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On ne prête qu’aux riches !

Cette phrase que Voltaire n’a jamais dite…

À l'occasion de l'anniversaire de la mort de Voltaire, le 30 mai 1778, nous revenons sur une citation apocryphe [1] qui a la vie dure !

V- Friends book coverThe Friends of Voltaire, d’Evelyn Beatrice Hall, [2] a été publié en Grande-Bretagne, en 1906, sous le pseudonyme de S. G. Tallentyre. En 1907, le livre a paru sous le nom de l’auteure, chez G. P. Putnam's Sons.  Ce classique sur Voltaire était toujours réimprimé près de cent ans plus tard, en 2003.

Se présentant sous la forme d’une biographie anecdotique, le livre raconte les vies de dix personnages sensiblement de la même génération qui, outre leurs liens d’amitié avec Voltaire, étaient plus ou moins liés les uns aux autres. Chacun d’entre eux se distinguait par l’attribution d’une étiquette : d’Alembert, le Penseur, Diderot, le Causeur, Gallant, l’Esprit, Vauvenargues, l’Aphoriste, d’Holbach, l’Hôte, Grimm, le Journaliste, Helvétius, la Contradiction, Turgot, l’Homme d’État, Beaumarchais, l’Auteur dramatique, et Condorcet, l’Aristocrate.   

  Maurice_Quentin_de_La_Tour _portrait_de_Voltaire_(1735)  
 

Voltaire (1773)

portrait de
Maurice Quenton de la Tour

 

Le chapitre consacré à Helvétius [3] contient une célèbre phrase qui fut par la suite attribuée à tort à Voltaire. Dans ce qu’elle dit de la persécution dont Helvétius eut à pâtir pour son livre De l’esprit (qui fut brûlé publiquement), Mme Hall écrit ceci :    

V- de l'esprit« Ce que le livre n’aurait jamais pu faire pour lui-même ou pour son auteur, la persécution le fit pour eux deux. De l’esprit est devenu, non pas le succès d’une saison, mais l’un des livres les plus célèbres du siècle. Les gens qui l’avaient détesté et n’avaient jamais particulièrement aimé Helvétius, s’attroupaient maintenant autour de lui. Voltaire lui pardonna toutes les divergences de vues. ‘Quel chichi pour une omelette’, s’était-il exclamé quand il apprit qu’on avait brûlé le livre. ‘Qu’il est abominablement injuste de persécuter un homme pour une telle bagatelle ! Je désapprouve ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire’,  telle était désormais l’attitude de Voltaire. [4]

L’aphorisme « Je désapprouve ce que vous dites, etc. », initialement censé (selon Hall) résumer l’attitude de Voltaire, a été largement pris à tort pour une citation littérale de l’auteur. Certes, elle résume parfaitement la pensée de Voltaire en ce qui concerne la liberté d’expression, mais le dépouillement des œuvres de cet auteur n’a jamais permis de trouver trace d’une telle formule. Dans un article sur ce sujet [5], Mme Sandrine Campese cite un autre exemple de phrase apocryphe, sur le même thème. Dans une lettre à l’abbé Leriche, en date du 6 février 1770, certains ont voulu lire : « Je déteste ce que vous écrivez, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez continuer à écrire. » Or, s’il existe une telle lettre, on n’y retrouve ni la phrase en question, ni l’idée de celle-ci. 

Tous les philosophes des Lumières, tous les amis de Voltaire, ont eu maille à partir avec la Librairie royale (euphémisme pour la censure). Diderot fut même emprisonné à 1st A Vincennes, et l’on comprend que tous aient accordé une importance primordiale à la liberté d’expression. Voltaire, ennemi juré de l’absolutisme et de l’intolérance, chérissait tout particulièrement la libre parole. Après lui, Caron de Beaumarchais (autre de ses amis) fit dire à Figaro que « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloges flatteurs, et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits ». La liberté d’expression a imprégné les constituants américains et a fait
l’objet du 1er amendement à la Constitution des États-Unis. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 atteste également :  « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » (Article 11), 

  Voltaire bust  


Mais alors, comment expliquer qu’on ait prêté à Voltaire de tels propos ? Une lecture attentive de l’ouvrage de Mme Hall permet d’en situer V- evelyn-hall 2nd English quotationl’origine à la page 199, dans le chapitre consacré à Claude-Adrien Helvétius. La fameuse phrase :
I disapprove of what you say but I will defend to the death your right to say it, y figure entre des demi-guillemets, ce qui, normalement, désigne une citation. Ces demi-guillemets sont-ils de l’auteure ou ont-ils été ajoutés par un préparateur de copie un peu trop zélé ? On ne le saura sans doute jamais. En revanche, ce qu’on sait, c’est que la formule, traduite très fidèlement en français, a ensuite fait florès. Il faut dire que si elle n’a jamais été prononcée par Voltaire, elle exprime tout-à-fait son attitude face à la liberté d’expression. Comme on dit en italien :  Se non é vero, é bene trovato !

 —————-

[1] Ecrits apocryphes (du grec apo, hors, et kruptô, je cache) signifiait, chez les Anciens, tout écrit gardé secrètement et dérobé à la connaissance du public. Dans le sens moderne, apocryphe se dit d'une histoire, d'une nouvelle, d'un fait dont la vérité est douteuse, d'un livre dont l'auteur est inconnu ou supposé, et dont l'autorité est suspecte. Dans la Bible, les livres apocryphes sont ceux auxquels on n'attribue pas une origine divine ou révélée, et qui, sans être entièrement faux, ne peuvent être invoqués comme règle en matière de religion et de morale. Source : Imago Mundi

[2] Evelyn Beatrice Hall (1868 – 1956), qui publia sous le pseudonyme de S. G. Tallentyre, fut une écrivaine anglaise surtout connue pour sa biographie de Voltaire,The Life of Voltaire, initialement publiée en 1903.  E. Hall - portrait

[3] V- Claude-Adrien_HelvetiusClaude-Adrien Helvétius (1715-1771), écrivain et philosophe français du Siècle des Lumières. Issu d’une famille de médecins, il commence par occuper des fonctions de fermier général et s’enrichit considérablement. Cette aisance lui permit ensuite de philosopher et de taquiner la Muse tout à loisir. Très influencé par Locke, il se lie d’amitié avec Voltaire qui, impressionné par le jeune homme, correspond avec lui de 1738 à 1740. Il lui dédie même quelques écrits. Mais, Helvétius se rapproche du baron d’Holbach et rejoint la mouvance matérialiste. Lors de la publication de son essai De l’esprit, en 1758, Voltaire s’indigne qu’Helvétius n’ait jamais discuté avec lui de son projet i. Il n’en appuie pas moins la candidature d’Helvétius à l’Académie. Si les deux hommes s’éloignent sur le plan des idées, leur amitié demeure. Voltaire dira : « Je n’aimais point du tout son livre, mais j’aimais sa personne ». 

[4] traduction litterale.

[5] https://bit.ly/2X1V1nk

Sources :
Wikipedia;
A very short introduction to Voltaire, Nicholas Cronk,
Oxford University Press, 2017
Friends of Voltaire, S. G. Tallentyre (Evelyn Beatrice Hall),
G. P. Putnam's Sons, 1906
 

Jean Leclercq  & Jonathan Goldberg

 

POST SCRIPTUM :

Voltaire - letters on EnglandD’aucuns ont comparé les Lettres philosophiques (aussi appelées Lettres anglaises) de Voltaire à La Démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville. À cent ans d’intervalle, les deux penseurs effectuent la même démarche. Voltaire entend observer le régime politique le plus satisfaisant qui soit en Europe. Son choix se porte sur l’Angleterre qui, depuis la Glorieuse Révolution de 1688, évolue progressivement vers une monarchie parlementaire, c’est-à-dire une « monarchie tempérée par les lois », selon la définition de Montesquieu.

Tocqueville_by_Daumier

Tocqueville par Daumier

Cent ans plus tard, en 1831, de Tocqueville se rend aux États-Unis où, sous prétexte d’en étudier le nouveau système pénitentiaire, il veut observer le fonctionnement du régime qui lui semble être le plus démocratique qui soit. Mais, entre les deux démarches, il y a eu la Révolution française, l’Empire et la Restauration. Les choses ne sont plus du tout les mêmes. Si Voltaire rêve de liberté, Tocqueville possède cette liberté et, ce qui l’inquiète, c’est l’irrésistible évolution vers l’égalité. Aristocrate libéral, Tocqueville se demande comment faire pour préserver la liberté dans des régimes qui seront de plus en plus égalitaires. Voltaire est un moraliste, Tocqueville est un politologue avant la lettre. Si leur démarches exploratoires s’apparentent, elles n’en diffèrent pas moins dans leurs finalités.

