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Une seule langue, mais des publicités aux visions opposées

Isabelle PouliotLe texte qui suit reprend en grande partie un article paru dans le Los Angeles Times le 29 septembre 2020. IL est traduit  par notre fidèle collaboratrice, Isabelle Pouliot. Isabelle est membre de la NCTA et ancienne résidente de la région de San Francisco. Elle est traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). http://traduction.desim.ca

 

Le vote des Latino-Américains est crucial pour la présidence des États Unis. En espagnol, les campagnes de Trump et Biden passent à l'attaque.

Elections 1


Dans les publicités en espagnol ciblant les électeurs latino-américains, le président Trump joue sur la peur et Joe Biden attaque le bilan de Trump.

La campagne Trump met en garde contre le « socialisme » à saveur latino-américaine et sur le fait que la police ne répond pas aux appels du 911 et dépeint Biden comme un leader qui manque de poigne. Les publicités du candidat démocrate écorchent la gestion de Trump de la pandémie, laquelle touche de manière disproportionnée les personnes de couleur, et met l'accent sur le fait que Biden est celui qui a un plan et que le président malmène les immigrants et les réfugiés.

Les deux campagnes dépensent des millions dans des publicités en espagnol dans des États cruciaux comme l'Arizona et la Floride, où le taux de participation des électeurs latino-américains pourrait faire pencher la balance. Pour le seul mois de septembre, les deux campagnes ont dépensé des centaines de milliers de dollars dans des publicités télévisées en espagnol en Floride, un État dont Trump a besoin pour gagner.

Jusqu'à présent, la campagne Biden a produit plus de publicités uniques que celle de Trump et près de deux fois plus de publicités dans les médias en espagnol. La campagne de Biden a dépensé environ 6,7 millions de dollars pour des publicités télévisées en espagnol, comparativement à 4,9 millions de dollars entre juin et la mi-septembre pour le camp de Trump.

La campagne de Biden surpasse aussi celle de Trump pour les dépenses de publicités à la radio, environ 885 000 $ comparativement à 32 500 $.

Dans certains cas, les campagnes utilisent des techniques et des contextes semblables, mais relaient des messages extrêmement différents. À Phoenix, les deux camps ont diffusé à la télé des publicités mettant en vedette des propriétaires de restaurants américano-mexicains.

Dans une publicité pour Biden, la cheffe Silvana Salcido Esparza explique que la pandémie touche durement son restaurant et que l'administration Trump a échoué à aider les entreprises comme la sienne, et a plutôt aidé les riches.

« La pandemia, totalmente, mató mi negocio » dit Mme Salcido Esparza. « La pandémie a complètement tué mon entreprise. C'est évident que le président Trump n'écoute pas les experts. Il n'écoute pas la science. »

Dans une publicité pour Trump, Jorge et Betty Rivas, assis dans la salle à manger de leur restaurant, répètent le message qui dénigre Joe Biden.

« Joe Biden no es un gran lider », dit Jorge Rivas. « Il n'a pas l'énergie ou la capacité d'être ce grand leader dont le pays a besoin », poursuit M. rivas en espagnol.

Les deux campagnes investissent aussi massivement dans des publicités numériques sur Facebook et Instagram, dont la plus grande partie cible les électeurs de la Floride.

Selon des données publiées par Facebook, du 1er janvier au 21 septembre, l'équipe de Biden a dépensé 160 000 $ pour environ 300 publicités numériques en espagnol.

Pour la même période, l'équipe de Trump a dépensé environ 116 000 $ pour 690 publicités, selon une analyse du LA Times.

La campagne de Biden en ligne est semblable à sa campagne publicitaire télévisée et rappelle aux électeurs latino-américains de Floride l'inexistence d'une stratégie nationale de lutte contre la COVID-19 par Trump, laquelle a fait plus de 205 000 morts aux États-Unis. [1]

Latina for TrumpLes publicités numériques pour Trump dans cet État visent en grande partie à vendre de la marchandise « Latinos for Trump ». Les publicités qui mentionnent des enjeux sont surtout axées sur la religion, la position anti-avortement de Trump et sur des attaques contre les démocrates.

Facebook dit ne pas fournir de données sur les groupes démographiques ciblés, mais une analyse de la Ad Library faite par le LA Times révèle que les publicités en espagnol de Trump sont vues plus souvent par les hommes et celles de Biden, par les femmes.

Après l'anglais, l'espagnol est la langue la plus parlée aux États-Unis, et puisque selon des prévisions, les Latino-Américains constituent le plus grand bloc d'électeurs de couleur cette année, les deux campagnes savent que pour remporter la victoire, il leur faut un pourcentage de cet électorat.

« Les candidats n'essaient pas d'obtenir 100 % du vote des latinos parce que… il y a tellement de diversité », explique Bryan Kirschen, professeur adjoint de linguistique espagnole à l'Université Binghamton de New York.

Selon M. Kirshen, la langue est l'un des éléments unificateurs entre Mexicains, Vénézuéliens, Cubains, Colombiens et d'autres, mais pour faire passer un message à chaque communauté, il faut comprendre quelles sont ses nuances.

Il a remarqué que les publicités en espagnol de Trump ciblent les Latino-Américains dont le pays d'origine a été dirigé par des politiciens communistes ou socialistes.

Maduro-BidenDans une publicité du Parti républicain, on aperçoit un Joe Biden souriant aux côtés du président vénézuélien Nicolas Maduro, un socialiste dont le pays traverse une crise humanitaire. Cette image remonte à 2015, alors que les deux hommes participaient à une cérémonie d'assermentation au Brésil. En janvier cette année, Biden a critiqué Maduro et l'a traité de dictateur et a condamné la « prise violente » de la législature vénézuélienne par son gouvernement.

La publicité tente de dresser un parallèle entre les deux hommes, tout en insérant de courtes images de la représentante progressiste du parti démocrate Alexandria Ocasio­ Cortez (N.Y.), du sénateur indépendant du Vermont, Bernie Sanders, suivies du révolutionnaire communiste Che Guevara.

« Extremistas », déclare la publicité. La campagne a dépensé plus de 223 000 $ pour diffuser la publicité plus de 1000 fois dans les marchés publicitaires télévisuels de Miami, d'Orlando et de Tampa, selon les données trouvées par Ad Analytics.

