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Joséphine Baker, Paul Colin et le « Tumulte Noir » des Années Folles.

Michele DruonL'analyse qui suit est redigée pour ce blog par notre fidèle contributrice, Michèle Druon, professeur émérite à la California State University, Fullerton, où elle a enseigné la langue, la culture et la littérature  françaises.*

 Quand la jeune danseuse de music-hall afro-américaine Joséphine Baker et le peintre-affichiste français Paul Colin se rencontrent lors des répétitions de La Revue Nègre à Paris, en 1925, tous deux sont encore inconnus du grand public. Nul ne se doute alors que ce spectacle va les propulser tous deux vers une célébrité qui deviendra vite internationale, et les révéler l'un et l'autre comme des figures marquantes des années folles, cette décade (1920-1930) extraordinaire qui continue de nous fasciner par sa gaîté, son audace, sa modernité et son éblouissante vitalité artistique.

 

Josephine Paul-Colin Josephine-Baker---the-activist-entertainer
Paul Colin Joséphine Baker

Fraîchement débarquée de New York, Joséphine Baker [1] n'a que 19 ans quand elle arrive à Paris pour danser dans La Revue Nègre. Après une enfance pauvre à Saint Louis, dans le Missouri, elle avait quitté très jeune sa famille pour tenter sa chance dans le monde du théâtre et de la danse. Elle part ainsi à New York à l'époque de la « Harlem Renaissance », et réussit à se faire engager comme choriste (« chorus girl ») dans les music-halls de Broadway, dont le très populaire Shuffle Along (1921): c'est là qu'elle est un jour remarquée par Caroline Dudley Reagan, une amie d'André Daven, directeur artistique du Théâtre des Champs Elysées à Paris.

 

Josephine Dudley

 

Celui-ci cherche à donner un second souffle à son théâtre alors en difficulté, et sur la suggestion du peintre cubiste Fernand Léger, projette d'engager une troupe entièrement afro-américaine pour son prochain spectacle. Caroline Dudley Reagan engage alors huit choristes – dont Joséphine Baker, qui remplace la vedette (Ethel Waters) initialement prévue – et douze musiciens pour monter La Revue Nègre au Théâtre des Champs Elysées. En septembre 1925, Joséphine Baker embarque ainsi pour Paris avec le reste de la troupe

(Michele) Paul ColinPaul Colin [2] lui aussi, venait d'être engagé cet automne-là par André Daven comme décorateur et affichiste pour le Théâtre des Champs Elysées. Né à Nancy en 1895, il y avait fait des études de peinture et d'architecture sous la direction d'Eugène Vallin, un représentant de l'Art Nouveau. Après avoir fait la guerre de 14-18, Colin rentre à Paris et commence à travailler comme affichiste, notamment pour Le Voyage Imaginaire de René Clair en 1925. 

La rencontre entre la jeune danseuse et le peintre-affichiste sur le plateau de La Revue Nègre est un heureux coup du destin: elle va faire naître entre eux à la fois une passion amoureuse – qui se muera par la suite en une longue et fidèle amitié – et une longue et fructueuse collaboration artistique, dont Joséphine sera la muse, et qui inspirera à Paul Colin une série d'affiches brillantes, reconnues comme des chef-d'œuvre de l'art graphique.

La Première de La Revue Nègre, le 2 octobre 1925, au théâtre des Champs Elysées, qui va révéler au public ces deux artistes, fait date dans les années folles: elle marque de manière emblématique l'explosion de la « folie noire » qui est un des aspects les plus frappants de cette décade [3]. Cette « folie noire » se manifeste à travers différents milieux de la société française comme une fascination et une passion pour les cultures «nègres»  (l'adjectif acquiert des connotations positives a l'époque) et englobe un amalgame complexe, et souvent paradoxal, d'exotisme africain et afro-américain.

La Revue se compose de plusieurs tableaux à décors mobiles qui évoquent le milieu afro-américain: les quais du Mississipi, les gratte-ciel de New York, un village de Louisiane, une plantation, un cabaret, etc. Le « jazz-band » qui accompagne la Revue – et dont le pianiste est Claude Hopkins et le clarinettiste, Sydney Bechet – enchaîne d'abord les morceaux de blues, puis improvise sur les rythmes trépidants du jazz et du charleston. Les danses, à chorégraphie inédite, alternent avec des numéros burlesques, dans la tradition du vaudeville américain. La troupe est brillante et séduit le public par sa nouveauté, son énergie, et sa gaîté.

Mais le clou du spectacle, c'est l'apparition fracassante de Joséphine Baker: elle se déhanche, grimace, se contorsionne, danse le charleston sur un rythme effréné, quitte la scène à quatre pattes, et dans le numéro de «La Danse Sauvage» qui paraît vers la fin de la Revue, elle surgit sur fond de jungle, quasiment nue à l'exception de quelques plumes, dans un duo érotico-suggestif avec son partenaire, Joe Alex.

Ce spectacle crée une onde de choc sur la scène parisienne: pour les uns, c'est un scandale, et pour les autres, une révélation. En une nuit, Joséphine Baker devient la sensation du Tout Paris: parmi son public, composé pour la plupart de la haute société parisienne, on compte aussi des artistes, écrivains et intellectuels, tels Jean Cocteau, Pablo Picasso, Darius Milhaud, Ernest Hemingway et George Simenon, qui vont contribuer à susciter pour elle un engouement extraordinaire.

Célébrée comme « perle noire », « Vénus d'ébène » et « idole noire » par ces milieux parisiens, Joséphine Baker devient alors l'icône centrale de la « folie noire » qui traverse les années folles.

La première affiche de Paul Colin pour La Revue Nègre, qui le rendra célèbre, capture avec brio le cocktail d'ingrédients culturels qui composent cette «folie noire»: au premier plan d'une composition en triangle, deux têtes stylisées de danseurs noirs, sourires élargis et épaisses lèvres rouges, évoquent sur un mode comique et caricatural les « blackface minstrels » [4] qui faisaient partie des vaudevilles américains. En arrière-plan, une danseuse noire en robe blanche très courte se détache, mains sur les hanches dans une pose à la fois rieuse et provocante. 

