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La vie d’Adèle

 

Film d'Abdellatif Kechiche, adapté du roman graphique de Julie Maroh "Le bleu est une couleur chaude".

Palme d'or au Festival de Cannes 2013.

 

NicoleCritique du film de Madame Nicole Dufresne, Senior Lecturer Emeritus  (professeure émérite), Département de français et des études francophones, à l'Université de Californie, Los Angeles (U.C.L.A.), qui a bien voulu rédiger l'analyse suivante à notre intention. 


Les repas sont très révélateurs dans « La vie d'Adèle ». Adèle est une fille simple. Elle aime manger, surtout les spaghettis de sa maman, « c'est trop bon », dit-elle. À table, avec ses parents, elle se régale et lèche son couteau. Ses manières de table, les gros plans sur sa bouche pleine de sauce tomate dévoilent son milieu social.En fait, ces spaghettis accompagnent Adèle tout au long du film ; elle aspire ses spaghettis, mais n'aspire guère à s'élever socialement. Au lycée, ses notes de français varient selon les explications du professeur. Adèle suit, mais ne peut pas trouver les idées elle-même. Plus tard, elle sera institutrice des petites classes — une profession stable, traditionnellement féminine et soumise à des règles bien établies.

La passion d'Adèle et d'Emma, la fille aux cheveux bleus, naît d'un regard au hasard d'un croisement dans la rue. Adèle n'est pas sûre de sa sexualité, mais elle est déjà gourmande d'expériences. C'est Emma, une lesbienne affirmée, qui prend les devants. Adèle devient son élève sexuellement, intellectuellement, mais surtout Emma se sert d'elle artistiquement. En faisant un croquis d'Adèle, elle s'approprie la jeune fille qui devient son modèle.

C'est à un dîner chez les parents d'Emma, puis un autre chez ceux d'Adèle que se précisent les différences de classe sociale. D'abord, chez Emma, on propose un menu raffiné — des huîtres et autres crustacés, un vin délicieux. Les parents d'Emma acceptent son homosexualité et l'encouragent dans ses études à l'école des beaux-arts. Il s'agit de s'enrichir, de s'épanouir, de créer sa vie. La décision d'Adèle de devenir institutrice les surprend : ils y voient un métier conformiste, sans créativité. Chez les parents d'Adèle, Emma doit cacher son homosexualité et s'invente un copain qui fait des études de commerce. Les parents peuvent alors accepter les aspirations artistiques d'Emma puisqu'elle a un copain qui gagnera bien sa vie. Deux milieux s'opposent : l'un, aisé, élitiste et libéral, privilégie ce qui est intellectuel et créatif ; l'autre, petit-bourgeois, est ancré dans une stabilité pragmatique et rassurante. Curieusement les parents d'Adèle disparaissent du film après le dîner. Pourtant, une scène montrant leur dégoût à la découverte de la liaison de leur fille a bien été tournée (puis éliminée). De même, plus tard, Emma chassera violemment Adèle de chez elle quand elle apprendra que, se sentant délaissée, celle-ci a trouvé un réconfort masculin.

Adèle est une construction d'un milieu petit-bourgeois où la femme maintient un rôle subordonné. Ainsi, elle fait la cuisine lorsqu'Emma reçoit ses amis – des spaghettis, bien sûr – mais ne participe pas à la conversation. Emma essaie de l'élever intellectuellement, de l'encourager à écrire par exemple, mais Adèle ne tient pas à changer. Si Emma est cérébrale, Adèle palpite d'émotions. Sa bouche sert à manger, à embrasser. Difficile pour elle de comprendre l'abstrait: lorsque Emma essaie de lui expliquer la philosophie de Sartre, Adèle dit  « c'est comme Bob Marley ». Elle « sent » l'idée, mais ne peut l'expliquer logiquement. Dans plusieurs scènes, Kechiche insiste assez lourdement sur le côté émotionnel d'Adèle avec de nombreux gros plans sur ses larmes, son nez qui coule, son visage rouge et défait. Des plans pénibles à regarder pour le spectateur et qui ont dû être insoutenables pour les deux actrices –exceptionnelles dans leurs rôles — qui se sont plaintes amèrement des conditions de tournage. Ce sont d'ailleurs ces séquences d'une émotion excessive ainsi que les scènes de sexe répétitives qui diluent l'efficacité du film.

Les yeux d'Adèle contrastent avec sa bouche goulue. Son regard toujours un peu perdu exprime sa vulnérabilité et cherche un repère sans le trouver. À la fin du film, au vernissage des œuvres d'Emma, Adèle essaie en vain de trouver quelqu'un à qui s'accrocher. Emma, l'artiste reconnue, est entourée d'amis qui apprécient son art ; Emma, la femme, est aussi comblée car elle s'est créé une famille. Ce n'est pas Emma qui est exclue à cause de son homosexualité, mais Adèle qui se retrouve seule. Ironiquement, cette dernière voit son corps nu dans les peintures d'Emma où elle a servi de modèle: un rappel de leur intimité, mais aussi de l'objectification de son rôle dans la liaison. Elle n'y a rien apporté que son corps et des spaghettis. Cette solitude contraste avec le début du film où Adèle était bien insérée dans sa famille et son groupe d'amis au lycée. Institutrice maintenant, Adèle fait faire une dictée à sa classe – l'exercice d'apprentissage des règles par excellence. Elle rabâche aux élèves ce que tant d'autres enseignants ont dit avant elle : « si on est en retard, c'est de votre faute ». Elle continue donc les conventions d'un enseignement sans créativité, sans y prendre sa part de responsabilité.