Une publicité numérique utilise la même image, accompagnée d'un extrait sonore de Biden disant qu'il serait l'un des présidents les plus progressistes de l'histoire des États-Unis, suivis d'extraits d'Hugo Chavez, de Fidel Castro et Gustavo Petro parlant de progressistes ou « progresistas ».

« progresistas = socialista », conclut la publicité.

« L'objectif est de susciter de la peur », explique Bryan Kirschen. « On voit que les langues sont utilisées pour diviser le pays de nombreuses manières et ce n'est rien de nouveau. »

Selon Geraldo L. Cadava, auteur de l'ouvrage The Hispanic Republican, Trump a besoin de faire voter le 30 % de l'électorat latino-américain qui s'identifie au parti républicain.

Les publicités de Trump font une affirmation mensongère à propos de Biden voulant « définancer la police », ce qui pourrait être un message efficace pour ces Latino-Américains.

« Il y a une longue tradition de républicains hispaniques qui se voient comme des citoyens respectueux des lois, patriotes et qui sont reconnaissants envers les États-Unis pour toutes les possibilités qui leur ont été offertes », affirme M. Cadava.

Phillip Carter (cropped)Le directeur du Center for the Humanities in an Urban Environment de l'Université internationale de Floride, Phillip Carter, explique :

« Les démocrates accusés d'êtres des socialistes doivent expliquer en espagnol, surtout dans le sud de la Floride, comment le spectre politique de la droite vers la gauche est différent du spectre de la droite vers la gauche existant en Amérique latine. » M. Carter est aussi professeur adjoint d'anglais et de linguistique et a étudié l'utilisation de l'espagnol en matière de politique présidentielle.

« D'une certaine manière, c'est une stratégie victimisante de dire à quelqu'un qui a fui un régime dictatorial ou un état déchu que ce qui est arrivé dans son pays va se reproduire ici. »

Selon M. Carter, la campagne Trump risque de s'aliéner certains Latino-Américains simplement par l'utilisation de publicités en espagnol. Les politiques de Trump ont ciblé les immigrants latinos et son mur à la frontière est « du bonbon » pour les anglophones monolingues qui réagissent négativement lorsqu'ils entendent parler espagnol, dit-il. Après tout, c'est Trump qui a déclaré en 2015 que les États-Unis sont « un pays où on parle anglais, pas espagnol », fait-il remarquer.

« Il y a beaucoup d'électeurs qui regardent ces publicités en espagnol et qui disent, "C'est totalement condescendant, c'est une astuce purement politique », dit M. Carter.

Jusqu'à présent, la campagne Biden a produit une seule publicité dressant un parallèle entre Trump et des dictateurs d'Amérique latine. La publicité de 30 secondes intitulée « Cacerolazo » fait référence à ce type de protestation politique durant laquelle les gens frappent sur des casseroles.

En arrière-plan sonore, on entend le bruit de casseroles qu'on frappe, d'abord lentement, alors que des images apparaissent et disparaissent rapidement de patients atteints de la COVID-19, de manifestations, de manifestants et de journalistes violentés par des policiers. Trump commence à parler, ses paroles s'inscrivant en sous-titres en espagnol, alors que le bruit des casseroles augmente : « Quand quelqu'un est le président des États-Unis, l'autorité est totale. »

Des noms apparaissent et disparaissent rapidement de l'écran : « Fidel … Chavez … Maduro … Trump … Caudillos de le misma tela. » « Des dirigeants taillés dans la même étoffe. »

[1] 225 000 cas mis à jour à la fin d'octobre

 

 

 

 

 

 

 

  Elections 2 President_Poster_Spanish

 

Lecture supplémentaire :

VotaThe Fight to Win Latino Voters for the G.O.P.
The New York Times 

 

Nicolas Ragonneau – linguiste du mois d’octobre 2020

e n t r e t i e n    e x c l u s i f

Nicolas

L'interviewé

Bulger cropped

L'intervieweur

Nicolas Ragonneau est un éditeur, écrivain et traducteur français. En tant que journaliste, il a écrit sur la littérature, l’art et la pêche à la mouche dans de nombreux magazines et revues. Il a également mené des entretiens, en anglais et en français, avec des artistes et musiciens pour le site Paris DJs. Grand amateur de Marcel Proust, il anime un site [1] dédié à ce grand écrivain. Depuis 2011 il est éditeur et directeur du marketing aux Editions Assimil [2], spécialisées dans l’auto-apprentissage des langues.

 

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Languages-of-the-world

 

Bulger 2Pourriez-vous nous parler de votre famille, y compris de votre enfance et de vos premiers contacts avec la langue anglaise ?


NicolasJe suis né dans une famille avec un très fort tropisme anglo-américain. Mon grand-père, qui avait fait la Seconde Guerre mondiale et qui vénérait les Américains pour avoir « libéré la France », conservait des objets américains comme des reliques : Zippo, balle de base-ball, etc. Mon oncle, anglophone, hispanophone et grand voyageur, amateur de chaussures Clarks, me racontait des histoires de desert boots sur fond d’aventures en Birmanie. 70 ans après leur création, j’ai toujours plusieurs paires de desert boots

J’écoutais beaucoup de brit pop à l’adolescence, Genesis, Led Zeppelin, Police, Talk Talk, les groupes du label 4AD, de la new wave… j’ai toujours aimé l’anglais, et je l’ai appris très « naturellement ». Je ne trouvais pas qu’il s’agissait d’une langue difficile, ce qu’elle est pourtant, et bien davantage qu’on ne le croit ! J’ai aussi fait de l’italien, de l’espagnol et du latin, mais ces langues hélas pour moi sont dans un certain état d’attrition… bref, mon anglophonie n’a rien d’exceptionnel, au contraire. À 53 ans, j’incarne assez bien cette génération du tout-anglais.

Je me souviens de mon premier et seul voyage linguistique en Angleterre, à Brighton. C’était en 1981, j’avais 14 ans, j’étais arrivé par la Castle Goringmer, en bateau. On suivait des cours dans un endroit qui s’appelait Castle Goring, que j’ai vite rebaptisé Castle Boring. Je me souviens des « piers », du bord de mer, de vieillards dans des chaises roulantes, de la cuisine qui était vraiment désastreuse : tout cela est était très exotique à mes yeux. Brighton à cette époque était loin d’être le haut-lieu de la fête que la ville est devenue dans les années 2000 avec Fatboy Slim !

