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Agathe Tupula Kabola – linguiste du mois de décembre 2019

 

E N T R E T I E N    E X C L U S I F

AgatheTupulaKabolaAgathe Tupula Kabola est orthophoniste clinicienne à Montréal, au Québec en pratique privée depuis 2010. Elle accompagne les personnes qui sont aux prises avec un trouble du langage ou de la parole, ainsi que leur famille. S'étant d'abord fait connaître du public par ses nombreuses capsules vidéo sur le web, elle collabore régulièrement avec les médias comme chroniqueuse, tant à la télévision qu'à la radio ou dans les magazines.

Agathe radio

Agathe offre des conférences dans les milieux de garde, les écoles, les organismes communautaires et les salons ou colloques regroupant des intervenants de la petite enfance ou de l'éducation. Les sujets qui lui tiennent à cœur : le bilinguisme, la stimulation du langage au quotidien, la lecture aux tout-petits, le bégaiement et l'entrepreneuriat au féminin. Agathe est aussi la fondatrice de la Clinique multithérapie Proaction, une clinique privée multidisciplinaire, qui fait désormais partie du réseau d’établissements de la Clinique MultiSens. Elle est l'auteure de trois livres traitant respectivement du bilinguisme chez les enfants, de la résilience en affaires et du bégaiement Agathe book cover. Elle est aussi chargée de cours et chargée d'enseignement clinique à l'École d'orthophonie et d'audiologie de l'Université de Montréal. Sa profession, ses écrits, ses conférences et ses interventions dans les médias découlent de la même source de motivation : être près des gens et outiller les familles en leur donnant des stratégies pratiques et innovantes. Voilà sa passion et la vision du service qu'elle désire offrir à la population. La lecture du livre Le bilinguisme, un atout dans son jeu. Pour une éducation bilingue réussie, dont Agathe est l'auteure*, a guidé cet entretien.

 

Isabelle Pouliot

 

Questions de Jean Leclercq et Isabelle Pouliot de la part de Le Mot juste. Propos recueillis par Isabelle Pouliot.

 


IP :
Vous êtes une Québécoise francophone, vous habitez un pays officiellement bilingue, le Canada, et vous avez des racines africaines. Racontez-nous l'itinéraire qui vous a amenée à vous intéresser au bilinguisme et au plurilinguisme.

ATK : Je suis la troisième d'une famille de quatre enfants, née à Montréal et issue d'un mélange culturel. Ma mère est Québécoise de souche (ou « pure laine » comme on dit au Québec), et mon père est originaire de la République démocratique du Congo. Ma langue maternelle est le français et c'est la seule langue qui était parlée à la maison dans la famille. Puisque j'ai grandi à Montréal, j'ai été exposée à l'anglais très tôt dans mon enfance, à l'école, par les amis du voisinage et via la télévision. J'ai débuté l'apprentissage de ma troisième langue, l'espagnol, à l'école secondaire. C'est seulement une fois à l'université, lors d'un programme d'échange étudiant à Valladolid, en Espagne, où j'ai complété mon baccalauréat (licence) en orthophonie, que j'ai développé mon aisance en espagnol. C'est une langue que j'utilise couramment encore aujourd'hui dans le cadre de mon travail.

J'ai toujours été une passionnée des langues, et le fait de vivre dans une ville où la population allophone prédomine et fait partie de mon quotidien a certainement contribué à cet intérêt chez moi. Déjà lors de mes stages dans le cadre de mes études en orthophonie, j'étais régulièrement amenée à intervenir auprès de patients allophones, ce qui a guidé mon choix de sujet pour ma thèse de fin de maîtrise : l'identification d'un trouble de langage ou d'un retard d'acquisition du français langue seconde chez l'enfant allophone.

À l'âge de 22 ans, j'ai eu la chance de voyager en République Démocratique du Congo pour la première fois avec mon père et mon frère Kasai-Orientalcadet. C'est lorsque nous sommes arrivés à Mérode, le village natal de mon père, dans la région de Mbuji Mayi (Province Kasai-Oriental) , où demeurent des membres de la famille du côté paternel, que j'ai pris pleinement conscience que j'étais coupée d'une partie de mes racines. Les habitants du village s'étaient regroupés autour de nous pour exprimer leur joie de nous rencontrer, à travers leurs pas de danse et leurs chants. Ils ont ensuite voulu amorcer un échange avec mon frère et moi en tshiluba, la langue maternelle de mon père (que nous n'avons jamais apprise, n'ayant jamais été exposés). J'étais à la fois heureuse de vivre ce moment magique, et déçue de ne pouvoir m'exprimer dans leur langue.

En 2016, année de la parution de mon livre sur le bilinguisme, j'ai suivi mon premier cours de tshiluba à Montréal dans une école de langues africaines. Aujourd'hui, je n'ai pas un niveau conversationnel, mais j'ai pu développer légèrement mon oreille et je suis en mesure de comprendre quelques bribes de texte à l'écrit. J'ai encore beaucoup de chemin à faire pour être autonome dans ma langue d'origine.

Agathe 7IP : Dans le prologue de l'ouvrage que vous consacrez au bilinguisme, vous écrivez : « J'ai donc voulu rédiger le livre que j'aurais aimé que mon père lise lorsque j'étais plus jeune, afin qu'il puisse avoir les outils nécessaires pour transmettre une langue minoritaire à ses enfants. »  Pourquoi l'enseignement de la langue d'origine est-il si important?

ATK : Je suis convaincue qu'avec la transmission de chaque langue viennent un bagage culturel, une nouvelle vision du monde qui nous entoure et l'accès à une richesse insoupçonnée. Le fait pour les enfants de connaître leur langue d'origine leur permet, dans certains contextes, de communiquer avec davantage de membres de leur famille et de mieux communiquer avec leur noyau familial. Toutefois, la transmission d'une langue d'origine est avant toute chose une question de valeur et d'importance qui lui est accordée. Je ne crois pas que les parents devraient s'imposer de parler leur langue d'origine à leurs enfants si ce n'est pas naturel ou important pour eux de le faire. De plus, les parents doivent eux-mêmes avoir une bonne maîtrise de leur langue d'origine afin de fournir à leurs enfants des modèles langagiers adéquats.

En ce qui me concerne, mon père a toujours conservé des liens étroits avec les membres de sa famille qui parlent le tshiluba, et plusieurs d'entre eux ne maîtrisent pas le français. Mon père s'est toujours donné le devoir de nous transmettre ses valeurs familiales et sa culture. La transmission de sa langue d'origine à ses enfants aurait ainsi été en accord avec ses valeurs et aurait pu nous permettre de communiquer davantage avec sa famille. J'ai compris tellement de choses sur la culture de mon père lorsque j'ai suivi mon premier cours de tshiluba. J'en ai d'ailleurs fait un article sur mon blogue.

IP : Certains immigrants ou résidents d'origine étrangère sont réticents à transmettre leur langue d'origine à leurs enfants, surtout si celle-ci est très minoritaire. Quelques questions se posent : L'enfant allophone a-t-il envie d'apprendre une langue qu'il n'aura guère l'occasion d'utiliser ? Que faire si l'enfant répond dans la langue majoritaire lorsqu'on lui parle dans la langue minoritaire? Doit-on s'en inquiéter?

ATK : Pas forcément. L'utilité de la langue dans le quotidien est l'un des ingrédients pour une éducation bilingue réussie dont je parle dans mon livre. Pour parvenir à une bonne maîtrise d'une langue, l'enfant doit avoir des opportunités de l'utiliser, de participer à des interactions sociales riches et diversifiées avec des locuteurs compétents. De mon expérience, ce qui décourage souvent les parents à ne pas transmettre leur langue d'origine à leurs enfants est la fausse croyance que l'exposition à deux langues en même temps engendrera de la confusion chez l'enfant, ou bien qu'il faille parler la langue de scolarisation à la maison, une fois que l'enfant fait son entrée à l'école, afin de ne pas nuire aux apprentissages scolaires et développer davantage le vocabulaire dans la langue majoritaire. Ces mythes sont coriaces et persistent dans le temps, bien que de nombreuses études aient démontré que les langues n'entrent pas en concurrence dans le cerveau de l'enfant. Bien au contraire, la bonne maîtrise de sa langue maternelle facilite l'acquisition d'une langue seconde en agissant comme un « terreau fertile », une base sur laquelle l'enfant pourra s'appuyer pour apprendre d'autres langues.

 

IP: Vous écrivez qu'il est nécessaire qu'un enfant soit exposé à une autre langue au moins 30 % du temps pour qu'il devienne bilingue. Quelles stratégies sont les plus appropriées pour valoriser la langue?

ATK : Si nous avons une bonne maîtrise de la langue en question, il est possible de la valoriser en la parlant le plus régulièrement possible à l'enfant, toujours dans des contextes naturels. Si les parents ne maîtrisent pas la deuxième langue, ils peuvent tout de même la valoriser en s'y intéressant et en créant des contextes où l'enfant aura l'opportunité d'utiliser cette langue (ex : inscription à des activités de loisirs dans la langue, heures du conte à la bibliothèque, fréquentation des amis du quartier parlant cette langue, fréquentation d'une association organisant des activités dans la langue, trouver des professionnels de la santé locuteurs de cette langue, etc. Bref, l'enfant doit sentir que la langue qu'il apprend peut lui être utile pour communiquer avec son entourage et socialiser.

 

IP : Le bilinguisme et le plurilinguisme sont maintenant la norme dans le monde. Cependant, bon nombre de systèmes scolaires enseignent encore les langues secondes sans apprentissage très soutenu. Selon vous, comment l'école devrait-elle enseigner les langues?

ATK : L'enseignement d'une langue devrait se faire par des locuteurs ayant une compétence élevée dans ladite langue, à travers des périodes d'apprentissage favorisant des périodes prolongées (au détriment des périodes courtes, comme le veut la formule traditionnelle). Par exemple, il existe des modèles scolaires où l'anglais est parlé en classe pratiquement la moitié de l'année scolaire (classes d'anglais intensif). Ou encore, il est possible de réaliser des journées complètes en anglais au lieu d'une heure par-ci par-là.

 

IP : Quel est le lien entre réussite scolaire et bilinguisme?

ATK : Les enfants bilingues tendent à avoir de meilleurs résultats et des aspirations scolaires plus élevées en comparaison aux enfants unilingues. Les résultats de plusieurs études nous montrent que les enfants bilingues, entre autres, apprennent plus aisément à lire et à écrire et comprennent plus vite les règles de grammaire. Or, la grande majorité des apprentissages scolaires passe par la lecture.

IP : Dans votre livre, vous nous dites que le bilinguisme exerce sur le cerveau un effet protecteur qui dure pendant toute la vie et qu'il protège du vieillissement et de certaines pathologies liées à l'âge. Les bilingues se rétabliraient mieux après un AVC. Expliquez-nous.

ATK : Le fait de parler régulièrement plus d'une langue, que ce soit dès la prime enfance ou plus tard à l'âge adulte, est en quelque sorte une gymnastique cérébrale qui permet de garder notre cerveau en forme! Après avoir subi un AVC, une personne peut voir ses habiletés langagières diminuer au niveau réceptif et expressif (compréhension du langage, parole, formulation des phrases, expression des idées, lecture, écriture). C'est ce qu'on appelle l'aphasie. Or, les personnes aphasiques bilingues tendent à mieux récupérer leurs facultés que les aphasiques unilingues, car elles voient leurs fonctions cognitives plus préservées. Leur cerveau vieillit moins rapidement et a plus de facilité à compenser.

IP : Le fait d’être vous-même plurilingue vous aide-t-il à mieux dépister des troubles du langage chez des enfants bilingues?  

Agathe 100ATK : Je dirais que oui, dans la mesure où le fait de parler plusieurs langues me rend plus sensible aux particularités linguistiques de chaque langue (morphologie, phonologie, particularités pragmatiques en lien avec la culture rattachée à la langue, etc.). Étant plus sensible et à l'affût de ces nuances, je me sens davantage en mesure de ne pas être biaisée et de ne pas sur-identifier ou sous-identifier des troubles de langage chez ma clientèle. Toutefois, je ne dirais pas qu'il faut à tout prix être plurilingue ou parler la langue maternelle du patient pour être à même de déterminer un problème de communication chez ce dernier. Néanmoins, le plurilinguisme nous ouvre des portes et permet de passer les barrières beaucoup plus facilement, en plus d'éviter les biais culturels.

 

IP : Les troubles du langage sont-ils universels ou certains problèmes se retrouvent-ils plus souvent chez les locuteurs d’une famille de langues?  

ATK : Les troubles du langage sont universels. Néanmoins, les troubles du langage écrit peuvent prendre plus d'ampleur dans une langue Agathe 1 donnée dépendamment de la nature de la langue (par ex.: une langue opaque comme le français (un phonème correspondant à plusieurs graphèmes, comme o: eau, ault, eault, aux, eaux, au, etc.) cause plus de difficultés à une personne dyslexique qu'une langue transparente comme l'espagnol, où on écrit les sons comme ils se prononcent). À l'oral, les marqueurs d'un trouble de langage varient d'une langue à l'autre en fonction de la morphologie et de la syntaxe de la langue. Par exemple, les erreurs d'accord en genre peuvent être des marqueurs d'un trouble de langage dans une langue (comme en français), mais pas dans une autre où les articles ne sont tout simplement pas accordés en genre (comme en anglais).

IP : En terminant, avez-vous des suggestions ou des conseils pour des parents unilingues qui souhaitent favoriser chez leurs enfants l'apprentissage de langues étrangères qu'ils ne maîtrisent pas? Quels moyens sont à favoriser ou à proscrire?

ATK : Il faut à tout prix éviter qu'ils ne s'improvisent eux-mêmes locuteurs d'une langue qu'ils ne maîtrisent pas et se mettent à la parler à leurs enfants, car ceux-ci ont besoin de modèles langagiers adéquats pour bien apprendre la langue. Les parents peuvent plutôt trouver d'autres ressources dans le quartier ou dans leur entourage : amis, parenté, nounou ou gardienne, activités de loisirs, jumelage linguistique, camp de jour, cours de langue, etc. Ils doivent garder en tête que l'apprentissage d'une langue prend du temps : c'est un projet de plusieurs années et non de quelques semaines !