 

(Michele) Revue negre

L'affiche foisonne de connotations et de références culturelles, et frappe d'emblée par l'impact et la modernité de son graphisme, marqué par le style Art Déco [5]. Les figures des danseurs et musiciens évoquent la gaîté, le rire, l'audace, l'explosion d'énergie; le dynamisme visuel de l'affiche suggère aussi le rythme et la liberté du jazz qui animait La Revue, et qui est alors au sommet de sa vogue en France. [6]

C'est la musique de Sydney Bechet, de Cole Porter, ou George Gershwin qu'on écoute dans les cabarets, les dancings et les boîtes de nuit parisiens, où on danse allègrement le charleston. Le jazz évoque l'Amérique, et symbolise une certaine modernité, en accord avec le rythme et la vitesse du monde nouveau qui apparaît avec les nouvelles technologies, comme les automobiles, les avions, la radio, le cinéma…Le jazz est en symbiose avec « l'Esprit Nouveau » qui inspire les mouvements d'avant-garde (modernisme, cubisme, expressionisme, futurisme, surréalisme, dadaïsme) qui fleurissent alors à Paris; enfin, le jazz transmet une atmosphère de fête et de gaîté qu'illustre avec éclat l'affiche de Paul Colin, et qui caractérise à la fois la «folie noire» représentée par Joséphine Baker, et la joie de vivre si particulière aux années folles.

Cette joie de vivre, cette gaîté intense et parfois frénétique, surgit dans la société française après les longues années d'épreuves et privations subies pendant la Grande Guerre de 14-18, encore fraîches dans la mémoire collective. Chacun veut profiter de la vie, à tout moment et sous toutes ses formes, et cet intense désir de vivre s'accompagne souvent d'une revendication radicale de liberté, d'une volonté de faire exploser toutes les contraintes et tous les tabous qui pourraient l'entraver. Un vent de rébellion souffle alors en France, qui bouscule les conventions morales, sociales, religieuses et sexuelles de la bourgeoisie traditionnelle: l'homosexualité et la bisexualité s'affichent ouvertement dans certains milieux parisiens; les femmes s'émancipent, se coupent les cheveux à la garçonne comme Joséphine, et abandonnent le corset qui les emprisonnait.[7]

Par sa nudité sur scène, par l'érotisme de la « danse sauvage » où elle se déchaîne, Joséphine Baker incarne cette rébellion, et cette revendication de la liberté et du plaisir qui sont au cœur de la séduction qu'elle exerce sur le public de l'époque.

Cette dimension de son personnage trouve son expression iconique dans une photo qui fut produite en 1926 pour le nouveau spectacle des Folies Bergères, intitulé La Folie du Jour.

(Michele) J. Baker - bananesLa «Vénus Noire» y apparaît nue, à l'exception d'une ceinture de bananes et de quelques bracelets et colliers au cou et aux chevilles; elle est cambrée dans une pose provocante, tête penchée, main sur la hanche, sourire éclatant, coupe garçonne et accroche-cœur. 

La charge érotique de l'image, accentuée par la fameuse ceinture de bananes (qui a suscité tant de commentaires!) en souligne l'audace, et suggère une liberté sexuelle que Joséphine pratiquait d'ailleurs sans tabous dans sa vie personnelle.

Un élément, pourtant, peut déranger aujourd'hui dans cette image. Le costume pseudo-africain de Joséphine, et son exotisme de pacotille, renvoient à un stéréotype courant dans la culture française de l'époque, dans lequel l'image de l'Africain est associée avec le « primitif », le « sauvage », et une sexualité débridée. Ce «fantasme blanc», issu de préjugés racistes et colonialistes, reflète toute la complexité – et l'ambiguïté – de la « négrophilie » [8] alors apparente dans différents milieux de la culture française.

Les affiches de Paul Colin contrebalancent cette image en faisant apparaître l'humour et la dimension auto- (Michele) JB grimaces
parodique que Joséphine apportait à
ses performances. Elle louchait, gonflait les joues, roulait des yeux et grimaçait sans trêve pendant ses danses, non seulement pour parodier son propre personnage, mais aussi, précisait-elle, parce que c'était pour elle un moyen d'expression physique supplémentaire, une manière plus intégrale de faire exploser tout ce qui pouvait entraver la liberté de son corps. 

Dans un album magique, intitulé Le Tumulte Noir, et publié en 1927 [9] , l'année même où Joséphine publie son autobiographie [10] (à l'âge de 21 ans !), Paul Colin ressaisit tout ce que la «folie noire» incarnée par Joséphine Baker et La Revue Nègre ont pu représenter pour les années folles. Il en épure et sublime les images, dans une constellation où les danseurs et les musiciens de jazz se métamorphosent en abstractions, en rythmes visuels, et où la danseuse en pagne de bananes, dépouillée de tout érotisme facile, se trouve transmutée en une arabesque légère, emportée par la danse.

Tumulte noire 2 (Michele) tumulte 2


Dans Le Tumulte Noir, Paul Colin capture un esprit dont la gaîté, le rythme, l'audace, et la suprême élégance fut celui du jazz et des années folles, et qui fut aussi l'esprit de Joséphine Baker.

 


[1]  Joséphine Baker est née le 3 juin 1906 sous le nom de Freda Joséphine Mac Donald. Sa mère, Carrie Mc Donald, et son père, Eddie Carson, (dont on pense qu’il n’est pas le père biologique de Joséphine) chantaient et dansaient occasionnellement dans les vaudevilles à Saint Louis.  Joséphine commence à danser à 13 ans dans un théâtre de Saint Louis, et épouse au même âge WillieWells, porteur à Pullman. A l’âge de 15 ans, en 1921, elle épouse Willy Baker, dont elle divorce en 1925, mais dont elle gardera le nom.

[2] Paul Colin (1892-1985) devient le chef de l'école moderne de l'affiche lithographiée après la Première Guerre Mondiale. Il est l'auteur de plus de 1 400 affiches, et maints décors de théâtre et de costumes. Il est d’abord reconnu comme un grand maître de l’Art Déco par son emploi de formes géométriques, de couleurs audacieuses et de figures stylisées ou caricaturales. Il évolue ensuite vers un style unique, où se mêlent l’abstraction et l’influence cubiste et surréaliste.

[3] Cet engouement pour la culture «nègre» est multiforme. « L'art nègre» découvert au cours de la colonisation française en Afrique sub-saharienne influence à l’époque la peinture cubiste de Picasso, Braque et Fernand Leger. En 1917, Francis Poulenc compose une  Rapsodie Nègre, et en 1919,  Paul Guillaume présente dans sa galerie la première «Exposition d'Art nègre et d'Art océanien ». La même année, il  offre une «Fête nègre» au théâtre des Champs-Élysées qui marqua son directeur artistique, André Daven. En 1923, le Théâtre des Champs Elysées présente un ballet intitulé « La Création du Monde »,  adapté de L'Anthologie Nègre de Blaise Cendrars. En 1924,  un club de jazz dansant  appelé «Bal Nègre» s’ouvre au 33 rue Blomet, qui deviendra renommé.