Jean L.

 

 

Lecture supplémentaire :

Des lettres de Voltaire découvertes aux États-Unis
paru sur ce blog le 11/01/2013

 

V- Alembert V-_Diderot_111
Jean Le Rond d’Alembert Denis Diderot
V-marquis-de-vauvenargues V-Holbach
Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues Paul Thiry, baron d’Holbach
V- Beaumarchais_03

V- condorcet-0

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais Nicolas de Condorcet


Petit lexique :

francais English 
aphorisme aphorism
axiome axiom
devise motto
dicton dictum, saying
discours speech 
épigramme epigram
épithète epithet
locution phrase, expression
maxime maxim
précepte precept
proverbe proverb

Lecture supplémentaire

Ils ne l’ont pas dit
le 13 mai 2016, FRANCE-AMÉRIQUE, Dominique Mataillet

Rousseau et Voltaire – une comparaison

 

 

 

 

Tina Kover – linguiste du mois de juillet 2019.


Le prix Albertine
est attribué chaque année à New York à la meilleure traduction en langue anglaise d'une œuvre de fiction écrite en français. Les lauréates du prix 2019 sont Négar Djavadi et sa traductrice Tina Kover pour Désorientale (
Disoriental en anglais) , paru aux États-Unis chez Europa Editions (1 mai. 2018).

Négar Djavadi  est née en Iran, en 1969, dans une famille d'intellectuels opposés aux régimes du Shah, puis à celui de l'ayatollah Khomeini. Elle est arrivée en France à l'âge de onze ans, après avoir traversé les montagnes du Kurdistan à cheval, accompagnée de sa mère et de ses sœurs. Djavadi est scénariste et vit à Paris.

  Albertine Desorientale + Djavadi  

La cérémonie de remise du Prix s'est déroulée le 5 juin 2019 à la librairie Albertine en présence de l'auteure et de sa traductrice ainsi que de Lydia Davis et la critique littéraire,  François Busnel.

Albertine 4 participants

Négar Djavadi et Tina Kover,
au centre

Pour visionner la discussion (1 heure 11 minutes) qui suivait la cérémonie, voir https://bit.ly/32AYHNq.


Albertine 1« Albertine », le nom du Prix et de la librairie qui l'organise, située à la 5ème Avenue, New-York, dans un immeuble appartenant au gouvernement français et abritant le Service Culturel de l'Ambassade de France, est celui du personnage de 'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust', Albertine Simonet, amante du narrateur Marcel. Albertine apparaît dans plusieurs des sept volumes de l’œuvre, notamment dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919), Sodome et Gomorrhe (1921/1922) et La Prisonnière (1923).

 

 

Tina Albertine Prize J.T.Mahany cropped
Tina Kover
L'interviewée
  J.T. Mahany
L'intervieweur 

Tina Kover est traductrice littéraire depuis près de vingt ans, traduisant des œuvres de littérature classique et moderne, dont Georges d'Alexandre Dumas, Manette Salomon des frères Goncourt et Life, Only Better d'Anna Gavalda. Elle a étudié le français à l'Université de Denver (la ville où elle est née) et à l'Université de Lausanne en Suisse, et a ensuite travaillé à Prague pour enseigner l'anglais comme langue étrangère. Elle vit et travaille actuellement dans le nord-est de l'Angleterre. Sa traduction de Désorientale (Disoriental en anglais) de Negar Djavadi a été finaliste du National Book Award for Translated Literature en 2018 ainsi que du PEN Translation Prize en 2019 avant de lui valoir le prix Albertine en 2019.

J.T. Mahany est traducteur de littérature française. Il a reçu un Master of Fine Arts en écriture créative de l'Université d'Arkansas en 2018. En 2015, il a traduit Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, d'Antoine Volodine (Post Exoticism in Ten Lessons, Lesson Eleven). Sa traduction de Bardo or not Bardo, de Volodine également, lui a valu le premier prix Albertine en 2017. 2020 verra la parution de sa traduction de Onze rêves de suie (Eleven Sooty Dreams) de Manuela Draeger. Il est aussi teuthologiste amateur.
 


E N T R E T I E N    E X C L U S I F 

Cet entretien a été mené en anglais et traduit par Tina Kover.  ENGLISH TEXT


J.T. Mahany
: Le Prix Albertine est le dernier d'un long défilé d'accolades que
Disoriental a été lauréat. Qu'est-ce qui vous fait dire que le livre de Djavadi a suscité tant d'éloges (à la fois dans sa version originale française et dans votre traduction) ?

Tina Kover : Je pense qu'il y a plusieurs raisons. Bien sûr, l'écriture elle-même est exquise, et Négar Djavadi est une brillante conteuse qui sait donner à chaque lecteur l'impression qu’elle s’adresse directement à eux. Le livre aborde également un certain nombre de questions d'actualité : l'immigration (et l'émigration des réfugiés), le sectarisme, l'identité sexuelle, l'acceptation. Il y a quelque chose dans Disoriental pour tout le monde ; un moment d'intimité ou d'observation qui est profondément personnel, quels que soient vos problèmes. C'est un livre qui dépasse les frontières et je pense que c'est la raison pour laquelle les gens ont des affinités avec ce texte dans n'importe quelle langue.

 

J.T. Mahany : Comment s'est déroulé le processus de traduction du livre ? Avez-vous collaboré avec Djavadi sur le texte ? A-t-elle été très différente de la façon dont vous avez traduit le reste de votre (plutôt prodigieux, d'ailleurs) bibliographie ?

Tina Kover : Je ne lis jamais un livre avant de commencer à le traduire et je découvre donc les personnages et l'intrigue en tant que lectrice et traductrice ce qui, pour moi du moins, est essentiel pour conserver fraîcheur et spontanéité dans un texte fini. De même, je n'ai pas l'habitude de communiquer avec les auteurs pendant le processus de traduction. Ils ont créé le texte original dans la solitude de leur propre esprit et je préfère faire la même chose, bien que je sois bien sûr toujours prête à collaborer pendant la phase de révision. Je dirais que j'ai su très tôt que Disoriental était quelque chose de très spécial, le genre de roman que l’on ne rencontre pas très souvent, et j'ai ressenti ce que je peux seulement décrire comme une sorte de révérence envers sa beauté à mesure que j'approfondissais l'histoire et réalisais ce que Négar était en train de faire et à quel point c’était ingénieux

 

J.T. Mahany : Une critique de Disoriental qui est apparue dans The Thread compare le travail de Djavadi à celui d'Elena Ferrante. Êtes-vous d'accord avec cette comparaison ?

Tina Kover : Je ne suis certainement pas une experte de Ferrante, mais je vois pourquoi les gens pourraient faire cette comparaison. Je pense que Danny Caine l'a très bien dit dans la critique que vous avez mentionnée : Négar et Elena Ferrante sont toutes deux incroyablement douées pour créer des personnages féminins courageux et pleinement riches et nuances, et toutes deux sont capables de faire des portraits intimes sur une toile de fond sociale et politique plus large.  Je pense que cela en dit long sur la perspicacité des éditeurs d'Europa Editions, qui ont publié les deux auteurs, et ont compris combien ces livres pouvaient être importants et combien les gens les prendraient à cœur.

  Albertine poster  
  “An extraordinary novel, both in incident and telling.”
Rivka Galchen
 

J.T. Mahany : La narratrice de Disoriental se sent piégée entre deux mondes, thème qui est apparu dans les œuvres de plusieurs auteurs qui écrivent en français, comme Dany Laferrière et Akira Mizubayashi. Qu'y a-t-il dans ce type de récit qui, à votre avis, plaît aux lecteurs ?

Tina Kover : La plupart d'entre nous se sentent piégés entre deux mondes à un moment donné de notre vie, que ce soit sur le plan physique, émotionnel ou culturel. En tant qu'expatriée moi-même, il y a beaucoup de choses dans Disoriental qui m'ont touché personnellement, même si ma propre expérience de quitter un pays et de m'installer dans un autre était différente dans presque tous les domaines. Mais les gens peuvent aussi avoir l'impression d'habiter un "monde" différent en raison de leur sexualité, de leur race, de leur handicap ou de bien d'autres choses. Au fond, je pense que le sentiment d'être "piégé" est un sentiment d'aliénation, un sentiment de ne pas être à sa place, et c'est quelque chose auquel nous pouvons tous nous identifier.

