Pont Neuf, Paris
Pont Neuf, Paris
Japanese Gardens
Japanese Gardens
Montserrat, Barcelona
en routeMontserrat- Barcelona
Tower Bridge, London
Tower Bridge, London
Skip to content

Va et poste une sentinelle

 un hommage à Harper Lee, disparue le 19 février 2016

 

 

Harperlee DVD
                                       1926 – 2016


Nous venons d'apprendre le décès de la romancière américaine Harper Lee, survenu à Monroeville (Alabama) à l'âge de 89 ans [*]. Elle y était née le 28 avril 1926 et s'y était définitivement réinstallée depuis quelques années. En 2015, elle avait défrayé la chronique en publiant ce qui se voulait la suite de son premier et, jusque-là, unique roman. L'œuvre avait été diversement appréciée. En hommage à son grand talent, nous publions ci-dessous une recension de ce second livre.

 

Vingt ans plus tard et cinquante-cinq ans après !

Go tellPlus d'un demi siècle après la parution (en 1960) de son unique et grand œuvre, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (Prix Pulitzer 1961), la romancière américaine Harper Lee a publié une suite de ce roman [1]. Va et poste une sentinelle,, titre tiré du livre d'Isaïe [2], a immédiatement connu un immense succès, tant le public avait hâte de savoir ce qu'il était advenu des héros du premier livre. Celui-ci se déroulait dans le Sud profond, en Alabama, pendant la Grande Crise du début des années trente. Il mettait en scène deux enfants : Jean Louise, dite Scout, gamine espiègle, un peu garçon manqué, et Jem, son grand frère, que leur père, Atticus Finch, veuf, élève de son mieux avec l'aide de Calpurnia, la cuisinière noire. L'intrigue est magnifiquement contée et restitue parfaitement l'atmosphère si particulière du Sud à la fin d'une époque qui n'en finit pas – celle de la Reconstruction. Figure tutélaire, Atticus Finch est avocat et fait partie des notables de la ville. C'est un homme intègre et pénétré de déontologie. Lorsqu'il est appelé à défendre un jeune Noir accusé à tort d'un viol, il le défend bec et ongles, convaincu qu'il est de son innocence. Mais en vain, le jeune est condamné et se suicidera dans sa cellule. Tout le livre baigne dans une certaine innocence qui n'est pas sans rappeler certains romans de Mark Twain. Le succès est immense. L'ouvrage, tiré à 30 millions d'exemplaires, a été traduit dans plus de 40 langues.

         

If This Be Treason, Translation and its Dyscontents :

A Memoir


Rabassa Book cover


Gregory Rabassa

(Si c'est là trahir, le mal-être de la traduction : Mémoires) [1]
 
New Directions; First Edition  2005

 

 

 

Recension

 

Helen-Oclee-Brown

 

Notre invitée est Helen Oclee-Brown, traductrice commerciale du français et l’espagnol vers l’anglais. Elle est diplômée des langues modernes de l’Université de Southampton et elle a un mastère en traduction spécialisée de l’Université de Westminster. Après avoir travaillé pour une agence internationale de marketing et une jeune entreprise de traduction, Helen s’est lancée dans le monde de traduction indépendante en 2009. Elle croit fermement à l’importance des associations professionnelles. En effet, Helen est membre actif de l’ITI (Institute of Translation and Interpreting) et MET (Mediterranean Editors and Translators). Helen habite dans le comté de Kent, en Angleterre. Nous accueillons chaleureusement sa première contribution à notre blog. Helen@HelenOcleeBrown.co.uk 

Helen-Oclee-Brown-Translations-Logo

Rabassa_Gregory600Son nom vous est peut-être inconnu, même si certains de ses livres sont sur vos étagères. Gregory Rabassa est un géant de la traduction littéraire. Il a traduit une bonne trentaine d'auteurs hispanophones et lusophones, Gabriel_Garcia_Marquezsouvent latino-américains. Ses traductions ont fait découvrir aux lecteurs anglophones le riche courant de littérature moderne d'inspiration populaire, porté pendant le « Boom » par des auteurs tels que Julio Cortázar,
Mario Vargas Llosa et, bien sûr, Gabriel García Márquez.

Mince mais stimulant, If This Be Treason réunit les mémoires de Rabassa. Généreusement pimenté de friandises linguistiques, de faits historiques et de références littéraires, le livre est à l'évidence l'œuvre d'un orfèvre qui vous empêche vraiment de vous endormir. Bien que ce soient des mémoires illustrées d'anecdotes personnelles, Rabassa garde toujours ses distances. Peut-être, parce qu'en tant que traducteur, il a l'habitude de rester en marge, de suivre tout simplement ce que disent les auteurs, une idée sur laquelle il insiste « au point d'en être assommant » (selon ses propres termes).

