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Nana Mouskouri – linguiste du mois d’octobre

Entretien exclusif

Au fil des ans, nous avons accueilli dans cette rubrique mensuelle un large éventail de linguistes, qu'ils soient traducteurs (comme Nadine Gassie et Océane Bies), universitaires (comme Jean-Marc Dewaele et Geraldine Brodie), écrivains (comme David Crystal et Gaston Dorren), poètes (comme John Ashbery et Annie Freud), et beaucoup d'autres.

Nana-mouskouriCe mois-ci, nous recevons Nana Mouskouri qui a démontré de remarquables talents linguistiques dans le domaine de la chanson. Tout au long d'une extraordinaire carrière, « la chanteuse aux 350 millions d'albums » a su saisir les sonorités et les rythmes de nombreuses langues : le français, l'anglais, l'allemand, le néerlandais, l'italien, le portugais, l'espagnol, l'hébreu, le gallois, le mandarin, le corse, sans oublier son grec natal. Elle a rempli des salles de concert dans le monde entier, de la Nouvelle-Zélande au Japon, et a chanté en duo avec d'autres interprètes de renommée universelle, dont Michel Legrand, Joan Baez, Julio Iglesias et Harry Belafonte. Selon certaines estimations, elle aurait vendu plus de disques qu'aucune autre musicienne de l'histoire.

 

 

L'un de ses succès les plus connus, « Je chante avec toi Liberté », enregistré en 1981, est sorti en quatre autres versions  - anglaise, « Song for Liberty » ; allemande, « Lied der Freiheit », espagnole : « Libertad » et portugaise : « Liberdade ».

Moukouri - French book coverL'autobiographie, Nana Mouskouri, La fille de la Chauve-souris, mémoires (Éditions XO, 2007) a été traduite en anglais. (Memoirs, Orion Publishing, 2007).

Votre fidèle serviteur avait écrit à Mme Mouskouri avant sa venue à Los Angeles en avril dernier, mais il n'avait pu la rencontrer à ce moment-là. Après sa tournée aux États-Unis et au Canada, Nana a pris la peine de lui téléphoner et même de lui chanter une chanson, dans son style inimitable,  afin qu'il n'y ait aucun doute quant à son identité  Elle a tout aussi gentiment accepté de se prêter à l'interview qui suit.    


Jonathan G. 

 

RebelJ.G. : À Athènes, dans votre jeunesse, votre père était projectionniste dans un cinéma. Dès votre enfance, vous avez donc visionné des comédies musicales telles que The Wizard of Oz (Le Magicien d'Oz, 1939) ainsi que d'autres films cultes comme East of Eden (À l'est d'Eden, 1952) et Rebel without a Cause (La Fureur de vivre, 1956). Il semble que ce contact précoce avec des productions américaines vous ait conduite à accorder plus d'importance à l'anglais qu'au français, pourtant la seule langue étrangère que vous ayez apprise à l'école. La preuve en est qu'en février 1961, lorsqu'à 27 ans vous avez rencontré Charles Aznavour, vous avez conversé plus aisément avec lui en anglais. Pouvez-vous dire à nos lecteurs comment vous avez d'emblée acquis la maîtrise de l'anglais ?

Nana-mouskouriAvant toute chose, j'aimerais vous confier que je ne maîtrise aucune langue, mais je continue ẚ apprendre pour enrichir ma manière de parler, et c'est un grand honneur de pouvoir communiquer dans la langue du pays que je visite et respecter en même temps les textes des chansons que je chante. Ainsi mes compagnons de toute une vie de voyages ont été et restent les dictionnaires, en plusieurs langues !

Le cinéma et les films m'ont beaucoup aidée à écouter différentes langues, des accents qui me fascinaient, dans le son des voix et les expressions des artistes que j'admirais. La musique me remplissait d'émotions diverses et surtout me faisait rêver et plonger plus profondément pour comprendre. Je respectais leur diversité qui les rendait uniques.

Plus tard j'ai pris des leçons d'anglais avec un monsieur qui avait perdu la vue en servant comme Officier dans la Marine anglaise. Il était grec d'origine et il avait pris sa retraite en Grèce avec sa sœur, et pour passer le temps il donnait des leçons d'anglais.

