.
  • « Prendre la balle au bond » synonyme d'opportunisme. Tient son origine de l'équivalent de la reprise de volée en tennis. Un paumiste réussissant cette figure était remarqué pour son adresse à saisir l'occasion.
  • « Tomber à pic » Si la balle tombe au pied du mur du fond, côté dedans, elle marque une "chasse pic". Avoir la possibilité de réaliser ce point à un moment décisif de la partie, assure un avantage non négligeable au bon moment.
  • « Rester sur le carreau » Le sol d'un jeu de paume était autrefois constitué de carreaux, qui donnèrent ensuite le nom au sol même du jeu. L'expression vient donc de la chute d'un joueur ou de sa défaite.
  • « Chassé-croisé » « Deux chasses posées, traversez !» crie le marqueur ou le commissaire.
  • Peloter, c'était jouer sans enjeu en attendant une partie, simplement pour le plaisir.
  • Tripot, salle de jeu de paume, a progressivement eu une autre acception, celle de lieu de jeu d'argent. Ainsi on lit dès 1726, chez Lesage comme définition de tripot « maison particulière dont les maîtres reçoivent des joueurs à des fins lucratives ; maison de jeu, cabaret où l'on joue ». La fréquentation et les mœurs de ces maisons clandestines ont ensuite donné à tripotle sens de lieu de débauche, d'endroit mal famé.
  • Bisque, avantage de quinze points qu'un joueur accorde à un autre en lui laissant la faculté de placer cet avantage à son choix dans la partie.

 

Lecture supplémentaire :

Roger Federer joue avec la bande dessinée

 

Herbert Kretzmer, un collaborateur de Charles Aznavour, est disparu à l’âge de 95


Le 4 octobre 2018, a l’occasion du décès de Aznavour à l’âge de 94 ans, nous avons publié un article sous le titre « En marge du décès de Charles Aznavour – une anecdote personnelle ».


L’article a traité de Herbert Kretzmer, qui a traduit une trentaine de chansons pour Charles Aznavour en anglais, et a « traduit »  le texte des Misérables.

 

  Kretzmer & Aznavour  
  Kretzmer (90)  & Aznavour (91),
Londres, novembre 2015
 
 

Nous avons également cité les paroles de Charles Trenet :

« Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues. »

Lecture supplémentaire

Nécrologie du New York Times, 14 octobre 2020

Herbert Kretzmer, Lyricist for ‘Les Misérables,’ Dies at 95

Les Misérables – The Book of the Century (recension en français rédigée par Geraldine Brodie)

 

 

Curiosites litteraires (3)

Oscar wilde Ada Leverson, l'amie d'Oscar Wilde  : « Oscar est aussi bien connu que la Banque d'Angleterre, mais un tantinet moins solvable. »

Quand l'auteur et dramaturge britannique George Bernard Shaw (qui a remporté le prix Nobel de littérature en 1925) envoie à Winston Churchill (qui a remporté le prix Nobel de littérature en 1953) des billets pour la première de sa pièce de théâtre Pygmalion, le dramaturge écrit : « Venez avec un ami. Si vous en avez encore. » Churchill répondit « Impossible d'assister à la première, mais je serai là pour la seconde représentation – s'il y en a une. »

GB Shaw Winston-Churchill

George Bernard Shaw

(1865-1950)

Sir Winston Leonard Spencer Churchill

(1874-1965)

