Pont Neuf, Paris
Pont Neuf, Paris
Japanese Gardens
Japanese Gardens
Montserrat, Barcelona
en routeMontserrat- Barcelona
Tower Bridge, London
Tower Bridge, London
Skip to content

Diane Murez – linguiste du mois de décembre 2020


e n t r et i e n    e x c l u si f 

 

Diane Murez (cropped) (2)

l'interviewée

Raia Del Vecchio (cropped)
l'intervieweuse

Diane Murez,  écrivaine trilingue, est née à Baltimore.
Elle a étudié pendant une année au Gymnasium Goetheschule à Hanovre grâce à une bourse de l’American Field Service.  Diplômée de Princeton University avec mention summa cum laude [1] , elle s’est installée à Paris, où elle a écrit pour la presse française et américaine, tourné des films expérimentaux, et
obtenu la nationalité française.  Son livre documentaire pour enfants A Day on the Boat with Captain Betty a été publié par Macmillan. 

Diane - book cover

Son roman mosaïque Suite Américaine, dont « La Maison » a été choisie pour Da Costa a Costa, une anthologie italienne de littérature contemporaine, paraîtra dans une édition bilingue avec des dessins originaux de Françoise Pétrovitch.  À présent elle travaille sur une trilogie parisienne dont le premier tome s'intitule Rites of Paris, et le second, A Dancer’s Diary.  Elle habite près de Paris avec son mari photographe, où elle a fondé Mon Montrouge, une association de politique locale, et Amitié et Culture, un groupe qui organise des sorties culturelles.

Raia Del Vecchio, est née à Jérusalem et a grandi en Suisse.

Diplômée de  l’Ecole de traduction et d’interprétation de Genève, elle poursuit ses études en Littérature comparée et en Études juives à l’Université hébraïque de Jérusalem puis à la Freie Universität de Berlin.

Elle a traduit en français des auteurs israéliens tels que Eshkol Nevo, Etgar Keret, Sayed Kashua ou Gilad Seliktar et les films de Yaelle Kayam (Mountain, 2015), d’Avishai Sivan (Tikkoun, 2015) ainsi que de nombreux scénarios. Elle a aussi traduit de l’allemand le livre pour la jeunesse d’Arnold Schönberg La Princesse et des articles pour la presse de l’italien.

Son premier roman, Hôtel Receptor (Phébus, 2017), a remporté le Prix des lycéens d’Île de France.

 

Raia - Hotel Receptor book cover

Raia (thumbnail)
Une fois vos études universitaires terminées, vous avez décidé de vous installer à Paris alors qu’à priori, vous n’aviez aucune attache particulière avec la France.  Pouvez-vous expliquer ce choix ? 

Diane (thumbnail)En fait, c’était un hasard. J’étais malheureuse en amour et voulais partir « très loin. »  À ce moment-là, on m’a proposé un poste de professeure à l’École américaine de Paris. Et comme le hasard fait bien les choses, c’est là-bas que j’ai rencontré un groupe de jeunes intellectuels qui m’ont invitée à écrire pour leur nouveau journal, « Le Paris Métro », le premier « city magazine » de Paris. Cette équipe dynamique fourmillait d’idées, et j’ai eu la chance de participer à leur projet de montrer une vision anglo-saxonne de notre ville adoptive.

Raia (thumbnail)Quand avez-vous commencé à écrire et dans quel contexte ?

Diane (thumbnail)Bien avant d’écrire, j’adorais « raconter des histoires. »  Je crois que j’ai hérité cela de ma grand-mère paternelle, qui me racontait plein d'histoires qui n’étaient pas destinées aux oreilles des enfants : un voisin menacé par la Mafia, une émigrée analphabète qui avait donc confondu un laxatif avec une tablette de chocolat. À mon tour, je racontais des histoires à tous les gamins du voisinage.  En C.P., la maîtresse a marqué dans mon carnet de notes que j’allais certainement devenir écrivain.  Effectivement, j’écrivais des poèmes, des sketchs, des récits, mais j’ai pris longtemps avant d'assumer mon désir d’écrire de la littérature.  D’abord, je suis passée par l’enseignement et le journalisme, puis j’ai écrit des livres pour enfants.

Raia (thumbnail)Pour votre recueil de nouvelles Suite Américaine, écrit principalement à Paris, pouvez-vous décrire l’expérience de créer un texte littéraire dans une langue (en l’occurrence l’anglais) à une époque où vous viviez dans un environnement qui en parle une autre (francophone) ?  Est-ce une sorte de schizophrénie, familière à de nombreux exilés, ou bien une façon de se reconstituer un « chez soi » ou un « home away from home »?

Diane (thumbnail)Probablement les deux, mais je n’ai jamais envisagé mon écriture de cette façon. Pendant ma jeunesse, je me sentais davantage « chez moi » dans le monde des livres que parmi mes contemporains, et quand j’ai commencé à écrire, j'ai reconstruit ce refuge dans mon propre imaginaire.  Lorsque mes personnages ont commencé à m’entraïner dans leurs aventures, cela m’a procuré un immense plaisir.  Pour moi, la schizophrénie était moins une question d’écartèlement entre deux pays, ou deux langues, qu’une coupure entre l’intérieur et l’extérieur.  Parfois, je me culpabilisais d’être si contente dans mon monde à moi, mais heureusement, ce n’est pas une excentricité qui nuit à autrui… Il se trouve que les personnages dans Suite Américaine vivent aux Etats-Unis et parlent anglais, mais ce n’est pas toujours le cas dans mes textes.

Raia (thumbnail)Pour ce projet, vous avez opté pour une édition bilingue en ayant recours à des traducteurs francophones.  Avez-vous d’abord pensé à traduire le texte vous-même ? Je pense aux cas d’écrivains tels que Nabokov, Beckett…. capables d’écrire en plusieurs langues et pour qui cette expérience s’est avérée un nouveau processus créatif.

Diane (thumbnail)C’est une question multiple, qui soulève une problématique intéressante.  Avant de répondre, il faut dire que je garde un souvenir inoubliable de l’après-midi où j’ai pris le thé avec Samuel Beckett [2] à la Closerie des Lilas

Beckett Closerie-des-Lilas-Montparnasse

Buvant son Irish Coffee, il parlait avec une éloquence et un talent de raconteur époustouflants, passant sans pause de sa dernière découverte lexicale à ses dîners avec James Joyce. Jamais je n’avais entendu quelqu’un manier l’anglais oral de façon si belle, sans aucune hésitation ni répétition de vocabulaire. Beckett était un génie des langues, qui passait des heures à faire des recherches dans le dictionnaire. Cela transparaît dans son écriture, pour laquelle j’ai une admiration sans bornes.

Je pense que Beckett, Nabokov, Conrad [3] , et quelques autres génies ont un talent rare pour écrire dans deux langues (ou plus). Honnêtement, ce n’est pas mon cas.  Je n’ai jamais pensé que ma maîtrise du français écrit était suffisamment forte pour pouvoir traduire vers cette langue.  Par contre, dans mon travail avec mes traducteurs (Pascale-Marie Deschamps, Jean-Paul Deshayes, et Catherine Wallisky) j’ai été amenée à m’exprimer beaucoup sur les choix de traduction puisque je comprends réellement la langue. Ce n’était pas le cas, par exemple, pour une traduction italienne de ma nouvelle La Maison. J’étais très étonnée quand une lectrice italienne a remarqué que l’histoire devait se passer à Florence, parce que le personnage principal utilisait le mot florentin « babbo » pour « Papa ».

Pascale-Marie
Pascale-Marie Deschamps
J-P cropped
Jean-Paul Deshayes

Catherine
Catherine Wallisky

Raia (thumbnail)Et quelle a été votre part dans la révision de la traduction française ?  Était-ce compliqué avec les traducteurs de trouver chacun sa place ? On dit parfois ironiquement que si un auteur est content d’une traduction, c’est mauvais signe. Au passage, ce n’est pas le cas ici où la traduction est remarquable.

Diane (thumbnail)Chacun des talentueux traducteurs ne pouvait faire qu’une partie du texte — pour des raisons personnelles.  La traduction finale est donc le fruit de leurs approches diverses. Il a fallu reprendre tout le texte pour « lisser » leurs styles, et surtout pour faire correspondre les niveaux de langue : vouvoiement ou tutoiement, etc.  Ce travail collaboratif sur les traductions a été extrêmement enrichissant pour moi, et j'ai appris à goûter le fait que le texte français, bien que très ressemblant à l’anglais, possède son propre caractère.

Par ailleurs, j'ai eu la chance de travailler avec une excellente correctrice, Cybèle Castoriadis, qui savait bien peser la signification de la ponctuation d’une langue à l’autre et trouver des solutions pour qu’elle soit non seulement correcte mais aussi expressive.

 Enfin, mon travail avec les traducteurs a parfois demandé de la réécriture, surtout quand l’équivalent de l’anglais n’existait pas en français — par exemple, pour des jeux de mots.  Heureusement tous mes traducteurs se passionnent pour leur travail, et se sont montrés inventifs pour chercher le mot ou la phrase au plus près de ce que je voulais exprimer.

Raia (thumbnail)Quels sont les auteurs européens ou américains qui vous ont le plus influencée ?  Aujourd’hui lisez-vous en français et en anglais ?  Et pensez-vous qu’une part des sonorités françaises ou quelque chose de français transparaît dans votre écriture ?

Diane (thumbnail)Quand j’étais petite, je lisais surtout des livres dans la bibliothèque de mon école. J’adorais les biographies et avais épuisé tout leur stock.  J’ai commencé à lire la littérature pour jeunes de mon époque, souvent des histoires de jeunes filles détectives. Un jour, mon père a déclaré que ce gavage de livres sans intérêt était une perte de temps.  Il a acheté la collection des « Great Books » (les grands classiques de la littérature) [4] et m’a fait promettre que pour tous les trois livres de divertissement, je lirais aussi un classique.  C’est grâce à ce deal, que lui a presque tout de suite oublié, mais que j’ai suivi pendant des années, que j’ai découvert Henry James. [5]

Henry-James

Henry James m’a initiée à la littérature.  Ses livres n’étaient pas de mon âge, ni de mon milieu, mais ils m’ont révélé un monde jusqu’alors insoupçonné. Il parlait de choses dont personne dans mon entourage ne mentionnait l'existence.  Et peut-être que la vie romanesque de ses expatriés américains m’a donné envie de découvrir l’Europe.

Plus tard, j'ai été influencée par Thomas Mann et Virginia Woolf, et j’ai écrit sur leur utilisation de la mythologie grecque dans la construction de leurs personnages.  Je pense que Woolf a élargi le champ de l’anglais comme Proust l’a fait pour le français, et que tous deux ont repoussé les limites du roman dans leur exploration du temps. 

Thomas_Mann VirginiaWool

En allemand, j'aime Ingeborg Bachmann et Walter von der Vogelweide, si éloignés dans le temps, mais si modernes tous les deux.

Parfois, je préfère lire dans une autre langue étrangère quand je travaille sur un texte en anglais, pour ne pas ressentir d'interférence de style.  Mais je reviens toujours vers Shakespeare si je ressens un assèchement de mon écriture. Je me replonge dans la langue du poète et en ressors pleine d'une énergie nouvelle. 

Quant à l’influence des autres langues, je pense que c'est un sujet mystérieux.  Il y a des fois où certains mots ne me viennent à l’esprit que dans telle langue. Si un mot français ou allemand vient avec insistance, j’essaie de creuser sa signification pour moi afin de trouver comment exprimer l'équivalent en anglais. 

Plus que les sonorités, les rythmes des autres langues ont une influence sur mon écriture.  On cite souvent Kafka comme écrivain qui utilise des phrases « simples. » Mais je trouve qu’au contraire, sa façon étonnante de manier des phrases courtes avec un rythme haletant, crée une angoisse sous-jacente. Ce remarquable sens du rythme est quelque chose que j’essaie de soigner dans ma propre écriture. Souvent, je me lis certains passages à haute voix pour écouter leur rythme.

Raia (thumbnail)Pouvez-vous raconter comment a eu lieu la collaboration avec Françoise Pétrovitch, dont les illustrations du recueil de SuiteFrancoise Petrovitch Américaine sont magnifiques.  Sauf erreur, elle n’a pas eu accès au texte original, ne maîtrisant pas vraiment l’anglais. A-t-elle découvert, grâce à la traduction, une autre facette de votre personnalité et vous de la sienne ?

Diane (thumbnail)Françoise Pétrovitch a tout de suite accueilli avec enthousiasme l’idée de collaborer à ce projet.  Avec la graphiste Elsa Cassagne, nous avons beaucoup parlé de la meilleure forme à donner à cette collaboration.  Françoise a insisté sur le fait que des simples illustrations ne l’intéressaient pas ; elle voulait dessiner ce que les textes lui inspiraient.  Effectivement, elle a lu les textes en français et a choisi de dessiner un seul objet par histoire— comme invitation à la lecture et comme évocation de son contenu.  D’abord, nous avons pensé aux dessins en noir et blanc, mais à la fin nous avons préféré la couleur pour évoquer le changement de saisons.  Ce qui m’a épatée, c’est que les images que lui ont inspiré mes textes sont telles que j’aurais pu les rêver.  C’est passionnant de travailler avec une artiste d’une telle sensibilité et je suis ravie de cette rencontre de nos deux mondes imaginaires.

Raia (thumbnail)Â présent, une question sur votre texte. La première nouvelle, « Après le bip, » met en scène une femme bourgeoise « SDF », sans difficulté financière comme on dit ironiquement. La vie semble s’acharner contre cette pauvre veuve, Janet, qui accumule à elle seule beaucoup de clichés bourgeois… de la façon la plus cruelle. À l’heure du féminisme, est-ce une façon de dénoncer ce rôle inconsistant des femmes qui n’ont pas eu besoin de travailler et se sont laissé vivre, par générosité, dans le don de soi ou par paresse ? Et d’où vient cette fascination pour la cruauté ?

Diane (thumbnail)Cette appréciation de « cruauté » dans mon écriture m’étonne, mais je l’ai entendue plusieurs fois de la part des lectrices et lecteurs français — mais pas des anglophones.  Il y a même une lectrice qui a fait une comparaison avec Les Contes Cruels de Villiers de l’Isle Adam. Est-ce à cause des sujets dits difficiles dont je parle ? Ou bien est-ce que j’ai été influencée par les Contes de Grimm que la mère de la famille allemande dans laquelle j’ai vécu m’a donnés à lire pour apprendre la langue ? Je n’en sais rien. 

Quant au féminisme, c’est une question qui me touche profondément. Pour moi, le féminisme oblige à donner une voix aux femmes — à toutes les femmes — dans toute leur diversité, et non seulement dans de beaux rôles ou comme objets du regard masculin. J’ai été frappée par une lettre de Charlotte Brontë, qui parlait de son désir de créer une héroïne qui ne soit pas belle, avant d’écrire Jane Eyre. Alors, je pense qu'il est également intéressant d’écrire sur une veuve désœuvrée, dont la vie pose de réelles questions de société.

Raia (thumbnail)Vous avez étudié la littérature comparée à Princeton et vivez à Paris depuis longtemps. En quoi la culture américaine vous est-elle étrangère aujourd’hui et en quoi la culture française reste-t-elle étrangère à vos yeux/ou est-elle devenue familière ?  Avez-vous aussi l’impression par ce statut particulier, d’être une passeuse et de pouvoir expliquer une culture à l’autre, au-delà des clichés ? 

Diane (thumbnail)Un jour une amie française m’a dit, « Tu n’es plus américaine, tu es… parisienne ! » Elle parlait de ce brassage cosmopolite de populations qu’on trouve à Paris, où le mélange des cultures est habituel et où il est courant de parler plus d’une langue.  Par contre, il est compliqué de comprendre à fond la société et la culture françaises, et je crois qu’on ne perd jamais certaines attitudes de sa culture d’origine, inculquées depuis l’enfance.  Bien que mes habitudes culinaires soient françaises depuis des années, j’ai toujours tendance á être trop exactement à l’heure pour mes amis français. J’ai la double nationalité et j’aime ce statut particulier qui me permet de profiter des deux cultures et d’en extraire ce que je préfère de chacune. Je crois pouvoir jouer un rôle de « passeuse », comme vous dites, et mon actuel projet littéraire est une trilogie « parisienne » où il s’agit de différences culturelles.

*********************

[1] « avec la plus haute louange » = mention très bien 

[2] Paru sur ce blog : 

« Le 110e anniversaire de l'auteur de En attendant Godot »

12/04/2016

[3] Paru sur ce blog :

« Joseph Conrad : Geneve-les-Bains ou Spy City ? »

6/8/2013

[4] Great Books of the Western World (54 volumes)

Great_Books (1)

[5] (1843-1916) écrivain américain, naturalisé britannique, figure majeure du réalisme littéraire du XIX e siècle.

Mark Polizzotti – linguiste du mois de novembre 2020 (2)

E n t r e t i e n    e x c l u s i f

Seconde partie

Mark Polizzotti cropped 1

Mark Polizzotti –
l'interviewé

Ella

Ella Bartlett – l'intervieweuse

 

Mark Polizzotti a traduit plus de cinquante livres du français en anglais, parmi lesquels des ouvrages de Flaubert, de Modiano, de Duras et de Rimbaud. Il est également l’auteur de onze livres, dont André Breton (traduction fr., Gallimard 1999), des monographies sur Luis Buñuel et Bob Dylan, et Sympathy for the Traitor : A Translation Manifesto (MIT Press, 2018). Nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres et le récipiendaire du Prix Littéraire de l’American Academy of Arts & Letters, il dirige le service des éditions au Metropolitan Museum of Art à New York. 

