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Jean-Michel Déprats – linguiste du mois de juillet 2021

Nous avons choisi ce mois-ci de vous présenter quelques extraits de l'entretien que Michel Volkovitch, directeur de Translittérature, a eu avec Jean-Michel Déprats et qui a été publié dans le n°47 de cette revue. [1] L'intérêt de ce long entretien est tel que nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs d'en lire la version intégrale. [2] Nous nous bornerons donc à en reproduire, avec l'aimable autorisation de M. Volkovitch, une version abrégée. Au reste, comment mieux situer notre invité qu'en reprenant ce qu'en dit M. Volkovitch : « Depuis vingt-cinq ans, Jean-Michel Déprats consacre avec passion toute son activité traduisante au théâtre. Homme de scène en même temps qu'universitaire, il parvient à une espèce de miracle : ses traductions, écrites pour la voix, combinent la vigueur et la rigueur ; elles ont de quoi séduire le spectateur – avant tout –, mais aussi l'exégète pointilleux. » 

J-M Deprats   Volkovitxh
      Jean-Michel Déprats         
Michel Volkovitch

 

Translittérature : Comment as-tu appris à traduire ?

Jean-Michel Déprats : Au lycée, en khâgne [3] ou à l'École normale supérieure, j'étais très intéressé par l'exercice de la version (anglaise, grecque, latine). En même temps, j'avais la passion du théâtre. À Normale sup, en 1972, j'ai fondé une troupe où j'ai été metteur en scène et comédien pendant une dizaine d'années. C'est avant tout cette activité de comédien, plus que l'activité de linguiste, qui a fait de moi un traducteur de Shakespeare. La plupart des traducteurs se rêvent en écrivains ; moi je traduis en comédien, pour le jeu. Et je n'ai jamais traduit que du théâtre.

TL : Parallèlement, tu as commencé une carrière d'enseignant…

JMD : : À ma sortie de l'École, j'ai trouvé un poste d'assistant à l'Université de Nanterre, et j'y suis toujours. J'ai plusieurs fois été tenté d'abandonner la sécurité de l'enseignement pour consacrer tout mon temps à la mise en scène, et je me suis longtemps reproché de ne pas le faire. Finalement c'est la traduction qui m'a permis de réconcilier l'angliciste et l'homme de théâtre.

TL :Tes débuts de traducteur ?

JMD : En 1979-80, le metteur en scène Jean-Pierre Vincent m'a demandé de traduire une comédie de Shakespeare, « Peines d'amour perdues » (Love's Labour's Lost) , pièce peu connue alors et qui m'enthousiasmait. Je dois dire qu'à l'époque je n'étais pas très attentif aux différences d'une traduction à l'autre. Je lui ai demandé de m'indiquer dans quelle direction il souhaitait que j'aille. Pour moi, il y avait trois directions possibles. D'abord l'approche à la façon François-Victor Hugo : une traduction-glose qui explicite le texte et, du même coup l'allonge, l'affaiblit et le rend difficile à pratiquer à la scène. Puis, la traduction archaïsante, qui me fascinait à l'époque, dans le style de la traduction d'Hamlet que Michel Vittoz avait faite pour Daniel Mesguich. Enfin, une troisième voie : celle empruntée par Jean-Claude Carrière, qui privilégiait la concision, l'énergie vocale, quitte à simplifier parfois la syntaxe et le sens. Ce travail de Carrière prenait évidemment, sur beaucoup de plans, le contre-pied de ce que j'avais appris à l'Université. Pour moi, l'essentiel, c'est la musique, le mouvement de la phrase. Un texte doit respirer, bouger, c'est un être vivant – or cela n'est pas moins vrai s'agissant de la poésie ou de la prose. Nous sommes tous traducteurs de théâtre.

TL : Pour un début, tu n'avais pas choisi la facilité…

JMD : Peines d'amour perdues, c'est 3000 vers et autant de jeux de mots ! D'une certaine manière, oui, j'ai commencé par le plus difficile, mais aussi par le plus jouissif ! À partir de ma première version nous avons retravaillé ensemble, Vincent et moi, avec cette excitation, cette griserie adolescente que produit l'exercice du calembour. Le spectacle a eu beaucoup d'écho, et bientôt les gens de théâtre, qui jusqu'alors ne lisaient pas les projets que je leur proposais, se sont montrés plus attentifs. J'ai vite compris que la traduction me ferait rentrer dans le monde théâtral plus facilement que si je poursuivais mon aventure de metteur en scène. Je me suis donc consacré à la traduction, abandonnant la mise en scène et négligeant quelque peu mes obligations de « carrière » universitaire, notamment celle d'écrire une thèse.

TL : Et tu t'es lancé dans un grand chantier Shakespeare — pour la scène,mais aussi pour l'édition…

JMD : Après Peines d'amour perdues, les metteurs en scène m'ont beaucoup demandé de retraduire des pièces de Shakespeare, demandes que j'ai acceptées avec bonheur. Quinze ans plus tard, j'en avais traduit une quinzaine. Il m'a semblé qu'il y avait une grande absence dans l'édition shakespearienne française : celle de traductions conçues spécifiquement pour la scène. La Pléiade de l'époque proposait en majorité des traductions de François-Victor Hugo, plus quelques traductions d'écrivains : Gide, Supervielle… L'édition collective du Club Français du Livre, parue en souscription, et peu accessible, regroupait en un ensemble assez disparate, des traductions académiques et des traductions d'écrivains (Yves Bonnefoy, Pierre Leyris, Michel Butor, etc.). J'ai donc formé le projet de regrouper et de publier des traductions de Shakespeare écrites pour la scène. J'ai pensé d'abord à une intégrale dans la collection Bouquins, en bilingue, mais Guy Schoeller me donnait cinq ans pour tout boucler, ce qui était évidemment impossible ! Là-dessus j'ai été contacté par la Pléiade, grâce à Jean Fuzier, un grand shakespearien qui avait traduit les Sonnets pour la première Pléiade. Et, comme me l'a dit Schoeller lui-même, la Pléiade, ça ne se refuse pas.

TL : Alors tu t'es lancé.

JMD : Nous nous sommes lancés… C'est un travail énorme, qu'on ne peut concevoir qu'en équipe. Avant même de traduire, il faut d'abord décider de ce qu'on traduit. La moitié des textes de Shakespeare nous sont parvenus dans deux ou plusieurs versions (celle du Folio de 1623 et celles du ou des quartos), entre lesquelles il faut choisir, et la pratique des éditions syncrétiques, qui prévalait jusque-là, n'est plus jugée rigoureuse du point de vue éditorial depuis l'édition Oxford de Stanley Wells et Gary Taylor (1986). Nous avons tenu, Gisèle Venet, ma principale collaboratrice, et moi, à établir notre propre texte, sans reprendre une édition anglaise existante (aucune n'était d'ailleurs complète à cette date-là, ni Oxford, ni Cambridge, ni Penguin). Un chantier colossal, sans doute une folie, vu la complexité des problèmes d'établissement des textes. Quant à la traduction elle-même, au moment de la signature de mon contrat avec Gallimard (1989), j'avais traduit une vingtaine de pièces. Il y en a trente-huit et je devais faire appel à d'autres traducteurs. Traduire Shakespeare, on s'en doute, est une tâche ardue : la langue est si elliptique, si polysémique, la syntaxe si tourmentée, si neuve pour l'époque, le sens si problématique par moments, que le traducteur passe 80 % de son temps à essayer de comprendre, en s'aidant des notes – parfois divergentes – des éditions anglaises existantes. L'édition la plus riche et la plus ouverte du point de vue de l'exégèse est l'édition Arden que j'ai beaucoup utilisée.