Bulger 2On peut dire que l’enseignement des langues a beaucoup évolué depuis cette époque ! La langue que vous avez apprise à l’école, est-elle la même que vous avez utilisée dans votre vie professionnelle ?

NicolasEn travaillant pour Marshall Cavendish dans les années 90, j’ai fait de nombreux séjours professionnels à Londres dans le quartier de Soho. Quand on travaille dans une ville étrangère, on la ressent, on la vit, on l’utilise et on la voit d’une façon toute différente du touriste lambda.
À la foire internationale du livre de Francfort, qui se tient chaque année, l’anglais est évidemment la langue de travail Francfort pour échanger avec les éditeurs du monde entier. En plus de 20 éditions, j’ai observé un changement important dans la maîtrise l’anglais chez tous ceux dont ce n’était pas la langue maternelle. Les progrès ont été spectaculaires, mais c’est aussi une question de générations. Les jeunes éditeurs, agents ou responsables des droits étrangers, quelle que soit leur nationalité ou origine, montrent des compétences linguistiques importantes, bien supérieures à ce qu’on voyait il y a 25 ans.

Bulger 2Au-delà de l’utilité commerciale, ou mercantile, de cet apprentissage, quels en sont les autres points structurants ?

NicolasJ’ai rapidement compris à quel point la langue (pas seulement l’anglais évidemment), sa maîtrise à l’écrit comme à l’oral, pouvait être un instrument de pouvoir, de jeu et de ravissement. La découverte des travaux de Ferdinand Saussure sur l’arbitraire du signe, en terminale, a été une révélation pour moi. Aujourd’hui encore ces questions de motivation du signe linguistique (cratylisme) ou d’arbitraire me fascinent. Ce sont pour moi des sujets d’échanges constants, notamment avec notre autrice de japonais chez Assimil, Catherine Garnier.

Bulger 2Vous travaillez pour une maison d’édition française, spécialisée depuis 90 ans dans les méthodes d’autoapprentissage de langues. Quelles sont les tendances que vous observez depuis quelques années ? Est-ce que l’anglais est toujours la langue étrangère dominante ?


NicolasPendant longtemps l’anglais était le moteur du catalogue d’Assimil, mais en 20 ans les choses ont bien changé. Le Assimil niveau moyen des apprenants a augmenté, les jeunes sont imprégnés d’anglais en permanence, le fait de parler l’anglais en France n’est plus une exception, donc la puissance de l’anglais s’est atténuée sur nos marchés (en librairies comme en numérique), sans qu’aucune langue ne semble vraiment progresser fortement. L’espagnol est très solide, et je pense que son importance devrait grandir dans les années à venir. Le portugais, l’italien et l’arabe sont stables, comme le japonais. L’attrait pour le chinois est bien moins fort qu’auparavant.


Bulger 2La géopolitique joue un rôle dans cette bourse des langues.


NicolasLa perspective du Brexit, l’élection de Donald Trump aux USA ont rendu le monde anglophone bien moins désirable. Ce n’est pas seulement un constat basé sur mes lectures ou la veille que j’effectue sur les langues. C’est un fait qui se vérifie chez tous les acteurs de l’apprentissage des langues : l’anglais est en perte de vitesse, pour différentes raisons, mais la géopolitique en est une. Certaines des prophéties de David Gradoll [3] sur la langue dominante se sont réalisées, d’autres sont en passe de se réaliser : en 1997, il évoquait un  ‘scénario-catastrophe’ dans lequel le monde entier se retourne contre l’anglais en associant cette langue à l’industrialisation, la destruction des cultures, l’atteinte aux droits de l’homme fondamentaux, l’impérialisme de la culture-monde, comme à l’accroissement des inégalités sociales ».
Le monde anglo-saxon voit son « soft power » s’effacer toujours davantage et ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Les signes se Parasite multiplient : aux Oscars Parasite, un film coréen en coréen rafle la mise et s’avère un succès mondial, le tourisme aux USA s’érode fortement depuis plusieurs années, la parole américaine à l’international est de moins en moins audible et crédible ; même sur Internet, l’anglais n’est plus hégémonique, j’en passe et des meilleures. Je croise de plus en plus de personnes qui me disent ne plus comprendre les Américains, et qui manifestent à l’endroit des Etats-Unis la plus grande antipathie. Les Américains peuvent remercier Trump pour cela, mais pas sûr que ça change s’il est battu en novembre. Quant au Royaume-Uni, il est menacé d’implosion comme chacun sait et sera peut-être un royaume désuni sous peu. Il ne fait plus rêver, ni les ouvriers polonais, ni les étudiants Erasmus, et la conduite récente de Boris Johnson à l’endroit de l’UE, qui remet en cause le gentleman’s agreement (ce qui en affaires et en diplomatie n’était pas un vain mot) fait le reste. L’anglais britannique et américain vont être encore plus déconnectés de leurs attaches culturelles et devenir encore davantage ce desespéranto dont parle l’écrivain Gérard Macé dans Kyôto, un monde qui ressemble au monde.

  TRump & Johnson  

Bulger 2
« Soft power » ? Ce n’est pas très français !

NicolasJe vois où vous voulez m’emmener ! Je n’ai aucun souci à user de mots ou d’expressions anglaises, du moment qu’ils ne disent pas moins bien ce qu’on pourrait exprimer en français. En l’occurrence, soft power n’a pas vraiment d’équivalent satisfaisant en français. Mais je vous rassure, je suis très agacé par le franglais qui règne dans l’entreprise en France, particulièrement dans le milieu des médias, du sport, de la communication et de l’Internet. Parfois, quelqu’un m’envoie un courriel pour me demander si on peut faire un call (on m’a aussi proposé un phoner) : quand je lis ou que j’entends ça, je tombe de ma chaise. En quoi un call est-il meilleur, plus savoureux qu’un appel téléphonique ? est-ce que nos échanges seront plus féconds et créatifs parce qu’on l’appelle un call ? pareil pour « déceptif », un mot utilisé ad nauseam, qui serait plus jeune et enviable que « décevant », mais qui hélas ne veut pas dire la même chose ! je pourrais multiplier les exemples à l’envi, du mot benchmarking, utilisé à tort et à travers, à cet anglicisme qui me hérisse, « je reviens vers vous ». Est-ce que tous ces locuteurs se rendent compte à quel point cette utilisation dévoyée de l’anglais est ringarde, risible et ridicule ? Une fois qu’on a dit cela, soyons lucides : même si les USA et le Royaume-Uni disparaissaient demain, l’anglais ne perdrait pas pour autant son statut de langue mondiale ou de lingua franca autorisant le monde entier à la déformer indéfiniment.