L'apprentissage était très acoustique avec lui, nous lisions de tout, il connaissait la grammaire par cœur, il fait partie de mes grandes rencontres. Et puis la musique m'a aidée en écoutant les chansons pour les apprendre. Avec humilité et en accordant un profond respect au chant et à la musique dans chaque style, avec son expression et sa culture. Gospel, classique, pop, ballades, rock, jazz tradition, « Laïkó » comme chez nous en Grèce.

 
J.G. : 
Cette rencontre fortuite avec Aznavour s'est produite lorsque vous vous êtes rendue pour la première fois à Paris afin de rencontrer Louis Hazan, le P.-D.G. de Fontana Records. Celui-ci vous a incitée à améliorer votre français en vous envoyant un gros magnétophone et des exercices de prononciation. Combien de temps vous a-t-il fallu pour chanter des chansons françaises en en saisissant tout le sens et en ayant suffisamment confiance en vous ?

Nana-mouskouriCharles Aznavour reste un grand maître pour moi et un ami sincère [1]. J'ai toujours eu beaucoup à apprendre de Charles, qui fait ce métier depuis l'âge de 13 ans, et jusqu'à aujourd'hui. J'ai une grande admiration pour lui.

Louis Hazan m'avait invitée à Paris après être venu m'écouter au festival d'Athènes suite au succès du film Jamais le dimanche en 1959 avec la grande artiste Mélina Mercouri réalisé par Jules Dassin, qui a reçu la Palme d'Or au Festival de Cannes avec la musique du compositeur Manos Hadjidakis, qui a aimé ma voix et m'a fait chanter dans un film allemand, « Grèce pays de rêves ». Et c'est Louis Hazan qui m'a poussée à apprendre le français.

Melina-Mercouri   Manos-Hadjidakis   LH
 Mélina Mercouri  Manos Hadjidakis  Nana & Louis Hazan 

 

J.G. : Je crois comprendre que vous avez acquis une excellente maîtrise chantée non seulement de l'anglais et du français (sans parler bien évidemment du grec), mais aussi de l'espagnol et de l'allemand. Vous avez aussi chanté dans d'autres langues que vous ne prétendez pas maîtriser. Voudriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet.

Nana-mouskouriJ'ai toujours eu envie de chanter dans d'autres langues et déjà à mon arrivée à Paris, j'ai pu dire que je chantais en espagnol et italien, langues latines à la mode dans les années cinquante-soixante en Grèce et en Europe. Mais ce sont les pays qui m'ont demandé de chanter dans leur langue. J'ai accepté, et petit à petit, je me suis retrouvée dans beaucoup de villes et de pays, en commençant par New York, avec Quincy Jones, mon grand maître et ami. J'ai tout appris de lui et surtout comment garder ma sincérité. Irving Green, le Président de Mercury Records, dont Quincy était l'adjoint, m'a beaucoup soutenue à mes débuts aux États-Unis.

  Irving Green & Quincy Jones
              Quincy Jones & Irving Green               


J.G. : Nous avons conversé en anglais et j'ai eu l'impression que vous choisissiez de conserver un léger accent grec. Or, dans les langues que je connais (anglais, français, espagnol et hébreu), votre voix me semble exempte de tout accent dans la quasi-totalité des cas (à la différence de Charles Aznavour ou de Michel Legrand et d'autres encore qui conservent l'empreinte de leur langue maternelle lorsqu'ils chantent en anglais ou dans d'autres langues). Comme au fil de votre carrière, vous avez élargi votre répertoire, en chantant en allemand, en espagnol, etc., comment avez-vous acquis un phrasé aussi parfait ? Avez-vous eu un(e) orthophoniste dans chaque langue ?

Nana-mouskouriMon accent est là quand je parle car c'est naturel, mais après Quincy, j'ai eu un autre maître pour toutes les langues, en commençant par la langue française, avec André Chapelle, mon producteur depuis 1964 jusqu'à aujourd'hui. Il a su me guider en français, et quand nous devions enregistrer dans d'autres langues, nous nous rendions spécialement dans le pays, où il trouvait un spécialiste pour me guider en « orthophonie » comme on dit en Grèce, et dans le studio d'enregistrement il me suivait jusqu'à la perfection.  André, mon mari aujourd'hui, et mon producteur de toujours, a le goût de la perfection en langues et de la justesse musicale pour être crédible.

