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Permacrisis – le mot anglais de l’année 2022 selon le dictionnaire Collins

Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle VuilleJoëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse.

Collins dictionaryLe dictionnaire Collins a annoncé début novembre 2022 son mot de l’année. [1]  Il s’agit de « permacrisis », dont la traduction française est « permacrise ». Collins en donne la définition suivante : « An extended period of instability and insecurity ».

  Permacrisis (Washington Post)  

Après une pandémie mondiale ayant causé des millions de morts, une guerre au cœur de l’Europe après des décennies de paix, une crise économique menaçante, et, en toile de fond, le réchauffement climatique, la crise semble effectivement être permanente. D’un point de vue strictement britannique, ajoutez encore les difficultés posées par le Brexit et le cirque politique qui a donné au pays trois premiers ministres en quelques mois, et vous comprendrez la remarque de Alex Beecroft, patron de Collins Learning, qui estime que le mot "sums up just how truly awful 2022 has been for so many people". [2]

D’autres mots mis en avant en 2022 par le célèbre dictionnaire donnent une image particulièrement glauque de la période que nous traversons:

A« warm banks », pour décrire les bâtiments accueillants des personnes privées de chauffage dans leur propre domicile (l’expression est construire par analogie avec les « food banks », que l’on peut traduire par « banques alimentaires » ; le concept est toutefois plus proche de la soupe populaire puisque la chaleur se « consomme » sur place)

A« lawfare », soit le fait d’utiliser (parfois abusivement) des procédures judiciaires (et le droit de façon plus générale) pour intimider autrui (le mot est construit par analogie avec « warfare »)

A« partygate », qui renvoie au scandale causé par la révélation que des fêtes illicites avaient eu lieu dans des bâtiments gouvernementaux (britanniques) pendant le confinement en 2020 et 2021 (le mot est construit par analogie avec la célèbre affaire du Watergate, comme bien d’autres avant lui.) [3]

Partygate 2

 

 

 

 

 

 

A« Kyiv », suivant la graphie ukrainienne plutôt que russe.


Pour vous remonter le moral après ces considérations déprimantes, je vous encourage à rechercher sur votre moteur de recherche ou réseau social favori des images illustrant un autre mot nouvellement entré dans le Collins Dictionary, à savoir « splooting ». Il s’agit de la position (adorable) dans laquelle se mettent parfois nos animaux de compagnie sur le tapis du salon ou dans le gazon du jardin, sur le ventre, les quatre pattes écartées, dans une posture de relaxation totale. « Do yourself a favor », et allez regarder des photos ou des vidéos de chiens et de chats en train de « splooter » ; vous ne le regretterez pas. [4]

————-

[1] https://blog.collinsdictionary.com/language-lovers/a-year-of-permacrisis/

[2] https://www.bbc.com/news/entertainment-arts-63458467

[3] La France a ainsi connu son « Pénélopegate » (autrement connu selon « l'affaire Penepole », du nom de l’épouse d’un ancien premier ministre), le monde du football américain a traversé un « deflategate » lorsque des joueurs ont été accusés d’avoir joué avec des ballons insuffisamment gonflés, etc.

[4] Voir par exemple la labrador américaine Stella, reine du « sploot » sur YouTube : 

 

 

Et si vous vous demandez pourquoi votre chien « sploot », vous trouverez des pistes de réponses (et des photos !) ici: https://petcube.com/blog/sploot/

  Splooting  

Lectures supplémentaires:

Le mot anglais de l’année 2021, selon le dictionnaire d’Oxford : vax

Amélie Josselin-Leray – linguiste du mois de février 2022

(première partie)
 
e n t r e t i e n     e x c l u s i f

NEVER UNDERESTIMATE A WOMAN WITH A BOOK

N.B. 2

Nathalie Barrié
l'intervieweuse 

Amelie photobiblio

Amélie Josselin-Leray
l'interviewée

Nathalie est traductrice littéraire (anglais > français, espagnol > français), nouvelliste, chroniqueuse et parolière.

Elle est agrégée d'anglais et titulaire d'un Master 2 de recherche littéraire de l'université Paris ouest Nanterre et d'un Master 2 de traduction littéraire de l'université Paris 7 – Charles V.

Nathalie a enseigné le français 16 ans aux Etats-Unis, puis l'anglais 12 ans en France.

Elle se consacre à présent à la traduction pour l'édition et à l'écriture de nouvelles et de chansons. Elle écrit des chroniques littéraires sur Babelio et pour le site du collectif Nouvelle Donne dédié à la nouvelle littéraire.

 

Amelie ND

University Toulous

Amélie est maître de conférences
en linguistique anglaise et traduction au département de traduction, d'interprétation et de médiation linguistique (CeTIM, devenu récemment D-TIM), qu'elle a co-dirigé entre 2015 et 2020. Elle a obtenu un
doctorat en traduction, termin-
ologie et lexicologie à l’Université
de Lyon 2. Ses thèmes de
recherche sont la lexicographie,
la terminologie et la linguistique
de corpus et les livres pour enfants traduits.

Amellie CETIM

Centre de Traduction, Interprétation
et Médiation Linguistique

 

Amelie Nathalie portraitAmelie NB 2

AmelieAmelie AJL


Amelie NB 2Amélie Josselin-Leray, vous vous intéressez à la linguistique et à la lexicologie, que vous enseignez à l’université de Toulouse Jean Jaurès, et en partant du lexique, vous avez élargi votre domaine d'étude au plurilinguisme. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours ?


Amelie AJLMon intérêt pour la linguistique et la traduction part avant tout des mots, qui exercent depuis fort longtemps sur moi leur étrange pouvoir de fascination. Je me souviens de deux moments de grâce en particulier qui ont infléchi significativement ma trajectoire : la découverte, Amelie precis Jean Tournierquasiment par hasard, du Précis de lexicologie anglaise de Jean Tournier [1] au détour d’une étagère de la bibliothèque universitaire de Censier (Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle), puis l’émerveillement de n’entendre parler que de dictionnaires lors d’une des premières « Journées des Dictionnaires » John Humbley organisées par Jean Pruvost à l’Université de Cergy Pontoise [2] à la fin des années 90. Je m’y étais rendue sur les conseils de John Humbley, grand spécialiste de lexicologie et de terminologie, qui était à l’époque à l’Université de Nancy 2 et qui devait devenir mon directeur de mémoire de maîtrise.

J’ai eu la très grande chance l’année d’après, dans le cadre de mes études à l’École Normale Supérieure de Cachan, de partir un an en échange universitaire au Canada, où j’ai été confrontée très concrètement à la question du multilinguisme. Les cours que j’ai pu suivre à Amelie Roda Robertsl’École de Traduction et d’Interprétation de l’Université d’Ottawa m’ont passionnée (lexicologie, terminologie, linguistique et traduction…) et j’ai eu la fantastique opportunité de travailler en tant que lexicographe au projet du Dictionnaire Canadien Bilingue, mené par Roda P. Roberts (Université d’Ottawa) et André Clas (Université de Montréal). Ce dictionnaire mettait en pratique les dernières recherches en lexicographie bilingue et en linguistique de corpus.

Cela m’a tellement plu qu’après être rentrée en France pendant un an pour préparer l’agrégation d’anglais, je suis repartie à Ottawa pendant un an grâce à une bourse du Conseil International d’Études Canadiennes et j’ai travaillé une année de Amelie Philippe Thoiron plus sur le dictionnaire, en tant que réviseure, tout en préparant un mémoire sur les anglicismes et les gallicismes dans les dictionnaires sous la direction de Philippe Thoiron (Université Lyon 2).

Celui-ci a réussi à me convaincre que les langues spécialisées avaient tout autant d’intérêt que la langue générale, voire plus, et c’est pour cela que j’ai consacré, sous sa direction, ma thèse de doctorat à la question de la place de la terminologie dans les dictionnaires généraux. Malgré le fait que les éléments s’étaient un peu ligués contre moi lors de mes précédents séjours canadiens (tempête de verglas en 1998, incendie de ma maison en 2000…), une des choses qui me tenaient le plus à cœur était de mener ce travail au Canada, sous la direction conjointe de Roda P. Roberts.

