We bridge cultures
Pont Neuf Paris
Pont Neuf, Paris
Japanese Gardens
Japanese Gardens, Pasadena
Montserrat Barcelona
en route Montserrat - Barcelona
Tower Bridge London
Tower Bridge, London
script>
Skip to content

Linguistes du mois d’avril : Anne Maguire et Rima Chamaa


Ce mois-ci, nous avons choisi de vous présenter les deux fondatrices d'un organisme de formation en langues vivantes,
Terra Lingua
, qui entend proposer à la population de la région genevoise une formule d'apprentissage sur mesure adaptée aux besoins particuliers de chacun. Anne Maguire et Rima Chamaa, venues d'horizons très différents rencontrées lors d'une session de préparation à la création d'entreprise, se jugent très complémentaires. C'est cette synergie qui est le moteur de leur projet.

Traductrices(Photo Françoise Pellaton)


J. L.
:
Mesdames, je vais vous demander de vous présenter à nos lecteurs.

Anne M. : Après un DEA en biologie moléculaire et un mastère en administration des entreprises, suivis d'une dizaine d'années d'expérience en marketing et communication, je suis arrivée dans la région où j'ai immédiatement décelé le besoin d'une structure d'enseignement des langues. J'ai rencontré Rima lors d'un accompagnement à la création organisée par Pôle emploi.

Rima Chamaa : Ayant grandi au Liban, le multilinguisme était pour moi une évidence. Nous baignions dans un monde où le français, l'arabe et l'anglais se côtoyaient à l'écrit et s'entremêlaient à l'oral, sans frontières. Mon grand défi, quand je suis arrivée en France, après le baccalauréat, a été d'apprendre à isoler mes trois langues, à m'exprimer exclusivement dans l'une ou l'autre ! Après une maîtrise en sciences économiques, j'ai suivi mon conjoint à l'étranger, où j'ai saisi l'occasion d'enseigner le français langue étrangère (FLE), à l'École Indienne tout d'abord, puis à l'Alliance Française. Le virus m'avait contaminée, la suite logique a été de passer le DAEFLE (diplôme d'aptitude à l'enseignement du français langue étrangère) !

J. L. : Terra Lingua, c'est un joli nom. Est-ce une allusion à votre secteur d'intervention, cette région frontalière aux confins de la France et de la Suisse ? Comment se caractérise-t-elle sur le plan linguistique ?

Anne M. : La région est internationale de par la présence des organisations internationales et de nombreuses entreprises internationales. Ce brassage culturel très enrichissant donne à la maîtrise des langues un enjeu professionnel et dans la vie au quotidien. Il suffit simplement de regarder combien de nationalités composent les communes de Ferney-Voltaire ou de Divonne-les-Bains (62 et 90).

Rima C. : Terra Lingua trouve effectivement sa place dans le contexte international et multilingue de la région, mais c'est aussi et surtout pour moi une référence au rôle de médiation interculturelle des langues, qui mène à la compréhension et à l'acceptation de l'autre, et des différences. La terre des langues, une terre pour tous !

J. L. : Pour confectionner un vêtement sur mesure, un tailleur commence par mesurer soigneusement les dimensions caractéristiques de son client. Mais, pour concevoir et organiser une formation en langues, comment prendre la mesure de l'apprenant ?

Rima C. : L'essentiel est tout d'abord de savoir pourquoi, et pour quoi faire, l'apprenant est là. Nous commençons donc par définir avec lui ses besoins, ses motivations, ses objectifs, cela peut être clair pour certains, mais pas pour tous. Nous cherchons aussi à connaître ses rapports aux langues étrangères, ses représentations, et, si cela nous semble pertinent, son niveau de scolarisation. Ces renseignements nous permettent d'esquisser le profil de l'apprenant, et de dresser la liste des difficultés qu'il pourra rencontrer.

Ensuite, nous passons à un QCM à difficultés progressives, qui nous permet d'évaluer le niveau de l'apprenant en fonction de critères grammaticaux, lexicaux et structuraux. Il est évident que l'objectif de la formation est de communiquer, et pas la grammaire, mais une homogénéité d' « outils » dans le groupe est importante pour une progression optimale de chacun, sans démotivation. Et nous finissons par une autoévaluation : cela consiste en une liste de compétences de compréhension et de production orales et écrites. L'apprenant cochera ce qu'il sait faire, ce qui affinera notre diagnostic. Cette évaluation nous permet aussi de montrer au futur apprenant les compétences concrètes sur lesquelles nous travaillerons.

J. L. : Dans un milieu comme la région frontalière entourant Genève, le recrutement doit être très divers. Comment « profiler » tout ce monde et s'adapter à ses besoins ?

