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Mark Polizzotti – linguiste du mois de novembre 2020 (2)

E n t r e t i e n    e x c l u s i f

Seconde partie

Mark Polizzotti cropped 1

Mark Polizzotti –
l'interviewé

Ella

Ella Bartlett – l'intervieweuse

 

Mark Polizzotti a traduit plus de cinquante livres du français en anglais, parmi lesquels des ouvrages de Flaubert, de Modiano, de Duras et de Rimbaud. Il est également l’auteur de onze livres, dont André Breton (traduction fr., Gallimard 1999), des monographies sur Luis Buñuel et Bob Dylan, et Sympathy for the Traitor : A Translation Manifesto (MIT Press, 2018). Nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres et le récipiendaire du Prix Littéraire de l’American Academy of Arts & Letters, il dirige le service des éditions au Metropolitan Museum of Art à New York. 

Metroploitan Museum of Art

Née dans l’état d’Iowa aux États-Unis, Ella Bartlett est une écrivaine et poète ravie d'approfondir la question de la traduction. Titulaire d'une licence de Barnard College de Columbia University, elle est actuellement  étudiante en Master à la Sorbonne Nouvelle. Elle écrit son mémoire sur les féminismes intersectionnels chez deux autrices du 19e siècle, George Sand et George Eliot. Ses poèmes ont été publiés dans des revues telles que JetFuel Review, decomP magazine, et bientôt Gigantic Sequins.

TRANSLATION

Voici le lien vers la première partie de cet entretien, publié il y a quelques semaines : https://bit.ly/3eC7zcf 

L'entretien a été mené par Skype entre Paris  et New York

Nadine thumbnailNadine Gassie, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

Ella cropped thumbnailJ’aimerais que nous parlions de votre livre Sympathy for the Traitor – a Translation Manifesto [Compassion pour le traître – manifeste pour la traduction]. Vous élargissez d'une façon incroyablement réaliste la perspective de la théorie de la traduction, avec notamment votre rejet de la notion de «fidélité ». Ce vieux débat qui a commencé avec Schleiermacher et se poursuit avec Venuti et d'autres oppose le fait de rendre le texte original plus « étranger » ou plus « familier » selon l'exactitude de la reproduction qu'en donne le traducteur. Pourquoi, selon vous, la notion de fidélité est-elle devenue le discours dominant en traduction ?

Mark thumbnailComme vous le savez, le débat entre « littéral » et « littéraire », ou entre « sourciers » et « ciblistes », date des tous débuts de la Sympathy for the stranger book traduction. Horace et Cicéron en parlaient déjà dans l'Antiquité. Tout au long de l’histoire, théoriciens et praticiens de la traduction ont pris l'un ou l'autre parti en fonction de leur conception de la traduction comme science ou comme art. Si ce débat a pris la tournure qu’il a aujourd’hui − je dirais une « tournure acrimonieuse», mais cette controverse a toujours eu un tour acrimonieux, les oppositions étant frontales à ce sujet − cela tient en partie au fait que la traductologie s'est développée comme une discipline universitaire à part entière, avec, à mes yeux, un ancrage dans la linguistique plus que dans la littérature. Afin de préserver sa crédibilité, une discipline universitaire a par nature tendance à systématiser et à chercher des règles applicables − certains schémas de traduction ressemblent à des formules mathématiques − ce qui va à l'encontre d'une vision de la traduction plus instinctive, moins codifiée et, par conséquent, moins facile à théoriser. Bien que certains aspects de la traduction se prêtent à la codification, trop de rigueur ou une trop forte adhésion à une théorie particulière risquent, selon moi, de nous entraîner sur une mauvaise voie. Pour obtenir un bon texte, vous devez avoir recours à quantité d'approches, de stratégies différentes qui nécessitent parfois d'être conjuguées. Ce qui implique aussi de savoir discerner quand renoncer à un détail, le sacrifier pour le bien de l'ensemble, en somme. Si vous êtes trop à l'écoute de l’original, trop attaché à chacune de ses nuances, il vous devient de plus en plus difficile de traduire car il faut se rendre à l'évidence qu’on ne peut pas tout retenir. Mais l'on peut retenir ce qui est essentiel.

Dans Sympathy for the Traitor, je n'ai pas cherché à promouvoir une théorie − il y en a déjà assez comme ça. Je conçois la traduction comme une forme de lecture − une forme de lecture extrêmement active et créative, suspendue entre deux systèmes linguistiques et culturels. Par nature cette lecture est personnelle − mes traductions sont le résultat de ma lecture. Un autre traducteur produirait un texte différent. Mais pour moi, la mesure de la réussite c'est quand, en relisant la traduction anglaise, j'arrive à entendre dans ma tête et à sentir dans mon cœur les mêmes échos que le texte français éveille en moi. Voilà pour moi le genre de « fidélité » qui compte − mais pour arriver à cette fidélité d'ensemble, il vous faut parfois commettre de nombreuses petites infidélités.

Ella cropped thumbnailDans le prolongement de cette idée de fidélité, je me demande si un lecteur anglais francophone pourrait ressentir de la frustration face à un détail culturel qui aurait été « anglicisé ». Par exemple, si vous optez pour une marque de médicament plus familière à vos lecteurs anglais… Prenez-vous en compte la connaissance que vos lecteurs peuvent avoir de la culture et de la langue sources ?