*Agathe Tupula Kabola. Le bilinguisme, un atout dans son jeu. Pour une éducation bilingue réussie. Montréal, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2016. 189 p.

Agathe last

Lectures supplémentaires :

http://kabola.ca/

LANGFEST Montreal, Canada. 2018 08 21-26

Linguiste du mois de novembre 2013 – Claudette Roche, monitrice d'accent

Linguiste du mois de mai 2019 – Rachel Harting, enseignante de français au seins des sourds 

Entretiens avec des montréalais et montréalaise :

Sherry Simon – linguiste du mois de juin 2015

Marc Pomerleau – linguiste du mois de mai 2019

 

Peter Hicks – linguiste du mois de novembre 2019


 E N T R E T I E N     E X C L U S I F

Peter Hicks   Silvia Kadiu

Peter Hicks, Ph.D.,
linguiste, historien, musicien – l'interviewé 
  Silvia Kadiu, Ph.D., traductologue, traductrice, universitaire – l'intervieweuse

L'entretien qui suit a été mené en anglais et traduit en français par notre nouvelle contributrice, Silvia Kadiu, que nous accueillons chaleureusement. Silvia Kadiu est une traductrice et universitaire française. Née en Albanie, elle est arrivée en France à l’âge de sept ans. Après avoir effectué des Masters de Littérature Comparée et d’Anglais à l’Université Sorbonne Nouvelle, elle a vécu à Londres pendant plus de dix ans, travaillant dans l’édition, la traduction et l’enseignement supérieur.

Book coverElle est titulaire d’un Master et d’un Doctorat de Traduction de la University College London. Sa thèse de doctorat sur la traduction des textes traductologiques a été publiée par UCL Press en 2019 sous le titre Reflexive Translation Studies : Translation as Critical Reflection. Elle est également l’auteure de plusieurs articles de traductologie, de traduction littéraire et de didactique de la traduction, et co-traductrice de plusieurs poèmes depuis l’albanais vers l’anglais (via le français) pour le recueil de poésie Balkan Poetry Today 2017, dirigée par Tom Phillips.

Silvia est actuellement Maîtresse de conférences invitée à University of Westminster London. Elle travaille en parallèle comme traductrice indépendante pour différentes agences de l’ONU, des ONG et de grandes marques internationales.

The original English version is accessible here.

SK : Vous avez suivi un cursus de lettres classiques à University College London, puis vous avez effectué un doctorat à l’université de Cambridge. Depuis 1997, vous êtes historien à la Fondation Napoléon. D’où vous vient votre intérêt pour l’histoire ?

University-college-london-ucl (1)

Cambrdge
University College London Cambridge University


PH :
Hadrians-Wall-Scottish-EnglandAprès avoir effectué des études d’Histoire à l’université, le père de mon père a travaillé comme missionnaire en Birmanie (l’actuel Myanmar) un peu avant la Seconde Guerre mondiale. Lorsque j’étais petit, nous lui rendions visite régulièrement : sa maison était remplie d’antiquités et de vestiges de l’Empire britannique. Le frère de mon père, qui vivait avec mes grands-parents et que j’adorais, était restaurateur de meubles, amateur de boîtes musicales et collectionneur de disques 78 tours. Pendant les vacances, mes parents avaient bien plus l’habitude de nous faire visiter des maisons historiques et des musées que de nous emmener à la plage (bien qu’ils le fissent également). J’ai grandi dans le Northumberland, à proximité du mur d’Hadrien [1] , que j’ai visité à de nombreuses reprises. J’ai baigné dans cet univers… L’Antiquité classique me passionne depuis l’enfance.

SK : Qu’est-ce que la Fondation Napoléon ? Quelles activités y exercez-vous ?

PH : Napoleon.orgLa Fondation Napoléon est une organisation à but non lucratif, qui encourage la recherche en Histoire des périodes napoléoniennes (Napoléon I et Napoléon III) et favorise l’accès aux connaissances dans ce domaine. Je supervise les relations internationales de l’organisation, ainsi que la ligne éditoriale de ses productions multimédias en anglais (telles que le site web napoleon.org, les comptes Facebook et Twitter, etc.). J’écris par ailleurs des livres et des articles sur l’Histoire du 19ème siècle et le rôle qu’y ont joué les Bonaparte. Je donne également des conférences en France et à l’étranger.

 

SK : En 2005, vous avez découvert le Mémorial d’Emmanuel de Las Cases, un des manuscrits les plus célèbres de l’Histoire de France, qui rapporte les conversations de Las Cases avec Napoléon lors de son exil à Sainte-Hélène. [2] Cette découverte a fait l’objet de plusieurs articles dans des journaux nationaux et internationaux.  Comment avez-vous fait cette découverte ?

Le manuscrit retrouvePH : À vrai dire, le manuscrit de Las Cases était « caché à la vue de tous ». Je faisais des recherches pour un article sur le gouverneur de Sainte-Hélène pendant la période de captivité de Napoléon. C’était en 2004. J’étais simplement en train de consulter le catalogue de la British Library lorsque je suis tombé sur le manuscrit de Las Cases. Plusieurs choses expliquent que personne ne l’ait trouvé plus tôt, la principale étant que ce manuscrit rédigé en français se trouvait dans une bibliothèque britannique. Sans oublier que l’archivage du texte dans cette collection publique est relativement récent (le texte a été prêté à la British Library dans les années 1960). C’est une découverte importante car elle montre que le manuscrit de Las Cases, qui décrit en détail l’idée que Napoléon se faisait de son propre règne, était prêt à être publié dès fin 1816. Le texte, qui contenait même des titres de chapitres, était sans doute sur le point d’être envoyé pour publication en Europe et avait très certainement été élaboré en étroite collaboration avec Napoléon. La publication finale, huit ans plus tard, avait quasiment triplé de volume par rapport au manuscrit initial et comprenait des documents qui n’avaient pas nécessairement été vus (et approuvés) par Napoléon. Ainsi, la première version témoigne de la forme que Napoléon voulait donner au Mémorial et révèle rétrospectivement le travail éditorial de Las Cases après la mort de Napoléon.

  Napoléon-dictant-ses-mémoires-à-Emmanuel-de-Las-Cases-  
  Napoléon dicte à Las Cases  

 

SK : Vous parlez couramment l’anglais, le français et l’italien. Vous avez des connaissances en allemand et vous apprenez actuellement le russe. Comment avez-vous été amené à apprendre toutes ces langues et quel rôle ont-elles joué dans votre carrière ?


Greek hebrewPH :
Les langues ont joué un rôle primordial dans ma carrière. J’ai toujours aimé les langues et j’étais un lecteur précoce à l’école primaire. J’adorais le latin ; j’ai appris le grec ancien par moi-même pour pouvoir étudier les lettres classiques à l’université et j’ai appris l’hébreu biblique pour le plaisir. Lorsque je dois faire des recherches pour un article, je commence souvent par consulter l’article Wikipedia sur le sujet, mais dans différentes langues. Cela donne une bonne vue d’ensemble des préoccupations nationales et des enjeux plus larges sur la question. J’ai travaillé en Europe continentale pendant la majeure partie de ma vie professionnelle. Parler plusieurs langues était une nécessité pour moi. Je remarque d’ailleurs qu’il me faudrait en maîtriser bien d’autres encore. J’aimerais beaucoup améliorer mon allemand, mais je n’ai jamais réussi à m’y atteler. Et le russe se révèle particulièrement difficile…

 

SK : Vous avez traduit plusieurs textes historiques (depuis l’italien vers l’anglais, mais aussi depuis le français et le latin). Quelles difficultés avez-vous rencontrées pendant la traduction de ces textes ?

PH : Le défi majeur de la traduction est d’atteindre l’adéquation parfaite, mais souvent impossible, entre la langue de départ et la langue d’arrivée. Sans oublier les exigences de style, de lisibilité, de rythme et de naturel. Les textes du 15ème et 16ème siècles que j’ai traduits présentaient une difficulté supplémentaire en ce qu’ils étaient remplis de coquilles et d’approximations, ce qui est habituel pour l’époque. En ce temps-là, il n’existait pas de texte officiel à proprement parler et les dictionnaires n’étaient pas d’une grande utilité puisque les premiers d’entre eux venaient à peine de voir le jour. L’usage de la langue n’était pas encore standardisé. Chaque écrivain avait le sien propre. [4]  Il me fallait donc être non seulement traducteur mais aussi lexicographe. Google se révèle un merveilleux outil à cet égard. Vous pouvez rechercher des segments entiers de mots latins ou italiens provenant de textes du 16ème siècle et ainsi créer votre propre glossaire, votre propre dictionnaire pour un auteur donné. C’est fascinant.

 

SK : Pour terminer cet entretien par un autre secteur de vos multiples activités, vous êtes également musicien semi-professionnel, chanteur et chef d’orchestre. Vous êtes actuellement le chef de chœur de la chorale de Paris Musicanti. Comment cela s’articule-t-il avec votre travail d’historien et votre passion pour les langues ?

Messe du Sacre de Napoléon 1PH : Récemment, j’ai commencé à jouer de la musique de l’époque napoléonienne. Cette musique est très peu jouée car elle n’est pas aussi prisée que les autres. Elle est souvent perçue comme médiocre et peu originale. C’est pourtant le son de l’époque. La meilleure manière d’apprécier la grandeur de Napoléon en 1804 est d’écouter la musique jouée pendant sa cérémonie de couronnement. L’idée de reconstituer un environnement musical me plaît beaucoup. La musique est un art puissant. Elle fonctionne comme une machine à remonter le temps ! Et étant donné que l’Empire français interagissait avec la majeure partie de l’Europe occidentale et centrale, les possibilités musicales et linguistiques sont quasiment infinies.

—-

[1] En l'an 120 apr. J.-C., l'empereur Hadrien vint en Bretagne et, renonçant à conquérir le Nord, fit édifier une ligne fortifiée allant de la Tyne au golfe de Solway et constituée de quatorze forts et d'une muraille de pierre, le fameux mur d'Hadrien.

[2] Emmanuel de Las Cases, Le Mémorial de Sainte Hélène: Le manuscript retrouvé,  Texte établi, présenté et commenté Thierry Lentz, François Houdecek and Chantal Prevot, Perrin 2017, p. 827.  Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre.

[3] Voir notre article sur ce blogue faisant allusion aussi aux articles précédents sur Sainte Hélène : 15 août 2019 – le 250e anniversaire de Napoléon Bonaparte

[4] Par exemple, Shakespere,  Shackspeare, Shakespear, Shakspere, Shakspere, Shaxspere, Shackespeare, Shakspeare, Shaxper.

 

Sir Thomas Bodley – linguiste du mois d’octobre 2019

 

Des bibliothèques et des bibliothécaires - 

entretien imaginaire et intemporel entre deux bibliophiles oxfordiens

 

Frank Egerton profile Thomas-bodley


Frank Egerton
{Photo Miriam Berkley)
L'intervieweur

 

Sir Thomas Bodley
(1545 – 1613)
l'interviewé

“Il n'est guère de plus grandes tentations sur terre que celles d'être constamment à Oxford et de lire tous les livres de la Bodléienne.”

Hilaire Belloc

 

Préface :

La bibliothèque Bodléienne (anglais : Bodleian Library), officiellement bibliothèque de Bodley (Bodley’s Library) est la plus prestigieuse des bibliothèques  de l’université d’Oxford. Formellement établie en 1602 à partir de collections plus anciennes, elle tire son nom de Sir Thomas Bodley, membre de Merton College, une des 38 "colleges" dont "Oxford University", l'université la plus ancienne d'Angleterre,  est composé.

 

Oxford University


Sur ses différents sites, la bibliothèque Bodléienne rassemble plus de 12 millions de livres imprimés et permet un accès électronique à plus de 80 000 titres des revues numériques. Elle conserve aussi des collections importantes de documents anciens : manuscrits, papyrus, cartes ou dessins. C'est la deuxième plus importante bibliothèque du Royaume-Uni, après la
British Library. [*]

 

Bodleian_Library_entrance _Oxford

Frank Egerton profileFrancis (Frank) Egerton* est un auteur, bibliothécaire et directeur operationel des bibliothèques bodléiennes d'Oxford. Parallèlement, il exerce des fonctions d'enseignement et de tutorat au sein de plusieurs programmes d'écriture créative de l'Université. Il est titulaire d'un BA (Hons) Oxon et d'un MA Oxon (Langue et littérature anglaises). Il a d'abord été Membre associé de l'Institution royale des Arpenteurs agréés, mais il a quitté son emploi d'agent foncier pour étudier l'anglais à Oxford.

De 1995 à 2008, il a analysé des œuvres de fiction et autres pour différents journaux dont The Times et le Financial Times. Ses deux romans publiés s'intitulent : The Lock et Invisible. La version électronique de The Lock a atteint la finale des Independent e-Book Awards, à  Santa Barbara, en 2002. Dans une recension de l'Invisible, The Times [de Londres] a loué « le vif esprit de l'auteur et sa compréhension du paysage émotionnel ».
* (frank.egerton@kellogg.ox.ac.uk)


Marie Nadia Karsky 2L'entretien qui suit a été traduit par Marie Nadia Karsky à notre intention. Marie Nadia vit et enseigne à Paris, où
elle est maître de conférences au département d'études des pays anglophones (DEPA) de l'Université Paris 8. Elle enseigne la théorie et la pratique de la traduction, et travaille sur la traduction théâtrale, en particulier Molière traduit en anglais. Elle a récemment co-dirigé un numéro de la revue Coup de théâtre avec Agathe Torti Alcayaga, intitulé « Traductions et adaptations des classiques sur la scène anglophone contemporaine ».  Elle a traduit, en collaboration avec sa collègue Claire Larsonneur, la pièce Playhouse Creatures de April de Angelis pour les Presses Universitaires du Mirail (Toulouse). Marie Nadia parle le russe et l'allemand et se passionne pour les arts scéniques, en particulier l'opéra et la danse.