TL : Quels sont tes collaborateurs ?

JMD : Pour l'appareil critique, des collègues spécialistes de la période élisabéthaine, pour la traduction aussi bien des metteurs en scène comme Jean-Pierre Vincent, avec qui j'ai co-traduit deux pièces, que des traducteurs littéraires comme Jean-Pierre Richard, ou des universitaires spécialistes de l'anglais élisabéthain (Henry Suhamy, Jean-Pierre Maquerlot, Line Cottegnies, etc.). Mais, l'identité socio-professionnelle importe peu, ce qui compte c'est l'orientation du travail. L'essentiel, c'est que la dimension théâtrale soit toujours présente.

TL : Quelle sera ta part personnelle ?

JMD : J'y serai représenté par la trentaine de pièces que j'ai traduites sur les quarante que comprendra cette intégrale (Nous ajoutons en Appendice Édouard III et Sir Thomas More).[4] Il m'arrive parfois, je l'ai dit, de souhaiter cotraduire. Je vais m'attaquer, par exemple, aux Joyeuses commères de Windsor avec Jean-Pierre Richard, car nous ne serons pas trop de deux pour affronter les jeux de mots, souvent bilingues ou même trilingues (anglais, français et latin) que contiennent certaines scènes.

TL : Parmi vos options de départ, il y a celle de ne pas traduire en vers français réguliers les passages versifiés par Shakespeare…

JMD : C'est-à-dire l'essentiel de l'œuvre. La part de la prose, dans l'ensemble, est moindre. C'est donc là une question essentielle. Je ne suis pas convaincu par les traductions qui transposent le pentamètre iambique en alexandrins ou en décasyllabes. À mes yeux l'adoption d'un mètre régulier est dangereuse pour le rythme et le mouvement ; elle subordonne tous les choix à cette option de base et conduit inévitablement à tailler dans la matière sémantique pour ne pas dépasser la mesure car l'anglais shakespearien est plus bref, plus concis que le français ou, plus rarement, à étoffer indûment, deux opérations très artificielles. La poésie dramatique anglaise est accentuelle, ce qui n'est pas reproductible en français. Les traductions en vers réguliers font sonner Shakespeare comme un Corneille de mirliton, ou alors elles deviennent vite clinquantes. Bonnefoy dit très justement que plus le résultat est virtuose, plus il donne une impression d'artifice.

TL : Cela dit, tes traductions respectent, dans leur typographie, l'écriture en vers originelle. En fait, tu traduis les vers en vers libres. Ce qui induit une lecture et un jeu différents…

JMD : Bien sûr ! Mais les puristes associent poésie et vers réguliers et ne considèrent pas que les vers libres soient des vers. C'est la question centrale. Qu'est-ce qu'un vers ? Pour moi, c'est une unité rythmique, pas une quantité syllabique.

J'admire certains vers de Bonnefoy : Par exemple son « Quand nous aurons quitté le tumulte de vivre » dans Hamlet (qui traduit When we have shuffled off this mortail coil dans « Être ou ne pas être ») ou la tirade sur le sommeil dans la traduction de Macbeth par Pierre Leyris, mais il ne me

viendrait pas à l'idée de leur emprunter ce qu'ils ont trouvé de plus personnel. Cette reprise apporterait un élément allogène. Le problème me paraît plus d'ordre esthétique que d'ordre moral. Quand on a le sentiment d'avoir sa manière, sa « voix », on n'a pas l'envie d'emprunter.

TL : Abordons maintenant un aspect plus terre-à-terre. Comment la traduction se glisse-t-elle dans ton emploi du temps, qu'on imagine très chargé ?

JMD : Je ne traduis pas tous les jours, mais c'est tout de même une activité prioritaire. Quand je n'ai pas de traduction en cours, j'éprouve un sentiment de manque. En revanche, je ne crois pas que je souhaiterais faire de la traduction une activité professionnelle unique. J'aime bien enseigner la littérature dramatique élisabéthaine et contemporaine, parler anglais, transmettre en anglais ma passion pour Shakespeare. J'aime moins, je l'avoue, l'enseignement de la version, qui revient à transmettre un ensemble de techniques, de recettes auxquelles je ne crois qu'à moitié… D'autant qu'on en reste souvent, vu le niveau des étudiants, en deçà du seuil où il s'agirait vraiment de traduction littéraire. On passe plutôt son temps à corriger des erreurs de compréhension ou la mauvaise qualité du français.

TL : Comment traduis-tu ? Combien passes-tu de couches ?

JMD : J'ai plusieurs fois changé de méthode. Au début, je faisais d'abord une sorte d'étoilement de variantes, où je mettais à plat tous les possibles. Dans la deuxième étape, trois ou six mois plus tard, je surlignais en rouge ce qui me paraissait rythmiquement le plus juste. L'ennui c'était qu'après tout ce temps j'avais oublié la raison de chaque variante et j'étais obligé de recommencer le travail d'exégèse. Le processus était terriblement long, sans compter que je reprenais ensuite une troisième et une quatrième fois. Il y avait dans cette méthode une peur de figer trop tôt les choses qui dénotait surtout un manque d'assurance. C'est à ce moment qu'une circonstance précise m'a fait opter pour une autre voie. On m'a demandé de traduire Roméo et Juliette… trois mois avant le début des répétitions. Je n'avais pas le choix : il fallait que je donne très vite une première version. J'ai donc décidé d'enregistrer ma traduction au magnétophone, par tranches de quatre vers, puis de donner ce texte à taper au fur et à mesure pour gagner du temps. Il me semblait qu'avec cette approche orale, je commençais déjà une mise en théâtre. J'ai traduit ainsi plusieurs pièces. Sur le plan financier, évidemment, ce n'était pas très intéressant car il fallait payer la ou les dactylographie(s)…

TL : Et l'ordinateur que j'ai vu dans ton bureau ? Ne sert-il à rien ?

JMD : Il me sert, mais depuis peu. Abandonner la « mise en voix » m'a fait un peu peur au départ. Je craignais de me mettre à traduire pour l'écrit plus que pour l'oral.

TL : Tu ne dis donc plus ton texte à haute voix ?

JMD : Non. Je l'entends suffisamment dans ma tête. Pas besoin de « gueuloir ». Ou plutôt le gueuloir est intériorisé.

TL : Le travail de traduction t'est-il agréable ou pénible ?

JMD : Les deux ! Traduire est un plaisir, sinon on n'en aurait pas le désir, mais c'est aussi un acte douloureux. Surtout dans le cas de Shakespeare, quand on connaît le texte pratiquement par cœur : il devient très difficile de décoller de l'anglais. Le premier vers de La nuit des rois, par exemple, si fluide et si musical : If music be the food of love, play on, ou le début de Richard III : Now is the winter of our discontent… En le traduisant, on a l'impression de faire violence au texte, on n'arrive pas à trouver un bon rythme en français. Le Now qui débute Richard III m'a arrêté très longtemps. Je ne pouvais pas commencer par « À présent » ou « Maintenant », trop longs, trop pâteux. J'ai finalement trouvé un mot ancien (alors que ce n'est pas mon style) : le mot « ores ». [5] Même s'il est mal compris, ce mot me paraît une attaque plus dynamique. Le plus difficile n'est pas toujours dans les passages les plus complexes. Les formulations les plus simples, parfois, sont les plus désespérantes. Quand Claudio, dans Mesure pour mesure, définit la vie comme « this sensible warm motion », on se sent impuissant face à cette concision si parlante. Jean-Claude

Carrière traduit : « Cette chaleur sensible et qui bouge ». Ma traduction : « Ce corps sensible, chaud, mobile » me convainc à peine plus que les autres. J'ai dû rajouter ce « corps » pour que ma phrase tienne debout…

TL : As-tu le sentiment d'avoir évolué dans ta pratique ?