Metroploitan Museum of Art

Née dans l’état d’Iowa aux États-Unis, Ella Bartlett est une écrivaine et poète ravie d'approfondir la question de la traduction. Titulaire d'une licence de Barnard College de Columbia University, elle est actuellement  étudiante en Master à la Sorbonne Nouvelle. Elle écrit son mémoire sur les féminismes intersectionnels chez deux autrices du 19e siècle, George Sand et George Eliot. Ses poèmes ont été publiés dans des revues telles que JetFuel Review, decomP magazine, et bientôt Gigantic Sequins.

TRANSLATION

Voici le lien vers la première partie de cet entretien, publié il y a quelques semaines : https://bit.ly/3eC7zcf 

L'entretien a été mené par Skype entre Paris  et New York

Nadine thumbnailNadine Gassie, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

Ella cropped thumbnailJ’aimerais que nous parlions de votre livre Sympathy for the Traitor – a Translation Manifesto [Compassion pour le traître – manifeste pour la traduction]. Vous élargissez d'une façon incroyablement réaliste la perspective de la théorie de la traduction, avec notamment votre rejet de la notion de «fidélité ». Ce vieux débat qui a commencé avec Schleiermacher et se poursuit avec Venuti et d'autres oppose le fait de rendre le texte original plus « étranger » ou plus « familier » selon l'exactitude de la reproduction qu'en donne le traducteur. Pourquoi, selon vous, la notion de fidélité est-elle devenue le discours dominant en traduction ?

Mark thumbnailComme vous le savez, le débat entre « littéral » et « littéraire », ou entre « sourciers » et « ciblistes », date des tous débuts de la Sympathy for the stranger book traduction. Horace et Cicéron en parlaient déjà dans l'Antiquité. Tout au long de l’histoire, théoriciens et praticiens de la traduction ont pris l'un ou l'autre parti en fonction de leur conception de la traduction comme science ou comme art. Si ce débat a pris la tournure qu’il a aujourd’hui − je dirais une « tournure acrimonieuse», mais cette controverse a toujours eu un tour acrimonieux, les oppositions étant frontales à ce sujet − cela tient en partie au fait que la traductologie s'est développée comme une discipline universitaire à part entière, avec, à mes yeux, un ancrage dans la linguistique plus que dans la littérature. Afin de préserver sa crédibilité, une discipline universitaire a par nature tendance à systématiser et à chercher des règles applicables − certains schémas de traduction ressemblent à des formules mathématiques − ce qui va à l'encontre d'une vision de la traduction plus instinctive, moins codifiée et, par conséquent, moins facile à théoriser. Bien que certains aspects de la traduction se prêtent à la codification, trop de rigueur ou une trop forte adhésion à une théorie particulière risquent, selon moi, de nous entraîner sur une mauvaise voie. Pour obtenir un bon texte, vous devez avoir recours à quantité d'approches, de stratégies différentes qui nécessitent parfois d'être conjuguées. Ce qui implique aussi de savoir discerner quand renoncer à un détail, le sacrifier pour le bien de l'ensemble, en somme. Si vous êtes trop à l'écoute de l’original, trop attaché à chacune de ses nuances, il vous devient de plus en plus difficile de traduire car il faut se rendre à l'évidence qu’on ne peut pas tout retenir. Mais l'on peut retenir ce qui est essentiel.

Dans Sympathy for the Traitor, je n'ai pas cherché à promouvoir une théorie − il y en a déjà assez comme ça. Je conçois la traduction comme une forme de lecture − une forme de lecture extrêmement active et créative, suspendue entre deux systèmes linguistiques et culturels. Par nature cette lecture est personnelle − mes traductions sont le résultat de ma lecture. Un autre traducteur produirait un texte différent. Mais pour moi, la mesure de la réussite c'est quand, en relisant la traduction anglaise, j'arrive à entendre dans ma tête et à sentir dans mon cœur les mêmes échos que le texte français éveille en moi. Voilà pour moi le genre de « fidélité » qui compte − mais pour arriver à cette fidélité d'ensemble, il vous faut parfois commettre de nombreuses petites infidélités.

Ella cropped thumbnailDans le prolongement de cette idée de fidélité, je me demande si un lecteur anglais francophone pourrait ressentir de la frustration face à un détail culturel qui aurait été « anglicisé ». Par exemple, si vous optez pour une marque de médicament plus familière à vos lecteurs anglais… Prenez-vous en compte la connaissance que vos lecteurs peuvent avoir de la culture et de la langue sources ?

Mark thumbnailJe ne peux en tout cas préjuger de cette connaissance, ni compter dessus. Il n’y a pas de réponse simple à votre question car beaucoup de ces choix sont évalués au cas par cas. Quasiment tous les traducteurs rencontrent tôt ou tard un problème de cet ordre, et la plupart du temps la solution dépend de ce que demande précisément le texte à cet endroit-là : suffit-il de savoir que le personnage a pris un analgésique ?  Avons-nous besoin de savoir que c'est de l'ibuprofène et pas du paracétamol (et est-ce que cela changerait quelque chose si je l’appelais plutôt acétaminophène ?) ? Si je spécifie que c’est du Percocet, quel est le degré de pertinence de l’information (suggérer par exemple la controverse récente sur l’addiction aux antidouleurs, qui a vu le nom de cette marque souvent cité), ou est-ce juste pour donner un vernis de précision au texte, auquel cas n’importe quelle marque conviendra. Dans les cas où la référence est superflue, il peut s'avérer moins gênant de s'en dispenser. Si une référence inconnue est porteuse d’une information importante, il me faudra peut-être alors « étoffer » un peu ma formulation, c'est à dire introduire un ou deux mots supplémentaires pour mettre le lecteur sur la voie.

Ella cropped thumbnailÉvoquons maintenant votre biographie d’André Breton (André Breton, traduction française de Jean-François Sené, éditions Gallimard), la seule aussi exhaustive à ce jour. Qu’est-ce que vous a attiré chez ce Surréaliste et comment ce projet est-il né ?

Mark thumbnailJ'ai rencontré le Surréalisme par hasard, à l'adolescence, alors que je pratiquais moi-même l’écriture automatique sans savoir ce Andre Breton que c'était, jusqu’à ce qu'un ami m'oriente vers des livres d’art surréalistes. J’ai été fasciné non seulement par les graphismes mais aussi par l’atmosphère. Plus tard, pendant ma première année en France, j’ai commencé à lire les livres de Breton et d'autres Surréalistes, et j’ai suivi un cours à l’université où notre professeur a su faire vivre pour nous tout ce mouvement incroyable. Au cours de la décennie suivante, à mesure que je lisais de plus en plus d’œuvres de Breton, je me suis rendu compte que, même si son écriture est auto-référentielle, il voilait néanmoins pas mal de choses sur sa vie. Cela m'a rendu curieux.

Jeune éditeur à Random House à cette époque, ma première idée a été de commander l'écriture de cette biographie à un auteur. Mais ça n’intéressait pas Random House de publier une biographie de « quelqu’un dont personne n'avait entendu parler », selon eux. Peu de temps après, alors que j’avais quitté cette maison et passais un entretien pour un nouveau poste, un éditeur m’a suggéré de m’essayer moi-même à ce travail d'écriture, idée qui ne m’était pas venue à l’esprit. Il se trouve que j'avais une copine qui débutait en tant qu’agent littéraire, j’ai donc monté un projet et elle a réussi à le vendre à Farrar, Straus.

L’obstacle majeur au début fut d’avoir accès aux documents inédits de Breton, qui étaient sous embargo de publication pour les 50 ans suivant son décès, survenu en 1966 (l'époche dont je parle, il s'était écoulé seulement 20 ans). J’ai rencontré Jean Schuster, l’exécuteur testamentaire de Breton, qui m’a accordé sa confiance, en me demandant seulement d'avoir une approche honnête et ouverte. Il m’a présenté à la veuve de Breton, Élisa, de qui il fallait une autorisation spéciale pour voir ces documents. À leur demande à tous les deux, j’ai traduit mon projet en français et le leur ai envoyé, puis j'ai longtemps attendu leur réponse, tout en poursuivant mes recherches. Enfin, la réponse est arrivée : un « non » définitif. J'ai répondu en demandant si je pouvais venir les voir la prochaine fois que je viendrais à Paris. C'est ainsi qu'autour d’une grande table, dans le célèbre appartement du 42 rue Fontaine, avec une grande partie de la collection de Breton encore accrochée aux murs (c’était avant que tout ne soit dispersé après la mort d’Élisa), je me suis retrouvé assis avec Élisa Breton, Jean Schuster et quelques autres personnes et je leur ai demandé en quoi mon projet leur avait déplu − pensant à une faute grave dans mon approche, ou qu'ils répugnaient à l'idée même de biographie. Ils m'ont alors indiqué un paragraphe dans lequel (pour le bénéfice des éditeurs américains à qui l'on avait vendu le projet), j’avais fait une liste de personnalités éminentes avec qui Breton avait été en relation, et y figurait le nom de Jean Cocteau. « Vous dites ici que Cocteau était un ami de Breton, m'ont-ils dit. Or Breton détestait Cocteau. Vous ne connaissez manifestement rien à votre sujet, donc nous ne pouvons pas vous garantir l’accès aux sources. » « Je sais que Breton détestait Cocteau, ai-je répondu. Je dis seulement ici qu’ils se connaissaient. » « Ah… eh bien, dans ce cas… » Et en deux minutes j'ai obtenu l’autorisation que j’attendais depuis bientôt deux ans !

Ella cropped thumbnailPour conclure, je vais vous emprunter une citation, dans Sympathy for the Traitor. Vous dites ceci : « Ce qui m'inquiète c'est l’émergence d’un monde dans lequel la traduction ne sera plus nécessaire… parce que les langues du monde n’exprimeront plus les différences psychologiques et culturelles qui fondent leurs différences » (p.149). Pensez-vous que nous arriverons un jour à un point où la traduction ne sera plus nécessaire ?

Mark thumbnailCe fut pour moi l'un des aspects les plus difficiles à traiter durant l'écriture de ce livre, et aborder ce sujet visait principalement à ouvrir la question plutôt qu'à fournir des réponses que, franchement, je n’ai pas. Esquissé à grands traits, le le paradoxe est le suivant : d'un côté, la traduction est à même de favoriser une plus grande compréhension − ou disons une plus grande mise à disposition − d'autres points de vue, d'autres façons de vivre. D’un autre côté, cette plus grande mise à disposition conduit à une plus grande familiarité, laquelle peut entraîner une homogénéisation au fur et à mesure que les façons de vivre d'autres peuples – auxquels nous avons aujourd'hui un accès presque illimité −  sont absorbés et assimilés au nôtre. Il est incontestable qu'un point de vue culturel n'a rien à voir avec les objets culturels qui forment l'arrière-plan de notre vie moderne un peu partout dans le monde – les enseignes Gap, Starbucks, Uniqlo, les produits alimentaires « ethniques », la musique aseptisée, les gratte-ciels anonymes ainsi que d'autres signes extérieurs plus évidents de la mondialisation. Nous sommes en partie façonnés par notre environnement et lorsque nos environnements commencent à devenir de plus en plus uniformes, on peut se demander si nos points de vue culturels ne vont pas emprunter la même voie. 

Comprenez-moi bien : je ne défends ni l’isolationnisme ni l’esprit de clocher, certainement pas. Je trouve juste regrettable cette tendance qui fait que les lieux perdent leur caractère propre et se mettent tous à se ressembler. On n’en est pas encore là, bien sûr − Paris reste toujours Paris, différente de Londres, New York ou Séoul. Mais le Paris des cafés, qui pendant des siècles a constitué une partie si centrale de sa vie culturelle, est en train de disparaître ; la librairie parisienne, à mes yeux l'un de ses joyaux, est menacée, comme me l'a confirmé l’autre jour la lecture d'un article annonçant la fermeture du Pont Traversé, l'une de ces librairies réellement exceptionnelles de Paris. C’est une perte, un effacement progressif. Mais, encore une fois, il n'y a pas de solution facile, car l’antidote logique serait de figer une ville ou une culture dans le temps, ce qui est évidemment absurde. Les choses, les lieux doivent évoluer. Je détesterais voir Paris, où n'importe quelle ville, devenir juste une autre métropole indifférenciable, un autre exemple de cette « monotonie internationale ». Monotonie qui résulte en partie de la grande influence culturelle des États-Unis, largement due à sa domination linguistique et économique. Et la traduction joue un rôle à cet égard.

Ella cropped thumbnailQuelles conséquences cela a-t-il de traduire vers l'anglais, langue, vous le disiez, très influente, parfois dominante dans le monde moderne d’aujourd’hui ?

Mark thumbnailIl n’y a aucun doute que l’anglais, spécifiquement l’anglais américain, occupe une position d’influence disproportionnée dans le monde d'aujourd’hui et que cette influence peut souvent être abusive et hégémonique. Je ne suis en aucun cas un défenseur de la volonté de domination et d'exploitation anglophone/américaine. Mais je crois qu’il y a une différence entre la politique américaine (militaire, économique ou culturelle) et la langue américaine en soi, et que nous courons le risque de diaboliser cette langue au point de finir par nous paralyser et par rendre tout échange impossible. Vous avez parlé de faire entendre « l'étrangèreté » du texte en traduction. Le problème avec ça − la subversion des normes de l’anglais dit « correct » par l'introduction de tournures grammaticales ou syntaxiques de la langue-source − c'est qu'en fin de compte, cela devient contre-productif. On aboutit à quelque chose qui n’est ni novateur ni culturellement responsable mais apparaît tout simplement comme de l'incompétence − quelque chose qui ne représente pas de manière crédible ce que l’auteur a tenté dans l'original (sauf si cet auteur s'est donné pour objectif de subvertir les règles de sa propre langue, mais là, c’est un autre cas de figure). À mon avis, cela rend un mauvais service non seulement au lecteur-cible mais aussi à l’auteur-source dont on a massacré le livre.

En tant que traducteur, j'estime de ma responsabilité de représenter les œuvres que je traduis, non pas en m’excusant ni en dénaturant artificiellement l’anglais dans lequel je les rends, mais en utilisant les ressources de la langue anglaise au mieux de mes capacités afin de transmettre ces œuvres avec respect et conviction. Pour moi, « fidélité en traduction » signifie représenter un point de vue et un discours de manière à ce que leur caractère unique et étranger demeure intact tout en traversant les cultures, les espaces et les temps pour toucher des lectorats différents − et, dans mon monde idéal, en laissant le lecteur avec une vision des choses différente de celle qu'il avait au départ.

Lecture suppleméntaire

L'histoire aurait-elle été autre sans certaines traductions erronées ?
Traduit d'un article paru dans le New York Times
Mark Polizzotti. Why Mistranslation MattersWould history have been different if Krushchev had used a better interpreter? N.Y.T. 28/06/2018

 

 

Mark Polizzotti – linguiste du mois de novembre 2020 (1)

E n t r e t i e n    e x c l u s i f

Première partie

 

Mark Polizzotti cropped 1

Mark Polizzotti –
l'interviewé

Ella

Ella Bartlett – l'intervieweuse

Mark Polizzotti a traduit plus de cinquante livres du français en anglais, parmi lesquels des ouvrages de Flaubert, de Modiano, de Duras et de Rimbaud. Il est également l’auteur de onze livres, dont André Breton (traduction fr., Gallimard 1999), des monographies sur Luis Buñuel et Bob Dylan, et Sympathy for the Traitor : A Translation Manifesto (MIT Press, 2018). Nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres et le récipiendaire du Prix Littéraire de l’American Academy of Arts & Letters, il dirige le service des éditions au Metropolitan Museum of Art à New York. 

Metroploitan Museum of Art

Née dans l’état d’Iowa aux États-Unis, Ella Bartlett est une écrivaine et poète ravie d'approfondir la question de la traduction. Titulaire d'une licence de Barnard College de Columbia University, elle est actuellement  étudiante en Master à la Sorbonne Nouvelle. Elle écrit son mémoire sur les féminismes intersectionnels chez deux autrices du 19e siècle, George Sand et George Eliot. Ses poèmes ont été publiés dans des revues telles que JetFuel Review, decomP magazine, et bientôt Gigantic Sequins.

TRANSLATION


Nadine thumbnailNadine Gassie
, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

 

Ella cropped thumbnailVous êtes l'auteur ou le traducteur de plus de 50 ouvrages et  actuellement l'éditeur en chef du Metropolitan Museum of Art ("The Met") de New York. Pouvez-vous nous dire comment vos projets d’écriture −  traduction ou autre — vont de pair avec votre travail d'éditeur de musée ?

Mark thumbnailQue l'on soit écrivain, traducteur ou éditeur, on travaille toujours sur des livres, la source est la même et les objectifs sont comparables. En tant qu'amoureux des livres, je suis convaincu que ces activités sont intimement liées et Andre Breton s'enrichissent mutuellement. Pour prendre un exemple, mon premier brouillon de la biographie d’André Breton faisait 1 200 pages. Mon éditeur m’a renvoyé le manuscrit assorti d'un conseil : réduisez-le de moitié. Grâce à mon expérience d’éditeur, entraîné à lire les textes des autres, mais aussi les miens, avec une perspective de lecteur et pas seulement d'auteur, j'ai pu élaguer sans trop de souffrance. Et le manuscrit final y a bien sûr gagné. En fin de compte, l'enjeu est toujours la mise en forme optimale de la langue, comment dire ce qui doit l'être le mieux possible, c'est à dire de la manière la plus juste, ou la plus concise possible.

