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Le Professeur François Grosjean, linguiste du mois de janvier

Magdalena Chrusciel, notre fidèle correspondante à Genève, interprète/traductrice jurée (polonais-anglais-français), a bien voulu interroger le Professeur François Grosjean, grand spécialiste du bilinguisme et que nous remercions d'avoir accepté de répondre à ses questions.

    

M. Grosjean

Mme. Chrusciel

       

 

Grosjean UnProfesseur honoraire de psycho-linguistique à l'Université de Neuchâtel (Suisse), ses domaines de prédilection sont la perception, la compréhension et la production du langage, qu'il s'agisse du langage parlé ou de celui des signes. Il s'intéresse également au bilinguisme et au biculturalisme, à la linguistique appliquée, à l'aphasie et au traitement naturel du langage. Il s'est fait connaître grâce à sa vision holistique du bilinguisme, du mode langagier et du principe de complémentarité.

Il est l'auteur d'ouvrages suivants traitant du bilinguisme:

  • Life with Two Languages
    (Harvard University Press, 1982)

  • Studying Bilinguals
    (Oxford University Press, 2008)

  • Bilingual: Life and Reality
    (Harvard University Press, 2010)

  • The Psycholinguistics of Bilingualism
    (avec P. Li; Wiley-Blackwell, 2013) 

  • Parler plusieurs langues : le monde des bilingues
    (Albin Michel, 2015)

 

Parler 

Edition Albin Michel, vient de  paraître en janvier, 2015.
——————-

Magdalena : Professeur de psycholinguistique émérite et bilingue français-anglais, vous vivez le bilinguisme au quotidien. Je suis moi-même bilingue français-polonais, pour avoir vécu et étudié en Suisse et en Pologne, ayant changé – pour reprendre vos termes – de langue dominante à quatre reprises. En lisant votre passionnant ouvrage, on apprend qu'environ la moitié des habitants de la terre sont bilingues. Comment faut-il le comprendre ?

Le bilinguisme se développe lorsqu'un individu a besoin de communiquer en plusieurs langues, et est dû à de nombreux facteurs tels que le contact de langues à l'intérieur d'un pays ou d'une région, la nécessité d'utiliser une langue de communication (lingua franca) en plus d'une langue première, la présence d'une langue parlée différente de la langue écrite au sein d'une même population, la migration politique, économique ou religieuse, le commerce international, les cursus scolaires suivis par les enfants, l'intermariage et la décision d'élever les enfants avec deux langues.

Magdalena : Pouvez-vous nous parler des mythes qui ont cours au sujet du bilinguisme, notamment de celui qui veut qu'un bilingue soit un traducteur-né ?

En voici quelques-uns: le bilinguisme serait un phénomène rare; les bilingues posséderaient une maîtrise équivalente de leurs différentes langues et seraient des traducteurs-nés; les langues seraient acquises dans la prime enfance; le bilinguisme précoce chez l'enfant retarderait l'acquisition du langage; et il affecterait négativement le développement cognitif des enfants possédant deux ou plusieurs langues. En fait, environ la moitié de la population du monde est bilingue; il est exceptionnel qu'une maîtrise identique soit atteinte dans toutes les langues et il est rare que le bilingue soit un fin traducteur; on peut devenir bilingue à tout âge; les grandes étapes d'acquisition sont atteintes aux mêmes moments chez tous les enfants, monolingues ou bilingues; enfin, l'enfant bilingue montre souvent une supériorité par rapport à l'enfant monolingue pour ce qui concerne l'attention sélective, la capacité à s'adapter à de nouvelles règles, et les opérations métalinguistiques.

Magdalena : Le lien entre migration et langues m'interpelle fortement. Statistiquement, on estime à 36 en moyenne, le nombre de langues parlées dans un pays donné. Vous mentionnez par exemple que 300 langues sont parlées au quotidien à Londres. Qu'en est-il notamment en Suisse ?

Selon l'Office fédéral de la statistique (OFS), en 2000, la Suisse comptait en tout quarante langues parlées en tant que langue principale par plus de mille locuteurs. Le nombre est bien entendu plus élevé si l'on enlève cette limite inférieure mais l'OFS n'a pas pu me donner plus de précisions.

Magdalena : Bilingues, nous passons allégrement d'une langue à l'autre, en fonction du contenu, de l'interaction, etc. Ainsi, avec mon fils Michael, étudiant à l'université de Neuchâtel, nous parlons de questions d'études en français, mais nous revenons au polonais lorsqu'il est question de la famille et des amis.

J'ai appelé cela le "principe de complémentarité" que je définis ainsi: les bilingues apprennent et utilisent leurs langues dans des situations différentes, avec des personnes variées, pour des objectifs distincts. Les différentes facettes de la vie requièrent différentes langues. Plus on étudie le principe de complémentarité, plus on remarque son influence sur la perception et la production de la parole, la mémoire verbale, l'acquisition des langues chez les enfants bilingues, et la dominance langagière.

Magdalena : Qu'en est-il de l'expression de nos émotions ? et de la langue de nos rêves ?

Là aussi le principe de complémentarité joue un rôle. Il existe chez la plupart des bilingues un certain nombre de domaines plus personnels et d'activités cognitives réservés strictement à une langue. Les choses apprises par cœur telles que prier, compter ou calculer, ainsi que l'expression de diverses émotions, telle que jurer, sont souvent limitées à une seule langue (mais pas nécessairement toujours la première). Quant aux numéros de téléphone et mots de passe nombreux dont nous avons besoin aujourd'hui, ils sont la plupart du temps mémorisés dans une seule langue et difficilement récupérables dans l'autre.

Magdalena : Pouvez-vous nous parler du code-switching - l'expression anglaise illustrant bien mieux cette utilisation alternée de deux langues, et d'emprunts, d'intégration de termes dans une autre langue ?