Mark thumbnailJe ne peux en tout cas préjuger de cette connaissance, ni compter dessus. Il n’y a pas de réponse simple à votre question car beaucoup de ces choix sont évalués au cas par cas. Quasiment tous les traducteurs rencontrent tôt ou tard un problème de cet ordre, et la plupart du temps la solution dépend de ce que demande précisément le texte à cet endroit-là : suffit-il de savoir que le personnage a pris un analgésique ?  Avons-nous besoin de savoir que c'est de l'ibuprofène et pas du paracétamol (et est-ce que cela changerait quelque chose si je l’appelais plutôt acétaminophène ?) ? Si je spécifie que c’est du Percocet, quel est le degré de pertinence de l’information (suggérer par exemple la controverse récente sur l’addiction aux antidouleurs, qui a vu le nom de cette marque souvent cité), ou est-ce juste pour donner un vernis de précision au texte, auquel cas n’importe quelle marque conviendra. Dans les cas où la référence est superflue, il peut s'avérer moins gênant de s'en dispenser. Si une référence inconnue est porteuse d’une information importante, il me faudra peut-être alors « étoffer » un peu ma formulation, c'est à dire introduire un ou deux mots supplémentaires pour mettre le lecteur sur la voie.

Ella cropped thumbnailÉvoquons maintenant votre biographie d’André Breton (André Breton, traduction française de Jean-François Sené, éditions Gallimard), la seule aussi exhaustive à ce jour. Qu’est-ce que vous a attiré chez ce Surréaliste et comment ce projet est-il né ?

Mark thumbnailJ'ai rencontré le Surréalisme par hasard, à l'adolescence, alors que je pratiquais moi-même l’écriture automatique sans savoir ce Andre Breton que c'était, jusqu’à ce qu'un ami m'oriente vers des livres d’art surréalistes. J’ai été fasciné non seulement par les graphismes mais aussi par l’atmosphère. Plus tard, pendant ma première année en France, j’ai commencé à lire les livres de Breton et d'autres Surréalistes, et j’ai suivi un cours à l’université où notre professeur a su faire vivre pour nous tout ce mouvement incroyable. Au cours de la décennie suivante, à mesure que je lisais de plus en plus d’œuvres de Breton, je me suis rendu compte que, même si son écriture est auto-référentielle, il voilait néanmoins pas mal de choses sur sa vie. Cela m'a rendu curieux.

Jeune éditeur à Random House à cette époque, ma première idée a été de commander l'écriture de cette biographie à un auteur. Mais ça n’intéressait pas Random House de publier une biographie de « quelqu’un dont personne n'avait entendu parler », selon eux. Peu de temps après, alors que j’avais quitté cette maison et passais un entretien pour un nouveau poste, un éditeur m’a suggéré de m’essayer moi-même à ce travail d'écriture, idée qui ne m’était pas venue à l’esprit. Il se trouve que j'avais une copine qui débutait en tant qu’agent littéraire, j’ai donc monté un projet et elle a réussi à le vendre à Farrar, Straus.

L’obstacle majeur au début fut d’avoir accès aux documents inédits de Breton, qui étaient sous embargo de publication pour les 50 ans suivant son décès, survenu en 1966 (l'époche dont je parle, il s'était écoulé seulement 20 ans). J’ai rencontré Jean Schuster, l’exécuteur testamentaire de Breton, qui m’a accordé sa confiance, en me demandant seulement d'avoir une approche honnête et ouverte. Il m’a présenté à la veuve de Breton, Élisa, de qui il fallait une autorisation spéciale pour voir ces documents. À leur demande à tous les deux, j’ai traduit mon projet en français et le leur ai envoyé, puis j'ai longtemps attendu leur réponse, tout en poursuivant mes recherches. Enfin, la réponse est arrivée : un « non » définitif. J'ai répondu en demandant si je pouvais venir les voir la prochaine fois que je viendrais à Paris. C'est ainsi qu'autour d’une grande table, dans le célèbre appartement du 42 rue Fontaine, avec une grande partie de la collection de Breton encore accrochée aux murs (c’était avant que tout ne soit dispersé après la mort d’Élisa), je me suis retrouvé assis avec Élisa Breton, Jean Schuster et quelques autres personnes et je leur ai demandé en quoi mon projet leur avait déplu − pensant à une faute grave dans mon approche, ou qu'ils répugnaient à l'idée même de biographie. Ils m'ont alors indiqué un paragraphe dans lequel (pour le bénéfice des éditeurs américains à qui l'on avait vendu le projet), j’avais fait une liste de personnalités éminentes avec qui Breton avait été en relation, et y figurait le nom de Jean Cocteau. « Vous dites ici que Cocteau était un ami de Breton, m'ont-ils dit. Or Breton détestait Cocteau. Vous ne connaissez manifestement rien à votre sujet, donc nous ne pouvons pas vous garantir l’accès aux sources. » « Je sais que Breton détestait Cocteau, ai-je répondu. Je dis seulement ici qu’ils se connaissaient. » « Ah… eh bien, dans ce cas… » Et en deux minutes j'ai obtenu l’autorisation que j’attendais depuis bientôt deux ans !

Ella cropped thumbnailPour conclure, je vais vous emprunter une citation, dans Sympathy for the Traitor. Vous dites ceci : « Ce qui m'inquiète c'est l’émergence d’un monde dans lequel la traduction ne sera plus nécessaire… parce que les langues du monde n’exprimeront plus les différences psychologiques et culturelles qui fondent leurs différences » (p.149). Pensez-vous que nous arriverons un jour à un point où la traduction ne sera plus nécessaire ?