[4] Les « black minstrel shows », ou « blackface comedies »,  étaient un sous-genre des « minstrel shows»  du XIXème siècle, où des comédiens blancs se grimaient en noir pour imiter ou caricaturer les chants et danses des esclaves.  Après la Guerre Civile américaine,  ces spectacles sont  repris par des comédiens noirs souvent re-grimés en noir, et qui transforment  le sens originel du spectacle.

(Michelle) Expo_Arts_deco_Paris_1925[5] Le terme «Art Deco» dérive de «L’exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes», qui se tient à Paris en 1925, et qui  inclut des architectes comme Le Corbusier, dont le pavillon s’intitule «Esprit  Nouveau».

[6] Le jazz américain, déjà apparu en France au début du siècle avec le «ragtime» et le « cake walk »,  est ensuite  propagé par les soldats américains pendant la guerre de 14-18, puis par la radio pendant la décade suivante. Il inspire alors des poètes comme Jean Cocteau et Guillaume Apollinaire, et des musiciens comme Igor Stravinski, qui compose Ragtime en 1919.

[7] C’est l’époque des suffragettes, où les femmes revendiquent non seulement une plus juste représentation politique mais une liberté de comportement plus grande: elles fument, dansent, font du sport, conduisent une automobile, et s’habillent “ à la garçonne ” : coiffure courte et robe longiligne, selon le style mis à la mode par Coco Chanel.

[8] Le mot «négritude» qui revendique à la fois le statut et la fierté de la culture noire, sera  davantage utilisé dans la décade suivante par les écrivains africains et antillais, et également par Jean-Paul Sartre, qui s’en fera le défenseur.

[9] Le Tumulte noir: Joséphine Baker et la Revue nègre, 42 dessins de Colin lithographiés par Mario Ferreri, Paris, 1927.

 

 
 

 

    Les lithographies du Tumulte Noir, chef d’œuvre de l’art décoratif,  furent colorées à la main selon la technique du pochoir, et publiées en 500 exemplaires. Les musiciens et danseurs de La Revue Nègre et Joséphine Baker y sont représentés dans un style qui combine l’Art Déco, le cubisme, les calligrammes, la caricature, et sont marquées par l’influence du peintre Fernand Léger, ainsi que de l’artiste Miguel Cavarrubias, qui composa les décors de La Revue Nègre.

    Sur la page de dédicace, l’album inclut  un petit texte écrit de la main de Joséphine Baker, où elle raconte de manière humoristique la fascination des Parisiens pour le charleston.

 [10] Mémoires de Joséphine Baker recueillies et adaptées par Marcel Sauvage, 30 dessins inédits de Paul Colin, Paris, Simon Kra, 1927.
 

 

Parmi d'autres articles contribués par Michèle DRUON :

Colette : École Buissonnière  à  New York

Camus, de Saint-Exupéry et Genet – toujours populaires dans le monde anglo-saxon

Revue de L’Ecume des Jours/ Mood Indigo de Michel Gondry


*
Mme Druon a fait ses études universitaires d'anglais (spécialisation : Littérature & Culture Américaine, Licence) à l'Université d’Amiens,  et en Lettres modernes, (Licence, mention très bien), à l'Université d‘Aix-en-Provence. Elle a obtenu son Doctorat en Littérature française à l’University of California at Los Angeles (spécialisations: le Nouveau roman; Théorie et critique littéraire contemporaine; philosophies post-modernes).

Elle a publié des articles en français et en anglais dans de nombreuses revues littéraires universitaires et philosophiques (French Review,Stanford French Review,  L’Esprit Créateur, Problems in Contemporary Philosophy), ainsi que dans des ivres publiés aux États-Unis, en France et au Japon.

Michèle est actuellement chargée de la liaison avec les Écoles de l'Alliance Française à Pasadena, ainsi que du Groupe Cinéma (sorties et discussions mensuelles sur films français). Bien qu'officiellementà la retraite, elle est invitée à enseigner occasionnellement à la California State University.

Debussy – ses lettres et sa musique


Debussy MigenesSpectacle
à l'Odyssey Theatre de Los Angeles

du 10 au 26 février 2017

La personnalité de Claude Debussy sera présentée à Los Angeles sous la forme d'une découverte de ce grand compositeur français : sa jeunesse, sa grande intelligence et sa lutte incessante avec les milieux musicaux plus conservateurs.Dans cette nouvelle biographie scénique, c'est la correspondance de Debussy qui mène à sa musique.


É
crit et joué par la célèbre soprano américaine Julia Migenes, le spectacle est présenté à l'Odyssey Theatre de Los Angeles.

Renseignements supplémentaires
http://www.odysseytheatre.com/debussy.php

[Après la première représentation, votre fidèle blogueur (J.G.) a pu s'entretenir avec Julia Migenes. Il s'est enquis de son authentique accent français (chose plutôt rare chez une Américaine). La cantatrice lui a expliqué qu'elle a vécu et travaillé à Paris pendant trois ans.]

 

 

 

 

 

 

Colette : École Buissonnière à New York

 

April interview Michele

Série : Les artistes et écrivains français rendent visite aux États-Unis
par Michèle Druon,
Ph.D., professeur émérite à la
California State University, critique de cinema pour Le mot juste

 

Bien des écrivains (et d'autres artistes) français ou francophones, au long du XXème siècle, ont été inspirés et fascinés par New York, tels Paul  Morand, Louis-Ferdinand Céline, George Simenon [1], et bien d’autres dont Albert Camus et Georges Ravel comme nous l’avons vu dans ce blog (Camus, Ravel) à propos de la commémoration de leurs visites dans la ville en 1946 et 1928, respectivement. Les textes où ces écrivains et artistes relatent leur expérience de New York sont intéressants à redécouvrir  pour l’intérêt historique et culturel des images qu’ils proposent de la ville, et aussi plus «intimement» ou biographiquement, pour ce qu’ils révèlent  des goûts, des intérêts et de la personnalité de leurs auteurs.
Colette

Un cas particulièrement savoureux à cet égard est celui de Colette (Sidonie-Gabrielle Colette, 1873-1954), qui a raconté sa visite à New York dans plusieurs articles de journaux, dont  Le Journal [2], qui l’avait chargée de rapporter la traversée inaugurale du prestigieux paquebot le Normandie [3], fleuron de l’industrie française, parti du Havre le 29 mai 1935 pour New York.  Plus de 1000 passagers  étaient à bord de ce palais flottant,  le Tout Paris des medias, de l’industrie et de la politique, dont Madame Albert Lebrun, femme du Président de la République Française. Pendant ce voyage, Colette est accompagnée de son troisième mari, Maurice Goudeket [4], qu’elle vient d’ailleurs d’épouser (le 3 avril 1935), pour respecter les convenances imposées  dans les hôtels américains de l’époque, qui pouvaient refuser de recevoir les couples non-mariés.