Dans ses activités quotidiennes, la personne bilingue navigue entre différents modes langagiers. À l'une des extrémités du continuum, elle est dans un mode monolingue: devant des monolingues qui ne connaissent pas son ou ses autres langues, ou des personnes qui ne partagent qu'une langue avec elle, elle se trouve dans l'obligation de n'utiliser qu'une seule langue avec l'interlocuteur. À l'autre bout du continuum, elle communique avec d'autres bilingues qui parlent les mêmes langues qu'elle et qui acceptent le mélange de langues, ce que j'ai intitulé, en 1968 déjà, le parler bilingue. C'est dans ce mode bilingue qu'apparaissent les alternances de code (code-switchs) et les emprunts.

Magdalena : Est-ce ce qui se passe dans le roman de Lydia Salvayre, Pas pleurer, Prix Goncourt 2014?

Tout à fait; la plupart des propos rapportés ont été exprimés en mode bilingue, d'où les alternances de code et les emprunts qui s'y trouvent.

Magdalena : Les interférences, un appauvrissement ou une richesse ? J'aime la formulation que vous citez d'Eva Hoffman, dans « Lost in translation » : « Each language modifies the other, crossbreeds with it, fertilizes it ». En tant que traducteurs, nous recherchons toujours une pureté linguistique, dépourvue d'interférences.

Dans mon livre, "Parler plusieurs langues", je consacre toute une section aux traducteurs et interprètes qui doivent, en effet, éviter le plus possible les interférences, sans parler des alternances de code et des emprunts. Cela est une des grandes différences avec les bilingues "normaux" qui apprennent à vivre avec et qui, pour certains, y voient une manière de rendre moins monotone et stéréotypée leur production langagière parlée et écrite.

Magdalena : On ne peut être que rassuré d'apprendre que le bilinguisme nous protège, en retardant dans le temps la démence sénile, à l'instar d'autres activités mentales complexes. Pouvez-vous citer les principaux avantages du bilinguisme? Et les désavantages, aux yeux de certains.

Parmi les avantages exprimés par les bilingues, citons les suivants: pouvoir communiquer dans deux ou plusieurs langues et avoir ainsi accès à d'autres cultures; avoir plusieurs perspectives sur la vie; pouvoir lire la littérature étrangère dans sa version originale; servir de médiateur entre les cultures; avoir plus de possibilités au niveau de son travail, etc. Parmi les désavantages, certains bilingues citent souvent le fait qu'ils ne peuvent pas tout exprimer dans une de leurs langues; d'autres se plaignent des interférences qu'ils produisent; certains n'aiment pas l'accent qu'ils ont dans l'une des langues; et parmi ceux qui sont également biculturels, certains se sentent éloignés, parfois même exclus, de l'une ou de l'autre culture, ou même des deux.

Magdalena : Petits, les enfants ont plus de facilité à apprendre de nouveaux sons, qu'en est-il de l'apprentissage linguistique global ? Quels conseils donneriez-vous aux parents soucieux de leur bilinguisme ?

Il est possible de devenir bilingue à tout moment de la vie: dans l'enfance, dans l'adolescence et même à l'âge adulte. Nous savons depuis longtemps que les enfants plus âgés sont de meilleurs apprenants d'une langue seconde au niveau cognitif que les très jeunes enfants, et que les apprenants tardifs peuvent réussir tout aussi bien que les précoces. Il est bon de garder cela à l'esprit lorsque l'on planifie le début du bilinguisme d'un enfant. Je passe de nombreuses pages dans mon nouveau livre sur le devenir bilingue des enfants et des adolescents, et le rôle que doivent jouer les parents dans ce voyage linguistique de leurs enfants. Je suis d'avis qu'une planification réfléchie de l'acquisition et du maintien des langues de l'enfant par les parents est indispensable; elle devrait empêcher d'éventuelles déceptions et aboutir à un bilinguisme stable et réussi.

Magdalena : Nos lecteurs seront ravis d'apprendre la parution prochaine de votre ouvrage chez Albin Michel. C'est votre premier livre grand public qui paraît en français. Est-ce que sa rédaction dans votre première langue, le français, a pu vous entraîner vers d'autres réflexions, par rapport à vos ouvrages précédents, tous en anglais ? Quels sont les thèmes que vous y traitez ?

Le livre comprend quatre chapitres: Le monde bilingue, Les caractéristiques du bilinguisme, Devenir bilingue, et autres dimensions du bilinguisme. Il traite des représentations que l'on a de ce phénomène, des effets cognitifs et métalinguistiques du bilinguisme, du biculturalisme, et des bilingues exceptionnels tels que les enseignants de langue seconde, les traducteurs et interprètes, et les écrivants bilingues. J'explique dans un billet de mon blog chez Psychology Today le défi que cela a été de préparer et d'écrire cet ouvrage en français, et en quoi il est différent de Bilingual: Life and Reality, à la fois dans son contenu et sa forme.

Références :

Bilingual: Life and Reality, F. Grosjean,
Harvard University Press, 2010.

Parler plusieurs langues: Le monde des bilingues.
F. Grosjean, Albin Michel, 2015.

Site web de François Grosjean 

 

 

 

 

Oxford University Press, 2008

avec P. Li;
Wiley-Blackwell, 2013

Harvard University Press, 1982

Harvard University Press, 2010

 

 

« Je ne sais quoi » figure entre les 10 “mots anglais” de l’année 2014 choisis par le dictionnaire numérique Merriam-Webster

Dans le vidéo clip suivant, le Rédacteur-en-Chef du dictionnaire numérique Merriam Webster explique quels étaient les mots les plus recherchés pendant l'année écoulée parmi les 100 millions pages vues chaque mois sur le site.

La définition fournie par ce dictionnaire pour  « Je ne sais quoi » est: something that cannot be adequately described or expressed. Il s'avère que cette locution syntagmatique est employée comme substantif en anglais, par exemple : "It is difficult to characterize that film – it has a certain je-ne-sais-quoi."