Mark thumbnailCe fut pour moi l'un des aspects les plus difficiles à traiter durant l'écriture de ce livre, et aborder ce sujet visait principalement à ouvrir la question plutôt qu'à fournir des réponses que, franchement, je n’ai pas. Esquissé à grands traits, le le paradoxe est le suivant : d'un côté, la traduction est à même de favoriser une plus grande compréhension − ou disons une plus grande mise à disposition − d'autres points de vue, d'autres façons de vivre. D’un autre côté, cette plus grande mise à disposition conduit à une plus grande familiarité, laquelle peut entraîner une homogénéisation au fur et à mesure que les façons de vivre d'autres peuples – auxquels nous avons aujourd'hui un accès presque illimité −  sont absorbés et assimilés au nôtre. Il est incontestable qu'un point de vue culturel n'a rien à voir avec les objets culturels qui forment l'arrière-plan de notre vie moderne un peu partout dans le monde – les enseignes Gap, Starbucks, Uniqlo, les produits alimentaires « ethniques », la musique aseptisée, les gratte-ciels anonymes ainsi que d'autres signes extérieurs plus évidents de la mondialisation. Nous sommes en partie façonnés par notre environnement et lorsque nos environnements commencent à devenir de plus en plus uniformes, on peut se demander si nos points de vue culturels ne vont pas emprunter la même voie. 

Comprenez-moi bien : je ne défends ni l’isolationnisme ni l’esprit de clocher, certainement pas. Je trouve juste regrettable cette tendance qui fait que les lieux perdent leur caractère propre et se mettent tous à se ressembler. On n’en est pas encore là, bien sûr − Paris reste toujours Paris, différente de Londres, New York ou Séoul. Mais le Paris des cafés, qui pendant des siècles a constitué une partie si centrale de sa vie culturelle, est en train de disparaître ; la librairie parisienne, à mes yeux l'un de ses joyaux, est menacée, comme me l'a confirmé l’autre jour la lecture d'un article annonçant la fermeture du Pont Traversé, l'une de ces librairies réellement exceptionnelles de Paris. C’est une perte, un effacement progressif. Mais, encore une fois, il n'y a pas de solution facile, car l’antidote logique serait de figer une ville ou une culture dans le temps, ce qui est évidemment absurde. Les choses, les lieux doivent évoluer. Je détesterais voir Paris, où n'importe quelle ville, devenir juste une autre métropole indifférenciable, un autre exemple de cette « monotonie internationale ». Monotonie qui résulte en partie de la grande influence culturelle des États-Unis, largement due à sa domination linguistique et économique. Et la traduction joue un rôle à cet égard.

Ella cropped thumbnailQuelles conséquences cela a-t-il de traduire vers l'anglais, langue, vous le disiez, très influente, parfois dominante dans le monde moderne d’aujourd’hui ?

Mark thumbnailIl n’y a aucun doute que l’anglais, spécifiquement l’anglais américain, occupe une position d’influence disproportionnée dans le monde d'aujourd’hui et que cette influence peut souvent être abusive et hégémonique. Je ne suis en aucun cas un défenseur de la volonté de domination et d'exploitation anglophone/américaine. Mais je crois qu’il y a une différence entre la politique américaine (militaire, économique ou culturelle) et la langue américaine en soi, et que nous courons le risque de diaboliser cette langue au point de finir par nous paralyser et par rendre tout échange impossible. Vous avez parlé de faire entendre « l'étrangèreté » du texte en traduction. Le problème avec ça − la subversion des normes de l’anglais dit « correct » par l'introduction de tournures grammaticales ou syntaxiques de la langue-source − c'est qu'en fin de compte, cela devient contre-productif. On aboutit à quelque chose qui n’est ni novateur ni culturellement responsable mais apparaît tout simplement comme de l'incompétence − quelque chose qui ne représente pas de manière crédible ce que l’auteur a tenté dans l'original (sauf si cet auteur s'est donné pour objectif de subvertir les règles de sa propre langue, mais là, c’est un autre cas de figure). À mon avis, cela rend un mauvais service non seulement au lecteur-cible mais aussi à l’auteur-source dont on a massacré le livre.

En tant que traducteur, j'estime de ma responsabilité de représenter les œuvres que je traduis, non pas en m’excusant ni en dénaturant artificiellement l’anglais dans lequel je les rends, mais en utilisant les ressources de la langue anglaise au mieux de mes capacités afin de transmettre ces œuvres avec respect et conviction. Pour moi, « fidélité en traduction » signifie représenter un point de vue et un discours de manière à ce que leur caractère unique et étranger demeure intact tout en traversant les cultures, les espaces et les temps pour toucher des lectorats différents − et, dans mon monde idéal, en laissant le lecteur avec une vision des choses différente de celle qu'il avait au départ.

Lecture suppleméntaire

L'histoire aurait-elle été autre sans certaines traductions erronées ?
Traduit d'un article paru dans le New York Times
Mark Polizzotti. Why Mistranslation MattersWould history have been different if Krushchev had used a better interpreter? N.Y.T. 28/06/2018

 

 

Parler en anglais pourrait propager plus de coronavirus que ne le font certaines autres langues

Francoise le Fleur (cropped)L'article qui suit est basé sur une recherche publiée par la Bibliothèque nationale de Médecin des États-Unis sur son site PubMed Central, intitulée "The use of aspirated consonants during speech may increase the transmission of COVID-19." Le 8 septembre la revue Forbes a récapitulé cette recherche dans un article intitulé "Why Speaking English May Spread More Coronavirus Then Some Other Languages". Notre contributrice Françoise Le Meur a bien voulu traduire l'article de Forbes.