Anne M. : Malgré cette grande diversité, nous arrivons à distinguer quelques grandes catégories. Il y a les personnes en recherche d'emploi et qui pensent pouvoir enrichir leur curriculum vitae en possédant une connaissance pratique de l'anglais ou de l'allemand. Se former en langues permet de rebondir ou d'évoluer professionnellement. Enfin, il y a les apprenants de « français langue étrangère » qui présentent un profil plus ouvert : les uns peuvent être faiblement scolarisés, tandis que d'autres – je pense aux cadres et aux chercheurs temporairement en poste dans la région – ont fait des études supérieures et possèdent un bagage intellectuel parfois considérable.

J. L. : Comment dès lors pouvez-vous les réunir en petits cours collectif homogène ?

Anne M. : Nous privilégions l'apprentissage en groupes. Au sein d'un groupe, il se crée une synergie, les uns apprennent des autres. Le groupe suscite aussi une émulation positive. En rompant le tête à tête maître-élève, bien des freins se relâchent. Cependant, nous offrons aussi des cours particuliers avec des objectifs très ciblés.

J. L. Quels instruments pédagogiques utilisez-vous ? Des manuels, des articles de journaux, des vidéos, des jeux ? Que sais-je ?

Rima C. : Euh… oui, tout ça, et encore plus (sourire). On pioche là où on trouve, dans des manuels, certes, mais aussi dans tout ce qu'on peut croiser dans la vie, au travail, etc. C'est infini, nous avons chacun des documents de prédilection, mais nous restons ouverts aux besoins des apprenants qui peuvent nous amener à faire de belles découvertes.

J. L.: On dit parfois que la langue maternelle est le plus grand frein à la possession d'une autre langue. D'après votre expérience d'enseignante, quels sont les principaux freins ? Et comment peut-on les desserrer ?

Rima C. : Votre question demande à être précisée. S'agit-il de l'usage de la langue maternelle en classe de langues ? Là, nous sommes dans un débat classique, entre frein et moteur. Je pense qu'il faut rester ouvert, et l'utiliser à bon escient, quand l'apprenant est capable prendre du recul par rapport à sa langue maternelle et peut accepter un fonctionnement différencié des langues.

Par contre, si votre question porte sur la langue maternelle de chacun, qui constituerait un obstacle entre l'apprenant et la langue cible… Le sujet est vaste, et je ne suis pas sûre de le maîtriser parfaitement, même si j'ai mes petites opinions, acquises par l'expérience… Finalement, un formateur en langues étrangères tend bien davantage à être un « technicien », et n'a pas vraiment l'approche scientifique du linguiste. Ceci dit, je suis flattée d'être invitée à votre rubrique (sourire). Je peux cependant affirmer sans trop de risques que le multilinguisme précoce est certainement facilitateur dans l'apprentissage des langues étrangères.

J. L. : Trouvez-vous facilement des enseignants ?

Anne M. :Terra Lingua est un tout jeune organisme de formation qui a démarré il y a moins d'un an et nous sommes en recherche constante d'enseignants performants car la demande est de plus en plus grande. Nous proposons à chacun un espace pour exprimer au mieux son savoir-faire et partager lors de temps d'échanges pédagogiques, ainsi qu'un espace ressource (salles de formations, des supports pédagogiques, matériels informatiques, la supervision de la responsable pédagogique) et une organisation flexible selon leurs souhaits en termes d'horaires, de volume d'activité ou selon le type d'apprenant.

Jean L. : Le mot juste vous souhaite le plus grand succès et ose espérer vous apporter, de temps en temps, de la matière pour certains de vos cours !

Terra Lingua

Téléphone : +33 972 47 54 99
Courriel :
contact@terralingua-services.eu
Site : www.terralingua-services.eu
Adresse postale : 50, rue Gustave Eiffel 01630 Saint-Genis-Pouilly (France)

 

L’étonnant cerveau des interprètes simultanés


Interpret Geoff-wattsAdaptation française du texte In other words: inside the lives and minds of real-time translators, de Geoff Watts, Mosaic, republié sur le site BBB.com sous le titre The amazing brains of the real-time interpreters.

Il est possible d'écouter une version audio du reportage de Geoff Watts sur le site de Mosaic. (maintenant suprimé.)

Cette adaptation est réalisée par Isabelle Pouliot, Isabelle_Pouliot (1)traductrice agréée de l'anglais vers le français, membre de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) et également de la Northern California Translators Association (NCTA). Elle est également membre du conseil d'administration de la NCTA.