Le projet de dictionnaire bilingue n’a pas abouti intégralement sous forme publiée, mais la collaboration avec Roda, à qui je dois beaucoup Amelie - livreet que je me permets de remercier encore ici, ne s’est jamais arrêtée. Nous avons ainsi l’an dernier, après deux ans de travail, publié chez Ophrys une version complètement remaniée et mise à jour du Mot et l’Idée 2, un manuel de vocabulaire anglais-français qui fait référence depuis longtemps pour le premier cycle universitaire [3].

Amelie NB 2

Et maintenant ?

Amelie AJLDepuis 2006, je suis Maître de conférences à l’Université Toulouse Jean Jaurès, où mon enseignement en linguistique s’est progressivement resserré sur la sémantique et le lexique d’une part, et sur la traduction dans sa dimension professionnalisante d’autre part (utilisation des outils notamment). J’y ai co-dirigé le Département de Traduction, Interprétation et Médiation Linguistique pendant 5 ans et suis actuellement co-responsable du Master Mention Traduction et Interprétation.

Depuis que j’ai commencé à travailler en collaboration avec ce département il y a quinze ans, j’ai aussi découvert toute la complexité et tous les enjeux de l’interprétation depuis et vers la langue des signes, qui m’était totalement inconnue. Je trouve également très enrichissant le fait d’appartenir à des réseaux nationaux comme l’AFFUMT (longtemps présidée par Nicolas Froeliger [4]), [5] qui regroupe les Masters de Traduction Professionnelle français, ou les réseaux internationaux comme l’EMT, qui est le réseau européen des Masters en Traduction [6].

  Amelie AFFUMPT  


Ma recherche s’effectue au sein du laboratoire CLLE (Cognition, Langue, Langage, Ergonomie) [7], une Unité Mixte de Recherche qui dépend de l’université mais également du CNRS. J’ai la chance d’y côtoyer des collègues qui travaillent sur d’autres langues que l’anglais, Amelie laboratoire CLLE des collègues qui travaillent sur le traitement automatique de la langue, sur des questions de linguistique appliquée mais également des collègues psychologues qui travaillent sur l’ergonomie et la cognition. Les études récentes en traductologie montrent les bénéfices d’approches interdisciplinaires ; le croisement de concepts et de méthodes empruntés à la psychologie a fait ses preuves. La traductologie s’est par exemple emparée des méthodes d’oculométrie (eye-tracking), où l’on considère que les mouvements de l’œil sont le reflet de processus mentaux, pour étudier la réception des sous-titres traduits par les spectateurs ou encore pour analyser l’effort mental produit par les traducteurs lorsqu’ils sont en train de traduire. Le concept d’ergonomie a lui aussi fait son chemin dans les études de traduction, en s’appliquant notamment aux outils numériques qu’utilise le traducteur.

Enfin en ce qui concerne ma propre pratique de la traduction, au-delà des textes académiques relevant des Sciences Humaines et Sociales, je traduis du journalisme narratif mais également, de la littérature jeunesse anglophone, ce qui, je dois l’avouer, est mon péché mignon. J’aimerais y consacrer plus de temps… La pratique nourrit la théorie, et inversement. Une expérience de la pratique me paraît essentielle pour former des futurs traducteurs, sans compter tout simplement le plaisir de jouer avec les mots et l’imaginaire….


Amelie NB 2Les technologies de la traduction et la TAO font partie de votre domaine de recherche et d'enseignement à l'université, Trados et les corpus électroniques notamment. Pouvez-vous développer l'idée de corpus électroniques en traduction et leurs usages ? Comment ces corpus fonctionnent-ils en association avec des concordanciers ?

Amelie AJLLes technologies de la traduction, dans un sens large, englobent tous les outils numériques qui sont à la disposition du
traducteur. Cela va donc du dictionnaire électronique, de la base de données terminologiques en ligne jusqu’aux moteurs de Amelie TAO traduction automatique, en passant les outils de TAO (Traduction Assistée par Ordinateur) ou par les corpus électroniques.
Les corpus électroniques sont de gigantesques réservoirs de données textuelles authentiques (écrites ou transcrites de l’oral) et soigneusement sélectionnées, qui peuvent atteindre désormais un ou plusieurs milliards de mots. Ils servent à attester de l’usage qui est véritablement fait de la langue et peuvent être interrogés par certains outils très puissants, le plus élémentaire d’entre eux étant le concordancier. Certains corpus, comme le British National Corpus, le Corpus of Contemporary American English ou encore Frantext pour ne citer que les plus connus, sont monolingues et d’autres sont bilingues, voire multilingues, comme le United Nations Parallel Corpus.

De manière générale, ces corpus sont très utiles pour le traducteur qui cherche à mieux comprendre un terme de la langue-source, en pouvant l’observer en contexte, ou à mieux utiliser un terme en langue-cible. Il peut également avoir accès à des fragments de texte déjà traduits et alignés dans les corpus multilingues. En ayant recours aux corpus, le traducteur a notamment accès à la fréquence des mots et des combinaisons de mots. Certaines combinaisons privilégiées, appelées collocations, contribuent à l’idiomaticité de la langue, ce que le traducteur vise lorsqu’il produit son texte en langue-cible.

Les corpus étaient autrefois plutôt réservés aux initiés (chercheurs en linguistique, lexicographes…) mais leur accès s’est désormais largement démocratisé et des outils tels que Sketch Engine permettent désormais à un public plus large d’y avoir accès. Il faut également garder à l’esprit que les mémoires de traduction qui sont utilisées dans les outils de TAO s’apparentent à des corpus, tandis que ce qui nourrit les moteurs de traduction automatique n’est autre  qu’un ensemble de corpus très volumineux.

Amelie NB 2Linguee est pour l'instant couramment utilisé, sera-t-il un jour obsolète au profit d'outils plus performants ? Pensez-vous que cette évolution, si elle se fait, se fera rapidement ?

Amelie AJLAahh…Linguee ! C’est un peu le serpent de mer… Je ne crois pas que ce soit en termes d’obsolescence que la question se pose. Pour faire bref, tout le monde s’en sert (moi la première) mais personne n’en est toujours véritablement satisfait !

Tout le monde (étudiants, linguistes, traducteurs, chercheurs dans des disciplines très différentes…) s’en sert parce qu’il permet de voir des mots en contexte, dans des énoncés a priori réels, ce que ne permet pas (actuellement) le format du dictionnaire traditionnel. Mais personne ne sait exactement ce qui s’y trame. Linguee est un objet protéiforme, aux contours assez mouvants, mais qui ne dit pas qui il est véritablement : il s’annonce comme dictionnaire, mais propose maintenant la traduction automatique en premier, et bien que les segments alignés ressemblent à des extraits de corpus, ce n’est pas un vrai outil de corpus dans la mesure où l’utilisateur ne peut effectuer des recherches précises, et où les métadonnées sur les sources ne sont pas vraiment disponibles. C’est surtout sur ce point que j’insiste auprès de mes étudiants en traduction, car il est indispensable qu’un futur traducteur ait un regard critique sur les outils qu’il utilise. « Un bon ouvrier a de bons outils » est un précepte que je ressasse beaucoup en cours ! Je pense que Linguee est le prélude à un très bon outil du traducteur, qui combinerait savamment toutes ces fonctions de dictionnaire, de base de données terminologiques, d’accès aux corpus et de traduction automatique, mais qu’il reste à concevoir et réaliser. Des recherches sont en cours sur cette question.



Amelie NB 2Sketch Engine, par exemple, semble être très performant : quelles nouvelles évolutions apporte-t-il ?

Amelie AJLSketch Engine, lui, est un véritable outil de corpus, contrairement à Linguee. Initialement conçu par le (regretté) linguiste Adam Kilgarriff, il offre une assez vaste gamme de fonctionnalités qui restaient plutôt confidentielles et un peu cryptiques il y a quelques années et qui se sont en quelque sorte démocratisées récemment. On peut y consulter de grands corpus existants, ou bien y constituer un corpus à partir de pages web ou encore charger son propre corpus pour utiliser des outils d’analyse qui se trouvent dans l’interface. Une fonctionnalité très intéressante est la fonction WordSketch, qui permet en quelques secondes de dresser, si je puis dire, le portrait-robot d’un mot : on peut voir, par exemple, pour un verbe, de quels adverbes il est le plus fréquemment accompagné ou bien dans quelles constructions syntaxiques il est le plus souvent utilisé.