  

Les particules de coronavirus se dispersent par de minuscules gouttelettes de liquide (aérosols) flottant dans l'air. CORONA drops

De nouvelles recherches révèlent que les anglophones projettent plus de gouttelettes dans l'air lorsqu'ils parlent, ce qui pourrait les rendre plus susceptibles de propager la COVID-19. Comme le nouveau coronavirus se diffuse par gouttelettes, la quantité de postillons émis par une langue pourrait influer sur les différents stades de la maladie. Tout dépend de ce qu'on appelle « les consonnes aspirées », soit les sons que nous produisons et qui projettent davantage de gouttelettes de salive dans l'air.

À l'université, tout le monde savait quels professeurs postillonnaient le plus lorsqu'ils assuraient des cours. Les premiers rangs de leurs classes étaient toujours vides après la première journée de cours, parce que les meilleurs élèves qui s'y asseyaient avaient été aspergés par la salive du professeur. Lorsqu'un cours était particulièrement ennuyeux, les étudiants pouvaient être intéressés par la façon dont la lumière du soleil captait les gouttelettes de salive, suspendues en l'air autour du professeur.

Se souvenir des enseignants qui avaient une forte voix est une chose. Cependant nous savons maintenant que le simple fait de parler anglais pourrait signifier que nous postillonnons sur tous les gens autour de nous.

Le coronavirus se propage par des particules d'aérosol

SneezingNous savons tous que la toux ou les éternuements propagent des germes, et c'est ainsi que nous attrapons des rhumes et la grippe chaque année. Cette propagation se produit parce que la toux ou l'éternuement propulse à grande vitesse des gouttelettes pleines de virus provenant de notre nez et de notre gorge dans l'air qui nous entoure. C'est pourquoi on nous disait de tousser dans notre coude et de nous laver les mains fréquemment avant le début de la Covid-19.

Nous savons que tousser et éternuer propagent des germes, mais beaucoup d'entre nous ne réalisent pas encore que parler également.

Puis, l'avènement de la pandémie de coronavirus a conduit aux conclusions de recherches selon lesquelles non seulement la toux et les éternuements, mais aussi le simple fait de parler, propulsent des virus en aérosol dans l'air. C'est l'une des principales raisons pour lesquelles il est recommandé à tout le monde de porter un masque et de se tenir à une distance de deux mètres des autres personnes. Il semble désormais que toutes les conversations ne génèrent pas la même quantité de gouttelettes dans l'air. Cela pourrait plutôt dépendre de la langue utilisée par le locuteur.

Des observations faites en Chine ont révélé l'un des premiers indices d'une possible différence dans la manière dont les virus se propagent en fonction de la langue utilisée. Il est remarquable que cela ne se soit pas produit pendant la pandémie de Covid-19, mais pendant la première épidémie de SRAS avec le CoV-1 dans le sud de la Chine. Ce virus a causé plus de 8 000 cas, enregistrés dans 26 pays.

Il y avait, à ce moment-là, beaucoup plus de touristes japonais que de touristes américains en Chine du Sud, pourtant les Américains représentaient 70 cas de SRAS-CoV-1 et le Japon n'avait aucun cas. Comment est-ce possible ?

À l'époque, une des explications données par les scientifiques concernait le langage. Comme le personnel des magasins chinois était généralement multilingue, il s'adressait habituellement aux acheteurs américains en anglais, tandis qu'il s'adressait aux touristes japonais en japonais. Cela a son importance car l'anglais est riche en consonnes aspirées alors que le japonais en a très peu.

Les consonnes aspirées projettent des postillons dans l'air.

Alors que le japonais compte peu de consonnes aspirées, ce qui permet aux locuteurs de produire peu de postillons lorsqu'ils parlent, l'anglais en compte trois. Plus précisément, les consonnes [p] [t] et [k] sont aspirées en anglais. La production de ces sons projette dans l'air une multitude de minuscules gouttelettes provenant des voies respiratoires du locuteur, créant ainsi un nuage de postillons. Si cette personne est porteuse d'un virus, l'air est alors rempli de particules virales.

RUDN 2Selon un linguiste de l'Université RUDN (Université de l'amitié des peuples de Russie), le nombre de cas de COVID-19 dans un pays pourrait être lié à l'existence de consonnes aspirées dans sa principale langue de communication. Ces données peuvent aider à créer des modèles plus précis pour caractériser la propagation de la COVID-19.

Jusqu'à ce jour la perspective d'un locuteur postillonnant pouvait être rebutante, mais nous n'avons jamais considéré que cela puisse nous mettre en danger de contracter une infection mortelle.

La COVID-19 a changé tout cela, c'est pourquoi les chercheurs de l'université RUDN ont étudié si les personnes parlant des langues avec des consonnes aspirées ont un taux plus élevé d'infection par le nouveau coronavirus.

L'étude a examiné les données de 26 pays comptant plus de 1000 cas de Covid-19 au 23 mars 2020. C'est une période pertinente, car elle se situe avant que le port du masque ne soit généralisé. Les pays ont été regroupés selon que les langues majoritairement parlées contenaient ou non des consonnes aspirées. Les données comprenaient un grand nombre de langues, dont l'anglais.

Il y a eu en effet plus de cas d'infection par des coronavirus dans les pays qui parlaient des langues avec des consonnes aspirées. Ces pays ont enregistré 255 cas de Covid-19 pour 1 million de résidents, tandis que les pays où les langues avaient peu de consonnes aspirées avaient 206 cas de Covid-19 pour 1 million de résidents. Techniquement, ces chiffres ne sont pas significatifs d'un point de vue statistique, mais l'observation est néanmoins intéressante.