 

Ella cropped thumbnail

 17 ans, étudiant à la fac de Nanterre, vous avez rencontré l’écrivain français Maurice Roche, dont vous avez ensuite traduit les livres. Il faut avouer que c’est un peu le rêve de tout aspirant traducteur ! Pouvez-vous nous raconter comment ce petit événement a inauguré votre carrière de traducteur ? Qu’avez-vous fait à la suite de cette rencontre qui vous a ouvert la voie de la traduction ?

Mark thumbnailEn fait, je m'étais déjà essayé à la traduction avant cette rencontre avec Maurice Roche. Pour mes cours de français Maurice Rocheau lycée, par exemple, au lieu de me contenter de lire le chapitre demandé, je cherchais à le traduire, pour mon compte, pour creuser plus profondément la signification du texte. Plus tard, à l’université, après avoir rencontré Maurice et « traduit » (avec de gros guillemets) son roman CodeX, j’ai suivi un séminaire de traduction dans lequel tout le monde travaillait à partir de langues-sources différentes. Par nécessité, la priorité était donnée au produit fini : la traduction anglaise en tant que texte à part entière plutôt que copie, réussie ou pas, de l'original. Les questions que nous nous posions étaient les suivantes : Ce texte fonctionne-t-il comme texte ? Fait-il sens pour un lecteur dépourvu de toute référence à l’original ? Comment l’auteur du texte anglais (c’est-à-dire le traducteur) a-t-il pu obtenir cet effet particulier ? Et ainsi de suite.

La rencontre avec Maurice Roche a été un formidable catalyseur car même si j'ai entrepris de traduire CodeX sans avoir la moindre idée de Patrick-modianoce que je faisais, cela m’a jeté tout de suite dans le grand bain et fait me colleter avec des problèmes auxquels, dans une large mesure, je me confronte encore aujourd’hui. CodeX était une fiction expérimentale des années 70, extrêmement exigeante, mais les défis qu’il m'a posés ne diffèrent guère de ceux posés par un roman de Patrick Modiano [1]  : comment faire fonctionner ce texte dans un contexte culturel et un système linguistique différents tout lui en conservant son originalité ? Je me suis ensuite attaqué à un autre roman de Maurice, Compact, dont j'ai découvert qu’il se prêtait mieux à l'adaptation et qui a fini par être publié. Entre-temps, un ami qui dirigeait une petite maison d’édition m’a demandé de traduire les essais de René Daumal, et un de mes anciens profs à Columbia de traduire plusieurs livres de philosophie. Et c'est ainsi que de fil en aiguille, plus je traduisais de livres plus on me sollicitait pour en traduire.

Jean-EchenozJ'ai aussi proposé des projets à des éditeurs. Outre Compact, qu'il m'a fallu des années pour placer, j'ai délibérément cherché à traduire les romans de Jean Echenoz. Son roman Cherokee avait été soumis à la maison d'édition où je travaillais  et je l'avais lu, afin de rédiger un rapport de lecture, et j’en étais tombé amoureux. L’éditeur en chef de cette maison l'ayant refusé tout net (il l'avait carrément jeté dans le couloir par-dessus ma tête), j’ai appris qu’une petite maison d'édition de Boston l'avait acheté. J’ai donc écrit à David Godine pour lui dire que je n’avais quasiment aucune expérience en traduction mais que j'adorais le livre et que je désirais le traduire s’il voulait bien me donner cette chance. Et il l’a fait !

Il me faut également signaler que, puisque l'activité de traducteur n'est pas mon gagne-pain, j’ai le luxe de pouvoir choisir les projets qui me plaisent ou, plus exactement, les projets qui me parlent et auxquels je pense pouvoir faire justice. Si je doute de pouvoir donner à un texte le meilleur de moi-même ou de parvenir à me glisser dans la peau de l'écrivain, alors ma réaction sera de le refuser. Car ce ne serait juste ni pour le livre, ni pour l’auteur, ni pour le lecteur que de le traduire dans ces conditions. Ceci dit, il arrive qu'on se charge d'un projet sans véritable passion, pour tout un tas de raisons diverses, et bien sûr on fait de son mieux, mais ce n’est pas l'idéal.


Ella cropped thumbnail
Certains des livres que vous avez traduits, Je m’en vais de Jean Echenoz, Fleurs de ruine ou encore Chien de printemps de Patrick Modiano mettent en scène un homme jeune ou d'âge moyen qui disparaît, mène une vie secrète ou laisse dans son sillage une absence. On dit que les écrivains ont des thèmes de prédilection sur lesquels ils ou elles reviennent de façon constante – comme Proust, par exemple, avec l’obsession, l’amour, la mémoire.  Pensez-vous qu'un traducteur, comme un écrivain, peut avoir ses « thèmes » ? Et si oui, quels sont les vôtres ?

Mark thumbnailVous avez raison, tous ces écrivains tournent autour d'un petit noyau d’obsessions sur lesquels ils ne cessent de revenir. Pour Modiano, c’est le passé, le manque de fiabilité de la mémoire, la marque durable que l’Occupation a laissé dans la psyché française. J'adore traduire ses textes, je ressens très fortement cette affinité dont j’ai parlé tout à l’heure, mais ses obsessions ne sont pas forcément les miennes. C’est la même chose pour Echenoz qui utilise souvent les conventions, parfois assez violentes, des polars et des romans à suspense, et que j'ai adoré traduire − même si je n’ai personnellement jamais poursuivi quiconque avec une arme à la main !

Mais ce sont des différences superficielles. Pour les traducteurs, comme pour les écrivains, le seul « thème » est la langue et comment cette langue est travaillée. Moi, ce que j'aime, c'est ce calme, cette sobriété de ton, et cette concision dans laquelle aucun mot n'est M. Duras croppedde trop : c’est la raison pour laquelle je me régale à traduire des auteurs comme Modiano, Echenoz et Marguerite Duras. Paradoxalement, je trouve que ce genre d'économie et de dépouillement dans le style ouvre un espace pour un impact émotionnel plus fort qu'une écriture plus démonstrative, un peu comme l'ombre est rendue possible par la lumière.

Ella cropped thumbnailCela me fait penser à Modiano, lauréat du prix Nobel de littérature, dont la sobriété de ton masque clairement une ébullition. Ce que votre traduction de Remise de peine rend parfaitement. Dans ce livre, les descriptions de Paris sont oniriques, fantasmagoriques, et pourtant très précises. Comment êtes-vous devenu familier du Paris de Modiano et à quel type de recherche vous êtes-vous livré pour recréer en anglais sa vision ?

Mark thumbnailJe suis très heureux que vous ayez repéré cela ! Cette « ébullition » sous la surface est la qualité exacte que j’ai tenté de faire passer dans la traduction. L'écriture de Modiano, calme en surface, dissimule des monstres. De même qu’une nostalgie pour un Paris qui n’existe plus, et n’a peut-être jamais existé.

Beaucoup considèrent Modiano comme un écrivain de l’Occupation. S'il est vrai que ce moment historique le hante (il est né en 1945 juste après la fin de la guerre), le moment décisif de sa vie est le milieu des années 60 lorsqu'il a trouvé une libération personnelle. Il a connu une enfance très difficile, comme il l'a raconté. Son frère, dont il était proche, est mort à l'âge de dix ans et il a eu des parents absents. Â l'âge de 20 ans, il a pu se libérer de sa dépendance vis-à-vis d’eux, il a commencé à écrire et à vivre sa vie. C’est dans cette période que se situent la plupart de ses livres. L’autre trait marquant de son écriture est l'expression d'un « malaise » (faute d’un meilleur terme) face à ce qu'est devenue la ville de Paris. Je ne sais pas si c’est une nostalgie pour le Paris d'antan en tant que tel ou pour cette sensation de possibilité infinie qu’il a visiblement éprouvée dans sa jeunesse, une sensation dont le Paris des années 60, avec ses voitures, ses cafés, ses stations de métros, ses librairies et ses quartiers bien distincts a procuré la toile de fond. 

Si le Paris de Modiano est celui des années 60, j’ai pour ma part vécu à Paris dans les années 70, et peu de choses avaient changé. Je me souviens de certains de ces quartiers, de ces lieux qu'il évoque et qui ont maintenant disparu. Mais l'important, ce n’est pas tant comment Paris était réellement. Je m'en suis rendu compte quand je suis allé visité certains endroits qu’il invoque, intrigué par l’atmosphère brumeuse, magique qui émane de ses descriptions. Et ce que j’ai découvert, ce n'est pas le pays de rêve que je m'étais représenté, mais bel et bien que Modiano avait passé ces lieux au filtre de sa conscience : ce qui est évident, puisqu'il est écrivain. Même si ces lieux existaient de façon réelle dans le monde physique, ils existaient d'une façon tout aussi réelle seulement dans son esprit. Modiano fournit beaucoup de détails géographiques précis, de manière à ancrer l’histoire qu'il raconte dans une réalité concrète et historique, mais au final cela ne fait que les rendre encore plus évanescents. Ses romans parlent de désorientation et d'imprécision. Modiano donne au lecteur des indices pour ensuite le laisser créer son propre récit, s’investir de façon beaucoup plus émotionnelle et personnelle.

[1] Modiano a remporté le Prix Nobel de littérature en 2014.

Lecture supplémentaire

L'histoire aurait-elle été autre sans certaines traductions erronées ?
Traduit d'un article paru dans le New York Times :
Mark Polizzotti. Why Mistranslation Matters
Would history have been different if Krushchev had used a better interpreter?
 N.Y.T. 28/06/2018

La seconde partie de cet entretien sera publiée vers la fin de ce mois.

 

 

Nicolas Ragonneau – linguiste du mois d’octobre 2020

e n t r e t i e n    e x c l u s i f

Nicolas

L'interviewé

Bulger cropped

L'intervieweur

Nicolas Ragonneau est un éditeur, écrivain et traducteur français. En tant que journaliste, il a écrit sur la littérature, l’art et la pêche à la mouche dans de nombreux magazines et revues. Il a également mené des entretiens, en anglais et en français, avec des artistes et musiciens pour le site Paris DJs. Grand amateur de Marcel Proust, il anime un site [1] dédié à ce grand écrivain. Depuis 2011 il est éditeur et directeur du marketing aux Editions Assimil [2], spécialisées dans l’auto-apprentissage des langues.

 

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Languages-of-the-world

 

Bulger 2Pourriez-vous nous parler de votre famille, y compris de votre enfance et de vos premiers contacts avec la langue anglaise ?


NicolasJe suis né dans une famille avec un très fort tropisme anglo-américain. Mon grand-père, qui avait fait la Seconde Guerre mondiale et qui vénérait les Américains pour avoir « libéré la France », conservait des objets américains comme des reliques : Zippo, balle de base-ball, etc. Mon oncle, anglophone, hispanophone et grand voyageur, amateur de chaussures Clarks, me racontait des histoires de desert boots sur fond d’aventures en Birmanie. 70 ans après leur création, j’ai toujours plusieurs paires de desert boots

J’écoutais beaucoup de brit pop à l’adolescence, Genesis, Led Zeppelin, Police, Talk Talk, les groupes du label 4AD, de la new wave… j’ai toujours aimé l’anglais, et je l’ai appris très « naturellement ». Je ne trouvais pas qu’il s’agissait d’une langue difficile, ce qu’elle est pourtant, et bien davantage qu’on ne le croit ! J’ai aussi fait de l’italien, de l’espagnol et du latin, mais ces langues hélas pour moi sont dans un certain état d’attrition… bref, mon anglophonie n’a rien d’exceptionnel, au contraire. À 53 ans, j’incarne assez bien cette génération du tout-anglais.

Je me souviens de mon premier et seul voyage linguistique en Angleterre, à Brighton. C’était en 1981, j’avais 14 ans, j’étais arrivé par la Castle Goringmer, en bateau. On suivait des cours dans un endroit qui s’appelait Castle Goring, que j’ai vite rebaptisé Castle Boring. Je me souviens des « piers », du bord de mer, de vieillards dans des chaises roulantes, de la cuisine qui était vraiment désastreuse : tout cela est était très exotique à mes yeux. Brighton à cette époque était loin d’être le haut-lieu de la fête que la ville est devenue dans les années 2000 avec Fatboy Slim !

Bulger 2On peut dire que l’enseignement des langues a beaucoup évolué depuis cette époque ! La langue que vous avez apprise à l’école, est-elle la même que vous avez utilisée dans votre vie professionnelle ?

NicolasEn travaillant pour Marshall Cavendish dans les années 90, j’ai fait de nombreux séjours professionnels à Londres dans le quartier de Soho. Quand on travaille dans une ville étrangère, on la ressent, on la vit, on l’utilise et on la voit d’une façon toute différente du touriste lambda.
À la foire internationale du livre de Francfort, qui se tient chaque année, l’anglais est évidemment la langue de travail Francfort pour échanger avec les éditeurs du monde entier. En plus de 20 éditions, j’ai observé un changement important dans la maîtrise l’anglais chez tous ceux dont ce n’était pas la langue maternelle. Les progrès ont été spectaculaires, mais c’est aussi une question de générations. Les jeunes éditeurs, agents ou responsables des droits étrangers, quelle que soit leur nationalité ou origine, montrent des compétences linguistiques importantes, bien supérieures à ce qu’on voyait il y a 25 ans.

Bulger 2Au-delà de l’utilité commerciale, ou mercantile, de cet apprentissage, quels en sont les autres points structurants ?

NicolasJ’ai rapidement compris à quel point la langue (pas seulement l’anglais évidemment), sa maîtrise à l’écrit comme à l’oral, pouvait être un instrument de pouvoir, de jeu et de ravissement. La découverte des travaux de Ferdinand Saussure sur l’arbitraire du signe, en terminale, a été une révélation pour moi. Aujourd’hui encore ces questions de motivation du signe linguistique (cratylisme) ou d’arbitraire me fascinent. Ce sont pour moi des sujets d’échanges constants, notamment avec notre autrice de japonais chez Assimil, Catherine Garnier.

Bulger 2Vous travaillez pour une maison d’édition française, spécialisée depuis 90 ans dans les méthodes d’autoapprentissage de langues. Quelles sont les tendances que vous observez depuis quelques années ? Est-ce que l’anglais est toujours la langue étrangère dominante ?


NicolasPendant longtemps l’anglais était le moteur du catalogue d’Assimil, mais en 20 ans les choses ont bien changé. Le Assimil niveau moyen des apprenants a augmenté, les jeunes sont imprégnés d’anglais en permanence, le fait de parler l’anglais en France n’est plus une exception, donc la puissance de l’anglais s’est atténuée sur nos marchés (en librairies comme en numérique), sans qu’aucune langue ne semble vraiment progresser fortement. L’espagnol est très solide, et je pense que son importance devrait grandir dans les années à venir. Le portugais, l’italien et l’arabe sont stables, comme le japonais. L’attrait pour le chinois est bien moins fort qu’auparavant.


Bulger 2La géopolitique joue un rôle dans cette bourse des langues.


NicolasLa perspective du Brexit, l’élection de Donald Trump aux USA ont rendu le monde anglophone bien moins désirable. Ce n’est pas seulement un constat basé sur mes lectures ou la veille que j’effectue sur les langues. C’est un fait qui se vérifie chez tous les acteurs de l’apprentissage des langues : l’anglais est en perte de vitesse, pour différentes raisons, mais la géopolitique en est une. Certaines des prophéties de David Gradoll [3] sur la langue dominante se sont réalisées, d’autres sont en passe de se réaliser : en 1997, il évoquait un  ‘scénario-catastrophe’ dans lequel le monde entier se retourne contre l’anglais en associant cette langue à l’industrialisation, la destruction des cultures, l’atteinte aux droits de l’homme fondamentaux, l’impérialisme de la culture-monde, comme à l’accroissement des inégalités sociales ».
Le monde anglo-saxon voit son « soft power » s’effacer toujours davantage et ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Les signes se Parasite multiplient : aux Oscars Parasite, un film coréen en coréen rafle la mise et s’avère un succès mondial, le tourisme aux USA s’érode fortement depuis plusieurs années, la parole américaine à l’international est de moins en moins audible et crédible ; même sur Internet, l’anglais n’est plus hégémonique, j’en passe et des meilleures. Je croise de plus en plus de personnes qui me disent ne plus comprendre les Américains, et qui manifestent à l’endroit des Etats-Unis la plus grande antipathie. Les Américains peuvent remercier Trump pour cela, mais pas sûr que ça change s’il est battu en novembre. Quant au Royaume-Uni, il est menacé d’implosion comme chacun sait et sera peut-être un royaume désuni sous peu. Il ne fait plus rêver, ni les ouvriers polonais, ni les étudiants Erasmus, et la conduite récente de Boris Johnson à l’endroit de l’UE, qui remet en cause le gentleman’s agreement (ce qui en affaires et en diplomatie n’était pas un vain mot) fait le reste. L’anglais britannique et américain vont être encore plus déconnectés de leurs attaches culturelles et devenir encore davantage ce desespéranto dont parle l’écrivain Gérard Macé dans Kyôto, un monde qui ressemble au monde.

  TRump & Johnson  

Bulger 2
« Soft power » ? Ce n’est pas très français !