Souper au Majestic, Paris

Majestic HotelLe 18 mai 1922, un souper fin a lieu au Majestic, le palace moderniste de l'avenue Kléber, Paris, pour fêter la première du ballet Le Renard d'Igor Stravinski interprété par les Ballets russes de Diaghilev avec une chorégraphie de Nijinska, la sœur de Nijinski. La soirée est donnée par un couple d'Anglais, Violet et Sydney Schiff, grands amateurs d'art, de musique et de littérature, et organisée par le célèbre impresario des Ballets russes Diaghilev, lui-même invité d'honneur. Une quarantaine de personnes sont invitées: des femmes du monde (la princesse Edmond de Polignac qui avait commandité le ballet à Stravinski), le demi-monde des émigrés russes – danseurs, musiciens, peintres, Stravinski bien sûr et Pablo Picasso, très investi dans la création des décors des ballets russes, bref le tout-Paris. Cette soirée si soigneusement élaborée reste pourtant très tendue. Amis et ennemis se toisent. Picasso s'ennuie. Diaghilev et Stravinski, bien que collaborateurs artistiques, entretiennent un rapport antagoniste depuis des années. L'imprésario est aussi enragé de la présence de Nijinska car elle lui rappelle Nijinski son ancien amant qui l'a laissé tomber pour se marier. Alors qu'on sert le café, James Joyce arrive l'air minable en titubant. Les Schiff ont sans doute du mal à cacher leur angoisse : l'ami intime, Marcel Proust, qu'ils ont personnellement invité viendra-t-il ? Celui-ci arrivera finalement vers deux heures trente du matin,  élégamment vêtu ; malgré sa maladie, il ne peut laisser passer une telle occasion de se mêler au tout-Paris. La soirée est en effet l'apogée mondaine de la dernière année de sa vie.
En pleine nuit, chacun va y échanger conversations spirituelles ou mots acerbes en anglais, français ou russe. Stravinski, Picasso, Joyce et Proust peuvent-elles trouver un terrain d'entente ? Ainsi, la rencontre tant attendue de Proust et Joyce sera un fiasco : ils n'ont aucune appréciation pour leurs œuvres respectives. La prochaine rencontre de deux écrivains a été aux funérailles de Proust, auxquelles Joyce a assisté.
 
Stravinsky Pablo picasso James Joyce
Stravinsky Picasso Joyce

Professeure Nicole Dufresne, recension du livre "Proust at the Majestic".

A Talk Consisting Solely of the Word "No": Joyce Meets Proust

Elisabeth Ladenson, James Joyce Quarterly
Vol. 31, No. 3, Joyce and Homosexuality (Spring, 1994), pp. 147-158

Le 1er juillet 1943, le code ZIP américain est né

Le verbe anglais zip  signifie, entre autres, un mouvement rapide comme une flèche [1]. Pour cette raison le département des Postes des États Unis a choisi en 1943 l'acronyme ZIP (Zone Improvement Plan) pour convaincre le grand public que ses lettres allaient arriver à leur destination plus vite grâce à l'usage de ce nouveau système de code postal. Plus tard, il introduit un personnage de bande dessinée appelé Mr. Zip, [2] surnommé aussi Zippy, dans l'optique de promouvoir l'utilisation du code ZIP.

170px-USA-Stamp-1973-ZIPCode Stamp_US_1966_5c_Cassatt_with_Zippy

Franklin $100 billÀ propos du service postal gouvernemental des États-Unis, il convient de rappeler que Benjamin Franklin (1706-1790), homme politique américain et esprit universel, ainsi qu’écrivain, inventeur, imprimeur, naturaliste, et participant à la rédaction de la déclaration d’indépendance des États Unis, occupait le poste de Postmaster General des États Unis, avant de devenir le premier ambassadeur des États Unis en France. [3]

————-

[1] Dans un autre contexte, sans rapport à l’acronyme susmentionné, le substantif zip veut dire notamment « fermeture éclair » (et en Belgique « tirette »).

[2] Pour les pointilleux, il faut rappeler qu’aux États-Unis, les abréviations Mr. (Monsieur), Mrs. (Madame), Messrs, (Mesdames) et autres sont suivies d'un point, alors qu’en Grande-Bretagne elles s’écrivent sans point.  Il faut ajouter que le mot point, dans ce sens, se traduit en anglais par period aux États Unis et par full stop en Grande-Bretagne.

[3] À la suite des commentaires publiés sur ce blogue et dans la presse en général concernant les réclamations des partisans du mouvement Black Lives Matter, visant à dénoncer toute figure historique qui était propriétaire d'esclaves, et plus particulièrement de remplacer l’hymne national des États-Unis, Star-Spangled Banner, parce que Francis Scott Key, qui a écrit les paroles était propriétaire d’esclaves,  il faut mentionner qu’au début Franklin possédait des esclaves, mais durant ses dernières années, il est devenu un fervent partisan de l’abolition de l’esclavage. Franklin a publié Observations relatives à l'accroissement de l'humanité dans lequel il avance que l'esclavage affaiblit le pays qui le pratique. Il affranchit ses esclaves dès 1772.

 


Lectures supplémentaires
 :

150eme anniversaire de combats qui n’avaient rien de civils !
– publié sur ce blogue le 1 juillet 2013

Jenny a l’envers

– publié sur ce blogue le 14 décembre  2013

L'aérophilatelie et l'astrophilatélie – de nouveaux timbres américains et suisses
– publié sur ce blogue le 2 août 2016

L’écrivaine Claude-Anne Lopez raconte sa « vie avec Benjamin Franklin »
– publié sur ce blogue le 7 octobre 2012.