 4:26 minutes

 

Voici la pub sur des ailes désossées qui a augmenté le nombre de recherches de l'expression : « Je ne sais quoi » par les internautes :

SONIC Boneless Wings "Wingman" Commercial (32 secondes)

 

Voir aussi :

"Vapoter", ("to vap" en anglais) mot de l'année 2014 pour le Oxford Dictionary
Slate FR, 18.11.2014

Le mot selfie inventé en Californie ?

 

Léon Dostert, un être d’exception

 Nous poursuivons notre série d'articles consacrés à quatre des plus prodigieux et des plus attachants linguistes de l'histoire :

        

Le cardinal Giuseppe Caspar Mezzofanti 
(1774 – 1849)

de la plume de Madeleine BOVA

C.K. Scott Moncrieff : Soldier, Spy and Translator
(1889 – 1930)

de la plume de Mike Mitchell

 

à paraitre :

Sir William Jones 
(1746 – 1794)

 

Isabelle_Pouliot (1)L'article qui suit a été rédigé par Isabelle Pouliot, traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Isabelle a fondé la société DESIM Inc. en 2012. http://traduction.desim.ca

Son parcours universitaire et professionnel comprend le journalisme, la traduction et la révision. Isabelle est diplômée de l'Université McGill en traduction. Elle partage son temps entre Oakland, en Californie, et Montréal, au Canada.

 

 

DostertLéon Dostert (1904-1971) a joué un grand rôle dans l'évolution de l'interprétation simultanée. Cette méthode de relais d'un message, qui semble si normale de nos jours, a fait ses véritables débuts durant le tribunal de Nuremberg de novembre 1945 à octobre 1946. Léon Dostert était le responsable de l'équipe d'interprètes du tribunal et c'est lui Dostert Jacksonqui a convaincu le procureur général américain Robert  Jackson d'utiliser l'interprétation simultanée, effectuée grâce à un système composé d'écouteurs et de micros, au lieu de l'interprétation consécutive.

En réalité, l'interprétation simultanée avait été testée pour la première fois en 1927 par le Bureau international du Travail à Genève. Le système avait été créé par la société IBM. Cependant, le nombre et la longueur des câbles et cordons d'alimentation constituaient un obstacle et cette technologie a alors été adoptée par peu d'interprètes. Après la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), le tribunal militaire instauré par les Alliés à Nuremberg a permis à cette technologie de s'imposer et de prouver sa valeur.

Dostert accused

 

Léon Dostert voyait des obstacles à l'interprétation consécutive, qu'il avait pratiquée comme interprète du général américain Dwight Eisenhower :

Dostert - eisenhower«Quand j'étais l'interprète d'Eisenhower et qu'il discutait de quelque chose avec de Gaulle, il ne lui parlait pas ; il me parlait. Lorsque de Gaulle répondait, son expression faciale, son ton, ses gestes étaient dirigés vers moi, non vers Eisenhower. » [1]

Comment un Français est-il devenu Dosert Lorraine interprète d'un général américain? Léon Dostert est né en 1904 dans la ville de Longwy en Lorraine. En 1914, la France entre dans la Première Guerre mondiale ; sa ville est occupée par l'armée allemande et cette langue est enseignée à l'école primaire. À l'adolescence, il travaille comme manoeuvre et ses collègues le nomment interprète en raison de sa maîtrise de l'allemand. Lorsque l'armée américaine chasse l'armée allemande de la ville, Dostert apprend l'anglais et devient également interprète auprès des soldats américains. [2]

Après la guerre, il se rend aux États-Unis, d'abord en Californie, puis à Washington, où il étudie à l'Université Georgetown. Il devient ensuite professeur de français dans cette même institution. Dès 1939, au début de la Seconde Guerre, il travaille à l'ambassade française de Washington jusqu'en 1941. La France est occupée par l'Allemagne en 1940 ; Dostert reçoit la nationalité américaine en 1941, s'enrôle dans l'armée américaine en 1942  et devient l'interprète du général Eisenhower jusqu'en 1944. Promu au grade de colonel en 1945, il reçoit le mandat d'organiser un système d'interprétation simultanée pour le tribunal de guerre de Nuremberg.

La difficulté était grande, puisque les séances du tribunal se déroulaient en quatre langues : allemand, russe, français et anglais.

Une interprète qui a travaillé au tribunal, Marie-France Skuncke, raconte le déroulement des séances :

« Horaire d'une journée-type : le matin, équipe A, 45 minutes de cabine, période pendant laquelle l'équipe B écoutait les débats en salle 606 derrière la salle d'audience. A mi-matinée, changement d'équipe, B en cabine, A en salle 606. Audience levée à midi. Le même schéma l'après-midi. Ce jour-là, l'équipe C se reposait. Tous les jours, deux équipes sur trois travaillaient. » [3]

Nuremberg IBM System  9:95 minutes

À l'époque, la technologie est lourde et très visible : « Le système de son ne comportait que six microphones d'origine : un pour chaque juge, un pour le banc des témoins et un autre pour la personne qui se trouvait à la tribune. Ce qui se disait à la source était transmis, par une console de contrôle, aux écouteurs des interprètes, qui, à leur tour, traduisaient l'intervention dans la langue voulue grâce à quatre microphones, un par cabine. » [4]

Dostert cabin

Interpreters at the Nuremberg Trial;

Front: English desk;
Back: French desk. To the left, monitor.
Credit: US National Archives, College Park, MD, courtesy of Francesca Gaiba

 

Les câbles reposaient sur le sol; ce qui occasionnait des pannes lorsque quelqu'un trébuchait. Le délai entre l'écoute et la transmission était inférieur à dix secondes. C'est aussi durant les travaux de ce tribunal qu'a été instaurée l'utilisation de voyants lumineux : jaune, pour demander un ralentissement du discours, et rouge, pour un arrêt complet. Comme le rapporte Jalón : « En cas de fatigue ou de difficulté persistante, le « contrôleur » faisait appel à l'interprète de réserve (…) L'auditoire, conscient de la nouveauté du système et du gain de temps qu'il supposait, considérait ces interruptions et ces remplacements avec bienveillance et se montrait compréhensif. »

Voyant le succès de cette méthode au tribunal de Nuremberg, l'Organisation des Nations Unies (ONU), créée à l'occasion de la conférence de San Francisco en octobre 1945, a par la suite demandé à Léon Dostert d'organiser son système d'interprétation simultanée.