 

Colette ecrivaineCe respect des convenances était peu coutumier à la rebelle, l’anticonformiste, et même parfois  la scandaleuse Colette [5], ce qu’elle démontre justement dans un de ces articles sur New York, intitulé « Comment j’ai découvert l’Amérique » [6]. Colette relate en effet dans ce texte une anecdote qui, dès le départ, donne le ton à ses escapades new-yorkaises :  à peine débarquée du bateau à New York, elle est assaillie  par « a reporter-photographer storm »  qui la bombardent de photos, ce à quoi elle se prête gracieusement, flattée d’un tel accueil [7], jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que ce qui attisait tant l’intérêt des photographes,  c’étaient surtout ses jambes nues chaussées de sandales de cuir «romaines» [8] –  totalement incongrues par rapport aux codes vestimentaires de l’époque.

Tout le récit que fait Colette de sa visite de New York est allègre, et reflète la vivacité, la curiosité, l’humour  et la joie de vivre qui lui étaient si  caractéristiques: malgré la confusion à la douane new-yorkaise qui la prive un moment de ses bagages, elle garde sa bonne humeur, et « ne marchande pas » son enthousiasme devant une ville pour laquelle elle déclare d’emblée avoir eu «le coup de foudre».  

Découvrant l’architecture verticale de New York à son arrivée dans le port, Colette est d’emblée conquise par ce « groupe de géants [qui] se lève», …. « à l’assaut du ciel »: « l’heure et la ville étaient si belles que j’en ai eu les yeux humides », écrit-elle.  Tout lui plait à New York, ses rues, ses tourbillons de lumières, son « air léger ». Le soir de son arrivée, elle s’attarde un long moment au balcon de sa chambre, au 35ème étage du Waldorf Astoria, pour contempler  la « féerie nocturne » de New York,  et finit par manquer le banquet de 800 personnes auquel elle était invitée ce soir-là, présidé par Madame Lebrun et Monsieur Fiorello La Guardia, maire de New York.  

Mais cette « première infraction au programme officiellement fixé » pour Colette ne ne sera pas la seule, et elle persévérera les jours suivants dans son insoumission : au lieu d’assister au grand dîner littéraire et au banquet international de journalistes où elle était invitée, au lieu d’aller visiter les musées et les collections particulières, Colette «ne fait rien, absolument rien. Ça a été merveilleux. Rien que des choses inutiles, enfantines, dépouillées de toute intellectualité».  

Toujours espiègle (à 62 ans), comme sa première héroïne adolescente Claudine [9], toujours douée de la même capacité d’émerveillement devant le moindre aspect du quotidien – « S’étonner est un des plus sûrs moyens de ne pas vieillir trop vite », disait-elle [10] , Colette nous raconte ainsi comment elle a fait « l’école buissonnière »  à New York : elle passe 3 heures à acheter 100 babioles au  Woolworth bazar, va au cinéma voir un film de Mae West, se fait photographier avec son mari en haut du Empire State Building, (c’est, après tout, leur voyage de noces), et décide, le dernier soir, de ne pas assister à un « grand dîner très très intellectuel {…} où elle devait soutenir sa petite part du prestige littéraire français ». Elle préfère sauter dans un taxi avec son mari pour aller voir Harlem et Central Park, à propos duquel elle déclare : « Quel bonheur, j’avais enfin découvert quelque chose de petit à New York : un tout petit Bois de Boulogne ! ».

La grande gourmande qu’était Colette n’est pas conquise par les plaisirs culinaires offerts à New York, dont elle semble se rappeler surtout les « ice-cream sodas »  et « le canard frigorifié ».  Mais elle est «enchantée de flâner, au gré de ses pieds nus, poudrés de poussière sous le joyeux incendie de Broadway » et d’acheter dans les rues  toutes sortes de bonbons multicolores qu’elle mange assise au bord du trottoir « en causant avec un chat ».

Tout en admettant avec bonne grâce la puérilité de son « école buissonnière »  à New York, Colette ne semble guère en avoir de remords. Mais en conclusion, elle déclare qu’à son prochain séjour à New York « des séductions plus humaines, plus réfléchies lui prendront le cœur ». 

Notes :

1) Né en Belgique en 1903, Georges Simenon arrive à Paris en 1922 pour faire carrière littéraire. C’est à Colette, alors directrice littéraire du journal Le Matin, qu’il apportera ses premiers manuscrits. Elle les rejettera d’abord, en lui conseillant d’écrire « des histoires simples, surtout pas de littérature »: conseil que Simenon suivra avec succès dans sa série des Maigret.

2) Outre ses romans, essais et adaptations théâtrales, Colette  a régulièrement collaboré au cours de sa vie à plusieurs journaux, dont Le Matin, Le Figaro, Le Quotidien, L’Éclair, Paris-Soir,  etc.

3) Le Normandie reste un mythe dans l’histoire de la navigation française, à cause de ses performances mais aussi à cause de sa fin tragique dans le port de New York: début 1942, à la suite d’un incendie à bord, le bateau sombra en quelques heures dans le port.

4) Elle avait rencontré Maurice Goudeket, de quinze ans plus jeune qu’elle, en 1925. Elle avait épousé son premier mari, Henry Gauthier-Villars, dit «Willy» en  1893, et son second mari, Henry de Jouvenel, en 1912. 

5)  Femme libre, et revendiquant férocement son indépendance, Colette avait en effet dans sa jeunesse  scandalisé son époque en se produisant comme mime et actrice de music-hall dans des tenues plus que légères. Elle n’avait pas non plus cherché à cacher sa bisexualité, et cette réputation sulfureuse avait conduit l'Eglise catholique à lui refuser un enterrement religieux à sa mort en 1954.