NicolasJe vois où vous voulez m’emmener ! Je n’ai aucun souci à user de mots ou d’expressions anglaises, du moment qu’ils ne disent pas moins bien ce qu’on pourrait exprimer en français. En l’occurrence, soft power n’a pas vraiment d’équivalent satisfaisant en français. Mais je vous rassure, je suis très agacé par le franglais qui règne dans l’entreprise en France, particulièrement dans le milieu des médias, du sport, de la communication et de l’Internet. Parfois, quelqu’un m’envoie un courriel pour me demander si on peut faire un call (on m’a aussi proposé un phoner) : quand je lis ou que j’entends ça, je tombe de ma chaise. En quoi un call est-il meilleur, plus savoureux qu’un appel téléphonique ? est-ce que nos échanges seront plus féconds et créatifs parce qu’on l’appelle un call ? pareil pour « déceptif », un mot utilisé ad nauseam, qui serait plus jeune et enviable que « décevant », mais qui hélas ne veut pas dire la même chose ! je pourrais multiplier les exemples à l’envi, du mot benchmarking, utilisé à tort et à travers, à cet anglicisme qui me hérisse, « je reviens vers vous ». Est-ce que tous ces locuteurs se rendent compte à quel point cette utilisation dévoyée de l’anglais est ringarde, risible et ridicule ? Une fois qu’on a dit cela, soyons lucides : même si les USA et le Royaume-Uni disparaissaient demain, l’anglais ne perdrait pas pour autant son statut de langue mondiale ou de lingua franca autorisant le monde entier à la déformer indéfiniment.


Bulger 2Nous vivons une période exceptionnelle avec la crise du Covid-19, qui va changer énormément de choses. D’après vous, quels seront les impacts culturels, notamment en ce qui concerne l’apprentissages des langues ?

 

NicolasLa crise sanitaire va fragiliser des millions de gens sur le plan économique et social, et l’éducation va fortement reculer dans beaucoup de pays. Et le plus tragique, c’est que le capitalisme le plus brutal semble renforcé par la pandémie. Beaucoup d’entre nous espèrent depuis longtemps une troisième voie, mais ce n’est pas pour demain. La tentation de repli, de vie en autarcie de certains esprits étroits devient une réalité imposée. Que va devenir l’apprentissage des langues dans un monde sans échanges où l’unilatéralisme domine ? Paradoxalement, il est possible que la rebabélisation du monde dont je parle souvent s’accélère. La traduction automatique ou instantanée a fait des progrès très impressionnants ; avec des échanges humains qui s’amenuisent, tous les outils de traduction assistée vont être utilisés de plus en plus en ligne et la nécessité d’apprendre une langue peut s’avérer moins impérieuse. L’apprentissage en ligne va Zoom-vs-Skype poursuivre son développement, plus ou moins « sauvage » ou autorisé, avec des intermittents qui donneront des cours sauvages, plus ou moins autorisés ou professionnels, sur Zoom, Skype ou d’autres outils de conférence. Par ailleurs, les robots n’attrapent pas le coronavirus.

Bulger 2Vous pensez donc qu’il y aura moins d’interaction entre différentes cultures, alors que, dans notre monde hyper-connecté, il serait logique de s’attendre à plus d’interactions ?

NicolasEn effet, mais vous voyez aussi que des phénomènes comme la « cancel culture » et les récents incidents liés à l’appropriation culturelle participent aussi de cette sorte de recroquevillement. Au fond, ces gens et les nationalistes de tout bord partagent une même idée de la pureté, qui est sans doute un des plus grands mythes de l’Histoire ou, pour parler de façon moins policée en utilisant le mot juste : une vaste connerie. En considérant que des Blancs ne peuvent pas jouer une pièce qui traite notamment des Premières Nations (je songe évidemment à Katana au théâtre du Soleil Cartoucherià la Cartoucherie de Vincennes, mais aussi à la représentation des Suppliantes d’Eschyle accusée de blackface), on fait preuve de naïveté et de bêtise, comme si chacun d’entre nous était un être génétiquement homogène et culturellement pur !

Bulger 2
Et alors ? Vous avez quelque chose contre la pureté ?

 

NicolasEn sciences humaines, dès qu’on utilise l’adjectif « pur » en épithète, les problèmes commencent ! Rien de tout cela n’existe. La pureté, c’est bon pour les chimistes, seuls le métissage et le contact existent, le monde est composite et nous le sommes avec lui. Si on suit le raisonnement de ceux qui combattent l’appropriation culturelle, alors on ne devrait plus parler de langues étrangères ! Tous ces polyglottes qui apprennent des dizaines de langues comme Richard Simcott [4]  ne sont que des pillards ! arrêtons l’appropriation culturelle ! que chacun parle la langue de son passeport ! ou alors l’espéranto !

Bulger 2Heureusement, vous plaisantez… n’est-ce pas ? Si la connaissance des langues est la porte de la sagesse, comme a dit le philosophe, on ne doit pas rester sur le pas de cette porte, n’est-ce pas ?

NicolasBien sûr. Mais il faudra le rappeler sans cesse avec davantage de conviction, car de nombreuses forces sont à l’œuvre pour nous le faire oublier !

 

[1] proustonomics.com

[2] Éditions Assimil, fondée en 1929 par Alphonse Chérel

[3] Gradoll, David, The Future of English? The Popularity of the English language in the 21st Century, 1997, British Council ; Why global English may mean the end of ‘English as a Foreign Language´, January 2006, British Council

[4] Richard Simcott, polyglotte britannique, a étudié quelques 50 langues et en parle un quinzaine couramment.

Gian-Paolo Accardo – linguiste du mois d’août 2020

Entretien exclusif

“La langue de l’Europe c’est la traduction” – Umberto Eco

Gian-Paolo Accordo Nathalie Greff-Santamaria
Gian-Paolo Accardo
L'interviewé

Nathalie Greff-Santamaria
L'intervieweuse


Ce mois-ci, notre invité est
Gian-Paolo Accardo, un journaliste italo-néerlandais né à Bruxelles, et Rédacteur en chef de VoxEurop.eu .

 

Voxeurop fr

 


Il  a été, entre autres, rédacteur en chef adjoint de Presseurop.eu, Courrier international et correspondant pour Internazionale, autant de journaux réputés pour leur multilinguisme et leur vision s’étendant au-delà des frontières d’un seul pays. Il nous semblait donc intéressant ce mois-ci de nous pencher sur l’univers de la presse écrite en plusieurs langues, la raison d’être de journaux multilingues et le travail de traduction qui en découle.

 

Courrier-international

PressEurop.eu_

 

Nathalie Greff-Santamaria est interprète de conférence et traductrice littéraire. Sa langue maternelle est le français et ses langues de travail sont l’espagnol, l’anglais et l’italien.

Headphones

Après un Master 2 en Littératures comparées et une Licence en français langues étrangères obtenus à l’Université de la Sorbonne (Paris-IV) en France, Nathalie s’est formée à l’interprétation de conférence à Buenos Aires en Argentine. Le cinéma et la littérature, matières qu’elle a également enseignées, continuent de faire partie de ses principaux centres d’intérêt que ce soit en tant qu’interprète ou traductrice.

N’hésitez pas à visiter son site internet AViceVersa pour en savoir plus.

Nathalie a mené l’entretien qui suit en français par visioconférence entre Bruxelles et Buenos Aires.


Br - BA


Nathalie Greff-Santamaria
: Avant d’en venir à VoxEurop, média viscéralement européen dont vous êtes l’un des cofondateurs, pourriez-vous nous en dire un peu plus sur le chemin qui vous a conduit à vous exprimer aisément en italien, néerlandais, français, anglais et espagnol ?

Gian-Paolo Accardo : Eh bien, commençons par dire que je suis né de père italien, de mère néerlandaise et que je suis allé à l’école européenne de Bruxelles où l’apprentissage était toujours bilingue et où j’ai également appris l’anglais et l’espagnol. Autrement dit, la traduction a toujours fait viscéralement partie de mon entité, car nous autres, bilingues ou polyglottes, sommes un peu des « bêtes de foire » qui traduisent en permanence. Dans mon cas, il s’agit d’une sorte de multilinguisme naturel. À la maison, nous passions constamment d’une langue à l’autre et à l’école également où, selon les moments de la journée, nous suivions les cours dans des langues différentes.

Et puis, je suis né et vis à Bruxelles, la capitale d’un pays trilingue même si l’on a un peu trop tendance à oublier l’allemand et où tout est traduit en 2 langues. En ce sens, il s’agit d’une ville polyglotte très spéciale, semblable en cela à Genève où la langue vernaculaire a toujours été l’anglais pour des raisons évidentes dues à la présence de l’Office des Nations Unies.

Toutefois, et bien que l’on y parle couramment plusieurs langues, le choix de l’anglais comme lingua franca à Bruxelles, détrônant ainsi le français, est survenu pour d’autres raisons. En effet, parmi les dix pays d’Europe centrale et orientale qui ont rejoint l’Union européenne entre 2004 et 2007, seuls deux faisaient partie de la francophonie. La génération post-89 est donc résolument anglophone.

Par ailleurs, fait anecdotique, à la suite d’une querelle linguistique, les publicités à Bruxelles sont toutes en anglais.

N. G-S : Pourrions-nous dire que « vous êtes tombé dans la marmite du journalisme quand vous étiez petit » ? À moins que ce ne soit dans celle de la traduction, du multilinguisme, voire du droit comme l’indique votre premier choix d’études…

G-P. A : Ce choix est celui d’un jeune ne sachant pas vers quoi s’orienter et optant pour un cursus qui ouvrait ses portes aux indécis. Au moment de ma soutenance de maîtrise, l’un des jurés m’a dit « vous écrivez bien, pourquoi ne vous y consacreriez-vous pas ? » Comme je n’avais pas dans l’idée d’être juriste, j’ai commencé par un stage qui a débouché sur des études de journalisme.

À l’Internazionale, où j’ai travaillé pendant cinq ans puis au Courrier international pendant quinze, je baignais dans le milieu de la traduction. Même si les journalistes n’y sont que rarement traducteurs — parfois lorsque les délais étaient trop courts, on se chargeait de la traduction — ils s’assurent que la traduction ne tombe dans aucun piège, faux-ami ou contresens vis-à-vis de l’actualité qu’elle retranscrit.

N. G-S : Quelles sont les spécificités de la traduction journalistique et comment les traducteurs de presse articulent-ils l’instantanéité souvent requise par le journalisme avec le temps requis par le processus de traduction ?

G-P. A : Tout n’est pas aussi instantané que l’on peut croire et il y a souvent quelques jours de décalage, éventuellement un délai plus restreint d’une demi-journée pour l’actualité chaude. Et puis les traducteurs sont à l’affût, prêts à traduire 1 000 mots en l’espace de deux heures, voire moins, ce à quoi il faut bien sûr ajouter le temps de l’édition.

En outre, il me semble que le langage journalistique offre plus de latitude, de liberté, dans le sens où la fidélité à l’original y occupe une place moins importante que dans d’autres types de traduction. L’objectif est de reproduire une lecture de presse écrite, qui doit être claire et immédiatement assimilable. Un lecteur d’article de presse n’est pas censé relire deux fois une phrase ou un paragraphe, il s’agit d’un exercice où la clarté prévaut sur le style en vue de favoriser un mode de consommation du texte plus rapide.

N. G-S : Cela fait maintenant de nombreuses années que les outils de traduction assistée par ordinateur (TAO) existent, y avez-vous recours ?

G-P. A : Nous savons que les traducteurs les utilisent et ils savent que nous savons qu’ils les utilisent. Ces outils fournissent une base de travail très utile et permettent un gain de temps important. DeepL par exemple est une intelligence artificielle qui fonctionne très bien pour les langues européennes, bien que certaines combinaisons linguistiques s’avèrent moins précises que d’autres, comme c’est le cas vers le néerlandais.

Cela étant dit, je pense que l’intelligence artificielle va continuer de nous aider sans jamais nous remplacer, ou éventuellement pour les textes les plus barbants ou répétitifs, mais il faudra toujours au minimum, les relire pour savoir ce que l’on publie.

Il est d’ailleurs fascinant de voir comment et avec quelle facilité les gens se sont approprié cet outil pour communiquer entre eux dans le monde entier, ce qui vient renforcer encore une fois l’idée que la langue est un acquis naturel des êtres humains.

Cette curiosité linguistique s'avère d’autant plus riche qu’une certaine paresse intellectuelle s’impose nous invitant à nous exprimer toujours plus en anglais. Pour les non-anglophones, cela signifie une barrière à l’heure d’élaborer des concepts complexes qui les empêchent d’exprimer correctement le fond de leur pensée. Sans compter la supériorité linguistique et l’avantage compétitif non négligeable ainsi octroyés aux anglophones qui assument que tout tourne autour de leur système linguistique, politique, social et culturel.

N. G-S : Comment en êtes-vous venu à cofonder VoxEurop, un journal accessible en dix langues ? [1]

G-P. A : Il s’agit d’un média en ligne qui, d’une certaine manière, s’inscrit dans la lignée d’Internazionale et du Courrier international, mais donc le public est différent.

VoxEurop s’adresse avant tout au citoyen européen curieux de ses voisins, mais qui ne connaît pas suffisamment de langues ou préfère lire dans la sienne ce qui se passe dans les pays voisins et qui a des conséquences chez lui. Au-delà de l’élite cosmopolite qui, elle, a accès à une information de qualité, il s’avérait urgent de répondre à une demande forte émise par les citoyens européens lambda et généralistes. Pour des questions de moyens, les articles ne sont pas toujours traduits en dix langues, mais au moins dans cinq.

N. G-S Quel est votre fonctionnement ?

G-P. A : Tout d’abord, nous disposons de « vigies » ou journalistes locaux qui repèrent des articles et les signalent à la rédaction. Cette dernière en soupèse ensuite l’intérêt et pose éventuellement aux vigies des questions permettant d’en mieux cibler la pertinence. De plus en plus, nous commandons également des articles originaux aux auteurs issus des quatre coins de l’Europe. Une fois validé, l’article est partagé avec les traducteurs qui ont généralement quarante-huit heures pour renvoyer leur copie. Puis c’est au tour de l’éditeur d’entrer en scène. Il relit le texte traduit, attentif aux coquilles, aux contresens, à l’information originale ou encore à l’adéquation au cahier de style de chaque langue (la typographie et notamment les guillemets, les virgules ou les abréviations pouvant en effet varier fortement d’une langue à l’autre). Enfin, VoxEurop étant un journal entièrement numérique, l’article est posté sur le site ou programmé à une date de publication ultérieure.

L’un dans l’autre, il s’agit d’un processus d’édition assez classique.

N. G-S Quel est selon vous l’état du journalisme en Europe ?

G-P. A : Il me semble que la demande n’a jamais été aussi grande, les gens n’ont jamais autant lu, mais qu’en même temps, la consommation est extrêmement éclatée, démultipliée. Les supports sont si nombreux (podcasts, webdocumentaires, réseaux sociaux, télé et j’en passe) que les médias ont du mal à suivre ce qui ne leur laisse que deux possibilités : soit ils se spécialisent à l’extrême, soit ils tentent d’être sur tous les créneaux. Or le coût et la complexité de cette dernière option sont tels que seuls de rares journaux, à l’instar du New York Times, y parviennent.  

Il s’agit là du contrecoup du passage au numérique dont la transition s’est réalisée avec des degrés de réussite divers selon les journaux. Les plus grosses machines sont aussi les plus lentes à se réformer tandis que les nouveaux titres se montrent plus agiles, plus adaptables aux nouveaux formats.

Quoi qu’il en soit, je constate surtout une disproportion entre l’intérêt du public pour les questions européennes et la production ou l’offre correspondante. Les médias traditionnels couvrent peu ces thématiques, car il existe un préjugé tenace au sein des rédactions, tous médias confondus, selon lequel l’Europe c’est ennuyeux et personne n’y comprend rien. Conclusion, alors même que les compétences européennes s’élargissent d’année en année, le nombre de titres, lui, diminue, les institutions européennes demeurent pas ou peu enseignées, les journalistes spécialistes de ces questions restent minoritaires et la couverture médiatique indigente.

N. G-S Dernière petite question pour la route : souhaiteriez-vous revenir sur un point pour le développer ou rajouter quelque chose qui vous tient à cœur ?

G-P. A : J’ajouterais qu’il ne faut pas négliger l’importance des différences linguistiques. On entend souvent dire que « tous les Européens lisent l’anglais », or à mon avis ce n’est pas vrai. On ne peut pas penser un texte puis tenir une conversation ou encore exprimer clairement ce que l’on pense dans une langue qui ne nous est pas absolument familière. Il en allait de même pour le français d’ailleurs lorsqu’il dominait la scène internationale. C’est pourquoi l’information doit être accessible pour chacun dans sa langue.

[1] En l'occurrence et par ordre alphabétique l'allemand, l'anglais, l'espagnol, le français, l'italien, le néerlandais, le polonais, le portugais, le roumain et le tchèque.