« La vie d'Adèle » fait référence à « La vie de Marianne » de Marivaux qu'Adèle lisait dans sa classe de français au début du film. Ce récit, écrit à la première personne, narre quelques années dans la vie d'une jeune femme naïve et sensible – telle Adèle. (À ce propos, un extrait de ce texte est souvent donné à l'épreuve de commentaire composé au baccalauréat.) Dans le film, l'histoire d'un amour lesbien, cet experiment durassien, ne pouvait pas durer à cause du fossé social et culturel entre les deux femmes. On y retrouve aussi l'histoire tellement racontée de l'artiste et de son modèle. On s'attendait peut-être à ce que ne se reproduisent pas ici les stéréotypes du couple hétérosexuel où l'homme réussit mieux que la femme. Dans ses autres films, Kechiche développe des thèmes sociaux : l'immigration, les banlieues, la classe ouvrière et l'exclusion. « La vie d'Adèle » analyse la fracture sociale et l'exclusion d'une manière inattendue. Le désarroi d'Adèle est poignant. Son isolement reflète la situation de bien des jeunes qui se trouvent sans repères dans une existence sans possibilité d'épanouissement.

  

Note du blog :

Une lectrice fidèle a attiré notre attention sur un autre film. Guillaume et les garçons, à table!, de et avec G. Galienne, qui traite aussi des conventions sociales.

A la une : (16.12.2013) La vie d'Adèle vient de remporter le Prix Louis Delluc.

Linguiste du mois de novembre 2013 –
Claudette Roche, monitrice d’accent

Interview accordée à Jonathan G. par Mme Claudette Roche, dans son studio de Los Angeles. Traduction : Jean L.

 

LMJ:  Claudette, vous avez vécu successivement à Londres, Montréal, Toronto et Los Angeles. Expliquez-nous cet itinéraire ?

ClaudetteClaudette:  Je suis née à Londres et, à l'âge de sept ans, je suis partie à Montréal avec mes parents. Pendant plusieurs années, j'y ai vécu dans un quartier très anglais. Quand quelqu'un parlait français dans ce quartier, je regardais autour de moi pour voir qui utilisait cette langue étrangère. Puis, la loi 101 fut adoptée [1], interdisant toute signalétique exclusivement anglaise, par exemple. Beaucoup de gens et d'entreprises anglophones s'en allèrent. Quelques années plus tard, je suis moi-même partie pour Toronto et me suis installée à Los Angeles en 1990.    

LMJ :  À quel moment avez-vous pris conscience des accents ?

Claudette : Je pense en avoir toujours été consciente. Enfant, j'étais déjà très sensible aux accents. Lorsque j'ai quitté l'Angleterre, j'avais l'accent cockney. Soudainement transplantée à Montréal, ces anglophones me semblaient avoir un accent bizarre. Je me souviens qu'en écoutant les anglophones du Canada, je me disais qu'ils émettaient des sons bien étranges. La façon dont les Canadiens prononçaient les mots contenant un « ou » retenait particulièrement mon attention. Ils prononçaient « about » comme si c'était « a boot », ce qu'ils ne faisaient pas pour un mot comme « loud ». Ce n'est pas très logique, mais c'est comme cela qu'ils l'apprennent et le répètent. Du reste, Montréal est une ville très cosmopolite. J'avais un tas de voisins et d'amis italiens, grecs, jamaïcains, marocains et chinois. Je baignais constamment dans cette symphonie d'accents.   

LMJ: Dites deux mots à nos lecteurs de votre maîtrise du français.

Claudette : Ce que je sais en français, c'est ce que j'ai appris à l'école, à raison de trois leçons par semaine. Malheureusement, en ce temps-là, je n'avais aucune envie de l'apprendre, car j'étais très jeune. D'ailleurs, je n'avais pas demandé à quitter l'Angleterre pour le Canada. Plus tard dans la vie, j'ai songé à m'installer en France et j'ai réfléchi à mon accent. Je suis allée chez Berlitz afin d'acquérir un accent plus européen, prélude à une installation en France. Mais, j'ai changé d'avis et je suis partie à Los Angeles. En vivant ici, je n'ai guère l'occasion de parler français et j'ai perdu une bonne part de mon aptitude à le faire. J'avoue que le français me manque. La dernière fois que j'ai parlé français quotidiennement, c'était en 1998. J'étais au Luxembourg pour un mois. J'en venais à penser et à rêver en français. J'aurais aimé y rester plus longtemps.    

LMJ : À quel moment avez-vous décidé de devenir monitrice d'accent ?  

Claudette : Comme actrice, il m'arrivait de prendre des accents. Parfois, on m'engageait sans passer d'audition, parce que je passais pour la Meryl Streep de Toronto, celle qui était capable d'imiter n'importe quel accent… On m'appelait pour venir faire tel ou tel accent, sans jamais me demander si je savais le faire. Il m'arrivait de travailler pour une grande chaîne de radio-télévision, la Canadian Broadcasting Corporation (Radio-Canada), dans des pièces de théâtre, par exemple. « Nous voudrions que vous jouiez le rôle d'une Indienne », me disait-on et je m'asseyais autour d'une table avec de vrais Indiens, ce qui me stressait quelque peu. J'acceptais même des rôles obligeant à imiter plusieurs accents : algérien, sud-africain ou autres.  

Claudette logo 

LMJ: Votre expérience de l'art dramatique vous a-t-elle incitée à devenir monitrice d'accent ?