L'étude a mentionné des limites expérimentales, telles que l'établissement d'hypothèses sur l'origine linguistique des locuteurs (ce qui pourrait avoir un effet sur la quantité de consonnes aspirées). L'instauration de mesures de distanciation sociale à des rythmes différents pourrait également avoir eu un impact sur ces constatations. Les auteurs se réfèrent à leur étude en tant qu'hypothèse, mais une hypothèse forte et appellent à des études plus approfondies.

Lecture supplémentaire :

How COVID-19 is changing the English language
FAST COMPANY, September 25, 2020

Coronaspeak – les blogues et la presse commentent les mots à la mode  (suite)

 

 

Vers un vaccin contre la Covid-19

Le texte qui suit a été rédigé par notre fidèle contributeur René Meertens. Il a été notre Linguiste du mois de janvier 2019.

René Meertens est également l'auteur du Guide anglais-français de la traduction, dont une nouvelle édition vient de paraître. 

Ses contributions précédentes sont accessibles ici.

Rene-Meertens RM

 

 

le mot juste en anglais

La vaccination contre le nouveau coronavirus est actuellement au centre de l’attention. Selon l’OMS, 42 candidats vaccins  font l’objet d’essais cliniques. 

vaccination ou imunization

candidate vaccines
clinical trials

Les infections confèrent le plus souvent une immunité aux personnes qui y survivent. C’est sur cette constatation que reposent la conception et l’utilisation des vaccins. La vaccination consiste à inoculer un agent infectieux inactivé , généralement une bactérie ou un virus.

immunity

 

inactivated
bacterium
virus

Une longue histoire

Les premières vaccinations eurent lieu en Chine il y a un millier d'années : on inoculait par scarification un virus ayant provoqué un cas bénin de la variole. Ces vaccinations étaient assez empiriques et souvent dangereuses.

 

 

smallpox

En 1796, Edward Jenner, scientifique et médecin anglais, se fondant sur des observations de paysans, eut l'idée d'inoculer à l'humain le virus de la vaccine, c'est-à-dire une forme assez bénigne de variole de la vache, transmissible à l'être humain. 

cow-pox
Jenner inocula à des humains le pus d'une pustule d'une paysanne atteinte de la vaccine. Quelque temps plus tard, il inocula la variole à une personne qu'il avait ainsi vaccinée. C'était évidemment très risqué, mais cette personne ne contracta pas la variole.  
Il s'agissait, avant la lettre, d'un essai de provocation chez l'humain. human challenge trial

En 1881, Louis Pasteur vaccina des moutons contre le charbon, En 1885, il vaccina contre la rage un garçon de 9 ans mordu par un chien enragé. Cette vaccination comporta diverses étapes et prit pas moins de dix jours.

 

anthrax

rabies

Comment le vaccin agit-il ?

Les agents infectieux comportent des antigènes, c'est-à-dire des substances qui provoquent une réaction immunitaire, qui prend la forme de l'apparition d'anticorps, c'est-à-dire des protéines produites par le système immunitaire. Celles-ci se fixent aux antigènes, avant de les neutraliser ou de les détruire de différentes façons. Le système immunitaire est trop complexe pour être décrit avec rigueur dans le présent article.

antigens
immune response

antibodies

 

 

immune system

Les vaccins contiennent des antigènes issus d'un agent infectieux. Ils provoquent de ce fait la réaction immunitaire susmentionnée. On distingue les vaccins atténués, constitués d'une bactérie ou d'un virus modifié de façon à les rendre inoffensifs, les vaccins tués, les vaccins polysaccharidiques, constitués d'un polysacppe de la bactérie qui cause la maladie considérée, les vaccins à ADN et RNA et les vaccins à vecteur, qui utilisent un adénovirus atténué.

 

attenuated vaccines

 

killed vaccines

polysaccharide vaccines

DNA and RNA vaccines
vector vaccines

Vaccins contre la Covid-19

Bien que la Covid-19 et la grippe soient causées par des virus de types différents, elles présentent des points communs. En particulier, elles sont toutes deux des infections respiratoires dont les symptômes initiaux sont proches. Elles se propagent via des postillons et des aérosols. Enfin, les virus qui les causent comportent des variantes. Selon des informations récentes, qui devront sans doute être révisées, on en compterait pas moins de neuf pour la Covid-19. Ces similitudes pourraient se retrouver au niveau de certains aspects de la vaccination.

 
Une quarantaine de vaccins seraient actuellement à l'étude. Une fois mis au point, un vaccin doit faire l'objet d'essais cliniques, qui portent sur sa sécurité et son efficacité. Les essais de phase I phase I trials rassemblent un petit nombre de volontaires et visent à s'assurer de l'innocuité du vaccin. Les essais de phase II ont pour objet d'évaluer la tolérance et l'efficacité, compte tenu de la dose administrée. Les essais de phase III sont des essais randomisés à double aveugle Les sujets sont répartis dans deux « bras » et reçoivent soit le vaccin, soit un placébo. Ils sont randomisés, c'est-à-dire que les sujets sont répartis aléatoirement entre les deux bras. Ni les sujets, ni les chercheurs ne savent qui reçoit un placébo et qui le vaccin testé. C'est pourquoi on parle d'essai à double aveugle. En fonction du nombre de sujets qui contractent la maladie considérée, il est possible d'évaluer l'intérêt du candidat vaccin.