JMD : : Je pense que j'ai développé, amplifié mes convictions de départ, mais sans changer sur l'essentiel : le primat du rythme. Je suis tout de même devenu, je crois, moins raide et moins dogmatique sur ce que Meschonnic appelle la « concordance lexicale » à savoir la traduction d'un même mot répété par le même mot en français, quel que soit le sens contextuel. Je respecte ce principe chez Shakespeare, mais chez des auteurs plus contemporains, je m'aperçois qu'il alourdit souvent le texte. Connaissant mieux Shakespeare au fil du temps, je suis aussi devenu plus exigeant sur les questions d'exégèse et de philologie, sur les questions d'édition textuelle.

TL : Quand tu relis une de tes traductions anciennes, que se passe-t-il ?

JMD : Je modifie un certain nombre de choses à chaque nouvelle édition ou à chaque nouvelle mise en scène, mais je n'ai pas trop envie de reprendre l'ensemble, car je n'ai pas fondamentalement changé. Ce que j'aimerais faire un jour, c'est retraduire une pièce différemment. Faire une version archaïsante d'Hamlet, par exemple, en prenant le texte du premier quarto, qui n'est pas encore traduit. J'irais chercher le français de Rabelais, d'Agrippa d'Aubigné. Sachant, évidemment, que ce

Hamlet-là ne serait pas joué, car inintelligible à l'écoute. Et ce serait pour moi une expérience

unique.

TL : Trouves-tu le temps de lire ? Lis-tu plutôt en anglais ou en français ?

JMD : Si l'on inclut Shakespeare et les ouvrages critiques que je dois lire pour préparer mes cours sur le théâtre élisabéthain, je lis davantage en anglais. Je lis beaucoup de pièces nouvelles anglaises. En français je lis surtout des romans, des essais et de la poésie, et plutôt en période de vacances, quand la pression est moins forte. Pour le moment, je lis surtout en italien, pour apprendre la langue, et à cause d'un projet de cotraduction avec l'une de mes filles, italianiste.

————-

[1] Jean-Michel Déprats est Maître de conférences à l'université Paris X-Nanterre. En plus d'une trentaine de pièces de Shakespeare et cinq d'Howard Barker, il a traduit Christopher Marlowe, Oscar Wilde, John Millington Synge, Virginia Woolf, Tennessee Williams, Arnold Wesker, David Hare et quelques autres. Ses traductions lui ont valu, en 1996, le Molière du meilleur adaptateur d'une pièce étrangère et, en 2002, le prix Osiris ainsi que le prix Halpérine-Kaminsky (Consécration) de la Société des gens de lettres. On peut retrouver Jean-Michel Déprats dans un superbe film d'Henry Colomer. Il y apparaît, de même que dans cet entretien, comme l'un des traducteurs les plus marquants – et les plus conscients – de sa génération.

[2] Translittérature est une revue semestrielle éditée par l'Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) et les Assises de la traduction littéraire en Arles. Elle est dirigée par M. Michel Volkovitch.

http://www.translitterature.fr/media/article_478.pdf

[3] Dans le jargon estudiantin, les deux années de classes préparatoires à l'École normale supérieure s'appellent l'hypokhâgne ou classe de Lettres supérieures (1ère année) et la khâgne ou classe de Première supérieure (2ème année). Les élèves d'une khâgne sont des khâgneux, euses. Comme le disait Pierre Reboul, « une khâgne, c'est avant tout des khâgneux. »

[4] Voir à propos de Sir Thomas More :
Sentiments xénophobes en Angleterre – 500 ans avant le Brexit

[5] Ores ou or, dont le Petit Robert dit qu'il dérive du latin populaire hora et signifie maintenant, présentement. Le mot survit dans l'expression d'ores et déjà, signifiant dès maintenant, dès aujourd'hui.


Lectures supplémentaires
:

Shakespeare Goes to Paris – How the Bard conquered France

Shakespeare et les Français
Revue de deux mondes

Shakespeare Masterclass

Shakespeare, de Jean-Michel Deprats
Presses Universitaires de France
Poche – 13 avril 2016

Shakespeare JM Deprats

Le Grand Shakespeare illustré
Editions du Chêne (23 mars 2016)

Shakespeare illustre

 

Le 125ème anniversaire des Jeux olympiques modernes – perspective linguistique

le 6 avril 1896

MedalLes Jeux olympiques portent le nom de la cité d'Olympie, qui accueillait les Jeux olympiques de l'antiquité de 776 à 393 av. J.-C. La première tentative significative d'imitation des Jeux olympiques anciens était L'Olympiade de la République, un festival national olympique organisé annuellement de 1796 à 1798 en France révolutionnaire. Les jeux modernes officiels ont eu lieu pour la première fois à Athènes en 1896, et depuis, différentes villes accueillent les J.O. à tour de rôle tous les 4 ans.

 

 

Olympic games 1896 runners

Depuis 1936, le relais de la torche se met en route depuis Olympie, et symbolise la continuité historique des Jeux. Plusieurs mois précédents chaque cérémonie olympique, la flamme est allumée à Olympie lors d'une cérémonie qui commémore les rituels Grecs anciens. Une femme remplit le rôle d'une prêtresse grecque ancienne, elle embrase une torche et elle allume ensuite la torche du premier relayeur.

D'Olympie la torche est ensuite passée d'un coureur à un autre (et aussi transportée par avion à travers la mer) jusqu'à ce qu'elle atteigne le stade olympique de la ville d'accueil. La photo ci-dessous représente la Vasque olympique qui porte le nom de « Glace et feu », enflammée lors des Jeux d'hiver de Vancouver en 2010.

 

Perspective linguistque :

« Que la torche olympique suive son cours à travers les âges pour le bien d'une humanité toujours plus ardente, courageuse et pure ».

Pierre de Coubertin (1863 – 1937)

——

Hearts are like tapers, which at beauteous eyes

Kindle a flame of love that never dies;

And beauty is a flame, where hearts, like moths,

Offer themselves a burning sacrifice. 

Omar Khayyām (1048–1131)
(philosophe, mathématicien, astronome et  poète persan)

——

 D'un point de vue linguistique, nous remarquons que les mots « torche » [1] et « flamme » sont employés au sens figuré dans plusieurs expressions en anglais et en français.

Les deux mots sont utilisés dans des dictons et maximes, généralement de nature évocatrice. Par exemple, Louis Pasteur a affirmé « La science ne connaît aucun pays, parce que la connaissance appartient à l'humanité et est la torche qui illumine le monde » 

 

Louis Pasteur

Dans l'acte 1, scène 1 de l'œuvre de Shakespeare « Roméo et Juliette », Roméo épris d'amour déclame dans son soliloque : « Oh, elle enseigne aux torches à briller clair ! » (« O, she doth teach the torches to burn bright! »).