Claudette :  Oui, il y a une dizaine d'années, lorsque ma carrière s'est essoufflée et qu'elle ne m'a plus guère épanouie, j'ai bifurqué sans jamais plus regarder en arrière. Il m'arrive maintenant d'être réservée trois mois à l'avance. Dans le peu de temps qui me reste, j'ai essayé d'améliorer mon français, mais je suis si obsédée par l'accent que je néglige la grammaire. Et c'est là mon problème, car la grammaire est très importante. Je suis si préoccupée par les sons que j'émets que si l'on me rassure en me disant que c'est bien, ma réaction risque d'être : « Non, non, a-t-on vraiment l'impression que je suis française ? ».     

LMJ :  Comment votre clientèle se répartit-elle entre Américains et non-Américains ?

Claudette : 80% sont des non-Américains.

LMJ : De quels pays viennent-ils et quels accents ont-ils ?

Claudette : Cela varie. En ce moment, j'ai beaucoup d'élèves chinois, russes et iraniens.

LMJ : La plupart des gens qui s'adressent à vous le font-ils parce qu'ils veulent s'assimiler – parce qu'ils veulent « parler comme les autres » ? Ou beaucoup d'entre eux s'orientent-ils vers l'art dramatique ou aspirent-ils à devenir acteurs de cinéma, par exemple ?   

Claudette : Je dirais que chez 80% de mes élèves, 60% sont des acteurs et qu'il leur faut acquérir un accent américain normalisé. Il faut qu'ils aient l'air d'être nés ici. Les autres appartiennent aux professions libérales (médecins, dentistes, avocats, etc.) ; leur accent les empêche d'être bien compris des Américains. En ce moment, j'ai un homme d'affaires du Québec et une actrice française.   

LMJ:  Par rapport à d'autres langues, est-il facile ou difficile pour des Français d'apprendre à parler l'anglo-américain normalisé ? Le fait de parler le français comme langue maternelle est-il un obstacle majeur ?  Plus grand que le chinois ?   

Claudette :  Le chinois peut être redoutable. Les Français prononcent certaines consonnes à peu près de la même façon que les Américains. En outre, lier les mots entre eux leur semble évident puisqu'ils en ont l'habitude tandis que, pour des Chinois, c'est un peu plus laborieux. Il y a donc, dans la prononciation de l'anglais, de nombreux éléments logistiques qu'un Français peut comprendre.        

LMJ : Pour en revenir à l'accent français, ce n'est pas seulement une question de prononciation, mais c'est le rythme, les inflexions, qui sont très différents de l'anglais.  

Claudette:  Je ne m'occupe pas que des accents, je m'intéresse à la mélodie des mots et aussi du comportement physique, de la façon de s'assoir, de marcher, d'écouter. À ce jeune Français à qui j'enseignais l'américain, j'ai un jour dit : «  Vous ne pouvez pas leur lancer cet accent au visage et vous attendre à ce qu'ils vous croient. Il leur faut être persuadé que tout en vous est américain. »

LMJ: Il m'est facile d'imaginer l'agacement que peut éprouver une monitrice d'accent. Vous avez l'ouïe fine, mais votre élève ne l'a pas forcément. [2] Alors, comment faites-vous pour transmettre cette aptitude à votre élève ?  

Claudette:  J'écris en prononciation figurée et ils ne peuvent le dire autrement. Certaines personnes ont l'ouïe particulièrement réceptive aux accents et elles en perçoivent la musicalité. C'est un don.  Ces personnes-là peuvent acquérir plus facilement d'autres accents. Mais, j'ai eu des élèves qui m'ont dit : « Je ne peux absolument pas prendre un accent ». Ils viennent à moi dans cet état d'esprit et il me faut surmonter cet obstacle et leur montrer que la chose est faisable. Chez beaucoup d'élèves, l'âge et l'accent ou la langue d'origine réduisent la durée de conservation d'un accent. Dans le cas des acteurs, travailler des textes bien déterminés et ne travailler que ces vocables-là, facilite le processus. Claudette  accentsComme je l'ai dit, je leur écris ce qu'ils doivent dire, dans leur langue, en prononciation figurée, ou j'utilise l'alphabet phonétique international (API), ou encore je leur fais imiter tel ou tel accent. Souvent, l'attirance sentimentale ou culturelle que l'on peut éprouver pour un accent aide à acquérir les sons voulus. Ces temps-ci, j'enseigne l'accent anglais à une charmante actrice française. Je me sers de certains sons français pour l'aider à saisir l'accent anglais. J'emprunte des sons et les fais fonctionner. On m'a comparée à Lionel Logue, l'orthophoniste qui a aidé le roi George VI à atténuer son bégaiement. Lui et moi recourons parfois à des techniques peu orthodoxes pour aider nos élèves à atteindre leur objectif.        

LMJ : Avez-vous des élèves hors des États-Unis ?

Claudette: Ils viennent de partout, d'Angleterre, de Russie, du monde entier. Pour l'international, je travaille avec Skype – Singapour, Dubaï, etc.  J'ai une élève sud-africaine qui réside à Singapour. Elle travaille dans les technologies de l'information avec des gens du monde entier et elle pense qu'avec un accent plus américain, elle n'aurait pas à répéter pour être comprise. C'est pour cela que nous peaufinons son accent américain.  

LMJ : La place nous manque pour rendre compte de tous les sujets abordés au cours de cet entretien.  Cependant, vous avez donné à nos lecteurs un fascinant aperçu d'une profession peu commune, et nous vous en remercions infiniment.   

—————-

[1] La Charte de la langue française, également appelée Loi 101, est une disposition législative de la province de Québec (au Canada) faisant du français, langue de la majorité de la population, la langue officielle du Québec et définissant des droits linguistiques fondamentaux. C'est l'instrument législatif central de la politique linguistique du Québec.   

