Pont Neuf, Paris
Pont Neuf, Paris
Japanese Gardens
Japanese Gardens
Montserrat, Barcelona
en routeMontserrat- Barcelona
Tower Bridge, London
Tower Bridge, London
Skip to content

L’entretien prévu pour le mois de juin 2022 avec le discourtois André Markowicz

Durant quasiment toute l’existence de ce blog (plus de 10 ans), nous avons publié une chronique mensuelle intitulée “Linguiste du mois” (parfois appelée “Traducteur/trice du mois”).

Ce processus, dont la première étape consiste à sélectionner des invités et des chroniqueurs de premier plan, est bien plus difficile et chronophage qu’il n’y paraît.

Ces entretiens sont généralement menés en deux étapes. Dans un premier temps, l'intervieweur échange avec le linguiste du mois lors d’une discussion qui lui permet d'apprendre des faits intéressants sur ce dernier, faits qui auraient pu lui échapper durant la préparation de l'entretien. Puis, sur la base de cette conversation, une liste de questions plus précises est envoyée à la personne interrogée.

Les délais pour chacune de ces parties sont déterminés à la convenance de l’interviewé(e). Si ce dernier ou cette dernière demande une prolongation, la rédaction du blog est toujours prête à reporter les dates convenues à condition qu’il reste suffisamment de temps pour remplacer le duo en question par une autre équipe.

Parmi les traducteurs anglo-saxons qui ont été interviewés sur ce blog se trouvent de grandes figures littéraires comme Anthea Bell, David Bellos, David Chrystal, Frank Wynne [1], Ros Schapiro [2], Adriana Hunter, Mark Polizzotti et Marjolijn de Jager, pour ne citer qu’eux. Parmi les linguistes français figurent notamment Michel Rochard, Nadine Gassie, Nicolas Froeliger, Anthony Bulger, René Meertens [3] et Joël Dicker [4]

Au fils des années les personnes interrogées ont généreusement donné de leur temps et se sont montrées très réactives et coopératives. Elles ont également respecté les délais prévus pour que l'interview puisse être publiée dans les temps.

Mais chaque règle a son exception. Notre invité pour l’entretien du mois de juin 2022 était le traducteur et poète français, André Markowicz.

Markowicz a accepté notre invitation, ainsi que la date proposée pour la conversation et le délai de remise des réponses écrites. La conversation a bien eu lieu, puis six questions lui ont été transmises par écrit. Face à l’absence de réponse de la part de M. Markowicz, un rappel urgent lui a été envoyé, auquel il a répondu : « je n'ai pas le temps, surtout dans le contexte actuel, où toute mon énergie est concentrée sur l'Ukraine… ». À croire que M. Markowicz gère la guerre contre la Russie à lui tout seul, ou peut-être avec l'aide de Volodymyr Zelenskyy.

À la suite de cela, une prolongation de trois mois lui a été proposée. Le message reçu en retour était tellement irrespectueux et hors de propos, que nous préférons ne pas l'honorer en le publiant ici.

Nous laissons à nos lecteurs le soin de se faire leur propre opinion de la personne concernée. Nous nous excusons de ne pouvoir publier notre entretien mensuel, que nombre de nos lecteurs ont souvent hâte de lire.

​[1] qui vient d'être nommé Président du jury d'International Booker Prize, 2022

[2] Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres

[3] l'auteur du Guide anglais-francais de la traduction

[4] prix Goncourt des lycéens 2015

L’Élégie de Gray

En février 2010, j'ai posté un article intitulé « Élégie écrite dans un cimetière de campagne – poésie anglaise »

Stoke PogeswJe décrivais, dans cette brève étude, mon long attachement à ce poème de Thomas Gray (1716-1771), ainsi que la visite que j'avais faite au cimetière de Stoke Poges, en Angleterre, qui constitue tant le décor du poème que le lieu où le poète a été inhumé.

Stoke-poges-church Thomas_Gray_NPG

J'y incluais le poème lui-même, accompagné d'une traduction française par Tollemache Sinclair.