La seconde partie de cet entretien sera publiée sur ce blog le mois prochain.

—————-

1. TOURNIER, Jean (1993) : Précis de lexicologie anglaise, troisième édition, Paris, Nathan université, « Fac langues étrangères ».
2. https://www.jeanpruvost.com/journ%C3%A9e-des-dictionnaires
3. Amelie - livreJOSSELIN-LERAY Amélie, ROBERTS Roda P. & BOUSCAREN Christian (2021).
Le Mot et l’idée 2.
Anglais : Vocabulaire thématique,
Ophrys, 470 pages.

4. Nicolas Froeliger – linguiste du mois de mai 2021
5. https://affumt.wordpress.com/
6. https://ec.europa.eu/info/resources-partners/european-masters-translation-emt_fr
7. https://clle.univ-tlse2.fr/
 

 

Même le point G porte le nom d’un homme

Nathalie GenereauxNous sommes heureux d'accueillir notre nouvelle contributrice, Nathalie Généreux. Nathalie, qui a bien voulu traduire l'article suivant, paru recemment en anglais dans le journal New York Times, est traductrice agréée de l'anglais vers le français et de l’espagnol vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Elle travaille à son compte depuis plus de vingt ans. Passionnée de littérature et de langues étrangères, cette mère de deux enfants et grand-mère depuis peu partage son temps entre sa résidence de Laval et sa Mauricie d’adoption, où elle aime faire de longues marches dans la nature.


Pourquoi autant de parties du corps de la femme rendent-elles hommage à des scientifiques de sexe masculin?

« Pudendum » n’est pas le seul terme douteux qui désigne une partie du bassin féminin. Examinons un tableau anatomique de la région pelvienne de la femme : on y retrouve un éventail de noms inconnus, par exemple le canal d’Alcock, le cul-de-sac de Douglas, les glandes de Bartholin et les trompes de Fallope. Ces parties du corps sont toutes nommées d’après les personnes qui les auraient « découvertes ». Elles représentent les vestiges d’une époque où le corps féminin était considéré comme une terra incognita, un lieu que les grands esprits de la médecine pouvaient explorer, sonder et conquérir.

Mais il semble que ces termes sont en voie de disparition dans le domaine médical. Sur le plan scientifique, les anatomistes ne voient pas d’un bon œil le fait de désigner des parties du corps d’après des personnes pour de nombreuses raisons. Ces termes sont inutiles et donnent peu d’information sur leur fonction. Ils portent également à confusion : différents noms désignent une même partie du corps (par exemple, les corps d’Arantius sont également connus sous le nom de nodules de Morgagni), tandis que d’autres désignent plusieurs parties du corps (Gabriele Falloppio assume la « paternité » de trompes, d’un canal, d’un muscle et d’une valvule, ainsi que d’une plante de la famille du sarrasin). Enfin, ils donnent la fâcheuse et désagréable impression que la médecine (et le bassin féminin) est encore un univers réservé aux hommes.

L’utilisation du nom d’une personne pour désigner une partie du corps a été officiellement interdite en médecine en 1895. Mais de manière officieuse, ces termes se retrouvent encore partout. Un décompte récent a permis de recenser au moins 700 parties du corps humain, la plupart ayant été nommées d’après des hommes (l’une des rares femmes dont on mentionne le nom dans les tableaux anatomiques est Raissa Nitabuch, une pathologiste russe du XIXe siècle qui a donné son nom à une membrane du placenta mature appelée la couche Nitabuch). Ces noms persistent parce qu’ils sont mémorisables, reconnaissables et familiers, du moins pour les cliniciens. Voici quelques-unes des parties les plus connues du bassin féminin et comment on peut les appeler sans leur donner un nom masculin.

 

Cul-de-sac de Douglas 
(derrière et en dessous de l’utérus)

UTERUS

GLAND CLITORIS

OVAIRE

 

NY left NY right

 

 

 

NYTimes

Muscles de Kegel
Trompes de Fallope
Follicule de De Graaf
Point de Gräfenberg
(fait encore l’objet de débats)

VAGIN

Levres
Glandes de Skene
Glandes de Bartodin

Trompes de Fallope

Nom officiel : Trompes utérines

Gabriele Falloppio (1523-1562), prêtre catholique et anatomiste, a découvert que des structures fines en forme de trompette reliaient l’utérus aux ovaires. À l’époque, les scientifiques ne savaient pas si les femmes produisaient des ovules ou du « sperme féminin ».

Follicule de De Graaf

Nom officiel : Follicule ovarien

Reinier De Graaf (1641-1673), un médecin néerlandais, a été le premier à observer les œufs de mammifères — enfin presque. Ce qu’il a vu en réalité, ce sont les protubérances noueuses sur les ovaires maintenant connues sous le nom de follicules et qui contiennent l’ovule, des fluides et d’autres cellules.

Glandes de Bartholin

Nom officiel : Grandes glandes vestibulaires

Caspar Bartholin le Jeune (1655-1738), un anatomiste danois, a été le premier à décrire deux glandes situées de chaque côté de l’ouverture vaginale qui sont reliées à deux sacs de la taille d’un pois qui produisent un fluide lubrifiant.

Cul-de-sac de Douglas

Nom officiel : Cul-de-sac recto-utérin

James Douglas (1655-1738), obstétricien écossais et médecin de la reine Caroline, a l’étrange honneur de voir son nom attribué à un pli de chair s’étendant de l’arrière de l’utérus au rectum.

Glandes de Skene

Nom officiel : Glande périurétrales

« Je ne connais pas leur physiologie », a déclaré Alexander J. C. Skene (1837-1900), un gynécologue écossais d’origine américaine, à propos de deux glandes flanquant l’urètre féminin dont il a fait la description. Celles-ci sécrètent un liquide laiteux qui lubrifie l’urètre et peut contribuer à prévenir les infections urinaires.

 

Point G ou point de Gräfenberg

Nom officiel : clitoris interne (possiblement)

En 1950, Ernst Gräfenberg (1881-1957), un gynécologue allemand, mentionnait l’existence d’une zone particulièrement sensible située à peu près à mi-hauteur du vagin (sur la face ventrale) et la considérait comme « l’une des principales zones érogènes, peut-être plus importante que le clitoris ». De nombreux scientifiques pensent qu’il décrivait simplement la racine du clitoris, là où les tissus érectiles se rejoignent autour de l’urètre.

Muscles de Kegel

Nom officiel : Muscles du plancher pelvien

La « trampoline » de muscles en forme de bol qui tapisse le bassin osseux et soutient la vessie, le rectum et l’utérus doit son nom à Arnold Kegel (1894-1972), un gynécologue américain qui recommandait de faire travailler ces muscles après l’accouchement, essentiels pour la miction, l’orgasme et la rétention des gaz.

Lectures supplémentaires:

Taking the ‘Shame Part’ Out of Female Anatomy

 

 

Du « blanchiment » qui prend toutes les couleurs de l‘arc-en-ciel

…des néolgismes anglais

Joelle Veuill 2Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle Vuille. Joëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse. Toutes les contributions de Prof. Vuille sur ce blogue se trouvent a https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/

Joëlle fut notre linguiste du mois d'avril 2021

Dans cette contribution, il sera question de blanchiment, dans le sens moralement répréhensible du terme, et qui se décline depuis quelques années en différentes couleurs et arôme de sirop, comme nous le verrons.

Nos lecteurs connaissent certainement les significations conventionnelles du mot “whitewashing”, à savoir blanchir (à la chaux, par exemple) ou dissimuler (une action illicite). Mais le mot est aussi utilisé depuis environ un siècle pour désigner le fait de faire incarner au cinéma des personnages non blancs à des acteurs et actrices d’origine caucasienne. [1] Dès les années 1910, en effet, certains producteurs de cinéma demandent à leurs acteurs blancs de se grimer en noir (« blackface ») ou en jaune (« yellowface ») afin d’incarner des personnages afro-américains ou asiatiques, respectivement. Cette pratique perdurera jusque dans les années 1960, à l’image de Laurence Olivier incarnant le rôle-titre dans Othello, décrit par Shakespeare comme étant un « maure ».