Et pourtant, suivre un auteur mot à mot ne signifie pas esquiver toute responsabilité. Loin de là. La plus lourde tâche du traducteur est d'affronter sa propre trahison, comme Rabassa le fait dans la première des trois sections de son livre. Il y joue du vieux cliché italien traduttore, traditore. Lui-même, ou tout traducteur, trahit-il la langue, la culture, l'auteur ou, pire encore, se trahit-il en traduisant ? Comme les traducteurs le savent bien, une certaine forme de trahison (ou de perte) est presque inévitable. En fait, Rabassa va jusqu'à dire que la traduction est pur mimétisme parce que nous ne pouvons rendre parfaitement dans une langue ce que nous disons dans une autre. Et pourtant, il nous faut tenter de le faire. Comme le dit Rabassa, « la traduction est peut-être impossible, mais on peut au moins essayer ».

Rabassa se sert aussi de la première section pour fouiller dans son passé. Pour être tombé dans la traduction, il y était assez bien préparé. Né de parents qui aimaient les mots et avec des grands-parents de quatre pays différents, il était à bonne école et se lança dans une brève carrière militaire qui le conduisit loin en Europe et en Afrique, comme cryptographe. Rabassa poursuit en faisant en sorte de traiter de sujets aussi épineux que la traductologie (« dinosaure » fier de l'être, il n'en raffole pas), les grandes maisons d'édition (il ne les apprécie guère non plus) et le rôle du traducteur tel qu'il le conçoit (là encore, il n'y a qu'à suivre le texte).

Il manifeste un certain mépris pour l'enseignement de la traduction: « J'ai essayé d'enseigner ce qui ne se peut enseigner. Comme je l'ai déjà dit, on peut expliquer comment on traduit, mais comment dire à un élève ce qu'il faut écrire sans le dire soi-même ? On peut lui dire quels livres lire, mais on ne peut les lire à sa place. » Et lire est un sujet infiniment important, aussi idiot que cela puisse paraître, parce que Rabassa lit rarement les livres qu'il traduit avant de se mettre à l'ouvrage :  « Quand je traduis un livre, je le lis tout simplement en anglais ». Faut-il préciser que Rabassa conçoit la traduction comme un art, non comme un métier (« On peut apprendre à Picasso à mélanger les couleurs, mais on ne peut lui apprendre à peindre ses demoiselles d'Avignon »).

La deuxième section est la partie la plus fournie du livre. Rabassa y traite de la trentaine d'auteurs qu'il a traduits, et il les envisage dans l'ordre chronologique, car chaque œuvre a influé, dans une certaine mesure, sur la suivante. C'est une question d'expérience après tout. Rabassa se souvient de certains auteurs avec beaucoup d'affection; il a rencontré bon nombre d'entre eux, a noué de grandes amitiés ou a tout simplement étudié leurs œuvres pendant ses études. Il en encense certains: Juan Benet est le Proust espagnol, Gabriel García Márquez, l'héritier direct de Cervantès et, Clarice Lispector, « le physique de Marlène Dietrich et la plume de Virginia Woolf » – Peut-on dire mieux ? Sa phraséologie discrète convient aussi au destin douloureux de Lispector, évoqué avec une brutale simplicité : « la vie n'a pas été tendre avec elle ».

Comment s'en étonner, Rabassa consacre plus de pages à Gabriel García Márquez, dont il a traduit six romans, qu'à aucun autre auteur. L'écrivain aurait d'ailleurs dit qu'il préférait la traduction anglaise de Rabassa à son original. Selon son habitude, Rabassa accueille ce compliment en termes notoirement modestes: « J'ai l'impression […] que, chez Gabo, les mots anglais étaient déjà là, dissimulés derrière l'espagnol et tout ce que j'avais à faire était de les dénicher. » Soit dit en passant – et c'est assez choquant – Rabassa n'a perçu aucune redevance pour ce travail.

La politique est un thème incontournable, mais Rabassa ne s'y attarde guère. Le réalisme magique, cette expression tant débattue, était dans l'esprit de Rabassa un appel folklorique à la liberté et à la justice. Ailleurs, il narre brièvement les difficultés qu'il a éprouvées à échanger des brouillons avec José Lezama Lima à Cuba. Il raconte aussi comment « les brutes qui ont si souvent dirigé ces pays » ont contraint les écrivains à explorer les tréfonds du psychisme latino-américain. Face au poids d'une telle histoire, il est difficile de ne pas partager sa jubilation malicieuse à l'idée que Demetrio Aguilera-Malta – l'auteur de Siete lunas y siete serpientes (roman que Rabassa a traduit en anglais) et le fondateur du parti socialiste équatorien – ait dû sa grande chance à ce phare du capitalisme qu'est le Wall Street Journal.