Colette au music hall
     Colette au music hall

    Tout ceci ne l’empêchera pas de cumuler les honneurs : elle est ainsi nommée Commandeur (1920) puis Grand Officier (1953) de la Légion d'honneur. Elue à  l’Académie Royale de Belgique en 1935, elle sera en 1945 élue à l'unanimité à l'académie Goncourt, dont elle devient la première femme présidente en 1949. Colette sera aussi la première femme à laquelle la République Française ait accordé des obsèques nationales en 1954. Elle a été enterrée au Père Lachaise.

6) Colette journalisteCes textes font partie de la compilation publiée dans Colette Journaliste : Chroniques et Reportages, 1893-1955, Gérard Bonal, Fréderic Maget, Seuil 2010. (pp 144-160) ; Une Edition Poche des mêmes textes a été publiée le 4 juin 2014. 

Articles se référant au voyage de Colette sur le paquebot Normandie et sa visite à New York : 

«Le jour des affinités», Le Journal, 31 mai 1935 ; « En vagabondant par les coursives», Le Journal, 2 juin 1935 ;  «Ombres et fantômes d'une aube marine », Le Journal, 3 juin 1935 ; « Brèves  impressions d'arrivée», Le Journal, 4 juin 1935 ; «Impressions de New-York», Le Journal, 5 juin 1935 ; « Impressions verticales », Le Journal, 7 juin 1935 ; « Un dernier regard sur Harlem embourgeoisé», Le Journal, 10 juin 1935 ; «Comment j'ai découvert l'Amérique»: cet article a fait l’objet d’une conférence prononcée sur les ondes de Radio-Mondial,le 18 novembre 1939,  et sera plus tard repris et publié par Le Figaro le 10 février 1940 (Seuil, pp. 157-160)

7) Alors qu’elle est déjà très célèbre en France en 1935, la renommée de Colette en Amérique s’étendra surtout à partir de Gigi, une nouvelle qu’elle avait écrite en 1944, et qui sera adaptée en anglais par Ania Loos en 1951, et jouée au théâtre par Audrey Hepburn dans le rôle de l’héroïne.  La nouvelle inspirera  aussi différents cinéastes, dont Jacqueline Audry en 1949, et Vincente Minnelli en 1958 (avec Leslie Caron dans le rôle de Gigi).

 

Colette & Hepburn

Colette avec Audrey Hepburn,
qui a joué le r
ôle de Gigi sur Broadway 

8) Les sandales « romaines» de Colette étaient faites sur mesure par un artisan de Saint-Tropez, où elle avait acheté une villa, bien avant que Saint-Tropez ne devînt à la mode dans les années cinquante et soixante.  

Claudine_ecole_colette9) La série des Claudine (Claudine à l'école, Claudine à Paris, Claudine en ménage et Claudine s'en va) fut originellement publiée sous le nom de Willy, le premier mari de Colette, entre 1900 et 1903.


10) Discours de réception à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.


Lecture supplémentaire :

Hommage a Jean Cocteau

 

Brèves vies d’auteurs et longues vies d’artistes

Michele DruonL'article suivant est redigé par notre fidèle contributrice, la professeure Michèle Druon, universitaire au très riche profil académique que nos lecteurs connaissent bien.

 

Margaret Mitchell, chantre d’un Sud mythique

Nous avons publié récemment un article intitulé « Camus: Un Etranger dans la Ville », pour célébrer le 70ème MM anniversaire de la visite de Camus à New York. Nous rendons maintenant hommage à Margaret Mitchell, dont le roman mondialement connu, Gone With the Wind (Autant en Emporte le Vent) fut publié il y a 80 ans – le 10 juin 1936 – et fut lauréat la même année du prestigieux « National Book Award » décerné par l’Association des Libraires Américains, et en 1937, reçut le Prix Pulitzer pour la Fiction.

  

Gone_with_the_Wind_coverEnorme best-seller dès sa parution aux Etats-Unis, le roman reste l’un des livres les plus lus par le public américain aujourd’hui (1); il continue aussi d’être populaire à l’étranger, comme en témoigne ses nombreuses traductions et rééditions, ainsi que ses multiples adaptations sous différentes formes (télévision, théâtre, opéra, comédie musicale, etc.) partout dans le monde.

   Fait remarquable, cette œuvre mythique est l’unique roman que Margaret Mitchell (1900-1949), qui était morte jeune, comme Camus, dans un accident de voiture, ait publié de son vivant (2), (3)

  L’attrait transculturel de ce roman Sudiste, situé en Géorgie pendant et après la guerre de Sécession (1861-65) tient sans doute aux résonances universelles de cette grande saga historico-romantique dans laquelle les deux protagonistes, Scarlett O’ Hara et Rhett Butler, héros imparfaits et souvent cyniques mais d’une force et d’un courage toujours indomptables, traversent la guerre, les dévastations, les grands bouleversements sociaux, et finissent par triompher de toutes les adversités.

   Nul doute aussi que la légendaire adaptation cinématographique produite par David Oliver Selznick en 1939 a contribué et contribue Gone 1 encore au succès du roman, que beaucoup choisissent de lire après avoir vu le film. Le film Gone with the Wind reçut une avalanche de récompenses cinématographiques (4) et consacra la réputation internationale de ses deux stars, Vivien Leigh et Clark Gable, à jamais identifiés aux deux protagonistes du roman.

   Un autre personnage important dans le film comme dans le roman est celui de Mélanie Hamilton, femme d’Ashley Wilkes, dont Scarlett sera longtemps éperdument amoureuse. Merveilleusement interprétée par Olivia de Havilland dans le film, le personnage contrebalance la dureté des deux héros par sa force tranquille, tout entière faite de compassion et de douceur. Olivia de Havilland fut d’ailleurs nominée pour l’Oscar de la Meilleure Actrice pour le Second Rôle dans ce film – deux ans avant que sa sœur Joan Fontaine, n’obtienne l’Oscar de la Meilleure Actrice pour le film "Suspicion" (1941) d’Alfred Hitchcock. Olivia obtiendra à son tour l’Oscar de la Meilleure Actrice sept ans plus tard, pour le film "To Each his Own" (1946) (5). Cas unique (jusqu’à présent) dans l’histoire du cinéma, deux sœurs ont ainsi remporté à quelques années d’intervalle l’Oscar de la Meilleure Actrice. Leur rivalité cinématographique semble d’ailleurs avoir été une des causes principales de leur désaccord personnel, qui s’est traduit par une rupture de contact pendant la plupart de leur vie adulte (bien que, selon certaines sources, leur querelle ait trouvé résolution peu avant la mort de Joan).