  ORIGINAL ENGLISH VERSION  

—————————-

Frank Egerton profileAllez savoir comment, mais il marche, cet engin. Bonjour, Sir Thomas.

Thomas-bodleyBonjour, Frank. C’est un honneur de vous rencontrer !

 

 

Frank Egerton profileTout l’honneur est pour moi, Sir Thomas. Ainsi donc, cher public, c’est un plaisir immense pour moi que de pouvoir, aujourd’hui, interviewer Sir Thomas Bodley, lui qui a donné son nom à la bibliothèque bodléienne d’Oxford, mondialement connue. Sir Thomas a personnellement dirigé, et financé, la rénovation de la bibliothèque: pendant la Réforme en Angleterre, le bâtiment original avait été abandonné et la collection de livres détruite. C’est une contribution exceptionnelle que la vôtre, Sir Thomas, et le monde entier vous en sera éternellement reconnaissant.

Bodley (small)Vous êtes trop aimable.

 

Bodleian-Library

Bod History Faculty
The Bodleian Library's Radcliffe Camera 

Frank Egerton profile

Au préalable, j’avais emmené Sir Thomas faire une visite de la bibliothèque dans son état actuel. Sir Thomas, quelles sont vos premières impressions ?

Bodley (small)On la reconnaît encore, et j’ai toujours plaisir à voir l’annexe ajoutée à l’aile occidentale. On l’a construite après ma mort. Cela donne de l’équilibre à l’ensemble, et on gagne ainsi beaucoup d’espace supplémentaire. Je suis intrigué par ces vitraux brillants que les lecteurs regardent sur les tables. J’aimerais en savoir plus, comme pour ces livres électroniques dont vous avez parlé. Et, bien sûr, il n’y a pas d’épées.

Frank Egerton profileNon, je pense qu’on les a interdites il y a un certain temps. On n’a pas le droit au café, non plus, dans cette partie du bâtiment. Et il est strictement interdit de fumer, où que ce soit. Mais peut-être que…

Bodley (small)J’aime me tenir au courant des nouveautés. J’ignore certes ce que sont les livres électroniques, mais le café… on commençait déjà à en boire cinquante ans après ma mort ! Quant à fumer… je me souviens de Sir Walter Raleigh qui cherchait à persuader Sa Majesté la reine Elisabeth d’essayer. Des nuages de fumée, tout le monde qui toussait…. Je pense qu’elle a fini par en voir le côté comique.

Bod sir-walter-raleigh
Bod Queen-Elizabeth-I
Sir Walter Raleigh                                                                                                                      La reine Élizabeth I

 

Frank Egerton profileBon, Sir Thomas, comme vous le savez, ici nous nous intéressons particulièrement aux langues et à la culture européenne, ainsi qu’aux livres et aux bibliothèques…

Thomas-bodleyLe tout, interconnecté.

 

Frank Egerton profileAbsolument ! Vous avez connu l’Europe très tôt, Sir Thomas, non?

Bodley (small)Oui. Je suis né le 2 mars, et mon premier voyage en Europe date de 1555. Papa, marchand à Exeter, était un protestant convaincu et avait contribué financièrement à l’écrasement d’une rébellion catholique dans le sud-ouest du pays. À l’avènement de la reine Marie Tudor, notre famille a fui, d’abord à Francfort, puis à Genève, où papa s’est établi dans l’imprimerie – ce qui a dû jouer un rôle dans la passion que j’ai pour les caractères imprimés ! À l’époque, l’Europe – là où nous nous trouvions, en tout cas – semblait constituer le cœur même du protestantisme. À Francfort, nous étions avec John Knox ; à Genève, j’ai étudié la théologie aux pieds de rien moins que Calvin, ce travailleur infatigable, qui nous a tous inspirés. J’ai aussi appris l’hébreu et le grec. Sans oublier que nous étions entourés de gens qui parlaient des langues différentes. À la mort de la reine Marie, nous sommes rentrés, mais mes souvenirs d’enfance dans le sud-ouest de l’Angleterre me semblaient déjà bien lointains.

Bod Mary Tudor Bof John Knox
Mary Tudor                 John Knox

Frank Egerton profileVous avez dû garder de formidables souvenirs d’Europe, en revanche.

Bodley (small)Oui, bien sûr, mais quelle frustration c’était de savoir la culture européenne si proche, accessible, mais interdite du fait de la discipline scolaire. Je me suis juré d’y retourner.

Frank Egerton profileMais parlez-nous d’abord d’Oxford, cette ville qui est devenue synonyme du nom de Sir Thomas Bodley.

Bodley (small)Sitôt revenus, je me suis inscrit à l’université, à Magdalen College. Nous foulions la terre anglaise en septembre 1559, et avant la fin de l’année, j’étais déjà étudiant. Mes études à l’Académie de Genève m’ont bien servi. J’ai obtenu de bons résultats, et en 1564, je suis devenu fellow à Merton College. Un an plus tard, ils me recrutaient en tant qu’enseignant de grec, leur tout premier. Pendant un temps, j’ai cru que ma carrière se terminerait à Oxford, là où elle avait commencé. Pourtant, je ressentais une impatience au fond de moi, peut-être parce que, déraciné très jeune, j’ai eu un aperçu de l’immensité du monde. Je cherchais, je cherchais… j’en voulais toujours plus. J’ai essayé beaucoup de choses différentes. Les langues, toujours au cœur de tout chez moi – qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit du grec et en particulier de l’hébreu, que nous avons promu, un autre fellow et moi, de toutes nos forces, donnant aux autres accès au savoir renfermé dans des textes écrits en hébreu. Mais une quantité d’autres positions s’ajoutaient à ma vie universitaire: administrateur financier du college, administrateur des jardins, orateur public adjoint… que d’opportunités !

Frank Egerton profileEt quelles amitiés…

Bodley (small)Oui, absolument, en particulier celle de Sir Henry Savile, que j’ai connu à Oxford. Un homme cultivé et loyal, qui devait tellement m’en apprendre lorsque, à la fin du siècle, je me suis lancé dans le projet de la bibliothèque.


Frank Egerton profileMais avant cela, les voyages et la diplomatie…

Bodley (small)Ah, oui, les voyages. Jamais je n’ai oublié le vœu que je m’étais fait à mon retour en 1559. Voici ce que j’ai écrit dans mon autobiographie : « Je souhaitais de plus en plus voyager au-delà des mers, afin d’arriver à la connaissance de certaines langues modernes en particulier, et d’accroître mon expérience de l’administration des affaires. » J’ai voyagé en France, puis en Allemagne et en Italie, apprenant le français, l’italien et l’espagnol. J’ai passé plus de quatre ans dans ces pays. Les langues me fascinaient, tout comme les nouvelles compétences que je pouvais exploiter au service de notre nation. Sous le patronage de Robert Dudley, Comte de Leicester, et de Sir Francis Walsingham, je suis devenu huissier de la chambre de la reine et membre du parlement, bien que cette fonction soit, hélas, celle que j’ai le moins bien exécutée. De 1585 à 1598, l’année où j’ai fini par abandonner la partie, je consacrais ma vie à la diplomatie et à la négociation secrète –

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Robert Dudley, Comte de Leicester     Sir Francis Walsingham


Frank Egerton profileL’espionnage?


Bodley (small)On ne le considérait pas ainsi… Pas comme votre James Bond…

Frank Egerton profileJames Bond?

Bodley (small)Je vous ai bien dit que j’aimais me tenir au courant des nouveautés, même s’il y en a beaucoup…

Frank Egerton profilePas tout à fait James Bond, alors.

Bodley (small)Même si, comme j’aime à le penser, j’ai eu une influence sur les événements internationaux, au moins au début. Lorsqu’on m’a envoyé, seul, transmettre des lettres de la reine à Henri III, le roi de France, qui venait d’être contraint de fuir Paris, on m’a obligé de garder « le secret le plus absolu. » Je me permets de le dire (et je l’ai mentionné dans mon autobiographie) : le résultat s’est avéré bénéfique, non seulement pour le roi Henri, mais aussi pour « tous les protestants de France » Si seulement cela a avait continué ainsi ! Il y a eu la rencontre avec Ann, bien sûr, et notre mariage – voilà les événements les plus importants de cette époque, mais ensuite, pendant 9 ans, j’ai vécu à La Haye, sans toujours avoir Ann à mes côtés, cherchant inlassablement à persuader les Provinces-Unies qu’il leur fallait aider la reine dans sa guerre contre l’Espagne, et d’autre part, que ce privilège devait les inciter à lui octroyer de grosses sommes d’argent. Aucune partie ne cédait. Je me trouvais entre Charybde et Scylla. Ah, le management intermédiaire, il ne faut pas m’en parler !

Frank Egerton profileOh, je vois bien, oui !

Bodley (small)Ecoutez donc ceci, écrit par un des secrétaires de la reine en 1594 : « C’est à bon droit que, depuis de nombreuses années, Sa Majesté attend, de la part des Provinces et en signe de leur gratitude, une offre correspondant à une portion annuelle des vastes sommes dépensées par Sa Majesté… » Elle exigeait un retour sur investissement ; quant à eux, ils pensaient qu’elle leur avait simplement rendu service. La situation était impossible. Et puis cette intrigue à la cour… Je n’en pouvais plus.

Taylor Institution Library Oxford Bod Old Schools Quadrangle Library
Taylor Institution Library (Bodleian)
Photo Bodleian Libraries, University of Oxford
Main Bodleian Library 

 

Frank Egerton profileVous le dites vous-même: “J’en concluais … qu’il me faudrait m’établir à la Bibliothèque d’Oxford, intimement persuadé que… je ne pouvais trouver meilleure occupation que de mettre ce lieu (qui, à l’époque, était entièrement ruiné et dévasté) au service, public, des étudiants. »

Bodley (small)J’avais eu la chance de sauver ma tête ! Je me mis donc à un projet qui me trottait en tête depuis quelques années déjà. A l’époque où j’avais été étudiant, puis jeune universitaire à Oxford, il n’y avait pas de bibliothèque universitaire : les manuscrits légués par Humfrey, le Duc de Gloucester, avaient tous été saisis au nom d’une loi promulguée par le roi Edouard VI, puis disséminés aux quatre vents. Vous vous rendez compte ? Un grand nombre d’ouvrages ont été utilisés, paraît-il, par des relieurs pour servir de couverture à des publications moins « superstitieuses ». Des textes classiques, d’une valeur insigne… Comme j’avais fait un mariage très fortuné (Ann était veuve, son premier mari avait gagné des millions, au cours actuel, au commerce des pilchards) –

Bod humphrey- Bod Edouard
Humfrey, le Duc de Gloucester  Le roi Edouard VI


Frank Egerton profileDes pilchards?

Bodley (small)C’est comme des sardines, mais c’est meilleur. Nous n’avions pas d’enfants, alors il semblait juste d’employer l’argent pour le bien des générations d’étudiants à venir. Grâce aux conseils inestimables de Sir Henri, j’ai fait réaménager l’ancien bâtiment et j’ai persuadé les personnes que je connaissais de léguer des livres ; j’en ai acheté d’autres par le biais de libraires qui allaient les chercher à Paris, à Francfort, et même en Italie. Sir Francis Bacon a dit de cette bibliothèque qu’elle était « une Arche pour préserver le savoir du déluge ». Nous avons principalement rassemblé des ouvrages européens, mais aussi des livres en arabe et en persan, et un ou deux en chinois, même si personne à l’époque ne pouvait les lire.

Bod latin sign Bof Divinity School interior
Entrance to Bodleian  Library  Divinity School

 

Frank Egerton profileOn considérait alors les livres chinois comme des curiosités sans grande valeur, n’est-ce pas?

Bodley (small)Moi pas : quelqu’un s’était donné la peine d’écrire tous ces caractères, quelqu’un d’autre l’avait payé pour le faire. Comment savoir quelle sagesse ils recelaient ? Ce que je savais, en revanche, c’était qu’un jour, un savant viendrait à Oxford nous révéler leurs secrets. Rapidement, des érudits venus de l’étranger nous rendaient visite : vingt-deux au cours des deux premières années. En 1610, j’ai conclu un accord avec la Stationers Company, qui avait le monopole de toutes les publications, stipulant qu’ils nous fourniraient un exemplaire gratuit de tous les ouvrages qu’ils enregistraient.

Frank Egerton profileUn accord qui tient toujours, bien qu’on donne maintenant de nombreux exemplaires sous forme de livre électronique.


Bodley (small)Encore ces livres électroniques ! Enfin, comme toute bibliothèque, nous nous sommes rapidement retrouvés à court d’espace, il a donc fallu que je finance une annexe. Un des grands moments de la bibliothèque a été la visite du roi Jacques – l’année d’avant, on m’avait anobli pour services rendus. Cependant, vers la fin du projet et avant de pouvoir construire l’annexe suivante, beaucoup plus grande, j’ai compris que mon heure approchait et j’ai rendu l’âme le 29 janvier 1613. Et là, me voici.

Frank Egerton profileVous voici en effet ! Et à Oxford, votre bibliothèque est toujours bien présente, ce dont le monde entier vous sait gré. Sir Thomas Bodley : figure mythique des bibliothèques !

Bodley (small)Merci de m’avoir invité ! C’était un plaisir. Mais maintenant, lorsque nous serons dans la Green Room, il faut absolument que vous m’en disiez plus au sujet de ces livres électroniques…

 

Bodleian 14 Bodleian 16
Codrington Library, All Souls College     St. Edmund Hall Library


[*] Coïncidence patronymique partielle, il existe, à Genève, une fondation Martin Bodmer, du nom d'un grand bibliophile qui, dès le plus jeune âge, s'employa à collectionner les ouvrages rares (papyri, incunables, manuscrits, éditions originales, etc.). En 1951, ce fonds inestimable fut constitué en Bibliotheca Bodmeriana, puis en bibliothèque-musée de la Fondation Martin Bodmer, magnifiquement installée à Cologny (Suisse) dans les locaux conçus par le grand architecte tessinois Mario Botta.