Parmi les premières chansons compliquées à chanter, je me souviens de « Retour à Napoli » (« jambes nues, elle a couru dans les rues » avec la difficulté de la prononciation du « r ») que j'ai chantée pendant six heures d'affilée, mais c'était important, et j'avais déjà compris l'importance de la prononciation !

J.G. : Vous est-il jamais arrivé de discuter avec d'autres chanteuses ou chanteurs plurilingues du processus d'acquisition d'une maîtrise des langues dans lesquelles vous chantez et d'un phrasé dépourvu de tout accent ?

Nana-mouskouriNon, entre nous nous ne parlons jamais de langues, si ce n'est pour évoquer l'essentiel des paroles quand elles sont traduites, car parfois c'est important que l'esprit du texte reste original pour le faire passer au public. Et il n'y a pas que Charles Aznavour qui chante ses propres chansons en anglais ! Je pense aussi à Petula Clark [2], merveilleuse artiste aussi bien en français qu'en anglais. Personnellement, les langues sont devenues les complices de mes émotions pour trouver l'amour et la paix sur mon chemin dans la chanson, l'honnêteté, l'humilité, la fidélité à travers mes notes et les mots, et m'exprimer. Mais le chemin de vie de chaque être humain est unique, il est motivé pas ses propres émotions.

J.G. : Au cours de votre carrière, vous avez côtoyé des personnes de tous les milieux dans de très nombreux pays. Quelle est la voix qui vous a le plus impressionnée ?

Nana-mouskouriMon très cher ami, le grand poète philosophe grec, Nikos Gatsos, mais aussi Georges Séféris, Odysséas Elytis, et d'autres poètes comme Khalil Gibran, Dylan Thomas, Leonard Cohen… et les voix de Maria Callas, Barbra Streisand, Mahalia Jackson, Edith Piaf, Julio Iglesias, Quincy Jones, Michel Legrand, Manos Hadjidakis.

J.G. : Vous êtes mariée à un Français, André Chapelle. Parlez-vous français avec lui et avec vos enfants d'un premier mariage, Nicolas et Hélène (Lénou) ? En a-t-il toujours été ainsi ?

Nana-mouskouriOui, nous parlons français ! André parle anglais aussi. Lénou a été à l'école en Suisse en trois langues (français, allemand et italien) et elle a étudié l'anglais à Londres, mais elle parle aussi grec et espagnol. Nicolas parle français, anglais et allemand.

 

J.G. : Dans quelle langue rêvez-vous ?

Nana-mouskouriLes rêves ont leur propre langue. Ils expriment nos peurs, nos joies et nos espérances. C'est une langue de notre conscience et parfois nous avons du mal à comprendre.


J.G. : Et pour conclure…….?

OZPour conclure, je voudrais vous dire que Le Magicien d'Oz a été un film éducatif pour moi. Judy Garland en Dorothy reste pour moi l'artiste la plus émouvante. La « route de brique jaune » qu'elle avait prise était la bonne, mais elle ne pouvait pas trouver toute seule les réponses pour savoir si l'amour et la paix existent : elle avait besoin d'être accompagnée par la fidélité du chien, et de rencontrer le lion qui avait besoin de courage, l'épouvantail qui avait besoin de cerveau, et le bûcheron en fer blanc qui avait besoin de cœur.

Jonathan G.

avec la précieuse aide de Jean Leclercq et Nadine Gassie

[1] L'entretien avec Nana est antérieur au décès de Charles Aznavour.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=5SLgzJ7b0fE

Nana Forever YoungNana-mouskouri-FY

 

   J.G. tree

        L’interviewée (84 ans) et l'intervieweur (80 ans) – Forever Young
             

 

 

La paternité textuelle d’une tribune dans le journal The New York Times

Selon Le Monde du 5 septembre 2018 : « Le  New York Times  publie une tribune explosive.  C’est un double coup de poignard porté à la Maison Blanche. 

D’abord, parce qu’il vient de l’intérieur – un membre de haut rang de l’administration du président. Ensuite, parce qu’il est porté anonymement …».

Le quotidien [américain] souligne d’emblée le caractère exceptionnel de ce texte, soulignant la « rareté » d’une publication anonyme dans ses pages. Mais justifie ce choix radical par « la mise en perspective importante qu’il peut apporter à [ses] lecteurs».