Flag german Flag British Spain-flag Flag france Italy-flag (1)
Flag-of-The-Netherlands3 Flag of poland 1200px-Flag_of_Portugal.svg Romania-flag Czeck flag

  

Sharlee Bradley – linguiste du mois de juillet


Sharleen Bradley

À l’occasion de la retraite récente, à l’âge de 90 ans, de la traductrice Sharlee Bradley, après une longue et fructueuse carrière, nous reproduisons ici un entretien, dont la une version anglaise a été publiée dans TRANSLORIAL, la revue de la Northern California Translators Association (NCTA).  Nous présentons cette version abrégée avec l'aimable autorisation de Sharlee Isabelle Pouliot et de la revue. L’entretien a été traduit à notre intention par notre fidèle collaboratrice, IP (Isabelle) monogramIsabelle Pouliot. Isabelle est elle aussi membre de la NCTA et ancienne résidente de la région de San Francisco. Elle est traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). http://traduction.desim.ca

 

Question : Où êtes-vous née, où avez-vous grandi?

Reponse : Je suis née à Toronto, mais j'avais 10 ans quand ma famille est déménagée dans la région de la baie de San Francisco en Californie, la première d'une longue série de traversées de l'Amérique du Nord en train.

 

Q.  Comment avez-vous appris des langues étrangères?    

R : Mes parents ont encouragé leurs enfants à apprendre le français parce que c'était la langue universelle, ce qui semble démodé aujourd'hui. Le français n'était enseigné qu'à partir de la deuxième année du secondaire en Californie. Le Latin n'était enseigné qu'à partir de la troisième année du secondaire. J'ai donc fait cinq ans de français et quatre ans de Latin avant l'université.

Durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque la Charte des Nations Unies a été signée à San Francisco, ma mère m'a dit que ce serait formidable d'être interprète pour les Nations Unies. Mais, ce n'était pas du tout mon objectif. Je suis plutôt tombée amoureuse de la langue écrite et très jeune, je me suis amusée à traduire n'importe quelle œuvre littéraire que j'étudiais à l'école, et d'autres.

  United_Nation_Plaza  
  Place des Nations Unies
San Francisco
 

À l'université, j'ai fait une autre année de Latin et toujours continué le français. J'ai suivi chaque année des cours de français jusqu'à ce que j'obtienne mon doctorat à l'âge de 34 ans. Durant mes études, j'ai dû apprendre l'allemand et une autre langue romane : j'ai choisi l'italien. Ma première expérience de traduction rémunérée, offerte par mon professeur, était de traduire en italien (!) un sondage sur l'assurance. Pour me récompenser, je suis allée acheter un bracelet en or tout de suite après avoir été payée.

J'ai enseigné le français à l'école secondaire quelques années, puis j'ai décroché une bourse Fulbright pour étudier en France, à la Sorbonne.  Cet été-là, puis une résidence de deux ans à Lausanne, ont été mes seules expériences dans des pays francophones. Mais, un jour à Lausanne, j'ai reçu un appel des Nations Unies de Genève, disant qu'on avait eu mon nom du bureau des Nations Unies de New York (mon directeur de thèse m'y avait envoyé passer l'examen de français de l'ONU). C'était l'époque des négociations de l'administration Kennedy sur le commerce, ce qui s'est appelé General Agreement on Tariffs and Trade, GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) et Genève avait besoin de plus de traducteurs. Le « fascinant » sujet qu'on m'a attribué était la standardisation des palettes d'expédition et de manutention de marchandise.

L'espagnol est devenu ma langue parlée étrangère dominante. Je ne l'ai jamais étudiée de manière stricte et organisée, mais quand je me suis installée aux îles Canaries, je faisais des exercices par moi-même avec une grammaire espagnole. J'avais l'arrogance de croire que j'étais une experte des langues romanes, notamment parce que j'avais enseigné le français cinq ans à l'école secondaire et deux ans à l'université. Étant mère d'un jeune enfant, je passais des heures à mémoriser des verbes irréguliers et à me répéter des conversations que j'avais entendues durant mes sorties.

 
Canary Islands
 
  Les îles Canaries  

Comment nous avons abouti aux îles Canaries est une longue histoire. En bref, mon mari (qui est par la suite décédé quand nous vivions là-bas), souhaitait prendre une retraite anticipée. Puisque nous n'étions pas riches, nous sommes allés à la bibliothèque municipale pour chercher un endroit dans le monde où il y avait un climat agréable, une langue facile à apprendre et un faible coût de la vie. Croyez-le ou non, nous avons trouvé un livre intitulé You Can Live Cheaply in the Canaries de l'auteure Peggy True. Le livre nous a convaincus et nous sommes partis avec notre fille, qui était encore bébé, notre voiture, tous nos livres et meubles, sans même nous y rendre auparavant pour faire un essai, pour y passer le reste de notre vie; du moins, c'était notre plan.

Les treize années que j'ai passées en Espagne ont semblé un temps avoir des répercussions sur le français que j'avais étudié pendant 21 ans et même sur mon anglais; mais, à mon retour aux États-Unis, j'ai commencé à recevoir des demandes de traduction à partir du français. Maintenant, bien des années ont passé et je traduis aussi bien à partir de l'espagnol que du français.

Q.  Quel a été votre parcours universitaire?

Uc-berkeley-logo-sealR : J'ai obtenu une bourse d'études de premier cycle à l'université Vassar. J'ai suivi des cours du soir à l'Université de la Californie à Berkeley en vue d'obtenir une maîtrise, tout en enseignant l'anglais et le français dans une école secondaire le jour; je travaillais aussi comme bibliothécaire. J'ai été admise dans plusieurs sociétés universitaires, dont Pi Delta Phi, une société honorifique faisant la promotion du français et de la culture francophone.

Je suis déménagée à Philadelphie avec mon mari et j'ai obtenu un doctorat en langues romanes de l'Université de la DictionaryPennsylvanie. Étant donné que mon directeur de thèse rédigeait un dictionnaire à cette époque (le dictionnaire Espagnol-Anglais de l'Université de Chicago, lequel était très réputé à l'époque), j'ai rédigé ma thèse sur des problèmes lexicographiques de dictionnaires unilingues français et fait une analyse détaillée du Littré, du Larousse et du Dauzat.

La politique de l'université était que tous les cours de premier cycle devaient être enseignés en anglais. Lorsque nous avons eu la visite d'un professeur français dont l'accent rendait incompréhensible le contenu de ses cours de linguistique, nous avons soumis une pétition au département pour qu'il soit autorisé à enseigner en français, ce qui a été refusé!

Q. Avez-vous voyagé à l'étranger?

R: Oui, surtout en Europe. Mais aussi en Russie (croisière à partir de Saint-Pétersbourg, puis sur le lac Ladoga, la rivière Svir et le lac Onega; en Chine (séjour de 5 semaines) et dans le Pacifique Sud (séjour de 2 mois à Rarotonga, la plus grande des îles Cook). J'ai navigué une fois sur le fleuve Amazone et je me suis rendue souvent au Mexique pour jouer au tennis.

Une année, j'ai appris quelques mots de turc en visitant Istanbul, la Cappadoce, et en faisant de la voile et de la randonnée sur les côtes du sud de la Turquie. Durant un autre voyage, j'ai fait du tourisme littéraire dans le sud et le sud-est de l'Angleterre et j'ai fait un séjour chez une amie près de Toulon, en France. 

Q. Quels ont été vos premiers pas dans la traduction? Depuis combien de temps êtes-vous traductrice?

R: J'ai obtenu mon premier contrat par l'entremise de mon professeur d'italien. Plus tard, alors que j'étais professeure à l'Université de La Universidad Laguna à Tenerife, je faisais beaucoup de traductions pour le département de chimie physique, non parce que je demandais du travail, mais simplement parce que j'étais là et que je parlais anglais. Les professeurs avaient une base d'anglais suffisante dans leur domaine pour comprendre des articles techniques, mais quand ils allaient à des symposiums et des conférences, ils étaient incapables de converser en anglais. Alors, j'animais des ateliers de conversation en anglais durant l'heure du lunch. Par la suite, ils m'ont donné des monographies à traduire en anglais pour des présentations ou des articles qui étaient ensuite publiés dans des revues étrangères.

Q. Êtes-vous aussi interprète? Si oui, pour qui interprétez-vous?

R: À mon retour aux États-Unis, puisque je parlais espagnol couramment, je me suis proposée pour devenir guide au Centre d'information touristique de Philadelphie. Après avoir appris l'histoire de la ville, j'ai été guide auprès de nombreux touristes espagnols, je leur faisais voir les monuments historiques les plus prisés des États-Unis.

Un jour, le Centre m'a appelé pour me dire qu'on recherchait un interprète pour aller en cour fédérale, puisque l'interprète habituel n'était pas disponible. Étais-je disponible? Même si je n'avais jamais interprété, j'ai bravement répondu que j'irais et j'ai fait du bon travail, même si j'aurais pu faire mieux. 

Plus tard, après avoir étudié l'interprétation au sein d’un programme de l'Université de l'Arizona connu dans tout le pays, j'ai été Arizona seal capable d'interpréter en restant impassible presque tout ce qu'on me demandait. Durant plusieurs années, j'ai servi d'interprète à la Marin County Health Clinic, auprès d'immigrants hispanophones, régularisés ou non. Beaucoup étaient dans une situation d'une grande précarité, mais certains essayaient de tirer avantage d'un système qui leur offrait de l'aide, bien après qu'ils soient capables de se tirer d'affaire par eux-mêmes. Grâce à ma formation, j'interprétais de manière impartiale.

De plus, j'ai aussi interprété à la Commission des libérations conditionnelles de la prison de San Quentin, au Department of Motor Vehicles [autorité délivrant les permis de conduire] de San Francisco, au ministère de l'Éducation à Fresno, à la Commission d'État des relations de travail à Sacramento, pour des médecins, des avocats et des sociétés d'assurances, et bien d'autres.

Par la suite, après avoir arrêté l'interprétation durant deux ans pour m'occuper de mon second mari malade, qui était en phase terminale, j'ai abandonné l'interprétation et fait exclusivement de la traduction pendant 20 ans.

Q. À quels problèmes (et solutions possibles) vous êtes-vous heurtés durant votre carrière de traductrice?

R : L'accès à Internet a résolu de nombreux problèmes de recherche. Je ne me sens plus aussi isolée d'une grande bibliothèque universitaire comme je l'ai déjà été. Maintenant, j'essaie de donner mes dictionnaires, dont quelques-uns sur CD, des livres et d'autres.

Je travaille avec deux écrans, je peux consulter ma terminologie sur un tout en traduisant sur l'autre avec la langue source et la langue cible côte à côte,  sauf si j'utilise un logiciel de traduction. Mon préféré est Wordfast.

La gestion de mes listes de terminologie était toujours une priorité. Après chaque contrat, je faisais la saisie des nouveaux termes; puis, la prochaine fois que j'avais besoin d'utiliser un terme, je laissais le glossaire ouvert sur l'autre écran pendant que je traduisais.

PAHOJ'ai travaillé sur un certain nombre de projets liés à la traduction automatique. Les meilleurs projets étaient pour l'organisme Pan American Health Organization; il avait produit son propre système ayant de nombreux raccourcis pour effectuer des corrections très répandues, par exemple, substituer deux noms par un syntagme prépositionnel.

Q. Est-ce que la pandémie de la COVID-19 a perturbé votre activité professionnelle?

R : Non, parce qu'en décembre dernier, à mes 90 ans, j'ai décidé que c'était le bon moment de fermer boutique. Mais, puisque je suis incapable d'arrêter complètement la traduction, je me limite à travailler bénévolement pour Traducteurs sans frontières. En plus, je joue au tennis quatre fois par semaine. Translators without Borders
Tennis-girl Sharlee tennis

Guénola Pellen – linguiste du mois de juin 2020

Entretien exclusif avec notre invitée, Guénola Pellen, Directrice de la revue FRANCE-AMÉRIQUE

Guenola Pellen


Le mot juste
 :
Pourriez-vous nous parler de votre famille, y compris de votre enfance et de votre premier contact avec la langue anglaise ?

Guénola Pellen : Je suis née à Nantes, une ville étudiante et polyglotte, en 1985. Cette ancienne capitale de la Bretagne est aussi la ville de naissance de l'écrivain Jules Verne (l'auteur de langue française le plus traduit dans le monde). Mes arrières grands-parents parlaient breton. Mais la génération de mes grands-parents ne le parlait déjà plus. Ma mère était institutrice et mon père professeur d'anglais. Ils ont vécu à Dublin dans les années 1970.

GP - Nantes GP - Dublin
Nantes Dublin


De retour en France, ils recevaient souvent des amis irlandais à la maison dont les rires et les chants se mêlaient jusque tard dans la nuit aux notes de musique irlandaise et celtique (The Dubliners, Seán Ó Riada en gaélique). J'ai toujours appelé mon père « daddy » et l'on s'amusait parfois à dialoguer en anglais à table. A 13 ans, je suis allée passer un été dans la banlieue de Dublin dans la famille de ma « penfriend » dont le père était professeur d'histoire à Trinity College. Il m'a emmenée voir le
manuscrit du Livre de Kells dans la bibliothèque de l'université, et sa femme qui était professeure de français m'a fait découvrir les villes de Limerick [1], Galway, Kilkenny et le site archéologique de la colline aux rois (the hill of Tara).

Limerick GP  -  Hill of Tara
La ville de Limerick la colline aux rois

J'ai aussi découvert les rues de Dublin, l'accent dublinois et naturellement, la Guinness. De retour en France, je me suis plongée dans les romans de James Joyce [1], la poésie d'Oscar Wilde, mais aussi les livres autobiographiques de Frank McCourt et de la journaliste Nuala O'Faolain.

LMJ : Quel est votre parcours universitaire ?

GP : Après un baccalauréat littéraire mention européenne anglaisune option permettant aux lycéens français de suivre des cours d'histoire-géographie en anglais, en plus de ceux enseignés dans leur langue maternelle , j'ai suivi des études de Lettres ModernesGP - Harlem Rennaissance jusqu'en Master à la faculté de Nantes. J'ai découvert la littérature étrangère par le biais des écrivains de la Harlem Renaissance (Langston Hughes, Claude McKay, Léopold Sédar Senghor) et la littérature du sud des Etats-Unis (Carson McCullers, William Faulkner). En parallèle de mes études, j'ai commencé ma carrière de journaliste au journal Ouest-France en tant que « correspondante solidaire » pour la section « Nantes Métropole ». Je suis ensuite partie vivre à Londres, où je me suis essayée à l'écriture en anglais pour diverses publications culturelles, littéraires et musicales. De retour en France, j'ai suivi un Master professionnel en journalisme bilingue (français-anglais) à la Sorbonne, à Paris. Cette formation rattachée à l'Institut du Monde anglophone forge les journalistes à l'écriture de presse, d'agence et au radio-journalisme bilingue, tout en approfondissant leur connaissance de l'actualité socio-politique des principaux pays anglophones (Royaume-Uni, Etats-Unis et pays du Commonwealth). La plupart des cours étaient assurés en anglais par des anciens de la BBC, du service anglais de la radio RFI, de l'agence Associated Press et du Guardian. J'y ai appris à m'exprimer dans un anglais journalistique et j'y ai suivi quelques cours de traduction, notamment d'articles de presse (de l'anglais vers le français ou l'inverse), en apprenant à ne pas faire (trop) d'omission ni d'ajout. Ce bilinguisme professionnel nouvellement acquis, mon attachement personnel au monde anglophone et mon expérience positive d'expatriée à Londres m'ont poussée à faire mes valises et retraverser l'océan. Non plus la Manche, mais l'océan atlantique cette fois. Direction l'Amérique !

LMJ : Pourriez-vous nous décrire votre carrière en tant que journaliste ?

GP : Je suis arrivée à New York en 2009, pour un stage dans le cadre de la validation de mon Master de journalisme, à l'issue duquel j'ai été embauchée par la revue FRANCE-AMÉRIQUE. J'ai d'abord été journaliste polyvalente avant de devenir chef de rubrique Culture, assistante de la rédactrice en chef, rédactrice en chef, puis directrice de la publication. Tout cela en dix ans. Passer d'un quotidien régional en France à un magazine mensuel aux Etats-Unis, c'est un peu le grand écart. Mais à côté des rédactions parisiennes étouffantes et très hiérarchisées que j'ai pu fréquenter à Paris, c'était surtout vivifiant. A New York, j'ai découvert que le journalisme de terrain n'était pas différent qu'ailleurs. Mais d'un borough à l'autre, parfois même d'un block à l'autre, le vocabulaire et l'accent diffèrent. Il a fallu un petit temps d'adaptation pour déshabituer mon oreille au Queen's English enseigné à l'école et me faire à l'anglais américain et au broken English.

France-amerique-logo

J'ai eu la chance de pouvoir écrire sur des sujets extrêmement variés, passant d'un reportage sur le Harlem francophone à un entretien avec une star de cinéma ou un portrait d'écrivain. Avec le temps, j'ai appris à retranscrire mes interviews anglaises en français. Mais aussi à me faire relire par un traducteur professionnel ! Ce qui évite bien des bévues. Les journalistes ont cette fâcheuse tendance à interpréter les faits et paroles en les dramatisant ou en ayant recours aux métaphores afin d'accrocher le lecteur. Tandis que le traducteur est tenu de garder une certaine neutralité. Le fait de travailler sur un titre bilingue, avec des traducteurs professionnels, a fait évoluer ma pratique du journalisme en retour. On apprend à être plus juste, à ne pas « en faire trop ». Quitte à se lâcher davantage sur la titraille ou un bon jeu de mot pour s'amuser. Un autre avantage à faire ce métier, au sein d'un magazine conçu comme un trait d'union entre la France et l'Amérique, est le fait de pouvoir voyager très régulièrement entre Paris et New York. C'est un privilège.