 

J.T. Mahany : Comment êtes-vous commencé à faire de la traduction littéraire ?

Tina Kover : En fait, j'ai auto-publié en 2004 ma première traduction, The Black City de George Sand, qui a ensuite été reprise par un merveilleux agent littéraire, Sandra Choron, puis achetée par Carroll & Graf, qui malheureusement n’existe plus aujourd’hui. Les choses ont progressé à partir de là. J'ai eu la chance inouïe d'entrer en contact avec un grand nombre de personnes incroyables dans le monde de l'édition et d'avoir eu des opportunités professionnelles uniques, et je me sens particulièrement privilégiée d'être traductrice en cette période ou la traduction littéraire suscite tant d'intérêt et d'attention et qu'il est plus important que jamais de garder ouvertes les voies de communication entre les cultures, de promouvoir les échanges et la compréhension interculturels alors que certains semblent vouloir détruire ces dernières.

 

J.T. Mahany : Avez-vous des projets à venir dont vous aimeriez parler ?

Tina Kover : J’attends avec impatience la publication prochaine de ma traduction de Older Brother de Mahir Guven, qui sortira de Europa Editions le 8 octobre. Le livre a remporté le Prix Goncourt du premier roman en 2018 et c'est une autre description opportune et extrêmement puissante de la vie en marge de la société moderne, une autre histoire que nous devons tous entendre maintenant.

Entretien avec Sophie Pedder

 

Sophie Pedder
REVOLUTION FRANCAISE


Sophie Pedder,
cheffe du bureau parisien de la revue The Economist, et auteure de Revolution Française : Emmanuel Macron and the Quest to Reinvent a Nation (Bloomsbury, 2018), nous a aimablement accordé une interview exclusive à l'occasion de la sortie d'une édition poche actualisée de son livre jusqu'en février 2019, avec le suivi et l'analyse d'événements plus contemporains, notamment du mouvement des gilets jaunes. Cet ouvrage, hautement apprécié par la critique [*] a été publié le 5 mai 2019 au Royaume-Uni et il est sorti aux Etats-Unis, le 2 juillet dernier.

Macron English coverPersonnellement, j'ai eu la satisfaction d'apprendre de Madame Peddler qu'elle avait vu ma traduction de Révolution d'Emmanuel Macron dans des librairies du Royaume-Uni, à côté de son livre. Comme je l'ai indiqué dans mon « auto-interview », ce qui m'anime bien égoïstement en gérant le blog, c'est qu'il est un moyen et un prétexte pour communiquer avec quelques acteurs  de la crème de la crème des linguistes anglophones et francophones. Ce cercle s'élargit aujourd'hui en admettant en son sein une prestigieuse journaliste, doublée d'une auteure qui, comme Emmanuel Macron, a fait Sa révolution.

 

[*] Les médias ont chaleureusement salué l'ouvrage de Mme. Peddler lors de sa première publication. Voici quelques extraits de ces analyses :

« Bien enlevé, spirituel et élégamment rédigé… une bouffée de fraîcheur, de par le calme et l'intelligence avec lesquels elle déchiffre et dissèque l'homme et le politique.»  The Times

« Un formidable premier jet d'une histoire qui revêt du sens bien au-delà des frontières de la France » Wall Street Journal

« Un des tous meilleurs livres sur Macron » - Etienne Gernelle, France Inter

 

I N T E R V I E W   E X C L U S I V E 

Traduction: Jean Leclercq  ORIGINAL INTERVIEW

 

Jonathan Goldberg : Au risque de vouloir couper les cheveux en quatre, je me suis demandé pourquoi le titre de votre livre emploie l'orthographe anglaise de Revolution (sans accent) et ensuite l'adjectif française (avec une cédille) ?

Sophie Pedder : J'en ai discuté avec l'éditeur à l'époque de la publication. En fin de compte, nous avons décidé que le titre était en anglais et non en français. Aussi, il ne faut-il pas l'écrire comme deux mots français, mais plutôt comme une expression anglaise utilisant des mots français, comme dans l'expression « à la française ».

 

Jonathan Goldberg : Comment vous est venue l'idée d'écrire ce livre ? 

Sophie Pedder : En 2017, je couvrais l'élection présidentielle française pour la revue The Economist.  Au fil des semaines de ce début d'année, il est progressivement apparu que le pays était le témoin d'un phénomène politique à la fois extraordinaire et irrésistible. Un homme de 39 ans, qui n'avait jusque-là jamais détenu de mandat électif, donnait de plus en plus l'impression de devoir ravir la présidence et de bouleverser complètement la politique française des partis.  J'avais fait la connaissance d'Emanuel Macron en 2012, lorsqu'il était conseiller du président socialiste, François Hollande, et j'ai continué à m'entretenir avec lui régulièrement au cours des années qui suivirent. Aussi avais-je un tas de calepins de conversations avec lui qui pouvaient m'aider à synthétiser la pensée sous-jacente d'un leader politique qui était une sorte d'énigme pour les Français. C'était une histoire qui ne demandait qu'à être écrite !

 

JG : Dans la conclusion de votre livre, vous écrivez que « Macron semble moins improbable en français, la langue dans laquelle nous conversions, et qui convient bien à ses ambitions exaltées et à ses glorieuses abstractions ». Que voulez-vous dire par là ?

SP : Un certain samedi après-midi, alors que je uittais le Palais de l'Elysée après m'être entretenue avec le Président dans son bureau du premier étage, j'ai eu la nette impression que l'approche hautement conceptuelle de Macron est mieux adaptée au français qu'à l'anglais. Le Président parle l'anglais assez couramment, mais je suis d'avis qu'à ce moment-là, il lui arrive de ne pas exprimer tout ce qu'il voudrait dire. Il est plus subtil et nuancé, en français. C'est la raison pour laquelle j'ai toujours préféré m'entretenir avec lui dans sa langue maternelle. Lorsque je traduisais un peu plus tard ses propos en anglais, il semblait se passer quelque chose. La langue anglaise semblait rendre son discours alambiqué, pompeux et très intellectuel. À cet égard, je pense qu'il est vraiment un président pour les Français, eux qui aiment bien entendre parler de grandeur et de gloire, d'une manière que les Britanniques, par exemple, jugeraient quelque peu risible.

 

JG : Quelle est votre formation universitaire, et où avez-vous appris à parler français ?

SP : J'ai étudié le français à l'école, et j'ai donc passé des années à conjuguer des verbes, tout en étant à peine capable de converser. Ce n'est qu'au bout de six mois à Paris, après des études de troisième cycle à l'Université de Chicago (elles-mêmes précédées d'un deuxième cycle à Oxford), que j'ai vraiment appris la langue. Pendant cette période, j'ai suivi un cours à la Sorbonne, intitulé : «la langue et la civilisation françaises ». Je suis également mariée à un Français, et cela aussi m'a aidée.

 

J.G : Pendant combien de temps avez-vous été correspondante à Paris de The Economist ?

SP: J'ai pris mon poste à Paris au beau milieu de la guerre du Golfe, en 2003, sous la présidence de Jacques Chirac.  À l'époque, la France n'était pas le pays européen préféré de George Bush ; souvenez-vous que la cafétéria du Congrès avait rebaptisé freedom fries, les ci-devantes French fries, réponse courroucée à la menace brandie de Jacques Chirac d'opposer son veto à l'invasion de l'Irak, au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Mais c'était aussi un de ces moments de l'histoire qui rappelle au monde que la France peut être le plus vieil allié de l'Amérique, mais qu'elle ne craint pas de résister aux États-Unis, si elle considère qu'il y va de l'intérêt de la France ou de telle ou telle autre cause. 

 

JG : À quel autre président de la Cinquième République, Macron ressemble-t-il ?

SP: Je dirais qu'il y a chez Macron des traits qui rappellent divers autres de ses prédécesseurs. Dans ses grandes ambitions et son discours de grandeur de la France, il tente d'emboîter le pas au général de Gaulle. Par sa jeunesse et son énergie, il ressemble à Valéry Giscard d'Estaing qui, comme lui, skiait et jouait au tennis. J'ajouterais que, ces derniers temps, à mesure que se révèle la nature politique plus rusée et secrète de Macron, se profile même l'ombre de Mitterrand, celui qui, pour les Français, était le sphinx.

 

JG : Quel est l'élément le plus surprenant que vous avez découvert au cours des recherches que vous avez faites ? 