Tout au long du livre, Rabassa minimise son rôle, observant de manière assez charmante qu'il est « bien conscient que le traducteur est l'écuyer de l'écrivain, mais qu'après tout, c'est Sancho Pança qui a permis Don Quichotte ». Il estime qu'il lui appartient de transposer plutôt que de traduire, et il met beaucoup de soin à faire en sorte que ses traductions conservent ce sens de l'altérité. Pour cela, il propose un petit test amusant : lire la traduction avec l'accent de terroir du personnage. Combien d'entre nous se sont surpris à le faire en lisant une de ses traductions ?

Dans la troisième (et très courte) section, Rabassa juge sa propre trahison – il a auparavant écarté toutes les autres autorités (souvent auto-proclamées). Cela va nous rassurer, il souffre du même mal que beaucoup de traducteurs : il n'est tout simplement jamais satisfait de son travail quand il le relit. On ne peut jamais être trop sûr de soi-même. Alors, nous autres traducteurs, sommes-nous à ce point coupables? Je vous laisserai le soin de découvrir le verdict.

Certains ont reproché à ce livre d'être un peu succinct, mais je soupçonne qu'il l'est à dessein. Les vraies reines du spectacle sont les œuvres elles-mêmes, à la fois les textes originaux en espagnol ou en portugais, et la lecture que Rabassa en a faite en anglais. Dans cet esprit, j'estime que ce livre, parce qu'il est brillant, devrait comporter un avertissement au lecteur. Si vous avez la chance (ou la malchance, selon votre point de vue) d'avoir un esprit curieux, ce mince ouvrage pourra vous prendre plus de temps que vous ne l'imaginiez initialement. Pour ma part, je n'ai pu m'empêcher de me reporter aux originaux de ma collection et d'en comparer des passages aux exquises traductions de Rabassa. À mon avis, ce n'est pas du temps perdu.

H.O-B. (traduction de Jean Leclercq) ENGLISH VERSION

[1] Traduction libre de vos serviteurs, avec l'aide de Jean-Paul Deshayes, notre terminologue-conseil.

 

Le choc des langues en milieu urbain

analyse de livre

GrantNous sommes heureux de retrouver notre contributeur fidèle, Grant Hamilton. Traducteur agréé diplômé de l'Université Laval, M. Hamilton est le fondateur propriétaire d'Anglocom, cabinet de Québec spécialisé en communication d'entreprise en anglais et en français. M. Hamilton collabore régulièrement aux activités de formation de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) et de l'American Translators Association (ATA) et il enseigne l'adaptation publicitaire du français en anglais dans le cadre du certificat de traduction de la New York University.  En 2009, l'ATA lui a décerné le prix Alicia-Gordon pour la créativité en traduction.

M. Hamilton est l'auteur de diverses publications. Lancé en 2011, son livre Les trucs d'anglais qu'on a oublié de vous enseigner est un recueil de billets sur la langue anglaise inspirés en grande  partie des questions que ses clients francophones lui ont posées au fil des ans. Avec son complice langagier François Lavallée, il a publié en 2012, chez Linguatech éditeur, un recueil de gazouillis sur la traduction intitulé Tweets et gazouillis pour des traductions qui chantent. Nombre de ses articles sont également parus dans The ATA Chronicle et dans la revue Circuit de l'OTTIAQ, dont Translating for Quebec : 8 Essential Rules to Follow, Creative Thinking: Doing What a Machine Cannot  et  Translation in Canada. 

Grant Hamilton joue un rôle prépondérant dans le milieu de la traduction et au sein de sa collectivité. Il siège au conseil d'administration de l'OTTIAQ, il a été vice-président de la division Entreprises de traduction de l'ATA de 2009 à 2012 et il préside la division du Québec du programme Le Prix du Duc d'Édimbourg, qui souligne les efforts et l'engagement des jeunes de 14 à 24 ans. En août 2014, M. Hamilton organisa le séminaire On traduit dans les Laurentides, cinquième d'une série de rencontres de formation pour traducteurs œuvrant dans la combinaison de langues anglais-français.

On traduiit

 

Urban Diversities and Language Policies in Medium-Sized Linguistic Communities

Grant - book cover

Emili Boix Fuster
Université de Barcelona

Multilingual Matters, 31 July 2015
Language: English
ISBN-10: 1783093900

Recension de livre, redigée par Grant Hamilton

Pour moi, qui habite le Québec, et qui vois et vis donc au quotidien une langue en situation minoritaire, les collectivités linguistiques de petite taille ont toujours été un objet de fascination. Comment le danois fait-il pour conserver son dynamisme dans sa petite péninsule nordique ? Qu'est-ce qui fait la richesse linguistique de la communauté néerlandaise, agrippée à sa côte de la mer du Nord ? Comment le catalan arrive-t-il à se maintenir sans pouvoir s'appuyer sur les contreforts d'un État indépendant ? L'estonien est-il menacé par le russe ou par la mondialisation de l'anglais?