Le mot anglais « torchbearer » fait allusion, au sens propre, à un porteur de torche, comme les participants du relais d'Olympie à Londres. Mais ce mot est plus répandu au sens figuré pour parler d'une personne « au premier plan d'une campagne, croisade ou d'un mouvement » (" in the forefront of a campaign, crusade or movement ", Merriam Webster Online Dictionary).

" To carry a torch for someone" (« porter le flambeau pour quelqu'un ») signifie raviver le feu d'un amour sans retour (voir ci-dessous l'expression " old flame ", un concept similaire).

Une « torch song » (chanson flambeau) est interprétée par une chanteuse (en général) pour exprimer ses émotions sur le fait de porter le flambeau d'un ancien amant.

L'expression « transmettre le flambeau » (passer le témoin à) [2] , en anglais " to pass the torch ", signifie confier/ transférer une responsabilité. Le président américain John F. Kennedy, lors de son discours inaugural (un exemple oratoire classique) a déclaré : " Let the word go forth from this time and place, to friend and foe alike, that the torch has been passed to a new generation of Americans… " (…le flambeau a été transmis à une nouvelle génération d'Américains…[3 ).

Président John Kennedy, discours inaugural,
le 27 janvier 1961

L'expression " to carry the torch " (« porter la torche ») est une manière au sens figuré de dire « diriger ou participer dans une bataille ou une campagne » (traduction de la définition du McGraw Hill Dictionary of American Idioms and Phrasal Verbs).

Le mot « flamme » est utilisé couramment et ne requiert aucune explication, mais le McGraw Dictionary of American Slang and Colloquial Expressions définit le substantif anglais commun « flame » comme une attaque verbale dans le premier sens : " My email is full of flames this morning! " (Mon Mél. est rempli de flammes ce matin !).Ce dictionnaire fournit aussi deux définitions du verbe " to flame ", employé à l'intransitif:

  • Écrire une note agitée et exaspérée dans un forum sur l'Internet ou bulletin électronique.
  • Sembler être homosexuel de manière apparente.

Une " old flame " (vieille flamme) est une ancienne liaison romantique, mais une personne pour qui on a toujours encore un faible.

Dans le clip vidéo ci-dessous, la chanteuse de jazz iconique Sarah Vaughn chante " My Old Flame ".

 

" Flaming youth " est une expression de William Shakespeare. Dans l'acte 3, scène 4 de Hamlet (la scène du placard dans laquelle Hamlet régale sa mère) :

"  O shame, where is thy blush?
Rebellious hell,
If thou canst mutine in a matron's bones,
To flaming youth let virtue be as wax
And melt in her own fire. "

Le dictionnaire Cambridge Idioms Dictionary explique l'expression "like moths to a flame" (comme des papillons de nuit vers une flamme): lorsque les gens se rassemblent autour de quelqu'un comme des papillons de nuit vers une flamme, ils essaient de se rapprocher de quelqu'un qui paraît très attirant ou très intéressant.

 

" like moths to a flame "

 

Le même dictionnaire définit "to fan the flames" (attiser une flamme) comme « provoquer un accroissement de sentiments négatifs ». Cette expression est souvent employée pour décrire une activité qui attise des flammes de haine ou de préjugés.

L'expression "flame of liberty "  dénote les qualités de la liberté humaine qui éclaire l'obscurité et montre à l'humanité le chemin vers une vie meilleure. Mais  "flame of liberty" est aussi associé à la Statue de la Liberté, donnée par la France aux États-Unis en 1886 et située à l'entrée de la ville de New York. La flamme avait été ajoutée 100 ans plus tard, en 1986.

De même à Paris au pont de l'Alma dans le 8e, une reproduction de la flamme de la torche de la statue de la Liberté a été érigée, et elle ressemble à une feuille en or.

 

Flamme de la liberté, Paris

 

Une autre interprétation artistique de la « Flamme de la liberté » est un pilier de six mètres fabriqué  en verre pourpre en forme de boucles, créé par Dale Chuly pour le musée National Liberty Museum à Philadelphie.

Pour en revenir à notre point de départ, nous souhaitons à tous nos lecteurs et à toutes nos lectrices qui suivront les Jeux olympiques actuels de bien profiter du spectacle. Nous espérons que les émotions de ces événements sportifs raviveront la flamme de votre passion pour la fraternité, censée être engendrée par les J.O.

  Tokyo 2020  

 

———–

[1] Le mot « Torch » est aussi employé en Grande-Bretagne pour dénoter ce qu'on appelle flashlight (lampe de poche) en Amérique.

[2] Cette expression vient d’une ancienne pratique des pompiers américains. En 1893, ils avaient organisé une course où les membres se passaient un drapeau rouge tous les 300 m. L’idée séduisit et, dès les Jeux olympiques de Stockholm en 1912, les courses de relais 4 x 100 mètres et 4 x 400 mètres furent programmés. Et le drapeau, « témoin » du passage, fut changé en bâton en bois de 30 cm de long. En passant de la main d’un coureur à celle d’un autre, il garantissait que le relais avait été opéré dans les règles et sans tricheries. L’expression s’est popularisée au XXe siècle

[3] Kennedy était le prémier président américain né au XXe siècle.

Lecture supplémentaire :

L'interprétation – une profession dangereuse – en directe des Jeux olympiques spéciaux

Le retour du sport et des Jeux Olympiques à la Belle Epoque<

A la une – la victoire de Bolt, le bien-nommé

Du français et des Jeux (première partie)

Quand la flamme olympique fait des étincelles (deuxième partie)

Quand la flamme olympique fait des étincelles (troisième partie)

Mother Flame Powers the Torch Relay
Wordability

First modern Olympic Games 1896 (video)

JG2 Jonathan G.

Cet article a été traduit de l'anglais par Nadia Price.

 

 

Anecdote littéraire

– lui aussi grâce à la découverte d'un manuscrit longtemps ignoré

Seuss what pet should I getIl y a six ans exactement, nous avons annoncé (Actualités littéraires aux États-Unis) la parution le 15 juillet du second livre de Harper Lee Go Set a Watchman. Ce qui a fait l'objet d'un très grand battage médiatique allant bien au-delà des cercles littéraires et lui a valu d'aller droit au sommet de la liste des meilleures ventes, ce avant même d'être publié. Quinze jours plus tard  a vu un deuxième évènement littéraire majeur, la parution chez Random House de What Pet  Should I Get ? écrit par un emblème de l'Amérique, l’auteur et illustrateur de livres pour enfants Dr Seuss, de son vrai nom Theodor Seuss Geisel (1904-1991).

SEUSS stampSEUSS 2

 

Les deux auteurs ont connu un immense succès. Le premier livre de Lee, To Kill a Mockingbird, édité pour la première fois en 1960, a été traduit en français et dans de nombreuses autres langues; Watchman a paru chez Grasset en octobre 2015 sous le titre de Va et poste une sentinelle. Les oeuvres de Dr Seuss se sont vendues à 600 millions d'exemplaires [1] (en incluant les titres français comme Les Oeufs au Jambon, Poisson Un / Poisson Deux /Poisson Rouge / Poisson Bleu et Le Chat Chapeauté). Néanmoins, tous les deux sont sans doute moins bien connus en dehors des États-Unis qu'ils ne le sont des lecteurs américains.

Ce qui donne l'opportunité de juxtaposer et de comparer brièvement ces deux récentes parutions.

Ce que ces livres ont en commun ce n'est pas seulement la proximité des dates de parution, mais également l'historique de deux manuscrits écrits il y a des dizaines d'années (Watchman en 1960 et What Pet Should I Get? entre 1958 et 1962) et qui n'ont été découverts en 2015. La veuve de Seuss avait mis la main sur le manuscrit de To Get a Pet peu après son décès, mais l'avait laissé de côté et il n'a été redécouvert qu'il y a deux ans.