L'écrivaine Claude-Anne Lopez raconte sa « vie avec Benjamin Franklin (2) »
– publié sur ce blogue le 24 octobre 2012.

 

Curiosités littéraires


FRANZ KAFKA RÊVAIT AU CONFINEMENT

Kafka

Kafka (1883-1924)  : « J’ai souvent pensé que la meilleure façon de vivre pour moi serait de m’installer avec une lampe et ce qu’il faut pour écrire au cœur d’une vaste cave isolée. On m’apporterait mes repas, et on les déposerait toujours très loin de ma place, derrière la porte la plus extérieure de la cave. Aller chercher mon repas en robe de chambre en passant sous toutes les voûtes serait mon unique promenade. Puis je retournerais à ma table, je mangerais avec ferveur et je me remettrais aussitôt à travailler. » 
(Lettres à Felice, Gallimard, 1972)

L’AUTRE WINSTON CHURCHILL.


Winston-Churchill American authorWinston Churchill
(1871-1947), né a Saint-Louis [1] dans l'Etat de Missouri.  était un écrivain américain de fiction historique, populaire à la fin du 20e siècle. Il s’est vendu deux millions de son deuxième roman, Richard Carvel, et d’autres romans dans la décennie qui suivit. Etant devenu prospère, Churchill abandonna sa carrière d’écrivain et, à l’instar de son homonyme plus célèbre, se voua à la peinture. Sans lien de parenté, les deux Churchill s’étaient en fait rencontrés et communiquaient à l’occasion. Afin d’éviter une confusion, ils se mirent d’accord que le Winston britannique publierait sous le nom de Winston Spencer Churchill, ce qui fut abrégé par la suite en Winston S. Churchill.

LA SOURICIÈRE (The Mousetrap)
est une pièce de théâtre policière d'Agatha Christie. [2]
C'est la pièce qui pendant 68 ans totalise le plus grand nombre de représentations consécutives au monde depuis sa création dans le West End de Londres en 1952, où elle n'a jamais quitté l'affiche jusqu'au le 16 mars 2020, quand la représentation a été arrêtée à cause de la pandémie. 

Agatha-christie The Mousetrap
 Agathe Christie
(1890-1978)
                 La souricière 

 


[1] Actualités – 28.6.2020 : A la suite du meurtre de George Floyd,  les activistes partout demandent que des statues de propriétaires
d'esclaves ou figures historiques racistes soient déboutonnées.  
Une telle réclamation a été faite cette semaine envers la statue du roi français Louis IX du Moyen Âge, dans la ville de Saint Louis Statu Louis IX(Missouri). Cette statue représente le roi à califourchon sur un cheval, portant une couronne et une robe et tenant une épée dans sa main droite. Érigée il y a 116 ans à Forest Park, elle est l'un des monuments les plus connus de la ville. Aujourd'hui , une coalition d'activistes veut que cette statue soit abattue parce que Louis IX a persécuté les Juifs, a présidé à l'incendie de masse notoire du Talmud juif, a émis un ordre d'expulsion contre ses sujets juifs et a mené deux armées croisées dans des offensives infructueuses en Afrique du Nord.

Louisville (Kentucky), par contre, porte le nom du roi français Louis XVI.

Meet me in St. LouisCoté musique, on se souvient que la ville St. Louis a été le point du film célèbre de Vincente Minnelli, « Meet me in St. Louis », dans lequel Judy Garland a joué en 1944.

 

 

 

 

[2] Selon le  « Index Translationum » de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), Agatha Christie est l'auteur le plus traduit du monde.  Voir « Les auteurs les plus traduits dans le monde ». https://bit.ly/2VtgR1J

Agatha Christie autrice majeure
France Culture

Les Chinois interviennent pour sauver l’hébreu face aux anglicismes

Anglicism 1Au fil des années, le problème des anglicismes qui ont pénétré la langue française a fait l’objet de plusieurs articles dans ce blogue, par exemple « Le suffixe -ing est « in » en français », rédigé par René Meertens, (notre linguiste du mois de janvier 2019) et l’article rédigé par Anthony Bulger, dans lequel il se demande :  « Le français a-t-il succombé à l’auto-colonisation ? », pour ne citer que deux exemples. [1]


