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Bernard Cerquiligni – linguiste du mois de novembre 2022

B C Qui mieux que notre jovial interviewé du mois pourrait incarner la promotion de la langue française ? Linguiste distingué, Docteur ès lettres, ancien directeur du Centre d’études françaises et francophones à l’Université d’État de Louisiane à Bâton-Rouge et recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, Bernard Cerquiglini est depuis deux ans vice-président de la Fondation des Alliances françaises. Il anime aussi l’émission Merci professeur ! sur TV5 MONDE et a récemment publié avec l’académicien Erik Orsenna Les Mots immigrés, une histoire du français racontée sous forme de conte.

Merci Professeur

MERCI

 

Mots immigres

MATAILLETCet entretien a été réalisé à l’initiative de Jonathan Goldberg et a été mené par Dominique Mataillet, l’auteur d'On n’a pas fini d’en parler. Dictionnaire savoureux des subtilités, ambiguïtés et incongruités de la langue française, qui vient de paraître aux éditions Favre, à Lausanne. Votre blogeur fidèle est parvenu à un accord (non commercial) avec la direction de FRANCE-AMÉRIQUE selon lequel l’interview sera publiée d'abord dans le magazine et par la suite sur ce blog.

 

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MATAILLETPour la première fois, le sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) se tient au Maghreb: à Djerba, en Tunisie, les 19 et 20 novembre. Que vous inspire cette rencontre ?

Bernard_CerquigliniD’abord, un grand optimisme. J’ai assisté à cinq sommets avec, à chaque fois, la même émotion en voyant une cinquantaine de chefs d’État débattre pendant un jour et demi des problèmes de notre époque en français. C’est un miracle ! Une seule organisation internationale est fondée sur une langue et c’est le français. (Le Commonwealth n’est pas fondé sur la langue anglaise, mais sur la couronne : il est à la monarchie britannique ce que l’OIF est à la langue française.) Malheureusement, ni le président tunisien Kaïs Saïed ni son gouvernement ne semblent très favorables à ce sommet. Des pays du Nord qui défendent les droits de l’homme et la démocratie, en particulier le Canada, refusent d’aller en Tunisie. Donc je crains que ce sommet ne soit pas à la hauteur de nos espérances pour la francophonie au Maghreb.

Dominique snipped
L’Algérie a décidé d’introduire l’enseignement de l’anglais à l’école primaire. S’agit-il d’une mesure dirigée contre la France ?

Bernard_CerquigliniL’Algérie et la France, c’est un vieux couple. Une liaison faite de ressentiments, de rancune, de passion et d’amour. Une liaison qui connaît des hauts et des bas. On a connu à la fin août un haut avec la visite d’Emmanuel Macron. Au-delà des problèmes politiques, l’Algérie est francophone: dans les rues d’Alger aujourd’hui, on parle plus français qu’à l’époque de la colonisation ! Le sommet dont nous parlons, c’est la francophonie diplomatique. Mais il y a aussi une francophonie associative concrète. Pendant huit ans, j’ai dirigé l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), la plus grande association d’universités au monde, et, ici encore, la seule fondée sur une langue. Elle ne fait pas de politique, mais de la coopération scientifique et de l’aide au développement. Or, l’Algérie est membre de l’AUF, avec 55 établissements participants. C’est ça, la francophonie !

Dominique snipped
Pour revenir au sommet de Djerba, quelle est l’utilité de ce type de grand-messe ?

Bernard_CerquigliniL’utilité est d’abord symbolique. Mais, au-delà du symbole, il y a la politique concrète que mène l’OIF : elle soutient  l’enseignement  primaire, des festivals de cinéma, des bibliothèques, etc. La chaîne TV5MONDE, un des quatre opérateurs de la Francophonie, est regardée par 440 millions de foyers. Et puis, il y a l’aspect diplomatique. Certes, on n’a jamais arrêté – ou même prévenu – une guerre en Afrique, mais une cinquantaine de chefs d’État qui se réunissent tous les deux ans pour parler du monde en français, croyez-moi, ce n’est pas rien.

Dominique snipped
Selon Simon Kuper, journaliste du Financial Times établi à Paris, le français est appelé à disparaître comme outil de communication internationale au profit de l’anglais. Qu’en pensez-vous ?