Jetant un regard savant sur ces questions, l'ouvrage collectif Urban Diversities and Language Policies in Medium-Sized Linguistic Communities intéressera à coup sûr ceux qui se passionnent pour le sujet… et qui veulent savoir précisément l'effet du choc des langues en situation urbaine multilingue et multiculturelle.

* * *

Impossible pour quiconque d'habiter le Québec sans se buter à la question de la langue. Elle se pose partout : à l'école, dans l'affichage commercial, lors des sorties entre amis, en milieu de travail, chez les mendiants qui demandent d'abord poliment si on parle français avant d'essayer de soutirer quelques pièces…

Dans ma ville, Québec, la langue, c'est le français. Sa population est francophone à 94,6 % selon le dernier recensement de Statistique Canada, et francophone unilingue à 62,1 %. On y parle partout français.

J'en ai eu d'ailleurs la preuve irréfutable par un beau samedi d'été dans les estrades du stade municipal, où j'assistais à un match de baseball. L'équipe de New Haven (É.-U.) jouait contre notre équipe locale. À mes côtés, un spectateur, accompagné de sa copine, envoyait la main pour attirer l'attention des joueurs, qui s'échauffaient quelques mètres devant nous.

Bon pote, l'un d'eux s'approche en arborant un large sourire et lui lance un « How ya doin'? » amical tout à l'américaine.

Le spectateur fige.

Le joueur, voyant son air d'incompréhension, répète plus lentement : « How are you ? »

Le spectateur lance quelques regards plaintifs à sa copine.

Le joueur, toujours le sourire aux lèvres, se reprend, mais beaucoup plus lentement : « How », « are », « you ».

Au bord de la panique, le spectateur se tourne alors vers son amie en l'implorant :

« Que c'est qu'il me dit là ??

— Il te demande comment ça va.

— Oh ! moi ça va bien !, » répond-il en se tournant vers le joueur, visiblement soulagé.

Effectivement, Québec est une ville francophone. Les quelques anglophones qui l'habitent (11 000 sur une population d'agglomération de plus de 800 000) sont tous bilingues et parlent spontanément français en la présence d'un francophone. Bien sûr, on accueille avec plaisir en anglais les touristes et les croisiéristes qui déferlent chaque jour dans le Vieux-Québec, munis de leurs cartes de crédit. Il s'agit toutefois d'un anglais souvent hésitant, d'un intrus. On est en pays francophone.

À quelques heures de route de là se dresse fièrement la métropole du Québec, Montréal. On y parle aussi français, mais dans une moindre mesure. La population d'agglomération est francophone à plus de 65 %, mais cette francophonie tend à se cantonner dans les banlieues. L'île de Montréal est cosmopolite, fièrement fluent in English, à majorité francophone, mais tellement ouverte sur le monde qu'elle a tendance à l'oublier.

Je vis avec acuité cette dynamique linguistique montréalaise quand j'y séjourne, tant elle diffère de celle de Québec. Par exemple, au restaurant, en écoutant les gens à la table à côté, je me convaincs d'abord que j'ai affaire à des anglophones de souche, puis m'aperçois, au bout de quelques minutes, que les échanges ne se font plus en anglais, mais dans un français québécois on ne peut plus authentique. Que diable s'est-il passé ? Et les revoilà qui parlent anglais quelques minutes plus tard.

À Montréal, il faut rester vigilant pour parler français, car le réflexe y est à l'anglais. Votre nom est à consonance anglaise ? Hop, on change de langue… Un petit accent vous trahit ? Hop, on passe à l'anglais… Même au Sofitel, mon hôtel de prédilection et grand établissement français, j'ai mis longtemps à faire comprendre que je voulais être servi en français.

Tout ça pour dire que l'interaction des langues me fascine. Les anglos de Québec qui se mettent au français dès qu'un francophone se pointe, les francos de Montréal qui, dans le cas contraire, délaissent le français au profit de l'anglais… Qui établit ces règles ? Pourquoi agit-on de la sorte ? Le français est-il en péril à Montréal ?

Si, comme moi, ce genre de question vous interpelle, l'ouvrage Urban Diversities and Language Policies in Medium-Sized Linguistic Communities s'adresse à vous. Il propose une réflexion approfondie sur l'usage des langues dans les sociétés modernes.