SP : J'ai été véritablement surprise de découvrir que l'arrière- grand-père de Macron, George Robertson, était un boucher anglais de Bristol. Macron est originaire d'Amiens, dans le département de la Somme, une région qui porte encore les cicatrices des combats de la Première Guerre mondiale. Après la guerre, le grand-père Robertson est resté en France et a épousé une Française, à Abbeville, localité proche d'Amiens. Si je devais citer la chose la plus surprenante que Macron m'ait dite, je dirais que c'est lorsqu'il s'est comparé à son chien, Némo, un croisement entre un Griffin et un Labrador. Il m'a dit avoir l'impression d'être un « croisement ». Je crois qu'il voulait dire par là qu'il ne se sentait jamais exactement à sa place. Quand il était enfant, il préférait passer son temps à lire avec sa grand-mère plutôt que d'aller jouer avec ses petits camarades après l'école. Par la suite, il quitta un poste de la haute fonction publique pour aller travailler à la banque Rothschild où ses collègues lui ont dit qu'il n'était pas vraiment un banquier.  Ensuite, lorsqu'il quitta la banque pour aller travailler au Palais de l'Elysée, ses nouveaux collègues l'ont snobé car banquier. La force de caractère qu'engendre une telle qualité d'étranger, nulle part à sa place, explique en partie, à mon sens, cette croyance en lui-même qui l'a conduit à se lancer, contre vents et marées, dans la course à la présidence – et à l'emporter finalement.

Michael A. Orthofer – linguiste du mois de novembre 2018

ENTRETIEN

 

J.T.Mahany croppedNotre intervieweur, J.T. Mahany est traducteur de littérature française et enseigne la rhétorique et l'écriture. En 2015, il a traduit Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, d'Antoine Volodine (Post Exoticism in Ten Lessons, Lesson Elven). Sa traduction de Bardo or not Bardo, de Volodine également, lui a valu le premier prix Albertine en 2017.

Orthofer 3Notre interviewé, Michael A. Orthofer est né en Autriche, il vit aujourd'hui dans l’État du Massachusetts. Il est sans aucun doute le lecteur et critique littéraire le plus prodigieux et prolifique que l'on pourrait espérer rencontrer. Depuis 1999, il a publié sur son site, Complete Review, plus de 4.200 critiques de livres d'une centaine de pays différents et de 76 langues différentes – une moyenne de 200 livres par an. Le New York Times Book Review a qualifié son site « d'une des meilleures destinations littéraires du Web ».  En 2016, Orthofer a consigné les critiques alors disponibles sur The Complete Review Guide to Contemporary World Fictionson site dans un livre intitulé The Complete Review Guide to Contemporary World Fiction (Colombia University Press). Il a été juré pour le Best Translated Book Award et le Prix de Traduction des Forums Culturels Autrichiens, il est aujourd'hui membre du National Book Critics Circle.

Nous étions curieux de savoir comment il est possible de lire, d’absorber et d’analyser autant de romans dans autant de langues à un niveau aussi élevé. Nous espérons que l’entretien qui suit donnera une réponse au moins partielle à cette question.

Orthofer 4

 

Océane Bies  (cropped photo)

 

L'entretien a été mené en anglais et traduit par la traductrice littéraire, Océane Bies, une de nos traductrices du mois d’avril 2017

 

 

 

J.T.M : Combien de temps avez-vous vécu en Europe ? Et quand avez-vous déménagé aux États-Unis ?

M.A.O : Je suis arrivé aux États-Unis à l'âge de six ans ; j'ai fait quasiment toute ma scolarité là-bas, mais je retournais en Autriche tous les étés. Ces dernières décennies, j'étais principalement basé aux États-Unis mais j'ai aussi pas mal vécu en Europe et à l'étranger, par période d'un an à chaque fois.

 

J.T.M : Vous avez rédigé la critique d'un certain nombre de livres de langues étrangères non encore traduits en anglais. Y a-t-il une œuvre ou un auteur inconnu des anglophones que vous aimeriez particulièrement voir traduit en anglais 

M.A.O : Trop pour les citer tous. Bien sûr, ce que j'aimerais vraiment voir traduit, ce sont tous ces livres que je n'ai pas encore lus (et ne peux bien souvent pas, car ils n'ont pas été traduits dans une langue que je peux lire…), ou ceux dont je n'ai même pas entendu parler… D'ordinaire, ceux qui m'apparaissent comme une évidence (parmi ceux que je connais) sont les gros ouvrages : les dix tomes de Kelidar, de Mahmoud Dowlatabadi (les deux premiers ont été traduits en allemand et je les ai lus, mais le reste…) ; les cinq tomes de Zastave de Miroslav Krleža ; davantage de livres de Hideo Furukawa (comme  アラビアの夜の種族 ) et son adaptation du Dit du Genji  ; les sept tomes de Het Bureau, de J.J. Voskuil ; Borges, les monumentales mémoires posthumes d'Adolfo Bioy Casares (mais la version originale de 2006, pas la version abrégée). Bien sûr, il existe autant de plus petits ouvrages tout aussi intéressants, sans parler de toute la littérature de langues, de cultures, de périodes trop peu traduite en anglais et de manière générale. Mais compte tenu de la faible proportion de traductions anglaises disponibles sur le marché, j'ai bien peur que ma liste soit sans fin.

 

J.T.M : En tant qu'aspirant polyglotte, je suis carrément bluffé par votre répertoire linguistique. Comment connaissez-vous autant de langues ?

M.A.O : J'ai bien peur qu'une grande partie de mes connaissances reste très (très) rudimentaire et approximative (je m'applique surtout à décoder l'écriture – c'est à dire à lire – plutôt que la communication), et je suis loin de faire le nécessaire pour progresser. Une base solide facilite grandement les choses : à l'école et pendant mes études – disons entre l'âge de quinze et vingt cinq ans –, j'ai suivi les cours d'introduction d'au moins six langues étrangères, et bien que je m'en sois tenu aux bases pour la plupart d'entre elles, il m'est resté suffisamment de notions pour les mettre à profit dans mon travail de recherche et d'écriture (à commencer par l'apprentissage des différents alphabets – cyrillique, devanagari, grec, kanji/hiragana/katakana). Rechercher des informations et des critiques sur Internet est un moyen très pratique d'acquérir un certain niveau d'assurance en se familiarisant avec des éléments de langage plus digestes que lorsqu'on s'attaque à un livre entier. (Google-translate étant également d'une grande aide pour les points plus épineux.)

 

J.T.M : Pour les livres écrits dans une langue que vous ne parlez pas et n'ayant pas de traduction anglaise, j'ai cru comprendre (d'après les sources de toutes vos critiques) que vous lisiez la version allemande. Cela affecte-t-il votre réception de l'ouvrage ?

M.A.O : Allemande et parfois française – tout dépend de ce que j'arrive à dénicher. Pour la lecture, je suis aussi à l'aise en allemand qu'en anglais, mais bien sûr le ressenti d'une traduction est souvent très différent de l'original – bien que dans la plupart des cas, pas tellement plus que de lire deux traductions anglaises différentes du même livre. En revanche je ne me sens pas aussi à l'aise en français, donc en fonction de l'auteur ou du livre, j'ai souvent le sentiment/la crainte de passer à côté de quelque chose (plus au niveau du style que du sens, mais quand même…)

 

J.T.M : Y a-t-il des traducteurs (vers l'anglais ou l'allemand) que vous admirez tout particulièrement ?

Il y en a plein – bien que question traductions à proprement parler, il s'agit souvent d'une appréciation au cas par cas : beaucoup de traducteurs traduisent une grande variété de textes et ne sont pas nécessairement aussi confortables disons avec de la fiction classique qu'avec du polar moderne. Comme c'est le cas avec des éditeurs bien spécifiques et des publications bien menées, pas mal de traducteurs sont de précieux guides pour m'aider à choisir quel livre ou quel auteur pourrait m'intéresser : s'ils ont accepté de consacrer du temps et de l'effort à la traduction de untel, alors c'est qu'il en vaut la peine. (Bien sûr, il faut faire preuve de prudence avec cette méthode, surtout pour la littérature populaire contemporaine : par exemple, les auteurs/titres que traduit Margaret Jull Costa méritent largement que l'on s'y intéresse… mais c'est sans compter ces livres de Paulo Coelho…) J'hésite à choisir, mais s'il y a bien un traducteur que j'admire, c'est John E. Woods, capable de maîtriser avec une grande habileté aussi bien Thomas Mann et Arno Schmidt qu'Alfred Döblin et Christoph Ransmayr, pour ne citer qu'eux.