Bulger 2Nous vivons une période exceptionnelle avec la crise du Covid-19, qui va changer énormément de choses. D’après vous, quels seront les impacts culturels, notamment en ce qui concerne l’apprentissages des langues ?

 

NicolasLa crise sanitaire va fragiliser des millions de gens sur le plan économique et social, et l’éducation va fortement reculer dans beaucoup de pays. Et le plus tragique, c’est que le capitalisme le plus brutal semble renforcé par la pandémie. Beaucoup d’entre nous espèrent depuis longtemps une troisième voie, mais ce n’est pas pour demain. La tentation de repli, de vie en autarcie de certains esprits étroits devient une réalité imposée. Que va devenir l’apprentissage des langues dans un monde sans échanges où l’unilatéralisme domine ? Paradoxalement, il est possible que la rebabélisation du monde dont je parle souvent s’accélère. La traduction automatique ou instantanée a fait des progrès très impressionnants ; avec des échanges humains qui s’amenuisent, tous les outils de traduction assistée vont être utilisés de plus en plus en ligne et la nécessité d’apprendre une langue peut s’avérer moins impérieuse. L’apprentissage en ligne va Zoom-vs-Skype poursuivre son développement, plus ou moins « sauvage » ou autorisé, avec des intermittents qui donneront des cours sauvages, plus ou moins autorisés ou professionnels, sur Zoom, Skype ou d’autres outils de conférence. Par ailleurs, les robots n’attrapent pas le coronavirus.

Bulger 2Vous pensez donc qu’il y aura moins d’interaction entre différentes cultures, alors que, dans notre monde hyper-connecté, il serait logique de s’attendre à plus d’interactions ?

NicolasEn effet, mais vous voyez aussi que des phénomènes comme la « cancel culture » et les récents incidents liés à l’appropriation culturelle participent aussi de cette sorte de recroquevillement. Au fond, ces gens et les nationalistes de tout bord partagent une même idée de la pureté, qui est sans doute un des plus grands mythes de l’Histoire ou, pour parler de façon moins policée en utilisant le mot juste : une vaste connerie. En considérant que des Blancs ne peuvent pas jouer une pièce qui traite notamment des Premières Nations (je songe évidemment à Katana au théâtre du Soleil Cartoucherià la Cartoucherie de Vincennes, mais aussi à la représentation des Suppliantes d’Eschyle accusée de blackface), on fait preuve de naïveté et de bêtise, comme si chacun d’entre nous était un être génétiquement homogène et culturellement pur !

Bulger 2
Et alors ? Vous avez quelque chose contre la pureté ?

 

NicolasEn sciences humaines, dès qu’on utilise l’adjectif « pur » en épithète, les problèmes commencent ! Rien de tout cela n’existe. La pureté, c’est bon pour les chimistes, seuls le métissage et le contact existent, le monde est composite et nous le sommes avec lui. Si on suit le raisonnement de ceux qui combattent l’appropriation culturelle, alors on ne devrait plus parler de langues étrangères ! Tous ces polyglottes qui apprennent des dizaines de langues comme Richard Simcott [4]  ne sont que des pillards ! arrêtons l’appropriation culturelle ! que chacun parle la langue de son passeport ! ou alors l’espéranto !

Bulger 2Heureusement, vous plaisantez… n’est-ce pas ? Si la connaissance des langues est la porte de la sagesse, comme a dit le philosophe, on ne doit pas rester sur le pas de cette porte, n’est-ce pas ?

NicolasBien sûr. Mais il faudra le rappeler sans cesse avec davantage de conviction, car de nombreuses forces sont à l’œuvre pour nous le faire oublier !

 

[1] proustonomics.com

[2] Éditions Assimil, fondée en 1929 par Alphonse Chérel

[3] Gradoll, David, The Future of English? The Popularity of the English language in the 21st Century, 1997, British Council ; Why global English may mean the end of ‘English as a Foreign Language´, January 2006, British Council

[4] Richard Simcott, polyglotte britannique, a étudié quelques 50 langues et en parle un quinzaine couramment.

Man, l’île du chat sans queue…‎

Si, aux dernières nouvelles, on nous annonce que l’île de Man (Isle of Man ou Mann en anglais, Ellan Vannin, Mann ou Mannin en mannois, Insula Mona en latin), n’a pas connu de telles intempéries depuis cinquante ans, cela ne dira pas grande chose à ceux qui ne savent guère où elle est située et qui sont encore moins conscients de son originalité. Comme toujours, vos serviteurs et co-blogueurs savent bien que vous, chers lecteurs et lectrices, préférez  plonger dans la culture anglo-saxonne et la langue anglaise à travers des anecdotes factuelles et des bribes d’informations historiques, plutôt que par des méthodes pédagogiques plus scolaires. Dans cet esprit, voici  un aperçu d'une île tellement différente de l’archipel d'Hawaï, que nous avons étudié il y a quelques ans.

L’ile de Man, avec une superficie de 570 kmet près de 85 000 habitants,  est un territoire britannique formé d’une île principale et de quelques îlots situés en mer d’Irlande. C'est le roi George II qui l'acheta aux comtes d'Atholl, en 1736. Depuis 1829, elle constitue, comme les îles anglo-normandes, une sorte de colonie de la Couronne. Il s'ensuit que l’île n'appartient ni au Royaume-Uni, ni à l’Union européenne, mais relève directement de sa Gracieuse Majesté britannique.

   
  l'île de Man (marquée en rouge)
se trouve entre
l'Angleterre, l'Écosse et l'Irlande
 

L’île de Man fait aujourd'hui partie des six nations celtiques  (avec l’Irlande, les Comouailles, la Bretagne, l’Écosse et le Pays de Galles) reconnues par le Congrès celtique international et la Ligue celtique. [1]

Les habitants de l’île de Man sont les Mannois et les Mannoises (en anglais Manx).