Sans entrer dans l’aspect politique de cette affaire, notons que cette tribune anonyme a suscité une vague de spéculations sur l'identité de son auteur.  Plusieurs commentateurs ont pointé du doigt le vice-président Pence, à cause de l’utilisation du mot "lodestar" [1] dans la tribune, un mot rarement employé dans le langage courant mais qui revient souvent dans la bouche de Pence. 

La recherche de l'auteur d'un texte anonyme ou signé sous un pseudonyme nous plonge dans le domaine de la linguistique forensique [2] et la paternité textuelle.

Anglais de pacotille

  Rene Meertens (1)Nous sommes heureux de retrouver notre fidèle contributeur, René Meertens, traducteur de  langue française. René a a travaillé pour l'ONU, l'Unesco, la Commission européenne et l'Organisation mondiale de la santé. Il est l'auteur, notamment, du "Guide anglais-français de la traduction", [1] dont une édition numérique et une nouvelle édition papier sont parues récemment, ainsi que du « Dictionnaire anglais-français de la santé et du médical », publié chez Chiron.  René a bien voulu rédiger l'article suivant à notre intention. 

Rene book cover 2   Rene Guide

 

D’aucuns reprochent aux Français de mal maîtriser l’anglais. Il est vrai que Nabil Fékir, pour ne donner qu’un exemple, montre dans la vidéo suivante qu’il a des progrès à faire.

 

En revanche, comment ne pas admirer les efforts que les Français déploient pour truffer leur discours de mots anglais ! Mais quand la « start-up » n’est pas une « success story », attention au « burn-out ».

Le grand chic, pourtant, est d’utiliser des mots anglais… qui n’existent pas. Ainsi, Serena Wiliams sait-elle qu’elle est une « tenniswoman » ? Son « planning » prévoit une demi-heure de « footing », mais son « jogging » a-t-il été fraîchement nettoyé au « pressing » ?

Franchement, cette accumulation de mots d’anglais de pacotille n’est pas top.

Rene coincoin

Les Japonais ne sont pas en reste : le rêve d’une « OL », aussi appelée « office lady », est de rencontrer un brillant « salaryman » (salarié), qui lui permettra de faire un mariage respectable. Les autres mots japonais de pseudo-anglais sont trop nombreux pour être tous cités. Quant aux Allemands, ils proposent notamment « handy » pour téléphone portable.

Il n’empêche que certains faux anglicismes ont été pleinement incorporés dans la langue française et ne peuvent maintenant plus être remplacés. C’est le cas de smoking, travelling, shampoing, etc.

Le tableau qui suit présente, en trois colonnes, d’abord un mot ou une expression en anglais de pacotille, ensuite le mot juste en anglais et enfin l’équivalent en français.

 

 

au black            

undeclared

au noir

baby-foot          

table football            

football de table

caddie [2]

trolley, cart               

chariot de supermarché

camping car       

motor home, motor coach [3]             

autocaravane

dancing

dancing hall              

discothèque

flipper

pinball machine        

billard électrique

feeling

intuition

intuition

foot 

football

football

jogging

tracksuit  

survêtement

parking

parking lot                 

parc de stationnement

pitch

promotional presentation

résumé

planning

schedule                     

calendrier,

emploi du temps

pressing

dry cleaning service  

teinturerie

recordman     

record holder             

détenteur du record

relooker

make over                 

métamorphoser

rugbyman

rugby player              

joueur de rugby

speed

agitated                      

énervé

tennisman tenniswoman

tennis player             

joueur/joueuse

de tennis

top                                            

great  

excellent

 

Rene humour 2

 [1]   Une recension de la quatrième édition de l'ouvrage, parue dans la Revue française de traduction, 2008. Voir aussi Entretien avec René Meertens, réviseur à l'ONU.

[2] Voir : Les termes anglais du mois : Cadet, caddie, cad

[3] "Motor home" et "motor coach" sont des  termes britanniques. Aux Etats-Unis, on utilise « recreational vehicle », qui est cependant une expression générique désignant tous les types de véhicules qu’il est possible d’habiter temporairement.