ZettelsJ.T.M :
Vous dites qu'une de vos ambitions serait de venir à bout de Zettels Traum, d'Arno Schmidt. Je partage la même ambition ; une copie de la version anglaise repose lourdement sur ma table basse depuis deux ans maintenant. Avez-vous avancé dans votre lecture ?

M.A.O : Avec ce livre-là, toute avancée semble relative. Dans l'idéal, j'aimerais consacrer plusieurs semaines à ne rien faire d'autre – je veux dire rien du tout, aucune distraction de quelque sorte que ce soit –, seulement (?) le lire, de la première à la dernière page. J'ai survolé la version originale, mais je suis très loin d'en avoir ne serait-ce qu'effleurer la portée. Et j'ai aussi la traduction de Woods à lire en parallèle…

 

J.T.M : Comment choisissez-vous les livres dont vous rédigez les critiques ? Avez-vous certains critères de sélection ? Est-ce une question de préférences personnelles ?

M.A.O : C'est avant tout une question de préférences personnelles, absolument – mais bien sûr, tout dépend des livres auxquels j'ai accès. Je fais beaucoup de critiques de publications récentes car les éditeurs ont la générosité de m'envoyer des exemplaires. Je les ai à portée de main et s'ils me paraissent intéressants, alors j'essaie de m'y atteler. J'ai aussi tendance à suivre des auteurs sur lesquels j'ai déjà travaillé. Et puis certains types de livres sont plus susceptibles d'attirer mon attention, ou c'est moi qui vais essayer de les dénicher – y compris les plus insolites, au sens le plus large du terme : les romans en vers, les traductions de langues rares, tout ce qui vient de l'Oulipo… L'accès reste le plus gros problème – beaucoup de livres dont j'aimerais faire la critique sont tout simplement difficiles à trouver –, tandis que la surabondance de choix est un autre obstacle de taille – j'ai beaucoup trop de piles de beaucoup trop de livres que j'aimerais éplucher mais ne peux pas (encore…?), faute de temps. Même le format compte : le traditionnel livre de poche grand public (plus petit) est de loin mon préféré, et plus susceptible d'être pioché dans ma pile que l'horrible format broché trop grand et trop souple ou l'encombrant exemplaire relié ; les livres numériques sont plus faciles à trouver mais quasi insupportables à lire. Mais je ne peux pas faire le difficile, le plus souvent il faut prendre les livres comme (et si…) ils se présentent. Et en fin de compte, c'est surtout le texte qui importe, mais oui, j'adore le bon petit livre de poche de Monsieur Tout-Le-Monde, et j'aimerais que tout existe dans ce format. 

 

J.T.M : Quand vous rédigez une critique, lisez-vous d'abord ce qui a déjà été  écrit ou préférez-vous travailler libre de toute influence ?

M.A.O : Je suis toujours à l'affût d'informations sur des livres qui pourraient m’intéresser, par conséquent je lis des critiques (de confrères américains ou étrangers) de titres dont j'ai entendu parler et je passe au crible toutes les pages Internet de critiques littéraires à la recherche de ceux qui m'ont échappés, ce qui peut m'aider à me décider pour tel ou tel livre. Quand j'ai trouvé un livre à lire et (très certainement) analyser, alors j'ai tendance à garder mes distances avec les autres critiques, attendant d'avoir terminé mon propre travail d'écriture pour les rassembler. 

 

J.T.M : Avez-vous de nouveaux projets de publications pour votre rubrique « Complete Review Fiction » ?

M.A.O : Hélas, cette rubrique était l'une des plus ambitieuses du site à ses débuts  – et j'adore toujours l'idée de l'alimenter –, mais comme pour la négligée « Quarterly », c'était tout simplement trop à gérer pour un seul homme. (J'ai également réalisé que de manière générale j'avais peu ou pas d'intérêt à assurer un véritable travail éditorial.) J'ai donc décidé qu'il était préférable de limiter le contenu du site aux critiques (le cœur du site) et à l'actualité littéraire (le « Literary Saloon »). Ça me plairait de reprendre un jour, mais mes projets actuels d'écriture sont bien distincts du site.

Lecture supplémentaire :
One Man’s Impossible Quest to Read—and Review—the World
The New Yorker, February 16, 2016

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100ᵉ Jour du Souvenir – à la 11e heure du 11e jour du 11e mois

Le 11 novembre 1918, à 11 heures, un armistice mit fin à la Première Guerre mondiale, surnommée en anglais The Great War ou The War to End all Wars [1] Le 11 novembre prochain, à 11 heures, les cloches de toutes les églises de France sonneront pendant 11 minutes, comme ce fut le cas le 11 novembre 1918 lors de l'Armistice de la Première Guerre Mondiale. Cet anniversaire, célébré chaque année dans les pays alliés, s'appelle Veterans Day, Remembrance Day ou Poppy Day dans les pays anglo-saxons.

Pourquoi ce jour de souvenir s'appelle-t-il, entre autres noms anglais, Poppy Day (le Jour du Coquelicot)? Parce que les champs de bataille de la Belgique, de la France et de Gallipoli (les Dardanelles) étaient couverts de sang et cette fleur rouge est devenue le symbole de cette saignée.

Le « palais de la mémoire »

Joelle croppedLa recension qui suit a été rédigée par Joëlle Vuille, notre collaboratrice dévouée et auteure de plusieurs traductions d'articles rédigés en anglais au fil des années. Madame Vuille a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie, et elle est actuellement chargée de recherche à l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne.

 

Moonwalking with Einstein,
The Art and Science of Remembering Everything

by Joshua Foer, Penguin Books, 2011.

 
Simonides

S’ouvrant sur les prouesses du poète Simonide de Céos, inventeur de la mnémotechnique au 5e s. av. J.-C., cet ouvrage rend compte de l’année que l’auteur a passée à s’entraîner pour participer au U.S. Memory Championship, une compétition durant laquelle les participants doivent mémoriser le plus vite possible des séquences de centaines de visages et de noms, de mots, de chiffres, ou encore de cartes à jouer.

En plus d’évoquer des cas documentés de personnes ayant développé une mémoire exceptionnelle (souvent, semble-t-il, à la suite d’accidents ou de maladies) et de personnes ayant complètement perdu la leur, l’auteur replace la mémoire dans son contexte biologique, historique et social d’une façon assez captivante. Et il partage avec le lecteur certaines techniques de mémorisation qu’il a lui-même utilisées pour améliorer sa mémoire.

Memory PalaceL’une des techniques les plus fascinantes est une méthode appelée « palais de la mémoire » (memory palace), ou, plus formellement, méthode des loci ou méthode des lieux (nous l’explicitons plus bas). Elle est pratiquée depuis l’Antiquité et produit des résultats spectaculaires. Je le sais car, en lisant le livre, je m’y suis essayée. Même si plus de deux semaines se sont écoulées depuis l’exercice et si je n’y ai plus du tout pensé depuis lors, je vois encore parfaitement une jarre d’ail en saumure devant la porte du garage de la maison de mon enfance et Claudia Schiffer se prélasser dans une baignoire remplie de fromage blanc juste devant l’entrée. Si j’entre dans les toilettes qui se situent juste à gauche de la porte, je vois un saumon fumé tourner paisiblement dans le lavabo, et six bouteilles de vin blanc se disputer de leurs voix cristallines quant à leurs qualités respectives (Gewürztraminer, Riesling, Sauvignon blanc, Chardonnay, etc.). Au-dessus des escaliers qui descendent du hall vers la cuisine, un fantôme blanc flotte au-dessus de ma tête avec des chaussettes multicolores aux pieds. Et à la cuisine, un homme assis au bord de l’évier ajuste son tuba avant de plonger joyeusement dans la vaisselle.

L’anglicisation au Canada

L'insidieuse invasion
L’insidieuse invasion — Observations sur l’anglicisation
,
 Michel Rondeau

Edition : Somme toute (le 26 mars 2018) 

 

RECENSION

 

 

Grant Hamilton updatedGrant Hamilton, traducteur agréé et président-fondateur d’Anglocom, Inc., cabinet de traduction de Québec, est membre du conseil d'administration du Musée de Charlevoix, de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes du Québec et du Prix international du Duc d'Édimbourg. Conférencier et formateur en demande, il organise régulièrement des séminaires de traduction et compte plus de 4 200 abonnés à son fil Twitter sur les questions de langue. Son livre, Les trucs d'anglais qu'on a oublié de vous enseigner, a paru en 2012 aux éditions L'instant même.