Pour les écrivains en herbe, ce devrait être une source d'encouragement d'apprendre que Watchman, dit avoir été écrit avant To Kill a Mockingbird, s'est vu refusé d'édition et qu'il en a été de même pour le premier livre de Seuss And to Think that I saw it on Mulberry Street, refusé par pas moins que 29 éditeurs !

Certes, Dr Seuss écrivait pour des jeunes enfants, des lecteurs très différents de ceux de Harper mais, il faut rappeller qu'une partie du succès de Harper Lee tient au fait que To Kill a Mockingbird a été un manuel scolaire imposé à des générations d'écoliers aux États-Unis.

Les livres de Dr Seuss occupent également une place importante dans l'histoire de l'enseignement aux E.U. On leur attribue le mérite d'avoir changé les habitudes de lecture de millions d'enfants américains et d'avoir fait de la lecture un apprentissage divertissant.

Comme une critique le dit (en vers) :

Dr. Seuss helped us learn how to read,
Boomers, X-ers and millennials all.
He made up new words — like “lightninged” and “nerd,”
And also made reading a ball!

Un film a été tiré de To Kill a Mockingbird avec, en premier rôle, Gregory Peck.

Quatre livres de Seuss ont fait l'objet d'une adaptation cinématographique plusieurs années après leur première parution :

How the Grinch Stole Christmas (2000)

The Cat in the Hat (2003)

Horton Hears a Who! (2008)

The Lorax (2012)

Random House a doublé le premier tirage de What Pet Should I Get ? Des 500.000 exemplaires prévus, ils sont passés au million, tellement la demande était grande.

Le livre a fait la Une de La Critique littéraire du New-York Times, ce qui dit bien l'importance accordée à tout nouveau livre écrit par Dr Seuss, décédé maintenant il y a 30 ans. [2] [3]

Mais malgré l'importance attribuée à cette dernière publication d'un livre de Seuss, il n'a génère autant de bruit que le précédent grand évènement de la scène littéraire simplement parce que What Pet Should I Get ? sera déjà le 47e livre de Dr Seuss. [4] 

Seuss Make up mind

image de What Pet Should I Get? 

Le 25 avril l'édition Ulysses Press a publié la version francaise – Je veux une p’tite bete

Jonathan G.  

[1] comparé aux livres Harry Potter vendus à 450 millions d'exemplaires.

[2] Trois autres livres ont été publiés à titre posthume

[3] Harper Lee, âgée de 89 ans, vit de façon retirée et, selon certains comptes rendus, souffre d'amnésie. Il n'a donc pas été possible d'éclaircir le brouillard de mystère ou de toutes théories de conspiration qui entourent la pause dans sa carrière de 55 ans avant que Watchman ne fasse surface de façon aussi théâtrale.

[4] dont 44 ont été illustrés en personne par Dr Seuss.

video-clip 2:15 minutes

 

Lectures supplémentaires :

 "The Paris Book" de Marian Parry  et  "Stoner" de John Williams

Dr. Seuss Book: Yes, They Found It in a Box
The New York Times, July 21, 2015

Reading Aloud to My Daughter, From Prison
The New York Times, July 7, 2015

What Pet Should I get? Dr. Seuss's Previously Unseen Illustrated Wink at the Paradox of Choice and the Fear of Missing Out
Brain Pickings

Mayhem – le mot anglais du mois

Court 1Un article que j’ai rédigé sous le titre « L'influence coloniale sur les différents acteurs d'un procès californien »[1] a paru sur ce blog le 19/06/2012. Dans cet article, j’ai offert mon point de vue personnel comme interprète français-anglais dans un litige entre Cherif, un plaignant sénégalais et Sylvie, une camerounaise, devant un tribunal de Los Angeles.

MayhemCette semaine, j’ai fonctionné comme interprète pour le compte d’une jeune femme marocaine, Vivienne, dont la santé mentale était remise en question. J’ai demandé à son avocat ce qui lui était reproché, et il m’a répondu : “Mayhem”. Je savais que ce mot “mayhem” signifie « désordre, grabuge, baroufle. » Dictionary.com, par exemple, précise que mayhem est “a state of rowdy disorder”. Lexico.com, le dictionnaire en ligne de l'Oxford University Press, donne la définition suivante: “Violent or extreme disorder; chaos.” Quant à moi, je me souvenais de l’expression “rioting and mayhem” de mes études de droit, il y a de nombreuses années. J'ai donc immédiatement supposé que Vivienne était porusuivie pour avoir créé une émeute. Mais son avocat m'a corrigé : en réalité, elle avait donné un coup de poing à son mari dans son mauvais œil, où il avait récemment subi une opération. J'ai été surpris d'entendre mayhem être utilisé dans ce sens, mais je me suis rappelé que dans un autre article que j'avais écrit pour ce blog le 09.01.2019 avec Jean Leclercq, nous avions expliqué: « Juridiquement parlant, mayhem désigne l'affreux crime de mutilation volontaire défigurant autrui à jamais. Le verbe anglais to maim (« mutiler » en francais.) a la même origine. Le sens de défiguration est apparu en anglais au 15ème siècle.  [2] 

Par la suite, au 19ème siècle, le mot en est venu à désigner tout comportement violent. De nos jours, on peut utiliser le terme mayhem pour toute situation de chaos ou de désordres, comme dans « there was mayhem in the streets during the citywide blackout.» [3]

D’après Wikipedia, « le ‘mayhem’ est une infraction pénale de common law consistant à mutiler intentionnellement une autre personne. En vertu du droit de l'Angleterre et du Pays de Galles et d'autres juridictions de common law, il s'agissait à l'origine de l'ablation intentionnelle et gratuite d'une partie du corps susceptible de handicaper la capacité d'une personne à se défendre au combat. Selon la définition stricte de la common law, il fallait initialement endommager un œil ou un membre, tandis que couper une oreille ou un nez n'était pas considéré comme suffisamment handicapant. Au cours des nombreuses années qui ont suivi, le sens de ce crime s'est élargi pour englober tout type de mutilation, de défiguration ou d'acte invalidant effectué à l'aide d'un instrument quelconque. En Angleterre et au Pays de Galles, le terme est tombé en désuétude. En 1992, la Commission juridique (Law Commission) a recommandé son abolition et, en 1998, le ministère de l'Intérieur (Home Office) a proposé de l'abolir, dans le cadre de la codification du droit relatif aux infractions contre la personne. À l'époque moderne, l'infraction de mutilation a été remplacée dans de nombreuses juridictions par des infractions telles que les coups et blessures aggravés ou les lésions corporelles graves." [4]

Aux États-Unis, toutefois, le crime de mayhem est toujours réprimé par la loi. Le code pénal de Californie, par exemple, dispose (Section 203, Chapter 2, Title 8) :

Every person who unlawfully and maliciously deprives a human being of a member of his body, or disables, disfigures, or renders it useless, or cuts or disables the tongue, or puts out an eye, or slits the nose, ear, or lip, is guilty of mayhem.” (Traduction libre : « Toute personne qui prive illégalement et malicieusement un être humain d'un membre de son corps, ou le rend infirme, défiguré ou rend ce membre inutilisable, ou coupe ou rend infirme la langue, ou arrache un œil, ou fend le nez, l'oreille ou la lèvre, est coupable de mayhem. »)

Aux États-Unis, le mayhem est un crime dans tous les États et juridictions, y compris au niveau fédéral. Dans les États de Californie, du Vermont et de l'Oklahoma, il est passible d'une peine pouvant aller jusqu'à l'emprisonnement à vie. Dans les autres États où des lois définissant le mayhem sont en vigueur, la peine maximale est généralement de 10 à 20 ans, et des peines d'emprisonnement minimales obligatoires peuvent également s'appliquer, selon les lois de l'État. En cas de circonstance aggravante, comme dans le cas où l’acte a entraîné une invalidité ou une défiguration permanente, la peine est généralement beaucoup plus sévère et peut même aller jusqu'à l'emprisonnement à vie.