GP - Big Apple Lumiere
Vahram Muratyan

4. Quelle est la nature de votre travail et vos responsabilités en tant que rédactrice en chef de FRANCE-AMÉRIQUE ?

GP : Diriger une publication comme France-Amérique est un honneur. Ce titre de presse a été fondé en 1943 par des Français exilés à New York dans le but de sensibiliser le public américain à la cause française et de soutenir le mouvement de résistance organisé par Charles de Gaulle. Le journal était autrefois édité dans les locaux de la Délégation de la France Libre à New York, au numéro 626 de la Cinquième Avenue. Sur la une du premier numéro, daté du 23 mai 1943, un télégramme du général de Gaulle : « Je souhaite bonne chance à France-Amérique. STOP. Je suis certain que votre journal contribuera à faire connaître à l'Amérique notre amie ce que peut et ce que veut la France. STOP. Il aidera ainsi à renforcer entre nos deux pays l'amitié qui est indispensable à la victoire et à la reconstruction du monde. ».

GP - telegrame de Gaulle

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, France-Amérique a couvert la reconstruction, la naissance des Nations Unies et la solidification de l'amitié franco-américaine pendant la Guerre froide. Le journal a accueilli dans ses colonnes les plus brillants intellectuels français ayant séjourné aux Etats-Unis : Albert Camus, Paul Claudel, Joseph Kessel, Jean-Paul Sartre ou encore Simone de Beauvoir, qui a notamment écrit pour France-Amérique un reportage inédit sur « la poésie du Far West » en 1947.

Les pages du journal ont ensuite accueilli les articles de grands reporters, notamment ceux du Figaro (le journal a un temps appartenu au groupe Hersant). Le titre a fusionné avec le Journal français d'Amérique, un bihebdomadaire créé en 1850 sur la côte ouest dont le lectorat était essentiellement composé d'universitaires et de professeurs de français d'écoles secondaires. Puis refondu en format magazine, avec une ligne éditoriale généraliste davantage tournée vers la communauté française des Etats-Unis.

En prenant la rédaction en chef (en 2012), je rêvais d'élargir la diffusion du magazine à l'audience américaine. Ce souhait s'est naturellement concrétisé en 2015, quand France-Amérique a absorbé France magazine, une publication trimestrielle publiée en anglais, soutenue par l'ambassade de France aux Etats-Unis. Cette vitrine de la France s'adressait explicitement aux Américains. France-Amérique est devenue bilingue cette année-là. Cette ouverture au bilinguisme a marqué un tournant dans l'histoire du journal : aujourd'hui, plus de 70 % des lecteurs de France-Amérique sont des Américains qui s'intéressent à la France.

En tant que directrice de publication, je souhaite poursuivre cette orientation et rendre au titre son aura historique. Nous avons relancé les reportages, un temps abandonnés faute de budget ; et exhumé les archives historiques du journal qui seront bientôt accessibles au grand public.

J'entends aussi moderniser le titre. La maquette a été dépoussiérée, l'équipe de rédaction rajeunie, diversifiée et féminisée : le site web va être entièrement refait et la plus ancienne revue française des Etats-Unis a enfin un compte Instagram !

En tant que responsable de la rédaction, je veille à ce que chaque numéro donne la parole aux écrivains comme aux essayistes, aux artistes, aux historiens, aux sociologues et aux chercheurs de tous bords. Et à donner équitablement la parole aux Américains et aux Français. Le magazine, qui sert de support pédagogique pour de nombreux étudiants, professeurs et Américains souhaitant approfondir leur connaissance de la culture et de la langue française, comprend des rubriques adaptées. Ces articles à l'approche biculturelle font le sel de France-Amérique, à côté des éditoriaux, des reportages et autres rubriques consacrées à l'histoire franco-américaine, la mode, la gastronomie et l'art de vivre.

 

LMJ : Quelles personnalités marquantes avez-vous rencontrées au cours de votre carrière ?

GP : GP - Stephane HesselStéphane Hessel, rencontré à New York en 2011 (un an et demi avant sa mort) à l'occasion de la publication de Time for Outrage!, la traduction américaine de son pamphlet à succès Indignez-vous !, m'a fait une forte impression. GP - Indignez-vousCet ancien résistant de la France libre, déporté dans le camp de Buchenwald (d'où il est parvenu à s'enfuir dans des conditions rocambolesques !), a été diplomate des Nations unies où il a participé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, mais aussi écrivain et poète. Toute sa vie, il a défendu la cause des opprimés, soutenu le développement de l'Afrique, la cause des sans-papiers, défendu la paix et la justice au Proche-Orient. C'était un grand homme à la vie incroyablement romanesque, comme il n'en existe plus beaucoup. C'est une chance de l'avoir rencontré. Il avait alors 92 ans, était encore très séduisant, d'une extrême amabilité, à la fois pudique sur son passé et très généreux de son temps et de sa parole. Il m'a consacré plus d'une heure et demie d'interview, et s'est plié avec grâce à la volonté du photographe, acceptant même de poser debout dans un escalier, sans sa canne, pour France-Amérique, un journal qu'il connaissait bien et semblait apprécier. Entre deux poses, il récitait, sourire aux lèvres, des vers en français, en anglais et en allemand. J'ai rencontré un certain nombre d'hommes politiques, de diplomates et d'artistes brillants dans le cadre de mon travail. Mais le sens de la dignité humaine de Stéphane Hessel, sa lucidité, sa détermination, sa délicatesse et son humour m'ont le plus marquée. Son « petit livre rouge » comme il aimait à le décrire pour plaisanter, qui appelle à la jeunesse à lutter contre l'injustice généralisée du monde, est devenu l'un de mes livres de chevet.

 

LMJ : Pour terminer, quels autres aspects de votre vie et de votre travail voudriez-vous partager avec nos lecteurs ?

Je n'ai que 35 ans, je ne suis ni universitaire, ni diplomate, ni auteure d'essais flamboyants. Je ne parle que quatre langues, dont deux correctement (ma langue maternelle et l'anglais), en plus de l'espagnol et de l'allemand que je baragouine. Ma vie personnelle ne me semble pas exemplaire. Je ne suis qu'une cheville ouvrière dans un titre de presse dont la notoriété me dépasse. Du reste, je n'accepte les interviews que si je peux parler de France-Amérique !

———————
Note du blogue :

[1] D'où le mot "limerick", petite pièce en vers d'un comique absurde (en vogue en Angleterre après 1900). Voir : https://bit.ly/3e5yqfq 

Aileen Clark, linguiste du mois de mai 2020

E  N T R E T I E N    E X C L U S I F

Aileen ClarkEn guise de préambule à l’entrevue qui suit avec la docteure G. Aileen Clark, directrice du Centre de ressources en français juridique de l’Université Saint-Boniface (USB), nous avons demandé à monsieur Brian Harris, professeur de traduction à l’Université d’Ottawa à la retraite (et notre Linguiste du Mois de septembre 2019 - https://bit.ly/3g4B7iR https://bit.ly/3cQfuRh), un mot d’introduction. Monsieur Harris, aujourd’hui fier de ses 90 ans et tout récent détenteur d’un doctorat honorifique de l’Université de Malaga en Espagne, conserve d’excellents souvenirs de ses visites à l’École de traduction de l’USB. Sa dernière visite remonte à 1994, lors d’un événement exceptionnel, soit une conférence donnée par la professeure Danika Seleskovitch de la Sorbonne Danica Nouvelle, réputée formatrice d’interprètes et pionnière en recherches sur l’interprétation. Comme madame Seleskovitch devait prendre la parole en français, on avait donc fait appel à monsieur Harris pour agir comme l’un de ses interprètes vers l’anglais. Le destin a voulu que cette conférence soit l’une des dernières interventions publiques de madame Seleskovitch et pour monsieur Harris, sa dernière intervention à titre d’interprète de conférences.

Harris 9.19Monsieur Harris souligne, surtout à l’intention du lecteur étranger, que l’on a tort de croire que le fait français au Canada se limite à la seule province de Québec, car il existe plusieurs communautés francophones importantes tant à l’est qu’à l’ouest du Québec. En réalité, les Franco-Canadiens furent nombreux parmi les premiers pionniers à s’aventurer dans le nord-ouest américain. Aux Etats-Unis, leur empreinte durable ne dépasse guère certains noms géographiques ou noms personnels (p. ex. Baton Rouge, Boise, Des Moines, Juneau, Montpelier, Pierre, Saint Paul), tandis qu’au Canada, on y retrouve toujours plusieurs communautés dynamiques, dont Saint-Boniface fournit un bon exemple. Saint-Boniface fut constituée en municipalité en 1883 et élevée au rang de ville en 1908. Elle est aujourd’hui devenue le quartier francophone  de Winnipeg, capitale provinciale du Manitoba et majoritairement anglophone.


Professeur Harris s’enthousiasme du fait que Saint-Boniface ait su préserver la langue et la culture françaises avec autant de vigueur, une réalité fortement soutenue par la présence du Collège de Saint-Boniface (nom original de l’USB). Le Collège fut fondé dès 1818, par un évêque catholique, car les premiers colons emmenaient avec eux non seulement leur langue mais aussi leur religion, et avec la religion les congrégations enseignantes telles les Jésuites et les Oblats. C’est ainsi que l’USB porte le nom d’un saint missionnaire qui a vécu de 675 à 754 de notre ère. Vers la fin du dix-neuvième et début du vingtième siècles, le Collège est devenu le phare de résistance francophone contre les efforts acharnés du gouvernement du Manitoba visant à supprimer l’usage du français dans les écoles et les services publics.

Boniface build.Ainsi l’Université de Saint-Boniface perpétue une longue tradition linguistique associée à la fondation du Collège il y a déjà plus de deux siècles.

 

 

 

Boniface


Le Mot juste
: Racontez à nos lecteurs et lectrices votre jeunesse scolaire et votre formation universitaire. Votre carrière professionnelle comment est-elle parvenu à ce couronnement de cheffe d’un Centre universitaire, que nous discuterons par la suite ?

GAC : Je suis détentrice d’un Ph.D. de l’Université d’Ottawa avec spécialisation en sociolinguistique littéraire, mais je ne suis ni juriste ni traductrice. Si je suis venue à diriger le Centre de ressources en français juridique de l’Université de Saint-Boniface en 2012, c’est que ces responsabilités faisaient partie du poste de direction à la Division de l’éducation permanente. Depuis 2012, je m’entoure de linguistes, de terminologues et de juristes qui me renseignent sur les enjeux en droit et en normalisation au Canada. Venant de l’extérieur du domaine, j’apporte une perspective novatrice sur le travail du Centre qui me permet de poser les bonnes questions pour pouvoir bien comprendre et vulgariser l’importance du travail que nous faisons en ce qui a trait à l’accès à la justice dans les deux langues officielles.

LMJ : Le Centre de ressources en français juridique (CRF] – de quoi il s’agit ?


Boniface Centre 2GAC : Né en 2012, le Centre de ressources en français juridique (CRFJ) portait autrefois le nom de l’Institut Joseph-Dubuc (IJD). Fondé en 1984, l’IJD constituait le centre de ressources pour les juristes d’expression française dans l’Ouest canadien. Pendant près de deux décennies, l’Institut a offert des services divers, y compris des services de traduction et des services juridiques à la communauté. »  

Hébergé à l’Université de Saint-Boniface (USB), à Winnipeg (Manitoba) au Canada, le CRFJ est l’un des quatre (4) centres du Réseau des Centres de jurilinguistique canadiens (avec l’Université de Moncton, l’Université d’Ottawa et l’Université de Montréal). « Ce regroupement permet à chacun de conserver sa spécificité tout en partageant son expertise avec les autres afin de développer des projets communs qui offriront à la communauté juridique canadienne oeuvrant dans les deux langues officielles et dans les deux systèmes juridiques du pays, des outils qui répondent à ses besoins. C’est dans ce contexte que les centres travaillent notamment à la normalisation du vocabulaire français du droit de la famille et préparent un portail sur les outils jurilinguistiques afin de les rendre facilement accessibles. »  https://bit.ly/2ygE1Qu

 

LMJ : Vous êtes également la directrice de la Division de l’éducation permanente et du Service de perfectionnement linguistique à l’USB. Qui d’autre fait partie de votre équipe ?

GAC : Mona Dupré-Ollinik est coordonnatrice des ateliers juridiques et Marina Jones est l’adjointe administrative du Centre. Les deux partagent également leur temps avec la Division de l’éducation permanente de l’USB. Nous travaillons avec des experts externes qui appuient la création des mini-lexiques et des capsules juridiques ainsi que des formateurs qui se chargent d’animer les ateliers en français juridique du CRFJ destinés au personnel d’appui aux tribunaux. Mentionnons que le CRFJ reçoit un appui financier de Justice Canada dans le cadre du Fonds d’appui à l’accès à la justice dans les deux langues officielles. Cette contribution financière est d’importance clé pour la réalisation des activités et l’offre des services.

 

LMJ : Dans le cadre de vos services, quels outils avez-vous créés ?

GAC : Le CRFJ crée des outils (mini-lexiques et capsules linguistiques) pour les terminologues et traducteurs juridiques, mais qui servent également à tous les professionnels dans le domaine de la justice. Cette année, par exemple, nous avons réalisé deux mini-lexiques (Légalisation du cannabis, Protection du consommateur) et quatre capsules jurilinguistiques, dont le premier sur le terme « nonobstenant ». J’ajouterais aussi que plusieurs étudiantes et étudiants en droit et en traduction utilisent nos mini-lexiques.


LMJ :  En ce qui concerne des mini-lexiques et capsules jurilinguistiques, de quel volume s’agit-il au fil des années ?

GAC : Au fil des années, nous avons publié une soixantaine de mini-lexiques ainsi que plus de 140 capsules (qui comprennent les résumés d’arrêts de l’ancien Institut Joseph Dubuc et les capsules jurilinguistiques). Ces outils, que nous diffusons sous forme de « juricourriels », atteignent plus de 800 abonnés sur la liste de diffusion et plus de 1 900 fiches tirées de nos mini-lexiques se retrouvent sur le site TERMIUM Plus.

Tous les outils du CRFJ se trouvent sur le Portail national Jurisource.ca

 

LMJ :  Quelles sont vos autres activités ?

 GAC : Nous participions au comité de normalisation et à la planification de l’Institut d’été. Le CRFJ continue de participer au comité de normalisation de la langue juridique. La normalisation (le fait de standardiser la terminologie juridique), c’est ce qui fait que la common law en français évolue au même titre que la common law en anglais. Si on ne normalise pas le vocabulaire, il n’y a pas de common law en français et il n’y a donc pas d’accès égal à la justice. En ce qui a trait à l’Institut d’été, il s’agit d’une conférence annuelle visant les terminologues, juristes, traducteurs juridiques et toute autre personne qui s’intéresse à la jurilinguistique. Les ateliers et les plénières nourrissent des échanges fructueux entre spécialistes et exposent les tendances et défis reliés au bijuridisme et au bilinguisme juridique canadien.

Les CRFJ offre des ateliers de français juridique au personnel d’appui aux tribunaux (un minimum de 6 ateliers par année à une soixantaine de professionnels);

 

LMJ :  Quel est votre message pour vos lecteurs, lectrices et le public en général ?

GAC : Le français juridique dans un contexte de bilinguisme juridique présente des défis importants pour le Canada. Grâce au financement important de Justice Canada, le CRFJ peut poursuivre ses activités de création d’outils, de normalisation et de formation en français juridique, lui permettant ainsi de contribuer de manière importante à l’accès égal à la justice dans les deux langues officielles. Pour s’abonner à notre liste de diffusion, veuillez communiquer avec nous par courriel juricourriel@ustboniface.ca. Pour consulter les ressources du CRFJ, veuillez visiter notre site web - https://bit.ly/2LLvI2w

 

Lectures supplémentaires :

Marc Pomerleau – linguiste du mois de mai 2019

Susan Vo – linguiste du mois d’août 2018

Sherry Simon – linguiste du mois de juin 2015

 

Viktor Lazić – linguiste du mois d’avril 2020…

…ainsi qu'avocat, conservateur des bibliothèques, auteur, raconteur et guide touristique

Viktor cropped

Jonathan blue shirt snipped

Viktor Lazić
L'interviewé

 

Jonathan G.
L'intervieweur

ENTRETIEN EXCLUSIF –
mené en anglais par Skype entre Los Angeles et Belgrade.
Version anglaise.

  Lazik - LA - Belgrade

 

Nadine Gassie (trees)L'interview qui suit a  été traduite par Nadine Gassie, qui, avec sa fille Océane Bies fut notre traductrice du mois d'avril 2017. Nadine détient une maîtrise d'anglais de l'Université de Pau et des Pays de l'Adour (1993) et un DESS de traduction littéraire de l'Institut Charles V, faculté d'anglais de l'Université Paris-Diderot (1994).

——————-

JG : Avant que nous parlions des deux incroyables bibliothèques que votre famille a constituées sur plusieurs générations (et qui sont aussi des musées aujourd'hui), voudriez-vous vous présenter ?

VL : J'ai 35 ans. J'habite à Belgrade. J'ai auparavant dirigé une agence de traduction et je suis toujours membre de l'Union serbe des traducteurs scientifiques et techniques. Je parle anglais, allemand, russe et bien sûr ma langue maternelle, le serbe. Aujourd'hui, j'exerce la profession d'avocat spécialisé dans le droit des sociétés et la restitution à leurs anciens propriétaires de biens confisqués par le régime communiste. Je prépare aussi un doctorat dans le domaine du droit chinois : "Confucianisme et légalisme : les deux écoles dominantes du droit chinois."