Bernard_CerquigliniJe note que c’est un Anglais, et pas un Ouzbek, par exemple, qui écrit cela ! À ce sujet : un éditeur qui prépare une histoire mondiale des préjugés m’a demandé un article. J’ai retenu comme préjugé : « La langue française est fichue. » Quelque part dans l’article, je raconte que l’on est persuadé depuis le XVIIIe siècle que la langue française est finie. Cela a commencé avec Voltaire qui considérait qu’elle avait atteint son sommet avec La Fontaine, Racine et Quinault et qu’elle ne pouvait que décliner. On pourrait s’amuser à faire la liste des ouvrages qui, depuis, annoncent la mort du français.   Comme   celui   d’André Thérive, Le français, langue morte ?, paru en 1923. Comme historien de la langue, je ne m’affole pas trop. Mais comme ancien fonctionnaire préoccupé de politique linguistique, je sais qu’il ne faut pas laisser les choses telles qu’elles sont. Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours. Il y a un commerce des langues, une lutte des langues. Il est certain que dans le domaine international, le français a beaucoup reculé. Les délégués généraux à la langue française, et j’ai été l’un d’eux, produisent tous les ans des chiffres sur la place du français à la Commission européenne. Et ces chiffres sont désolants.

Dominique snipped
Si l’on se fie aux projections de l’OIF, l’Afrique subsaharienne hébergera près de 600 millions de francophones en 2050, soit 85 % de tous les locuteurs de la langue française. Quel crédit apporter à ces prévisions?

Bernard_CerquigliniÀ l’instant, nous parlions de l’emploi du français comme langue internationale. Nous passons maintenant au français langue maternelle, au français des locuteurs. Il est évident que les démographes insistent sur l’expansion naturelle, par la natalité, de la francophonie africaine. Mais je ne crois pas que les femmes africaines vont sauver la langue française. C’est l’école africaine qui va la sauver. Qu’il y ait des enfants qui naissent et parlent français, c’est une très bonne chose. Si ces enfants n’apprennent pas à lire et à écrire, ne font pas d’études primaires et secondaires, d’études supérieures – c’est l’ancien recteur de l’AUF qui parle –, à quoi bon ? Dans les années qui viennent, il faudra recruter un million d’instituteurs et d’institutrices en Afrique et bâtir des milliers d’écoles. Si les gouvernements et l’OIF ne relèvent pas le défi de l’éducation, à quoi bon la natalité ?

Dominique snipped
Certains disent aussi : à quoi bon apprendre le français si cela n’aide pas à trouver du travail et à gagner sa vie ? C’est pour cela que la francophonie économique a pris une dimension aussi importante…

Bernard_CerquigliniC’est en effet un des grands thèmes de l’OIF.  Je l’ai vu se développer ces vingt dernières années. Comme l’a dit Jacques Attali, la francophonie, c’est un marché. L’Afrique se développe, il y a une classe moyenne de plus en plus nombreuse. Et il faut rappeler que l’on vend bien dans la langue de l’acheteur. Donc, la natalité, l’éducation, le marché et le commerce : il faut que tout cela aille de pair. Et seulement alors, le français gardera son rang dans le monde.

Dominique snipped
Comment voyez-vous l’avenir du français aux États-Unis, où plus de 1,2 million de personnes s’expriment quotidiennement dans notre idiome ?

Bernard_CerquigliniIl ne faut pas se cacher qu’aux États-Unis, à part en Californie où il y a des locuteurs natifs et monolingues de l’espagnol, tout le monde parle l’anglais. Dans ce pays, l’espagnol est vécu comme une langue d’immigrés et le français comme une langue chic. Cela fait chic de parler français, de voyager en France. Nous devons jouer cette carte, et nous la jouons. Par ailleurs, et j’ai eu la chance d’y vivre trois ans et demi, on compte environ 80 000 locuteurs du français en Louisiane. Grâce, notamment,  à  l’action  du  Conseil pour le développement du français en Louisiane, une agence d’État qui fait venir des enseignants français, belges, canadiens, algériens, etc. Ce n’est donc pas pour rien qu’en 2018, la Louisiane a été admise à l’OIF comme membre observateur. Il y a donc une réalité francophone aux États-Unis. Elle est diverse et les services diplomatiques français aussi bien que québécois font ce qu’il faut pour l’entretenir.