Joan & Olivia                       Joan & Olivia 2

   Olivia de Havilland est la seule survivante aujourd’hui des acteurs du film Gone with the Wind, et en quasi-coïncidence avec l’anniversaire du livre, elle fêtera son 100ème anniversaire en Juillet cette année. Olivia occupe la même maison parisienne près du Bois de Boulogne depuis les années cinquante. (Son époux français y est décédé en 1988). Sa sœur, Joan Fontaine, est morte en Californie en 2013 à l’âge de 96 ans.

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Notes :

1) En 2010, plus de 30 millions d’exemplaires du roman en avaient été publiés aux USA et à travers le monde et en 2008, un sondage Harris le désigne comme le second livre préféré des lecteurs américains, juste après la Bible.

2) Un court roman, Lost Laysen, écrit pendant son adolescence, fut publié en 1996.

3) Il en va de même pour Lee Harper – voir notre hommage a l’occasion de sa disparaition

4) Le film reçut les Oscars du Meilleur film, Meilleur Réalisateur, Meilleur Scénario, Meilleure Actrice, de la Meilleure Actrice dans le Second Rôle, Meilleure Photographie, Meilleur Montage, Meilleure Direction Artistique, et deux prix honorifiques supplémentaires pour son utilisation de l’équipement et de la couleur (il fut aussi le premier film en technicolor à recevoir l’Oscar du Meilleur Film)

En 1998, il fut désigné par l’ American Film Institute comme le 4ème meilleur film américain de l'histoire du cinéma dans la catégorie «films épiques» et en 2008, il figurait en troisième position au palmarès historique des films les plus vus en France.

5) Olivia de Havilland reçut de nombreuses autres récompenses cinématographiques pendant sa longue carrière, et fut honorée d’une étoile sur la fameuse « Hollywood Walk of Fame». En 2008, à l’âge de 92 ans, elle reçut la «National Medal of Arts» du Président George W. Bush et fut aussi nommée Chevalier de la Légion D’Honneur par le Président Nicolas Sarkozy.  

  Autan en emporte le vent

 

 

 

 

 

 

 

Traduction: Pierre-François Caillé

Camus : Un Etranger dans la Ville *

 

Camus-The StrangerDe mars à avril 2016 à New York, un festival intitulé: "Camus: A Stranger in the City," («Camus: Un Etranger dans la Ville») a célébré la visite de l'écrivain 70 ans plus tôt dans la ville. Organisé par l'historien et conservateur de musée Stephen Petrus (1), en conjonction avec la succession de Camus, ce festival comprenait toute une série d'événements culturels dont plusieurs avaient lieu sur les lieux même visités par Camus à New York. Ils incluaient la lecture à Columbia University d'un discours célèbre prononcé à cet endroit même par Camus, intitulé: «The Human Crisis» («La Crise de l'homme») par l'acteur Vigo Mortensen (2); une intervention par la chanteuse/compositrice Patti Smith sur l'influence de Camus pendant ses années d'étudiante au Graduate Center de la City University of New York; une discussion réunissant l'écrivain new yorkais Adam Gopnik, et l'historien Robert Zaretsky à la New York Public Library. Au Bowery Poetry Club, une pièce en un acte basée sur le roman de Camus La Chute (1956) fut présentée par l'acteur Ronald Guttman, tandis qu'une sélection des écrits de Camus sur New York y était lue un peu plus tard Camus cover par Mr. Petrus et le chanteur Eric Andersen. Côté musical, au National Sawdust à Brooklyn, Andersen présenta des chansons de son album « Shadow and Light of Albert Camus » et le pianiste et compositeur de jazz Ben Sidran joua des morceaux de son album « Blue Camus », ainsi qu'une chanson inspirée par le fameux essai philosophique Le Mythe de Sisyphe (1942).

Revue de L’Ecume des Jours/ Mood Indigo,
de Michel Gondry (2013)

Michele Druon

L'analyse qui suit est redigée pour ce blog par notre fidèle contributrice, Michèle Druon professeur émérite à la California State University, Fullerton, où elle a enseigné la langue, la culture et la littérature  françaises. *

 

Michele - Michel GondryIl fallait beaucoup d'audace à Michel Gondry pour s'attaquer, dans son dernier film, L'Ecume des Jours , (2013) [1] à une œuvre aussi mythique, qui reste encore à la mémoire, et au cœur, de la plupart des Français aujourd'hui. Ce roman de Boris Vian, le plus célèbre, nous l'avons tous lu dans notre jeunesse, ou si nous faisons partie de plus jeunes générations, nous l'avons étudié au lycée. On se rappelle ce conte moderne où deux amoureux idylliques, Colin et Chloé, évoluent dans un Paris surréel et à demi-rêvé, entourés d'un autre Les ecumes couple, Chick et Alise, et de leur cuisinier-savant Nicolas. Leurs aventures sont cocasses, absurdes, fantaisistes : une souris parle, des anguilles vivantes sortent du robinet, et on y croise en chemin des personnages abondamment caricaturés tels que Jean-Sol Partre (Jean-Paul Sartre) , auteur du Vomi, et la duchesse de Bovuard (Simone de Beauvoir). Mais elles laissent aussi un profond sentiment de mélancolie lorsque surgit, au point culminant du bonheur, la maladie de Chloé qui ultimement casse le rêve et ramène à la réalité de la douleur et de la mort. [2]

Michele - Boris Vian portraitC'est un roman de jeunesse pour Boris Vian (qui a 26 ans quand il le publie en 1947) mais c'est aussi, à bien des égards, le roman de la jeunesse par son énergie, son romantisme, ses délires et son désir de subvertir les conventions établies : la génération contestataire des années soixante ne s'y est pas trompée quand elle redécouvre le roman, longtemps ignoré par le public et les critiques, et en fait ce qui sera désormais un livre-culte. La légende du roman, bien sûr, c'est aussi celle son auteur, dont l'aura extraordinaire n'a fait que grandir avec le temps : comment ne pas être ébloui en effet par ce personnage prodigieux qui fut, en une seule et courte vie, ingénieur (diplômé de la prestigieuse École Centrale), inventeur, scénariste, acteur [3], peintre, traducteur (de l'anglais au français) [4], chansonnier [5], musicien de jazz (trompettiste) [6] – et enfin auteur d'une énorme production littéraire, critique et musicale (qu'on redécouvre et réédite d'ailleurs systématiquement depuis une dizaine d'années)[7] .