Aujourd’hui, il serait impensable de faire jouer des acteurs et actrices en « blackface » [2]. Pourtant, les comédiens et comédiennes issus des minorités ethniques sont encore souvent cantonnés à des rôles secondaires. Les réalisateurs justifient le fait de construire leurs films autour de personnages centraux blancs par le fait qu’il serait soi-disant impossible d’obtenir des financements si le film n’est pas porté par une superstar du grand écran (encore majoritairement blanche), et que c’est ce que le public voudrait voir. Le même raisonnement s’appliquerait aux acteurs et actrices LGBTQIA+, qui seraient délaissés car ils ne sont pas assez connus. C’est la raison pour laquelle, par exemple, la célébrissime Scarlett Johannsen a été pressentie pour jouer un homme trans dans le film “Rub and Tug”, avant qu’une vague d’indignation du public ne fasse capoter le projet [3].

Mais l’argument de la rentabilité financière est problématique car il est circulaire : les investisseurs souhaitent financer des films portés par des acteurs et actrices connus, qui attireront le public et permettront de générer des revenus. Or, si on n’emploie jamais d’acteurs et d’actrices asiatiques ou trans, ceux-ci n’auront jamais de notoriété, et n’auront donc jamais cette capacité à générer des revenus. À l’inverse, on voit bien que des acteurs et actrices très célèbres comme Halle Berry, Idris Elba, ou encore Laverne Cox, génèrent de très gros revenus lorsqu’ils jouent dans un film. Par ailleurs, une étude menée par l’Université de Californie à Los Angeles a montré que le public souhaite voir de la diversité dans le cinéma ; cette excuse semble donc avoir un fondement empirique peu solide [4].

Qu’il s’agisse d’acteurs blancs qui incarnent des personnages relevant d’une minorité ethnique, ou des actrices cisgenres jouant des personnages trans, le problème est toujours le même : ces acteurs et actrices déjà très connus volent des rôles très rares à des personnes qui sont sous-représentées dans l’industrie du cinéma, et qui ont besoin de cette représentation afin de faire entendre leur voix et normaliser leurs talents.

A partir du mot “whitewashing” a été créé le terme de “pinkwashing”, qui est apparu pour la première fois sous la plume de Sarah Schulman dans le New York Times en 2011 [5].

Le « pinkwashing » désigne l’hypocrisie de certaines institutions, personnes ou entreprises qui semblent prendre le parti des personnes LGBTQIA+, mais le font superficiellement et principalement pour s’attirer la sympathie des clients, alors qu’elles conservent par ailleurs des pratiques qui nuisent concrètement à la communauté LGBTQIA+. Par exemple, on habille son logo des couleurs de l’arc-en-ciel au mois de juin (mois des fiertés), tout en investissant massivement dans une usine en Hongrie, où les droits des personnes LGBTQIA+ sont quotidiennement bafoués.

Le « pinkwashing » est lié au concept d’homonationalisme [6], terme créé par la théoricienne queer Jasbir Puar en 2007. Cette dernière emploie le mot pour désigner l’attitude de certains Occidentaux qui utilisent la défense des droits LGBTQIA+ pour attaquer d’autres communautés sous prétexte que celles-ci seraient homophobes, alors que la motivation véritable de ces personnes seraient racistes ou xénophobes. Par exemple, certains partis européens d’extrême droite, habituellement peu sensibles aux droits des minorités sexuelles, dénoncent l’Islam comme étant archaïque et intolérant aux droits des minorités sexuelles ; il s’agit alors moins de défendre la cause LGBTQIA+ que d’attaquer les musulmans. L’homonationalisme est donc dénoncé comme une hypocrisie, la plus grande tolérance de l’Occident envers les personnes LGBTQIA+ étant instrumentalisée pour discriminer des migrants soi-disant homophobes.

Le « purple-washing » renvoie au violet symbolisant le féminisme, et est aussi appelé « femvertising » en anglais. Le concept est proche du « pink-washing » et de l’homonationalisme, en ce qu’il sert à dénoncer un féminisme de façade, se glorifiant des acquis occidentaux en matière d’égalité entre les genres (toujours pas atteinte) pour dénoncer la condition des femmes qui seraient bien pire dans d’autres parties du globe (notamment dans les pays musulmans). [7]

Pour continuer dans les couleurs de l’arc-en ciel, on parle de « greenwashing » (aussi appelé « ethical-washing », traduit par éco-blanchiment en français) lorsqu’une entreprise axe son discours publicitaire autour d’une action éco-responsable (unique) pour s’attirer la bienveillance du public ou de nouveaux investisseurs, alors que la majorité de ses activités commerciales demeurent très nocives pour l’environnement et/ou les droits de l’homme.[8]

C’est ainsi que de nombreux marques de vêtements – l’une des industries les plus polluantes de la planète – se sont dotées ces dernières années de collections soi-disant respectueuses de l’environnement, qui font l’objet d’un marketing intense, alors que la majorité des vêtements produits par la marque continuent à être fabriquées dans des conditions abjectes.[9] D’autres marques inventent des labels éco-responsables qui n’existent pas, mentent sur la composition des produits vendus, jouent sur les mots (« conçu en France », pour un produit dessiné dans un atelier parisien mais fabriqué en Chine), mettent l’accent sur un aspect positif du produit pour mieux cacher le reste (mention « sans parabens » alors que le produit contient de nombreux autres polluants), soulignent une qualité sans pertinence par rapport à la nature du produit (estampiller « vegan » un produit en polyester), ou encore adoptent des slogans vagues qui n’ont aucune réalité concrète sur le terrain (« nous nous engageons pour la nature ») [10] 

Citons encore le « blue-washing », terme très récent qui désigne le fait de s’associer au logo bleu des Nations-Unies et aux valeurs que celles-ci représentent dans le but de promouvoir son entreprise [11]. En cas de « blue-washing », l’entreprise dit publiquement adhérer au « Pacte mondial » de l’ONU et à ses 10 principes fondamentaux, comme l’interdiction du travail des enfants, l’interdiction de l’esclavage, la lutte contre la corruption, la protection de l’environnement, etc., sans toutefois les respecter en réalité, ou pas complètement.

Et pour terminer, sortons du registre des couleurs pour évoquer le « maplewashing », en référence au drapeau canadien et à sa feuille d’érable, qui désigne la propagande culturelle qui voudrait que le Canada serait exemplaire dans son système politique, et notamment dans son traitement des populations autochtones, et aurait donc des leçons à donner, notamment à ses voisins états-uniens, sur la gestion des relations entre communautés ethniques et culturelles [12]. La découverte récente des tombes de près de 1’100 enfants autochtones enlevés à leurs familles au cours du XXème siècle et placés dans des homes gérés par l’État (et l’Église catholique) dans le but de les acculturer à la culture blanche [13] montre que ceux qui souhaitent « blanchir » l’image des institutions canadiennes ont encore du pain sur la planche…

[1] Merriam-Webster Dictionary: A New Meaning of 'Whitewashing' Old word. New meaning.

[2] Il y a toujours des exceptions à la règle. Récemment, un magazine a fait poser en couverture la jeune mannequin caucasienne Ondria Hardin sous le titre « African queen » : White Model Ondria Hardin poses as “African Queen” in Numéro Magazine

[3] Scarlett Johansson, and the old issue of white-washing

[4] UCLA's 2019 Hollywood Diversity Report is hopeful for a more inclusive future in the industry

[5] Israel and ‘Pinkwashing’

[6] Homoliberalism is not the answer to homophobic nationalism

[7] Féminisme Washing –
     Quand les entreprises récupèrent la cause des femmes

     Comment traduire « greenwashing » : écoblanchiment ou verdiment ?    

[8] Qu’est-ce que le «greenwashing»? Cinq indices qui vous permettent d’identifier ce procédé

[9] Greenwashing : 5 exemples des pires pratiques en la matière

[10] 12 PRATIQUES DE GREENWASHING ET ETHICALWASHING

[11] After greenwashing, blue-washing?