 

 

J’étais sûr d’aimer le livre de M. Rondeau, moi qui suis si passionné par la langue, qui peste contre les anglicismes inutiles au Québec et qui me demande toujours, avant de voter, quel parti va le mieux défendre le français… J’avais hâte d’explorer avec lui ses réflexions sur tant de questions.

Par exemple, pourquoi les Québécois se formalisent-ils tant des shopping, parking, start-up, business plan et autres tournures hexagonales tout en accueillant si facilement en leur sein tant de mots arrivés directement de l’américain ? Où tire-t-on la ligne et pourquoi le fait-on à cet endroit ?

Et cette sacrée Montréal, chassé-croisé linguistique s’il en est un. Pourquoi les Montréalais changent-ils si souvent de langue ? Comment se fait-il qu’on puisse entendre parler un français impeccable chez ses voisins de table au resto pour se rendre compte quelques minutes plus tard que ce même monde parle maintenant anglais ?

Et puis, les différences socioéconomiques. Est-ce grave si le mécanicien parle de clutch plutôt que d’embrayage ? Et quand le propriétaire de Porsche dont il répare la voiture dit embrayage, est-ce bien pour parler ou pour affirmer son statut social ?

Les livres, librairies et bibliothèques

Le Biblioburro: l'étonnante bibliothèque mobile de Colombie.

Au fil des ans, nous avons publié plusieurs articles sur les livres, les librairies et les bibliothèques. Parmi ceux-ci, citons Une querelle d'auteurs prend fin dans une biblioville (20.07.2011), Mes bibliothèques: rendez-vous du livre et des beaux-arts... (1.12.2011) [1], Les livres sont mon truc (13.09.2013) La seule bibliothèque au monde qui soit à cheval sur deux pays !, (03.09.2016)  et Sa salle des urgences de l'esprit  est ouverte 24h/24 (05.12.2017), la touchante histoire d'Hamzeh Al-Maaytah, ce libraire d'Amman (Jordanie) qui décrit son travail en ces termes: «Je gère une salle des urgences de l'esprit.»  Aujourd'hui, c'est de Colombie que nous parvient une autre histoire, celle de quelqu'un qui s'emploie à propager le savoir par la lecture. Il se nomme Luis Soriano et a inventé le biblioburro (un terme à ajouter au lexique ci-dessous). Son vécu est une action persévérante, menée dans les conditions difficiles que nous montre le premier clip vidéo, mais aussi son heureux dénouement, que nous révèle le second clip.

L'article qui suit s'inspire largement d'un texte paru récemment sur BBC.com – "Biblioburro: The amazing donkey libraries of Colombia".

Depuis plus de vingt ans, parcourant la campagne colombienne avec ses deux ânes, Luis Soriano répand la joie de lire parmi les enfants des communautés rurales .

Enseignant d'espagnol à La Gloria, dans la campagne colombienne, Luis regrettait que ses élèves n'aient rien à lire chez eux. Il décida d'y remédier avec les moyens dont il disposait.

En adaptant l'arçon de ses deux ânes, Alfa et Beto, au transport non plus de l'eau mais de livres, Luis improvisa une bibliothèque mobile. Il prit ensuite la route afin de mettre ses livres à la disposition d'enfants qui, chez eux, n'avaient aucun accès à la lecture. Néologiste malgré lui, Luis avait inventé le biblioburro. [2]

Biblioburro

« Les gosses s'éveillent en ouvrant un livre. C'est la rencontre de la surprise et de l'imagination. Vous les voyez qui se mettent à rire, juste en voyant le livre » dit-il.

Comme le libraire de Hamzeh Al-Maaytah à Amman [3], Luis Soriano est un défenseur du livre qui mériterait d'être reconnu et honoré par l'UNESCO. En outre, il recourt à des moyens simples et traditionnels. L'âne, ce cheval du pauvre, est un vecteur rustique et sobre. Bien des projets entrepris dans le tiers-monde échouent parce qu'ils ont fait appel à des moyens techniques trop complexes et d'un entretien coûteux.

Visionnez donc les vidéos ci-dessous afin d'en savoir davantage sur l'aventure inspirante de Luis et ses deux acolytes.

Biblioburro 1 – 5:19 minutes

Biblioburro 2 – 1:23 minutes

Jean Leclercq

[1] Dans l'article susmentionné, nous avions offert un lexique de termes relatifs aux livres.

English

français

bible

Bible

bibliographer

bibliographe

bibliography

bibliographie

bibliophile

bibliophile

bibliophobe, bibliophobia

bibliophobe, bibliophobie

bibliotown

la biblioville

book

le livre

bookish

studieux (-euse), livresque

booklet

la brochure

bookmark

le marque-page, signet

bookmobile

la bibliothèque itinérante

bookseller (secondhand)

le bouquiniste

bookstore, bookshop

la librairie

bookworm

dévoreur (-euse) de livres,
le rat de bibliothèque,
le bouquineur (-euse)

editor

rédacteur (-trice)

hard cover (book)

le livre (relié)

lexicographer

lexicographe

librarian

bibliothécaire

library

la bibliothèque

paperback

le livre de poche

pocketbook

le carnet, portefeuille

publisher

l’éditeur

tome, volume

le tome, volume

yearbook

l'annuaire

Attention aux faux amis :

bookstore, bookshop

la librairie

Library

la bibliothèque

Publisher

l'éditeur

Editor

le rédacteur (-trice)

[2]  Contraction de biblioteca (bibliothèque) et de burro (âne en espagnol) 

Les avantages insoupçonnés des glossaires.

AudreyPouligny

Audrey Pouligny est une juriste qui traduit de l’anglais vers le français en mettant au service de ses clients sa connaissance approfondie du droit civil et de la common law. Elle est admise au Barreau de Paris et bénéficie d’une expérience en contentieux, tant en France qu’aux Etats-Unis, dans des domaines de droit variés. Elle a conseillé des clients internationaux sur un large éventail de problématiques liées au droit du travail et à la gestion des Ressources Humaines. Audrey est membre de la Northern California Translators Association (NCTA) et de la American Translators Association (ATA). Elle a pour objectif de proposer des traductions pertinentes avec un véritable savoir-faire juridique et RH. Quand Audrey ne traduit pas, on peut la trouver dans un studio de danse en train de prendre un cours.

Nous la remercions infiniment pour avoir écrit l'article qui suit pout Le Mot Juste.

Traducteurs : Quelques réflexions sur la manière dont les glossaires peuvent nous aider à éviter certains écueils avec nos clients, voire même améliorer et renforcer nos relations avec ces derniers.

Avez-vous peur de la critique ? Avez-vous déjà reçu un e-mail de la part d'un client, quelque peu embarrassant, vous expliquant que votre traduction ne s'avérait pas entièrement satisfaisante ? Cela peut nous arriver à tous, traducteurs débutants comme expérimentés. Mais ne soyons pas pessimistes ! Au lieu de cela, nous pouvons nous poser la question suivante : comment pouvons-nous transformer une expérience quelque peu difficile, à savoir la peur de la critique et la critique elle-même, en une expérience positive ? Soyons honnêtes avec nous-mêmes. Aller de l'avant s'avère beaucoup plus facile quand nous parvenons à changer notre perspective. Observer les problématiques rencontrées par nos clients sous un angle où curiosité et enthousiasme sont les maîtres mots, plutôt que ressasser nos frustrations, peut en effet nous permettre de nous donner cette impulsion.

Offrir un glossaire à nos clients est une stratégie qui nous permet de mieux gérer la critique. Le glossaire dans un tel cas se transforme en un véritable outil afin de développer un style de travail collaboratif avec nos clients, tout en offrant l'opportunité de découvrir des bénéfices supplémentaires et inattendus.

Les glossaires ont leur rôle à jouer, dès lors qu'ils clarifient et matérialisent un accord sur la terminologie à retenir. Ils permettent de faire évoluer une relation stressante vers une relation de travail apaisée et collaborative.

Partager un glossaire à mi-chemin d'un projet peut ainsi créer un système préventif de validation de la terminologie avec vos clients. Par exemple, si vous traduisez un rapport d'entretien annuel d'évaluation pour une société s'inscrivant dans un domaine d'activité très spécialisé et technique, le glossaire pourrait s'avérer être un précieux allié. Proposer à votre client de revoir votre glossaire une fois arrivé à mi-chemin du projet vous permettra de vous assurer, d'une part, que la terminologie choisie par vos soins s'avère pertinente, et d'autre part, que cette dernière correspond effectivement aux préférences de votre client pour des raisons, notamment, d'uniformisation.