Dominique snipped
Au Canada, le français recule tout doucement, non en nombre de locuteurs, certes, mais en pourcentage…

Bernard_CerquigliniIl y a trente ans ou trente-cinq ans, on aurait pu dire : le français est fichu au Québec. La première fois que je suis allé à Montréal, on me parlait anglais. Même si les chiffres sont un peu inquiétants en ce moment [selon le dernier recensement, le français continue de reculer au Canada], les Québécois ont sauvé leur langue et ils continuent à la sauver. Entrée en vigueur en juin dernier, l’excellente « loi 96 » fait du français la seule et unique langue du Québec [voir France-Amérique, mars 2022]. Sauf chez les anglophones, elle fait l’unanimité.

Dominique snipped
Cette nouvelle loi, qui impose aussi l’utilisation du français dans les petites entreprises, entre autres obligations, fait grincer des dents. Au Québec, pour le coup, ce sont maintenant les anglophones qui se sentent victimisés…

Bernard_CerquigliniChacun son tour !

 

 

Dominique snipped

Le français ne doit quand même pas devenir une langue d’oppression…

Bernard_CerquigliniNon, ce n’est pas dans nos valeurs. Il reste que, en matière de politique linguistique, la France doit beaucoup aux Québécois. Pendant des siècles, notre politique linguistique était strictement patrimoniale. Nous défendions la langue. C’est le rôle de l’Académie française et elle le remplit très bien : un dictionnaire de bon usage, des symboles comme la Coupole, etc. Mais cela ne suffit pas. Ce que les Québécois nous ont montré depuis la Révolution tranquille et la Charte de la langue française de 1977, dite « loi 101 », c’est que la langue est aussi une pratique sociale, une dimension de la citoyenneté. On vit, on est éduqué et on travaille en français.

Dominique snipped
Face au rouleau compresseur anglais, nous devrions donc légiférer en France? 

Bernard_CerquigliniLes lois doivent être rafraîchies régulièrement. La loi Toubon [qui désigne la langue française comme langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics], que je connais bien pour l’avoir préparée, date de 1994 et il serait temps de la revoir. Il y a des domaines comme Internet, la publicité et les noms de marques qui méritent d’être mieux réglementés.

 

Dominique snipped
La domination de l’anglais passe aussi par les anglicismes. Lesquels vous sont-ils les plus déplaisants ?


Bernard_CerquigliniComme historien de la langue, je sais que les anglicismes viennent,
passent et meurent. Si vous ouvrez Parlez-vous franglais ? de René Étiemble, paru en 1964, aucun des anglicismes dénoncés par l’auteur milk barshake hand, drink  on the rocks… – ne s’est maintenu. Il faut donc raison garder. Quand un anglicisme s’installe, c’est qu’on a besoin de lui, comme weekend, qui n’est pas la même chose que « fin de semaine». Le savant sait que les langues échangent et je n’oublie pas que 45 % du vocabulaire anglais vient du français.  Cependant, en  tant  que haut fonctionnaire spécialisé dans le domaine de la politique, deux choses m’inquiètent.  D’une  part,  l’anglicisme de luxe. Il existe de beaux mots en français qui ont une histoire, un sens et on les remplace par des mots anglais obscurs. Prenez compliance. Ce mot n’existe pas en français. Nous avons à notre disposition « conformité » ou « légalité ». Si vous me parlez de « conformité avec la loi » ou de « cohérence », je sais ce que c’est. La « compliance», je ne connais pas. Mais il y a plus grave. On s’inquiète du trop grand nombre d’anglicismes sans voir que le vrai problème, c’est l’abandon. Les Québécois distinguent le corps de la langue et le statut. Le corps de la langue peut être plus ou moins infiltré de mots étrangers. On peut s’en accommoder. Mais il en va autrement pour le statut. Je crains que dans certains domaines, le français perde son statut. Regardez le Centre national de la recherche scientifique, qui privilégie les publications en anglais. Renault fait des réunions de direction à Paris en anglais. Et ça, c’est très grave.