Dosert vissonComme l'indique une ancienne interprète de conférence de l'ONU, Lynn Visson, à propos de Dostert : « Il croyait qu'il était possible pour un être humain d'écouter et de parler en même temps. » [5]

 


La communication, une préoccupation constante

Léon Dostert croyait en de nombreuses possibilités. Il a cofondé l'Institute of Languages and Linguistics of the School of Foreign Dosert Washington Service de l'Université Georgetown et l'a dirigé durant 10 ans. Cet institut faisait une large place aux magnétophones à titre d'outils d'apprentissage des langues. M. Dostert a également fondé une conférence annuelle qui traitait de langues et de linguistique et un programme d'études d'apprentissage de l'anglais en Turquie.

En 1953, on l'a chargé de réfléchir aux possibilités de traduction automatique faite par un ordinateur. Cette collaboration entre l'Université Georgetown et IBM a permis de réaliser la première traduction automatique en janvier 1954 par l'ordinateur IBM 701, qui avait été programmé pour traiter un vocabulaire de 250 mots et six règles de grammaire.

Dans un communiqué de presse d'IBM [6], on peut lire : « La langue russe a été traduite en anglais par un « cerveau » électronique pour la première fois aujourd'hui (…) Une femme qui ne comprenait pas un mot de la langue des Soviets a tapé des messages en russe sur des cartes perforées IBM. Le « cerveau » a transmis leur traduction à une imprimante automatique qui imprimait des mots à la vitesse folle de deux lignes et demie de texte à la seconde. (…) »

Dostert Punched_card

Dans le communiqué, Léon Dostert posait l'hypothèse que cinq ans plus tard, peut-être même trois, la communication entre deux langues par voie électronique deviendrait une réalité. Ainsi, disait-il, « un autre obstacle à la communication interculturelle sera éliminé et une autre étape sera franchie vers une plus grande compréhension, puisque c'est au moyen de la langue écrite que l'homme a toujours voulu communiquer de manière plus étendue avec ses contemporains et plus étroitement encore avec la postérité. La pluralité des langues a en partie entravé cette quête. La traduction électronique constitue une nouvelle étape dans la tentative de l'homme de communiquer avec ses voisins. »

  Leon Dostert - image  
  « Tu vaux autant de gens que tu sais de langues » – attribué à Charles Quint, selon Cassell's Book of Quotations, Proverbs and Household Words  

M. Dostert a poursuivi sa brillante carrière jusque vers la fin des années 1960. Il a obtenu plusieurs doctorats honorifiques, travaillé au sein de différentes institutions universitaires, a conçu des méthodes d'apprentissage des langues étrangères à l'intention des personnes aveugles [7] et a publié bon nombre d'articles sur la traduction automatique, les langues et la linguistique. Il est reconnu à la fois pour avoir fait progresser l'interprétation simultanée et la traductique, l'utilisation de l'informatique en traduction.

 

Références :

Dostert bookcover[1] De Paris à Nuremberg : naissance de l'interprétation de conférence, Jesús Baigorri Jalón, Les Presses de l'Université d'Ottawa, Ottawa, 2004, traduit de l'espagnol par Clara Foz, p.229

[2] Les renseignements biographiques de Léon Dostert sont tirés de Papers in Linguistics in Honor of Léon Dostert,  par R. Ross MacDonald, La Haye, Mouton 1967, sous la direction de William Mandeville Austin.

[3] Tout a commencé à Nuremberg

[4] De Paris à Nuremberg… p.231

[5] How the Nuremberg Trials changed interpretation forever 

[6] 701 Translator

[7] Les traducteurs dans l'histoire, 3e édition, sous la direction de Jean Delisle et Judith Woodsworth, Les Presses de l'Université d'Ottawa, Éditions UNESCO, Ottawa, 2014, p.265

Lecture supplémentaire :

Multiliguism – Interpreters Meet History

How the Nuremberg Trials changed interpretation forever (audio)
The World in Words – Public Radio International

Le procès de Nuremberg (45 minutes) 

 

Glacé et solitaire, Pluton va peut-être nous livrer ses secrets

à partir du 15 janvier 2015 et après un voyage de presque 5 milliards de kilomètres

Une histoire dans laquelle a été impliquée une Anglaise de 11 ans

Pluto new horizonsNeuf ans après son lancement par la NASA, la sonde New Horizons, parvenue à 4,8 milliards de km de la Terre, va entreprendre, a partir du 15 de ce mois, son exploration de Pluton, (Pluto en anglais) l'astre glacé et méconnu dont la présence dans l'univers n'a ete attestée qu'en 1930.

On se souvient que, le 24 août 2006, après deux semaines de debats, les quelque 2.500 scientifiques réunis à Prague (République tchèque) pour l'assemblée générale de l'Union astronomique internationale (UAI) avaient décidé de rétrograder Pluton au rang de planète naine, au même titre que Céres et la toujours mystérieuse Xena, découverte trois ans plus tôt. Le système solaire se trouvait donc ramené à huit planètes : Mercure, Venus, Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune.

 

Pluto ClydeTombaugh-02

Clyde Tombaugh (1906 – 1997) à l'époque où il découvre la planète Pluton

L'astre (que l'on baptisera Pluton dans les circonstances que nous allons relater) avait été pour la première fois photographié le 13 janvier 1930, par l'astronome américain Clyde Tombaugh, qui a découvert Pluton, mais aussi 14 astéroïdes, et qui était collaborateur de Percival Lowell, fondateur du célèbre Lowell Observatory dans l'Arizona. [1] Dès lors, Pluto Lowell on disposait d'une preuve de la présence, dans la constellation des Gémeaux, d'un astre situé bien au-delà de Neptune et dont on soupçonnait l'existence depuis la fin du siècle précédent.