Des recherches récentes démontrent qu'avant, 8500 av. J-C, Man était reliée à la Cumbrie (comté de l’Angleterre) par une bande de terre qui a ensuite été progressivement envahie par la mer.

L'arrivée de groupes humains sur l'île de Man semble toutefois antérieure d'au moins mille années aux principaux vestiges du Néolithique que l'on trouve sur plusieurs sites.

L’installation des peuples celtes remonte à 8500 av. J-C.

Il est généralement  admis que le christianisme fut introduit dans l’île de Man par le moine irlandais Patrick ; par la suite, des moines venus de pays celtiques, et surtout de l’Irlande, effectuèrent des voyages missionnaires à partir de l’an 500.

La Haute Cour de Tynwald, le parlement de l'île de Man, est d'origine norvégienne. Existant depuis plus de mille ans, c'est le plus ancien parlement du monde. [2]

Le Manx est une race de chat originaire de l'île de Man. C'est un animal à poil court et sans queue dont les pattes postérieures sont un peu plus hautes que les antérieures. Selon la légende, il aurait été le dernier animal à embarquer dans l’Arche de Noë. En se refermant brusquement, l'écoutille lui a sectionné la queue.

   


Quelques précisions linguistiques
 :

              L'actuelle souveraine britannique, la reine Élisabeth, porte le titre de « Seigneur de Man » (The Lord of Mann), comme on voit sur le timbre au-dessous. Ce titre, bizarre lorsqu'il s’agit d’une souveraine, remonte au règne du roi George III. La Reine Victoria avait porté le titre de « Lady of Mann ».

   

              Les deux langues officielles reconnues sur l'île sont l’anglais et la longue locale, le mannois (en anglais Manx).  La langue française est enseignée dans les lycées. [3] 

 

Manx

Our Father in heaven,
hallowed be your name,
your kingdom come,
your will be done,
on earth as in heaven.

Give us today our daily bread.
Forgive us our sins
as we forgive those who sin against us.

Save us from temptation
and deliver us from evil.

For the kingdom, the power, and the glory are yours
now and for ever.

Amen

“Notre Père” en mannois et anglais

              

-               La devise officielle est «Quocunque Jeceris Stabit”  (Où que tu le jettes, il restera debout). Elle est apparue pour la première fois sur des monnaies de l'île en 1668.

   

Actualités :

Pour revenir sur le début de cet article, rappelons que le froid et les chutes de neige sur l’ile de Man, ainsi que sur le pays de Galles et le sud de l’Écosse, ont été les plus pénibles depuis 1963. L'épaisseur de la neige a atteint presque trois mètres.

  Isle-of-man

des moutons perdus, retrouvés et rassemblés sur l'île de Man

 

Audio clip (4:28 minutes):
Snowed under on Isle of Man

(Cliquez sur le bouton orange pour
écouter le programme.)

 

Attention : La tendance maintenant très répandue en anglais d’employer un auxiliaire de verbe singulier avec un substantif pluriel, ce qui contredit des règles de base de l’anglais, s’entend même dans la bouche du correspondant lointain de la « Manx  Radio » :  « There has been some wonderfully heartwarming stories… There has been some sorry tales…» (ce qui est plus proche au français :« il y avait des histoires »).

À notre avis, des formes verbales comme « have » et « were » qui doivent s’employer en anglais pour le pluriel sont en train de disparaître à bas bruit de la langue anglaise.


Note linguistique :
Selon l'Online Etymology Dictionary, “isle[4] est entré dans la langue anglaise au 13e siècle, par l'intermédiaire du vieux français isle, lui-même dérivé du latin insula, signifiant “île”, (peut-être la forme féminine de l'adjectif en-salos, signifiant “dans la mer”, de salum, “mer”)C'est un terme plus littéraire, utilisé dans la toponymie: Isle of Man,  Isle of Wight. Remarquons qu'en français la vieille graphie isle a survécu dans des patronymes (Rouget de Lisle, Leconte de Lisle) et des toponymes (L'Isle-Adam, L'Isle-Jourdain, L'Isle-en-Dodon).

Le mot anglais « island » est entré dans la langue anglaise par un cheminement plus complexe.

Le mot anglais « islet » [5], désigne un îlot. Il est entré dans la langue anglaise vers 1530, en provenance du français « islette ».
 
L'adjectif « insular » (insulaire, en français, dans son sens littéral, géographique), est couramment employé en anglais dans un sens métaphorique que l'on pourrait, dans ce cas, rendre en français par étriqué(e).

Enfin, en anglais, insularn'est pas employé comme substantif, de la façon dont les Français emploient insulaire, dans le sens d'îlien, d'habitant d'une île. L'équivalent anglais serait le mot islander”.

Les mots anglais “island” et “isle” ont la même signification.

————

[1]  En outre, il existe la Galice  (Galicia et Galiza en galicien, Galicia en castillan et en anglais), une  communauté autonome avec un statut de nation historique  (nacionalidade histórica en galicien) , située à l'extrémité nord-ouest de l'Espagne.  

[2] Note linguistique sur l'etymologie du mot "parlement".

[3] En 2012, le gouvernement et l'opposition se sont affrontés sur le point de savoir s'il fallait éliminer le mannois ou le français du programme des écoles primaires de l'île. C'est le mannois qui l'a emporté.

[4] La lettre "s" n'est pas prononcée. Le mot isle est prononcé exactement comme deux autres mots anglais : I'll & aisle.

[5] La lettre "s" n'est pas prononcée. Le mot islet est prononcé exactement comme eyelet ("œillet" en français).

Jonathan G. & Jean L.

Herbert Kretzmer, un collaborateur de Charles Aznavour, est disparu à l’âge de 95


Le 4 octobre 2018, a l’occasion du décès de Aznavour à l’âge de 94 ans, nous avons publié un article sous le titre « En marge du décès de Charles Aznavour – une anecdote personnelle ».


L’article a traité de Herbert Kretzmer, qui a traduit une trentaine de chansons pour Charles Aznavour en anglais, et a « traduit »  le texte des Misérables.