Bibliographie :

Bodley, T., & Lane, J. (1894). The life of Sir Thomas Bodley, written by himself. [La Vie de Sir Thomas Bodley, écrite par lui-même] Retrieved from https://archive.org/details/TheLifeOfSirThomasBodleyWrittenByHimself/page/n5.

Centre for Editing Lives and Letters, in partnership with the Bodleian Library. (n.d.). The diplomatic correspondence of Thomas Bodley, 1585-1597 [La correspondence diplomatique de Thomas Bodley, 1585-1597]: DCB/001/HTML/0462/008. Retrieved from http://www.livesandletters.ac.uk/cell/Bodley/transcript.php?fname=xml//1594//DCB_0462.xml.

Bodleian Libraries. (2015). Marks of Genius: Novum organum (new instrument) [Signes de génies: nouvel instrument]. Retrieved from https://genius.bodleian.ox.ac.uk/exhibits/browse/novum-organum-new-instrument.

Clennell, W. (2013, May 30). Bodley, Sir Thomas (1545–1613), scholar, diplomat, and founder of the Bodleian Library, [Bodley, Sir Thomas (1545-1613), érudit, diplomate, et fondateur de la bibliothèque bodléienne] Oxford. Oxford Dictionary of National Biography. Retrieved from https://www.oxforddnb.com/view/10.1093/ref:odnb/9780198614128.001.0001/odnb-9780198614128-e-2759.

Wright, S. (2008, January 03). Bodley, Laurence (1547/8–1615), Church of England clergyman [Bodley, Laurence (1547/8 – 1615), ecclésiastique de l’Église anglicane]. Oxford Dictionary of National Biography. Retrieved from https://www.oxforddnb.com/view/10.1093/ref:odnb/9780198614128.001.0001/odnb-9780198614128-e-2758.

Tyack, Geoffrey. Bodleian Library : Souvenir Guide [La bibliothèque bodléienne: visite guidée]. Revised ed. Oxford, 2014. Print.

 

Lectures supplémentaires :

A History of the Bodleian Libraries

Bibliothèques et bibliothécaires dans le miroir des articles du monde – Bulletin des Bibliothèques de France

 

 

Brian Harris – linguiste du mois de septembre 2019

 

E N T R E T I E N    E X C L U S I F
(première partie)

L'entretien suivant a été mené entre Calgary, Canada et Valencia, Espagne

Susan Vo cropped
Susan Vo – l'intervieweuse
interprète français-anglais

Brian Harris
Brian Harris – l'interviewé
interprète arabe-anglais

Calgary Valencia
Calgary, Canada   Valence, Espagne

Notre intervieweuse, Susan VO, est interprète de conférence français – anglais, diplômée de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa que Brian Harris a contribué à fonder. En 14 ans d'expérience, elle a travaillé pour l'Organisation des Nations Unies et le gouvernement fédéral canadien ainsi que dans le secteur privé. Elle a été notre linguiste du mois en août 2018.  Son interview pour Le Mot juste en anglais est disponible ici.

ORIGINAL ENGLISH INTERVIEW (Part 1)

Notre invité, Brian HARRIS, vient de fêter ses 90 ans. Sa longue, passionnante et pour tout dire prodigieuse carrière dans la traduction et l'interprétariat, tant aux niveaux pratique que théorique, ainsi que sa prédilection pour l'histoire, se trouvent reflétés dans cet entretien. Il est à souligner que l'on doit à Brian Harris l'invention du terme anglais « translatology » pour désigner l'étude scientifique de la traduction. (Dans les années 1970 le professeur de traduction Jean-René Ladmiral introduisit le terme « traductologie » en France où il fit florès et s'exporta rapidement dans d'autres langues romanes pour y devenir « traductología », etc. ; en revanche, « translatology » ne prit pas et fut rapidement éclipsé par « translation studies ».) La contribution la plus importante de Brian Harris à la traductologie est la « traduction naturelle ». Au début des années 1970, alors que son rôle était d'enseigner la traduction à des étudiants d'université, il lui apparut que la traduction était pratiquée avec succès par quantité de gens dépourvus d'une telle formation, et que dans les faits, ces derniers la pratiquaient bien davantage que les traducteurs formés à l'université, et bien souvent à un niveau d'exigence tout aussi élevé. Beaucoup parmi les interprètes avec lesquels Brian travaillait à l'époque, y compris au sein du Parlement du Canada, n'avaient reçu aucune formation officielle. Brian en tira la conclusion que tous les bilingues sont capables de traduire, dans les limites qui sont les leurs. En 1978, il a co-publié avec Bianca Sherwood, « Translating as an Innate Skill » (« Traduire, une compétence innée ») considéré comme l'article de référence sur la traduction naturelle.

Brian habite Valence, Espagne, avec sa femme et leurs chats. Le blog de Brian s'appelle UNPROFESSIONAL TRANSLATION.

 

Nadine Australia croppedNadine Gassie, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Ces deux traductrices littéraires très douées ont traduit, entre autres,  un grand nombre des livres de Stephen King, le mythe vivant de la littérature américaine.  Elles passent pour être  « sa nouvelle voix française ». Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

ORIGINAL ENGLISH TEXT

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Susan Vo : Né à Londres, vous avez eu une enfance et une scolarité hors du commun. Diplômé en arabe classique et en histoire du Moyen-Orient de la SOAS (École d'études orientales et africaines de l'Université de Londres), vous avez aussi étudié à l'Université américaine du Caire et résidé à Paris pour un travail de recherche post-doctoral sur l'histoire du Liban. Vous avez par la suite travaillé en Espagne avant d'émigrer au Canada. Quelle trajectoire fascinante !

Pouvez-vous nous raconter l'origine de votre lien avec la langue et la culture arabes, les circonstances qui vous ont permis d'acquérir vos autres langues de travail, et ce qui vous a conduit à émigrer au Canada ?

Brian Harris : J'ai la grande chance d'être né en Angleterre et d'avoir eu l'anglais pour langue maternelle dans laquelle parler et penser. Cela m'a épargné beaucoup d'efforts comparativement à beaucoup d'autres. Mais le Londres dans lequel je suis né, même s'il a beaucoup changé depuis, était déjà une ville cosmopolite où l'on entendait parler quantité de langues. Mon premier souvenir de langue étrangère remonte à l'âge de trois ans environ. Nous vivions en appartement au-dessus d'une famille française et quand nous nous croisions le matin, leurs enfants nous chantonnaient « Bonjour ! ». Comme ma mère me disait de répondre « Good morning ! », j'ai vite compris ce que ce « Bonjour » signifiait.

Mon père a eu une influence majeure. Il parlait plusieurs langues. Il conversait avec ma grand-mère en yiddish, avait remporté un prix d'allemand à l'école et grappillé quelques rudiments d'espagnol lors d'un séjour Barcelone. Mais, plus important encore comme l'avenir le montrera pour moi, il avait servi en Égypte avec les forces britanniques pendant la Première Guerre mondiale. Il s'y était fait des amis et avait appris un peu d'arabe parlé. Quand nous étions enfants, il nous avait fabriqué un petit jeu qui consistait à parler dans un micro en imitant les sons et les intonations des locuteurs européens que nous entendions à la radio. Des années plus tard, j'ai lu dans The Silent Way, de Caleb Gattegno, qu'il faudrait commencer à apprendre une langue par sa mélodie, ce qui est vrai, mais rarement pratiqué dans les cours de langue.

C'est à l'entrée au collège, à 11 ans, que j'ai démarré sérieusement l'apprentissage des langues : allemand et français, plus le latin, le tout avec d'excellents professeurs. À cette époque, le latin était indispensable pour entrer à Oxford ou Cambridge, et les exercices de traduction faisaient partie intégrante des leçons et des manuels de langue. Ils ont donc été mon introduction aux normes en vigueur en matière de traduction. C'est là que l'on m'a appris à « traduire les idées, pas les mots ». Comme c'était les années de guerre, les occasions de parler nos langues vivantes étaient rares. Mais nous consacrions aussi beaucoup de temps à la lecture des littératures nationales, ce qui, à mon sens, manque à l'enseignement des langues actuel. Quelle ironie, tout de même, de penser que les petits Anglais étudiaient mille ans de littérature allemande pendant que les Allemands faisaient pleuvoir des bombes et des missiles sur Londres et que nous faisions classe dans des abris antiaériens ! La littérature, c'est quelque chose que l'on peut partager avec les locuteurs natifs, et cela vous introduit à la culture d’une langue. Même chose pour le latin : je me souviens encore de mon texte latin préféré, le Pro Roscio Amerino de Cicéron, un superbe drame autour d'un procès à Rome.

Lorsque l'heure du choix est arrivé, à l'entrée à l'université, j'ai opté pour l'arabe. Ceci pour deux raisons. La première, d'ordre pratique, étaient les perspectives d'emploi. Mes camarades d'école qui maîtrisaient bien les langues se dirigeaient tous vers des langues européennes alors que la demande en arabe était forte de la part des services diplomatiques et des compagnies pétrolières et que pratiquement personne n'y répondait. À cette époque, le Foreign Office britannique avait même sa propre école de langue arabe au Liban. Et, encore une fois, j'ai bénéficié des encouragements de mon père. C'est d'ailleurs grâce à l'un de ses contacts en Égypte que j'ai été invité à étudier à l’Université américaine du Caire. Ma grand-mère est décédée au même moment et j'ai perçu un petit héritage juste suffisant pour financer le voyage. J'ai donc traversé la France en stop et pris un billet bon marché sur le pont d'un navire italien ralliant Marseille à Alexandrie. Mon séjour en Égypte a été fabuleux. C'était la fin du régime du roi Farouk, entre le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell et la révolution militaire du général Naguib, un temps où le Caire était encore un creuset de peuples et de langues. Outre l'arabe égyptien, je côtoyais quotidiennement le grec, l'italien, le français, l'arménien et même le ladino (judéo-espagnol). Lors de la projection hebdomadaire de films américains à l'université, il y avait un second écran à côté de l'écran principal pour accueillir tous les sous-titres !

Harris BOA LogoAprès avoir obtenu mon diplôme de la School of Oriental and African Studies (SOAS) à Londres, j'aurais pu y poursuivre des études de troisième cycle au département d'arabe, mais le problème était qu'on n'y enseignait que l'arabe classique, c'est-à-dire l'arabe médiéval. Or moi, mon objectif étant de trouver un emploi, je tenais à poursuivre en arabe moderne, surtout après mon aventure au Caire. C'est alors que j'ai entendu parler d'un lecteur au département d'histoire du Moyen-Orient qui utilisait l'arabe moderne pour ses recherches. C'était Harris Bernard Lewis
Bernard Lewis
, qui deviendrait plus tard professeur à Princeton. Il m'a pris comme étudiant et j'ai commencé avec lui un doctorat sur l'histoire du Liban. Mais d'abord il me fallait passer un deuxième Master en histoire. Bernard Lewis m'a alors fait une faveur inestimable. Comme il pensait que les historiens devaient travailler à partir de documents d'origine, il m'a obtenu une bourse pour aller faire mes recherches aux archives du Quai d'Orsay, le ministère français des Affaires étrangères à Paris. Une autre expérience fabuleuse au cœur de la correspondance consulaire manuscrite du XIXe siècle. Et qui a bien sûr considérablement amélioré mon français.

J'ai ensuite découvert qu'il existait des sources russes pour ma thèse et Lewis m'a conseillé d'apprendre le russe mais ma vie a pris une tournure différente et je me suis orienté vers une autre langue. J'avais eu pour camarade de classe un garçon originaire de Gibraltar ayant été évacué sur Londres en 1940 lorsqu'une invasion allemande de Gibraltar semblait imminente. Comme tous les Gibraltariens, il était bilingue anglais et espagnol andalou. Sa connaissance de l'espagnol lui avait valu un job d'été d'étudiant comme guide de vacanciers Harris book coverbritanniques en Espagne pour une agence de voyages londonienne. Comme il savait que j'étais allé en Espagne (deux semaines en tout et pour tout !) et que j'avais appris un peu d'espagnol grâce à la méthode Hugo écornée de mon père Apprendre l'espagnol en trois mois sans prof, il m'a appelé un jour, c'était un lundi, pour me dire que des obligations familiales l'empêchaient de quitter Londres le samedi suivant avec un groupe de 80 personnes : est-ce que je pouvais le remplacer ? Pour lever mes doutes, il m'a dit que les employés de l'agence de voyage savaient encore moins d'espagnol que moi et il m'a donné des instructions essentielles pour m'en sortir. En fait, leurs affaires marchaient si bien que l'agence nous a recrutés tous les deux pour cet été-là et le suivant. Entretemps, mon espagnol a progressé vertigineusement, j'ai même appris un peu de catalan, sans avoir jamais pris un seul cours d'espagnol. Je dis toujours à ceux qui me demandent des conseils pour apprendre une langue que le meilleur moyen est de décrocher un emploi qui vous oblige à travailler dans cette langue. J'ai si bien donné satisfaction que le propriétaire de l'agence m'a proposé leur poste de représentant permanent en Espagne. C'était une offre impossible à refuser. J'ai laissé tomber mon doctorat pour aller vivre un an à Madrid, puis un an à Barcelone.

Pendant longtemps, ma dernière langue apprise et pratiquée a donc été l'espagnol. Puis mes qualifications m'ont valu des missions d'enseignement en Jordanie et au Maroc qui ont contribué à revitaliser mon arabe. Mon travail en Espagne m'a aussi conduit à faire mes premières armes en interprétariat.