Je me suis demandé si Vivienne avait intentionnellement utilisé son poing pour frapper son mari dans son mauvais œil, comme un joueur de tennis qui envoie habilement une balle du côté du terrain où l'adversaire est le plus vulnérable. Si elle avait frappé son mari dans le bon œil, aurait-elle été accusée de mayhem ? Peut-être aurait-elle été simplement accusée d'avoir causé des lésions corporelles.

Vivienne m'a semblé très petite et docile, pas vraiment le physique et le tempérament d’un boxeur [5]. Si le tribunal devait décider qu'elle est incapable d'avoir commis un crime en raison de son état mental, ce serait peut-être une bonne occasion de republier "Bedlam : retour à l'asile". [6] 

Pour en revenir à mayhem au sens de trouble de l'ordre public, nous offrons ci-dessous un  glossaire bilingue des mots similaires.

JG2 Jonathan G.

Traduction : Joëlle Vuille, notre linguiste du mois d'avril 2021.

[1]      https://bit.ly/3BnB0cZ

[2] Mais voir Etymonline.com : "circa 1300, maimen, "disable by wounding or mutilation, injure seriously, damage, destroy, castrate," from Old French mahaignier "to injure, wound, muitilate, cripple, disarm," a word of uncertain origin, possibly from Vulgar Latin *mahanare (source also of Provençal mayanhar, Italian magagnare), of unknown origin; or possibly from a Germanic source, from Proto-Germanic *mait- (source of Old Norse meiða "to hurt," related to mad (adj.)), or from PIE root *mai- (1) "to cut").  Voir aussi fr.Wictionary.org : meshaignier 1. mutiler, esropier, blesser, meurtrir,  rendre impotent de quelque membre.)

[3]      https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/2019/01/shambles-mayhem-bedlam-.html%20

[4] Traduction libre depuis la page wikipedia « Mayhem (crime) » en anglais : https://en.wikipedia.org/wiki/Mayhem_(crime)

[5]      Alors que les Jeux olympiques de 2021  sont sur le point de débuter, il n'est pas inutile de rappeler que les premières traces de règles de boxe remontent à la Grèce antique, où la boxe a été établie comme jeu olympique en 688 avant J.-C. La boxe a évolué à partir des combats de boxe des XVIe et XVIIIe siècles, principalement en Grande-Bretagne, pour devenir le précurseur de la boxe moderne au milieu du XIXe siècle, avec l'introduction en 1867 des règles du Marquis de Queensberry.

[6]     Bedlam : retour a l'asile  

agitation

agitation, troubles

arson, incendiarism, torching, setting fire

incendie volontaire ou criminel, torche

anarchy

anarchie

assault 

attentat

attack, onslaught

attaque

battery

coups et blessures

beating 

affrontements

bedlam

chahut

brawl, fight, scuffle

rixe, empoignade

burglarizing, burglary

cambriolage

clashes, confrontations

affrontements

clubbing

frapper à coups de massue,
matraquer

commotion, din, uproar

fracas, tapage

crimes

crimes

defacement

défiguration

disarray, disorder

désordres

destruction

destruction

disturbance, turmoil

chambardement,

tapage

fighting

combat, bagarre

fire-bombs

bombes incendiaires

fires

incendies

free-for-all mêlée générale

hooligan, yob, thug

vandale, voyou

free-for-all

pagaille, rixe,

mêlée, bagarre

injuries

blessures

lawlessness, disorder

anarchie

loot

butin

looting, pillaging,
sacking, trashing

pillage, saccage

marauding

marauder, être en maraude

mayhem 

désordre, grabuge, baroufle

mêlée

mêlée, melee

mob

foule, populace

mugging

agression

pandemonium

tohubohu, charivari

plunder

pillage

pyromania

pyromanie

ravaging, sacking

saccage

ruination, wrecking

ruine

riots, rioting

émeutes, bagarres

robbery

brigandage, braquage

rowdiness, rumpus, racket

chahut

ruckus, scrap, spat

grabuge

shambles

pagaille

shooting

fusillade,
coups de feu

smash and grab

cambriolage

smashing

bris

unrest

agitation, troubles,
embrasement

uproar, tumult

tumulte

vandalism

vandalisme

violence

violence

De différents modes de transport pour le 14 juillet

Les mots anglais du mois – stagecoach, state coach et tumbrel

Initialement, le mot anglais coach (coche)  signifiait un grand véhicule attelé, hippomobile  fermé. [1] Tiré par un attelage d'au moins deux chevaux, il était conduit par un cocher (coachman), assisté d'un ou de plusieurs postillons.. À l'intérieur, il était généralement équipé de deux banquettes se faisant face (front and back seat), tandis que le cocher trônait sur un siège surélevé situé à l'avant (box seat or coach seat). Le coche servait au transport des personnes, principalement sous la forme de transport en commun (sa capacité étant de six à huit places). Le terme coach est apparu au 15e siècle et s'est ensuite répandu dans toute l'Europe.[2]  Variante nautique : le coche d'eau, ancêtre du Bateau-Mouche, qui transportait les voyageurs sur les cours d'eau.

La mouche du cocheOn se souvient de La mouche du coche qui débute ainsi :

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un Coche….

 

Stagecoach 

L'Oxford Dictionaries définit le mot anglais stagecoach (diligence) comme « A large closed horse-drawn vehicle formerly used to carry passengers and often mail along a regular route between two places. » Les stages (étapes) sous-entendues dans le mot stagecoach  étaient ce que nous appelons aujourd'hui des stops (arrêts).

Stagecoach

State coach

Le mot stagecoach doit être distingué de state coach, voiture utilisée pour des fonctions régaliennes et plus particulièrement associée à la famille royale britannique. La plus célèbre est le Diamond Jubilee State Coach, carrosse attelé à six chevaux, utilisé à l'occasion du Jubilé de diamant de la Reine Elizabeth, célébré en 2012, marquant le 60e anniversaire de son accession au trône, le 6 février 1952. Il est fait de certains des matériaux les plus historiques du pays – éclats de la Pierre du Destin (ou Pierre du Couronnement), bois du 10 Downing Street (Résidence du Premier Ministre), éléments de la Mary Rose, navire de guerre d'Henri VII, et fragments du pommier historique de Sir Issac Newton [3].  

State Coach 2      Diamond Jubilee State Coach

En France, où l'on ne possède pas de tels véhicules d'apparat, on parlera de la « voiture présidentielle » (décapotable ou berline – désormais préférée pour des raisons de sécurité) dont les présidents de la République se servent aux grandes occasions.