 

  Kretzmer & Aznavour  
  Kretzmer (90)  & Aznavour (91),
Londres, novembre 2015
 
 

Nous avons également cité les paroles de Charles Trenet :

« Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues. »

Lecture supplémentaire

Nécrologie du New York Times, 14 octobre 2020

Herbert Kretzmer, Lyricist for ‘Les Misérables,’ Dies at 95

Les Misérables – The Book of the Century (recension en français rédigée par Geraldine Brodie)

 

 

Les termes anglais du mois : Cadet, caddie, cad

Certains font remonter l'origine du jeu de golf au paganica [1] des Cad st_andrews_golf_course_graphicss Romains, d'autres au jeu français de mail (ou de pale mail) [2] et, d'autres encore, au chaugán (ou tchovgan) perse [3]. Ce que l'on sait, c'est que, dès le XIIIe siècle, il se pratiquait aux Pays-Bas un jeu dénommé colf (ou colve, colven, kolven), consistant à envoyer avec un bâton une balle de cuir vers un but. Repris en Écosse au XVe siècle sous le nom de golf, ce jeu y fut codifié en 1754 par le Royal and Ancient Golf Club of Saint Andrews. < [4]

Cad - caddieEntretemps, le mot franco-gascon capdet était entré dans la langue anglaise et vite adopté dans les cercles de golf écossais sous la forme dérivée de caddy (ou caddie), pour désigner la personne qui porte les cannes (ou clubs) du joueur et l'aide tout au long du parcours. Dans de nombreux tournois amateurs, les joueurs sont tenus de porter leur sac, mais les joueurs professionnels peuvent se faire accompagner de caddies qui portent et gèrent le matériel du joueur et sont même autorisés à le conseiller au cours du jeu.

Il en sort que le mot anglais caddie  et le mot français « caddie » sont les faux amis.  Le mot français dont la signification est « chariot de supermarché » dérive du nom commercial d’une société – Les Ateliers réunis Caddie (fondée en 1926).

Le mot caddy/caddie a quelques autres significations moins courantes :

i. Aux États-Unis, ce peut être l'abréviation de Cadillac, la voiture de luxe.

ii. Il est également utilisé (assez rarement et seulement dans certaines parties des États-Unis, semble-t-il), comme élément de l'expression shower caddy, pour désigner une étagère que l'on place habituellement sur la paroi de la douche pour ranger les accessoires de toilette. Même chose dans l'expression tool caddy, désignant un râtelier à outils.

  Caddy - shower  

iii. Au Royaume-Uni, le tea caddy désigne une boîte de fer blanc où l'on garde le thé. (Où l'on gardait le thé, avant l'usage des sachets.) Ce caddy-là dériverait du mot malais kati, unité de poids correspondant à 0,61 kg.

  Caddy tea  

Passons au mot cadet, dont dérivent caddy/caddie. Étonnamment, l'Oxford Dictionary donne parmi ses différents sens : « fils ou fille plus jeune » [c'est-à-dire puiné(e)], tout en qualifiant ce sens de formel ou d'archaïque. À la connaissance des auteurs, le mot cadet n'a jamais (s'il l'a été il y a très longtemps) été couramment utilisé en anglais dans le sens français de « frère cadet ». En revanche, comme en ancien français, il désigne un jeune qui s'initie au métier des armes [5] et, en Australie, il a pris le sens de stagiaire ou de débutant, notamment de journaliste stagiaire.

Vu qu'en France, tout se termine – dit-on – par des chansons, n'oublions pas non plus Cadet Rousselle, la chanson populaire devenue comptine après avoir été révolutionnaire !

  Cadet rouselle  

Le mot cad, dérivé de cadet ou de caddy, a une étymologie plus complexe. Pour bien comprendre le contexte dans lequel il a été forgé, il peut être bon de rappeler que, dans l'histoire de l'université d'Oxford, vraisemblablement fondée en 1096, et de celle de Cambridge, fondée en 1219, une rivalité a toujours existé entre les habitants des deux localités et les communautés estudiantines.[6] Les seconds portaient un costume étudiant et l'expression « Town and Gown » en vint à différencier les étudiants des habitants de la ville. [7] Le mot cadet (dérivé du latin caput) était entré dans le franco-gascon sous la forme capdut, signifiant « petit frère »ou « junior ». Les étudiants d'Oxford adoptèrent la forme abrégée cad pour désigner ceux que leurs homologues français appelaient irrévérencieusement les « bourgeois ».

 

Town & Gown

Après que son sens ait évolué au fil des ans, cad en est venu à désigner au XVIIIe siècle quelqu'un qui se comportait mal avec une dame (un goujat). Cette acception n'est pratiquement plus usitée et peut même être considérée comme archaïque au XXIe siècle. [8] 

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[1] Jeu consistant à envoyer une balle vers un but appelé paganica.

[2] Petit maillet muni d'un long manche dont on se servait pour pousser une balle de bois dans une direction déterminée. Par extension, le mot mail en est venu à désigner le jeu lui-même, puis la promenade publique où l'on jouait au mail (avenue du Mail, à Genève; Pall Mall, à Londres). Avatar du mail : le jeu de croquet.

[3] Jeu équestre, ancêtre du polo, qui se jouait dans l'empire perse et qui se joue encore en Azerbaïdjan. Pratiqué à dos de chevaux karabakhs, ce jeu traditionnel a été inscrit en 2013 par l'UNESCO sur la liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente.

[4] L'University of the Highlands and Islands a offert un diplôme en golf professionnel. Voir : Professional golf degree launched in Scotland, Times Higher Education, 21 January, 2015.

[5] Cad cyranoComme quatrième sens du mot cadet, le Petit Robert donne : « (anciennement) Gentilhomme qui servait comme soldat, puis comme officier subalterne, pour apprendre le métier des armes. » On se souvient des cadets de Gascogne et de Carbon de Casteljaloux, compagnie à laquelle appartenait le Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand. Notons qu'en français moderne, on préfère parler d'élèves officiers, même si l'on appelle encore « cadets de Saumur » les élèves de l'école d'application de l'arme blindée cavalerie.

[6] En 1209, deux clercs d'Oxford (c'est-à-dire des étudiants des collèges religieux, toujours plus nombreux) ont été pendus par des habitants de la ville pour un meurtre qu'ils n'avaient semble-t-il pas commis. Les étudiants, craignant pour leur vie, migrèrent à Cambridge où certains d'entre eux s'installèrent définitivement. Apparemment, cette rivalité n'a pas complètement disparu puisque, selon le journal britannique Telegraph du 5 août 2012, les étudiants de l'université de Cambridge sont invités à ne pas revêtir leur toge ou leur tenue de gala s'ils vont boire en ville, au risque de se faire rosser par les gens du cru.