Dominique snipped
Une note d’optimisme. Selon Le Monde, le français fait preuve d’une étonnante souplesse et d’une grande inventivité si l’on regarde les mots entrés dans les dictionnaires Larousse et Robert 2023. Ce n’est pas ce que l’on entend d’ordinaire…

Chronique-langue-francaise-en-resilience-cerquigliniJ’ai écrit un livre sur le français de la pandémie de Covid-19, Chroniques d’une langue française en résilience. Ce qui m’a fasciné, c’est la créativité de la langue. Pendant la pandémie, on a parlé français ! D’une part, en ressuscitant des vieux mots. Écouvillon, vous ne l’utilisiez pas tous les jours ! Pas plus que quarantaine ! Par ailleurs, on a créé des mots : septaine, quatorzaine… Comment expliquer cette inventivité ? Par une prise de conscience collective au premier chef. Ce qui nous unit, c’est la langue. Et donc, face à la pandémie où on doit se serrer les coudes, il faut parler français. L’italien, une langue qui m’est très chère, dit lockdown pour «confinement ». Jamais ce mot n’a été utilisé en France, où, sur confinement, on a fait « déconfinement», « reconfine- ment » et « se redéconfiner ». Toute une famille lexicale a été créée en quelques semaines. Ainsi donc, la langue française, si elle le veut, peut résister et montrer son dynamisme.

Pourquoi n’êtes-vous pas à l’Académie française ? On y aurait bien besoin de vos compétences !

Bernard_CerquigliniJe pourrais vous répondre en plaisantant : quand on est membre de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle, un groupe d’écriture inventive fondé en 1960] et de l’Académie royale de Belgique, on est heureux. Plusieurs académiciens et la secrétaire perpétuelle, Hélène Carrère d’Encausse, m’ont approché, je ne le cache pas, et ma réponse a été claire. Nous ne faisons pas le même métier. L’Académie, et elle le fait bien, définit la norme. Quand on a une hésitation, quand on s’interroge sur un mot nouveau, elle tranche. Mon rôle n’est pas de dire la norme, c’est de l’étudier.

[1]

 

Des mots contre les maux :
comment la langue française affronte la pandémie –
Bernard Cerquiglini (23 min.)

 

Lectures supplémentaires :

Erik Orsenna à propos des «Mots immigrés»: « Pas le grand remplacement: le grand enrichissement »
LE SOIR 24/3/2022

Vers un vaccin contre la Covid-19
René Meertens, 14/11/2020

UPCT – Linguistics: The new French words of 2020, Covid Edition

 

Permacrisis – le mot anglais de l’année 2022 selon le dictionnaire Collins

Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle VuilleJoëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse.

Collins dictionaryLe dictionnaire Collins a annoncé début novembre 2022 son mot de l’année. [1]  Il s’agit de « permacrisis », dont la traduction française est « permacrise ». Collins en donne la définition suivante : « An extended period of instability and insecurity ».

  Permacrisis (Washington Post)  

Après une pandémie mondiale ayant causé des millions de morts, une guerre au cœur de l’Europe après des décennies de paix, une crise économique menaçante, et, en toile de fond, le réchauffement climatique, la crise semble effectivement être permanente. D’un point de vue strictement britannique, ajoutez encore les difficultés posées par le Brexit et le cirque politique qui a donné au pays trois premiers ministres en quelques mois, et vous comprendrez la remarque de Alex Beecroft, patron de Collins Learning, qui estime que le mot "sums up just how truly awful 2022 has been for so many people". [2]

D’autres mots mis en avant en 2022 par le célèbre dictionnaire donnent une image particulièrement glauque de la période que nous traversons:

A« warm banks », pour décrire les bâtiments accueillants des personnes privées de chauffage dans leur propre domicile (l’expression est construire par analogie avec les « food banks », que l’on peut traduire par « banques alimentaires » ; le concept est toutefois plus proche de la soupe populaire puisque la chaleur se « consomme » sur place)

A« lawfare », soit le fait d’utiliser (parfois abusivement) des procédures judiciaires (et le droit de façon plus générale) pour intimider autrui (le mot est construit par analogie avec « warfare »)

A« partygate », qui renvoie au scandale causé par la révélation que des fêtes illicites avaient eu lieu dans des bâtiments gouvernementaux (britanniques) pendant le confinement en 2020 et 2021 (le mot est construit par analogie avec la célèbre affaire du Watergate, comme bien d’autres avant lui.) [3]

Partygate 2

 

 

 

 

 

 

A« Kyiv », suivant la graphie ukrainienne plutôt que russe.