Tumbrel

Trump Paris

Trump à Paris, le 14 juillet
Peter Brookes, The Times

À l'époque de la Révolution française, les condamnés étaient conduits, comme l'est aujourd'hui la Reine Elizabeth, aux frais de l'État – bien que dans des conditions nettement moins confortables. Lorsqu'on les menait à la guillotine, c'était dans une charrette qu'on connaît en anglais sous le nom de tumbrel (ou tumbril), véhicule à deux roues conçu pour être tiré par un seul cheval ou bœuf. À l'origine, le tumbrel était utilisé dans l'agriculture, notamment pour transporter du fumier. On rapporte que, chassé par la révolution de 1830, le dernier roi de France, Charles X, aurait déclaré qu'il préférait « monter en voiture qu'en charrette » !

Etymologie 

Le mot anglais tumbrel vient du vieux français tomberel (qui a donné tombereau en français moderne), dérivant du verbe tomber, laisser choir.

Quel que soit le moyen de transport que vous choisirez, chers lecteurs, pour vous déplacer dans la région parisienne  demain,  le 14 juillet, nous vous conseillons d'éviter de vous servir de votre âne, car cela peut bloquer la circulation, comme le révèle le cliché ci-dessous.

 
  Donkey

J’ai plus de points…donc plus de permis…
Mais je dois aller travailler
DÉSOLÉ POUR LE DÉRANGEMENT

Jean Leclercq & Jonathan Goldberg

[1] Dans le sens d'entraîneur, le mot coach a vu le jour à l'université d'Oxford en 1830 où, dans l'argot universitaire de l'époque, il désignait un moniteur qui «transporte» l'étudiant à travers les épreuves de l'examen. En 1861, le terme s'est étendu au domaine des sports. (ETYMONLINE.COM)
C'est ainsi que s'explique l'emploi du mot coach pour désigner à la fois un véhicule et un entraîneur. Depuis une dizaine d'années, le mot a fait florès en français, s'appliquant d'abord aux sports, puis aux domaines les plus divers dès lors qu'il s'agit de diriger telle ou telle activité humaine. Il détrône ainsi le terme de cornac qui a d'abord désigné le préposé aux soins et à la conduite des éléphants, puis s'est étendu à quiconque guide et conseille (cicérone, mentor, etc.). On connaît désormais des coaches en tous genres, telle cette Sandrine, «coach certifiée en développement personnel et professionnel» 

[2] Voiture posée sur quatre roues, qui est en forme de carrosse, à la réserve qu'il est plus grand et qu'il n'est point suspendu.
(Dictionnaire de Furetière, 1690)

[3] La découverte de la théorie de gravité est une des prouesses scientifiques dont les Anglais sont très fiers.  La légende raconte qu’un beau jour, le physicien anglais Isaac Newton (1642-1727) était assis au pied d’un pommier. La chute d’un fruit l’a fait réfléchir. Pourquoi tombe-t-il au sol plutôt que de s’envoler vers le ciel ? Ça semble évident, mais c’est loin de l’être ! Pour que la pomme tombe vers le bas, elle doit être attirée par une force. Cette force, la gravité, était encore inconnue avant que Newton n’élabore la loi de la gravitation universelle. 

Newton, la pomme et la physique
La gravitation universelle
Buzzons.ca
08/05/2014

Le Pommier de Newton

Une adolescente prodige du basket-ball est devenue la première Afro-Américaine à remporter le championnat d’orthographe des États-Unis.

Scripps_National_Spelling_Bee_Logo.svgLe 2 juin 2011, nous avons rapporté sur ce blog les résultats de la National Spelling Bee (concours d’orthographe national) des États-Unis par cette annonce : « Sukanya Roy, 14 ans, a remporté le Championnat d’orthographe des États-Unis après avoir épelé correctement le mot anglais « cymotrichous », dérivé du grec, qui veut dire « aux cheveux ondulés ».

Le 30 mai 2014, sur le même thème, nous avons écrit : « À la une : L’édition 2014 du championnat d’orthographe des États-Unis a été remportée par des Américains originaires d’Inde pour la septième année consécutive »

Zaila Avant-GardeJeudi, cette domination des Américains d’origine indienne a été rompue par une nommée Zaila Avant-garde, résidente de la Nouvelle-Orléans, 14 ans, la première Afro-Américaine à remporter cette compétition très médiatisée. C'est aussi la première fois depuis 2008 qu'au moins un champion ou co-champion du concours n'est pas d'origine sud-asiatique.

Pour en arriver là, elle a dû épeler « querimonious », « solidungulate », « murraya » et d’autres mots dont beaucoup de gens n’ont jamais entendu parler.

Lors de cet événement à Orlando, en Floride, Zaila a écarté les 11 autres finalistes en lice pour le titre et a remporté le premier prix de 50 000 $.

La jeune fille n’est jamais allée à l’école – elle a toujours été éduquée à domicile.

Son nom de famille, très inusité, a été choisi par son père en hommage au musicien d’avant-garde John Coltrane.

La plupart des compétiteurs dans ce concours d’orthographe (l’anglais spelling bee signifie littéralement « abeille d’orthographe ») semblent être des « rats de bibliothèque » qui se préparent pendant de longues années avec une assiduité extraordinaire.  Zaila soutient qu’elle a lu plus de mille livres dans sa courte vie. Fait non moins impressionnant, elle détient déjà trois records du monde comme basketteuse pour avoir dribblé plusieurs ballons à la fois et est apparue dans une publicité avec la mégastar de la NBA Stephen Curry.

 

 
 

 
 

 
JG2 Jonathan G.

avec la preciéuse aide d'Elsa Wack

Note langagière

Certaines langues, comme l'espagnol, s'écrivent comme elles se prononcent. Ce n'est pas le cas d'autres, telles que l'anglais ou le français. Si l'on présentait à une personne qui connaît très mal l'espagnol un texte rédigé dans cette langue, qu'elle ne comprendrait évidemment pas, et si elle le lisait à haute voix, les sons qu'elle produirait seraient dans l'ensemble compréhensibles pour un locuteur espagnol (si ce n'est que l'accent risquerait d'être mal placé dans le cas d'un grand nombre de mots). Il n'en serait pas de même pour le français notamment parce que dans un grand nombre de mots la dernière lettre ne se prononce pas (toit, aux, quand, janvier, etc.) ou que, dans certains cas, la dernière syllabe est muette (assurent, veille, fesses, etc.). En anglais, l'écart entre la prononciation des mots et leur orthographe est encore beaucoup plus important. [1]

ShawLe dramaturge irlandais George Bernard Shaw aurait dit, par boutade, que le mot "fish" pourrait s'écrire "ghoti" si l'on utilise les lettres "gh" telles qu'elle sont prononcée dans le mot "enough", la lettre "o" telle qu'elle est prononcée dans le mot "women" et les lettres "ti" telles qu'elles sont prononcées dans le mot "action". En fait, ce raisonnement facétieux ne serait pas dû à Shaw et aurait en outre été réfuté. [2] 

Le grand nombre d'orthographes irrégulières en anglais et la grande étendue du vocabulaire de cette langue (même si un très grand nombre de mots sont rarement utilisés) est à l'origine d'une tradition américaine : le championnat d'orthographe (spelling bee, en anglais). Le Collins English Dictionary, Complete and Unabridged, définit spelling bee comme suit : a contest in which players are required Noah_Webster_pre-1843_IMG_4412_Croppedto spell words according to orthographic conventions (une compétition au cours de laquelle les joueurs doivent épeler des mots conformément aux conventions typographiques). Pour connaître l'origine de cette expression, cliquez ici.  Noah Webster (1758-1843) écrivit le premier dictionnaire anglais d'orthographe en 1783.[3]

 

[1] Voir Contre la pensée unique, Claude Hagège, Édition Odile Jacob, p.142.

