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L’invasion russe – aperçu langagier

L’article qui suit est inspire par un article paru dans le hebdomadaire américain, Newsweek. Il est rédigé par René Meertens, notre contributeur fidèle et auteur du Guide anglais-français de la traduction. René a été notre linguiste du mois de janvier 2019.

Ceci fait partie d’une série de textes que nous consacrons à l’actuelle invasion de l’Ukraine par la Russie (ainsi qu’à l’occupation de la Crimée en 2014). Les médias publient de nombreuses analyses politiques et historiques  sur ces questions, mais celles-ci ne portent guère, voire pas du tout, sur les aspects linguistiques de la crise internationale actuelle provoquée par la Russie. 

 

La Lettonie, pays qui faisait autrefois partie de l’Union soviétique et est aujourd’hui limitrophe de la Russie, pourrait prochainement limiter l’usage de la langue russe dans les lieux de travail, ce qui serait peut-être un coup dur pour Vladimir Poutine, selon le vice-Premier ministre de la Lettonie, Janis Bordans.

Ce dernier, qui est aussi le ministre de la Justice de son pays, a indiqué au site Delfi News que son ministère préparait une loi relative à la limitation du bilinguisme. Il a affirmé que « les conséquences à long terme de la russification sont telles que le recours parallèle au letton et au russe dans les communications quotidiennes, dans les bureaux et sur les autres lieux de travail était bien établi. »

LettonieDu fait de la législation en cours d’élaboration, la Lettonie pourrait s’éloigner encore davantage de la Russie et de son propre passé de république de l’URSS, dont l’éclatement a eu pour conséquence que plus de 25 millions de personnes de souche russe vivent en dehors de leur pays, selon le Wilson Center, qui a son siège à Washington. Cette prise de distance pourrait représenter un revers pour Poutine car, selon des informations diffusées par BelTA, l’agence de presse du Bélarus, Poutine et un important allié, le président du Bélarus Alexander Lukashenko, souhaitent placer la relation entre leurs deux pays à un niveau de coopération renforcée, grâce à une initiative qui rappelait l’URSS, et veulent inciter d’autres pays issus de l’ex-URSS à faire de même.

La loi portant restriction du bilinguisme réduirait la présence du russe dans les activités publiques en Lettonie. Bordans a déclaré à Delfi que « la société doit savoir qu’il convient d’utiliser le letton dans les relations d’affaires et la communication sur le lieu de travail. »

« Cette loi pourrait exclure le russe dans les conversations téléphoniques et les messages utilisé dans les communications bancaires, et avoir des effets sur l’attribution d’emplois requérant la connaissance du russe ou privilégiant les candidats russophones », a-t-il aussi déclaré.

« Il est nécessaire d’interdire l’utilisation d’une langue qui n’est pas une langue de l’Union européenne, en plus de la langue de l’État considéré lors de la vente de marchandises ou la prestation de services. Il se peut que le russe soit aussi exclu des communications téléphoniques et bancaires », a ajouté Bordans.

Ce n’est pas la première fois que la Lettonie a abordé le statut du russe dans la société. En février 2012, lors d’un référendum national, 75 % des Lettons ont voté contre l’adoption du russe comme seconde langue nationale, a indiqué la BBC.

Malgré cette forte opposition, des restrictions portant sur le russe pourraient avoir des effets sur une grande partie de la population. Environ 25 % de la population russe parlent principalement le russe, a indiqué Politico. 

La Lettonie, qui, contrairement à la Russie, est membre de l’Union européenne et de l’OTAN, a vivement critiqué l’invasion de l’Ukraine voulue par Poutine.

Le président de la Lettonie Egils Levits a condamné fermement la guerre que mène la Russie et n’a cessé de soutenir pleinement l’Ukraine.

Samedi, Levits a indiqué sur Twitter que la Lettonie avait cessé de délivrer des visas à des citoyens russes après l’invasion de l’Ukraine par la Russie et a affirmé qu’il « n’était pas politiquement ni moralement justifiable » que d’autres pays européens continuent de le faire.