JG : Vous êtes également auteur.

VL : Oui, en plus de ma pratique du droit, de mes travaux universitaires, de mes nombreux voyages (dans quatre-vingt dix pays sur six continents) et de mon travail dans la gestion des musées familiaux, je suis membre de l'Association des écrivains de Serbie et guide touristique agréé. C'est une tradition familiale, depuis de nombreuses générations, que d'avoir plusieurs diplômes et professions : cela a toujours servi de protection contre l'instabilité de la vie dans les Balkans.

JG : Combien de livres avez-vous écrits ?

VL : Lazik - book coverJ'ai écrit six livres et environ mille articles en serbe, principalement sur les voyages, mais aussi sur l'histoire. Dans mon livre La Grande Aventure, traduit en six langues, je décris mon voyage de quatre-cent vingt-et-un jours effectué en 2009-2010. Je suis Lazik - Africa 2 allé du Kosovo au Cap-Nord en Afrique du Sud, j'ai traversé la Russie, la Corée du Nord et l'Australie, et je suis rentré en Serbie en voiture depuis Vladivostok, traversant seul le désert de Gobi. Mes descriptions de la vie des pirates dans le détroit de Malacca, de celle des croyants de la secte de Vissarion (autoproclamé Jésus Christ Revenu) en Sibérie et de celle de tribus matriarcales et de tribus anciennement cannibales en Indonésie ont attiré l'attention des médias dans les pays des Balkans.

JG:  Où avez-vous acquis votre excellente maîtrise de l'anglais ?

VL : Enfant, je passais plusieurs mois chaque année chez une tante à Londres. J'avais 14 ans quand ma ville fut très gravement bombardée lors de la guerre du Kosovo. Ma maison ayant été endommagée, mes parents ont décidé de m'envoyer chez ma tante. Après dix jours d'épreuves horribles pour quitter Belgrade sous les bombes, avoir traversé un pont bombardé à peine quelques minutes après, m'être retrouvé face à des fonctionnaires hongrois hostiles de l'autre côté de la frontière, j'ai fini par arriver à Londres où je suis resté cinq mois.

JG : Votre amour des livres a commencé très jeune.

VL : C'est vrai. J'ai commencé à écrire de la poésie à l'âge de six ans. À huit ans, je faisais l'inventaire de la bibliothèque familiale et à douze ans j'avais deux mille livres dans ma chambre ! Dès mon enfance, j'ai rêvé de poursuivre la tradition familiale en créant une institution destinée à préserver et agrandir la bibliothèque, comme ma famille avait cherché à le faire précédemment. C'est alors que je me suis rendu compte qu'un grand nombre d'amis de ma famille, d'écrivains célèbres et de particuliers possédant d'importantes bibliothèques et archives n'avaient plus la place nécessaire pour stocker leurs collections mais ne faisaient pas non plus confiance aux institutions de l'État. Il leur fallait donc trouver un endroit sûr auquel confier leurs trésors.

Lazik surrounded by books

Viktor Lazić – bibliophile par excellence

JG : Parlons donc de cette collection de livres qui ont été transmis dans votre famille de génération en génération, et dont le propriétaire est aujourd'hui une fondation culturelle [1] dont vous êtes le président : pouvez-vous parler à nos lecteurs de sa situation actuelle ? Nous pourrons ensuite évoquer son histoire fascinante et certaines des pièces étonnantes qui s'y trouvent.

VL : Nous estimons que la collection compte pas moins d'un million de livres. Elle fait office à la fois de bibliothèque et de musée, une partie étant consacrée aux ouvrages de littérature serbe, l'autre partie aux livres, manuscrits, machines à écrire, etc. du monde entier. La plupart des ouvrages sont proposés à titre de référence uniquement et consultables in situ dans notre salle de lecture. Pour le moment, la capacité de la salle de lecture n'est que de huit places mais nous prévoyons d'étendre bientôt sa capacité à soixante lecteurs. Mais c'est principalement sa vocation de musée qui attire des visiteurs du monde entier. L'afflux de livres, souvent donnés par des bibliothèques qui ferment ou issus de collections privées, est d'environ cinq mille par semaine. De nombreux titres reçus ne nous convenant pas, nous les donnons à d'autres bibliothèques.

Lazik (AO1)

JG : Qui sont principalement vos visiteurs ? Des bibliothécaires, des universitaires ?

VL : Ce sont surtout de nombreux groupes d'enfants. Notre objectif éducatif est de susciter leur intérêt pour des ouvrages de toutes sortes, provenant de pays lointains, ainsi que pour les objets qui leur sont liés. C'est une manière passionnante de diffuser la connaissance, l'amour et la tolérance. Mais de nombreux experts du monde entier viennent également consulter notre fonds. Tout récemment, nous avons autorisé des chercheurs de l'Université Humboldt de Berlin à utiliser l'une de nos archives.


JG : Votre collection renferme non seulement des volumes en papier classiques, mais aussi des écrits sur bâtons de bambou, sur soie, sur parchemin et même des ouvrages faits à partir d'excréments d'éléphants ! Pouvez-vous nous expliquer comment et pourquoi ces matériaux inhabituels sont utilisés pour la fabrication de « livres » ?

VL : L'un de nos objectifs est de mettre en valeur l'histoire et la richesse du monde. C'est pourquoi nous avons réuni des livres du monde entier, notamment en essayant de nous procurer des ouvrages insolites qui témoignent de la diversité de l'esprit humain. Par exemple, nous avons des livres réalisés sur du papier de riz afin qu'ils puissent être mangés si le lecteur a faim ! C'était un usage traditionnel en Chine où la peur de la famine est profondément ancrée dans l'esprit des gens. De Thaïlande, nous avons en effet des livres réalisés à partir de bouse d'éléphants…[2]  Nous avons des livres tribaux composés de feuilles de palmier ou de bananier. Nous avons même des ouvrages avec des couvertures en os, probablement humains…

Lazik - Rare_books_and_artifacts _Adligat _Belgrade Lazik - typewriter

 Au début étaient les livres, mais aujourd'hui machines à écrire et autres objets littéraires font également partie de la collection.
(Momir Alvirovic/Avec la permission d'ADLIGAT)

JG : Vous avez un manuscrit signé Napoléon Bonaparte [3]. Comment est-il parvenu jusqu'à vous ?

VL : J'étais à Parme, en Italie, l'année dernière avec une amie française issue d'une famille noble. Nous visitions un musée dédié à Marie-Louise, la seconde épouse de Napoléon. Entourés de tous ces objets originaux de l'époque napoléonienne, mon amie m'a demandé lequel je choisirais, si je le pouvais, pour ajouter à ma collection. J'ai exprimé mon admiration pour Napoléon, et en particulier pour son célèbre Code, puisque je suis avocat. Et j'ai déclaré qu'il serait vraiment étonnant que nous obtenions un jour un objet directement lié à Napoléon… À peine quelques mois plus tard, mon amie découvrait un document napoléonien original et nous en faisait don. Elle tient cependant à rester anonyme. Ce document concerne un certain Bernard Radelski, soldat d'origine slave, peut-être russe ou bien polonais, ayant très probablement déserté l'armée russe. C'est une supposition car le document indique qu'il était membre de l'armée française mais appartenait à l'unité spéciale composée d'anciens soldats ennemis, prisonniers de guerre ou déserteurs. De toute évidence, cet homme n'aimait pas la guerre car il s'est également enfui de l'armée française ! Malheureusement pour lui, il a été rattrapé, jugé et condamné à
une très forte amende et à porter un boulet au pied pendant seize ans… L'empereur l'a par la suite gracié. C'est le document original accordant la grâce impériale qui a rejoint notre collection. Il révèle une facette intéressante de l'histoire en montrant à quel point la structure de l'État français était bureaucratique, car même cette simple grâce a dû être signée non seulement par l'empereur, mais aussi Lazik - Cambacerespar ses ministres et son chef de cabinet… Nous avons donc trois autres signatures sur le document, celles de Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, d'Hugues-Bernard Maret et de Claude Ambroise Régnier, tous personnages extrêmement importants en leur temps. Régis de Cambacérès est en fait le véritable auteur du Code Napoléon et il a présidé la commission spéciale qui en a validé la version finale. [***]

JG : Quelles autres signatures de Français célèbres avez-vous ?

VL : Notre collection de livres en langue française et sur la France compte plus de trois cent mille titres ! La Révolution française et la culture française ont eu un impact significatif sur la Serbie et nous sommes fiers de ce lien. Notre collection sur la Première Guerre mondiale est aussi particulièrement importante et fortement liée à la France. Un ensemble de quatre documents d'importance signés par les rois de France Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI a été acheté pour nous par un donateur, mais ces documents ne sont pas encore arrivés en Serbie. Nous sommes également fiers d'avoir une petite collection de photos et de textes signés de la main de Jacques Prévert, don du célèbre journaliste serbe Kosta Dimitrijevic qui a effectivement rencontré Prévert et l'a interviewé.


JG : Vous avez également des lettres manuscrites de Nikola Tesla, mythique ingénieur électricien, inventeur, mécanicien et physicien américain d'origine serbe. Quel est le contenu de ces lettres ?

VL : Lazik - Tesla & PupinMihajlo Pupin, comme Nikola Tesla, était un inventeur serbo-américain. Il a reçu le prix Pulitzer pour son autobiographie. Ce fut l'un des inventeurs américains les plus importants du XXe siècle, grâce à qui le téléphone et le radar ont pu être développés. Tesla et Pupin vivaient tous les deux aux États-Unis. Les lettres de Tesla au consul général du Royaume de Yougoslavie à New York, écrites trois mois avant la mort de Pupin, expriment une grande inquiétude pour la mauvaise santé de son compatriote, réfutant de fait les rumeurs précédentes sur une quelconque hostilité entre eux. La relation entre ces deux géants est très importante dans l'histoire de la science, tout particulièrement pour la Serbie. Plus de trois cents média internationaux dans vingt pays et en dix langues (dont le New York Times et le Washington Post) ont parlé de ces lettres. [4]

JG : La collection de livres a été commencée par votre ancêtre en 1720 et ouverte au public en 1882. Elle a subi les vicissitudes de deux guerres mondiales et de nombreux bouleversements en Serbie et ailleurs. Les histoires que vous racontez sur certains de ces événements pourraient remplir un livre. De fait, vous avez accepté de nous écrire un article relatant la façon dont votre grand-mère analphabète s'est occupée de la bibliothèque familiale pendant plus de cinquante ans, avant de vous en nommer légataire, dans son grand âge. Voulez-vous nous raconter ici les efforts déployés par votre arrière-grand-père pour sauver certains livres pendant la Première Guerre mondiale ?

VL  : Mon arrière-grand-père, Luka Lazić(1876-1946), était un vrai amoureux des livres. Il passait la majeure partie de son temps à lire ou à rendre visite à la bibliothèque que son père avait ouverte au public en 1882. C'est autour de 1908-1910 que Luka a repris la bibliothèque familiale. La famille Lazić vivait alors dans une petite ville du nord de la Serbie, Kumane, qui se trouvait sur le territoire de l'empire austro-hongrois, si bien que mon arrière-grand-père s'est trouvé enrôlé dans les troupes de réserve de l'armée autrichienne. C'est ainsi que lorsque l'Autriche-Hongrie a déclaré la guerre à la Serbie, il aurait dû combattre contre sa propre nation. Il a donc décidé de s'enfuir et de traverser secrètement le Danube pour rejoindre les troupes serbes. Mais, inquiet pour le sort des livres qu'il laissait dans son pays, craignant que des militaires ou des officiels autrichiens ne pénètrent chez lui, les emportent ou les détruisent, il a demandé à sa femme, Marta de coudre dans son manteau ses livres préférés et les plus précieux. Ce manteau était en toile de jute très épaisse, avec une doublure en laine de mouton, parfaite pour y dissimuler des objets. Il a choisi six livres à coudre à l'intérieur. Mais il ne pouvait pas savoir ce qui l'attendait.

Lazik - emperor

Entrée de l'empereur François-Joseph à Belgrade, par Frédèric de Haenen, 1914.

Lorsque la Serbie a été attaquée de toutes parts à la fin de 1914, le commandement serbe a décidé de ne pas se rendre, mais plutôt de battre en retraite en plein hiver à travers les montagnes d'Albanie, qui sont parmi les plus hautes et les plus hostiles d'Europe, dans l'espoir d'atteindre la côte Adriatique et d'être secourus par les navires alliés. Craignant la vengeance de l'ennemi, de nombreux civils ont rejoint l'armée serbe en retraite. La plupart des 1,1 million de victimes serbes de la Première Guerre mondiale ont péri dans cette épreuve, considérée comme l'une des pires tragédies de cette guerre, en particulier pour les Serbes [5]. Luka a marché pendant des centaines de kilomètres, à travers des montagnes enneigées, combattant l'ennemi et résistant au vent et au froid, jusqu'à ce qu'il arrive sur la côte plus mort que vif. Lorsque les alliés envoyèrent des navires pour transférer les soldats serbes survivants sur l'île grecque de Corfou, un nouveau drame attendait mon arrière-grand-père : il est monté à bord d'un navire qui a rapidement été touché par une torpille. Il a survécu mais dû sauter à la mer pour sauver un ami. Un seul

Lazik - digitized newspapers

Parmi les œuvres numérisées par la bibliothèque de l'université de Belgrade (avec une aide du Programme pour les archives en péril de la British Library) figurent ces rares journaux serbes de la Première Guerre mondiale. (Momir Alvirovic/Avec la permission d'ADLIGAT)

livre a survécu. Mais ce qui est encore plus incroyable, c'est qu'une fois arrivé à Corfou, Luka s'est remis à la collecte d'ouvrages… Les livres et autres documents publiés pendant la guerre, que les soldats lisaient en attendant de se battre, ou même pendant les combats, sont exceptionnellement rares. Nous avons reçu une subvention de la British Library, en coopération avec la bibliothèque universitaire Svetozar Markovic de Belgrade, pour numériser la collection dans le cadre du Programme mondial de numérisation pour les archives et bibliothèques en danger.

JG : Pour terminer cet entretien, je voudrais citer Adam Sofronijevic, de la bibliothèque de l'Université de Belgrade précisément, qui a dit à propos de votre musée : « Son histoire est fascinante et nous en dit beaucoup sur la société et la culture serbes. C'est une histoire d'amour des livres et de préservation des livres, mais c'est aussi l'histoire d'un enthousiasme extraordinaire. » Et de vous, votre oncle Milorad Vlahovic a dit : « Victor a ça dans le sang. Il a toujours été obsédé par la collection. Nous sommes heureux et fiers qu'il ait fait cela pour notre bibliothèque, pour notre famille, pour notre pays. »

VL  : J'ai voulu bâtir un abri sûr : un lieu auquel les gens de culture puissent confier leur biens précieux. Ma réussite est due au fait que les gens me font confiance, à moi et à mon projet, comme en témoigne le fait que quarante personnes nous ont fait donation de tout leur patrimoine de livres, documents et biens culturels, tandis que plus de trois cents nous ont fait donation de leurs bibliothèques, en tout ou partie. Le soutien des institutions gouvernementales a également été remarquable et porte reconnaissance du fait que nous sommes mieux placés que l'État pour poursuivre cet important projet. Il est le fruit du travail investi par neuf générations de ma famille et d'une grande importance pour la nation. Nous espérons en assurer la préservation pour de nombreuses années à venir.

————————-
[1] Adligat plaqueSociété ADLIGAT pour la culture, l'art et la coopération internationale, Musée du livre de littérature serbe et musée du voyage, Josipa Slavenskog 19a, 11 040 Belgrade – Banjica, République de Serbie, +381 11 36 72 807, +381 63 360 218, +381 63 88 54 927 muzejknjige@gmail.com

[2] Don't pooh-pooh it: Making paper from elephant dung 
BBC, May 20116

[3] NAPOLÉON, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'Empire, Empereur des Français aux président et membres composant notre cour de justice criminelle des départements de Marengo et de la Sesia séant à Casal. Sur le compte qui nous a été rendu en exécution de l'article XLIX de l'Arrêté du 19 vendémiaire An 12, de la bonne conduite tenue aux ateliers d'Alexandrie par Bernard RADELSKI, soldat au Régiment de la Tour d'Auvergne condamné par un jugement d'un conseil de guerre en date du 13 mai 1806 à seize ans de boulet et à 1 500 frs d'amende pour désertion détenu auxdits ateliers ; Nous avons reconnu que nous pouvions lui faire éprouver les effets de notre clémence : en conséquence, nous avons, par décret daté de notre camp impérial de Tilsitt, le 23 juin 1807, ordonné qu'il serait tenu dans notre Palais des Tuileries à Paris, sous la présidence de notre cousin le Prince Archichancelier de l'Empire, Président ; notre cousin le Prince Architrésorier, MM. Dejean, Ministre de l'administration de la guerre, Champagny, Ministre de l'Intérieur, Monge, Président du Sénat, Garnier (Germain), Sénateur, Bigot-Préameneu et Lacuee, Conseillers d'Etat, Muraire, conseiller d'état, premier président de la cour de cassation, et Merlin, conseiller d'Etat, notre procureur général en ladite cour ; et après nous être fait représenter le procès verbal de la séance dudit conseil privé, tenue le 9 juillet suivant dans notre palais des Tuileries, le même procès verbal contenant le rapport de notre Grand-juge Ministre de la justice, et l'avis des autres Membres du conseil privé ; TOUT VU ET EXAMINÉ, voulant préférer miséricorde à la rigueur des lois, nous avons déclaré et déclarons faire grâce pleine et entière [rayé] audit Bernard RADELSKI, du temps à écouler de la peine conformément audit article XLIX de l'Arrêté du 19 vendémiaire An 12, et pour en jouir, suivant l'article LXXXIII du même arrêté. Mandons et ordonnons que les présentes lettres, scellées du sceau de l'Empire, vous soient présentées par notre procureur général près ladite cour, en audience publique, où l'impétrant sera conduit, pour entendre la lecture d'icelles, en présence de l'Officier commandant la gendarmerie dans le département, et que lesdites lettres soient de suite transcrites sur vos registres, à la réquisition du même procureur général.