En 1999, après avoir pris ma retraite d'universitaire au Canada, j'ai reçu une autre offre impossible à refuser pour un poste temporaire dans une université espagnole. Je suis donc retourné en Espagne où j'ai atterri dans un village de la banlieue de Valence. La plupart des gens y sont bilingues espagnol et valencien, qui est une variété de catalan. J'ai donc emprunté un livre de cours préparatoire à ma propriétaire pour apprendre le valencien et lire de la littérature valencienne.

Si je devais aller m'installer dans un autre pays, ce qui est peu probable maintenant, je n'hésiterais pas à en apprendre la langue. Nous naissons tous avec une capacité innée pour l'apprentissage de nombreuses langues, même à un âge avancé ; mais cela nécessite du temps, des efforts, un environnement de locuteurs natifs, et de la confiance en soi.

 

Quelle a été votre contribution à cette vision ambitieuse et formidable qui conduisit à la fondation de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa ? Quels furent les principes fondamentaux qui guidèrent le développement de l'école et de son programme ?

L'École de traduction de l'Université d'Ottawa avait déjà six ans d'existence quand, en 1975, on m'y a parachuté, depuis le Département de linguistique où j'enseignais, afin de réformer son programme de maîtrise. J'ai aussi réformé son programme de licence et j'en suis resté directeur pendant quatre ans.
L'école s'appelait alors « École de traducteurs et d'interprètes » mais ne comportait en réalité qu'un seul cours d'interprétation, assuré tout de même par l'interprète en chef de la Chambre des communes et que plusieurs interprètes parlementaires de cette génération ont suivi. J'étais moi-même devenu interprète de conférence en 1970 et il me semblait que je pouvais donner de la substance à l'intitulé « et interprètes ». Notre programme de maîtrise était basé sur le modèle européen avec examen d'entrée exigeant, enseignement de l'interprétation consécutive avant celui de l'interprétation simultanée, tutorat par des interprètes professionnels et examen terminal devant un jury professionnel. Mais nous y avions fait un ajout original : une période obligatoire d'apprentissage sur le lieu de travail, autrement dit un « stage ». Il s'agissait de participer à une conférence réelle en tant que membre actif de l'équipe d'interprètes. La chose aurait été difficile à imposer en Europe à cause de l'opposition de l'AIIC (Association internationale des interprètes de conférence) et j'ai bien eu quelques différends avec certains membres de l'AIIC Canada, mais fort heureusement nous avons pu bénéficier de la coopération de professionnels compréhensifs. Si j'ai persisté, c'est que j'étais convaincu que l'interprétation de conférence est une performance publique et que donc les jeunes interprètes se devaient d'être exposés au stress de se produire en public.J'ai fait des erreurs. L'une d'elles a été de limiter les cours d'interprétation au niveau maîtrise. Ici, en Espagne, il est courant pour tous les étudiants en traduction de premier cycle d'avoir un ou deux cours d'interprétation. J'en comprends l'utilité aujourd'hui, mais à l'époque, je partageais la vision commune et erronée qui consistait à assimiler interprétariat à interprétariat de conférence, alors qu'en réalité, il existe de multiples autres branches qui offrent des emplois : interprétariat auprès des tribunaux, interprétariat commercial, communautaire, téléphonique, etc., et on peut enseigner tout cela aux étudiants de premier cycle. Ils peuvent ainsi se faire une idée de ce que cela représente, et les plus doués d'entre eux peuvent être orientés vers l'interprétariat de conférence.

Une autre erreur a été d'enseigner uniquement l'interprétariat en anglais et en français. C'est compréhensible dans le contexte canadien bilingue, mais cela a pu empêcher des diplômés de postuler à des postes lucratifs aux Nations Unies.

Jusqu'à cette dernière décennie, l'Université d'Ottawa était la seule au Canada offrant un programme professionnalisant en interprétariat de conférence. Aujourd'hui, elle bénéficie d'un accord avec le Bureau de la traduction du gouvernement du Canada, qui fournit les Martin Chubgongenseignants. Je suis fier que le tout premier étudiant sorti diplômé en 1982, il y a près de quarante ans, occupe désormais le poste de secrétaire général de l’Union interparlementaire à Genève : il s'agit du Camerounais Martin Chungong.

 

 À SUIVRE PROCHAINEMENT

Loïc Depecker – linguiste du mois d’août 2019

Loic Depecker

Loïc Depecker est Professeur de sciences du langage à l'université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 et président de la Société française de terminologie. Dans les années 2015 et 2018, il a exercé les fonctions de délégué général à la langue française et aux langues de France auprès du Ministre de la Culture et de la Communication  (préfiguration de l'Agence de la langue française).  Au fil des années, on lui a décerné plusieurs prix et distinctions, dont celles de Chevalier des arts et des lettres (2002) et  de membre de  l’Ordre des francophones d’Amérique (2017), distinction décernée par le Gouvernement du Québec. Sa très longue bibliographie comprend notamment le Rimbaud de soleil et de glace, (Arthur Rimbaud Journal 2004) et le Petit dictionnaire insolite des mots régionaux (Larousse, 2017). Loïc Depecker a écrit plusieurs articles pour l'Encyclopaedia Universalis et ses suppléments ainsi que de nombreux articles et contributions à des colloques et congrès. Son site est accessible à LoicDepecker.com

L'entretien qui suit fait partie d'un dialogue plus long mené par Marie-Noëlle Rohart pour le laboratoire CRIS – Université Paris X, en 2004.  Nous le publions avec l'aimable autorisation de la Société française de terminologie.

 

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Comment définir la terminologie ?

La terminologie est consacrée au vocabulaire scientifique et technique et à leur mise en forme dans les discours techniques. L’idée est d’essayer de gérer, d’ordonner, de traiter des masses d’unités terminologiques. On essaie de viser une cohérence de ces vocabulaires, de se retrouver notamment dans les synonymes ou dans les définitions. On définit les concepts pour parvenir, d’une langue à l’autre, à décrire les mêmes choses avec des termes dont on est sûr qu’ils décrivent les mêmes objets.

Aujourd’hui la terminologie est au cœur de plusieurs disciplines, notamment les disciplines documentaires. La terminologie se retrouve également dans la rédaction technique, la rédaction de documentation et de manuels d’emploi, la traduction automatique puis dans tout ce qu’on appelle aujourd’hui l’ingénierie de la connaissance et les ontologies.

L’ontologie peut concerner tout ce qu’une entreprise gère comme objets : un produit, un composant, un service de l’entreprise, une unité de mesure ou une unité monétaire. A l’heure de la mondialisation, les entreprises sont souvent constituées de multiples structures éparpillées dans le monde avec de multiples activités. Il faut donc s’assurer que chacun met les mêmes choses derrière les mêmes termes.

Quels sont les lieux qui permettent le dialogue entre les terminologues et les industriels ?

Les lieux sont assez restreints parce qu’il faut que les terminologues, les sémanticiens entrent en contact avec le monde industriel. Il faut aussi que le monde industriel considère que sa problématique est d’ordre linguistique et sémantique. L’un des lieux principaux est d’abord les réponses aux appels d’offre. On voit se constituer des consortiums parfois assez originaux.

Puis il y a les organismes de normalisation des objets techniques, où doivent être faites des descriptions d’objets à partir de symboles. Je pense aussi aux marchés de la traduction qui sont aujourd’hui des marchés spécialisés pour la vente et la commercialisation de produits. Enfin, il y a les laboratoires de recherche qui travaillent sur la communication des nouveaux concepts, des nouveaux processus.

Vous êtes dans le comité technique de terminologie de l’AFNOR. Est-ce qu’il y a une normalisation des protocoles de création d’outils terminologiques ?

Il existe un comité technique, le TC37, qui est chargé de la normalisation de la méthodologie en terminologie. On ne cherche pas à normaliser des terminologies, mais à normaliser une méthodologie. Cela signifie par exemple : « comment organiser dans une base de données des champs d’information, qui permettent de décrire des concepts dans les différents langues du monde ? », « qu’est-ce qu’un synonyme ? », « qu’est-ce qu’une définition ? », « qu’est-ce qu’une arborescence ? » ou tout simplement ( !) « qu’est-ce qu’un concept ? ».

Tous les pays du monde n’ont pas toujours la même approche. Avec l’ISO, l’idée est ici justement de créer un corpus de normes, de méthodologies du travail en terminologie, qui s’applique à toutes les langues. Cela fonctionne relativement bien ; on le voit fonctionner notamment dans différentes entreprises. En effet, un certain nombre de professionnels considèrent de plus en plus qu’une partie des problèmes qu’ils peuvent rencontrer dans l’organisation d’une entreprise sont de type linguistique. Et, dans les hôpitaux par exemple, il y a la manière de décrire les différentes maladies, de les appeler et de leur donner un statut de façon à protéger aussi bien les patients pour des questions de sécurité que les praticiens pour des raisons d’assurance et de sécurité dans leur travail. Il y a donc derrière tout cela un ensemble d’enjeux.

L’autre idée du comité est d’essayer de faire en sorte que le résultat du traitement des données puisse s’échanger entre machines. Il y a notamment les formats d’échange de données, qui permettent des échanges plus faciles entre machines sans avoir besoin d’intervention informatique lourde. C’est aussi l’intérêt des utilisateurs qui peuvent alors travailler seuls. L’enjeu est donc important.

  On voit bien que la terminologie est plutôt orientée industrie de la langue ou ingénierie linguistique. Est-ce qu’il y a, dans les universités, des applications concrètes sur la diffusion de produits terminologiques ?

Il commence à y avoir aujourd’hui des universités, qui s’occupent de diffuser des glossaires de terminologie. Les universités Paris 3, Paris 7 et Rennes 2 ont été pionnières en la matière. Il y a un grand intérêt pédagogique, car cela dynamise l’enseignement orienté vers la traduction spécialisée en donnant la possibilité aux étudiants de voir leur travail reconnu et diffusé sur internet. Au-delà il faut bien voir que ce sont des matériaux de travail en terminologie, en traduction et qu’il faut les prendre, comme tout matériau qu’on trouve sur Internet, avec beaucoup de précaution.

 Comment peut-on avoir une instance de validation sur les glossaires de terminologie en ligne ?

Je constate que se développent des outils d’ingénierie linguistique autour de cette question. Le plus souvent l’autorité de l’organisme émetteur est très importante. Je pense notamment à tous les travaux de terminologie et de traduction spécialisée, qui sont faits dans les organisations internationales, que ce soit à la Commission européenne, à l’ONU ou dans d’autres institutions. Il y a là des traducteurs et des spécialistes très performants sur ces questions. Les bases de données y sont relativement bien faites et elles sont expertisées et mises à jour au fil des années.

La recommandation que je ferais pour un traducteur, un rédacteur technique ou un documentaliste, qui chercherait des données terminologiques fiables sur Internet, c’est déjà de regarder l’estampille de l’organisme qui diffuse ces données. C’est l’autorité de l’organisme émetteur, qui fait en priorité la qualité du matériau terminologique. Et si ce matériau n’est pas bon, au moins il est estampillé !

Quelles sont les perspectives de la terminologie ?

Je pense que le grand enjeu actuel est celui de la théorie de la terminologie. La théorie de la terminologie est prise entre deux postulats : d’une part une terminologie conceptuelle fabriquée dans l’absolu par les terminologues et d’autre part une terminologie contextuelle qu’on observe quand on exploite les textes de façon automatisée. Une des perspectives sera donc certainement de rapprocher terminologie conceptuelle et terminologie contextuelle.

Vous êtes président de la Société française de terminologie. Quel est son rôle ?

En 1999, nous avons créé avec quelques amis la Société française de terminologie. Nous tentons de rassembler les spécialistes, et plus largement toute personne qui s’intéresse aux questions de terminologie et de traduction de langue française. Elle s’étend à présent à plus d’une centaine d’adhérents, et nous comptons des adhérents francophones, du Canada et d’ailleurs. Des entreprises, comme l’AFNOR, adhèrent à la Société française de terminologie.

Notre action est de relier les personnes isolées sur ces questions, qui ne savent pas à qui s’adresser. On essaie d’aider les gens sur le terrain, à créer leur propre projet terminologique et à résoudre eux-mêmes leurs problèmes. Je pense à un projet qu’on a avec un réseau d’hôpitaux en France. Il faut créer une terminologie de la sécurité à l’hôpital en essayant de gérer des terminologies, des concepts d’ordre médical et juridique de façon à aboutir à des normes. Elles seront ensuite partagées par l’ensemble de la communauté française dans ce domaine.

On a d’autres projets comme en sciences de la vie, où beaucoup de problématiques sont soulevées du côté des vétérinaires, des biologistes, des gens qui s’occupent de sécurité alimentaire. On voit à partir des crises qu’on a vécues ces dernières années, que celles-ci sont souvent mal « digérées » par le public, en tous cas en termes de communication terminologique. « Qu’est-ce qu’un OGM ? » : c’est un organisme génétiquement manipulé ou modifié ? Tout développement linguistique induit des réactions dans l’opinion, des prises de position. Dire « manipulé » ou dire « modifié » n’a pas le même sens. Il y a donc là un ensemble de choses qu’il faut prendre en considération pour essayer de faire passer le mieux possible le message dans le public. On a ainsi le cas de l’anthrax. Le terme « anthrax » en anglais n’a pas du tout le même sens qu’en français. Il faut bien savoir quelle action de communication on fait. L’anthrax, développé aux Etats-Unis lors des attentats biologiques, est un anthrax basé sur un bacille dont on peut se défaire très difficilement, et pas un simple furoncle.

Il y a là un ensemble d’enjeux que la Société française de terminologie ne peut pas tous résoudre, mais sur lesquels elle peut au moins essayer d’alerter.

 

Tina Kover – linguiste du mois de juillet 2019.


Le prix Albertine
est attribué chaque année à New York à la meilleure traduction en langue anglaise d'une œuvre de fiction écrite en français. Les lauréates du prix 2019 sont Négar Djavadi et sa traductrice Tina Kover pour Désorientale (
Disoriental en anglais) , paru aux États-Unis chez Europa Editions (1 mai. 2018).