Voici un vidéo clip en anglais de 13 minutes qui explique de façon très claire et intéressante la mission de New Horizons.

 

Mais au niveau moins scientifique et plus personnel, nous voulons vous raconter l'histoire peu connue de la fillette anglaise qui a suggéré le nom de Pluton. À l'époque, les nouvelles ne se propageaient pas aussi vite Pluto Venetiaqu'aujourd'hui et, ce qui enflammerait de nos jours les réseaux sociaux, mit plusieurs semaines à parvenir jusqu'en Angleterre. Toujours est-il que, le 14 mars 1930, les journaux du pays annonçaient la nouvelle et celle-ci n'échappa pas à une fillette de onze ans, Venetia Burney, qui prenait son petit déjeuner en compagnie de sa mère et de son grand-père, Flaconer Madan, bibliothécaire retraité de la Bibliothèque bodléienne à Oxford. 

Férue d'astronomie, malgré son jeune âge, Venetia proposa qu'on appelle le nouvel astre Pluton, du nom du dieu souverain des Morts dans la mythologie grecque et romaine. Après tout, l'astre n'était-il pas celui de l'au-delà de Neptune ? L'idée était lancée et elle fit rapidement son chemin. Grand-père avait le bras long : il transmit la suggestion de sa petite-fille à son ami Herbert Hall Turner, professeur d'astronomie à Oxford. Pluton, expliqua-t-il dans sa lettre est un excellent nom pour "the big obscure new baby."

Herbert Turner était justement à Londres pour une réunion de la Royal Astronomical Society  où la nouvelle faisait grand bruit, suscitant des propositions de noms venant de partout. En réponse à son ami Madan, il écrivit : « À mon avis, Pluton est excellent. Hier, à la réunion de la RAS, nous n'avons rien trouvé de mieux. La seule suggestion valable a été Kronos, mais cela ne pourrait cohabiter avec Saturne. » (Kronos étant l'équivalent grec de Saturne). Le professeur Turner envoya un télégramme à Flagstaff : « Pour désigner nouvelle planète, prière envisager PLUTON, nom suggéré par jeune Venetia Burney pour astre sombre et lugubre. » À l'insu de Venetia une bataille s'ensuivit et Minerve fut près de l'emporter, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive qu'un astéroïde portait déjà ce nom. Il y eut même un ingénieur autrichien du nom de Hans Hörbiger pour proposer l'imprononçable Onehtn ou « premier trans-neptunien »… Finalement, le 24 mai 1930, les scientifiques de l'observatoire de Flagstaff choisirent très officiellement le nom de Pluton qui rendait aussi hommage à Percival Lowell en commençant par les initiales de son nom.

Venetia Katherine Burney est née à Oxford où son père, le pasteur Charles Fox Burney, enseignait l'interprétation des textes bibliques. Il mourut lorsqu'elle avait six ans, et l'enfant s'en fut alors vivre avec sa mère chez le grand-père Madan. Son intérêt pour l'astronomie lui vint en jouant avec d'autres enfants à disposer dans l'herbe des morceaux de craie figurant la position des planètes par rapport au soleil. Après des études secondaires dans un pensionnat du Berkshire et supérieures au Newnham College de Cambridge, elle devint expert-comptable et enseigna l'économie et les mathématiques. Elle mourut le 30 avril 2014, à l'âge de 90 ans, en Angleterre.


Mme Phair avouait que son choix s'était porté sur Pluton parce que c'était l'un des rares noms de dieux romains qui fût encore disponible à ce moment-là. Pluton connut immédiatement un grand succès puisque Walt Disney l'utilisa pour désigner le chien de Mickey, Pluto, et que l'élément 94 de la classification périodique des éléments,  Pluto - Disneydécouvert en 1941, fut baptisé plutonium. Plus près de nous, en 1987, l'astéroïde 6235 Burney, fut ainsi désigné en l'honneur de Mme Phair, de même qu'un instrument de mesure des poussièresPluto instrument embarqué à bord de la sonde New Horizons,  lancée par la NASA en direction de Pluton, en 2006. [2]. C'est sans broncher et avec un flegme bien britannique que Mme Phair avait appris la décision de l'UAI de considérer Pluton comme une planète naine, un vulgaire amas de rochers et de glace en orbite dans un anneau de débris glacés connus sous le nom de ceinture de Kuiper. En revanche, elle n'admit jamais que son nom ait été inspiré par le chien de Walt Disney. «  Il est maintenant abondamment démontré que c'est le chien qui a pris le nom de la planète et non pas le contraire » avait-elle déclaré à la BBC.

Pluto planetPluton a toujours intrigué la communauté scientifique. Alors que les autres astres du système solaire sont rocheux ou gazeux et décrivent une orbite circulaire autour du soleil, Pluton est largement constitué de glace et suit une orbite très longue et excentrée, mettant 247 années pour faire  le tour du Soleil. De plus, avec un diamètre équatorial de 2.380 km, Pluton est bien plus petite qu'on le pensait initialement, plus petite même que notre Lune. De l'aveu même d'Owen Gingerich, président de la commission de l'UAI chargée de définir le statut de planète, petite dernière, la planète naine « dispose d'un énorme fan-club parmi les astronomes ».

La matière du présent article provient essentiellement d'un article de William Grimes, paru dans le New York Times du 10 mai 2009.

Note linguistique. Espace ou Cosmos ?