Plusieurs jours avant que Bordans ne parle à Delfi d’éventuelles restrictions concernant le russe, le parlement letton, appelé « Saeima », a adopté une déclaration aux termes de laquelle les violences que la Russie aurait infligées à des civils ukrainiens constituaient des actes de terrorisme et faisaient de la Russie un État soutenant le terrorisme.

La Saeima a également demandé aux autres pays de l’Union européenne de cesser immédiatement de délivrer des visas touristiques et autres à des citoyens de la Russie et du Bélarus.

Lecture supplémentaire :

Madame Brink contre Monsieur Poutine

Annonce d’emploi sur un site ukrainien

Mots anglais liés à l'invasion russe – aperçu langagier

 

 

Christine Raguet – linguiste du mois d’août 2022


e n t r e t i e n   e x c l u s i f

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Christine Pagnoulle
l’intervieweuse

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Christine RAGUET
l'interviewée

Christine Pagnoul a enseigné les littératures de langue anglaise et la traduction à l’Université de Liège (Belgique) ; elle est membre-fondatrice du CIRTI (Centre interdisciplinaire de recherches en traduction et interprétation) et de la collection Truchements aux Presses universitaires de Liège.

Christine est traductrice militante pour des associations altermondialistes et traductrice littéraire, avec une prédilection pour les poèmes. À côté d’articles et de recueils de textes, elle a publié des traductions de poèmes dans des magazines et des anthologies ainsi que quelques volumes

Christine RAGUET est professeure émérite en traductologie à la Sorbonne Nouvelle, Paris, France ; elle y a dirigé un centre de recherche (TRACT) et une revue (Palimpsestes) spécialisés en traduction.

Traductrice littéraire, elle a reçu plusieurs prix, dont le Prix Baudelaire en 2012 pour l’ensemble de son œuvre traduite : auteurs classiques, mais aussi de romans noirs et de nombreux écrivains de la Caraïbe, du sous-continent indien ou de groupes minoritaires. En 2014 elle a créé les Cahiers de poésie bilingue, édités à Paris par les PSN.

C. PagnouillePeux-tu nous dire d’où te vient ton goût pour la littérature, les récits ?

Christine Raquet J’avais une grand-mère qui était une très grande conteuse. Elle connaissait des multitudes de poésies et surtout, elle me narrait tous les récits de sa vie depuis sa tendre enfance à Paris et toutes les aventures qu’elle y avait vécues, y compris pendant les deux guerres… J’étais aussi fascinée par les mots, surtout ceux que je ne comprenais pas et qui parfois m’effrayaient, comme « vaguemestre » qui était associé, dans une de ses histoires à propos de l’hôpital où elle était infirmière, à des dénonciations de juifs cachés. Pendant des années, je n’ai même pas cherché à savoir ce que signifiait ce mot entendu vers 6 ou 7 ans ; un vaguemestre désignait un monstre.

C. PagnouilleHé oui, raconter, écrire, traduire, c’est se servir de mots. Comment s’est développée ta relation à la langue ? 

Christine Raquet Mon amour des mots est né de la conscience de leur pouvoir, accompagné de la force de la parole. J’étais enfant unique, il fallait donc que je communique d’une manière ou d’une autre. Je le faisais avec mes quelques poupées, en endossant divers rôles selon les jours, les saisons et les circonstances. J’aimais la multiplicité des voix. Tellement bien que lorsqu’en 6e ma professeure de français nous a demandé de choisir une récitation à apprendre pour ce qu’on n’appelait pas encore un « contrôle », mais une « composition » bien que ce ne fût pas écrit, j’ai sélectionné la scène 3 de l’acte III des Plaideurs de Racine à cause de la quantité de répliques courtes qui me faisaient passer d’un personnage à l’autre, et aussi la confusion entre métamorphose et métempsycose. Je ne comprenais pas la moitié de ce que je disais, mais j’étais emportée par les sonorités et leurs variations d’une bouche à l’autre, alors que tout sortait de la mienne ! C’était sans doute le début de mon amour pour le jeu théâtral, même si je ne me suis jamais spécialisée dans le théâtre et la traduction théâtrale.

C. PagnouilleÇa je ne savais pas, mais c’est perceptible dans tes traductions de dialogues. Pourquoi, en fait, as-tu laissé de côté cette forme littéraire ?