Vous pouvez également commencer à entrevoir comment cette stratégie peut constituer une excellente manière de développer une nouvelle spécialisation en tant que traducteur. Il faut bien commencer un jour, n'est-ce pas ? Et c'est en forgeant que nous devenons forgerons. C'est dans cette optique que les glossaires peuvent nous offrir l'expérience tant nécessaire au développement d'une nouvelle spécialisation. Un glossaire envoyé à mi-chemin d'un projet s'inscrit dès lors dans une stratégie gagnant-gagnant, permettant de réduire notre niveau de stress, renforcer notre tranquillité d'esprit, et développer avec nos clients des relations basées sur la confiance.

Un glossaire envoyé à la fin de votre projet de traduction peut également offrir à vos clients l'opportunité de réduire le temps passé par ces derniers en interne à effectuer leur contrôle qualité. Si je reprends mon exemple du rapport d'entretien annuel d'évaluation, à la place de se plonger directement dans votre traduction et de l'examiner à la loupe, votre client (probablement un directeur RH) pourra dans un premier temps consulter votre glossaire et sera immédiatement en mesure de déterminer si certains termes ne sont pas en adéquation avec ses préférences ou avec la terminologie utilisée au sein de la société. Cette étape pourra ainsi permettre à vos clients de réduire leur temps passé à relire votre traduction finale. Vous avez ainsi un argument de taille pour vos clients en faveur des glossaires : réduire le temps passé par ces derniers en interne à effectuer leur contrôle qualité. Et pour vous, quels sont les avantages ? Essentiellement les mêmes que ceux qui peuvent être tirés de l'envoi d'un glossaire à mi-chemin d'un projet : vous développez vos connaissances, vous réduisez votre niveau de stress, vous gagnez plus de tranquillité d'esprit, tout en renforçant vos relations avec vos clients.

Plusieurs avantages inattendus peuvent également être découverts dans le cadre de ce processus. En plus d'apprendre de votre client et d'être ainsi en mesure de diversifier vos domaines de compétences, partager des glossaires pourrait vous aider à offrir des services hauts de gamme et à vous positionner sur le marché comme quelqu'un qui aide véritablement ses clients. Et par véritablement aider ses clients, je fais référence à quelque chose de tangible et non à de simples promesses. Grâce à vos glossaires, vous avez quelque chose de tangible à proposer à vos clients afin de vraiment les aider.

Cela étant, en procédant de la sorte, il demeure légitime de s'interroger sur le risque qu'un client puisse s'enfuir afin de recourir à un service de traduction moins cher qui se concentre sur le volume et non la qualité. Au bout du compte, la question à se poser est de savoir si nous avons vraiment envie de travailler avec des clients qui pourraient avoir un tel état d'esprit. Si la réponse est non, alors travailler avec des glossaires vous permettra de vous débarrasser des clients avec qui vous ne souhaitez pas travailler. L'utilisation des glossaires peut ainsi être envisagée comme une manière de créer votre propre style où vous pouvez consacrer votre temps et votre énergie au service de clients qui partagent vos valeurs et votre vision. Vos valeurs et votre vision peuvent être le travail collaboratif, le savoir-faire, la minutie, le développement, etc. Le choix vous appartient. Vous pouvez choisir et définir la façon dont vous voulez travailler.

Et en pratique, comment pouvez-vous « vendre » vos services de glossaires ? La prochaine fois qu'un client retient vos services pour un projet dans lequel vous avez envie d'établir un dialogue, commencez à créer un glossaire, envoyez-le à votre client et n'oubliez pas d'ajouter la mention « glossaire gratuit » sur votre facture. Par la suite, vous serez peut-être en mesure d'ajouter les glossaires à vos différents services, tout en défendant leurs multiples avantages.

Est-ce que cette stratégie vous permettra de vous positionner en tant que prestataire de services hauts de gamme ? Est-ce que cela vous permettra de définir l'éventail de services que vous souhaitez offrir en tant que traducteur ? Pourquoi ne pas essayer ? Je serais ravie d'échanger avec vous et de recueillir vos observations et commentaires.

Audrey Pouligny

Traductrice Juridique anglais > français
audrey@quidlingua.com
www.quidlingua.com

Lectures supplémentaires :

Jamais sans mon glossaire !
CFFTR, Mars 2016

Dictionnaire critique du sexisme linguistique – recension

SexismeNous accueillons chaleureusement  notre nouvelle contributrice, Fabienne H. Baider.  Fabienne est professeur associée à l'Université de Chypre et travaille sur la sémantique et l’analyse de discours d'un point de vue socio-cognitiviste et contrastif (français, anglais et grec). Ses recherches incluent les métaphores conceptuelles et les émotions dans le discours politique, la communication en ligne et le discours de haine. Elle se concentre actuellement sur les stratégies discursives discriminatoires (covert racism, covert sexism) ainsi que sur les stratégies de discours en matière de leadership politique. Sa méthodologie inclut la linguistique de corpus et l'analyse de discours critique (CDA). Elle est la coordinatrice du Projet C.O.N.T.A.C.T. co-financé par l'UE (reportinghate.eu). Avant cette carrière universitaire, Fabienne a voyagé et travaillé comme enseignante de FLE en Afrique (entre autres métiers), particulièrement en Afrique du sud, ainsi qu’au Canada où elle a repris ses études de troisième cycle (cf. sa page web (http://www.fabiennehbaider.coml

Terme épicène (ainsi journaliste, victime ou personne, mots qui ne changent pas d'écriture pour le féminin et le masculin), point médian [1], termes génériques (le lectorat et non pas les lecteurs) et alternance des masculins et féminins (ou 'double flexion') font partie des techniques de l'écriture dite 'inclusive'. Ces techniques font polémique à l'heure ou s'écrit ce texte (décembre 2017) et les débats font rage en France; l'origine de cette controverse est la publication d'un manuel scolaire rédigé en se basant sur des règles orthographiques plus neutres et égalitaires [2] c'est-à-dire adoptant les techniques décrites ci-dessus. Certains et certaines pensent que cette écriture est un passage obligatoire vers une société fondée sur l'égalité des hommes et des femmes. L'Académie française a toujours refusé ces innovations qui sont parfois d'ailleurs des retours à des usages inclusifs qui datent du Moyen âge, avec notamment l'accord de proximité et l'alternance du masculin et du féminin. De même, certains ministres de l'éducation en France, le ministre actuel par exemple, pensent que ces techniques rendent la langue compliquée ou même dégradent la langue française. Les termes employés pour dénigrer de telles pratiques sont en effet très forts, ainsi sont-elles qualifiées d' 'épouvantables', de 'péril mortel de la langue' [3], au même titre que l'emploi de mots anglais ou la réforme de l'orthographe [4]. Il est aussi affirmé que le combat féministe avec et par la langue française est un mauvais combat. Il est même mentionné que c'est tout le génie de la langue française que le masculin soit aussi valable pour le neutre, sans que personne ne sache pourquoi cela serait littéralement 'génial'. L'outrance et la caricature sont très souvent dans le camp de conservateurs, selon le grand spécialiste d'histoire de la langue Bernard Cerquiligni.

La tension s'explique car plusieurs légitimités s'affrontent sur la question de la langue car comme le disait Barthes la langue est livrée aux pouvoirs, et ici ce serait le pouvoir de la domination masculine. La caractéristique des discussions pourrait même être caractérisée d''hystérie masculine ou masculinisante' – car les femmes sont aussi nombreuses à fustiger une telle écriture- comme le souligne Haddad [5]. De telles techniques ont été seulement suggérées (comme le nom recommandation l'indique), mais jamais imposées au bon vouloir des citoyens et des citoyennes qui parlent cette langue. L'inverse cependant n'est pas vrai : des réformes de grammaire du 17e siècle allant dans le sens de l'emploi générique du masculin par exemples ont été imposées aux locuteurs et locutrices; ainsi Mme de Sévigné se désolait-elle de l'imposition de dire dorénavant 'Je suis le mieux habillé' et non pas 'Je suis la mieux habillée'.

La dialectique langue et société est connue : d'une part, la langue a un pouvoir, celui de créer l'imaginaire et celui, très concret, d'être le véhicule des lois car c'est le langage qui fait nos textes fondateurs et fondamentaux ; d'autre part, personne n'a l'illusion que l'égalité des hommes et des femmes sera obtenue par ces règles de grammaire. Néanmoins comme Haddad le souligne et selon son expérience de terrain, mettre au centre du débat social une telle écriture, est un levier pour améliorer la féminisation des effectifs dans des métiers ou des formations très masculines; c'est aussi un ancrage éthique pour les responsables car on ne peut pas afficher une écriture inclusive et fermer les yeux sur les discriminations et les carrières bloquées en entreprise pour les femmes.