[12] Uniting against corruption 

[13] Maplewashing 

[14] Why Canada is mourning the deaths of hundreds of children

Note du blog – réponse d'une lectrice :

Parmi les lecteurs et lectrices qui ont apprécié l'article ci-dessus, figure Mme. Christy Simon, Brand content manager chez Greenly (www.greenly.earth).

Nous attirons l’attention de nos lecteurs et lectrices à l’article intitulé « Le Greenwashing, c’est quoi ? définition et exemples », publié le 13/7/21 sur le site de Greenly.

Lecture supplémentaire : 

Le langage des couleurs – un aperçu politique et historique

 

L’odyssée du grand dictionnaire de latin :

de A à Zythum en 125 ans (et des poussières)

C'est dans les années 1890 que des chercheurs allemands ont commencé à travailler sur le Thesaurus Linguae Latinae. Optimistes, leurs successeurs espèrent en avoir terminé en 2050.

Traduit a partir d'un article rédigé par Annalisa Quinn, paru dans le New York Times, le 4 decembre 2019. Traduction Nadine Gassie

Annalisa Quinn Nadine Australia cropped
Annalisa Quinn Nadine Gassie

MUNICH − Lorsqu'ils commencèrent à travailler sur un nouveau dictionnaire de latin dans les années 1890, ces chercheurs allemands pensaient en avoir pour 15 ou 20 ans.

125 ans plus tard, le Thesaurus Linguae Latinae (T.L.L.) a vu la chute d'un empire, deux guerres mondiales, la partition puis la réunification de l'Allemagne… et son arrivée à la lettre R.

Non par manque d'effort. Bien au contraire. Alors que la plupart des dictionnaires s'intéressent à la signification la plus importante ou la plus récente d'un mot, celui-ci vise à en recenser tous les occurrences d'utilisation, des premières inscriptions latines du VIe siècle avant EC jusqu'à environ 600 après EC. Le fondateur du dictionnaire, Eduard Wölfflin, décédé en 1908, a décrit les entrées du T.L.L. non comme des définitions mais comme des  « biographies » de mots.

La première entrée, pour la lettre A, fut publiée en 1900. Et le T.L.L. est censé parvenir à son dernier mot − « zythum », une bière égyptienne − d'ici 2050. Cette entreprise savante, d'une précision minutieuse et d'une lenteur glaciaire, a, à ce jour, produit 18 volumes grand format de texte minuscule, le travail collectif de près de 400 chercheurs, dont beaucoup sont morts depuis longtemps. Les lettres Q et N ont été mises de côté, car elles débutent trop de mots difficiles : les chercheurs devront donc y revenir plus tard.

Latin David Butterfield« Ce travail est d'une ampleur prodigieuse », indique David Butterfield, maître de conférences en lettres classiques à Cambridge, qui ajoute que lors de la première parution en 1900, « il n'a échappé à personne que le mot qui clôturait cette tranche était “absurdus”. »

Cette somme monumentale se destine à un petit nombre de classicistes pour qui la possibilité de comprendre la moindre occurrence d'utilisation d'un mot est importante non seulement pour lire la littérature, mais aussi pour comprendre la langue et l'histoire.

Le poète et classiciste A.E. Housman, décédé en 1936, a naguère évoqué les « équipes travaillant à la chaîne sur ce dictionnaire dans l'ergastulum (cachot) de Munich », mais aujourd'hui le T.L.L. est logé sur deux étages ensoleillés d'un ancien palais. Seize employés à plein temps et des lexicographes en visite travaillent dans des bureaux et une bibliothèque contenant des éditions de tous les textes latins qui nous sont parvenus depuis l'an 600 avant EC, et environ dix millions de fiches jaunissantes rangées dans des piles de cartons hautes jusqu'au plafond.

Latin dictionary shelves

Ces fiches constituent le cœur du projet. Il existe une fiche par occurrence de mot datant de la période classique. Celles-ci, classées par ordre chronologique, indiquent le contexte d'apparition du mot : poèmes, prose, recettes de cuisine, textes médicaux, récépissés, plaisanteries salaces, graffitis, inscriptions ou tout autre support ayant survécu aux vicissitudes des deux derniers millénaires.

La plupart des étudiants en latin puisent au même canon raréfié, sans grand contact avec les conditions d'emploi de la langue quotidienne à l'époque. Or, pour le T.L.L., l'individu anonyme ayant insulté un ennemi via des graffitis sur un mur de Pompéi est un témoin aussi précieux de l'acception d'un mot latin qu'un empereur ou poète (« Phileros spado », disait le graffiti, c'est à dire « Phileros est un eunuque »).

Environ 90 000 de ces fiches couvrent des occurrences du mot « et ». Afin de saisir toutes les nuances possibles de son sens, le chercheur ayant rédigé l'entrée de ce mot a lu chacun des passages où il figure et les a triés par catégories d'usage, tel un scientifique cataloguant des spécimens. Cela a pris des années.


Cropped from bottome« Nous nous devons de connaître toutes sortes de textes : de médecine et de droit romains, de poésie, de prose, d'histoire », indique Marijke Ottink, rédactrice du T.L.L. Elle-même se consacre à l'entrée « res », qui signifie « chose », depuis une décennie.

Le T.L.L. a survécu à un siècle chaotique : une grande partie de ses rédacteurs  est tombée au combat au tout début de la Première Guerre mondiale. Au cours de la Seconde, les fiches ont été déplacées dans un monastère pour échapper au bombardement de Munich. En réponse aux craintes nucléaires de l'après-guerre, elles furent copiées sur microfilm, placé à l'abri dans un bunker sous la Forêt-Noire, auprès d'autres travaux d'importance culturelle.

Ce qui était à l'origine un projet financé par l'État allemand est devenu, après la Seconde Guerre mondiale, un effort international. Son budget annuel de 1,25 million d'euros provient encore majoritairement des contribuables allemands mais des partenaires internationaux, y compris les États-Unis, envoient des chercheurs à Munich.

Si l'on en juge par l'exactitude des estimations antérieures, il se pourrait que la date d'achèvement prévue pour 2050 soit optimiste. Beaucoup de chercheurs travaillant au dictionnaire ne pensent pas le voir terminé de leur vivant.

ADDENDUM :

Latin Lexicography Summer School 2020

Latin Dictionary Summer School

 

 

 

 

 

 

 

Lectures supplémentaires : 

Cent un ans de gestation pour un dictionnaire – 01.09.2014
René Meertens

The Word Detective, A Life in Words – 14.02.2017
Joelle Vuille

Word by Word: The Secret Life of Dictionaries – 19.07.2019
René Meertens

Les auteurs et auteures les plus traduits/es du monde

Voici les auteurs et auteures les plus traduits/es selon « Index Translationum » de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO). L'Index Translationum est un répertoire des ouvrages traduits dans le monde entier, la seule bibliographie internationale des traductions. IL a été créé en 1932. 

Mise a jour aout 2017

https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_most_translated_individual_authors

Rang

Auteur/e

Nationalité

langue

d'arrivee

Langue cible

Totatl de traductions

1

Agatha Christie [1]

anglais

103

7,236

2

Jules Verne

français

4,751

3

William Shakespeare

anglais

4,296

4

Enid Blyton

anglais

90

3,924

5

Barbara Cartland  [2]

anglais

38

3,652

6

Danielle Steel

anglais

43

3,628

7

Vladimir Lenin

russe

3,593

8

Hans Christian Andersen

danois

3,520

9

Stephen King

anglais

3,357

10

Jacob Grimm

allemand

2,977

11

Wilhelm Grimm

allemand

2,951

12

Nora Roberts

anglais

2,597

13

Alexandre Dumas

français

≈100

2,540

14

Arthur Conan Doyle

anglais

2,496

15

Mark Twain

anglais

2,431

16

Fyodor Dostoyevsky

russe

>170

2,342

17

Georges Simenon

français

2,315

18

Astrid Lindgren

suédois

60–95

2,271

19

Pope John Paul II

2,258

20

René Goscinny

français

2,234

21

R. L. Stine

anglais

2,222

22

Jack London

anglais

2,182

23

Leo Tolstoy

russe

2,178

24

Isaac Asimov

anglais

2,159

25

Charles Dickens

anglais

2,112

 

[1]  Agatha Christie, où étiez-vous le 3 décembre 1926 ?