C. Pagnouille Difficile à dire. J’ai pris des cours d’art dramatique, j’ai même fait partie d’une petite troupe amateur, mais j’ai décidé de me concentrer sur l’étude des textes – analyse littéraire et traduction. J’aime décortiquer les phrases, retrouver leur musique.

C. PagnouilleAs-tu une pratique musicale par ailleurs ?

Christine Raquet Non, j’ai appris le piano, je crois que je n’étais pas mauvaise, mais entre ma professeure et moi régnait une antipathie réciproque. Plus tard, j’ai regretté d’avoir arrêté, mais je n’ai jamais eu le courage de m’y remettre vraiment. Alors je me suis satisfaite de chercher à reproduire la musique des auteurs qui me plaisent. C’est ce que m’offre la traduction.

C. PagnouilleSais-tu pourquoi tel auteur te plaît et pas tel autre ?


Christine Raquet Difficile de répondre simplement. Adolescente, mon parcours m’orientait vers des auteurs reconnus, même s’ils étaient parfois marginaux. Et j’ai souvent recherché la difficulté. Comme un besoin de relever des défis.

Au cours de mes études universitaires, par contre, je me suis rapidement tournée vers les auteurs d’Amérique du Nord et suis allée à NYU à la fin de ma licence. J’aimais déjà le jazz. Pleine guerre du Vietnam. Le quartier de Washington Square était en constante effervescence. Et j’ai privilégié les sorties en faisant de grosses économies sur le reste… Et j’ai rencontré un ami jamaïquain, aujourd’hui décédé, qui apprenait le chant classique, grand admirateur de Caruso ! Il a continué dans cette voie, sans faire une grande carrière, et est aussi devenu un peintre reconnu.

C. PagnouilleEt c’est ainsi que tu t’es mise à traduire des textes de la Caraïbe ?

Christine Raquet Ah non, je n’ai absolument pas commencé la traduction par des auteurs de la Caraïbe. Après une maîtrise sur le jazz, je n’ai pas tout de suite fait un DEA pour poursuivre en thèse. Je suis partie en province, j’ai commencé à travailler en collège et lycée. Et j’ai découvert la nature et tout ce qu’elle offrait. Rapidement, j’ai voulu poursuivre sur la voie de la traduction… Outre la Caraïbe, l’Inde aussi m’intéressait. Je la connaissais déjà un peu. Et grâce à des amis artistes, j’ai découvert l’univers fascinant de la musique et de la danse indiennes. La danse m’a ouvert d’autres horizons, en particulier la découverte de l’abhinaya, qui a pour but de manifester corporellement l’expression d’un sentiment. Or si les mouvements du corps sont concernés, ce qui m’a impressionnée avec peut-être la plus grande professeure de cet art, c’est ce que le visage et le regard, sans mimiques, pouvaient exprimer. À savoir, réussir à faire sortir du plus profond de son être un sentiment que les spectateurs ressentaient au fond d’eux-mêmes. Voilà encore une expérience qui pouvait se transposer dans la pratique traductive : savoir provoquer ou faire ressentir les larmes, le rire, la crainte, l’amour… par le texte. Car ces danses se basent sur des textes, elles racontent des histoires, elles transposent les mots.

C. PagnouilleMais donc comment en es-tu arrivée à traduire ?


Christine Raquet J’y viens. Donc, désireuse de continuer à apprendre, j’ai voulu faire une thèse. Je connaissais déjà les traductions de Maurice-Edgar Coindreau, les activités de Michel Gresset, mais ce monde me paraissait inaccessible. J’ai trouvé une directrice de thèse à l’Université de Poitiers, non spécialiste de traductologie – cette science était bien peu développée en France alors – qui m’a très bien encadrée. Mais comme elle était dix-huitiémiste, j’ai dû travailler sur cette période, en l’occurrence William Gilpin, auteur d’un essai sur le pittoresque et de récits de voyages… pittoresques. J’ai donc traduit, étudié les questions esthétiques soulevées et rédigé un ensemble qui m’a valu de devenir docteur. Après quoi, mon seul désir était de poursuivre dans le domaine de la traduction.