J'ai été rassuré d'y lire, par exemple, que la pérennité d'une collectivité linguistique ne découle pas forcément de l'unilinguisme social. Heureusement, car si c'était le cas, il suffirait d'une petite balade au cœur de Montréal pour conclure à la disparition prochaine du français en terre québécoise.

J'ai aussi accueilli avec soulagement la nouvelle que, selon les études, l'intervention de l'État est cruciale en matière de protection linguistique et que l'utilisation de langues locales n'entrave en rien le progrès et le mieux-être collectif. Cela me confirme la pertinence de lois linguistiques, comme celle qui, au Québec, impose la prédominance du français dans l'affichage public et la fréquentation de l'école française par les enfants d'immigrants.

Par ailleurs, je n'ai pas pu m'empêcher de penser aux Franco-Ontariens d'Ottawa en apprenant que les locuteurs néerlandais de Bruxelles peinent à se faire servir dans leur propre langue dans la capitale de leur propre pays, la Belgique, car seul un Bruxellois sur trois est capable de s'exprimer en néerlandais. Les néerlandophones s'en plaignent, et avec raison.

Le chapitre sur Bruxelles offre d'autres parallèles avec le Canada. On y apprend, par exemple, qu'un bilinguisme officiel conférant le libre choix en matière linguistique mène inéluctablement à l'assimilation progressive de la langue plus faible par la langue dominante. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit à Bruxelles, ville jadis néerlandophone, mais qui s'est progressivement francisée à compter de la fin du XIXe siècle face à la domination socioéconomique du français. On y apprend aussi que la valorisation officielle d'une langue amène de véritables changements dans les comportements linguistiques. Voilà qui est rassurant !

L'ouvrage se penche aussi sur le cas du galicien. Le chapitre sur la ville de Vigo, en Galicie (Espagne), se lit comme une sorte de mise en garde contre le laissez-faire linguistique. Petite ville paisible de 23 000 locuteurs galiciens en 1900, Vigo a vu sa population se multiplier par 13 en 100 ans pour atteindre presque 300 000 habitants. D'aucuns auraient pu croire que cet apport démographique, nourri en grande partie par l'arrivée en ville de paysans galiciens, aurait mené à la naissance d'une grande ville galicienne, mais on y parle aujourd'hui surtout castillan (espagnol). En 2013, à peine 1 % des jeunes de 5 à 14 ans avaient le galicien comme seule langue maternelle, contre 76 % qui avaient le castillan et 24 %, les deux langues.

Un autre chapitre nous transporte de l'autre côté de l'Espagne, à Valence, où nous découvrons le valencien, variante locale du catalan. On y dresse un portrait fascinant de la ville et de sa riche histoire, pour ensuite décrire sa réalité sociolinguistique. Certaines nouvelles sont bonnes (les gens sont un peu plus nombreux qu'auparavant à affirmer comprendre le valencien), mais la tendance de fond est inquiétante : moins de gens le maîtrisent véritablement, le nombre de personnes qui le parlent à la maison est en baisse de 24,6 % depuis 20 ans et, parmi les locuteurs natifs, un sur trois seulement se permet de le parler en s'adressant en public à un inconnu.

À ces chapitres s'ajoutent d'autres sur Helsinki, Tallinn, Copenhague et Barcelone. L'exposé sur cette dernière ville cite l'intellectuel valencien Joan Fuster qui, en parlant des défis posés par le multilinguisme, affirme que : « si la langue est déchirée, abâtardie ou perdue, la société s'en trouve brisée et ses contours distinctifs, effacés. Les peuples qui n'ont jamais traversé de crise linguistique aiguë ne s'en rendent que rarement compte. Il n'y a que les malades qui pensent à la santé. »

FALLCette remarque rejoint très précisément le propos de la romancière japonaise Minae Mizumura dans son ouvrage The Fall of Language in the Age of English, où elle dit être « abasourdie par la naïveté de ces gens pourtant très intelligents dont la langue maternelle est l'anglais. Ils ne sont jamais, eux, condamnés à réfléchir aux questions de langue. »

Vous sentez-vous « condamné » à réfléchir aux questions de langue ? Voilà pour vous une petite punition agréable.

Les doodles de Google, est-ce pour la rime ?

Sous l'effet du géant Google, il semble que le mot doodle ait pénétré dans la langue française. Et cela, par suite de la popularité de ces petits sujets sautillants qui ornent les pages de Google.  [1]

New Year's Day 2016

 

C'est ainsi qu'un journal français de la Toile a annoncé (le 12 de ce mois) que « le célèbre conteur Charles Perrault est fêté via un doodle ».

Si l'on se réfère au Webster's New Collegiate Dictionary, le mot doodle désigne « an aimless, more or less automatical, scribble ».