Gray coverJ'ignorais alors que le chercheur américain James D. Garrison avait publié, trois mois auparavant, un ouvrage
intitulé A Dangerous Liberty, Translating Gray's Elegy, [1] dans lequel il consacrait 335 pages aux différentes traductions du poème. Parmi les traducteurs français évoqués, on compte Pierre Letourneur, dont la vie a donné lieu à une biographie anglaise écrite par Mary Cushing en 1908. Selon James Garrison, la biographe considère Pierre-Prime-Félicien Le TourneurLetourneur comme un « traducteur noble d'âme et consciencieux, emporté dans l'immense enthousiasme pour la littérature anglaise qui s'est emparé de la France dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. » En revanche, elle
allait se montrer très critique de sa traduction de l'Élégie de Gray, n'y trouvant rien qu'elle puisse approuver : « le lecteur accoutumé au flux harmonieux des vers anglais ne saura guère les reconnaître lorsqu'ils sont revêtus d'une prose informe et sans couleur. »

En 1925, Alfred C. Hunter écrivit une biographie littéraire : « J. B. A. Suard :[2] un introducteur de la littérature Suard anglaise en France ». Il se réfère au Journal étranger et à la Gazette littéraire de l'Europe, dirigés par Suard lui-même avec l'aide de l'Abbé François Baculard d'Arnaud, et dont l'objectif était de rendre la littérature britannique contemporaine accessible au public. Hunter estimait que ces revues contribueraient de manière significative au renouveau de la poésie française. Evoquant la formation du romantisme français, il estime que « cette mise au point commença en France dès le jour où l'on publia l'Élégie de Gray. »

En 1765, un écrivain anonyme et mystérieux écrivit une traduction : « L'Élégie écrite sur un cimetière de campagne, traduite de l'Anglois de M. Gray. », publiée dans la Gazette littéraire. Cependant, dans une note en fin du document, les rédacteurs notèrent que « Cette traduction est l'ouvrage d'une Dame jeune et amiable qui joint aux agréments de son sexe des connoissances et des talens qu'un homme de Lettres lui envieroit. »

Suzanne_CurchodQui était donc la mystérieuse traductrice ? Elle s'appelait Suzanne Curchod de Nasse Necker. Après avoir
été la maîtresse d'Edward Gibbon, célèbre historien britannique (auteur de L'Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain) et Membre du Parlement anglais, elle avait épousé en 1764, peu de temps STAEL auparavant, le banquier et homme politique genevois, et ministre des Finances de Louis XVI, Jacques Necker. Plus tard, elle donnerait naissance à Anne-Louise-Germaine Necker, mieux connue sous son nom d'épouse, Madame de Staël [3].

Telle est l'une des histoires fascinantes narrées dans A Dangerous Liberty, Translating Gray's Elegy. Cet ouvrage va bien au-delà de l'étude de l'Élégie de Gray : par le tableau qu'il brosse de l'influence qu'ont exercée divers textes littéraires anglais sur le paysage littéraire français au XVIIIème siècle, il constitue un vrai tour de force.

Cinq ans après la publication de l'ouvrage de James Garrison, la maison d'édition australienne Leopold Classic Library a publié « Elegy Written in a Country Church-Yard : With Versions in the Greek, Latin, German, Italian, and French Languages » (Élégie écrite dans un cimetière de campagne : avec des versions en langues grecque, latine, allemande, italienne et française). [4] [5]

Certaines expressions utilisées dans ce poème font aujourd'hui partie de l'anglais littéraire. En voici quelques exemples : "the paths of glory"; "celestial fire" ; "far from the madding crowd", "the unlettered muse" ;"kindred spirit".

Gray plaque


[1] Un autre poème auquel tout un livre est consacré est « Les fenêtres » par Apollinaire : “One poem in search of a translator: Rewriting ‘Les fenetres’ by Apollinaire”, Loffredo et Perteghella (published by Verlas Peter Lang).

[2] Jean-Baptiste-Antoine Suard, (1732-1817), homme de lettres et journaliste français.  