C. PagnouilleEt ça s’est passé comment ?

Christine Raquet Les débuts furent difficiles. J’enseignais toujours dans le secondaire, mais j’étais déterminée à publier l’ouvrage traduit qui, bien sûr, n’intéressait aucun éditeur ! Jusqu’au jour où quelqu’un m’a dit que c’était moi qui les intéressais. Maigre consolation avec la proposition d’un texte d’histoire orale sur la Seconde Guerre mondiale ! De Studs Terkel, qui avait recueilli des témoignages de toutes sortes. Or, j’ai adoré l’expérience : découvrir des mondes inconnus et devoir trouver, c’est-à-dire apprendre à chercher aux bonnes sources. Donc première étape très positive, mais je voulais toujours faire éditer mon Gilpin. En frappant à d’autres portes, j’ai rencontré Gilles Barbedette, directeur de collection chez Rivages, envers qui j’ai une dette immense. Il nous a quitté beaucoup trop tôt et je n’oublierai jamais la confiance qu’il m’a accordée – qui a fait naître ma propre confiance en moi. Il a bien compris ma passion pour les défis, pour les mots – j’avais déjà une passion pour les jeux oulipiens : très jeune, toujours avec la même grand-mère, qui n’avait rien d’une intellectuelle de salon, je jouais à ce qu’elle appelait « les petits papiers », c’est-à-dire les cadavres exquis. J’adorais cela. J’en redemandais. Gilles Barbedette m’a donc demandé de traduire pour lui la correspondance Nabokov-Wilson. Bien sûr, je suis passée par l’épreuve de l’essai de traduction avant feu vert !

C. PagnouilleIl y a un goût de l’écriture qui se perçoit dans tes traductions.

Christine Raquet J’ai toujours en envie de traduire, mais jamais d’écrire. Enfin, écrire, oui, pour écrire, pas pour raconter des histoires. J’ai la très nette impression de ne pas avoir d’histoires à raconter, et que même si j’en avais je ne parviendrai jamais à les structurer comme le font les auteurs que j’admire.

Par contre, m’amuser à écrire « à la manière de… », j’adore. Du moins, j’essaie d’écrire à la manière de… C’est ce qui me ravit et me motive en traduction. Je trouve cela à la fois très ludique et en même temps très stimulant : il faut trouver des solutions à des problèmes insolubles. Pour y parvenir, je fouille, je fouine, j’observe autour de moi, j’interroge toutes sortes de personnes, de spécialistes, de professionnels. Cela conduit à des rencontres formidablement enrichissantes. Et maintes fois à des découvertes. En tout cas, toujours j’apprends des choses nouvelles.

C. PagnouilleIl y a donc un aspect ‘travail d’équipe’ dans une traduction ?

Christine Raquet Ah oui. Je dis sans cesse que le traducteur est un peu comme un détective ou un représentant des services secrets : il ne peut avancer que s’il a des informateurs ! Sans parler des relecteurs : essentiels.

C. PagnouilleComment définirais-tu ton travail de traduction littéraire ?

Christine Raquet Une traduction ne peut être que le résultat d’une longue investigation. Mais pas seulement. C’est également un travail de création littéraire. Pas à soi, mais partagée.

C. PagnouilleJe crois que je vois ce que tu veux dire, mais peux-tu expliquer ?

Christine Raquet Je veux dire partagée avec chaque auteur, voire avec chaque narrateur et chaque personnage. On ne pense habituellement pas à une poétique de la « relation », mais il s’agit pourtant de ce grand moment d’échange qui fonctionne à double sens.

C. PagnouilleEs-tu également consciente d’une relation avec tes lecteurs ?

Christine Raquet Non. Pourquoi penser aux lecteurs ? Les auteurs ont dû y penser avant moi. En suivant leurs préceptes, leurs méthodes, le mode, leurs harmonies, en respectant leurs tonalités et en suivant les variations et les mouvements mélodiques et rythmiques du récit, j’aspire à les reproduire. Donc, à fournir aux lecteurs francophones un moment de lecture sinon identique à celui de l’original, du moins le plus proche possible du ressenti initial. Enfin, tel que je l’ai perçu. Mes traductions sont forcément subjectives : il est impossible de ne pas être soi, même si je m’efforce de transposer le ressenti que le texte a provoqué en moi.