Dans leur première bande-dessinée ensemble, Chantal Van Den Heuvel et Nina Jacqmin ont décidé de mettre en dessins une anecdote méconnue de la vie d'Agatha Christie : sa disparition en décembre 1926… Dans une enquête digne des romans de la reine du crime, cet album raconte et rend hommage à cette écrivaine d'exception.

Glénat et Babelio lancent un concours pour sélectionner 30 lecteurs qui seront conviés à une rencontre exceptionnelle avec les deux auteures le vendredi 6 novembre à Paris. Les lecteurs sélectionnés recevront le roman.

Inscrivez-vous pour rencontrer Chantal Van Den Heuvel et Nina Jacqmin

[2] Barbara Cartland, née le 9 juillet 1901 en Angleterre, morte en 2000, est une écrivaine britannique spécialisée dans les romans d’amour se déroulant durant l’époque victorienne. Elle est une des auteurs les plus prolifiques du XXe siècle et a écrit 723 romans traduits dans 38 langues, faisant d'elle le cinquième auteur le plus traduit dans le monde. Ses ventes de livres sont estimées à plus de 750 millions d'exemplaires, certaines sources avançant même le chiffre de deux milliards.

Word by Word: The Secret Life of Dictionaries – recension

WBW cover WBY stamper-kory
      Le livre      L'auteure – Kory Stamper
 
Rene Meertens against library
René Meertens, lexicographe  - 
notre Linguiste du mois de janvier 2019

René est l'auteur, notamment, du "Guide anglais-français de la traduction", dont une édition numérique et une nouvelle édition papier sont parues récemment, ainsi que du « Dictionnaire anglais-français de la santé et du médical », publié chez Chiron.  René a bien voulu rédiger la recension  suivante à notre intention. 

Pour retrouver des contributions précédentes de René, cliquez sur son nom sous la section "Catégories" dans la colonne à droite du site.

 

Pour Kory Stamper, lexicographe américaine, les mots avaient toujours été une passion. Elle avait lu les classiques anglais mais s’était intéressée plus aux mots qu’aux récits. Au cours de ses études, qui avaient un caractère littéraire prononcé, elle s’était passionnée pour l’ancien anglais.

Une fois son diplôme en poche, quand elle vit que Merriam-Webster, le plus ancien éditeur américain de dictionnaires encore en activité, recrutait une lexicographe, c’est-à-dire une personne chargée de participer à la rédaction de dictionnaires, elle n’hésita pas à poser sa candidature. Les exigences n’étaient pas rigoureuses : il suffisait d’avoir l’anglais pour langue maternelle et d’être titulaire d’un diplôme universitaire.

Engagée quelque temps plus tard, elle fut formée par des collègues plus expérimentés. Elle apprit ainsi que le premier dictionnaire explicatif anglais fut publié en 1604 par Robert Cawdrey. Intitulé « Table Alphabeticall »,  il ne contenait que les mots difficiles. L’apparition tardive de dictionnaires en Angleterre est due au fait qu’avant le XVe siècle, l’anglais n’était pas utilisé dans les textes officiels ou littéraires (malgré quelques exceptions pour ces derniers). Le latin et le français étaient préférés. Henry V ne commença qu’en 1417 à utiliser l’anglais dans sa correspondance officielle. La normalisation de l’orthographe ne débuta qu’à cette époque.

Merriam-Webster publie toute une série de dictionnaires, en particulier le Merriam-Webster's Collegiate Dictionary, ouvrage abrégé issu du Webster's Third New International Dictionary of the English Language, qui date de 1961 et dont la quatrième édition ne sera sans doute pas publiée avant de longues années.

La formation de Kory Stamper a ensuite porté sur les parties du discours (noms, verbes, etc.), la consultation et l’alimentation d’un vaste recueil de citations, et le style des définitions.

Merriam-Webster est descriptif, pas prescriptif. En d’autres termes, ses dictionnaires se bornent à décrire l’état de la langue, le sens des mots tels qu’ils sont utilisés, et ne sont pas des guides de la langue telle qu’elle devrait être employée. Des lecteurs ont protesté contre l’inclusion du mot « irregardless », censé être synonyme de « regardless ». « Regardless of » signifie « en dépit de » ou « indépendamment de ». Le préfixe « -ir » devrait donner au mot le sens contraire. Telle n’est cependant pas la façon dont ce mot est utilisé et c’est tout ce qui compte pour Merriam-Webster.

La tâche des lexicographes consiste principalement à mettre à jour des dictionnaires. Pour ce faire, ils passent le plus clair de leur temps à lire des textes très divers. Chaque fois qu’ils repèrent un mot ou un sens nouveau, ils font une fiche, qui est relue et modifiée par plusieurs collègues.

Les critères d’inclusion d’un mot ou sens nouveau sont la fréquence des occurrences et la probabilité d’une utilisation prolongée.

Les définitions doivent être conformes à certaines règles. Un simple synonyme peut convenir, mais il n’est acceptable que lorsqu’il est toujours possible d’utiliser, dans une phrase quelconque, ce synonyme pour remplacer le mot à définir. Par exemple, un des sens du mot « lip » est défini par le synonyme « embouchure ». Cette définition n’est valable que parce que, quand le mot « lip » est utilisé dans ce sens, on peut le remplacer par « embouchure » et conserver un texte aisément compréhensible.

Les définitions peuvent faire usage de certaines formulations. Par exemple, on peut définir le mot « devotion » comme suit : The quality or state of being devoted. Une formulation correspondante en français serait : Le fait d’être dévoué.

En général, les lexicographes de Merriam-Webster ont recours à des définitions dites « analytiques ». Pour ce faire, il faut partir d’un terme qui corresponde à une catégorie supérieure à celle du terme à définir. La définition de « cat » comprend le mot « mammal » (mammifère). Il faut évidemment donner des précisions : a carnivorous mammal (Felis catus) long domesticated as a pet and for catching rats and mice. Plus un dictionnaire a du volume, plus le lexicographe peut donner des détails.

Pour définir « surfboard », le lexicographe est parti du schéma suivant : « a […] used for surfing ». Mais a what ? A plank, a panel, a platform, a slab ? Le choix s’est porté sur « board ». Il a ensuite fallu donner des précisions, et la définition finalement retenue a été : a long, narrow and buoying board used for the sport of surfing. Le mot « sport » a été ajouté pour écarter la navigation sur Internet, qui se dit aussi « surfing » en anglais.

La définition de certains mots pose des problèmes délicats. Prenons « bitch », par exemple. Ce mot désigne une chienne mais aussi une sorte de femme pas nécessairement recommandable. Dans son célèbre dictionnaire publié en 1755, Samuel Johnson est prudent : « a name of reproach for a woman ». Le Collegiate Dictionary est plus direct : « a woman who is malicious, spiteful or overbearing », une femme malveillante, méchante ou dominatrice.

Une fois un mot défini, il est souvent utile d’illustrer son emploi. A cet effet, le lexicographe peut recourir à des citations ou forger lui-même des exemples. Les citations ont souvent l’inconvénient d’être trop longues ou de manquer de clarté, le contexte n’étant pas connu du lecteur. Lorsque l’on forge un exemple, il faut veiller à ne vexer personne. Si le sujet est une femme, par exemple, ne va-t-on pas mal interpréter ? « La femme lava la vaisselle. » N’est-ce pas une façon de confiner les femmes aux tâches ménagères ? Il faut ménager toutes les personnes qui font partie de l’une ou l’autre catégorie de la population : les policiers, les homosexuels, les personnes âgées, etc.

Lorsqu’un mot a été défini et son emploi illustré, il faut encore indiquer son étymologie, sa date de naissance et sa prononciation.

L’étymologie est une discipline périlleuse et les auteurs de certains dictionnaires indiquent parfois des origines inexactes, fantaisistes ou simplement douteuses. Ainsi, le mot « posh » (luxueux, élégant) est censé être l’abréviation de « port out, starboard home » (bâbord à l’aller, tribord au retour). Les personnes fortunées choisissaient, dit-on, une cabine à bâbord pour se rendre en Inde (soleil le matin, fraîcheur l’après-midi) et à tribord pour en revenir, et ce pour des raisons de confort. Cette étymologie est probablement fausse. On n’a retrouvé aucun ticket de traversée portant le cachet « POSH » censé y figurer.