[3] Germaine de Staël, femme de lettres passionnée, est morte le 14 juillet 1817

[4]  Ceci s'inscrit dans les objectifs de publication de cette maison, qui cherche à faciliter un accès plus rapide à une grande réserve d'œuvres littéraires qui, n'ayant plus été publiées depuis des décennies, ne sont plus accessibles pour un public non spécialisé. Le contenu de la plupart des titres de la collection a été scanné depuis les éditions originales.

Pour le catalogue de Classic Library, voir www.leopoldclassiclibrary.com

Leopold

[5] Gray's "Elegy" in translation

Jonathan Goldberg

 

 

 

 

La traduction indirecte

Nous sommes heureux de retrouver notre précieuse collaboratrice, Silvia Kadiu, Ph.D., et nous l'accueillons chaleureusement. Silvia est Silvia Kadiutraductrice et universitaire française. Née en Albanie, elle est arrivée en France à l’âge de sept ans. Après avoir effectué des masters de Littérature comparée et d’anglais à l’Université Sorbonne Nouvelle, elle a vécu à Londres pendant plus de dix ans, travaillant dans l’édition, la traduction et l’enseignement supérieur.

Book coverSilvia est titulaire d’un master et d’un doctorat de traduction décernés par  University College London. Sa thèse de doctorat sur la traduction des textes traductologiques a été publiée par UCL Press en 2019 sous le titre Reflexive Translation Studies : Translation as Critical Reflection. Elle est également l’auteure de plusieurs articles de traductologie, de traduction littéraire et de didactique de la traduction, et co-traductrice de plusieurs poèmes depuis l’albanais vers l’anglais (via le français) pour le recueil de poésie Balkan Poetry Today 2017, dirigée par Tom Phillips.

Silvia est actuellement Maîtresse de conférences invitée à University of Westminster London. Elle travaille en parallèle comme traductrice indépendante pour différentes agences de l’ONU, des ONG et de grandes marques internationales.

 

La Bible. Hamlet. Ismail Kadare.

Leur point commun ? Ils ont été traduits dans une autre langue via une troisième langue intermédiaire. Ce sont, autrement dit, des exemples de traduction indirecte.

Les termes pour décrire ce phénomène ne manquent pas et leur utilisation divise les linguistes. Également appelée second-hand (de seconde main), relay (pivot) ou mediated (médiée), la traduction indirecte est généralement définie, selon la formule du linguiste Yves Gambier, comme la « traduction d’une traduction ». Elle se distingue de la traduction dite « directe » en ce qu’elle s’appuie non pas sur l’original qu’elle est censée représenter, mais sur une traduction de celui-ci.

Saint-Jerome Patron SaintLa traduction indirecte est une pratique très ancienne. La traduction de la Bible en est sans doute l’un des plus vieux exemples, puisque les premières traductions latines de la Bible furent rédigées non pas à partir du texte original hébreu, mais à partir d’une version grecque de la Bible juive, la Septante. Au tournant du Ve siècle, Saint Jérôme, le patron des traducteurs, entreprendra de réviser ces versions jugées imparfaites dans la perspective d’un retour à la « vérité hébraïque ». [1]

Traduire à partir d’un texte intermédiaire a mauvaise réputation. Du fait de sa distance accrue avec l’original, la traduction indirecte est généralement perçue comme mensongère et inexacte—non seulement par le grand public et les commentateurs mais aussi par la plupart des traducteurs, qui cherchent au mieux à l’éviter, au pire à la dissimuler. Rien de surprenant puisque dans l’imaginaire collectif la traduction est elle-même souvent considérée comme un produit dérivé et défectueux, inférieur à l’original. Or la traduction indirecte redouble l’acte traductif : elle est donc, pour ainsi dire, doublement fautive.