C. PagnouillePourquoi traduire ?

Christine Raquet Dans L’épreuve de l’étranger (1984), Antoine Berman écrit : « (…) la traduction est a priori présente dans tout original : toute œuvre, aussi loin qu’on puisse remonter, est déjà à divers degrés un tissu de traductions ou une création qui a quelque chose à voir avec l’opération traduisante, dans la mesure même où elle se pose comme “traduisible”, ce qui signifie simultanément : “digne d’être traduite”, “possible à traduire” et “devant être traduite” pour atteindre sa plénitude d’œuvre. » (293-4) Ce que j’interprète comme un appel à traduire de multiples fois. Ainsi je réfute tout jugement de valeur sur une traduction par rapport à l’original puisqu’elle reflète les sensations et émotions éprouvées par celle ou celui qui l’a effectuée. Chaque lecteur réagira donc selon sa propre sensibilité. De ce fait, il peut également être normal qu’un éditeur entre en conflit avec un traducteur parce qu’ils ne ressentent effectivement pas la même chose.

C. PagnouilleToi-même, tu entretiens de bons rapports avec tes éditeurs ?

Christine Raquet J’avoue qu’il est plus agréable de travailler avec certains éditeurs que d’autres. Il n’est pas rare qu’ils considèrent les « petites mains » que nous sommes comme leur « chose ». J’ai déjà entendu dire que sans eux nous ne serions rien et que s’ils n’étaient pas là pour nous corriger, nous serions… sans doute moins que rien !

Heureusement, ils ne sont pas tous comme cela. Il existe des éditeurs, directeurs de collection ou autres interlocuteurs avec qui il est possible et agréable de dialoguer et de travailler.

Tout ceci me ramène à ce que je disais sur l’échange, la relation. Cette fois, j’aimerais citer Glissant [1] qui voit la traduction (« symbiose de deux réalités le plus souvent hétérogènes ») comme le résultat d’un « langage de relation » et qui va jusqu’à ajouter qu’« (a)vec toute langue qui est traduite s’enrichit (l’)imaginaire, de manière errante et fixe en même temps ». (« Traduire : relire relier », Onzièmes Assises de la Traduction Littéraire en Arles, Arles, Actes-Sud, 1995, p. 27-28.)

C. PagnouilleTu as aussi été professeure en fac, tu peux nous en parler ?

Christine Raquet Mon activité d’enseignement de la traduction et de la traductologie ? Des années de bonheur. Elle a commencé à Bordeaux, avec mon enseignement, bien sûr, dont l’encadrement de recherches d’étudiants toujours curieux de se lancer sur des voies qu’ils n’avaient pas encore explorées, et la reprise d’une petite équipe de traduction à plusieurs mains. Puis j’ai eu l’immense chance de prendre la succession de Paul Bensimon à la Sorbonne Nouvelle. J’ai toujours poursuivi avec lui un dialogue fécond, c’est un homme toujours ouvert aux échanges, prêt à donner des conseils, tout en étant curieux de découvrir les nouveautés dans ce domaine. J’avais en même temps hérité de la revue Palimpsestes qu’il a fallu développer avec les nouvelles technologies en la faisant accéder au numérique. N’oublions pas que tout ceci veut dire recherche de fonds ! Les universités littéraires et de sciences humaines n’ayant pas grand- chose à nous offrir… Ça c’était le côté assez pénible des responsabilités. Et puis, il y avait le TRACT, ce fabuleux centre de recherche. Et là, c’était presque la félicité : découvrir enfin un groupe de travail existant, auquel venaient s’ajouter des chercheurs de toutes parts, et dans lequel personne ne cherchait à faire la leçon à quiconque. Un véritable lieu d’échanges. Et je sais qu’aussi bien la revue que l’équipe ont gardé ces capacités d’accueil de l’autre, de dialogue et d’enrichissement de toutes et tous, sans stériles querelles de chapelles.