[7] Les codes vestimentaires d'Oxford et de Cambridge (sub fusc : toge et mortier noirs) sont compliqués. Pour plus d'explications, voir : "17 weird, wonderful, WTF Oxbridge traditions".

Cad - students at Clare College Cambridge

[8] Mais voir : "Cad: Confessions of a Toxic Bachelor", by Rick Marin, Hachette Books, 2003..

Lecture supplémentaire :

'To lick a Lord and thrash a cad': Oxford 'Town & Gown'
BBC, 4 November 2010

Jean L. & Jonathan G.

Google Translate comme traducteur littéraire (espagnol > anglais)

L'analyse qui suit est la troisième d'une série qui compare les traductions réalisées par des traducteurs/trices littéraires pour les versions de textes publiées avec celles effectuées par le logiciel Google Translate. Voici les deux analyses précédentes : 

Elsa Wack : Google Translate comme traducteur littéraire (allemand > français)  

Isabelle Pouliot : Google Translate comme traducteur littéraire (italien > français)  

Francisco HulsePour celle-ci notre contributeur est Francisco Hulse, traducteur et interprète anglais/espagnol, qui a été, avec sa femme Merav et son fils Adriel, un de nos linguistes du mois de mars 2020.

Par comparaison avec les deux contributeurs précédents, Francisco n’a pas une maîtrise parfaite de français et les traductions comparées dans son analyse sont vers l’anglais (ce qui est approprié pour un blog qui s’appelle Le mot juste en anglais).  

Pour fournir aux lecteurs et lectrices la préface et les observations de Francisco, nous avons bénéficié de l’aide précieuse de Roland David Valayre, Français né à Paris, résident de San Francisco (Californie), dramaturge, metteur en scène, acteur, et fondateur et directeur artistique de GenerationTheatre de S. Francisco..

Les lecteurs et lectrices qui souhaitent savoir également comment le passage analysé ci-dessous a été traduit dans la version française, L'Ombre du vent (traduction François Maspero), le trouveront en bas de page de cet article.

Donnons la parole à Francisco Hulse : 

Mon collègue et ami Jonathan Goldberg m’a demandé de contribuer à ce dernier chapitre de John Henry vs. the steam drill (voir https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Henry_(folklore)). J’ai choisi de comparer la première page de La sombra del viento, de Carlos Ruiz Zafón [1]  (édité en 2001), sa traduction anglaise publiée, The Shadow of the Wind, traduction de Lucia Graves, [2] et la version anglaise de Google Translate (effectuée en nanosecondes le lundi 28 septembre 2020). On a décrit le roman comme un mystère gothique, une œuvre commerciale, un roman policier, un récit initiatique, une fiction historique et une farce occasionnelle. Je l’ai lu il y a environ 10 à 15 ans, et la plupart de ces descriptions sont justifiées. Il existe des manières bien pires de tuer quelques heures avant de rendre l’âme.

La sombra del viento The Shadow of the Wind

Commençons, si vous le voulez bien.

Texte original de Ruiz  :

Todavía recuerdo aquel amanecer en que mi padre me llevó por primera vez a visitar el Cementerio de los Libros Olvidados. Desgranaban los primeros días del verano de 1945 y caminábamos por las calles de una Barcelona atrapada bajo cielos de ceniza y un sol de vapor que se derramaba sobre la Rambla de Santa Mónica en una guirnalda de cobre líquido.

            —Daniel, lo que vas a ver hoy no se lo puedes contar a nadie —advirtió mi padre—. Ni a tu amigo Tomás. A nadie.

            —¿Ni siquiera a mamá? —inquirí yo, a media voz.

            Mi padre suspiró, amparado en aquella sonrisa triste que le perseguía como una sombra por la vida.

            —Claro que sí. —respondió cabizbajo—. Con ella no tenemos secretos. A ella puedes contárselo todo.

 

Traduction de Lucia Graves :

I still remember the day my father took me to the Cemetery of Forgotten Books for the first time. It was the early summer of 1945, and we walked through the streets of a Barcelona trapped beneath ashen skies as dawn poured over Rambla de Santa Mónica in a wreath of liquid copper.

            “Daniel, you mustn’t tell anyone what you’re about to see today,” my father warned. “Not even your friend Tomás. No one.”

            “Not even Mommy?”

            My father sighed, hiding behind the sad smile that followed him like a shadow through life.

            “Of course you can tell her,” he answered, heavyhearted. “We keep no secrets from her. You can tell her everything.”

Traduction de Google Translate :

I still remember that sunrise when my father took me for the first time to visit the Cemetery of Forgotten Books. The first days of the summer of 1945 were unraveling and we walked through the streets of a Barcelona trapped under skies of ash and a steamy sun that poured over the Rambla de Santa Mónica in a garland of liquid copper.

"Daniel, what you're going to see today you can't tell anyone," my father warned. Not your friend Tomás. To nobody.

"Not even Mom?" I asked, in a low voice.

My father sighed, covered in that sad smile that haunted him like a shadow for life.

-Of course. He answered crestfallen. With her we have no secrets. You can tell her everything.

Observations :

Tout d’abord, GT ignore complètement la ponctuation et la mise en page et massacre le positionnement des guillemets et des indentations. 

Amanecer,  le nom commun, signifie « l’aube » ou « le lever du soleil ». Le réseau neural de GT a choisi cette dernière traduction. Le soleil continue son ascension jusqu’à midi, mais ce mot désigne le moment où les premiers rayons commencent à poindre au dessus de l’horizon. Ce n’est pas instantané, mais pour l’œil humain, ça l’est presque. Graves à choisi « day », qui n’est pas un mauvais choix puisque l’heure de la journée est mentionnée plus loin dans le texte. Elle aurait pu choisir « early morning », ce qui aurait permis à l’adjectif démonstratif aquel de trouver sa place plus naturellement : “I still remember that early morning when my father…

Desgranar pose un problème plus ardu : la définition du Diccionario de la Lengua Española est :

Dicho de las piezas ensartadas, como las cuentas de un collar, un rosario, etc.: soltarse.

Úsase también en sentido figurado.