La traduction indirecte n’a pourtant pas toujours été une pratique répudiée. Aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, par exemple, le recours à la traduction indirecte était le principal mode de diffusion des œuvres de Shakespeare en Europe. En cette période d’hégémonie Jean-François_Ducis_néoclassique, les pièces de Shakespeare furent importées sur le continent par l’intermédiaire du français. Les Shakespearetraductions de Jean-François Ducis et Pierre Le Tourneur, notamment, furent retraduites dans plusieurs langues européennes, telles que le néerlandais, l’italien, le polonais, le portugais, le russe et l’espagnol. Puis, à mesure que l’opposition à la domination néoclassique devint plus forte, la France perdit progressivement son emprise au profit de l’Allemagne. La position dominante de cette dernière en faveur de l’anticlassicisme poussa les traducteurs européens à utiliser davantage les traductions intermédiaires allemandes, considérées comme plus « fidèles ». [2]

Le choix de la langue pivot dans une traduction indirecte est souvent fonction de son prestige.

La raison généralement invoquée par les diverses entités ayant recours à la traduction indirecte (éditeurs, organismes internationaux, entreprises privées) est l’absence de traducteurs expérimentés dans la combinaison de langues souhaitée. En effet, lorsque les traducteurs manquent dans une combinaison de langues donnée, s’appuyer sur une langue intermédiaire devient une nécessité. Mais la pénurie de traducteurs dans la combinaison de langues en question est elle-même en partie révélatrice du statut « mineur » de la langue source—et, inversement, de la position dominante de la langue choisie comme langue intermédiaire. Qu’elle soit volontaire ou motivée par des considérations purement pratiques (qui peuvent aussi être d’ordre économique, puisque traduire des langues structurellement et géographiquement éloignées coûte plus cher), la traduction indirecte met en lumière des relations de pouvoir complexes entre les langues, les cultures et les parties concernées.


David BellosLa traduction anglaise du roman d’Ismail Kadare, Dosja H, par David Bellos offre un parfait exemple de cette complexité. Publiée en 1997 sous le titre The File on H,  la traduction de Bellos s’appuie non pas sur l’original albanais paru entre 1980 et 1981 dans la revue littéraire Nëntori, mais sur la traduction française de Jusuf Vrioni, Le Dossier H, Jusuf Vrioni publiée chez Fayard en 1989. Les raisons de ce détour par le français sont multiples. [3] Notons d’abord l’absence de traducteurs littéraires anglophones aptes à traduire directement l’œuvre de Kadare depuis l’albanais. Après quarante années de dictature isolationniste durant lesquelles l’Albanie d’Enver Hoxha interdisait tout contact avec l’Ouest, peu de traducteurs anglophones possédaient une connaissance suffisamment approfondie de la langue albanaise pour pouvoir se lancer dans une entreprise de telle envergure.[4]

Ismail-Kadare-IMG-3606Par ailleurs, Ismael Kadare était tout à fait favorable à l’idée que son œuvre soit traduite en anglais à partir des versions
françaises : c’était même sa préférence, selon Bellos. [5]  L’Albanie n’ayant signé la Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques qu’en 1994, la majeure partie des écrits de Kadare en albanais n’était pas protégée par le droit d’auteur international, contrairement à ses traductions françaises. Engager des négociations à partir des versions françaises parues chez Fayard ou Albin Michel semblait donc plus simple que de passer par les originaux albanais libres de droit. Sans oublier que Kadare relisait et révisait lui-même chacune des traductions françaises de ses textes, et qu’il lui arrivait même de changer l’original albanais à la lumière de la version française de Vrioni, [6]  conférant ainsi aux traductions françaises une légitimité égale, si ce n’est supérieure, aux originaux albanais.

The File on H le montre bien. La traduction indirecte bouleverse les frontières entre original et traduction, et remet en cause la hiérarchie qui les sous-tend. Par son biais, l’œuvre traduite devient à son tour un texte à traduire, l’original d’une nouvelle traduction. La traduction indirecte nous rappelle ainsi que traduire est d’abord et surtout « un art du possible », [7] comme le précise Bellos. Elle souligne également la multiplicité des sources dont peut s’inspirer un traducteur lorsqu’il traduit—le fait qu’il peut avoir recours à tous types de documents afin de mener à bien sa tâche, y compris à des parties ou à un ensemble de traductions intermédiaires.