C. PagnouilleComment s’est passé ton départ à la retraite ?

Christine Raquet J’ai tout laissé en quittant mes fonctions en 2014. Les collègues ont vaillamment repris le flambeau. Depuis je continue quelques activités de recherche et je me rends à l’étranger pour des cours, des séminaires, quelques soutenances et des colloques. Et je traduis. Pas à un rythme très soutenu. Je profite de mon temps pour prendre le temps.

C. PagnouilleTu n’as pas encore abordé cet aspect important de ta pratique traductive : comment rendre des formes d’anglais spécifiques et divergentes.

Christine Raquet J’ai effectivement peu parlé de mon passage aux Englishes, comme on dit. Le tournant s’est véritablement marqué dans les années 90 et s’est développé après un séjour de recherche à UWI (University of the West Indies), à l’occasion d’un congé sabbatique. Dans les trois sites des facs de lettres : Mona, Jamaïque ; Cave Hill, Barbade ; Saint Augustine, Trinidad & Tobago. Surtout à Mona. Et des rencontres ou retrouvailles. Et bien sûr un nouvel enrichissement.

Comme pour beaucoup d’entre nous, le plus difficile a été de convaincre des éditeurs… Le hasard a voulu qu’après avoir rencontré Olive Senior, avoir travaillé sur elle et l’avoir traduite, un éditeur a eu l’idée de publier un de ses recueils de nouvelles. C’est de cette façon qu’entre l’autrice, l’éditrice et moi, le contact a eu lieu. Depuis, je ne travaille quasiment plus qu’avec les éditions Zoé à Genève.

C. PagnouilleTrop modeste, tu n’as rien dit des prix qui t’ont été décernés ni de tes admirables traductions des romans de Richard Wagamese, ce Canadien d’origine ojibwé, et de David Chariandy, Canadien dont les racines plongent à Trinidad. Es-tu engagée sur un autre chantier ? 

Christine Raquet Actuellement, je n’ai pas de nouveau projet chez Zoé. J’essaie de convaincre un éditeur de publier deux très beaux, très riches volumes écrits à 4 mains et parus en Inde sous le pseudonyme des deux auteurs, Kalpish Ratna. Mais qui s’intéresse à la littérature indienne publiée sur le territoire indien ? Je suis d’autant plus dépitée que pendant la récente pandémie, l’ambassade de France en Inde avait des fonds pour payer les droits d’auteurs indiens publiés en France, si nous ajoutons à cela les aides à la traduction qui peuvent être demandées, c’était sans doute un projet peu dispendieux. Seulement, ce qui ne passe pas entre les mains des grands agents littéraires, qui ne sort pas des grandes foires aux livres, a peu de chances de séduire. Certes, il faut avoir une collection dans laquelle insérer les titres en question. Mais tout de même les maisons d’éditions qui publient des textes étrangers en français sont légion !

[1] Edouard GlissantEdouard Glissant (1928-2011), écrivain et penseur martiniquais, auteur d'une dizaine de recueils de poèmes, de huit romans et de plus de vingt essais, dont Le Discours antillais (1981), Traité du Tout-Monde (1997), Mémoires des esclavages (2007).

La musique de la langue grecque antique

L’article qui suit se base sur le texte d'une conference donnée en latin en avril cette année sur l'isle de Delephes par le Professeur Armand D’Angour, de l’Université d’Oxford.  Le texte  a été adapté par l'auteur et traduit du latin en français par lui, à l'attention de nos lecteures et lectrices.


Armand D'AgourArmand D’Angour
est un professeur du Jesus College à l’Université d’Oxford, où il enseigne les lettres classiques. Ses publications comprennent
The Greeks and the New: Novelty in Ancient Greek Imagination and Experience (2011) et Music, Text, and Culture in Ancient Greece (2018), en collaboration avec Tom Phillips et Socrates in Love: The Making of a Philosopher (2019). 

Armands book cover 2 Armand book cover Armand 3rd book cover


Son plus recent livre est
How to Innovate: An Ancient Guide to Creative Thinking (2021).