[« Se dit des choses qui sont liées ensemble, comme les perles d’un collier, un rosaire, etc. : être séparées les unes des autres. Aussi utilisé dans un sens figuratif. »]

Et donc la tentative de GT pour capturer le sens figuratif, « unravel », est louable, mais manque la cible puisque la métaphore associe les jours à des perles qu’on peut dénombrer, et non le temps à un fil continu. La solution de Grave est clairement supérieure. Pourrait-on l’améliorer ? Cela dépend : dans ce passage, Ruiz n’essayait pas d’innover dans la métaphore, et c’est ce que l’on ferait avec « The first few days of the summer of 1945 were spilling out, and we walked…

Graves ignore complètement un sol de vapor [« un soleil de vapeur »], lui substituant cette « aurore » qu’elle avait omise de la phrase précédente. La solution de GT, « a steamy sun », me fait penser à une journée lourde (car on pense presque toujours à de la vapeur d’eau lorsqu’on utilise le mot « steam ») ; un sol de vapor évoque autre chose. (Pour mémoire, le soleil est fait de plasma, pas de gaz, mais mon choix serait « …ashen skies as a vapor sun poured over… »)

La première bourde de taille de GT est d’ignorer le Ni (« Pas même ») de Ni a tu amigo Tomás (« Pas même ton ami Tomás ») et de poursuivre immédiatement avec la gaffe de « To nobody » pour traduire A nadie. Graves traduit les deux correctement, ce qui ne surprendra personne.

Voici où la comparaison devient intéressante : ¿Ni siquiera a mamá? Comme nous l’apprenons dans le cours du chapitre, le garçon en question a dix ans (en 1945, en Espagne, n’oubliez pas — pas cinq ans à Berkeley en 2020) et néanmoins Graves lui fait appeler sa mère « Mommy »! Et pas lorsqu’il s’adresse à elle directement, mais lorsqu’il en parle à son père. J’ai entendu beaucoup d’enfants latino-américains dire mami ou Mami ; « mommy » ou « Mommy » serait le registre de langue équivalent en anglais. Je dois admettre mon ignorance quant au mot que les enfants espagnols utilisent pour mami ou Mami, mais Ruiz met un mot différent dans la bouche du garçon : mamá, qui est clairement « mom » (ou « mum » au Royaume Uni). Points marqués : Un pour GT.

Je suis aussi déconcerté quant à ce qui a conduit Graves à ignorer inquirí yo, a media voz. La solution de GT (« I asked, in a low voice ») traduit le sens aux dépens du registre de langue. Pourquoi Graves a-t-elle rejeté « I inquired quietly » ?

GT rate son coup avec amparado en aquella sonrisa triste que Graves traduit assez exactement par « hiding behind the sad smile » (quoique « sheltered by that sad smile » serait plus juste). GT surtraduit aussi en proposant « that haunted him like a shadow for life » pour « que le perseguía como una sombra por la vida ». Le verbe est à l’imparfait, donc il exprime un état ou une condition appartenant au passé, alors que « for life » suggère que la poursuite a duré sa vie entière. Toutefois, il faut rendre à César… : perseguir (« poursuivre », « pourchasser », « persécuter », « traquer », « dénicher ») est plus fort que seguir (« suivre », « surveiller », « pister », « continuer », « poursuivre ») et néanmoins Graves a choisi « follow ». L’utilisation de « haunt » par GT contient l’idée que le traqué aimerait être débarrassé du traqueur.

Graves tape dans le mille [3] avec la réponse du père :

1) Elle ajoute « tell her » pour rendre le Claro que sí plus idiomatique : « Of course you can tell her. »

2) Elle se conforme au ton émotionnel de cabizbajo, dont la signification littérale est (là encore, d’après le DLE) Que tiene la cabeza inclinada hacia abajo por abatimiento, tristeza o preocupaciones graves (« [Utilisé pour décrire quelqu’un] qui baisse la tête de découragement, de tristesse ou en raison de problèmes graves »). Il existe une option en anglais pour indiquer ce découragement par une position de la tête : « to hang one’s head ». Donc, Graves aurait pu choisir « …he answered, hanging his head »; toutefois, comme cette expression est plus souvent utilisée pour indiquer la honte que le découragement, « heavyhearted » est un choix plus prudent.

Comment GT massacre-t-il la réponse de Papa ? Non seulement il sépare la citation de la voix du narrateur et en fait deux phrases séparées, mais en plus il choisit le mauvais mot (dans le contexte donné) pour cabizbajo (« crestfallen ») et traduit Con ella no tenemos secretos trop littéralement (« With her we have no secrets »).

Repose en paix, John Henry. La foreuse à vapeur n’a pas encore pris le dessus.

Conclusion : Notre profession de traducteurs n’est pas en danger ! Pour le moment !

Francisco Hulse.

Notes du blog :

[1] Résidant, à l'epoque, à Los Angeles.

[2] La traductrice est la fille du poète et romancier britannique, Robert Graves (1895-1985)

[3]   Selon Internaute.fr : « L'origine de cette expression, apparue au cours du XXe siècle, s'appuie sur le sport du tir à la cible où chaque joueur doit placer sa flèche au centre de la cible s'il veut espérer gagner. » L'expression anglaise équivalente employée par Francisco et traduit par David a été : "bats a thousand". Selon Wikidictionary, "bats a thousand" / "bats one thousand est : "From a baseball batting average, often stated as the number of hits per 1000 at bats – 1000 would be 100 percent."  Des sports differénts, mais la même idée.

 

Le Cimetière des Livres Oubliés

Je me souviens encore de ce petit matin où mon père m'emmena pour la première fois visiter le Cimetière des Livres Oubliés. Nous étions aux premiers jours de l'été 1945, et nous marchions dans les rues d'une Barcelone écrasée sous un ciel de cendre et un soleil fuligineux qui se répandait sur la ville comme une coulée de cuivre liquide.

– Daniel, me prévint mon père, ce que tu vas voir aujourd'hui, tu ne dois en parler à personne. Pas même à ton ami Tomas. À personne.

– Pas même à maman ? " demandai-je à mi-voix.

Mon père soupira, en se réfugiant derrière ce sourire triste qui accompagnait toute sa vie comme un ombre.

– Si, bien sûr, répondit-il en baissant la tête. Pour elle, nous n'avons pas de secrets. Elle, on peut tout lui dire.