Aujourd’hui, la traduction indirecte est partout. Elle a lieu sur les bancs de l’ONU, de même que dans les domaines technique et commercial. C’est une pratique courante dans l’interprétariat [8] et une méthode fréquente en traduction théâtrale [9]. Elle concerne des langues très variées et souvent géographiquement éloignées, des langues répandues et des dialectes rares, des langues mortes et des langues indigènes. C’est une pratique, certes décriée, mais dont nous pouvons difficilement nous passer—une pratique qui intéresse de plus en plus les chercheurs et dont nous risquons d’entendre davantage parler dans les prochaines années.

[1] Voir G. BADY, « La vérité hébraïque » ou la « vérité des Hexaples » chez Saint Jérôme, d’après un passage de la « Lettre 106 » dans É. AYROULET et A. CANELLIS (éds), L’exégèse de saint Jérôme, PUSE, Saint-Étienne, 2018, p. 91-99.

[2] Voir Mona Baker & Kirsten Malmkjær, The Routledge Encyclopedia of Translation Studies,  Routledge: London, 1998, p. 224.

[3] Dans « The Englishing of Ismail Kadare: Notes of a Retranslator » (2005), David Bellos raconte en détail dans quelles circonstances cette traduction indirecte a vu le jour, décrivant tour à tour les raisons pratiques de son implication dans le projet, le contexte politique de la dictature d’Enver Hoxha et la question épineuse des droits d’auteur qui entoure l’œuvre de Kadare.

[4] En revanche, Jusuf Vrioni, qui avait passé la majeure partie de sa jeunesse en France avant la Seconde Guerre mondiale et maîtrisait parfaitement le français, se vit confier diverses traductions à sa sortie de prison en 1959, dont celle du Général de l’armée morte, le premier roman d’Ismail Kadare, qui parvint à quitter les frontières albanaises et fut acquise par Albin Michel.

[5] David Bellos, (2005). « The Englishing of Ismail Kadare: Notes of a Retranslator », The Complete Review, 6(2). Disponible sur : http://www.completereview.com/quarterly/vol6/issue2/bellos.htm

[6]
David Bellos, « The Englishing of Ismail Kadare: Notes of a Retranslator ».

[7] David Bellos, « The Englishing of Ismail Kadare: Notes of a Retranslator ».

[8] Voir Danica Seleskovitch et Marianne Lederer, Pédagogie raisonnée de l’interprétation, Bruxelles et Luxembourg : Office des Publications de Communautés européennes, et Paris : Didier Érudition, 1989.   

[9] La traduction indirecte dans le théâtre contemporain a ceci de particulier qu'elle n'implique le plus souvent que deux langues. Dans ce contexte, la traduction est considérée comme « indirecte » dans la mesure où la traduction finale s’appuie sur une première traduction littérale du texte. Voir Geraldine Brodie, The Translator on Stage, London : Bloomsbury, 2017.

La stylométrie a peut-être permis d’identifier Q

Joelle 3Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle VuilleJoëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse.

Il y a quelques années, j’avais rédigé une contribution sur la linguistique forensique, qui permet parfois d’attribuer des écrits Theodore_Kaczynski à leur auteur à cause des habitudes de langage de ce dernier [1]. Le cas le plus célèbre est celui de Ted Kaczynski, alias Unabomber, identifié grâce à son frère, qui avait reconnu son style d’écriture dans des extraits de documents rendus publics par les forces de l’ordre [2].

L’intelligence artificielle permet aujourd’hui de faire passer la technique à la vitesse supérieure. En effet, deux groupes de chercheurs [3] pensent avoir identifié qui se cache derrière le pseudonyme « Q », à l’origine de la mouvance conspirationniste QAnon [4]. Q a QAnon commencé à publier des messages conspirationnistes sur certains sites du « darkweb » en octobre 2017. L’auteur, se présentant comme un agent de la CIA, prétendait savoir qu’un certain nombre de politiciens états-uniens sont des pédophiles adorateurs de Satan [5]. Ses théories se sont répandues comme une trainée de poudre dans la société américaine et aujourd’hui des milliers [6] d’Américains sont convaincus que Donald Trump sauvera bientôt les États-Unis d’une élite malfaisante (le « deep state ») qui contrôle les gouvernements du monde, le système bancaire, l’industrie, les médias, etc. et qui s’active à maintenir le citoyen lambda dans la pauvreté et l’ignorance tout en s’adonnant à un trafic d’enfants de grande ampleur [7].