 

www.TheAccentCoach.com

[2] How to acquire an American accent (parody):

 

 

Odd Hollywood Jobs : Dialect Coach

22 novembre 2013, le 50ème anniversaire de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy –
et du décès de deux auteurs britanniques distingués

  

 

 

 

 

J.F. K, 10 ans, 1927

J.F.K., 26 ans, 1943

Des livres récemment publiés :

en français :

John Fitzgerald Kennedy
Frédéric Martinez
Librairie Académique Perrin
26 septembre 2013, 
353 pages

« On a tiré sur le Président »
Philippe Labro
Gallimard
24 octobre 2013
272 pages

Détails sur le produit

Elm Street.
L'assassinat de Kennedy expliqué

François Carlier
Publibook
Gallimard Loisirs
1 novembre 2012
748 pages

JFK et l'indicible :
Pourquoi Kennedy a été assassiné

James W. Douglass
Demi-Lune
1 octobre 2013

en anglais :

The Presidency, Assassination and Lasting Legacy of John F. Kennedy

Larry J. Sabato
Bloomsnury Publishinbg Pic

24 octobre 2013

624 pages

JFK: Echoes from Elm Street: 
A Search for Historical Accuracy on the Assassination 
of President John F. Kennedy
M. Bridger & B. Keane Cambridge Academic
1 November 2013
552 pages

   

   

The President Has Been Shot!: The Assassination of John F. Kennedy 
James L. Swanson 
Scholastic Press 24 September 2013, 
270 pages

The Day the World Cried as One: Collection of Individual Experiences on the day John F. Kennedy was assassinated 
R. Neil Laughlin
CreateSpace Independent Publishing 
27 September 2013, 
184 pages


Datée du 28 octobre 1963, la lettre prémonitoire d'une habitante de Dallas conjurant JFK de ne pas venir :

 

D'autres membres de famille de Kennedy disparus avant l'âge

 

 

Joseph P. Kennedy, Jr.,
frère ainé de J.F. K.,
mort à l'âge de 29 ans,
quand son avion s'est écrasé
(1915-1944)

 

 

 

 

 

 

Robert Kennedy,
frère cadet de J.F. K.
assassiné à l'âge de 43 ans

(1925-1968)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

John Kennedy, Jr.,
fils de J.F.K. mort à l'âge de 39 ans quand son avion s'est écrasé
(1960 – 1999)

 

Note linguistique :

En anglais, on réserve le terme « assassin » au meurtrier qui tue une personnalité célèbre pour un motif public. Ainsi, s’appelaient ceux qui tuèrent Jules César, Abraham Lincoln, François-Ferdinand, Martin Luther King et John Lennon, entre autres. En français, il existe une autre définition :

Assassinat : meurtre commis avec préméditation. [1] Le mot dérive d'assassin, terme entré dans la langue française en 1560 par l'intermédiaire de l'italien assissino, lui-même emprunté à l'arabe assassin, pluriel d'assass : « fondement » mais aussi « gardien ».

Il faut se souvenir qu'au XIe siècle, Hassan Sabbah fonda l'ordre des Assassins dont il installa le siège à Alamout en 1090. Cette secte, probablement la plus redoutable de l'Histoire, instaura en Orient une véritable terreur en tuant pour l'exemple : « Nous tuons un homme, nous en terrorisons mille » [1]. La brutalité et la barbarie des scènes d'exécution incitèrent à penser que les disciples de Hassan étaient drogués et qu'ils agissaient sous l'effet du haschich. Marco Polo répandit l'idée en Occident et, même dans le monde musulman, on en vint parfois à les appeler haschichchiyoun, « fumeurs de haschich . Certains linguistes ont cru voir dans cette appellation l'origine du mot « assassin » dans plusieurs langues européennes. Toutefois, il semble que ce soit la première explication qui soit la bonne. Les termes assassins, assassiner et assassinat ont été inspirés par l'ordre des Assassins (Assassiyoun ou fondamentalistes) dont le credo et les méthodes d'action font souvent penser à ceux d'Al Qaïda.

Malouf, Amin. Samarcande. Paris, Poche Lattes, 1998, p. 123. 

[1] En anglais on distingue en général entre "murder" (commis avec préméditation) et "homicide" ou "manslaughter" (pas forcement commis avec préméditation). Il existe d'autres termes et d’autres distinctions selon les différents systèmes juridiques.

 

Deux grands auteurs britanniques,
morts aussi le 22 novembre 1963

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                Aldous Huxley


 

 

Brave New World
Le Meilleur des Mondes

 

      C. S. Lewis

The Chronicles of Narnia
Le Monde de Narnia

 

Lecture supplémentaire :

Paddleglum and the Savage
The New York Times, 25 November, 2013

le 19/11/2013 – le 150 ème anniversaire de l’emblématique discours de Gettysburg

 

 

« Four score and seven years ago our fathers brought forth on this continent, a new nation, conceived in Liberty, and dedicated to the proposition that all men are created equal.

Now we are engaged in a great civil war, testing whether that nation, or any nation so conceived and so dedicated, can long endure. We are met on a great battle-field of that war. We have come to dedicate a portion of that field, as a final resting place for those who here gave their lives that that nation might live. It is altogether fitting and proper that we should do this.

But, in a larger sense, we can not dedicate — we can not consecrate — we can not hallow — this ground. The brave men, living and dead, who struggled here, have consecrated it, far above our poor power to add or detract. The world will little note, nor long remember what we say here, but it can never forget what they did here. It is for us the living, rather, to be dedicated here to the unfinished work which they who fought here have thus far so nobly advanced.