[***] Commentaire de Jean Leclercq :

Qu'il me soit permis d'ajouter mon grain de sel à ce que dit M. Lazic de Régis de Cambacérès. Cet éminent juriste fut, rappelons-le, avec Bonaparte et Lebrun, l'un des triumvirs du régime intermédiaire entre la Révolution et l'Empire qu'on a appelé le Consulat. Il fut ensuite le conseiller juridique de Napoléon et joua un rôle effectivement très important dans la rédaction du Code civil. Toutefois, on ne peut pas dire qu'il en fut le créateur. En effet, s'il présida la commission d'élaboration du Code, il ne faut jamais oublier que ce corpus juris civilis est l'aboutissement de plusieurs siècles de réunion et d'harmonisation des coutumes qui régissaient le droit des personnes et des biens dans les deux tiers du royaume de France, le reste du pays étant régi par un droit écrit hérité des Romains. Dans ce domaine comme dans d'autres, Napoléon acheva l'oeuvre de la monarchie. Cambacérès ne créa pas le Code ex nihilo. Il partit des coutumes rassemblées et harmonisées pendant des siècles et sut génialement les fondre avec le droit écrit pour aboutir à un texte qui survécut au temps et aux régimes politiques dont on sait qu'ils furent nombreux et variés. 

 
 

[4] "NEWS ON DISCOVERED TESLA'S DOCUMENTS ECHOED AROUND THE WORLD"

[5] Richard C. Hall (2014). War in the Balkans: An Encyclopedic History from the Fall of the Ottoman Empire to the Breakup of Yugoslavia. ABC-CLIO. ISBN 978-1-61069-031-7. (Guerre des Balkans : une histoire encyclopédique de la chute de l'Empire ottoman à l'éclatement de la Yougoslavie)

La famille Hulse/Rozenblum – linguistes du mois de mars 2020

 

Hulse family cropped


Francisco, Adriel, Merav

INTERVIEW EXCLUSIVE

Francisco et Merav, nos linguistes invités du mois, habitent à San Francisco. Je les connais depuis longtemps et je les ai vus exercer leurs talents de traducteurs professionnels (espagnol-hébreu– anglais) de même que j’ai pu juger des aptitudes trilingues de leur fils Adriel. J’ai pu voir Francisco à l’œuvre à l’occasion d’un colloque d’interprétation auquel nous deux assistions, à Los Angeles. Dans le métro, en cours de route, nous avons  commenté  les annonces faites en espagnol anglicisé, diffusées par le haut-parleur. (Ex.: emploi de plataforma au lieu d’andén).

Comme nous le verrons dans cet entretien, l’espagnol a fortement influencé ce couple. Et cela, bien que Francisco soit né aux États-Unis, et Merav, en Israël. S’étant engagés dans des professions linguistiques, ils ont eu à cœur de faire en sorte que leur fils soit trilingue. Son père lui a toujours parlé espagnol et, sa mère, hébreu. À 13 ans, Adriel est maintenant scolarisé en anglais et en espagnol.   

Jonathan G., Traduction Jean LECLERCQ

 

Questions posées à Merav:

Merav Hulse

Q: Quels facteurs familiaux ont pu influer sur votre intérêt pour les langues ?

R: Bien qu’aucun de mes parents ne soit linguiste, ils grandirent dans la communauté juive de Buenos Aires et, dès l’enfance, parlèrent couramment l’yiddish, en plus de l’espagnol et, plus tard, de l’hébreu également. Une des cousines de ma mère et son mari, tous deux aujourd’hui décédés, se retrouvèrent à Los Angeles dans les années soixante-dix, et s’employèrent en qualité d’interprètes judiciaires (d’espagnol et d’allemand, en anglais). 

Q: Comment êtes-vous parvenue à maîtriser l’espagnol et l’anglais parlés tout en ayant grandi en Israël ?

R: J’ai grandi en Israël, dans une petite communauté, rigide (un kibboutz [1] ) d’immigrants originaires d’Argentine. Les adultes ne nous parlaient jamais espagnol, à nous les enfants – c’était contraire aux normes et à l’idéologie de l’époque – mais ils le parlaient entre eux. À l’âge de quatre ans, ma grand-mère bien-aimée vint nous voir d’Argentine et passa quelques mois avec nous. Elle ne pouvait me parler qu’espagnol et, à la surprise générale, je lui répondais et, très vite, je suis devenue très bonne.   Comme tous les écoliers israéliens, j’ai commencé à étudier l’anglais en troisième année. J’ai toujours aimé, et j’étais bonne en anglais. 

Q: Comment avez-vous utilisé vos connaissances de base en espagnol et en anglais dans vos études supérieures ?

R: J’ai obtenu un BA en littérature espagnole et anglaise de l’Université hébraïque de Jérusalem, perfectionnant encore ma maîtrise des deux langues. En fait, c’était la première fois que j’étudiais l’espagnol dans un cadre scolaire. J’ai étudié à l’Université Complutense de Madrid (Espagne) pendant un an et, à mon retour en Israël, j’ai décidé de devenir traductrice. Cette année-là, l’école de traduction et d’interprétation de l’Université Bar Ilan a décidé de ne pas offrir de programme espagnol-hébreu, si bien qu’une occasion exceptionnelle de suivre un programme anglais-hébreu s’offrit à moi. Trois ans plus tard, je décrochais un certificat de traduction/interprétation summa cum laude pour les deux programmes, ainsi qu’un Master en littérature anglaise.  

Q: Comment avez-vous pu conserver votre maîtrise de l’hébreu à des fins professionnelles ?  

R:  J’ai suivi une formation d’enseignante d’hébreu seconde langue, en me disant que cela pourrait être un bon emploi d’été. Près de trente ans plus tard, je l’enseigne toujours. Je considère toujours l’hébreu comme ma première langue. Je lis surtout en hébreu, je ne traduis qu’en hébreu et j’essaie de m’immerger dans tous les médias hébreux.

Q.: Comme traductrice et interprète contractuelle du Département d’État, vous avez traduit et/ou interprété pour plus d’une haute personnalité gouvernementale.

R. J’ai moi-même interprété le président Obama à trois reprises, je crois : le discours qu’il a prononcé à Jérusalem devant des étudiants, lors de sa visite de 2013; à la Maison blanche lorsqu’il a reçu à dîner le Président Abbas, le  Président Moubarak, le Roi Abdullah et le Premier Ministre Netanyahou en 2010; et au Département d’État, en 2011.

J’ai fait partie de l’équipe de traduction du discours d’Obama, au Caire en 2009, et des discours de Trump à Riyad et Jérusalem, en 2017. J’ai aussi interprété à la Conférence de paix d’Annapolis, en 2007, et à certaines auditions notoires, dans des tribunaux fédéraux, pendant l’année qui a suivi l’adoption du Patriot Act.

Q: Est-ce un problème pour vous de traduire le Président Trump, vu l’opinion personnelle que vous avez de lui ?

R : Vu mes principes, je préférerais traduire un président qui n’offensât point la moitié environ du peuple américain. Mais, quand je travaille, cela ne doit pas entrer en ligne de compte.


Q: Pouvez-vous conter à nos lecteurs une anecdote qui vous a marquée dans votre carrière d’interprète ?

 A: Chaque fois que j’ai eu l’occasion d’interpréter le président Obama, j’ai toujours été assise dans une cabine, très loin de lui; souvent même, dans une autre pièce, d’où je le suivais sur un écran. Cette distanciation m’aidait certes à me concentrer sur mon travail. Toutefois, lorsque j’arrivai à la Maison Blanche pour interpréter les discours, après le dîner organisé pour les quatre dirigeants, j’entrai dans l’aile Ouest, conformément aux consignes, et j’attendis mon contact. Mais alors, qui décida de faire quelques pas dans le hall, sinon le Président lui-même ? J’entendis un des agents de sécurité dire : “Bonjour, Monsieur le Président”, et que vois-je ? Le Président Obama saluant deux dames qui se trouvaient dans la zone d’attente avec moi. Je me levai, car je compris qu’il était sur le point de me serrer la main.  Je parvins à me présenter sans bégayer. Je ne me souviens plus de sa réponse. Mais, ce contact eut un effet bénéfique : toute la nervosité qui accompagne généralement les interprétations à ce niveau s’évapora immédiatement. Le reste de la soirée dans le salon Est de la Maison Blanche se déroula ensuite comme sur des roulettes !

 

Questions posées à Francisco:

F. HulseQ: Né aux États-Unis, comment avez-vous acquis ces grandes compétences en traduction et interprétation espagnol-anglais ?

R: Mon père, Lloyd Kermit Hulse, est né dans l’Orégon rural pendant la grande crise économique, de parents anglophones. À douze ans, il commença à apprendre l’espagnol par lui-même, avec des livres. Il était attiré par l’histoire des conquistadors. Il étudia l’espagnol à l’école secondaire, puis à l’Université de Mexico. Après un premier mariage avec une Américano-Mexicaine, son niveau d’espagnol lui valut un emploi de représentant de commerce d’une société californienne en Amérique latine. Au cours de ses déplacements, il rencontra ma mère, originaire d’El Salvador.

Malgré des ascendants propriétaires terriens et donc (en principe)  aristocrates, le décès prématuré de son père obligea sa mère à travailler hors de chez elle (comme couturière), situation convenant mal à une femme de son (ancien) rang. Aussi, pour aider sa famille, ma mère ne finit-elle pas son cycle secondaire et s’engagea, vers l’âge de seize ans, comme secrétaire et adjointe personnelle dans un journal local. Lorsqu’elle rencontra mon père, à 23 ans, son implication dans le journalisme local avait aiguisé son appétit du monde des lettres, et cela sans avoir beaucoup étudié l’anglais.

Mes parents s’installèrent bientôt à La Grande (Orégon) où ma mère apprit vite l’anglais alors que mon père enseignait l’espagnol à l’école secondaire locale. Il devint ensuite professeur associé au Lewis & Clark College. Suivirent une maîtrise et un doctorat de l’Université de Cincinnati. Le frais émoulu docteur ès lettres installa sa famille à Portland, tout en continuant à enseigner à Lewis & Clark, en tant que professeur titulaire, jusqu’à sa retraite.   

Il dirigea plusieurs programmes d’échanges avec l’Amérique du Sud. Pendant l’année universitaire 1977-1978, il enseigna l’espagnol à l’Université d’Heidelberg (Allemagne). Cette année-là, j’appris l’allemand rapidement, mais l’oubliai tout aussi vite à mon retour au pays.

Hormis ces quelques années à l’étranger, j’ai été élevé presque exclusivement aux États-Unis. Sans camarades hispanophones à l’école primaire et avec une poignée d’entre eux dans le secondaire, l’immersion dans l’espagnol se réduisit presque exclusivement au milieu familial. Nos parents nous ont toujours parlé espagnol dès lors que la politesse ne les obligeait pas à passer à l’anglais pour faire participer des anglophones à la conversation.

Q: Vers quelles études vous êtes-vous orienté ?

R: J’ai étudié les mathématiques à Lewis & Clark. J’ai passé le test de langues étrangères et me suis classé en troisième année de français (grâce aux trois ans de français à l’école secondaire, où j’étais généralement le plus brillant élève, plus un mois de séjour dans une famille en France, juste avant le test). J’utilisai le reliquat d’heures de crédits pour prendre des cours d’arts et de musique.

Une année de “p’tits boulots” mal payés qui n’étouffa pas mon désir grandissant d’étudier la musique. Aussi m’en suis-je allé au Mills College d’Oakland pour un deuxième cycle. Ayant achevé mon cycle d’études et donné mon concert, tout ce qui me restait à faire pour obtenir mon diplôme était de rédiger ma thèse (sur les compositions de mon concert), mais une méningite me mit hors-jeu avant même que j’aie pu l’entreprendre.

Maintenant, il était temps de trouver un emploi.  Je passai une année comme enseignant remplaçant, puis une autre comme prof. de maths et de sciences dans un centre de rescolarisation, et encore une année, toujours comme prof. de maths, dans une école intermédiaire. Cette dernière expérience fut décisive, et cela pour trois raisons : 1) je me suis dit que rester dans l’enseignement ferait de moi un ronchonneur bien avant l’âge ; 2) cette année-là, j’ai fait la moitié de mes cours en espagnol; et 3) je m’improvisais interprète lorsque mes collègues recevaient des parents d’élèves hispanophones.  

À l’automne de cette année 1995, envisageant alors de me réorienter, les expériences acquises au cours de ma dernière année d’enseignement me donnèrent assez de confiance en moi pour offrir mes services d’interprète bénévole à l’Hôpital général de San Francisco.

Inscrivant immédiatement ce bénévolat dans mon curriculum vitae, j’envoyai ce bien mince C.V. à toutes les agences de traduction/interprétation des Pages jaunes. Les vautours de la profession m’agrippèrent au passage. Toujours autodidacte, je m’améliorais et grimpais progressivement les échelons, jusqu’à m’attacher de meilleurs clients et figurer sur les tablettes des agences réputées. Finalement, à la fin de 2010, en grande partie grâce à l’insistance de mon épouse, je retroussai mes manches et préparai sérieusement l’examen d’interprète judiciaire que je réussis au début de 2011. 

L’histoire serait incomplète si j’omettais de mentionner mon grand ami Omar, qui est le petit-cousin de ma femme et qui nous a fait nous rencontrer.  J’ai fait la connaissance de cet Argentin convivial en 1993.  Son amitié indéfectible, au fil de jours, de semaines, de mois et d’années de dialogues, de discussions, de désaccords et de débats didactiques, joints à la générosité avec laquelle il a corrigé mon orthographe espagnole calamiteuse lorsque je rédigeais des exercices pour le CBEST (un examen d’admission d’enseignants) ont arrondi les angles de mon illettrisme virtuel en espagnol.

Q: Dès la naissance d’Adriel, Meray lui a parlé hébreu, et vous lui avez parlé espagnol,. L’essentiel de son anglais lui est venu du monde extérieur. Quels autres efforts ont été faits pour le rendre authentiquement trilingue ?   

R: Être le témoin de l’aisance à passer d’une langue à une autre est une des nombreuses joies que j’ai eues en qualité de père. Adriel a 13 ans et il lui faut encore surmonter la réaction rebelle, courante à cet âge, de vouloir répondre en anglais. Il est fier d’être trilingue. Jusqu’ici, tout va bien. Il a eu des camarades de classe hispanophones dès la maternelle, et il fréquente une école K-8 d’immersion bilingue.

Lors de ses débuts au jardin d’enfants, l’aptitude d’Adriel à lire et à écrire en espagnol progressa rapidement, suivie de près par l’anglais. Sa connaissance de l’hébreu (utilisant un alphabet différent et donc présumément d’accès plus difficile) est à la traîne jusqu’à présent. Toutefois, s’il est une activité extra-scolaire sur laquelle j’insiste beaucoup, c’est la lecture et l’écriture quotidiennes en hébreu.

Pendant ce temps-là, mon français a rouillé et mon hébreu avance aussi lentement que le processus de paix avec les Palestiniens. Ceci étant, j’ai réussi é faire mieux que mon père, en ce sens que mon fils parle et écrit trois langues. 

Question posée à Adriel

Adriel HulseQ: Ayant vécu dans une famille trilingue et ayant eu à parler à tes parents dans deux langues étrangères, tout en parlant anglais avec tes camarades d’école et tes amis, est-ce quelque chose que tu recommanderais à des parents plurilingues, dans l’intérêt de leurs enfants ?

R : Je crois que je recommanderais à des parents plurilingues d’apprendre plusieurs langues à leurs enfants. Même s’il peut être difficile à des gosses de rester bons dans les différentes langues qu’ils sont censés savoir, cela les aidera, à long terme, à acquérir des aptitudes linguistiques et à apprendre plus vite. Ou, par exemple, si les parents se rendent dans leur pays natal avec leurs enfants, non seulement ceux-ci pourront communiquer couramment avec les gens du cru, mais ils pourront aussi exercer leurs compétences linguistiques dans la langue parlée sur place (en supposant qu’on leur ait apprise). Lorsque je suis allé en vacances en Israël, on m’a pris pour un Israélien parce que je peux parler hébreu comme un locuteur natif. Et cela, je le dois à ma mère qui m’a enseigné cette langue dès le plus jeune âge.

[1] Un kibboutz (de l’hébreu : קיבוץ, au pluriel : קיבוצים : kibboutzim ; « assemblée » ou « ensemble ») est un type de village collectiviste sioniste créé au début du xxe siècle par des  juifs russes adhérant au mouvement sioniste d’influence  socialiste. 

Lectures supplementaires :

Trump’s Hebrew translator says she was happier working for Obama
The Times of Israel, 30.5.2017