L’hébreu fait partie des multiples langues qui affrontent la domination de l’anglais. Or, c’est la seule langue au monde entièrement reconstruite après une pause de deux mille ans, quand elle a été adoptée comme langue nationale par les Juifs qui habitaient la Palestine à l’époque du Mandat britannique (1923-1948).
B-YEn plus, l’hébreu moderne est unique en ce sens qu’il a été ressuscité comme langue vernaculaire sous l’impulsion d’un seul homme, Eliézer Ben Yehoudah (1858-1922), journaliste et philologue juif, originaire de Lituanie biélorusse, qui s’est installé à Jérusalem en 1881. [2] Eliézer refusait de parler à ses enfants une autre langue que l’hébreu, alors même que personne ne le parlait encore dans la vie courante. En 1948, après la création de l’État d’Israël, l’hébreu est devenu (avec l’arabe) une des langues officielles de l’État juif. Il est désormais la langue maternelle de millions d’Israéliens, et Ben Yehoudah est connu comme « le rénovateur de la langue hébraïque. »

Ni le dictionnaire de Ben Yehoudah, Dictionnaire de la langue hébraïque ancienne et moderne, ni les néologismes de Ben Yehoudah et de son Comité pour la langue hébraïque, fondée en 1889, ne suffisaient pour décrire les réalités de son époque. L’Académie de la langue hébraïque, qui a remplacé le Comité en 1953, a dû s’atteler à la tâche ardue de créer des néologismes pour des milliers de concepts qui n’existaient pas dans les temps bibliques – micro, chemin de fer, ordinateur, etc., afin de compléter la langue antique, celle des origines hébraïques. [3]

Mais l’influence de l’anglais n’a jamais cessé.  Bon nombre de ces nouveaux mots proposés par l’Académie ont été adoptés par le public israélien, mais d’autres ne sont jamais entrés dans la langue courante puisque les Israéliens préféraient des mots anglais. Prenons, par JIGSAW 2 exemple, le mot anglais « puzzle », [4] qui est apparu tel quel et transcrit en lettres hébraïques.  (Il est apparu également dans le français, sauf au Canada francophone où on emploie « casse-tête », ainsi que dans l'espagnol, qui offre un choix entre rompecabezas et puzzle.) L’Académie a inventé un mot (תצרף) qui devrait très bien sonner aux oreilles des Israéliens, et donner un sens pittoresque à des pièces qui s’emboîtent les unes dans les autres. Mais le grand public a eu du mal à accueillir ce mot ingénieux et a généralement continué d’employer puzzle.

Il fallut l’intervention des Chinois pour tenter de sauvegarder la pureté de l’hébreu. Pour bien comprendre cette intervention insolite, il faut savoir qu’en 2014 une entreprise publique chinoise a racheté le plus grand producteur israélien de produits laitiers, la société coopérative Tnuva, fondée pendant le Mandat britannique, en 1928.

Quel rapport peut-il y avoir entre ce rachat d’une coopérative laitière et des mots comme puzzle ? Voici l’explication : afin d’inciter ses clients à utiliser des mots corrects au lieu d'anglicismes, le nouveau propriétaire a imprimé sur ses briques de lait des mots en hébreu –   sur chacun l’anglicisme en petites lettres, et son équivalent proposé par l’Académie en lettres plus grandes. Dans le cas de puzzle :   תצרף  (grand), פָּזֶל  (petit) .

en haut – le mot "puzzle" en hébreu correct – תצרף

ci-dessous (au-dessus de l'image) – l'anglicismeפָּזֶל

 

 

L'auteur ignore si, en Chine, les producteurs utilisent des boîtes, des cartouches ou des briques pour améliorer la maîtrise linguistique du grand public, mais cette pédagogie nous paraît tout à fait louable. [5] Il reste à savoir si les Israéliens qui n'ont pas acquis une bonne maîtrise de leur langue maternelle en s’abreuvant du lait prodigue par le sein maternel pourront y parvenir grâce aux briques de lait « chinoises » à visée éducative. 

  Mother's milk 2  


Missing boy

Aux États-Unis, il existe des briques de lait qui portent des photos d'enfants disparus. Peut-on utiliser de tels récipients pour retrouver des langues perdues ? 

Pour revenir à nos moutons, une dernière question se pose : peut-on envisager une collaboration entre l’Académie française et la Coop de France Métiers du Lait pour convaincre les Français que la langue française est assez riche pour offrir des mots autres que casting, timing et showering, (analysés dans l’article de René Meertens en introduction) ? [6]

À bas le coolitude de l’anglais, cité par Anthony Bulger.