Les dictionnaires les plus complets indiquent la première apparition écrite d’un mot. Si vous pensez que l’abréviation « OMG » (Oh my God) est née sur les réseaux sociaux, détrompez-vous : elle est attestée pour la première fois en 1907, dans une lettre adressée à Winston Churchill.

Il reste au lexicographe à indiquer la prononciation des mots, une tâche difficile pour la langue anglaise. Quand j’avais une dizaine d’années, mon père m’a appris qu’en anglais, « élastique » se prononçait « caoutchouc ». Le mot « lingerie » a pas moins de 16 prononciations dans une des éditions du Collegiate Dictionary. Si vous devez prononcer ce mot aux Etats-Unis, vous avez une chance d’être compris si vous le prononcez « langerè ».

Une fois le dictionnaire publié, l’éditeur doit s’attendre à des réactions de lecteurs. Nombre d’entre eux ont protesté lorsque le Collegiate a indiqué que le mot « marriage » pouvait être autre chose que l’union entre un homme et une femme. Un lecteur mécontent a soutenu que ce mot ne pouvait en aucun cas désigner « a same-sex perversion ».

Depuis les années 1990, les dictionnaires sont entrés progressivement dans l’ère numérique. Les recherches des lexicographes sont facilitées, car il existe des sites portant sur tous les sujets. Les citations peuvent être multipliées.

De nombreux dictionnaires sont disponibles en libre accès sur Internet. La publication de dictionnaires imprimés n’est-elle pas menacée ? Quand l’auteure a commencé à travailler chez Merriam-Webster, l’entreprise comptait 40 lexicographes. Leur nombre est tombé progressivement à 25. Dans le dernier chapitre, Kory Stamper annonce de nouveaux licenciements.

Son livre passionnera les mordus des dictionnaires. Il contient de nombreuses informations qui seront utiles à ceux qui souhaitent rédiger un dictionnaire dans les règles de l’art. Il ne présente pas l’information de façon très systématique, mais de nombreuses anecdotes amusantes et des traits d’humour en rendent la lecture agréable.

Quelques contributions précédentes de René Meertens

 

Rene Lost in Translation

Anglais de pacotille

14/10/2018

Rene Gamesmanship

Manship, suffixe anglais
à tout faire

22/07/2017

Rene Visuwords

Veni, vidi, vici :
les dictionnaires visuels

18/05/2017

Rene Pierre Larousse

Le 23 octobre – le 200ème anniversaire de Pierre Larousse

21/10/2017

Rene Meertens (CROPPED)

Créancier de l’anglais, le français s’est payé en nature

9/10/2016

Rene Tresor

La grande aventure du mot « peradventure » racontée par lui-même

14/04/2016

Rene - dictionnaire

Cent un ans de gestation
pour un dictionnaire

01/09/2014

Rene Short

Critique de livre lexicographique

19/12/2011

Images et expressions

– des photos prises par votre bloggeur fidèle
pendant un séjour dans les Cotswolds au sud-ouest de l'Angleterre.

   


HEDGE = HAIE


TWISTED TREE =
ARBRE TORDU

hedged in = assorti

twisted logic
= logique tordue

   

Poppies

 


BARK OF A TREE =
ECORCÉ D'UN ARBRE

TO BARK = ABOYER

Barking up the wrong tree
= faire fausse route

Barking


POPPIES
= COQUELLICOTS

 

The tall poppy syndrome
= é
galitarisme forcené*

 

* traduction proposée par
Jean-Paul DESHAYES

Le rôle des sous-titres dans l’apprentissage des langues étrangères

Valerie (square) 2 Feb 2019

Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Valérie François. Valérie a été notre linguiste du mois de septembre 2017Elle a obtenu une maîtrise (master 1) en Langues Étrangères Appliquées (anglais/allemand) de l'Université Sorbonne Nouvelle (Paris III) puis un master 2 en management des affaires internationales de l'École de Commerce CESCI à Paris. 

Après onze années d'expérience en entreprise, dans l'export, la traduction et l'informatique, appliqués aux secteurs de la santé et des sciences de la vie, à Paris et à Dublin, Valérie s'est installée à son compte comme traductrice en 2015 à Málaga en Espagne, où elle vit depuis quatre ans pour apprendre et découvrir une nouvelle langue et culture, et élever ses deux enfants nés en Irlande dans un environnement trilingue.

Le site de Valérie est accessible à l'adresse http://www.FrenchTranslations.eu

———————-

Les sous-titres affichés sur les écrans de télévision ou de cinéma sont d’une aide certaine pour différents types d’audience, selon l’intérêt que chacun souhaite leur porter. Pourtant, ceux-ci, par leur contenu ou leur utilité même, sont souvent critiqués. À l’instar du film récent S-t Roma poster « Roma » du réalisateur mexicain Alfonso Cuarón, dont les sous-titrages en français et en espagnol (castillan) se sont trouvés au cœur de polémiques. À la différence du film lui-même, qui a reçu d’excellentes critiques et a remporté dernièrement l’Oscar, décerné par l’Académie américaine des arts et des sciences du cinéma, du meilleur film en langue étrangère (non anglais), du meilleur réalisateur et de la photographie, les sous-titres du film, en français et en espagnol notamment, ont été critiqués à différents égards (exemples : article relatant des sous-titres en français du film Roma et article du site El País relatant des sous-titres en castillan du film).

 

S-t molestia

Dans les paragraphes qui suivent, je souhaite mettre en lumière l’intérêt du sous-titrage1, comme une pratique parmi d’autres de transfert linguistique des œuvres audiovisuelles, pour les apprenants d’une langue étrangère en particulier.

Les sous-titres sont de types multiples et il existe différentes classifications. Dans la classification linguistique des sous-titres, les sous-titres les plus répandus sont appelés « sous-titres interlinguistiques », ou « narratifs ». Ces sous-titres sont présentés dans une langue différente de celle des dialogues. Il s’agit de la traduction des dialogues d’un film de langue étrangère vers la langue locale sous forme de texte affiché à l’écran. Ceux-ci sont largement utilisés au cinéma. Les sous-titres dits « intralinguistiques » ou « bimodaux » sont une autre catégorie courante de sous-titres utilisés dans les médias. Ces derniers sont une transcription écrite de la totalité du contenu sonore (y compris les aspects verbaux, non verbaux ou para-verbaux) et s’adressent à l’origine aux personnes sourdes et malentendantes. Ils sont aujourd’hui beaucoup utilisés par les apprenants d’une langue étrangère dans les programmes télévisés et diffusés numériquement. Toujours dans cette même classification, il existe une troisième catégorie de sous-titres appelée « sous-titres bilingues », utilisés dans les régions où l’on parle deux langues (par exemple, à Bruxelles, où les sous-titres sont en français et en flamand, et en Finlande, où les sous-titres sont en finnois et suédois, le suédois étant la langue officielle du pays à égalité avec le finnois). Il existe d’autres catégories et classifications des sous-titres qui revêtent également une utilité ou un intérêt particulier ne faisant pas l’objet de cet article. Les sous-titres auxquels il est fait allusion dans la suite de cet article se rapportent indifféremment aux types de sous-titres cités précédemment.

De nos jours, de nombreux contenus cinématographiques et programmes audiovisuels sont offerts dans plusieurs langues, par des procédés (parmi les plus usités en Europe) de doublage, de sous-titrage ou de voice-over (demi-doublage2). Depuis 2007, l’Union européenne a souligné le potentiel du sous-titrage pour l’apprentissage des langues : « Le sous-titrage est un instrument fabuleux pour aider les personnes à apprendre des langues avec facilité et plaisir » (Commission européenne 2007, art.2). Dans une étude datant de 2011, elle s’est intéressée en particulier à la corrélation entre les pratiques courantes de transfert linguistique des œuvres audiovisuelles étrangères dans les pays européens, par exemple, le doublage et le sous-titrage, et les niveaux de compétences linguistiques dans ces pays. Cette étude, menée par la direction générale de l’éducation et de la culture de la Commission européenne et intitulée « Étude sur S-t Etudel’utilisation du sous-titrage », a analysé le potentiel du sous-titrage pour encourager l’apprentissage et améliorer la maîtrise des langues étrangères (EACEA/2009/01). Elle indique en premier lieu que le sous-titrage est la pratique de transfert linguistique la plus répandue en Europe au cinéma, et dans une moindre mesure, à la télévision, en particulier dans les pays du Nord et de l’Est de l’Europe. Vient ensuite le doublage, qui constitue la pratique dominante au cinéma en Espagne et en Italie par exemple, et la pratique dominante à la télévision pour la France, l’Espagne et l’Allemagne, par exemple. En France, la pratique la plus courante utilisée au cinéma est celle de la double version : les copies des films étrangers, qu’ils soient européens ou américains, sont distribués à la fois en version sous-titrée et en version doublée. Les données se rapportant spécifiquement à la télévision sont illustrées dans le schéma ci-contre.