À l'époque de l'effondrement du Mur de Berlin et du rétablissement de la communication entre les  deux parties de l'Allemagne, des linguistes se sont aperçus que deux terminologies s'étaient développées parallèlement de chaque côté du Rideau de Fer et que les concepts modernes ne portaient pas toujours le même nom selon que l'on se trouvât à l'est ou à l'ouest. Dans le domaine de l'astronomie – même si, en principe, l'univers appartient à tout le monde – les deux pays qui ont piloté la conquête de l'espace ont imposé leur terminologie. Si, à l'ouest, il fut toujours question de l'Espace (Space), à l'est et sous l'influence du russe Кόϲϻоϲ, on a toujours parlé de Cosmos. Le terme s'est d'autant mieux acclimaté en français qu'il venait du grec kosmos (bon ordre: ordre de l'univers) qui avait pénétré dans la langue française en 1847 pour désigner « l'univers considéré comme un système bien ordonné. » [1] D'ailleurs, il n'a pas tardé à provigner, donnant tour à tour les néologismes Photo-Cosmonaut-Yuri-Gagarincosmonaute (à partir du premier vol habité de Youri Gagarine) et même cosmodrome, construit sur le modèle d'aérodrome, pour désigner une base de lancement comme celle de Baïkonour, au Kazakhstan. Au Québec, dans la banlieue de Montréal, il existe même, à Laval, un Cosmodôme qui est « un musée scientifique offrant des expositions et des activités liées à l'espace et à l'exploration spatiale ». Le nom de cette institution dément l'idée reçue Pluto huntsvilleselon laquelle le français est toujours plus long puisque le musée de Laval est le pendant canadien du Space and Rocket Centre d'Huntsville (Alabama). Rendre quatre mots par un seul, il faut le faire ! Mais, c'est sans doute le Biodôme, édifié près du stade olympique de Montréal, qui a inspiré ce néologisme. D'ailleurs, le mot espace a, lui aussi, produit des dérivés : spatiologie (sciences et techniques de l'espace), spationaute (le jumeau du cosmonaute) et même spationef, terme lancé en 1963, mais qui n'a pas plus pris qu'astronef (spaceship / spacecraft en anglais) et auquel on préfère toujours le calque « vaisseau spatial ». Au reste, il est des vocables qui mettent tout le monde d'accord, ce sont les termes construits à partir d'astro– (du latin astrum : astre) : astrolabe, astrologie, astrologue, astrométrie, astrométrique, Pluto - astronautastrométriste, astronaute, astronauticien, astronautique, astronef, astronome, astronomie, astronomique, astronomiquement, astrophotographie, astrophysicien et astrophysique. Sans parler de cette discipline nouvelle qu'est l'astrophilatélie       

[1] Le nouveau Petit Robert, p.541. 

————-

[1] La sonde New Horizons porte les cendres de Tombaugh, selon la demande du scientifique, faite avant sa mort en 1997.

[2] L'instrument était désigné « Venetia Burney Student Dust Counter » , ou « Venetia » en abrégé.

Lecture supplémentaire :

La sonde américaine New Horizons prête à entamer l'étude de Pluton
Le Monde, Sciences, 07.12.2014

L'Union astronomique internationale déchoit Pluton de son statut de planète
Le Monde, Planète, 24.08.2006

NASA New Frontiers Program

Glossaire du Ministère de la Culture (FRANCE TERME)

défense planétaire (Spatiologie)
    désorbitation (Spatiologie)
    désorbiter (Spatiologie)
    élément remplaçable en orbite (Spatiologie)
    engin de prolongation de mission (Spatiologie)
    engin spatial (Spatiologie)
    engin spatial de maintenance (Spatiologie)
    engin spatial de service (Spatiologie)
    étage de transfert orbital (Spatiologie)
    impacteur (Astronomie
    impacteur (, Astronomie
    impacteur (, Spatiologie)
    mégaconstellation de satellites (Spatiologie)
    objet orbital (Spatiologie)
    objet spatial (Spatiologie)
    protection planétaire (Spatiologie)
    remorqueur spatial (Spatiologie)
    rencontre (Astronomie, Spatiologie)
    rendez-vous spatial (Spatiologie)
    réorbitation (Spatiologie)
    réorbiter (Spatiologie)
    retrait de service (Spatiologie)
    retrait sélectif de débris (Spatiologie)
    satellite fractionné (Spatiologie)

 

Jean L.

Actualité linguistique : Traduttóre, mentitore ?


TRAD DeaEn obligeant son personnel, sur instructions du Bureau fédéral des Stupéfiants (DEA), à se soumettre au détecteur de mensonge, une grande agence de traduction judiciaire basée à New York a contrevenu à la législation fédérale. C'est ce qui ressort d'un jugement rendu derni
èrement par le juge de district Jeffrey Miller, saisi par 14 plaignants. [1]

En l'espèce, le juge fédéral a estimé que l'agence Metropolitan Interpreters and Translators Inc. avait enfreint la loi en obligeant neuf traducteurs de San Diego à se soumettre à des tests de détection de mensonge très intrusifs s'ils voulaient garder leur emploi de contractuels du DEA.

  Trad Lie detector

Cette décision ouvre la voie à un procès au cours duquel un jury déterminera le montant des dommages et intérêts à la charge de l'agence. Avant cela, le DEA avait déjà accepté de verser un total de 500.000 $US aux 14 plaignants, à titre de règlement amiable du litige. Les contractuels traduisaient des enregistrements en espagnol d'écoutes téléphoniques autorisées de personnes que le DEA soupçonnait d'agissements criminels. L'agence Metropolitan avait congédié ceux des traducteurs qui avaient refusé de se soumettre au détecteur.

Une loi de 1988 a interdit à la plupart des employeurs du secteur privé d'utiliser des détecteurs de mensonge en raison des incertitudes scientifiques quant à la fiabilité de cette technique et après que des abus aient été signalés.

Trad Iredale Yoo-25-gene2« Cela montre que les sociétés sont responsables de leurs actes lorsque ceux-ci enfreignent la loi » a déclaré Me Gene Iredale, avocat au barreau de San Diego, représentant des plaignants.

Toutefois, la loi de 1988 relative à la protection du personnel contre les détecteurs de mensonge n'en autorise pas moins des services fédéraux à tester leur personnel et les candidats à un emploi. Elle permet à un certain nombre d'organismes d'application de la loi de tester leurs contractuels, sans toutefois citer le DEA.