—-

[1] Mais voir ma propre défense des Français en ce qui concerne leur connaissance de l’anglais : « L’anglais « hollandais » est-il tel qu’on le parle en France » ? (13.3.2013)

 [2] Selon Wikipedia :  C'est dans un café du Quartier latin qu'Eliézer fait la connaissance d’un journaliste russe dénommé Tchashnikov correspondant à Paris du Rouski Mir.  De famille noble et ami de la princesse Tchashnikov, le journaliste, dans la quarantaine, prend le jeune homme sous son aile et, grâce à cette rencontre, Éliézer s’initie à tous les secrets du journalisme et du monde politique parisien.  Pour subvenir à ses besoins et payer les études de Éliézer, Tchashnikov lui procure des travaux de traduction du français au russe. Il commence des études à l'Université de Paris (la Sorbonne) et passera quatre ans en tout à Paris. Lorsque Éliézer confie à son ami journaliste le secret de sa venue à Paris, son idée de résurrection de l'hébreu.  Tchashnikov l'appuie et l'incite à faire connaître son projet, par les biais des journaux. 

[3] Quelques termes hébraïques de la Bible sont apparus en français, par exemple tohu-bohu, et Capharnaüm ou Capernaüm. Voir notre article : https://bit.ly/3aUeGt5  Voir aussi : (Alain Houziaux, Le Tohu-bohu, le Serpent et le bon Dieu, Presses de la Renaissance, 1997, p26)

L'organisme à laquelle est confiée la tâche d'accroître l’influence de la langue français dans la ville de Ben Yehoudah, s’appelle l’Institut français de Jérusalem – Romain Gary. Mais paradoxalement, ce berceau de la culture française fait une partie de sa publicité en anglais.

   Romaiun

[4] Plus précisément, ce jeu s'appelle jigsaw puzzle, mais dans l'anglais parlé, il est souvent abrégé en puzzle, que le français, l'espagnol et l'hébreu ont emprunté.  Puzzle tout seul s'emploie en anglais aussi dans le sens plus abstrait d'énigme. Brain teaser n’est pas la même chose que jigsaw puzzle. Crossword puzzle veut dire mots croisés.

[5] Il n’empêche que le chinois n'a pas non plus été épargné par le pandémique du Globish – voir « Common Chinese Anglicisms ». (Voir aussi : « L'Influence de la Chine sur la culture française »).

Il convient de noter deux faits historiques : (i) Dans les années 1930-1940, un grand nombre de Juifs se fuyant de l'Europe se sont réfugiés à Shanghai où ils ont été sauvés.  Un musée à Shanghai témoigne de cet événement. (2) En 2000, le Président de la république de Chine (1,3 milliard d'habitants à l'époque), et leader du Parti communiste, Jiang Zemin, dans le cadre d'une visite en Israël, s'est rendu au Kibboutz Ein Gedi (commune agricole, avec une population de 400-500 membres) pour apprendre sur place certains secrets du socialisme. 

[6] En revanche, l'anglais n'a pas (encore) un mot équivalent à « déconfinement ».

Jonathan Goldberg

Votre blogueur fidèle est traducteur et interprète assermenté auprès du Judicial Council of California (hébreu/anglais, français/anglais). Il Opsimathya vécu sur quatre continents et a passé un an à Paris, où il a obtenu un diplôme en Civilisation française de la Sorbonne – un cas de opsimathie, vu le fait qu'il n'a jamais appris le français à l'école ni pendant ces années d'études précédentes en droit.  Il a été membre du Barreau d'Afrique du Sud et du Barreau d'Israël. Il a traduit en anglais RÉVOLUTION d'Emmanuel Macron. Il ne faut pas le confondre avec un autre Jonathan encore plus ancien – la tortue (âgée de 188 ans) en confinement sur l'île de Sainte Hélène  (comme Napoléon autrefois). [*]  Les deux (Jonathan & Jonathan, non Jonathan & Napoléon) se sont rencontrés lors d'une visite de l'île effectuée par votre blogueur. Voir le reportage : https://bit.ly/2KS6Wxe

Jonathan (with glasses)

               Jonathan le traducteur

Tortoise

Jonathan la tortue
[*] Napoleon

 

Soldat anglais à Napoléon:
"Quel est, au juste, le "motif valable" de votre sortie ?"

Des entretiens supplémentaires avec des traducteurs/trices hébreu-français :

Francine Kaufman – linguiste du mois d'avril 2013

Fabienne Bergmann – linguiste du mois de juillet 2018

 

Lectures supplémentaires 

L'influence coloniale sur les différents acteurs d'un procès californien

Twelve new letters : revamped aleph beit aims to recognize women and non-binary women