Pour vous remonter le moral après ces considérations déprimantes, je vous encourage à rechercher sur votre moteur de recherche ou réseau social favori des images illustrant un autre mot nouvellement entré dans le Collins Dictionary, à savoir « splooting ». Il s’agit de la position (adorable) dans laquelle se mettent parfois nos animaux de compagnie sur le tapis du salon ou dans le gazon du jardin, sur le ventre, les quatre pattes écartées, dans une posture de relaxation totale. « Do yourself a favor », et allez regarder des photos ou des vidéos de chiens et de chats en train de « splooter » ; vous ne le regretterez pas. [4]

————-

[1] https://blog.collinsdictionary.com/language-lovers/a-year-of-permacrisis/

[2] https://www.bbc.com/news/entertainment-arts-63458467

[3] La France a ainsi connu son « Pénélopegate » (autrement connu selon « l'affaire Penepole », du nom de l’épouse d’un ancien premier ministre), le monde du football américain a traversé un « deflategate » lorsque des joueurs ont été accusés d’avoir joué avec des ballons insuffisamment gonflés, etc.

[4] Voir par exemple la labrador américaine Stella, reine du « sploot » sur YouTube : 

 

 

Et si vous vous demandez pourquoi votre chien « sploot », vous trouverez des pistes de réponses (et des photos !) ici: https://petcube.com/blog/sploot/

  Splooting  

Lectures supplémentaires:

Le mot anglais de l’année 2021, selon le dictionnaire d’Oxford : vax

Les mots anglais du mois – bowdlerization, extemporization & slowbalization

Francoise le Fleur (cropped)Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice, Françoise Le Meur, parisienne et ancienne responsable financière reconvertie il y a trois ans dans la traduction.

Françoise est diplômée de Sciences Po Paris, Section Economie et Finances et également titulaire du CELTA de Cambridge University (Certificate in Teaching English to Speakers of other Languages.) 

Ses hobbies sont, entre autres, la lecture (littérature surtout), les voyages dans le monde entier et les langues… Originaire de Cornouaille, elle réapprend depuis trois ans la langue de ses parents afin de renouer avec ses racines celtiques.

Bowdlerization :

Le terme bowdlerization dérive du patronyme Thomas Bowdler (1754-1825), médecin anglais qui Bowdler profile publia une version expurgée des œuvres de William Shakespeare qu’il jugeait mieux convenir aux femmes et aux enfants. Ces versions expurgées firent l’objet de critiques et de moqueries qui engendrèrent le verbe to bowdlerise/bowdlerize et le substantif bowdlerisation / bowdlerization. (orthographe britannque / orthographe américaine).

Bowdeler ShakespeareDans l’œuvre de William Shakespeare, par exemple, il a pu changer la noyade d'Ophélie de suicide en accident. Il est intéressant de noter que Bowdler lui-même a créé ses versions Family Shakespeare, pour présenter les œuvres du grand dramaturge à des publics qui n'auraient pu les voir autrement.

Le substantif bowdlerization est donc l’action consistant à supprimer des passages ou des termes considérés comme indécents dans une œuvre littéraire et peut donc être parfaitement traduit par expurgation ou censure, termes plus couramment utilisés de nos jours.

En France, on peut rapprocher cet usage de l’expression ad usum Delphini  (à l’usage du Dauphin), désignant les éditions des classiques latins, entreprises sous la direction de Bossuet et de Huet, pour le Dauphin, fils de Louis XIV,  et dont on avait retranché les passages jugés trop crus. [1]

Ad usum delphini


En anglais, le terme bowdlerisation sert de nos jours à désigner une censure prude de la littérature, d’un film ou d’une émission de télévision (par exemple, a bowdlerised movie).

Dans un film, la bowdlerization aboutira, par exemple, à adapter la tenue vestimentaire habituelle d'un personnage pour la rendre beaucoup moins révélatrice de son corps dénudé ou partiellement vêtu. On va jusqu’à utiliser le « bikini numérique », c'est-à-dire effectuer un montage numérique pour vêtir un personnage apparu en tenue d'Êve ou d'Adam. .