It is rather for us to be here dedicated to the great task remaining before us — that from these honored dead we take increased devotion to that cause for which they gave the last full measure of devotion — that we here highly resolve that these dead shall not have died in vain — that this nation, under God, shall have a new birth of freedom — and that government of the people, by the people, for the people, shall not perish from the earth. »

  

 

 

« Quatre-vingt-sept ans se sont écoulés depuis que nos pères apportèrent à ce continent une nation nouvelle, conçue dans la liberté et vouée au principe selon lequel tous les hommes sont créés égaux.

Nous sommes engagés à présent dans une grande guerre civile, qui décidera si cette nation ou toute autre nation semblablement conçue et vouée peut vivre longtemps. Nous sommes assemblés sur l'un des grands champs de bataille de cette guerre. Nous sommes venus en consacrer une partie comme lieu de dernier repos pour ceux qui ont, ici, donné leur vie afin que cette nation puisse vivre. Il est parfaitement juste et convenable que nous le fassions.

Mais, en un sens plus large, il n'est pas en notre pouvoir de dédier – de consacrer – de sanctifier ce sol. Les braves, vivants et morts, qui se sont battus ici-même, l'ont consacré bien au-delà du faible pouvoir que nous avons d'y ajouter ou d'en soustraire. Le monde ne remarquera guère, ni ne se rappellera longtemps, ce que nous disons ici, mais il ne pourra jamais oublier ce qu'ils ont fait ici. C'est à nous plutôt, les vivants, de nous consacrer ici à l'œuvre inachevée que ceux qui ont combattu ici ont jusqu'à ce point si noblement menée.

C'est plutôt à nous de nous vouer ici à la grande tâche qui nous reste à accomplir – qu'à ces morts honorés nous empruntions une dévotion accrue à l'égard de cette cause pour laquelle ils ont donné jusqu'à la pleine mesure de leur dévouement – que nous prenions ici la ferme résolution que ces morts ne soient pas morts en vain – que cette nation, sous l'égide de Dieu, renaisse à la liberté – et le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, ne périsse pas sur cette Terre. »

———-

Lecture supplémentaire :

4 juillet – date anniversaire de l'indépendance des États-Unis

150ème anniversaire de combats qui n'avaient rien de civils !

 

 Livres :

en anglais :

 

Writing the Gettysburg Address

University Press of Kansas
October 8, 2013

336 pages

The Gettysburg Address:
A Graphic Adaptation 
[Kindle Edition]

William Morrow Paperbacks
August 13, 2013
224 pages

en français :

Abraham Lincoln
Le pouvoir des mots
Lettres et discours

Bernard Vincent (traduction)
Archipel 4 février 2009

278 pages

Carnet Ultra
Les Manuscrits Estampés
modèle Lincoln,
Morceaux de Discours Papier
Ligné- format : 180x230mm

Deux jeunes femmes lettrées

Eleanor Catton est une jeune femme née au Canada et élevée en Nouvelle- Zélande. Elle a fait irruption sur la scène littéraire en 2010, à l'âge de 25 ans, lors de la parution de son premier roman, The Rehearsal : A Novel. Le livre, acclamé dans tout le monde anglo-saxon, a été récemment traduit en français par Erika Abrahams sous le titre « La répétition : un roman ». Deux ans après ses débuts, à l'âge de 27 ans, Eleanor Catton a signé sa deuxième œuvre, The Luminaries  [1] qui vient de remporter The Booker Man Prize, le prestigieux prix britannique. Son livre a été choisi parmi les 151 romans en compétition, exploit sans Kimble 1précédent dans l'histoire du prix. Nous avons demandé à Renée Kimble, jeune femme américaine, elle aussi très douée qui, à 24 ans débute sa troisième année de doctorat ès littérature française, d'analyser « La répétition ». Voici son excellente contribution au blog. 


On reconnaît dès le début que La répétition : Un roman, n'est pas un roman comme les autres. On a peine à croire ce que la prof de saxo dit à la mère d'une de ses étudiantes : « Par rapport au saxo, la clarinette est un têtard. Vous pouvez l'imaginer, n'est-ce pas ? La clarinette est un sperme noir et argenté, et si on aime beaucoup ce sperme, il se transformera un jour en saxophone. » [1]

Qui parle comme ça ?

Évidemment, la plupart des personnages de ce roman. Il faut un certain temps pour s'habituer à ce style théâtral – et l'auteur en use à dessein – mais on finit par reconnaître qu'à l'instar du Nouveau roman, sa forme ne fait que renforcer sa puissante thématique.

Il s'agit de deux intrigues qui se rapprochent, l'une de l'autre, dans le temps et dans l'espace. La première concerne des étudiantes de l'Abbaye Grange, dont un professeur de musique a eu des rapports sexuels avec une des étudiantes plus âgées, Victoria. Bien sûr, il est relevé de ses fonctions, mais il poursuit sa relation avec Victoria, à l'insu de tous sauf d'Isolde, la jeune sœur de Victoria.

Isolde, qui étudie aussi à l'Abbaye Grange, est le véritable personnage principal de ce récit, pas sa sœur aînée. Elle, et aussi Stanley, un étudiant du cours d'art dramatique voisin. Le narrateur raconte l'histoire de Stanley d'une manière non-chronologique, qu'il marque avec les mois. Cette façon d'organiser son histoire mime à la fois les souvenirs d'un individu tels qu'ils surgissent en fonction de ce qui se passe dans sa vie, et la façon dont on répète les scènes d'un spectacle.

Le récit d'Isolde est plus chronologique et marqué par les jours, ce qui enracine le roman et rend mieux compte du développement des sentiments déroutants qu'Isolde éprouve pour une autre étudiante plus âgée, Julia. Toutes les deux sont les élèves de la prof de saxo, elle aussi lesbienne. Force est de constater que les prénoms des filles ressemblent beaucoup à ceux des héroïnes des mythes amoureux :Tristan et Yseut ou Roméo et Juliette (le second étant une pièce de théâtre).