 

Les ordinateurs les plus puissants au monde ne peuvent faire de l'interprétation simultanée en temps réel d'une langue à une autre, ce que les interprètes font sans peine. Geoff Watts a rencontré des neuroscientifiques qui commencent à pouvoir expliquer comment s'effectue cette activité remarquable.Voici ses observations.

Interpreters OMIUn matin à l'été 2014 je me suis rendu au siège de la seule agence onusienne de Londres, l'Organisation maritime internationale (OMI), située sur la rive sud de la Tamise, près du Parlement de Londres. À l'intérieur, j'ai rencontré environ une dizaine d'interprètes de l'OMI; la majorité était des femmes.

Je me suis dirigé ensuite à l'étage dans une cabine vitrée, où je me préparais à voir une activité absolument remarquable et routinière à la fois. La cabine, bien éclairée, mais encombrée, avait environ la superficie d'un cabanon de jardin. Sous la cabine s'étalaient les bureaux légèrement incurvés de la salle des délégués, laquelle était remplie à moitié par une majorité d'homme en costume. J'ai pris place entre deux interprètes, Marisa Pinkney et Carmen Solino, et bientôt le premier délégué a pris la parole. Mme Pinkney a allumé son micro, a fait une brève pause, puis a commencé à interpréter en espagnol le discours prononcé en anglais.

Analysons chaque élément de son travail. À mesure que le délégué parlait, Mme Pinkney devait comprendre un message livré dans une langue tout en construisant le même message et en l'énonçant simultanément dans une autre langue. Ce processus a exigé une combinaison extraordinaire d'habiletés sensorielles, motrices et cognitives, lesquelles doivent travailler de concert. Elle interprétait en temps réel, de manière simultanée, sans demander au délégué de ralentir le rythme de son discours ou de clarifier quelque chose. Parvenir à ce résultat exige une polyvalence et une compréhension de nuances qui dépassent les capacités des ordinateurs les plus puissants. Il est étonnant que son cerveau, que n'importe quel cerveau humain, puisse y arriver.

Une région fascinante

Les neuroscientifiques étudient le langage depuis des décennies et ont produit une foule d'études sur les personnes polyglottes. Cependant, comprendre un phénomène aussi complexe que l'interprétation simultanée constitue un défi scientifique bien plus important. Il se produit tellement de choses dans le cerveau d'un interprète qu'il est aussi difficile de savoir par où commencer le travail de recherche. Récemment, une poignée de passionnés ont entrepris de relever ce défi. Une région précise du cerveau a retenu leur attention : le noyau caudé.

Cervau - noyau caudeLe noyau caudé n'est pas une zone du cerveau spécialisée dans le langage; les neuroscientifiques savent qu'il joue un rôle dans des processus comme la prise de décisions ou l'établissement d'un lien de confiance. Comme un chef d'orchestre, il coordonne des activités de plusieurs régions du cerveau pour produire des comportements très complexes. C'est ainsi que les résultats d'études sur l'interprétation semblent concorder avec l'un des plus importants concepts en neuroscience qui a émergé depuis environ vingt ans : bon nombre de nos habiletés les plus complexes ne sont pas le résultat d'une activité cérébrale cantonnée dans une zone spécialisée produisant un résultat précis, mais plutôt le résultat d'une coordination extrêmement rapide de l'activité de plusieurs régions du cerveau, lesquelles régissent des tâches plus générales comme le mouvement ou l'ouïe.

Comme l'explique Anne Miles, interprète ayant comme langues de départ le français, l'allemand, l'italien et le russe qu'elle interprète en anglais, « Il faut être rapide. Il ne s'agit pas seulement d'avoir des compétences linguistiques, il faut être vif et apprendre vite. »

C'est ce qui explique que l'interprétation simultanée est épuisante et qu'à l'OMI, les duos d'interprètes se relaient aux 30 minutes.

Réseaux neuronaux

InterpretingBarbara Moser-Mercer est interprète et chercheuse à l'Université de Genève en Suisse. À son arrivée à cette université en 1987, le département d'interprétation était surtout préoccupé par la formation dans cette discipline, non par la recherche. Elle a donc créé un groupe de recherche avec des collègues neuroscientifiques.