Le Grand dictionnaire d'américanismes des époux Deak en donne la définition suivante : « Griffonnage nerveux d'une personne qui pense à autre chose ».

Cela colle exactement à la définition de griffonnage dans le Petit Robert :

« dessin informe, barbouillage, gribouillage, gribouillis ». Mais aussi, ce qu'on rédige hâtivement, avec maladresse. (p.1174)

Il s'avère que doodle n'est pas plus correct en français qu'en anglais, vu qu'en anglais, il s'agit aussi d'un dessin tracé ou d'un texte rédigé sans aucun soin. Or, les doodles de Google, qui servent en général à fêter des anniversaires d'illustres personnages,  des événements particuliers tels que les fêtes nationales,  ou d'autres événements comme les Jeux olympiques, sont loin d'être griffonnés. Bien au contraire, ils sont très finement dessinés par les graphistes peut-être les mieux payés du monde.

 

DOODLE 1

 

 


Charles Perrault

 

Charles Perault 2Mais, quelle est cette histoire de la pantoufle de verre ou de la citrouille qui se transforme en carrosse ? Et celle de la princesse qui sombre dans un profond sommeil lorsqu'elle se pique le doigt avec un fuseau [ spindle ] ? C'est à Charles Perrault (1628-1703), haut fonctionnaire, académicien et auteur de contes de fée que nous devons les personnages de Cendrillon, de la Belle au Bois dormant ou du Petit Poucet qui ont enchanté notre enfance. Né à Paris, il y a 388 ans hier, il a passé le plus clair de son temps à la cour du Roi Soleil [ Louis XIV ]. Grand commis de l'État, il fut aussi le collaborateur de son frère, l'architecte Claude Perrault, à qui l'on doit la grande façade (dite Colonnade) du Louvre. C'est dans la soixantaine bien sonnée, alors à la retraite, que Charles Perrault écrivit les Contes de ma mère l'Oye (1697), « le livre le plus célèbre de notre littérature », selon Marc Soriano. 

 

 

Pour le doodle d'aujourd'hui, l'artiste Sophie Diao a créé des tableaux , les Contes de ma mère l'Oye : Cendrillon, la Belle au Bois dormant et le Chat botté. Les contes de Perrault fixent les règles du conte de fée moderne. Perrault emprunte les thèmes et l'entrée en matière de ses récits (Il était une fois…) aux contes traditionnels jusque-là récités à haute voix, tout en les modernisant par des embellissements à la mode de son temps et par l'usage de la forme écrite (la publication des contes coïncide avec l'apparition du roman moderne : ils font suite au Don Quichotte et à La Princesse de Clèves, mais précèdent Robinson Crusoe et Tom Jones). L'élément central de ces contes de fée subsiste dans des romans et des films contemporains, ce qui fait que lire ou aller au cinéma devient un acte fondamentalement optimiste : lorsque nous entendons « il était une fois, » nous espérons – et nous nous attendons à un « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. » (Source : Google)





 

 

[1] Selon Wikipedia, un Google Doodle, ou tout simplement Doodle (de  l’anglais doodle, désignant un gribouillage et permettant une paronomase avec « Google »), est une altération particulière et temporaire du logo de Google  présentée pendant une journée sur la page d’accueil du moteur de recherche de l'entreprise. 

Jean L. & Jonathan G.


Lecture supplémentaire :

Charles Perrault: the modern fairytale's fairy godfather
The Guardian, 12 January 2016

(6:10 minutes)

 

 

La Cour suprême dans la culture populaire américaine

Johann-morriJohann Morri a étudié le droit en France et aux États-Unis. Juge administratif en France (actuellement en disponibilité), il a été enseignant vacataire a l’Université de Californie (Berkeley) et exerce actuellement des fonctions d'enseignement et de coordination pédagogique a UC Davis. Nous le remercions vivement de l’article que nous publions ci-après.

SC building
 La Cour supreme, Washington, D.C.

Par le biais des séries télévisées et des films (The good wife,  Law and Order, Ally Mc Beal, Damages, etc.), ainsi que des romans policiers dits « procéduraux » (notamment ceux de Michael Connelly), le public européen est devenu familier de la justice américaine, au point qu'elle lui est parfois plus familière que le système judiciaire national – quel juge français ne s'est pas entendu appeler « votre honneur » ? Mais toutes les composantes du système judiciaire ne sont pas également représentées sur les écrans et dans la littérature. La Cour suprême des États-Unis, en particulier, n'y n'occupe qu'une place limitée. Elle ne fait que des apparitions ponctuelles dans les séries télévisées et les films ou les ouvrages de fiction qui lui sont consacrés ne sont pas légion.

SC Pelican Brief

Traductions intimes


Avec
Google Translate, une ville espagnole lance un « festival du clitoris » !
 