S-t carteDans cette carte de l’Europe, les pays en rouge sont ceux dans lesquels le doublage prédomine, ceux indiqués en jaune sont les pays à tradition de sous-titrage, les pays en vert sont ceux dans lesquels le voice-over domine. Les pays en bleu (Malte et Luxembourg) sont ceux dans lesquels les versions originales uniquement sont utilisées. Le choix d’une technique au détriment d’une autre dans chaque pays (de manière générale, adoptée en premier lieu pour le cinéma, en découlant ensuite la méthode adoptée pour la télévision) est souvent la conséquence directe de décisions prises dans les années 20-30, les raisons pouvant être politiques, économiques ou historiques3. L’une des conclusions importantes de cette étude est qu’il existe une corrélation entre les pays présentant une meilleure maîtrise des langues étrangères (en particulier, l’anglais) et la tradition du sous-titrage par rapport au doublage. D’après cette étude, dans les pays ayant une tradition du sous-titrage, l’examen (tant l’examen objectif que l’auto-évaluation auxquels se sont soumises les personnes interrogées) du niveau des locuteurs de langues étrangères a révélé des capacités supérieures des locuteurs à converser dans une langue différente de leur langue maternelle. À l’inverse, dans les pays optant principalement pour le doublage, cette évaluation a montré de moins bons résultats (Commission européenne 2011:11).

D’autres études vont dans ce sens. Par exemple, une étude a analysé les facteurs expliquant les niveaux plus avancés de maîtrise de l’anglais comme langue étrangère dans les pays d’Europe. Parmi ces facteurs étaient cités la similitude linguistique de l’anglais avec la langue locale, les dépenses en éducation par tête et la qualité du système d’éducation, mais le facteur le plus important était le mode de traduction des films dans chaque pays. Il a été prouvé que le niveau d’anglais était meilleur dans les pays où la télévision offrait des programmes en version originale avec sous-titres. De plus, les bienfaits du sous-titrage se complémentent à l’apprentissage en classe, et les élèves des pays à tradition de sous-titrage bénéficient plus encore de leurs cours d’anglais (Subtitling and English skills, Rupérez Micola, Bris, Banal-Estañol, Mars 2009, p.3). Les bienfaits de la méthode du sous-titrage par rapport à d’autres méthodes d’apprentissage, comme la traduction, sont démontrés dans un nombre croissant d’études, qui ont analysé les effets positifs du visionnage de matériels audiovisuels sous-titrés sur l’acquisition d’une langue étrangère. Certains suggèrent que les spectateurs, en lisant dans leur langue maternelle, ne font plus attention aux dialogues originaux. En réponse à ces critiques, diverses études cognitives démontrent que les sous-titres se lisent de manière automatique, parfois même inconsciente, et sans interférer avec la bande originale. D’après la « théorie cognitive de l’apprentissage multimédia » (Cognitive Theory of Multimedia Learning, Mayer, 2003), grâce à l’ajout d’un second et troisième canal sensoriel d’acquisition (à l’instar du matériel audio-visuel sous-titré) au canal auditif seul, la capacité d’attention et de traitement des informations augmente. 

 

S-t cognitive

 

S-t dual codingSelon une autre théorie dite de double codage (Dual Coding Theory, Paivio, 1991), l’information est traitée et enregistrée au moyen des deux systèmes de mémoire distincts mais liés entre eux, le visuel et le verbal. La mémorisation des informations est accentuée et plus rapide car les informations sont codées des deux façons, dans les deux systèmes de mémoire.

De mon expérience personnelle, les sous-titres intralinguistiques (films et sous-titres en langue originale) pour les films ou programmes audiovisuels ont été très utiles pour toute la famille, alors que nous nous installions en Irlande et souhaitions perfectionner notre niveau en anglais, puis en Espagne, pour apprendre l’espagnol. Contrairement aux sous-titres interlinguistiques, les sous-titres dans la langue originale sont destinés aux personnes d’un niveau plus avancé et souhaitant enrichir leur vocabulaire, accroître leur compréhension (des différents accents par exemple) et s’ouvrir aux expressions de la vie quotidienne et réelle. Ces sous-titres aident à contextualiser la langue et la culture d’autres pays et permettent de reconnaître ou de confirmer ce que le spectateur a compris à l’oral.

En définitive, le recours au sous-titrage pour l’éducation et comme élément d’acquisition d’une langue étrangère est une pratique assez récente et devrait se généraliser davantage à l’avenir dans toute l’Europe, l’Union européenne ayant émis récemment des recommandations visant à développer la diffusion du sous-titrage et à développer le sous-titrage en tant qu’outil pédagogique. Les diverses études réalisées sur ce thème ont montré que, loin d’être une distraction et de ralentir le développement des aptitudes d’écoute (selon la croyance que les apprenants s’appuient sur le texte plutôt que sur le dialogue), les sous-titres pourraient jouer un rôle important dans le processus d’apprentissage en offrant aux apprenants des aides pour la compréhension orale de la langue étrangère, grâce à l’exposition à une multitude d’expressions naturelles dans cette langue (Vanderplank, 1988 : 272-273). De plus, l’ensemble des études citées précédemment démontrent une meilleure facilité d’expression orale en langue étrangère dans les pays habitués au sous-titrage. Il In vino veritassemblerait que la consommation d’alcool avec modération (en référence à l’un de nos articles précédents, In vino veritas) ne serait pas l’unique moyen de délier les langues !

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1 La notion de sous-titres en anglais est traduite de différentes façons selon qu’il s’agisse d’un sous-titrage destiné aux sourds et malentendants ou non. Les notions sont distinctes en outre selon la méthode de diffusion de ces sous-titres. Les termes « closed captioning » et « sub-titling » sont couramment employés. Le premier est utilisé pour signifier que le texte affiché est une transcription du dialogue et de l’ensemble du contenu sonore verbatim ou sous forme codée qui est destinée aux sourds et malentendants, tandis que le second fait référence à une traduction des dialogues uniquement, affichés sous forme de texte et qui est destinée à une audience non locale. Le terme « closed captioning » est également utilisé par opposition à « open captioning » en ce sens que le premier se trouve sur un fichier séparé de la vidéo et peut être désactivé et le deuxième est incrusté dans le fichier vidéo et sera toujours visible. L’équivalent français de « closed captioning » est « sous-titrage codé » ou « sous-titrage pour sourds et malentendants ».

2 Le demi-doublage (ou voice-over) est, en français, la surimposition de la voix de la langue d’arrivée sur celle de la langue de départ ; en anglais, la notion correspond à la seule voix du commentateur invisible (équivalent à la voix-off) (information tirée de « La traduction audiovisuelle : un genre en expansion »). La traduction inverse de demi-doublage en anglais est "half-dubbing" .

 

3 Par exemple, en Espagne, en 1941, un arrêté ministériel (Orden Ministerial del 24 de abril de 1941) stipulait que la projection cinématographique dans une langue autre que l’espagnol était interdite, sauf autorisation accordée par le syndicat national du spectacle, en accord avec le Ministère de l’Industrie et du commerce et à la condition que ces films aient fait au préalable l’objet d’un doublage.

Lecture supplémentaire :

MEDIATING LINGUA-CULTURAL SCENARIOS IN AUDIOVISUAL TRANSLATION
CULTUS the Journal of Intercultural Mediation and Communication 2018, Volume 11

Le sous-titrage et le doublage au cinéma
Traduire – No. 243