Négar Djavadi  est née en Iran, en 1969, dans une famille d'intellectuels opposés aux régimes du Shah, puis à celui de l'ayatollah Khomeini. Elle est arrivée en France à l'âge de onze ans, après avoir traversé les montagnes du Kurdistan à cheval, accompagnée de sa mère et de ses sœurs. Djavadi est scénariste et vit à Paris.

  Albertine Desorientale + Djavadi  

La cérémonie de remise du Prix s'est déroulée le 5 juin 2019 à la librairie Albertine en présence de l'auteure et de sa traductrice ainsi que de Lydia Davis et la critique littéraire,  François Busnel.

Albertine 4 participants

Négar Djavadi et Tina Kover,
au centre

Pour visionner la discussion (1 heure 11 minutes) qui suivait la cérémonie, voir https://bit.ly/32AYHNq.


Albertine 1« Albertine », le nom du Prix et de la librairie qui l'organise, située à la 5ème Avenue, New-York, dans un immeuble appartenant au gouvernement français et abritant le Service Culturel de l'Ambassade de France, est celui du personnage de 'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust', Albertine Simonet, amante du narrateur Marcel. Albertine apparaît dans plusieurs des sept volumes de l’œuvre, notamment dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919), Sodome et Gomorrhe (1921/1922) et La Prisonnière (1923).

 

 

Tina Albertine Prize J.T.Mahany cropped
Tina Kover
L'interviewée
  J.T. Mahany
L'intervieweur 

Tina Kover est traductrice littéraire depuis près de vingt ans, traduisant des œuvres de littérature classique et moderne, dont Georges d'Alexandre Dumas, Manette Salomon des frères Goncourt et Life, Only Better d'Anna Gavalda. Elle a étudié le français à l'Université de Denver (la ville où elle est née) et à l'Université de Lausanne en Suisse, et a ensuite travaillé à Prague pour enseigner l'anglais comme langue étrangère. Elle vit et travaille actuellement dans le nord-est de l'Angleterre. Sa traduction de Désorientale (Disoriental en anglais) de Negar Djavadi a été finaliste du National Book Award for Translated Literature en 2018 ainsi que du PEN Translation Prize en 2019 avant de lui valoir le prix Albertine en 2019.

J.T. Mahany est traducteur de littérature française. Il a reçu un Master of Fine Arts en écriture créative de l'Université d'Arkansas en 2018. En 2015, il a traduit Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, d'Antoine Volodine (Post Exoticism in Ten Lessons, Lesson Eleven). Sa traduction de Bardo or not Bardo, de Volodine également, lui a valu le premier prix Albertine en 2017. 2020 verra la parution de sa traduction de Onze rêves de suie (Eleven Sooty Dreams) de Manuela Draeger. Il est aussi teuthologiste amateur.
 


E N T R E T I E N    E X C L U S I F 

Cet entretien a été mené en anglais et traduit par Tina Kover.  ENGLISH TEXT


J.T. Mahany
: Le Prix Albertine est le dernier d'un long défilé d'accolades que
Disoriental a été lauréat. Qu'est-ce qui vous fait dire que le livre de Djavadi a suscité tant d'éloges (à la fois dans sa version originale française et dans votre traduction) ?

Tina Kover : Je pense qu'il y a plusieurs raisons. Bien sûr, l'écriture elle-même est exquise, et Négar Djavadi est une brillante conteuse qui sait donner à chaque lecteur l'impression qu’elle s’adresse directement à eux. Le livre aborde également un certain nombre de questions d'actualité : l'immigration (et l'émigration des réfugiés), le sectarisme, l'identité sexuelle, l'acceptation. Il y a quelque chose dans Disoriental pour tout le monde ; un moment d'intimité ou d'observation qui est profondément personnel, quels que soient vos problèmes. C'est un livre qui dépasse les frontières et je pense que c'est la raison pour laquelle les gens ont des affinités avec ce texte dans n'importe quelle langue.

 

J.T. Mahany : Comment s'est déroulé le processus de traduction du livre ? Avez-vous collaboré avec Djavadi sur le texte ? A-t-elle été très différente de la façon dont vous avez traduit le reste de votre (plutôt prodigieux, d'ailleurs) bibliographie ?

Tina Kover : Je ne lis jamais un livre avant de commencer à le traduire et je découvre donc les personnages et l'intrigue en tant que lectrice et traductrice ce qui, pour moi du moins, est essentiel pour conserver fraîcheur et spontanéité dans un texte fini. De même, je n'ai pas l'habitude de communiquer avec les auteurs pendant le processus de traduction. Ils ont créé le texte original dans la solitude de leur propre esprit et je préfère faire la même chose, bien que je sois bien sûr toujours prête à collaborer pendant la phase de révision. Je dirais que j'ai su très tôt que Disoriental était quelque chose de très spécial, le genre de roman que l’on ne rencontre pas très souvent, et j'ai ressenti ce que je peux seulement décrire comme une sorte de révérence envers sa beauté à mesure que j'approfondissais l'histoire et réalisais ce que Négar était en train de faire et à quel point c’était ingénieux

 

J.T. Mahany : Une critique de Disoriental qui est apparue dans The Thread compare le travail de Djavadi à celui d'Elena Ferrante. Êtes-vous d'accord avec cette comparaison ?

Tina Kover : Je ne suis certainement pas une experte de Ferrante, mais je vois pourquoi les gens pourraient faire cette comparaison. Je pense que Danny Caine l'a très bien dit dans la critique que vous avez mentionnée : Négar et Elena Ferrante sont toutes deux incroyablement douées pour créer des personnages féminins courageux et pleinement riches et nuances, et toutes deux sont capables de faire des portraits intimes sur une toile de fond sociale et politique plus large.  Je pense que cela en dit long sur la perspicacité des éditeurs d'Europa Editions, qui ont publié les deux auteurs, et ont compris combien ces livres pouvaient être importants et combien les gens les prendraient à cœur.

  Albertine poster  
  “An extraordinary novel, both in incident and telling.”
Rivka Galchen
 

J.T. Mahany : La narratrice de Disoriental se sent piégée entre deux mondes, thème qui est apparu dans les œuvres de plusieurs auteurs qui écrivent en français, comme Dany Laferrière et Akira Mizubayashi. Qu'y a-t-il dans ce type de récit qui, à votre avis, plaît aux lecteurs ?

Tina Kover : La plupart d'entre nous se sentent piégés entre deux mondes à un moment donné de notre vie, que ce soit sur le plan physique, émotionnel ou culturel. En tant qu'expatriée moi-même, il y a beaucoup de choses dans Disoriental qui m'ont touché personnellement, même si ma propre expérience de quitter un pays et de m'installer dans un autre était différente dans presque tous les domaines. Mais les gens peuvent aussi avoir l'impression d'habiter un "monde" différent en raison de leur sexualité, de leur race, de leur handicap ou de bien d'autres choses. Au fond, je pense que le sentiment d'être "piégé" est un sentiment d'aliénation, un sentiment de ne pas être à sa place, et c'est quelque chose auquel nous pouvons tous nous identifier.

 

J.T. Mahany : Comment êtes-vous commencé à faire de la traduction littéraire ?

Tina Kover : En fait, j'ai auto-publié en 2004 ma première traduction, The Black City de George Sand, qui a ensuite été reprise par un merveilleux agent littéraire, Sandra Choron, puis achetée par Carroll & Graf, qui malheureusement n’existe plus aujourd’hui. Les choses ont progressé à partir de là. J'ai eu la chance inouïe d'entrer en contact avec un grand nombre de personnes incroyables dans le monde de l'édition et d'avoir eu des opportunités professionnelles uniques, et je me sens particulièrement privilégiée d'être traductrice en cette période ou la traduction littéraire suscite tant d'intérêt et d'attention et qu'il est plus important que jamais de garder ouvertes les voies de communication entre les cultures, de promouvoir les échanges et la compréhension interculturels alors que certains semblent vouloir détruire ces dernières.

 

J.T. Mahany : Avez-vous des projets à venir dont vous aimeriez parler ?

Tina Kover : J’attends avec impatience la publication prochaine de ma traduction de Older Brother de Mahir Guven, qui sortira de Europa Editions le 8 octobre. Le livre a remporté le Prix Goncourt du premier roman en 2018 et c'est une autre description opportune et extrêmement puissante de la vie en marge de la société moderne, une autre histoire que nous devons tous entendre maintenant.

Entretien avec Sophie Pedder

 

Sophie Pedder
REVOLUTION FRANCAISE


Sophie Pedder,
cheffe du bureau parisien de la revue The Economist, et auteure de Revolution Française : Emmanuel Macron and the Quest to Reinvent a Nation (Bloomsbury, 2018), nous a aimablement accordé une interview exclusive à l'occasion de la sortie d'une édition poche actualisée de son livre jusqu'en février 2019, avec le suivi et l'analyse d'événements plus contemporains, notamment du mouvement des gilets jaunes. Cet ouvrage, hautement apprécié par la critique [*] a été publié le 5 mai 2019 au Royaume-Uni et il est sorti aux Etats-Unis, le 2 juillet dernier.

Macron English coverPersonnellement, j'ai eu la satisfaction d'apprendre de Madame Peddler qu'elle avait vu ma traduction de Révolution d'Emmanuel Macron dans des librairies du Royaume-Uni, à côté de son livre. Comme je l'ai indiqué dans mon « auto-interview », ce qui m'anime bien égoïstement en gérant le blog, c'est qu'il est un moyen et un prétexte pour communiquer avec quelques acteurs  de la crème de la crème des linguistes anglophones et francophones. Ce cercle s'élargit aujourd'hui en admettant en son sein une prestigieuse journaliste, doublée d'une auteure qui, comme Emmanuel Macron, a fait Sa révolution.

 

[*] Les médias ont chaleureusement salué l'ouvrage de Mme. Peddler lors de sa première publication. Voici quelques extraits de ces analyses :

« Bien enlevé, spirituel et élégamment rédigé… une bouffée de fraîcheur, de par le calme et l'intelligence avec lesquels elle déchiffre et dissèque l'homme et le politique.»  The Times

« Un formidable premier jet d'une histoire qui revêt du sens bien au-delà des frontières de la France » Wall Street Journal

« Un des tous meilleurs livres sur Macron » - Etienne Gernelle, France Inter

 

I N T E R V I E W   E X C L U S I V E 

Traduction: Jean Leclercq  ORIGINAL INTERVIEW

 

Jonathan Goldberg : Au risque de vouloir couper les cheveux en quatre, je me suis demandé pourquoi le titre de votre livre emploie l'orthographe anglaise de Revolution (sans accent) et ensuite l'adjectif française (avec une cédille) ?

Sophie Pedder : J'en ai discuté avec l'éditeur à l'époque de la publication. En fin de compte, nous avons décidé que le titre était en anglais et non en français. Aussi, il ne faut-il pas l'écrire comme deux mots français, mais plutôt comme une expression anglaise utilisant des mots français, comme dans l'expression « à la française ».

 

Jonathan Goldberg : Comment vous est venue l'idée d'écrire ce livre ? 

Sophie Pedder : En 2017, je couvrais l'élection présidentielle française pour la revue The Economist.  Au fil des semaines de ce début d'année, il est progressivement apparu que le pays était le témoin d'un phénomène politique à la fois extraordinaire et irrésistible. Un homme de 39 ans, qui n'avait jusque-là jamais détenu de mandat électif, donnait de plus en plus l'impression de devoir ravir la présidence et de bouleverser complètement la politique française des partis.  J'avais fait la connaissance d'Emanuel Macron en 2012, lorsqu'il était conseiller du président socialiste, François Hollande, et j'ai continué à m'entretenir avec lui régulièrement au cours des années qui suivirent. Aussi avais-je un tas de calepins de conversations avec lui qui pouvaient m'aider à synthétiser la pensée sous-jacente d'un leader politique qui était une sorte d'énigme pour les Français. C'était une histoire qui ne demandait qu'à être écrite !

 

JG : Dans la conclusion de votre livre, vous écrivez que « Macron semble moins improbable en français, la langue dans laquelle nous conversions, et qui convient bien à ses ambitions exaltées et à ses glorieuses abstractions ». Que voulez-vous dire par là ?

SP : Un certain samedi après-midi, alors que je uittais le Palais de l'Elysée après m'être entretenue avec le Président dans son bureau du premier étage, j'ai eu la nette impression que l'approche hautement conceptuelle de Macron est mieux adaptée au français qu'à l'anglais. Le Président parle l'anglais assez couramment, mais je suis d'avis qu'à ce moment-là, il lui arrive de ne pas exprimer tout ce qu'il voudrait dire. Il est plus subtil et nuancé, en français. C'est la raison pour laquelle j'ai toujours préféré m'entretenir avec lui dans sa langue maternelle. Lorsque je traduisais un peu plus tard ses propos en anglais, il semblait se passer quelque chose. La langue anglaise semblait rendre son discours alambiqué, pompeux et très intellectuel. À cet égard, je pense qu'il est vraiment un président pour les Français, eux qui aiment bien entendre parler de grandeur et de gloire, d'une manière que les Britanniques, par exemple, jugeraient quelque peu risible.

 

JG : Quelle est votre formation universitaire, et où avez-vous appris à parler français ?

SP : J'ai étudié le français à l'école, et j'ai donc passé des années à conjuguer des verbes, tout en étant à peine capable de converser. Ce n'est qu'au bout de six mois à Paris, après des études de troisième cycle à l'Université de Chicago (elles-mêmes précédées d'un deuxième cycle à Oxford), que j'ai vraiment appris la langue. Pendant cette période, j'ai suivi un cours à la Sorbonne, intitulé : «la langue et la civilisation françaises ». Je suis également mariée à un Français, et cela aussi m'a aidée.

 

J.G : Pendant combien de temps avez-vous été correspondante à Paris de The Economist ?