Aux États-Unis, la Metropolitan Interpreters and Translators Inc. se targue d'être le plus grand fournisseur de services de traduction aux sociétés, aux organismes d'application de la loi et à l'administration. Elle a des bureaux à New York, Miami, Los Angeles, San Diego, Atlanta et Washington.

Avant d'être soumis au détecteur, les traducteurs avaient fait l'objet de contrôles de sécurité, d'interrogatoires et d'examens de leur casier judiciaire. Ils n'avaient pas eu accès aux renseignements secrets sur leur compte, d'ajouter leur avocat.

Changeant soudainement d'attitude en janvier 2011, le DEA exigea que l'agence enjoigne à ses traducteurs de se soumettre au détecteur de mensonge. Le DEA instaura cette pratique après avoir découvert une fuite d'informations enregistrées à San Diego, selon des documents versés au procès. Du coup, le DEA testa une centaine de traducteurs de l'agence et 27 furent informés de leur échec.

Toutefois, les examinateurs du DEA posèrent aux traducteurs des questions très personnelles (et même inquiétantes) sur leur vie privée et notamment sur leur sexualité et sur des déviances telles que la bestialité, apprend-on à la lecture du dossier. Douze des plaignants ont été « recalés » et deux ont refusé l'examen. L'agence Metropolitan les informa qu'ils n'étaient plus autorisés à travailler pour le DEA et les congédia. Pour sa défense, le DEA prétendit qu'il pouvait tester les contractuels puisque la loi ne le lui interdisait pas formellement.

Il semble bien que ce soit la première fois qu'un organisme fédéral admette des accusations venant de contractuels soumis au détecteur de mensonge depuis l'adoption de la loi de 1988. Le DEA n'a pas admis avoir mal agi, mais il a accepté de réexaminer les plaignants sans tenir compte des résultats du détecteur de mensonge.

Rappelons qu'une bonne vingtaine d'organismes fédéraux sont autorisés à soumettre leurs personnels et les candidats à un emploi au détecteur de mensonge afin de déterminer s'ils ont ou non menti sur leur passé. Environ 13.000 personnes sont testées chaque année à des fins de sécurité. Le gouvernement fédéral estime que plus de cinq millions de citoyens détiennent un visa sécuritaire, mais il ne dit pas combien ont été soumis au détecteur de mensonge !

Polygraph-lie-detector-test

 

 

[1] Ce qui précède est extrait d'un article de Marisa Taylor, intitulé : Forcing court translators to take lie detector tests is illegal, judge rules, publié par l'agence McClatchy, le 31 octobre 2014.

Quant au titre, c'est la version paranoïde de l'adage italien traduttóre, traditore (traducteur, traître).

Lecture supplémentaire:
Brief History of the Polygraph

Article précedent dans cette serie:

Nigel est devenu Niguelito ! Un perroquet anglophone retrouvé parle maintenant espagnol

Jean L.

Actualités artistiques des deux côtés de l’Atlantique

 

1. Amedeo Modigliani et ses amis

« Peu d'hommes ont incarné, comme Modigliani, le mythe romantique de l'artiste génial et transgressif. « Modi », l'artiste réprouvé, à la vie dissolue, le beau dandy aux multiples aventures, le génie incompris qui se réfugiait dans le vin et l'absinthe, dont l'histoire est brève, mais intense, dramatique et mémorable. »

Ainsi débute l'exposition organisée
au "Palais bleu" de Pise,
jusqu'au 15/02 /2015. [1]

 

             Modigliani Palazo Blu

Palazzo Blu,
Lungarno Gambacorti 9, 56125 Pisa (Italie)
www.palazzoblu.com

 

 

Modigliani portarit

Photo d'Amedeo, au temps de sa splendeur. Il l'avait donnée à Jeanne Hébuterne qui s'initiait à la peinture sur porcelaine à l'École des arts décoratifs. Il la rencontra en 1917, l'épousa et de cette union naquit une fille, Jeanne. Atteint de méningite tuberculeuse, « Modi » mourut à l'hôpital de la Charité, le 24 janvier 1920, en murmurant ces mots : « Italia, cara Italia ».

Durant des décennies, Montparnasse et Montmartre sont le lieu de rencontre des artistes de toute l'Europe qui expriment des tendances nouvelles : Fauves, Cubistes, Abstraits, Dada, Surréalistes. C'est dans ce climat effervescent qu'Amedeo Modigliani, né à Livourne (Italie) en 1884, arrive à Paris en 1906. Il a 22 ans. Voici comment le décrit, à l'époque, le peintre Osvaldo Licini : « Je vis arriver un jeune homme pâle, vêtu de velours gris, sans chapeau et avec un foulard autour du cou, qui avait à la fois l'air d'un poète et d'un mauvais garçon, quelque chose de très tragique et fatal ».

Toulouse-Lautrec et Cézanne l'attirent particulièrement. Vers 1913, son expression artistique se fait plus personnelle, stylisée, synthétique, avec une touche d'élégant décadentisme : les cous allongés, les épaules arrondies et les visages ovales. Les figures sont toujours silencieuses, Modigliani dit qu'il cherche "l'inconscient". Ses sujets préférés restent les nus et les portraits.
L'exposition compte de nombreuses œuvres d'artistes qui étaient de ses amis, tant en Italie qu'en France : Oscar Ghiglia, Picasso, Léger, Chagall, Derain, Utrillo, Valadon, Soutine, Severini…
La centaine d'œuvres exposée provient en grande partie du Centre Pompidou, à Paris.

 

Modigliani nudo
Nudo
.
Modigliani peignit essentiellement des nus et des portraits.

 

Modigliani 5

Jeanne Modigliani, sous le portrait de sa mère,
à la galerie Charpentier, Paris, mai 1958.

Portrait de femme

Chaïm Soutine, l'ami qui ne riait jamais et dont l'atelier était proche de celui de Modigliani, rue Joseph Bara, à Montparnasse.