 

Text (Armand) How to Innovate (A. d'angour)

Nous avons demandé au Professeur D’Angour, né dans une famille juive qui a fui l’Irak, quelle était l’origine de son nom à consonance française. Voici sa réponse :

« Dan Gour » sont les mots hébreux de l’Ancien Testament (Deutéronome 33:22) par lesquels Dieu dit à Moïse que « Dan est un lionceau » (qui s’élance de Basan). Nous pouvons retrouver ce nom dès le XVIIe siècle. Les Juifs furent déplacés massivement à Bagdad par Nabuchodonosor en 586 av. J.-C. Telle est l’origine de la communauté juive en Irak, qui comptait environ 140 000 personnes en 1948 lors de la création d’Israël. Il n’y en a plus une seule aujourd’hui.

 En 1950, il a été conseillé à mon père de solliciter un passeport auprès du consulat de France à Bagdad, ce qu’il a fait, en suggérant qu’on lui attribue un nom fictif tel que « Dupont ». Un fonctionnaire du consulat lui a demandé quel était son vrai nom et lui a dit « Je vous donne une apostrophe », après quoi il a francisé son nom, qui est devenu « D’Angour ». Mon père a abandonné l’apostrophe quand il s’est établi au Royaume-Uni plutôt qu’en France, mais ma mère aimait tellement cette anecdote qu’elle a conservé cette orthographe et a ajouté une touche supplémentaire de français en me donnant le prénom « Armand ».

——————

Le mot « musique » vient du grec mousikê, qui signifie « les arts des Muses ». C'est-à-dire non seulement les chansons, les sons instrumentaux et les danses, mais la poésie et la littérature, et tout ce qui pourrait être considéré comme éducatif, édifiant, mémorable et enrichissant. Les Muses étaient des êtres divins pour les anciens Grecs, car elles étaient les filles de la Mémoire et présidaient à toutes les formes de connaissance et de beauté. Quand Achille, le plus grand combattant de l'Iliade d'Homère, se retire du combat et du meurtre, il "apaise son esprit" en chantant en accompagnement de la lyre. Homère savait bien ce qu'était un tel chant, car il chantait lui-même son épopée, et invoquait la Muse que nous identifions à Calliope, « celle à la belle voix », pour divertir et captiver ses auditeurs. Hésiode contemporain d'Homère a été le premier à nommer les neuf Muses, et les érudits d'Alexandrie quelques siècles plus tard ont déterminé leurs différentes fonctions. Elles sont les filles de la Mémoire, car leur fonction primordiale est de nous aider à nous souvenir et à célébrer le passé, et à lui donner vie dans le présent.

  Armand 9 musesSculpture en relief des neuf Muses,
3e siècle après J-C
(British Museum)
 

La langue grecque ancienne, aux temps les plus reculés où nous la connaissons, contient son propre genre de musique, qui est souvent négligé par ceux qui l'étudient. Les accents sur les mots grecs anciens indiquent que la voix montait et descendait à ces endroits. Nous pouvons donc non seulement comprendre correctement les mètres et les rythmes du grec, mais aussi entendre comment la mélodie est ancrée dans ses mots et ses phrases. Depuis l'époque d'Homère et de Pythagore, le grec a également donné au monde un langage musical, c'est-à-dire des manières de penser et de parler de tout ce qui concerne les idées embrassées par la mousikê.

Parmi les Muses se trouvaient Erato, muse des chansons d'amour ; Klio, muse de l'histoire ; Melpomène, muse de la tragédie ; Ourania, muse de l'astronomie ; et Thalia, muse de la comédie. Toute la gamme de la pensée et de l'émotion humaines est exprimée par ces domaines. A cela s'ajoutent des mouvements corporels harmonieux présidés par Terpsichore, muse de la danse, du culte promu par Polymnia, et les beaux sons des instruments de musique qui étaient le domaine d'Euterpe. Euterpe est la Muse à qui, au cours du IIe siècle de notre ère, un musicien appelé Seikilos dédia une courte chanson :

Pendant que tu es on vie, brille de mille feux!

Ne laisse pas le chagrin te passer la nuit.

Court est le temps que nous devons passer:

A tout ce que le temps demande et finit.