Je souligne exprès ce lien avec le théâtre, non seulement parce que Stanley étudie l'art dramatique, mais aussi parce que le récit est bourré de références au théâtre du quotidien – c'est-à-dire aux rôles que nous tous jouons chaque jour, aux apparences que nous nous soucions de maintenir. Par exemple : « [Les étudiantes de l'Abbaye Grange] ont honte de ne rien ressentir et donc, avec beaucoup de respect, elles affectent d'éprouver maintes choses. Elles contemplent consciemment leur propre mortalité alors qu'elles regardent le progrès des gouttes de pluie tout le long des fenêtres. Elles soupirent et prennent trop de temps aux toilettes, et elles se disent, « Je pense qu'il vaut mieux être seule pour un instant. » [2]

En plus, les vers de la pièce de théâtre (dont Stanley interprète l'un des rôles) ne diffèrent guère des dialogues des personnages hors de la scène. À la fin du roman, la confusion qu'entraînent les « scènes » intercalées – les scènes proprement théâtrales et les épisodes de la vie des personnages – montre bien à quel point nous aussi jouons un rôle … peut-être même à notre insu.

Bref, ce premier roman d'Eleanor Catton est d'une richesse remarquable, autant par ses observations précises du comportement humain que par sa prose éblouissante, deux traits dont l'extrait qui suit est une parfaite démonstration :

Il était une fois où on se mordrait les lèvres, et cela voudrait dire, « Je faillis être accablé par mon désir. Maintenant, on se mord les lèvres et cela veut dire, je veux que tu voies que je faillis d'être accablé par mon désir. Alors donc je me sers du signal le plus évident et le plus reconnu que je connais pour te le faire voir. Maintenant, ça veut dire, nous reconnaissons tous les deux ce dont je fais allusion quand je me mors les lèvres et ce que j'insinue. [3]

 Renée Elizabeth Kimble

————————————————

[1] The Luminaries :

 

 

[2]    "The clarinet is tadpole to the sax, can you see that? The clarinet is a black and silver sperm, and if you love this sperm very much it will one day grow into a saxophone." – p. 3

[3]     "They are ashamed that they feel nothing and so respectfully they affect to feel very much. They self-consciously contemplate their own mortality as they watch the raindrops travel down the glass. They sigh and take too long in the toilet cubicle, and say to each other, 'I think I need to be alone for a while.'" – p. 180

[4]     "Once, a long time ago, you could probably bite your lip and it would mean, I am almost overcome with desiring you. Now you bite your lip and it means, I want you to see that I am almost overcome with desiring you, so I am using the plainest and most universally accepted signal I can think of to make you see. Now it means: Both of us know the implications of my biting my lip and what I am trying to say." – p. 190-191

 

Versions française et anglaise d’une chanson sur Venise (Charles Aznavour)

 

 

 

Que c'est triste Venise
Aux temps des amours mortes
Que c'est triste Venise
Quand on ne s'aime plus
On cherche encore des mots
Mais l'ennui les emporte
On voudrait bien pleurer
Mais on ne le peut plus

Que c'est triste Venise
Lorsque les barcarolles
Ne viennent souligner
Que des silences creux
Et que le cœur se serre
En voyant les gondoles
Abriter le bonheur
Des couples amoureux
Que c'est triste Venise
Aux temps des amours mortes

Que c'est triste Venise
Quand on ne s'aime plus
Les musées, les églises
Ouvrent en vain leurs portes
Inutile beauté
Devant nos yeux déçus

Que c'est triste Venise
Le soir sur la lagune
Quand on cherche une main
Que l'on ne vous tend pas
Et que l'on ironise
Devant le clair de lune
Pour tenter d'oublier
Ce qu'on ne se dit pas

Adieu tous les pigeons
Qui nous ont fait escorte
Adieu Pont des Soupirs
Adieu rêve perdu
C'est trop triste Venise
Aux temps des amours mortes
C'est trop triste Venise
Quand on ne s'aime plus

 

How sad Venice can be when you return alone
To find a memory in every paving stone
I walk among the birds that fill San Marco's Square
With echoes of her words around me in the air.

How sad Venice can be when the mandolins play
A song she sung for me, one unforgotten day
Like images of sleep, the gondoliers go by
But when I try to weep, I find my tears are dry.

How sad Venice can be when mist is in your eyes
And you can hardly see, as pigeons fill the skies
I find the little street and then the old café
Where we would always meet to dream away the day.

How sad Venice can be, beneath the silent moon
That rises from the sea and silvers the lagoon
I hear the vespers chime and cross the Bridge of Sighs
I know that it is time to bid my last goodbyes.

There's nothing more to say, I pass beneath the light
And then I turn away from Venice in the night
How sad Venice can be, it's too lonely to bear
When you have lost the love that you discovered there.

Annonce aux lecteurs et lectrices

Nous avons récemment publié un article intitulé "Une comtesse au cœur blessé", rédigé par notre collaboratrice Magdalena Chrusciel. L'article racontait la vie et la mort de Krystyna Skarbek, alias Christine Granville, une comtesse polonaise qui  a servi la Grande-Bretagne et la France comme agent secret pendant la deuxième guerre mondiale. Ses actions héroïques et courageuses en faveur de la victoire des Alliés lui ont valu d'être décorée par les deux gouvernements. L'une des
Spy sources principales de cet article était le livre, The Spy Who Loved: the Secrets and Lives of Christine Granville, Britain's First Special Agent of World War II (MacMillan, 2012). L'auteure de ce livre, Claire Mulley, a bien voulu nous adresser un message que nous sommes très heureux de publier ci-après. Plus bas, nos chers lecteurs et lectrices pourront visionner un entretien avec Clare Mulley.