safety

efficacy

safety

randomized double-blind trials
subjets

arms

placebo

 researchers

En janvier prochain, selon le Financial Times, une autre méthode sera utilisée au Royaume-Uni et financée par le gouvernement britannique. On injecterait le vaccin à des volontaires, avant de leur inoculer le virus de la Covid-19. Il s'agit donc d'un essai de provocation chez l'humain, qui n'a rien de neuf, puisque Jenner avait procédé de la même façon. Cette méthode permet de brûler les étapes mais est controversée sur les plans scientifique et éthique. En bonne logique, il faut comparer les résultats obtenus grâce au vaccin à ceux que l'on obtient sans le vaccin. En d'autres termes, il faut inoculer le virus à des témoins, c'est-à-dire à des sujets qui n'ont pas reçu le vaccin.

 

 

 

 

 

 

 

 

controls

Questions multiples

Qui l'emportera dans la course au vaccin ?

 

Le vaccin russe appelé Spoutnik V, qui est un vaccin à adénovirus, va-t-il exploser en vol ? Il a été approuvé après avoir été testé sur 76 sujets seulement. On lit dans Le Monde que les cosmonautes russes l'ont refusé avant leur départ pour la Station spatiale internationale. Quant au vaccin vanté par Trump, sera-t-il validé par la Cour suprême par six voix contre trois ?

Sputnik V

adenovirus vaccine

Petit glossaire des maladies respiratoires virales
fourni par M. René Meertens

English

français

acute viral infection

infection virale aiguë

airborne virus 

virus transmis par voie aérienne

chills 

frissons

cough 

toux

flu 

grippe

headache

 céphalée

immunization 

vaccination

influenza 

grippe

influenza virus

virus de la grippe

muscle and joint pain

douleurs musculaires et articulaires

RNA virus 

virus à ARN

runny nose

écoulement nasal

sneezing 

éternuement

sore throat, throat soreness 

mal de gorge

spread of a virus 

prolifération d'un virus

virus strain 

souche virale


Lecture supplémentaire
:

Rescapé de la variole, Voltaire défend, parmi les premiers, l'inoculation
Le Monde, 30.7.2020

Nouveaux glossaires bilingues – le COVID-19 en dix-huit langues

Cluster, clapping, distance sociale…Ces mots de la crise qui font bondir Bernard Cerquiglini

Coronavirus, les mots pour le dire

 

Annonce de l'Académie française :

Le Covid-19 ou la Covid-19 ?

Le 7 mai 2020

Covid est l’acronyme de corona virus disease, et les sigles et acronymes ont le genre du nom qui constitue le noyau du syntagme dont ils sont une abréviation. On dit ainsi la S.N.C.F. (Société nationale des chemins de fer français) parce que le noyau de ce groupe, société, est un nom féminin, mais le C.I.O. (Comité international olympique), parce que le noyau, comité, est un nom masculin. Quand ce syntagme est composé de mots étrangers, le même principe s’applique. On distingue ainsi le FBI, Federal Bureau of Investigation, « Bureau fédéral d’enquête », de la CIA, Central Intelligence Agency, « Agence centrale de renseignement », puisque dans un cas on traduit le mot noyau par un nom masculin, bureau, et dans l’autre, par un nom féminin, agence. Corona virus disease – notons que l’on aurait pu préférer au nom anglais disease le nom latin morbus, de même sens et plus universel – signifie « maladie provoquée par le corona virus (“virus en forme de couronne”) ». On devrait donc dire la covid 19, puisque le noyau est un équivalent du nom français féminin maladie. Pourquoi alors l’emploi si fréquent du masculin le covid 19 ? Parce que, avant que cet acronyme ne se répande, on a surtout parlé du corona virus, groupe qui doit son genre, en raison des principes exposés plus haut, au nom masculin virus. Ensuite, par métonymie, on a donné à la maladie le genre de l’agent pathogène qui la provoque. Il n’en reste pas moins que l’emploi du féminin serait préférable et qu’il n’est peut-être pas trop tard pour redonner à cet acronyme le genre qui devrait être le sien.

Mark Polizzotti – linguiste du mois de novembre 2020 (1)

E n t r e t i e n    e x c l u s i f

Première partie

 

Mark Polizzotti cropped 1

Mark Polizzotti –
l'interviewé

Ella

Ella Bartlett – l'intervieweuse

Mark Polizzotti a traduit plus de cinquante livres du français en anglais, parmi lesquels des ouvrages de Flaubert, de Modiano, de Duras et de Rimbaud. Il est également l’auteur de onze livres, dont André Breton (traduction fr., Gallimard 1999), des monographies sur Luis Buñuel et Bob Dylan, et Sympathy for the Traitor : A Translation Manifesto (MIT Press, 2018). Nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres et le récipiendaire du Prix Littéraire de l’American Academy of Arts & Letters, il dirige le service des éditions au Metropolitan Museum of Art à New York. 

Metroploitan Museum of Art

Née dans l’état d’Iowa aux États-Unis, Ella Bartlett est une écrivaine et poète ravie d'approfondir la question de la traduction. Titulaire d'une licence de Barnard College de Columbia University, elle est actuellement  étudiante en Master à la Sorbonne Nouvelle. Elle écrit son mémoire sur les féminismes intersectionnels chez deux autrices du 19e siècle, George Sand et George Eliot. Ses poèmes ont été publiés dans des revues telles que JetFuel Review, decomP magazine, et bientôt Gigantic Sequins.