 


D'autres articles sur ce blog rédigés par René Meertens:

Le 23 octobre – le 200ème anniversaire de Pierre Larousse

Manship, suffixe anglais à tout faire

Créancier de l’anglais, le français s’est payé en nature

Manship, suffixe anglais à tout faire

La grande aventure du mot « peradventure » racontée par lui-même

Les nouvelles traductions en anglais des œuvres de l’écrivain belge, Georges Simenon

 

 

Voir aussi: Droits d’auteur, Fooding © et bon goût

 

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Le « palais de la mémoire »

Joelle croppedLa recension qui suit a été rédigée par Joëlle Vuille, notre collaboratrice dévouée et auteure de plusieurs traductions d'articles rédigés en anglais au fil des années. Madame Vuille a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie, et elle est actuellement chargée de recherche à l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne.

 

Moonwalking with Einstein,
The Art and Science of Remembering Everything

by Joshua Foer, Penguin Books, 2011.

 
Simonides

S’ouvrant sur les prouesses du poète Simonide de Céos, inventeur de la mnémotechnique au 5e s. av. J.-C., cet ouvrage rend compte de l’année que l’auteur a passée à s’entraîner pour participer au U.S. Memory Championship, une compétition durant laquelle les participants doivent mémoriser le plus vite possible des séquences de centaines de visages et de noms, de mots, de chiffres, ou encore de cartes à jouer.

En plus d’évoquer des cas documentés de personnes ayant développé une mémoire exceptionnelle (souvent, semble-t-il, à la suite d’accidents ou de maladies) et de personnes ayant complètement perdu la leur, l’auteur replace la mémoire dans son contexte biologique, historique et social d’une façon assez captivante. Et il partage avec le lecteur certaines techniques de mémorisation qu’il a lui-même utilisées pour améliorer sa mémoire.

Memory PalaceL’une des techniques les plus fascinantes est une méthode appelée « palais de la mémoire » (memory palace), ou, plus formellement, méthode des loci ou méthode des lieux (nous l’explicitons plus bas). Elle est pratiquée depuis l’Antiquité et produit des résultats spectaculaires. Je le sais car, en lisant le livre, je m’y suis essayée. Même si plus de deux semaines se sont écoulées depuis l’exercice et si je n’y ai plus du tout pensé depuis lors, je vois encore parfaitement une jarre d’ail en saumure devant la porte du garage de la maison de mon enfance et Claudia Schiffer se prélasser dans une baignoire remplie de fromage blanc juste devant l’entrée. Si j’entre dans les toilettes qui se situent juste à gauche de la porte, je vois un saumon fumé tourner paisiblement dans le lavabo, et six bouteilles de vin blanc se disputer de leurs voix cristallines quant à leurs qualités respectives (Gewürztraminer, Riesling, Sauvignon blanc, Chardonnay, etc.). Au-dessus des escaliers qui descendent du hall vers la cuisine, un fantôme blanc flotte au-dessus de ma tête avec des chaussettes multicolores aux pieds. Et à la cuisine, un homme assis au bord de l’évier ajuste son tuba avant de plonger joyeusement dans la vaisselle.

En marge du décès de Charles Aznavour

Une anecdote personnelle


« Les auteurs-compositeurs ne meurent jamais. Ils dé-composent, c'est tout. » 
Herbert Kretzmer.

« Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues. »  Charles Trenet.

Kretzmer croppedÀ Londres, Il y a bien des années, j'ai été présenté à Herbert Kretzmer. Par la suite, celui-ci allait « traduire » en anglais le texte des Miserables (d'Alain Boublil et Claude-Michel Schonberg) et aussi celles de « Tous les visages de l'amour », [She],  « Hier encore » [Yesterday When I was Young [1]et d'autres chansons interprétées par Charles Aznavour [2]. En fait, c'étaient plus des adaptations que des traductions, ainsi qu’il ressort d’une comparaison des paroles françaises d’une chanson d’Aznavour et de l’adaptation anglaise de Kretzmer que nous publions, côte à côte, à la fin du présent article.

Aznavour et Kretzmer ont fait connaissance en 1965, lorsque Kretzmer, journaliste de Fleet Street, était venu s'entretenir avec Aznavour, à son domicile de Galluis, à l'ouest de Paris. Edith Piaf, avec laquelle Aznavour avait parcouru le monde en qualité de compagnon, de secrétaire et de compositeur occasionnel, était morte deux ans auparavant. Aznavour lui avait succédé dans le rôle de « miroir dans lequel les Français voient, subtilement réfléchie, leur préoccupation nationale du jeu d'amour » pour reprendre les termes de Kretzmer.