Avant de nous pencher sur le cas de Q, rappelons en quelques lignes les bases fondamentales de toute identification forensique :  une personne ou un objet présente des caractéristiques très variables dans une population donnée (intervariabilité élevée) mais très peu variables à travers le temps (intravariabilité basse), et laisse des traces reproduisant ces caractéristiques. Après avoir observé un certain degré de correspondance entre les caractéristiques de la trace et les caractéristiques de la personne ou de l’objet qui pourrait en être la source, l’expert peut quantifier la probabilité d’observer la correspondance si la trace provienne effectivement de telle source ou si elle ne provient pas de telle source, ce qu’il fait au moyen de bases de données répertoriant la rareté des caractéristiques d’intérêt dans la population en question.

Par exemple, la comparaison de profils d’ADN est fondée sur les présupposés suivants : chaque individu possède une combinaison très variable de caractéristiques génétiques (semblable à une suite de lettres), et laisse des traces ADN (sur les surfaces touchées, par exemple) qui reproduisent cette combinaison. Par ailleurs, le profil ADN est en principe immuable au fil de la vie. Si un expert observe un certain nombre de caractéristiques en commun entre une trace ADN et un profil de référence pris à un suspect, il pourra quantifier la probabilité d’observer cette concordance si le suspect est la source de la trace, ou si un tiers, pris au hasard dans la population d’intérêt, est la source de la trace.

A un niveau fondamental, la fiabilité de la comparaison dépend de la capacité de l’expert à rapprocher des traces et des profils de suspects ayant une apparence différente mais provenant en réalité de la même source [8] et à distinguer des traces et des profils de suspects qui se ressemblent mais proviennent de sources différentes. Dans toute technique forensique, il y a des risques de faux résultat positifs (identifier une personne comme étant la source de la trace alors qu’elle ne l’est pas) et de faux résultats négatifs (exclure une personne comme étant la source de la trace alors qu’elle en est bien la source).

La stylométrie fonctionne selon les mêmes principes : on compare les textes signés par Q avec des textes rédigés par une population de suspects. La technique employée par les chercheurs suisses [9] consiste à identifier des groupes de 3 lettres, et à relever ensuite à quelle fréquence chaque groupe de 3 lettres apparaît dans les écrits de Q, respectivement dans les écrits d’une population de suspects. L’idée sous-jacente est, comme en linguistique forensique « traditionnelle », que nous avons chacun des habitudes de langage qui nous sont propres, et que nous les reproduisons de façon consistante sur une certaine période de temps, ce qui permet de rapprocher nos écrits d’aujourd’hui de ceux de 2017, et de nous distinguer des millions d’autres internautes qui laissent des messages sur les mêmes sites internet que nous. En l’occurrence, les chercheurs ont comparé plus de 100'000 mots écrits par Q avec environ 12'000 mots écrits par QAnon (TRump) chacune des 13 personnes soupçonnées d’être Q (notamment des proches de Donald Trump) [10].

Selon les chercheurs, deux hommes se cacheraient ainsi derrière le pseudonyme Q :

Paul-FurberPaul Furber, informaticien sud-africain passionné depuis longtemps par les thèses conspirationnistes et la politique américaine ; il aurait « inventé » Q et aurait posté les premiers messages en 2017;

 

Ron_WatkinsRon Watkins, politicien républicain candidat au congrès de l’Etat de l’Arizona, aurait repris le flambeau dès 2018 ; il était pendant plusieurs années l’administrateur du site 8chan [11] sur lesquels de nombreux messages de Q ont été publiés.

Les deux hommes ont nié être Q [12].