Dans la francophonie, ainsi au Québec, de telles tensions sont inexistantes; l'écriture inclusive y apparaît comme allant de soi. L'objet de l'ouvrage qui fait l'objet de ce compte–rendu est, de fait, paru au Québec et a été rédigé par des féministes québécois et québécoises; il a donc dépassé ce stade de polémique qui porte uniquement sur l'enjeu grammatical. De manière unique, selon mes connaissances et en ce qui concerne la langue française, le dictionnaire critique se focalise sur le sexisme plus caché, celui qui se loge dans les expressions que nous employons dans la langue ordinaire, celles-ci témoignant de l'interaction entre le langage et la subordination des êtres féminins [6]. Ce livre fait en quelque sorte l'archéologie du sexisme, celle des affronts peu apparents et pourtant profondément révélateurs des faits sociaux machistes ainsi lorsqu'on discute de la violence domestique et de mettre ses couilles sur la table par exemple.

Le sexisme s'exprime de fait non seulement dans les insultes explicites, mais aussi dans les mots courants employés sans y penser – même lorsqu'on est (pro)féministe. L'ouvrage rassemble de façon thématique des réflexions très bien argumentées par 33 spécialistes et féministes québécoises et québécois de la question abordée ainsi la culture du viol par une autrice de livres consacré à ce concept. Ces 33 sections procèdent par champ lexical pour dénoncer la banalisation de scandales sociaux de par la normalisation des expressions qui les décrivent ; chaque auteur et autrice démonte le 'processus complexe et historique' qui a fait émerger cette tolérance de l'intolérable. La discussion de chaque thématique se termine par une liste de Termes à surveiller ainsi pour la rubrique consacrée aux facultés cérébrales déficientes de l'être féminin nous trouvons blondasse, blonde, chaude, conne, conasse, connerie, cruche, dinde, épaisse, gourde, guedaille, idiote, nouille, nunuche, penispliquer. La rubrique Pour aller plus loin permet aux lectrices et lecteurs de continuer leur lecture et leur réflexion, ces sources sont à la fois en anglais ou en français; on peut regretter qu'elles ne comprennent peu de références au français des autres régions de France.

Nous avons noté entre autres parmi les thématiques retenues le contrôle de la sexualité des femmes et plus généralement comment la sexualité est au centre de l'oppression et de l'infériorisation langagière à travers l'étude des expressions notamment de Conquête, Facile, Frigide, Gouine, Jouissive, Prendre, Pro-vie, Walkyrie et Zone d'amitié ; la critique des expressions consacrées au corps de la femme permet de décrier l'obsession de l'apparence, du poids etc.; l'étude critique des expressions relatives à la santé mentale celle de l'obsession du stéréotype galvaudé de l'hystérique; le rôle et l'apport de femmes dans la société se réduisent à Ornement ou Mère. La langue du droit est aussi très bien étudiée, notamment avec l'argumentaire sur l'adjectif universel pour désigner les 'droits de l'Homme' ou sur le standard juridique de l'expression juridique bon père de famille, le système de justice produisant et reproduisant les stéréotypes de genre. De manière très convaincante est expliqué comment la perspective ou l'intention du défendeur semble être la perspective considérée dans les tribunaux et non pas celle de la victime en cas de viol ou de harcèlement ; ainsi on ne se demande pas si les droits de la victime ont été enfreints, mais d'abord si une personne raisonnable, placée dans la même situation que la victime, considérerait la situation comme du harcèlement. Il est noté que l'approche du droit suppose que toute avance à caractère sexuel par un homme envers une femme est voulue par celle-ci, à moins de preuve contraire; les auteurs aussi de faire remarquer que lors de harcèlement racial, les propos ou comportements racistes 'sont nécessairement non voulus'.

Lors de la description de la violence faite aux femmes, les emplois des termes abus sexuel, violence domestique, drame conjugal, chicane de couple, crime passionnel, violence domestique, affaire de mœurs ou circoncision féminin etc. sont interprétés comme prônant l'invisibilisation et l'euphémisation de cette violence et de la victime. En particulier, les expressions abus sexuel, violence conjugale ou violence familiale ne précisent pas qui est l'agresseur et qui subit l'agression, la responsabilité étant alors invisibilisée ; la violence même est euphémisée par l'emploi de l'expression abus sexuel car elle nous empêche de comprendre par exemple que c'est un viol, banalisant en quelque sorte une monstruosité.  Dans ce dictionnaire critique, les ouvrages de référence ne sont pas en reste ainsi la réduction du mot féminin à un suffixe dans les dictionnaires est aussi très symbolique; de même les stéréotypes de genre implicites dans les métaphores de la conquête (prendre, cueillir etc.), celles pour décrire le corps féminin ou les femmes (elles sont des bijoux), les proverbes et dictons sur la femme bavarde, etc. les adjectifs sexualisées (ainsi la discussion sur facile), les insultes, les termes d'adresse, toutes ces expressions sont expliquées, et leur fonctionnement dans le discours sexiste explicité; elles paraissent anodines mais l'accumulation d'examen critique après examen critique prouve que ces termes participent de la normalisation de la violence patriarcale; tous ces emplois fabriquent aussi des identités sexuelles dévalorisées et dévalorisantes.

 

La lecture de ce dictionnaire critique est passionnante, d'autant plus que chaque section est succincte, mais assez longue et élaborée pour dire l'essentiel; chacun et chacune apprendra énormément, même en tant que spécialiste de la langue ou féministe averti.e. Je recommande vivement ce livre excellent aux personnes travaillant dans l'éducation car c'est là que tout se joue et à toute personne désirant comprendre ou approfondir les enjeux sociaux implicites dans nos emplois quotidiens. Je mettrais juste quelques bémols qui n'enlèvent rien à la très grande qualité et précision de la discussion souvent érudite. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de culpabiliser les lecteurs et lectrices qui emploieraient ces expressions ou de penser qu'ils et elles ne comprendraient pas 'la portée des mots'. Les personnes qui lisent de tels ouvrages sont très souvent déjà concernées et à mon avis ne méritent pas de telles précautions ou remarques. De plus, sur le plan sociologique, les auteurs avancent que employer de telles expressions excusent les violences qui alors ne peuvent être éradiquées car on ne les nomme pas comme telles : 'On se retrouve malgré soi à perpétuer des stéréotypes de genre qui rendent invisibles les violences faites aux femmes par exemple'. Ici la confiance dans le pouvoir inexorable de la langue de transformer la société peut être contesté ; le va et vient entre langue et société, langue et pensée est sinueux et ne peut être pensé univoque ou direct, ainsi connait-on les langues sans genre comme le turc ou le finlandais sans que ces sociétés aient été reconnues comme étant égalitaires ou non patriarcales à toutes les époques. Je ne sais pas non plus si 'comprendre toutes les facettes du sexisme linguistique est crucial à l'avancement du féminisme' malgré le fait que je sois linguiste; en revanche, je suis tout à fait persuadée qu'en prendre conscience permet d'ouvrir le débat pour, nous l'espérons, faire avancer la société vers une plus grande égalité et équité.

 

[1] Un des problèmes est évidemment l’oral qui ne peut rendre compte des techniques d’écriture telles que le point médian.

[2] Prêt·e·s à utiliser l'écriture inclusive ?
Liberation, 27 septembre 2017

[3] Il est à noter que lors des sondages d’opinion, plus de 80% de la population sont favorables aux principes généraux de l’écriture inclusive et à la féminisation avec sans clivage important social tel que femme vs. hommes ou classe populaire vs. classe supérieure (cf. Jean Daniel Levy, Harris Interactive, https://www.youtube.com/watch?v=uHUc-galr2o).

Le Monde

[4] Le directeur de valeurs actuelles a qualifié d’’idéologie féministe hystérique’ de telles initiatives.

[5]

 

[6] Des féministes américaines avaient édité plusieurs dictionnaires féministes dans le même esprit.

Lecture supplémentaire : 

« Ce n’est pas la langue qui est sexiste, mais les comportements sociaux »
Le Monde, 26.12.2017

Notes du blog :

Devant cette aberration « inclusive », la langue française se trouve désormais en péril mortel."

DÉCLARATION de l’ACADÉMIE FRANÇAISE sur  l'ÉCRITURE dite « INCLUSIVE » adoptée à l’unanimité de ses membres dans la séance du jeudi 26 octobre 2017