 Christine Granville                    Claire Mulley

"I am delighted that Krystyna Skarbek, aka Christine Granville, has featured in your blog.

Krystyna was a very passionate woman. She loved life in its widest sense. She loved adrenalin and danger. She loved men; she had two husbands and numerous lovers. But, above all, she loved freedom and independence; freedom for her country – Poland, and freedom for herself. Yet although she was highly honoured by the British and the French for her great courage and huge contribution to the Allied war effort, after her tragic death her story was deliberately kept quiet. A group of her former male colleagues and friends gathered together as 'the panel to protect the reputation of Christine Granville'. They felt the world was not ready for Krystyna in 1952. Fortunately times change, and the world hopefully judges female heroes in more equal terms today. I have been absolutely delighted to see the reception given to Krystyna and the book since it was published in the UK, USA and now in Poland.


It is also wonderful to see her story told again on the Le Mot Juste en Anglais blog-site! Fingers crossed, we might even get a French translation one day, as Krystyna did some of her most important work for the allies while working undercover as a resistance courier in France in the summer of 1944."

 

Le site de Claire Mulley : http://www.claremulley.com/home/

Une comtesse au coeur blessé

MAGDALENAEn mars dernier, Magdalena Chrusciel a été notre « traductrice du mois ». Fille d'un grand pharmacologue polonais détaché à l'Organisation mondiale de la Santé, elle a grandi à Genève et y a fait des études qu'elle a ensuite poursuivies à l'Université de Varsovie. Revenue en Suisse et diplômée de l'E.T.I. de Genève, elle possède une palette linguistique aussi large qu'originale avec la maîtrise de quatre langues : polonais, russe, français et anglais. Elle est traductrice-jurée et a également des activités d'enseignement et de formation professionnelle. Aujourd'hui, elle a choisi de nous parler d'une héroïne de la résistance polonaise à l'oppression nazie : Krystyna Skarbek. Figure romanesque et femme d'exception qui fut aussi, sous un nom d'emprunt, Christine Granville, elle connut un destin aussi périlleux que rocambolesque qui inspira romanciers et cinéastes. Le portrait que Magdalena nous brosse de sa compatriote montre, une fois encore, que la réalité dépasse souvent la fiction !

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Krystyna Skarbek alias Christine Granville – cette comtesse extraordinaire, l'espionne favorite de Churchill, décorée de la Croix de guerre, fut une aventurière adulée des hommes qui étaient amoureux fous de sa « Beauté du diable ».

 

              

Ian Fleming se serait inspiré de son personnage pour ses héroïnes : Vesper Lynd (Casino Royale) et Tatiana Romanova (From Russia, with Love)

Krystyna Skarbek

Londres, Shellbourne hôtel appartenant au Polish Relief Society : c'est là qu'elle trouva la mort d'un coup de couteau au cœur, asséné par son amoureux éconduit. Elle y séjournait entre ses déplacements professionnels en mer, où elle travaillait comme hôtesse.

 

Une authentique comtesse polonaise

Ravissante, elle était surtout dotée d'un caractère hors du commun, courageuse, elle savait se rendre invisible, par exemple dans la foule. Sa mère, Stefania, fille d'un riche commerçant juif, Goldfeder, avait épousé en 1908 le comte Skarbek, qui cherchait ainsi à se réargenter. [1] Avec la dot, les époux achetèrent un petit manoir, Trzepnica, où Krystyna, vint au monde le 1 mai 1908. Fille de bonne famille, elle fréquentera les Ursulines, apprendra à skier dans la plus fameuse des stations de sports d'hiver polonaises, Zakopane, ce qui sera relaté par le non moins fameux écrivain Witold Gombrowicz, et pratiquera le saut à cheval pour lequel elle aura une passion. Son père meurt en 1929, après avoir dilapidé la dot de sa femme; la famille déménage à Varsovie. Prenant part à un concours de beauté, Krysia est élue l'une des plus belles Polonaises en 1930. Un court mariage s'ensuit avec un riche industriel de Pabianice, Karol Gietlich, puis divorcée, Krystyna travaille chez Fiat, à Varsovie. Intoxiquée par les gaz d'automobiles, elle se retrouve convalescente dans ses chères montagnes. À Zakopane, elle rencontre Jerzy Gizycki, écrivain excentrique, diplomate et voyageur, son aîné de 20 ans, qu'elle épouse en 1938. Alors qu'elle voyage avec son consul de mari en Afrique du Sud, la guerre éclate. Ils se rendent à Londres où Krystyna sera recrutée par le Secret Intelligence Service (SIS).

 

    Sa première mission l'amène à Budapest, où elle organise un service de courriers entre la Hongrie et la Pologne. Une de ses missions à travers les montagnes, accomplie à ski et en hiver, en compagnie du champion olympique Jan Marusarz, est encore bien présente à la mémoire des Polonais, tant elle fut périlleuse. Son mariage promptement rompu, elle rencontre André Kowerski – qu'elle connaissait enfant en Pologne. C'est un officier polonais interné en Hongrie qui organisera une filière d'évasion pour ses compagnons d'internement dans le but de recréer une armée polonaise en France.