La magie de l'Ecume des Jours, c'est justement qu'il incarne pour nous, dans tous les sens du mot, l'esprit de Boris Vian: son humour, sa poésie, son imagination, son écriture pétillante de jeux de mots, sans oublier non plus son côté «jazz», car L'Ecume des Jours est aussi un roman musical par son rythme et sa liberté d'invention, et par ses multiples références au Michele - Duke Ellingtonblues et au jazz américain («Chloe» se réfère à un arrangement de Duke Ellington). Et puis – autre couche de  nostalgie ! – c'est aussi l'esprit de toute une époque, le Paris de l'après-guerre, qui ressuscite avec ce roman : les Michele - cafe de flore«zazous», les cafés et clubs de jazz tels que le Tabou, les Deux Magots, Le Café de Flore, l'existentialisme, la bohême de Saint Germain des Près….

 

Oui, devant un auteur et une œuvre si iconiques, la tentative de Michel Gondry était dès le départ une gageure : comment adapter au cinéma un texte aussi brillant, et qui traîne avec lui tant de résonances et tant de souvenirs ? Sans doute est-ce cette épaisseur de mémoire qui rendait l'entreprise si risquée, et qui explique en partie la tiédeur des réactions au film, qui ne semble guère avoir été apprécié du grand public ni en France ni aux Etats-Unis (où il a été présenté sous le titre de Mood Indigo [8]), malgré le talent et la célébrité des acteurs choisis pour en incarner les Michele - Romain Durisrôles : Romain Duris dans celui de Colin, Audrey Tatou dans celui de Chloé, et l'inénarrable Omar Sy dans celui du Michele - Omar Sy cuisinier Nicolas. Les appréciations des critiques ont elles aussi été mitigées, tantôt célébrant le brio technique et visuel du film, tantôt au contraire lui reprochant son «trop plein de rétro» et d'effets spéciaux. Ces diverses réactions s'expliquent aussi justement par le «trop plein» du film, dont l'intensité et la surabondance thématique, visuelle et musicale peuvent lasser, ou accabler certains spectateurs. Mais c'est dans cette surabondance, justement, que gisent la richesse et la virtuosité du film, qui est tout entier un hommage ardent et émerveillé au génie multiforme de Boris Vian.

C'est un film très riche, en effet, un film à multiples niveaux et foisonnant de références de toutes sortes (littéraires, cinématographiques, musicales), qui parfois recrée, parfois réinvente le conte originel en y interjetant ici et là des allusions à d'autres époques. Fidèle à l'esprit du livre, c'est aussi un film à la fois visuel et musical, où la poésie des images est de bout en bout Charrysoutenue et enrichie par la splendide bande sonore montée par Etienne Charry , où alternent swing ou be-bop endiablé, blues, jazz classique et moderne et parfois rock contemporain .

Gondry recrée les gags et inventions du roman avec une jubilation évidente, et à travers une cascade d'images cocasses, ingénieuses et « techno-rétro» : tels le fameux « pianocktail» de Colin (un piano qui fabrique des cocktails en musique) , ou son appartement magique, ici métamorphosé en un wagon de train à multiples pièces, étrangement suspendu au milieu de grands immeubles parisiens. Les jeux de mots et métaphores du roman sont souvent converties en métaphores visuelles :  la danse du «biglemoi» prend ainsi la forme bizarre mais fascinante d'une élongation des jambes des danseurs; et «le petit nuage» qui transporte au ciel les amoureux devient dans le film un cygne-nacelle de manège d'enfant, attaché a une grue à côté des Halles, et qui entraîne le spectateur dans un voyage aérien, rêveur et nostalgique, au-dessus d'un Paris à la fois ancien et moderne.

Le spectateur s'amuse donc beaucoup dans la première partie du film qui mène en crescendo, comme dans le livre, au mariage de Colin et de Chloé vers le milieu du récit; tout semble alors accélérer dans la frénésie et la folie douce, et exploser dans un escène délirante et époustouflante où des wagonnets sur rails grimpent et descendent à toute allure les escaliers de l'église, inversés comme dans les dessins de Escher, et qui se termine par la bénédiction peu orthodoxe (et anti-bourgeoise) du prêtre : «Vivez heureux, loin du travail et de la famille!».

Mais tout à coup, une ombre se glisse à l'apogée du bonheur : Chloé prend froid en sortant de l'église de son mariage, et le conte de fées va peu à peu changer de couleur, et le rêve tourner cauchemar à mesure que grandit le «nénuphar» qui lui mange les poumons. Le film de Gondry épouse exactement la double tonalité du livre, son passage de la gaîté à la tristesse, et de la vitalité de la jeunesse au délitement de tout dans la deuxième partie du récit. Colin, ruiné par son meilleur ami Chick et la maladie de Chloé, doit désormais gagner sa vie, et le monde du travail réapparaît alors sous la forme d'un univers tortionnaire et militarisé, une sorte d'enfer stigmatisé par des images terribles et absurdes, comme celle où des hommes nus sur des tas de terre couvent des glands de plomb pour faire éclore des fusils. Le film alors peu à peu s'assombrit, et passe au noir et blanc, tout en gardant une profonde poésie dans les images, tandis que l'appartement de Colin et Chloé lui aussi noircit, se dégrade et se rétrécit dans une progression qui mime le lent étouffement de Chloé par la maladie.

A la fin du film, le générique défile sur la musique de Mood Indigo, et sur le beau visage las et usé de Duke Ellington qui joue au piano en transparence. Et si le spectateur, ému et envoûté, tarde alors à quitter son siège, c'est parce que l'ineffable tendresse et mélancolie du blues de Ellington éclaire tout le film et devient «l'écume des jours » – «froth on a daydream» (9)- marquant ainsi une magnifique conclusion à cette histoire sur la légèreté et l'évanescence du bonheur, si vite gagné et perdu, et sur les ravages du temps qui passe. De cette histoire, Michel Gondry a aussi fait une fable très riche et profondément nostalgique sur une époque,un Paris et un auteur toujours chers à notre mémoire. Ne manquez pas de voir, et de revoir ce film: il vous enchantera les sens, le cœur et l'esprit.

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[1] Le film est sorti en France et en Belgique en avril 2013. Michel Gondry Michele - Eternal Sunshine est surtout connu pour son film de 2004, The Eternal Sunshine of the Spotless Mind, une comédie romantique américaine qui mêle polar et science-fiction.

Gondry a écrit le scenario de son film L'Ecume des Jours en collaboration avec son producteur, Luc Bossi.

Précédemment, le roman n'avait eu qu'une seule adaptation cinématographique en France en 1968, et une autre adaptation japonaise en 2001 sous le titre Chloé.