TRANSLATION


Nadine thumbnailNadine Gassie
, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

 

Ella cropped thumbnailVous êtes l'auteur ou le traducteur de plus de 50 ouvrages et  actuellement l'éditeur en chef du Metropolitan Museum of Art ("The Met") de New York. Pouvez-vous nous dire comment vos projets d’écriture −  traduction ou autre — vont de pair avec votre travail d'éditeur de musée ?

Mark thumbnailQue l'on soit écrivain, traducteur ou éditeur, on travaille toujours sur des livres, la source est la même et les objectifs sont comparables. En tant qu'amoureux des livres, je suis convaincu que ces activités sont intimement liées et Andre Breton s'enrichissent mutuellement. Pour prendre un exemple, mon premier brouillon de la biographie d’André Breton faisait 1 200 pages. Mon éditeur m’a renvoyé le manuscrit assorti d'un conseil : réduisez-le de moitié. Grâce à mon expérience d’éditeur, entraîné à lire les textes des autres, mais aussi les miens, avec une perspective de lecteur et pas seulement d'auteur, j'ai pu élaguer sans trop de souffrance. Et le manuscrit final y a bien sûr gagné. En fin de compte, l'enjeu est toujours la mise en forme optimale de la langue, comment dire ce qui doit l'être le mieux possible, c'est à dire de la manière la plus juste, ou la plus concise possible.

 

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 17 ans, étudiant à la fac de Nanterre, vous avez rencontré l’écrivain français Maurice Roche, dont vous avez ensuite traduit les livres. Il faut avouer que c’est un peu le rêve de tout aspirant traducteur ! Pouvez-vous nous raconter comment ce petit événement a inauguré votre carrière de traducteur ? Qu’avez-vous fait à la suite de cette rencontre qui vous a ouvert la voie de la traduction ?

Mark thumbnailEn fait, je m'étais déjà essayé à la traduction avant cette rencontre avec Maurice Roche. Pour mes cours de français Maurice Rocheau lycée, par exemple, au lieu de me contenter de lire le chapitre demandé, je cherchais à le traduire, pour mon compte, pour creuser plus profondément la signification du texte. Plus tard, à l’université, après avoir rencontré Maurice et « traduit » (avec de gros guillemets) son roman CodeX, j’ai suivi un séminaire de traduction dans lequel tout le monde travaillait à partir de langues-sources différentes. Par nécessité, la priorité était donnée au produit fini : la traduction anglaise en tant que texte à part entière plutôt que copie, réussie ou pas, de l'original. Les questions que nous nous posions étaient les suivantes : Ce texte fonctionne-t-il comme texte ? Fait-il sens pour un lecteur dépourvu de toute référence à l’original ? Comment l’auteur du texte anglais (c’est-à-dire le traducteur) a-t-il pu obtenir cet effet particulier ? Et ainsi de suite.

La rencontre avec Maurice Roche a été un formidable catalyseur car même si j'ai entrepris de traduire CodeX sans avoir la moindre idée de Patrick-modianoce que je faisais, cela m’a jeté tout de suite dans le grand bain et fait me colleter avec des problèmes auxquels, dans une large mesure, je me confronte encore aujourd’hui. CodeX était une fiction expérimentale des années 70, extrêmement exigeante, mais les défis qu’il m'a posés ne diffèrent guère de ceux posés par un roman de Patrick Modiano [1]  : comment faire fonctionner ce texte dans un contexte culturel et un système linguistique différents tout lui en conservant son originalité ? Je me suis ensuite attaqué à un autre roman de Maurice, Compact, dont j'ai découvert qu’il se prêtait mieux à l'adaptation et qui a fini par être publié. Entre-temps, un ami qui dirigeait une petite maison d’édition m’a demandé de traduire les essais de René Daumal, et un de mes anciens profs à Columbia de traduire plusieurs livres de philosophie. Et c'est ainsi que de fil en aiguille, plus je traduisais de livres plus on me sollicitait pour en traduire.

Jean-EchenozJ'ai aussi proposé des projets à des éditeurs. Outre Compact, qu'il m'a fallu des années pour placer, j'ai délibérément cherché à traduire les romans de Jean Echenoz. Son roman Cherokee avait été soumis à la maison d'édition où je travaillais  et je l'avais lu, afin de rédiger un rapport de lecture, et j’en étais tombé amoureux. L’éditeur en chef de cette maison l'ayant refusé tout net (il l'avait carrément jeté dans le couloir par-dessus ma tête), j’ai appris qu’une petite maison d'édition de Boston l'avait acheté. J’ai donc écrit à David Godine pour lui dire que je n’avais quasiment aucune expérience en traduction mais que j'adorais le livre et que je désirais le traduire s’il voulait bien me donner cette chance. Et il l’a fait !

Il me faut également signaler que, puisque l'activité de traducteur n'est pas mon gagne-pain, j’ai le luxe de pouvoir choisir les projets qui me plaisent ou, plus exactement, les projets qui me parlent et auxquels je pense pouvoir faire justice. Si je doute de pouvoir donner à un texte le meilleur de moi-même ou de parvenir à me glisser dans la peau de l'écrivain, alors ma réaction sera de le refuser. Car ce ne serait juste ni pour le livre, ni pour l’auteur, ni pour le lecteur que de le traduire dans ces conditions. Ceci dit, il arrive qu'on se charge d'un projet sans véritable passion, pour tout un tas de raisons diverses, et bien sûr on fait de son mieux, mais ce n’est pas l'idéal.