SP: J'ai pris mon poste à Paris au beau milieu de la guerre du Golfe, en 2003, sous la présidence de Jacques Chirac.  À l'époque, la France n'était pas le pays européen préféré de George Bush ; souvenez-vous que la cafétéria du Congrès avait rebaptisé freedom fries, les ci-devantes French fries, réponse courroucée à la menace brandie de Jacques Chirac d'opposer son veto à l'invasion de l'Irak, au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Mais c'était aussi un de ces moments de l'histoire qui rappelle au monde que la France peut être le plus vieil allié de l'Amérique, mais qu'elle ne craint pas de résister aux États-Unis, si elle considère qu'il y va de l'intérêt de la France ou de telle ou telle autre cause. 

 

JG : À quel autre président de la Cinquième République, Macron ressemble-t-il ?

SP: Je dirais qu'il y a chez Macron des traits qui rappellent divers autres de ses prédécesseurs. Dans ses grandes ambitions et son discours de grandeur de la France, il tente d'emboîter le pas au général de Gaulle. Par sa jeunesse et son énergie, il ressemble à Valéry Giscard d'Estaing qui, comme lui, skiait et jouait au tennis. J'ajouterais que, ces derniers temps, à mesure que se révèle la nature politique plus rusée et secrète de Macron, se profile même l'ombre de Mitterrand, celui qui, pour les Français, était le sphinx.

 

JG : Quel est l'élément le plus surprenant que vous avez découvert au cours des recherches que vous avez faites ? 

SP : J'ai été véritablement surprise de découvrir que l'arrière- grand-père de Macron, George Robertson, était un boucher anglais de Bristol. Macron est originaire d'Amiens, dans le département de la Somme, une région qui porte encore les cicatrices des combats de la Première Guerre mondiale. Après la guerre, le grand-père Robertson est resté en France et a épousé une Française, à Abbeville, localité proche d'Amiens. Si je devais citer la chose la plus surprenante que Macron m'ait dite, je dirais que c'est lorsqu'il s'est comparé à son chien, Némo, un croisement entre un Griffin et un Labrador. Il m'a dit avoir l'impression d'être un « croisement ». Je crois qu'il voulait dire par là qu'il ne se sentait jamais exactement à sa place. Quand il était enfant, il préférait passer son temps à lire avec sa grand-mère plutôt que d'aller jouer avec ses petits camarades après l'école. Par la suite, il quitta un poste de la haute fonction publique pour aller travailler à la banque Rothschild où ses collègues lui ont dit qu'il n'était pas vraiment un banquier.  Ensuite, lorsqu'il quitta la banque pour aller travailler au Palais de l'Elysée, ses nouveaux collègues l'ont snobé car banquier. La force de caractère qu'engendre une telle qualité d'étranger, nulle part à sa place, explique en partie, à mon sens, cette croyance en lui-même qui l'a conduit à se lancer, contre vents et marées, dans la course à la présidence – et à l'emporter finalement.

Rachel Hartig – linguiste du mois de juin

Charles-Michel_de_L'ÉpéeAux États-Unis et en France, les mouvements visant à instruire les personnes sourdes ont été historiquement interdépendants.  C'est l'abbé de l'Épée (1712-1789) qui ouvrit à Paris la première école pour les sourds – l’Institut national des jeunes sourds de Paris (aujourd'hui familièrement appelé l'Institut Saint-Jacques). Un Américain de passage à Paris, Thomas Gallaudet (1787-1851), assista à une démonstration de l'abbé Sicard, le successeur de l'abbé de l’Épée. Il fut impressionné par sa façon d'enseigner à deux élèves sourds et doués : Laurent Clerc et Jean Massieu.  Il persuada Clerc de l'accompagner aux États-Unis où tous deux fondèrent en 1817 l'American School for the Deaf, à Hartford (Connecticut). [1] À ses débuts, l'American Sign Language (ASL) s'est essentiellement fondé sur la langue des signes française (LSF). [2]

Notre linguiste du mois, Rachel Hartig, Ph.D., poursuit cette tradition franco-américaine.  Avant de prendre sa retraite, elle a enseigné le français pendant 38 ans dans l’éminente université pour les sourds qu'est la Gallaudet University, à Washington D.C., un établissement d'enseignement supérieur dont tous les programmes et services sont spécialement conçus à l'intention des étudiants sourds et malentendants.

Rachel est aussi l'auteure de trois livres : Man and French Society : Changing Images and Relationships, suivi de Struggling Under the Destructive Glance, qui étudie l'évolution des modèles de victimisation dans l'œuvre de Guy de Maupassant. Son plus récent
ouvrage, Crossing the Divide : Representation of Deafness in Biography, est le fruit de plusieurs séjours à Paris au cours desquels Rachel a découvert la présence et le pouvoir de nombreux écrivains français sourds qui sont méconnus en Amérique. Le livre a été traduit en français (Franchir le fossé, Éditions Airelle, 2017).

Crossing the Divide

Franchir le fosse


Jonathan Goldberg
s'est entretenu en anglais avec Rachel Hartig à Washington, D.C. Traduction : Jean Leclercq, avec le soutien terminologique de René Meertens.  

 

Rachel Hartig (cropped) Jonathan cropped
Rachel HARTIG, Ph.D. Jonathan GOLDBERG

 

[1]. Yvonne Pitrois (1880-1937), essayiste et biographe, sourde et malvoyante, revêt un intérêt particulier pour Rachel, de même que son homologue américaine, Helen Keller (1880-1968), première personne sourde et aveugle à décrocher un baccalauréat ès lettres. Mme. Pitrois a écrit « Une nuit rayonnante : Helen Keller ». L'autobiographie d'Helen Keller, The Story of My Life, a inspiré le film The Miracle Worker, et a été traduit en français (Sourde, muette, aveugle  : Histoire de ma vie, Payot, 2001).

 

Yvonne Pitrois Helen Keller
Yvonne PITROIS Helen KELLER

[2] De nos jours, l'ASL et le LSF sont des langues distinctes. Bien qu'elles contiennent toujours des signes analogues, elles ne sont plus comprises par les utilisateurs de l'une et de l'autre.

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I N T E R V I E W   EX C LU S I V E 

JG : Lors de votre dernière année d'enseignement à Gallaudet, combien cette université comptait-elle d'étudiants ? Quel était l'effectif normal d'un cours de français ?

RH : Actuellement, 1.129 étudiants sont inscrits à Gallaudet. À cet effectif s'ajoutent des inscriptions aux cours en ligne et des étudiants à statut particulier.

Quand j'ai commencé à y enseigner, en 1973, l'Université avait un effectif total moindre. Néanmoins, comme bon nombre de mes cours étaient initialement obligatoires (français élémentaire, français intermédiaire), il m'arrivait souvent d'avoir jusqu'à quinze à vingt étudiants dans chaque cours. Bien sûr, pour les cours à option, soit le français avancé, la littérature française en traduction anglaise, les nouvelles françaises, etc., le nombre d'étudiants était bien moindre, et se situait souvent entre cinq et dix.  

 

JG :  Pouvez-vous nous expliquer quelques-unes des principales méthodes utilisées pour enseigner aux sourds, ex. : la parole, l'écrit, les symboles graphiques et non tactiles, les indices-objets, les indices -gestes/mouvements, les expressions du visage ou les bruits révélateurs d'un sentiment ou d'une opinion, la langue des signes manuels, la langue des signes tactiles, le Braille, les indices tactiles, etc.

 

RH Gallaudet University se considère maintenant comme une institution bilingue et biculturelle, employant à la fois l'ASL (American Sign Language) et l'anglais écrit. L'ASL ne se réduit pas à des signes, elle recouvre les expressions faciales, le langage corporel et le recours au langage labial.

 

JG :  Étant donné qu'il peut y avoir une grande diversité de types et de degrés de handicaps auditifs et visuels, qu'ils soient congénitaux ou acquis, ainsi que de maîtrises de la langue courante, les besoins des étudiants étaient-ils satisfaits au cas par cas ? Par exemple, se pouvait-il que certains utilisent des manuels en Braille et d'autres des manuels ordinaires, que certains aient recours au langage labial et d'autres suivent votre langue des signes, ainsi que d'autres méthodes d'enseignement ?

RH :  Que l'étudiant soit devenu sourd, sourd et aveugle ou sourd et physiquement handicapé avant ou après avoir parlé, il tirera profit de la langue des signes (ASL) employée par l'enseignant. Certes, les besoins individuels doivent également être satisfaits. Si, par exemple, la présence d'un interprète s'impose pour assister un étudiant sourd et aveugle à l'occasion d'un cours, l'interprète reproduira le langage des signes de l'enseignant. Mais, l'interprète traduira les signes de l'enseignant directement dans la main de l'étudiant, alors que l'enseignant adressera ses signes à l'ensemble de la classe. Et les textes devront aussi être imprimés en Braille pour permettre à l'étudiant de se préparer et d'étudier. 

 

JG :  Si quelqu'un sollicite son inscription à Gallaudet University, comment évalue-t-on son niveau de compétence compte tenu de son handicap ?

RH :  Les étudiants doivent être classés sourds ou malentendants pour accéder au cycle universitaire de Gallaudet. Certaines exceptions sont consenties pour des étudiants qui peuvent désirer devenir interprètes ou enseignants de sourds. Hormis cela, les diplômes de fin d'études secondaires, les lettres de référence et les résultats SAT sont autant de critères d'admission.

 

JG : Je crois comprendre que les explications que vous donnez en anglais à vos étudiants leur sont transmises en ASL. Mais, quand vous voulez citer un extrait d'ouvrage en français, comment faites-vous ? Vous servez-vous alors du langage des signes française ? Comment les étudiants sourds mais non muets apprennent-ils à prononcer le français correctement ?

RH :  Quand je faisais une citation, je pouvais l'écrire au tableau, la dicter avec les doigts ou la projeter sur l'écran. La langue des signes française (LSF) était occasionnellement utilisée en classe, notamment depuis que davantage d'enseignants du Département des langues du monde et de la culture (notre nom actuel) en sont venus à apprendre la LSF à l'occasion de fréquents séjours à Paris et de stages à Saint-Jacques (l'Institut français des sourds).

Nous avons mis en place des programmes d'études à l'étranger, axés sur la France, conçus spécialement pour nos étudiants. Si, à leur arrivée, ceux-ci avaient besoin du soutien d'interprètes (habituellement des enseignants ou des personnels de Gallaudet), en fin de séjour, ils avaient beaucoup progressé. Ils parvenaient à communiquer avec des étudiants français, en utilisant le LSF et l'ASL, et parlaient assez bien pour en être compris lorsqu'ils s'essayaient à parler français. 

 

JG :  Lorsqu'un étudiant sourd se rend en France ou dans une autre région francophone, comment communique-t-il et comprend-il le français environnant sans la présence de quelqu'un qui puisse interpréter les deux langues des signes que sont l'ASL et la LSF ?

RH :  Lorsque nos étudiants arrivent chez nous, ils ont déjà relevé le plus sérieux des défis pour des personnes sourdes : accéder à leur première langue parlée, l'anglais. Il est vrai qu'apprendre une langue étrangère est un défi de plus pour les sourds, mais pendant trente-huit ans, c'est ce que je les ai vus faire et très bien. Cela me rappelle les paroles d'un de nos présidents de Gallaudet University, I. King Jordan. En 1981, au cours d'un entretien, il déclarait : «…un sourd peut faire tout ce que peut faire un entendant, sauf entendre.»

 

JG :  Quels effets les progrès techniques ont-ils produits sur la communauté des sourds ? Que pensent les étudiants de Gallaudet des implants cochléaires ? Et si certains ont eu recours à de tels implants, cela leur a-t-il été profitable ? 

RH :  Pour les sourds, les progrès techniques ont été source de bienfaits, mais aussi de complications dans la vie quotidienne. Les implants cochléaires en sont un exemple. D'abord, la communauté des sourds de Gallaudet y a vu un défi à l'identité des sourds. Tous, nous nous définissons par la langue et la communauté à laquelle nous appartenons. Plus récemment, j'ai vu beaucoup d'enseignants, de personnels et d'étudiants de Gallaudet atteints de surdité opter pour les implants sans avoir l'impression de quitter la communauté des sourds, et tout en profitant de certains avantages des implants.

 

JG : Quels espoirs nourrissez-vous pour l'avenir de vos protégés de Gallaudet et pour leur communauté ?

RH :  Je rêve d'un monde dans lequel les membres de la communauté de Gallaudet, tout en étant attachés à leur langue des signes, soient aussi désireux, et même heureux, de franchir le fossé qui les sépare des entendants. Je voudrais qu'ils aiment autant lire et écrire que regarder des vidéos en ASL. En contrepartie, je voudrais que les entendants voient l'intérêt de l'ASL et de la LSF, et qu'ils désirent les apprendre. Cela permettrait aux entendants de se connecter à la fascinante communauté des locuteurs de ces langues et de l'explorer plus profondément.

 

Maeli et Aeon Poirat – linguistes du mois d’avril 2019


Deux enfants – trois langues


Nos linguistes du mois sont Maeli, âgée de 10 ans, et son petit frère Aeon, âgé de 6 ans.

Valerie & Maeli Davy & Aeon 2
Maeli et sa maman, Valérie  Aeon et son papa, Davy


Leurs parents, Valérie François, traductrice professionnelle et
linguiste du mois de septembre 2017 et Davy Poirat, responsable commercial, sont tous deux français. Les enfants sont nés en Irlande, à Dublin et vivent avec leurs parents en Espagne depuis 2015. Maeli et Aeon ont baigné dans un environnement anglophone jusqu’à l’âge de 7 ans et 3 ans, et ne parlaient que français à la maison. 

Dublin

 

Depuis leur arrivée en Espagne, ils évoluent dans un environnement multilingue, grâce à l’école espagnole bilingue (espagnol/anglais) qu’ils fréquentent et à leur entourage multilingue (hispanophone, francophone et anglophone). Les enfants continuent de parler français à la maison, et parlent soit espagnol soit anglais avec leurs amis et le monde extérieur.