L'élimination d'expressions vulgaires ou à connotation sexuelle, d’images offensantes (généralement des croix gammées ou tout ce qui rappelle le régime nazi), l’interdiction d’usage de cigarettes ou de drogues diverses, par crainte de mimétisme chez les spectateurs les plus impressionnables.

La traduction ou l’adaptation culturelle contiennent souvent des éléments de bowdlerisation, la propension à une certaine tolérance dépendant des différentes cultures.

Dans certains cas, on peut même parler de disneyfication,  qui va généralement plus loin, non seulement en supprimant du contenu, mais aussi en ajoutant du contenu à l'intention des enfants.

[1] Quelques exemples en littérature française :

« L'expurgation est faite avec un soin extrême pour ôter tout ce qui est laid et garder tout ce qui est beau » (Sand, Corresp., 1847, p. 376):

« … vous feriez imprimer à Bruxelles (…) l'édition expurgée. Quant à l'expurgation, je vous enverrais, sur l'épreuve, mes indications à l'encre rouge… » (Hugo, Corresp., 1853, p. 148).

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Extemporization

C'est le substantif qui correspond au verbe to extemporize.

Ce verbe a été inventé en ajoutant le suffixe -ize au latin ex tempore qui signifie instantanément.

Il recouvre deux acceptions :

A. L’action d’exécuter, de parler ou de composer (un acte, un discours, un morceau de musique, etc.) sans préparation, c'est-à-dire d'improviser ou d'ad lib, en anglais. [2] 

Par exemple : un bon animateur de débat doit être capable d'improviser lorsque les choses ne se déroulent pas comme prévu. Il agit de façon impromptue, il improvise, c'est de l'improvisation (i.e. extemporization).

Une distinction s'impose au sujet de l’improvisation musicale en tant qu’activité créatrice, de composition musicale spontanée (création de nouvelles mélodies, rythmes et harmonies).

Un musicien classique à qui l'on demande, à brûle-pourpoint, d'interpréter un morceau se produira de façon impromptue (extemporaneously), mais sans pour autant improviser (puisqu'il reproduit un morceau et ne le compose pas). Un musicien de jazz à qui l'on demande, de façon impromptue, de jouer un morceau peut souvent improviser (créer) la musique elle-même.

B. le fait d’utiliser (une solution temporaire) pour un besoin immédiat. Les dessins suivants sont très explicites !

LeMeur haloes LedMeur - torch

[2] Ad lib est une abbreviation du terme latin  « ad libitum », qui a un autre sens de to extemporize, à savoir « jusqu'à ce que (je) sois pleinement satisfait », « à satiété ». (Wikipedia). Voir aussi d'autres significations : https://www.linternaute.fr/dictionnaire/fr/definition/ad-libitum/

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Slowbalisation

Ce néologisme est utilisé depuis 2015 par Adjiedj Bakas, un observateur néerlandais des tendances, auteur et conférencier de renommée mondiale.

Il est formé des termes slow et globalisation pour désigner le ralentissement de la mondialisation.

Le terme mondialisation, utilisé depuis les années 30, décrit le développement d'une économie mondiale de plus en plus intégrée, marquée notamment par le libre-échange, la libre- circulation des capitaux, biens et services, et l'exploitation d’une main-d’œuvre étrangère moins onéreuse.

L'âge d'or de la mondialisation, entre 1990 et 2010, n'est plus et les tensions commerciales d'aujourd'hui entre les États-Unis et la Chine viennent s'ajouter à une évolution en cours depuis la crise financière de 2008-2009, les investissements transfrontaliers, le commerce, les prêts bancaires et les chaînes d'approvisionnement ayant diminué par rapport au PIB mondial. Les investissements chinois en Europe et en Amérique auraient notamment baissé de 73% en 2018.


Slowbalisation (Economist)
Selon l’article de l’Economist, les grands problèmes comme le changement climatique, les migrations et l'évasion fiscale seront encore plus difficiles à résoudre sans une coopération mondiale. Loin de contenir la Chine, le ralentissement de la mondialisation l’aidera à asseoir son hégémonie régionale encore plus rapidement ! [3] 

 

 

[3] Voir aussi: Alors, mondialisation ou démondialisation? 

Françoise Le Meur