[2] Cette présence de la mort dans ce roman fantaisiste et burlesque qu'est Michele - J'ai crache surL'Ecume des Jours surprend moins quand on sait que le père de Boris Vian avait été assassiné chez lui en 1944, peu avant la rédaction du livre. Peut-être aussi Boris Vian, souvent malade depuis l'enfance, pressentait-il sa propre fragilité. Il est mort prématurément d'un arrêt cardiaque, en 1959, à l'âge de 39 ans, à la première présentation de l'adaptation filmée de J'Irai Cracher Sur Vos Tombes.

Les_liaisons_dangereuses_(1959_movie_poster)[3] On se rappelle en particulier dans
le film Les Liaisons Dangereuses
de Roger Vadim (1958) avec Gérard Philippe et Jeanne Moreau.

 

 

[4] Sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, Boris Vian a en effet publié en français des pastiches de romans policiers américains, à la James Cain, dont le plus célèbre, et celui qui lui a valu le plus d'ennuis légaux, est J'irai Cracher sur Vos tombes (1946)qu'il essaiera d'ailleurs de retraduire en anglais, à posteriori!

[5] Certaines chansons de Vian sont internationalement connues, telles Le Déserteur, chanson antimilitariste composée en 1954 à la fin de la guerre d'Indochine, et qui deviendra une sorte d'hymne pacifiste chantée plus tard en Amérique par Peter Paul and Mary, et Joan Baez.

 

Michele - hot club de france[6] Pour pratiquer le jazz, Boris Vian s'inscrit dès 1937 au Hot Club de France, présidé par Louis Armstrong  et Hugues Panassié. Plus tard, c'est au club St Germain qu'il fera connaissance de son idole, Duke Ellington

[7] La production critique et littéraire de Boris Vian est gargantuesque: sous son propre nom, Vian a écrit onze  romans,  dont les plus connus, à part L'Ecume des jours, sont L'Automne à Pékin, L'Arrache-coeur  et L'Herbe rouge Ce à quoi s'ajoutent quatrerecueils de poèmes,  des nouvelles, plusieurs pièces de théâtre, des critiques de jazz (entre autres dans les magazines Jazz-Hot  et Combat), et des scénarios pour le cinéma. Outre ses très nombreuses chansons – on en compte à ce point 535 mais l'inventaire n'est pas intégral – Boris Vian a aussi publié des romans sous de nombreux pseudonymes, notamment des «romans américains» (voir note 5)

La publication de l'œuvre intégrale de Boris Vian en 2010 dans la prestigieuse collection de La Pléiade, chez Gallimard marque son « adoubement» (dit l'Express) final en littérature.

[8] Et dans une version écourtée de 36 minutes.

[9] Froth on a Daydream est le titre de la traduction anglaise du livre par Stanley Chapman.

Interview courte (1:44 minutes) avec Boris Vian :

 

* Mme Druon a fait ses études universitaires d'anglais (spécialisation : Littérature & Culture Américaine, Licence) à l'Université d’Amiens,  et en Lettres modernes, (Licence, mention très bien), à l'Université d‘Aix-en-Provence. Elle a obtenu son Doctorat en Littérature française à l’University of California at Los Angeles (spécialisations: le Nouveau roman; Théorie et critique littéraire contemporaine; philosophies post-modernes).

Elle a publié des articles en français et en anglais dans de nombreuses revues littéraires universitaires et philosophiques (French Review,Stanford French ReviewL’Esprit Créateur, Problems in Contemporary Philosophy), ainsi que dans des ivres publiés aux États-Unis, en France et au Japon.

Michèle est actuellement chargée de la liaison avec les Écoles de l'Alliance Française à Pasadena, ainsi que du Groupe Cinéma (sorties et discussions mensuelles sur films français). Bien qu'officiellementà la retraite, elle est invitée à enseigner occasionnellement à la California State University.

 

 

Fallen Angels, de Noel Coward, au Playhouse Theatre, de Pasadena

Michele Druon

Nous souhaitons la bienvenue à notre nouvelle collaboratrice, Dr. Michèle Druon, professeur émérite à la California State University, Fullerton, où elle a enseigné la langue, la culture et la littérature  françaises.  Mme Druon a fait ses études universitaires d'anglais (spécialisation : Littérature & Culture Américaine, Licence) à l'Université d’Amiens,  et en Lettres modernes, (Licence, mention très bien), à l'Université d‘Aix-en-Provence. Elle a obtenu son Doctorat en Littérature française à l’University of California at Los Angeles (spécialisations: le Nouveau roman; Théorie et critique littéraire contemporaine; philosophies post-modernes).

 

Elle a publié des articles en français et en anglais dans de nombreuses revues littéraires universitaires et philosophiques (French Review,
Stanford French ReviewL’Esprit Créateur,

Problems in Contemporary
 
Philosophy

), ainsi que dans des ivres publiés aux États-Unis, en France et au Japon.
Michèle est actuellement chargée de la liaison avec les Écoles de l'Alliance Française à Pasadena, ainsi que du Groupe Cinéma (sorties et discussions mensuelles sur films français). Bien qu'officiellement
à la retraite, elle est invitée à enseigner occasionnellement à la California State University.
Nous la remercions infiniment d’avoir accepté d’assister à la pièce de théâtre, Fallen Angels, de la part du Mot Juste et d'avoir bien voulu en rendre compte à nos lecteurs et lectrices.

 

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On décrit souvent les pièces de Noel Coward comme un léger et brillant divertissement, un cocktail pétillant d'esprit, de charme et de vivacité qui chercherait davantage à distraire et amuser le spectateur qu'à l'amener à des réflexions profondes. Et c'est à première vue le cas de Fallen Angels (Les Anges Déchus) – une comédie de 1925 qui vient d'être présentée, après des années d'absence sur la côte Ouest des États-Unis, [1], au Playhouse Theater à Pasadena; on rit beaucoup en effet pendant cette pièce, qui nous conte les déboires et frustrations de deux femmes de la bonne bourgeoisie britannique, Julia Sterroll et Jane Banbury, qui attendent ensemble – au cours d'une journée fortement arrosée de champagne – la visite de Maurice Duclos, un Français avec qui elles avaient eu chacune une aventure amoureuse sept ans plus tôt, avant leur mariage. Leurs maris, commodément, sont partis jouer au golf pendant ce temps, mais ils reviennent plus tôt que prévu… – et vous pouvez imaginer la suite de situations cocasses concoctées par Coward avec ces ingrédients!


Pasadena Playhouse Theatre