André Kowerski

C'est Krystyna qui recrute André pour les services britanniques. Sa mission était d'informer les Anglais de la situation en Pologne occupée, tout en aidant des militaires britanniques à s'évader. Au risque de sa vie, elle traversera la frontière à quatre reprises. C'est ainsi qu'elle rencontre Wlodzimierz Ledochowski (futur colonel), qui devient son amant. Quelque temps après, envoyés en mission très dangereuse, le couple sera arrêté par un douanier tchèque qui les conduit à la Gestapo. C'est alors que Krystyna trouve un moyen de se sortir de cette situation très dangereuse, en offrant son collier aux douaniers – ceux-ci se battent alors pour les prétendus diamants, courant après les cristaux dispersés et permettant ainsi au couple de s'échapper dans la forêt.

 

                        

   Wlodzimierz Ledochowski                  André Kowerski 

La terreur nazie s'était alors renforcée, et Krystyna conjura en vain sa mère de quitter la Pologne. Celle-ci périt plus tard dans l'insurrection du ghetto de Varsovie. À leur tour, Krystyna et André sont arrêtés par la Gestapo. Krystyna s'en sortit cette fois-ci en se mordant la langue ce qui lui fit cracher du sang. Portant des cicatrices thoraciques, les occupants hantés par la crainte de la tuberculose en phase terminale, la relâchèrent finalement. Dorénavant suivi, le couple put néanmoins s'évader en Angleterre grâce à l'aide des services secrets qui leur fournirent passeports britanniques et voiture.

L'agent secret Christine Granville

C'est ainsi que Krysia Skarbek devient Christine Granville, passant la frontière cachée dans le coffre de Sir Owen O'Malley, l'ambassadeur britannique à Budapest. Cependant, parvenu au terme de son périple moyen-oriental au Caire, le couple se heurte à la suspicion générale, tant son évasion paraît rocambolesque. Il devient vite évident que Christine ne peut travailler que comme agent de terrain car, dès qu'elle apparaît dans un bureau, tous les hommes cessent de travailler. Elle va subir à Alger un entraînement de choc, pour les missions les plus dangereuses, seule femme parmi les hommes : opératrice-radio, maniements d'armes et d'explosifs, parachutisme

Petit à petit, les services britanniques reconnaissent le rôle crucial des femmes, qui comme courriers passent plus inaperçues que les hommes et, manquant cruellement d'agents, vont les employer. Elle sera donc parachutée en 1944 à Vassieux-en-Vercors, dans le sud de la France, œuvrant comme courrier sous le nom de Pauline Armand, au sein du réseau Jockey, dirigé par le pacifiste Francis Cammaerts. Elle fut notamment chargée des liaisons entre maquisards français et italiens opérant dans les Alpes, et les forces polonaises à créer.

Lorsque le maquis fut attaqué dans le Vercors, en juillet 1944, apprenant que des agents importants avaient été arrêtés, elle se présenta au capitaine Schenk comme la nièce du général Montgomery, lui offrant aussi deux millions de francs – Schenk fit intervenir un officier de la Gestapo, le Belge Max Waem, qui conduisit le groupe hors des territoires occupés – action qui lui valut de sauver sa tête après la guerre. Christine eut aussi fort à faire avec de nombreux Polonais enrôlés dans l'armée allemande. C'est ainsi qu'elle s'adressa à 2.000 Polonais qui tous se débarrassèrent de leur uniforme allemand.

 

Si ses services en France restaurèrent sa réputation politique et militaire, hélas aucune des missions d'intervention qu'elle espérait conduire en Pologne – notamment l'opération Freston, n'eurent lieu. Skarbek fut une des rares femmes des SOE à être élevée au grade de capitaine ; elle obtint la George Medal et fut faite Officer of the Order of the British Empire (OBE). Ses services en France lui valurent la Croix de guerre.Dans une Angleterre dévastée et saignée à blanc par la guerre, les années d'après-guerre furent difficiles pour les émigrés. Christine essaya de se refaire une vie. Kowerski, toujours amoureux, vivait à Munich, mais Christine refusait d'habiter en Allemagne. Cependant, il était évident pour ses amis qu'elle n'arrivait pas à oublier le passé terrible de la guerre, souffrant de cauchemars, mais refusant d'en parler. C'est en travaillant comme hôtesse sur des navires de croisière qu'elle croisa le chemin d'un steward irlandais, Dennis Muldowney, qui s'en enticha. Lorsqu'elle changea de paquebot pour lui échapper, il s'engagea comme portier d'hôtel, pour l'attendre à Londres, où il l'assassina. Christine est enterrée au cimetière catholique St. Mary's de Kensal Green, au nord-ouest de Londres. Les cendres d'Andrzej Kowerski, alias Andrew Kennedy, furent transférées à sa mort, en 1988, aux côtés de celle qu'il ne cessa jamais d'aimer.

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[1] Les comtes Skarbek appartenaient à la vieille noblesse polonaise. Au début du XIXe siècle, ils avaient engagé Nicolas Chopin comme précepteur de leurs enfants. Le pianiste et compositeur Frédéric Chopin est né dans leur manoir de Zelazowa Wola, à une soixantaine de kilomètres de Varsovie, le 1er mars 1810. Actuellement, le Dom Urodzenia Chopina est un lieu de mémoire dédié à l'immense « pianiste aux mains d'argent ».  http://bit.ly/2nCFSVV

 

Magdalena Chrusciel

 

A lire aussi :

Milosnica (The lover), by Maria Nurowska, 1999.

Et 3 biographies :

Madeleine Masson, Christine: a Search for Christine Granville, OBE, GM, Croix de Guerre (1975, republished 2005);

Jan Larecki, Krystyna Skarbek, Agentka o wielu twarzach (Krystyna Skarbek, Agent of Many Faces, 2008);


Clare Mulley, The Spy Who Loved: the Secrets and Lives of Christine Granville, Britain's First Special Agent of World War II (2012).

Stories of espionage – Spies like her
The Economist August 25, 2012

A voir :