[2] Dans la Language Column du New York Times  datée du 27 juin 2010, le linguiste Ben Zimmer examine cette question et conclut comme suit : "La plupart des gens qui verraient le mot ghoti le prononceraient simplement goaty… On ne peut pas tout se permettre en anglais".

[3] Son titre initial était The First Part of the Grammatical Institute of the English Language. De son vivant, pas moins de 385 éditions furent publiées et le titre de l'ouvrage devint, en 1786, The American Spelling Book et, en 1829, The Elementary Spelling Book. Il s'agissait du livre américain qui eut le plus de succès à son époque ; en 1837, 15 millions d'exemplaires avaient été vendus et le chiffre atteint environ 60 million en 1890, de sorte que la majorité des élèves et des étudiants consultèrent ce livre pendant le premier siècle d'existence de la nation américaine. Pour mieux connaître le rôle de Webster dans l'évolution de l'anglais aux États-Unis, vous pouvez vous reporter à l'article de Wikipedia consacré à Noah Webster.

 

les mots ont un sexe

Pourquoi "marmotte" n'est pas le féminin de "marmot", et autres curiosités de genre

de Marina Yaguello, Paris : Ed. Points, 2014, 185 pages.
Recension de livre par Joëlle Vuille, Ph.D.

Marina Yaguello

Joëlle Vuille

Marina Yaguello est une linguiste, professeur émérite à l'Université de Paris VII. De langue maternelle russe, elle travaille sur le français, l'anglais et le wolof.

Joëlle Vuille est juriste et criminologue et habite en Suisse. Toutes les contributions de Prof. Vuille sur ce blogue se trouvent a https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/

Joëlle fut notre linguiste du mois d'avril 2021

 

Dans sa chanson Miss Maggie, Renaud célèbre la non-violence des femmes : « Même à la dernière des connes/Je veux dédier ces quelques vers /Issus de mon dégoût des hommes /Et de leur morale guerrière ». Afin d'illustrer son propos, il rappelle que de nombreux mots renvoyant à la violence et à la mort sont masculins, comme « un génocide, un SS, un torero ».

C'est que, contrairement à nos amis élevés dans la langue de Shakespeare, nous autres francophones attribuons un genre aux mots, même lorsque ceux-ci renvoient à des objets inanimés ou à des concepts abstraits.

Mais la langue est-elle toujours cohérente lorsqu'il s'agit d'attribuer un sexe aux mots? Pas vraiment. Et elle peut même se révéler parfaitement discriminatoire dans certains cas. C'est que la langue est fortement influencée par les mentalités de la communauté dans laquelle elle est parlée. Elle n'est pas neutre d'un point de vue idéologique, à tel point que certains parlent de « sexisme linguistique » [1] en référence à la nature genrée du langage.

 
En effet, qui ne s'est pas déjà demandé pourquoi il n'y a pas de mot pour désigner une femme syndic ? ou comment appeler une sage-femme qui se trouverait être un homme ? ou comment s'adresser à son médecin si celle-ci est une femme (Madame le Docteur ? Madame la Doctoresse ? Madame la Docteure ? ).  Et pourquoi une secrétaire a-t-elle une fonction subalterne alors que le secrétaire (secrétaire général, secrétaire d'État, etc.) est un homme de pouvoir ? Voici quelques-unes des questions auxquelles Maria Yaguello se propose de répondre. En bref, une lecture fascinante.


Le lecteur apprendra par exemple que certains mots changent de sens selon qu'ils sont mis au masculin ou au féminin. Un avocat, par exemple, est un homme de loi, tandis qu'une avocate intercède pour son mandant dans un sens plus général. Quant aux femmes agissant en justice, elles se font appeler « avocate » ou « femme avocat », même si, lorsqu'il s'agit de leur titre, seul le masculin semble être admis : « Maître Jeanne Chauvin, avocat à la cour ». (Notons au passage qu'il est encore d'usage pour un avocat homme d'appeler sa collègue « Cher Confrère » et que, si la consoeur en question préside un jour le barreau, on l'appellera tout naturellement « Madame le Bâtonnier »).

 
Le lecteur apprendra également pourquoi il existe peu de mots génériques féminins (des exceptions notables étant « personne » et « victime »), pourquoi certains mots n'ont pas de féminin (on pensera à « témoin »), comment les féminins se forment (pourquoi un menteur devient-il une menteuse alors qu'un acteur ne devient pas une acteuse ?), comment certains mots ont changé de sexe au fil du temps, à quoi sert le genre dans le langage, etc. Une entrée du livre débat d'ailleurs du sexe des anges, un mot masculin renvoyant à une personne habituellement représentée de façon androgyne et qui, comme mot doux, ne s'applique presque qu'à des femmes (« belle comme un ange »).

Au-delà de la question du genre dans le langage, le livre regorge d'informations fascinantes sur l'étymologie des mots en général. On apprend par exemple que « salaud » (ou « salop ») désignait initialement une personne très sale, puis une personne moralement méprisable, alors que sa version féminine prit rapidement le sens de prostituée. Sans compter que la lecture de ce petit ouvrage permet également de rafraîchir sa mémoire et de se rappeler qu'un astérisque est bien masculin, tout comme un autoradio (même si ce dernier est formé sur deux mots féminins ; curieux non ?).

L'auteure (oui, avec un –e) offre ainsi un panorama complet du fonctionnement du genre en français. Les mots y sont présentés sous forme de lexique, et font l'objet d'un commentaire agrémenté de nombreux renvois internes qui permettent de comparer les phénomènes linguistiques les uns aux autres (et d'en relever, notamment, les nombreuses incohérences). En replaçant les mots dans leur contexte historique, Marie Yaguello illustre également de manière éloquente comment la langue évolue, quel est le rôle des locuteurs dans cette évolution et quelles transformations cela traduit d'un point de vue sociologique. Le propos est également illustré de nombreuses citations littéraires qui permettent d'apprécier les mots dans leur contexte.

Finalement, il paraît pertinent d'évoquer ici une initiative récente prise en Suède : en mars 2015, un pronom neutre a en effet fait son entrée dans les dictionnaires officiels (à noter que l'usage, lui, remonte aux années 1960 lorsqu'il a été considéré comme politiquement incorrect d'utiliser le pronom masculin de façon universelle). Ce nouveau pronom, « hen », est utilisé à la place des pronoms masculins et féminins lorsqu'une référence genrée ne semble pas pertinente. Cette évolution a été directement influencée par la visibilité toujours plus grande des populations transgenres, qui ont popularisé l'utilisation du pronom neutre dans la langue suédoise jusqu'à en faire un usage officiellement admis.

Dans les années 1980, Michel Sardou s'imaginait être une femme et savourait en chantant le piquant qu'il y aurait à « Être un P.D.G. en bas noirs, Sexy comm'autrefois les stars, Être un général d'infanterie, Rouler des patins aux conscrits/ Enceinte jusqu'au fond des yeux, Qu'on a envie d'app'ler monsieur, Être un flic ou pompier d'service, Et donner le sein à  mon fils. » L'exemple suédois nous laisse espérer qu'un jour viendra où Madame le Général portera un titre féminisé (ou neutre) qui rendra compte d'une égalité reconnue des femmes dans la société…

[1] Dictionnaire critique du sexisme linguistique
Recension, Prof. Fabienne Baider