La chanson est inscrite en grec avec une notation musicale sur une colonne de marbre qui a miraculeusement survécu pour être redécouverte en 1883. [1]  Seikilos a ajouté sa signature à la chanson, et bien que la fin du texte soit perdue, ce qui y était écrit était évidemment "Seikilos dédie ce à Euterpe », c'est-à-dire que Seikilos voulait que son dédicataire ne soit autre que la Muse elle-même. La chanson démontre magnifiquement comment le grec a continué d'être la langue de la musique mille ans après qu'Homère ait invoqué sa muse pour l'aider à chanter ses chefs-d'œuvre, l'Iliade et l'Odyssée.

 

Armand 1`
Colonne Seikilos
montrant l'inscription autour de la circonférence
à l'aide de deux images

 

Seikilos a composé la mélodie avec une superbe habileté pour se conformer précisément aux accents de hauteur du grec. Autrefois, les accents indiquaient une montée, ou une montée et une descente, de la hauteur: ainsi, lorsque Seikilos met en mélodie le mot chrónos (temps), la première syllabe est plus haute que la seconde; et lorsqu'il écrit le zên (vivre), le circonflexe est fidèlement représenté dans la mélodie montante puis descendante.

De plus, Seikilos a fait en sorte que sa mélodie représente le caractère, ou l'ethos, du sentiment que la chanson exprime, qui est celui exposé par le philosophe hellénistique Epicure : la vie est courte, alors soyez heureux tant que vous êtes en vie. Lorsque Seikilos nous exhorte à «briller», la hauteur de la ligne musicale monte avec optimisme. Lorsqu'il nous rappelle que la vie est courte, les mots et la musique défilent rapidement en syllabes courtes. Lorsqu'il nous demande d'accepter qu'à la fin nous mourons, la mélodie tombe avec abattement. Nous comprenons cette musique, car elle est fondamentalement similaire à notre propre musique. Ces tropes, trouvés dans des documents grecs beaucoup plus anciens, montrent clairement que la musique grecque, filtrée plus tard à travers Rome et le Saint Empire romain germanique, sous-tend la tradition musicale européenne ultérieure.

Toutes les lignes de la chanson sont dans un ancien mètre standard (iambique), mais Seikilos a également utilisé l'assonance (rimes diptongues) dans chaque couplet. Cela montre que la prononciation du grec au IIe siècle était à peu près la même qu'aujourd'hui: le chanson illustrait magnifiquement comment les formes culturelles progressent à la fois dans la continuité et dans la variation. Seikilos écrit que sa chanson fournira «un marqueur durable (polychronion) de la mémoire éternelle»: le jeu de mots sur le polychronion est évident, car en plus du «temps», chrónos signifie un rythme musical. Seikilos a posé de nombreux rythmes musicaux, même si la chanson doit rapidement se terminer.

Le résultat est en effet un souvenir éternel ; mais ce ne peut être une épitaphe, comme on le dit souvent. Il s'agit plutôt d'une publicité de l'excellence professionnelle et musicale du compositeur. La colonne a été trouvée dans une région d'Asie Mineure où il existe des preuves d'inscription pour que la musique soit enseignée de manière professionnelle. Je crois que Seikilos était si fier de sa savante composition qu'il la fit inscrire pour la postérité sur du marbre, peut-être même pour la placer à l'entrée d'une école où il enseignait la musique. À la base de la colonne se trouve le seul mot zei "il vive", utilisé de manière conventionnelle sur les pierres tombales pour indiquer que l'auteur est vivant :. Ici, on a l'impression que Seikilos nous dit que, lorsque nous nous souvenons et chantons sa chanson, il est en effet toujours en vie.

[1] NDLR : Le Chant de Seikilos gravé dans une stèle de marbre qui servait de jardinière. a été conservé dans le jardin d'une femme turque et est maintenant placé au Musée national du Danemark.

 

 
 

 
 

 

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Lecture supplémentaire: 

Parler latin apporte un frisson immédiat à l'étude du latin  
– paru sur ce blog le 18.9.2021

Vient de sortir…

On n'a pas fini d'en parler ! – Dictionnaire savoureux des subtilités, ambiguïtés et incongruités de la langue française –

Livre grand format, 10 mars 2022, éditions Fauvre, 263 pages

La langue française joue avec les mots

TV5 MONDE 2 MAI 2022

À l'occasion de la sortie de son livre On n'a pas fini d'en parler, Dominique Mataillet est l'invité de TVMonde.info