Ce devait être un festival gastronomique en l'honneur du grelo, cette feuille de navet qui est un aliment de base dans la ville d'As Pontes, en Galice, dans le nord-ouest de l'Espagne.
 
 
Mais, ces derniers mois, c'est à d'autres réjouissances que la petite ville a convié la population. Ayant eu recours à Google Translate pour traduire en castillan le terme galicien grelo, elle en est venue à inviter les gens à un festival du clitoris !
 
« La surprise fut totale, » a déclaré Monserrat Garcia, porte-parole de la ville au journal britannique Guardian. « D'abord, nous n'en avons pas cru nos yeux. »
 
Les édiles d'As Pontes (11.000 habitants) avaient rédigé l'annonce du festival annuel en galicien, une des langues officielles de cette région d'Espagne et avaient eu recours à Google Translate pour en obtenir une version en espagnol.
 
 
Sans s'aider de Google Translate, Renault ne fait pas mieux !
 
Renault
 
 
Les constructeurs d'automobiles consacrent d'énormes budgets aux études de marché et au choix des noms qu'ils donnent à leurs véhicules. Première conséquence de l'abandon des langues mortes dans l'enseignement français, la méconnaissance du grec a probablement conduit les marketistes de Renault à baptiser leur nouvelle berline Koleos. Or, ce mot grec désigne ce que l'anatomie appelle la gonade mâle, et le profane, le testicule [1] . Certes, les hellénistes ont immédiatement compris le message commercial : c'est un moyen crypté de dire que cette voiture est à la portée de toutes les bourses… Mais, tant pis pour ceux qui comprendront de travers !
 
[1 Le dictionnaire Larousse en six volumes donne la définition suivante :

COUILLE : nom féminin (bas latin colia ; latin coleus ; grec koléos, proprement: fourreau, gaine). Trivial pour testicule.

L’orthographe des débats présidentiels en ligne :

La rigueur syntaxique correspond-elle à l'orientation politique ?

La syntaxe des gens de gauche est-elle plus rigoureuse que celle des gens de droite ? La question pourrait paraître incongrue si, la science politique accordant toujours plus d'intérêt aux analyses de contenu, des chercheurs ne s'étaient avisés d'étudier les commentaires formulés sur Facebook par les partisans des candidats aux prochaines élections présidentielles américaines. Certes, la division gauche-droite n'est pas aussi nette aux États-Unis que dans les pays européens, et il serait réducteur de classer ainsi les deux grands partis américains. Disons plutôt, très schématiquement, que les Républicains privilégient la liberté et les Démocrates chérissent l'égalité.

Presidential Grammar 1 Presential debates 2

 

 

 

            
          candidats républicains                       candidats démocrates

 

 

 

 

 

La méthode utilisée

L'étude a été entreprise par l'application correctrice d'épreuves Grammarly, en analysant l'orthographe et la syntaxe des commentaires déposés par les uns et les autres sur les pages Facebook des candidats aux prochaines élections présidentielles. Les chercheurs ont commencé par sélectionner les commentaires d'au moins 15 mots exprimant un avis positif ou neutre. Après ce premier criblage, ils ont analysé 180 de ces commentaires retenus au hasard pour chaque candidat. L'analyse a porté d'abord sur la qualité orthographique des textes (nombre de fautes pour 100 mots), puis sur la richesse de l'expression (nombre de mots recherchés pour 1.000 mots).

Les résultats

Un partisan des Démocrates commet en moyenne 4,2 fautes, alors qu'un partisan des Républicains en fait 8,7. Du point de vue de la richesse de l'expression, les partisans des Démocrates ont un vocabulaire plus étendu puisqu'ils utilisent 300 termes recherchés pour 1.000 mots, contre seulement 245 pour 1.000 du côté des Républicains.

COMPARAISON ENTRE PARTISANS DES DÉMOCRATES ET PARTISANS DES RÉPUBLICAINS, DANS LES DÉBATS SUR FACEBOOK

Nb. de fautes/100 mots
Nb. de termes recherchés/1.000 mots
Nb. moyen de mots par commentaire

 

[Graphique de Dylan Petrohilos, à partir de données Grammarly]

Discussion

Certes, du côté des Républicains, il y avait davantage d'occasions d'erreurs puisque les candidats étaient près de trois fois plus nombreux et que beaucoup d'entre eux sont suivis sur Facebook par un bien plus grand nombre de commentateurs que les Démocrates. Globalement, dans le camp des Républicains, le nombre moyen de membres Facebook était de 1,1 million, contre environ 591.000 chez les Démocrates. Le groupe dans lequel les chercheurs ont sélectionné l'échantillon de 180 commentaires était donc bien plus grand chez les Républicains que chez les Démocrates. Ainsi, l'ancien gouverneur du Rhode Island, Lincoln Chafee, n'est suivi sur Facebook que par 9.526 personnes alors que Donald Trump est suivi par 3,8 millions de membres.