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Certains des livres que vous avez traduits, Je m’en vais de Jean Echenoz, Fleurs de ruine ou encore Chien de printemps de Patrick Modiano mettent en scène un homme jeune ou d'âge moyen qui disparaît, mène une vie secrète ou laisse dans son sillage une absence. On dit que les écrivains ont des thèmes de prédilection sur lesquels ils ou elles reviennent de façon constante – comme Proust, par exemple, avec l’obsession, l’amour, la mémoire.  Pensez-vous qu'un traducteur, comme un écrivain, peut avoir ses « thèmes » ? Et si oui, quels sont les vôtres ?

Mark thumbnailVous avez raison, tous ces écrivains tournent autour d'un petit noyau d’obsessions sur lesquels ils ne cessent de revenir. Pour Modiano, c’est le passé, le manque de fiabilité de la mémoire, la marque durable que l’Occupation a laissé dans la psyché française. J'adore traduire ses textes, je ressens très fortement cette affinité dont j’ai parlé tout à l’heure, mais ses obsessions ne sont pas forcément les miennes. C’est la même chose pour Echenoz qui utilise souvent les conventions, parfois assez violentes, des polars et des romans à suspense, et que j'ai adoré traduire − même si je n’ai personnellement jamais poursuivi quiconque avec une arme à la main !

Mais ce sont des différences superficielles. Pour les traducteurs, comme pour les écrivains, le seul « thème » est la langue et comment cette langue est travaillée. Moi, ce que j'aime, c'est ce calme, cette sobriété de ton, et cette concision dans laquelle aucun mot n'est M. Duras croppedde trop : c’est la raison pour laquelle je me régale à traduire des auteurs comme Modiano, Echenoz et Marguerite Duras. Paradoxalement, je trouve que ce genre d'économie et de dépouillement dans le style ouvre un espace pour un impact émotionnel plus fort qu'une écriture plus démonstrative, un peu comme l'ombre est rendue possible par la lumière.

Ella cropped thumbnailCela me fait penser à Modiano, lauréat du prix Nobel de littérature, dont la sobriété de ton masque clairement une ébullition. Ce que votre traduction de Remise de peine rend parfaitement. Dans ce livre, les descriptions de Paris sont oniriques, fantasmagoriques, et pourtant très précises. Comment êtes-vous devenu familier du Paris de Modiano et à quel type de recherche vous êtes-vous livré pour recréer en anglais sa vision ?

Mark thumbnailJe suis très heureux que vous ayez repéré cela ! Cette « ébullition » sous la surface est la qualité exacte que j’ai tenté de faire passer dans la traduction. L'écriture de Modiano, calme en surface, dissimule des monstres. De même qu’une nostalgie pour un Paris qui n’existe plus, et n’a peut-être jamais existé.

Beaucoup considèrent Modiano comme un écrivain de l’Occupation. S'il est vrai que ce moment historique le hante (il est né en 1945 juste après la fin de la guerre), le moment décisif de sa vie est le milieu des années 60 lorsqu'il a trouvé une libération personnelle. Il a connu une enfance très difficile, comme il l'a raconté. Son frère, dont il était proche, est mort à l'âge de dix ans et il a eu des parents absents. Â l'âge de 20 ans, il a pu se libérer de sa dépendance vis-à-vis d’eux, il a commencé à écrire et à vivre sa vie. C’est dans cette période que se situent la plupart de ses livres. L’autre trait marquant de son écriture est l'expression d'un « malaise » (faute d’un meilleur terme) face à ce qu'est devenue la ville de Paris. Je ne sais pas si c’est une nostalgie pour le Paris d'antan en tant que tel ou pour cette sensation de possibilité infinie qu’il a visiblement éprouvée dans sa jeunesse, une sensation dont le Paris des années 60, avec ses voitures, ses cafés, ses stations de métros, ses librairies et ses quartiers bien distincts a procuré la toile de fond. 

Si le Paris de Modiano est celui des années 60, j’ai pour ma part vécu à Paris dans les années 70, et peu de choses avaient changé. Je me souviens de certains de ces quartiers, de ces lieux qu'il évoque et qui ont maintenant disparu. Mais l'important, ce n’est pas tant comment Paris était réellement. Je m'en suis rendu compte quand je suis allé visité certains endroits qu’il invoque, intrigué par l’atmosphère brumeuse, magique qui émane de ses descriptions. Et ce que j’ai découvert, ce n'est pas le pays de rêve que je m'étais représenté, mais bel et bien que Modiano avait passé ces lieux au filtre de sa conscience : ce qui est évident, puisqu'il est écrivain. Même si ces lieux existaient de façon réelle dans le monde physique, ils existaient d'une façon tout aussi réelle seulement dans son esprit. Modiano fournit beaucoup de détails géographiques précis, de manière à ancrer l’histoire qu'il raconte dans une réalité concrète et historique, mais au final cela ne fait que les rendre encore plus évanescents. Ses romans parlent de désorientation et d'imprécision. Modiano donne au lecteur des indices pour ensuite le laisser créer son propre récit, s’investir de façon beaucoup plus émotionnelle et personnelle.

[1] Modiano a remporté le Prix Nobel de littérature en 2014.

Lecture supplémentaire

L'histoire aurait-elle été autre sans certaines traductions erronées ?
Traduit d'un article paru dans le New York Times :
Mark Polizzotti. Why Mistranslation Matters
Would history have been different if Krushchev had used a better interpreter?
 N.Y.T. 28/06/2018

La seconde partie de cet entretien sera publiée vers la fin de ce mois.