Des critiques ont relevé que ce type d’analyses présentent un risque d’erreur. Tout d’abord, le style même de Q se prêterait mal à une analyse stylométrique car il utilise beaucoup de formulations très courtes et plus ou moins cryptiques, ainsi que du jargon militaire [13]. Par ailleurs, le style d’écriture d’une personne pourrait ne pas être si stable que cela à travers le temps (intravariabilité élevée), et plusieurs personnes pourraient, à un moment donné, avoir des écritures qui se ressemblent car elles subissent les mêmes influences extérieures (intervariabilité basse).  D’ailleurs, l’un des suspects, Furber, a reconnu que son style d’écriture ressemble à Q, mais a mis en avant le fait que, étant un grand admirateur de Q, il l’avait probablement imité inconsciemment, comme d’autres admirateurs [14]. L’argument ne tient toutefois pas, puisque les scientifiques n’ont pas rapproché les écrits de Q de tous, ou plusieurs, admirateurs, mais seulement de Furber. Et certains écrits de Furber sur lesquels l’analyse a porté ont été rédigés tout au début de l’activité de Q, si bien que le phénomène d’imitation inconsciente avancée par Furber ne tient pas la route [15].

Les chercheurs, quant à eux, estiment que leurs techniques sont extrêmement fiables [16], et le fait que deux équipes soient parvenues au même résultat par le biais de méthodes différentes  renforce encore la crédibilité des résultats [17]. Par ailleurs, il semblerait que, avant que les résultats de ces recherches stylométriques aient été rendues publics, des indices indépendants pointaient déjà en direction de Ron Watkins (et de son père) [18].

La question de l’identité de Q reste donc ouverte pour le moment.

Q, quant à lui, semble muet depuis décembre 2020…

 

[1]         La linguistique judiciaire. Analyse de livre

[2] https://www.washingtonpost.com/wp-srv/national/longterm/unabomber/trialstory.htm (dernière consultation le 19.5.2022)

[3]           Claude-Alain Roten et Lionel Pousaz de OrphAnalytics, une start-up suisse ; et les Français Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps.

[4]           La lettre Q est censée renvoyer à un niveau d’accréditation ultrasecret du département de l’énergie états-unien. Quant à « anon », c’est une aberéviation de « anonymous ». Voir le glossaire de la Anti-Defamation League : https://www.adl.org/blog/qanon-a-glossary

[5]           The New York Times, Who is Behind Qanon ? Linguistic Detectives Find Fingerprints, Febuary 19, 2022, consultable ici : https://www.nytimes.com/2022/02/19/technology/qanon-messages-authors.html

[6]           Le mouvement étant largement clandestin, il est difficile de savoir combien de personnes y adhèrent idéologiquement. La Anti-Defamation League estime que plusieurs dizaines de milliers de personnes aux Etats-Unis sont des sympathisants de Q.

[7]           https://www.adl.org/qanon

[8]           Par exemple, parce que la trace est détériorée car elle a été exposée aux éléments pendant une certaine période.

[9]           A noter que les deux groupes de chercheurs n’ont pas utilisé exactement la même méthode.

[10]         https://www.letemps.ch/monde/createurs-qanon-demasques-une-startup-suisse

[11]         idem

[12]         https://www.courrierinternational.com/article/theorie-du-complot-les-mysterieux-messagers-de-qanon-enfin-demasques

[13]         The New York Times, Who is Behing Qanon ? Linguistic Detectives Find Fingerprints, Febuary 19, 2022, consultable ici : https://www.nytimes.com/2022/02/19/technology/qanon-messages-authors.html

[14]         https://www.siliconrepublic.com/business/qanon-authors-identity-paul-furber-ron-watkins-linguistics

[15]         The New York Times, Who is Behing Qanon ? Linguistic Detectives Find Fingerprints, Febuary 19, 2022, consultable ici : https://www.nytimes.com/2022/02/19/technology/qanon-messages-authors.html

[16]         idem

[17]         https://www.siliconrepublic.com/business/qanon-authors-identity-paul-furber-ron-watkins-linguistics

[18]         https://www.insider.com/who-is-q-why-people-think-jim-watkins-qanon-8chan-2020-10

Lecture supplémentaire :

QAnon (book cover)QAnon: An Objective Guide to Understand QAnon, The Deep State and Related Conspiracy Theories: The Great Awakening Explained

Michael D. Quinn KRPACEGROUP LLC (November 22, 2021)