Selon le Grammarly, l'ex-gouverneur Lincoln Chafee attire les meilleurs en grammaire, alors que les soutiens de Donald Trump sont ceux qui font le plus de fautes.

CLASSEMENT DES MEILLEURS EN GRAMMAIRE PARMI

LES PARTISANS DES CANDIDATS À LA PRÉSIDENCE

Candidat

Nb. de fautes pour 100 mots

Nb. de termes recherchés pour 1.000 mots 

Grammar chart

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[Graphique de Dylan Petrohilos, à partir de données Grammarly)

Parmi ceux qui ne se classent pas dans les dix premiers figurent l'ex-gouverneur de Floride Jeb Bush — dont les partisans n'arrivaient qu'en 12ème position avec 7,9 fautes pour 100 mots – et le sénateur Marco Rubio (Rép.-Floride), dont les partisans se situaient en 17ème place avec 8,8 fautes pour 100 mots. Les partisans de Donald Trump fermaient la marche et portaient la lanterne rouge. Leur mépris des règles d'orthographe et la pauvreté de leur expression n'a rien d'étonnant puisque leur candidat n'a pas l'habitude de traverser dans les clous !

Ce classement, de l'aveu même de ses initiateurs, se voulait « un regard amusé sur la façon dont écrivent les partisans des candidats ». Toutefois, il se peut aussi qu'il soit le reflet de la structure sociologique des deux électorats. Traditionnellement, les Démocrates représentent les milieux populaires, mais aussi les intellectuels du pays, tandis que les Républicains incarnent plutôt la petite bourgeoisie et les milieux d'affaires. Faut-il alors s'étonner si les premiers formulent des commentaires plus soignés et dans une langue plus recherchée, alors que les seconds, plus impulsifs, sont peut-être davantage enclins aux jugements à l'emporte-pièce, formulés dans une langue plus relâchée ?

Jean Leclercq

 

N.B. Ce qui précède est largement inspiré d'un article d'Emily Atkins, paru le 6 octobre 2015 dans Thinkprogress, intitulé : New analysis ranks presidential candidates by their supporters' grammar.

2015 : année donquichottique

Donquijote by Honoré_Daumier

                 Huile sur toile par Honoré Daumier

Cette année marque le quatre-centième anniversaire de la publication d'El ingenioso hidalgo Don Quijote de la Mancha, l'immortel chef-d'œuvre [1] de Miguel Cervantes de Saavedra (1547-1616), ou plutôt de la seconde partie des aventures du Chevalier de la Triste Figure, la première partie étant sortie en 1605. D'ailleurs, peu s'en fallut que cette suite ne soit jamais connue. En effet, c'est parce qu'un faussaire du nom d'Alonzo Fernandez de Avellaneda avait eu l'insolence [2] de faire paraître, à Tarragone en 1614, une prétendue suite à la première partie que Cervantès reprit la plume pour achever enfin le récit auquel il travaillait depuis dix ans, nous léguant ainsi l'œuvre complète en 1615, juste avant de mourir. [3]

 

Cervantes portrait"Celui que tu vois ici avec son visage aquilin, les cheveux châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le nez recourbé, quoique bien proportionné, la barbe d'argent (il n'y a pas vingt ans qu'elle était d'or), la moustache grande, la bouche petite, les dents peu nombreuses car il ne lui en reste plus que six, encore mal conditionnées et plus mal rangées, ….. est l'auteur de la Galatée, du Don Quichotte de la Manche et d'autres œuvres qui courent le monde à l'abandon et peut-être sans le nom de leur maître. On l'appelle communément Michel de Cervantès de Saavedra."

 

Des aventures d’Astérix à l’univers fantastique d’Alice au pays des merveilles

ObelixChacun sait que l'humour est difficile à traduire. D'ordinaire, les Alice_par_John_Tenniel_04calembours et les jeux de mots se prêtent mal à la traduction. Mais, l'attrait qu'a exercé Astérix le Gaulois au cours de ses 56 ans d'existence a été tel dans le monde entier que, nonobstant l'énormité des difficultés, les éditeurs,  ne refusant pas l'obstacle, ont commandé des traductions de ses aventures dans des douzaines de langues. La récente sortie simultanée du 36ème album d'Astérix, tiré à quatre millions d'exemplaires et dans une bonne quinzaine de langues, a été saluée dans nos colonnes par une première annonce suivie d'un entretien avec Anthea Bell, la traductrice anglaise de cet album et de ceux qui l'ont précédé.