Malaga

Voici l'interview en espagnol, anglais et francais :

 


Les intervieweuses :

Natalie (Valerie) Manu Valerie (square) 2 Feb 2019

Natalie
(espagnol)

Manu
(anglais)

Valérie *
(français)

 

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Contributions précedentes de Valérie François :

Gad Elmaleh aux États-Unis
13.10.2016

Entre les draps d'Hollywood
7.4.2017

In vino veritas…
11.09.2018

 

Lectures sur le thème du multilingualisme :

Maximize Your Child's Bilingual Ability:
Ideas and inspiration for even greater success and joy raising bilingual kids

Adam Beck

Adam Beck


Raising Multilingual Children

Raising Multilngual Children

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Growing up with Three Languages:
Birth to eleven

Growing up with Three Languages

International Journal
of Multilingualism 

Inter. Journal of Multil.

Grażyna Nenko, linguiste du mois de mars 2019

ENTRETIEN EXCLUSIF

Jean cropped Gryzna (color)
Jean Leclercq – l'intervieweur Grażyna Nenkol'interviewée

 

Enseignante et guide de la ville de Cracovie (Pologne), où cet entretien a éte mené, Grażyna a plus d'une corde à son arc. Cela tient au vif intérêt qu'elle a toujours manifesté pour l'histoire et les langues étrangères. C'est en qualité de linguiste qu'elle est, ce mois-ci, notre invitée. 

Cracovie (Pologne)

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Jean Leclercq : Vous portez un bien beau prénom slave. Pourtant, vous semblez parfaitement à l'aise, en français comme en anglais. Comment est né chez vous cet intérêt pour les langues étrangères et comment êtes-vous parvenue à une telle maîtrise ? Racontez-nous votre parcours.

Grażyna Nenko ; C'est au lycée que j'ai eu le premier contact avec le français. Dans la section littéraire, c'était la seule langue étrangère à apprendre. L'enseignante était très exigeante et elle m'a incitée à participer aux compétitions de langue. Pour ce faire, il fallait apprendre beaucoup plus que le programme scolaire le prévoyait. J'ai commencé à lire en français, à apprendre par cœur des milliers de mots et faire des centaines d'exercices de grammaire. Je faisais des progrès rapides et, en terminale, je me suis trouvée parmi les trois élèves qui ont gagné le concours de langue. J'ai ainsi eu librement accès à  la philologie romane. La langue anglaise était toujours présente dans ma vie. Ma grand-mère avait longtemps vécu en Angleterre, et c'est avec elle que j'ai commencé à apprendre l'anglais. Puis, j'ai eu plusieurs enseignants, mais toujours en leçons particulières, car je n'ai jamais appris l'anglais à l'école. Pour jauger mon niveau en anglais,  je me suis présentée aux examens d'anglais organisés par l'Universite de Cambridge et je les ai réussis. Je m'intéresse aux langues, j'adore les comparer, chercher une certaine logique qui les réunit toutes. Puis, j'ai appris d'autres langues, juste pour pouvoir communiquer avec les gens, me sentir en sécurité en vivant à l'étranger. Les langues procurent du plaisir, mais, avant tout, elles facilitent beaucoup la vie. 

 

J.L. : Vous avez une double activité. Vous enseignez le français et l'anglais dans une école, et vous faites visiter la ville de Cracovie à des touristes francophones et anglophones. Avez-vous une préférence pour l'une ou l'autre de ces deux activités ?

G. N.: Non, je n'ai pas de préférence. Le travail avec des étudiants et celui avec des touristes se complètent parfaitement. Dans les deux cas, il s'agit de pratiquer la langue, de se faire comprendre, de comprendre les autres et d'expliquer aux jeunes l'importance de parler français ou bien anglais. Parfois, je suis très fatiguée et j'ai du mal à trouver assez de temps pour moi, ma famille et mes amis. Mais d'un autre côté, je ne m'ennuie jamais.

 

J.L. : Les jeunes à qui vous enseignez sont-ils motivés ?  Les quelque 13 millions de touristes qui sont venus à Cracovie en 2016 stimulent-ils leur intérêt pour les langues étrangères ?

 G.N. : Cela dépend de la personne. Un grand problème dans toutes les écoles en Pologne (et pas seulement en Pologne), c'est l'affaiblissement de la volonté d'apprendre chez les jeunes. Ils ne sont pas capables de rester concentrés, de travailler dur, d'être créatifs, de faire plus que ce qu’on leur demande. En majorité, ils sont paresseux et peu motivés. Leur philosophie se fonde sur la conviction tristement fausse qu'ils ont encore tout le temps d'apprendre.

 

J.L. : Comme toutes les langues slaves, le polonais est une langue à forte structure syntaxique. Son apprentissage est difficile, les Polonais en conviennent. Cette difficulté est-elle un atout pour l'acquisition d'autres langues ? J'ai toujours été surpris par l'aptitude qu'ont les Polonais à apprendre des langues.

 G.N. : Les nations slaves semblent douées pour les langues. Je ne crois pas que la structure complexe du polonais en soit la raison. Je dirais plutôt que la motivation de connaitre les langues étrangères vient du fait que le polonais n'est parlé qu'en Pologne et que, pour contacter le monde, il faut parler au moins l'anglais. Pour avoir un bon travail, bien gagner sa vie, faire carrière, il faut parler couramment l'anglais. La connaissance d'autres langues constitue un point de plus et donne la possibilité de se développer dans les entreprises étrangères et les multinationales. Pour les Polonais, c'est la plus forte motivation, d'autant plus que, depuis l'entrée dans l'Union Européenne, on a la chance de pouvoir travailler à l'étranger.

 

J.L. Jóseph Korzeniowski  (alias Joseph Conrad) a appris l'anglais vers l'âge de vingt ans. Il n'en est pas moins devenu l'un des plus grands écrivains de langue anglaise. Ludovic Zamenhof, l'inventeur de l'espéranto, connaissait au moins six langues vivantes et trois langues mortes.  Comment expliquer cette maîtrise d'autres idiomes que possèdent nombre de Polonais ? Serait-ce aussi une nécessité historique dans un pays plusieurs fois partagé entre ses puissants voisins ? Où est-ce une aptitude naturell?

Conrad Zamenof
Joseph Conrad Ludovic Zamenhof

 

G.N. : Les Polonais ne sont pas la seule nation douée pour les langues étrangères. Les nations arabes manifestent aussi une aptitude exceptionnelle à apprendre les langues. Je crois que c'est une question de capacités linguistiques qui sont plus grandes chez les uns que chez les autres. Bien que toujours renaissante, la Pologne a été plusieurs fois partagée entre ses puissants voisins. Pour survivre et résister, ses habitants ont souvent dû parler plusieurs langues. Certes, les raisons historiques comptent, mais n'expliquent pas tout. La facilite d'apprendre les langues semble pouvoir se renforcer par les voyages, le contact direct et fréquent avec les « locuteurs natifs » et le travail qui oblige à utiliser en permanence la langue locale. 

 

J.L. : Aujourd'hui, l'anglais m'apparaît omniprésent en Pologne. Des cours d'anglais sont proposés un peu partout. Les jeunes semblent tous en posséder une connaissance élémentaire. Quelle place reste-t-il pour les autres langues ? Et notamment pour le français  ?

G. N. L'anglais est sûrement la première langue étrangère pour les Polonais. On l'apprend déjà à l'école maternelle. Le marché du travail exige la maitrise de l'anglais au moins au niveau B2 (niveau intermédiaire supérieur). Les élèves de l'enseignement secondaire doivent apprendre une deuxième langue étrangère, et là ils ont le choix entre plusieurs possibilités. Le plus souvent, ils choisissent l'espagnol ou l'allemand. Depuis des années, le français n'est plus très populaire parmi les jeunes. Il est trop difficile à apprendre et  assez mal propagé en Pologne. La France n'est pas la destination préférée des Polonais, donc les jeunes n'ont guère envie d'étudier le français. 

 

J.L. Est-il facile à un élève de français de se tenir au courant des dernières nouveautés littéraires et culturelles de la francophonie ? À cet égard, l'Alliance françracovie joue-t-elle son rôle ?

G.N. J'oserais dire que les nouveautés concernant la civilisation et la culture françaises ne sont pas facilement accessibles en Pologne. Je dirais qu'elles sont réservées à un cercle très restreint de passionnés de la francophonie. Dans les grandes villes, il y a des instituts français, mais leurs activités ne semblent pas trop diversifiées. En outre, ils ne parviennent pas à atteindre le grand public. L'Alliance Française n'est pas suffisamment énergique dans ses efforts de promotion de la langue et de la civilisation françaises auprès des jeunes et de leurs professeurs. Moi, je n'en ai reçu aucune information depuis des années. En revanche, ce que j'apprécie bien, ce sont les films du nouveau cinéma français diffusés de temps en temps à Cracovie. 

 

 

J.L : :« Dieu est trop haut et la France est trop loin » avaient coutume de dire les patriotes polonais. Vous êtes aussi historienne. Quels personnages pourriez-vous citer pour illustrer les liens  entre l'histoire de France et celle de la Pologne ?

G.N. : Ces relations sont présentes au cours des siècles et se situent à différents niveaux : historiques, culturels, économiques, scientifiques. On ne peut pas non plus oublier plusieurs vagues d'immigration. Le premier Français qui nous a fait connaitre mieux la France était le roi Henri de Valois qui a été élu roi de Pologne à la mort du dernier souverain dynastique polonais, Zygmunt August, décédé sans successeur. Premier d'une lignée de rois élus de Pologne, Henri de Valois n'a régné que pendant quelques mois seulement, installé au château du Wawel, à  Cracovie.

Castle 1 Castle 2

                                            Le château royal du Wawel,
construit au XIVe siècle par ordre du roi Casimir III, est le cœur historique de la Pologne. Dans l'enceinte du château de Cracovie, se dresse la cathédrale du Wawel, construite sous le règne du roi Casimir et devenue nécropole royale. 

(Photos Lucette Fournier)

Il n'aimait guère  la Pologne, ni son climat rude, ni son peuple qu'il jugeait trop simple. La nouvelle de la mort de son frère, Charles IX, lui servit de prétexte pour quitter la Pologne et n'y jamais revenir. Les deux reines qui ont bien marqué notre pays étaient Marie-Louise Gonzague et Marie-Casimire d'Arquien. La première a été l'épouse de deux rois polonais (pas en même temps, bien sûr) : Ladislas IV et son frère Jean Casimir. Elle a créé le premier journal polonais – Le Mercure Polonais – et elle a soutenu les artistes, et contribué au développement du théâtre et des salons littéraires. La seconde était la femme de Jean III Sobieski, celui qui, par deux fois, battit les Turcs, libérant ainsi l'Europe des envahisseurs musulmans. L'union entre le roi Jean et Marie était un mariage d'amour, chose très rare dans les familles royales. Il faut aussi mentionner le roi Stanislas Leszczyński, celui qui, après son abdication, s'est retiré en France où, devenu le beau-père du roi Louis XV, il reçut la Lorraine qu'il a bien administrée et embellie pendant 30 ans. Grand gastronome, il a inventé quelques recettes qui ont survécu jusqu'à nos jours, qu'il suffise de citer les fameux babas ou les madeleines. 

Après la perte de leur indépendance, en 1795, les Polonais attendaient beaucoup de Napoléon Bonaparte en qui ils voyaient la seule personne capable de les aider à recouvrer leur indépendance. Les légions polonaises, formées en Italie, faisaient partie de la Grande GRAZYNA - Maria_z_Łączyńskich_WalewskaArmée. Elles avaient à leur tête le prince Joseph Poniatowski, seul général étranger élevé au maréchalat d'empire. Napoléon ne fit qu'une visite en Pologne, mais elle compta beaucoup dans sa vie puisqu'il y rencontra la belle Marie Walewska. Un des grands amours de sa vie, elle lui donna un fils (le prince Alexandre Walewski qui fit souche en France), et elle vint même le voir à l'Île d'Elbe. Parmi les Français qui jouèrent un rôle en Pologne, citons Georges Haffner, ce médecin militaire qui fonda la station balnéaire de Sopot, en 1823. La France a reçu de grandes vagues d'immigration polonaise. Des artistes, poètes et musiciens de grand talent y ont trouvé refuge. Parmi les plus connus, il y eut Frédéric Chopin et Adam Mickiewicz. Il faut aussi mentionner Marie Sklodowska-Curie, [1] deux fois « nobélisée ». Quant aux Français qui ont influé sur la vie des Polonais, il faut rendre hommage à ces centaines d'anonymes qui nous ont aidés aux heures sombres de la loi martiale des années 80, en organisant spontanément cette aide matérielle et morale dont nous avions tant besoin. 

 

J.L. : Merci, Grażyna, de ce beau tour d'horizon historico-linguistique . Dziękuję bardzo.

 

Notes historiques : 

[1]Irène Joliot-Curie, la fille de Marié Curie et de son mari Pierre, a obtenu elle aussi le prix Nobel de chimie en 1935 pour la découverte de la radioactivité artificielle,  conjointement avec son époux, Frédéric Joliot-Curie. C’est le seul cas où deux prix Nobel aient été décernés  à un ascendant et à un descendant.

[2] La République de Pologne est une démocratie pluraliste. Son président, élu au suffrage universel direct, détient un mandat de cinq ans. Le pays est doté d'un parlement bicaméral, constitué de la Diète (Sejm) et du Sénat. 

La Pologne, divisée en 16 voïvodies, s'étend sur 312.670 km2 et compte 38,6 millions d'habitants.

 

La Pologne

 

Le territoire de la Pologne a très sensiblement fluctué au cours des siècles, ainsi qu'en témoigne la comparaison ci-dessous. On remarquera que la Pologne actuelle, dont les frontières ont été fixées à la Conférence de Yalta (février 1945) est, à peu de choses près, la Pologne du Xe siècle. Maître du jeu à Yalta, Joseph Staline a toujours montré un vif intérêt pour la géopolitique !

 

Evolution du territoire polonais à travers le temps

Polish territory