Portrait de Lolotte.
Tous les modèles avaient des sobriquets.
Jeanne Hébuterne était surnommée Noix de coco

Madeleine BOVA

D'après un article de Federico Napoli dans la revue Toscana Medica n° 10, Nov.-Déc ( 2014.)

 Armedeo Modigliani et ses amis – Jusqu'au 15 février, Pise accueille une exposition dédiée au célèbre artiste livournais

 

2. Chassé-croisé pictural entre Pasadena et Paris [1]

WhistlerEn mars prochain, le tableau emblématique de James Abbott McNeill Whistler (1834-1903), Arrangement en gris et noir N°1 (1871), mieux connu sous le nom de Portrait de la mère de l'artiste, sera exposé au Norton Simon Museum de Pasadena dans le cadre d'un échange avec le Musée d'Orsay de Paris. [2]

 

Norton Simon building    NortonSimon garden

                                                                                              les jardins du musée

Première collaboration entre ces deux musées, cet échange consistera à envoyer trois chefs-d'œuvre du XIXe siècle de Pasadena à Paris, tandis que trois tableaux du musée parisien prendront le chemin de Pasadena. Les six œuvres seront exposées en même temps, du 27 mars au 22 juin 2015.

« Il y a eu beaucoup d'hésitations quant aux tableaux que nous voulions présenter », déclare Carol Togneri, conservatrice du Norton Simon, au sujet des discussions entre Walter W. Timoshuk, le président du Norton Simon, et Guy Cogeval, président des musées d'Orsay et de l'Orangerie. « L'un et l'autre ont décidé qu'il était important de donner au public une bonne idée de ce que chaque musée possédait dans son fonds du XIXe siècle. »

 

                             
    Walter W. Timoshuk                                             Guy Cogeval
le président du Norton Simon                   président des musées d'Orsay 
                                                                                             et de l'Orangerie

Les deux autres toiles du musée d'Orsay qui accompagneront le Whistler à Pasadena sont le Portrait d'Émile Zola par Édouard Manet (1868) et Les joueurs de cartes de Paul Cézanne (vers 1892-1896).

Norton Simon - Manet,_Edouard_-_Portrait_of_Emile_Zola

 

 

Norton Simon  Les joueurs de cartes de Paul Cézanne

 

Le Norton Simon enverra à Paris Le Pont des Arts de Pierre-Auguste Renoir (1867-1868), le Portrait d'un paysan (Patience Escalier) de Vincent Van Gogh (1888) [3] et les Premiers Fruits d'Édouard Vuillard (1889) [4].

 

Norton Simon Le Pont des Arts

 

« Le tableau de Whistler revêt une importance particulière pour les Américains. C'est une œuvre qui, étonnamment, n'a jamais séjourné aux États-Unis » ajoute Madame Togneri. « Elle a été peinte en Angleterre et s'est ensuite trouvée en France, au Louvre d'abord, puis à Orsay, à partir de 1986. Mais elle procède fondamentalement d'une conception américaine de la peinture, dans une sorte de veine puritaine – une œuvre qui se distingue des autres par sa simplicité ».

À Pasadena, le tableau de Whistler occupera à lui seul tout un mur d'une des salles de l'aile XIXe siècle, flanqué du Manet et du Cézanne, ces deux-là accompagnés de deux tableaux de la collection Norton Simon.

« Je crois que le cœur des Parisiens battra lorsqu'ils découvriront à quel point Renoir a su magnifiquement représenter le Pont des Arts que beaucoup d'entre eux empruntent chaque jour et que le tableau leur fera probablement monter les larmes aux yeux. »

Il faut se féliciter d'une telle collaboration intermuséale. Les œuvres d'art doivent voyager et être offertes à l'admiration du plus grand nombre. Cette fois, le choix des toiles échangées est particulièrement heureux et devrait réjouir les amateurs de peinture des deux côtés de l'Atlantique.

Dès janvier 2015, des billets à créneau horaire seront mis en vente, permettant aux visiteurs d'admirer ces chefs-d'œuvre dans les meilleures conditions.

Jean L.

 

[1] Le présent article est une adaptation française d'un article de Jessica Gelt, paru dans le Los Angeles Times du 19/11/2014 sous le titre : Pasadena to get 'Whistler's mother' in Norton Simon – Musée d'Orsay swap.

Norton Simon Gustave_Courbet[2] Peintre et graveur américain, James Whistler naquit à Lowell (Massachusets) en 1834 et mourut à Londres en 1903. Arrivé dans la capitale en 1855, à l'âge de vingt ans, il se lie d'amitié avec des peintres français comme Gustave Courbet avec qui il correspond, et Édouard Manet qu'il admire beaucoup et dont une œuvre, Portrait d'Émile Zola escortera la sienne à Pasadena.

[3] On connaît au moins trois portraits de ce paysan au patronyme si pittoresque. Le Norton Simon possède ce qui semble être la première version du portrait, brossé à Arles, le 9 août 1888. Une deuxième version, peinte une vingtaine de jours plus tard, est beaucoup plus connue. Elle appartient à la Collection Stavros S. Niarchos. Enfin, il existe un dessin à l'encre noire, plume et calame que Vincent Van Gogh réalisa pendant l'intermède arlésien, période d'intense activité au cours de laquelle il rencontra notamment le peintre américain Dodge Macknight qui vivait à Fonvieille.

Norton Simon Vuillard[4] Édouard Vuillard, peintre et marchand d'art français, né à Cuiseaux (Saône et Loire) en 1868, et mort à La Baule en 1940. Il eut une vie à peu près aussi tranquille que celle de James Whistler fut mouvementée. Pourtant, l'un et l'autre font « cavalier seul » dans l'univers de la peinture. Leur art se distingue par son grand dépouillement. À cet égard, c'est une sorte de clin d'œil que Pasadena fait à Paris en échangeant une toile du « franciscain » Vuillard contre un tableau du « puritain » Whistler ! Les deux peintres ont été amis de Stéphane Mallarmé et l'un et l'autre ont fait le portrait de leur mère : Whistler en 1871 et Vuillard vers 1914.

 

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