« Le langage est l'une des fonctions cognitives les plus complexes des humains », explique la chef du groupe de recherche Brain and Language Lab, la professeure Narly Golestani. « Il y a eu beaucoup Interpreting Narly de travaux sur le bilinguisme. L'interprétation est légèrement supérieure au bilinguisme puisque les deux langues sont actives simultanément. Et pas sur un seul plan, parce que la perception et la production [du langage] sont utilisées en même temps. Les régions du cerveau sollicitées le sont à un niveau extrêmement élevé, au-delà du langage. »

À Genève, comme dans de nombreux autres laboratoires de recherche neuroscientifique, l'outil d'analyse par excellence est l'imagerie par résonance IRMFmagnétique fonctionnelle (IRMf). Grâce à l'IRMf, les chercheurs peuvent voir le cerveau lorsqu'il effectue une tâche. En matière d'interprétation, les chercheurs savent quel est le réseau des régions du cerveau utilisées pour produire ce résultat. L'une de ces régions est l'aire de Broca, responsable du traitement du langage et de la mémoire à court terme. C'est cette aire qui nous permet de conserver la trace de ce que l'on pense et de ce que l'on fait. L'aire est également liée aux régions voisines qui régulent la production et la compréhension du langage.

D'autres régions semblent aussi sollicitées et il se passe de multitudes connexions entre elles. La complexité de ces connexions a fait en sorte que Barbara Moser-Mercer a choisi de ne pas les étudier en bloc. Les chercheurs étudient plutôt chaque Alexisconnexion comme s'il elle était une boîte noire et s'efforcent de comprendre comment les boîtes noires sont liées et coordonnées. « Nous tentons de comprendre quels mécanismes permettent à un interprète de gérer ces liaisons simultanément », explique un des chercheurs, Alexis Hervais-Adelman.

Deux régions du néostriatum [1], noyau très ancien du cerveau, se révèlent cruciales dans la gestion de ces tâches : le noyau caudé et le putamen. Les neuroscientifiques savent que ces régions jouent un rôle dans l'exécution d'autres tâches complexes, y compris l'apprentissage, la planification et l'exécution de mouvements. Cela signifie qu'il n'y a pas une seule région du cerveau qui gère seule l'interprétation, selon M. Hervais-Adelman et ses collègues. De plus, ces régions sont des régions généralistes, non spécialisées.

Plusieurs éléments donnent l'impression que le cerveau des interprètes a été modelé par leur profession. Par exemple, ils excellent à ne pas s'écouter. Dans des circonstances normales, entendre notre voix est essentiel à la gestion de notre discours. Mais puisque les interprètes doivent se concentrer sur les mots qu'ils doivent traduire, ils apprennent à ne plus prêter attention à leur voix.

Prédire le discours

Un des moyens d'acquérir de la vitesse pour un interprète d'expérience est d'apprendre à anticiper ce que l'interlocuteur va dire. « J'anticipe toujours la fin d'une phrase, peu importe à qui je parle, peu importe si je travaille ou non », raconte Barbara Moser-Mercer. « Je n'attendrai pas qu'une personne finisse sa phrase. Parmi les interprètes, bon nombre se le font dire par leurs proches : "Tu ne me laisses jamais finir…" Et c'est vrai. »

Pour interpréter efficacement, un interprète doit être polyvalent et se servir de stratégies différentes. « L'interprétation doit s'adapter à des circonstances variées », explique Barbara Moser-Mercer, qui interprète encore une cinquantaine de jours par an, la plupart du temps pour des organismes onusiens. « Le son peut être très mauvais, le conférencier peut avoir un accent, le sujet abordé peut être quelque chose que je connais peu. Par exemple, je n'interprète pas quelqu'un qui parle vite et quelqu'un qui parle lentement de la même manière. Il y a différentes stratégies. Si on n'a pas le temps de se concentrer sur chaque mot qui est dit, on doit faire un échantillonnage représentatif. »

Lorsque l'IRMf est devenue courante dans les années 1990, les chercheurs ont été nombreux à vouloir déterminer quelles régions du cerveau étaient associées à presque tous les comportements (y compris l'atteinte d'un orgasme). Ces données brutes n'étaient pas toujours très utiles, notamment parce que les comportements complexes ne sont pas gérés par des régions distinctes du cerveau. Les travaux de recherche sont désormais axés sur la compréhension de l'interaction entre les régions du cerveau.

L'équipe de recherche de Genève veut explorer l'hypothèse que certains aspects complexes de la cognition auraient évolué à partir de comportements plus anciens et plus simples d'un point de vue évolutif. Selon l'équipe, le cerveau construit son répertoire de processus cognitifs complexes grâce à des processus cognitifs plus simples, qu'ils qualifient de « fondamentaux », comme ceux liés au mouvement ou à l'alimentation. « Il est logique pour le cerveau d'avoir évolué en réutilisant des processus pour d'autres tâches ou en les adaptant à d'autres tâches, comme il est logique de faire passer les éléments cognitifs de la maîtrise dans le réseau qui sera responsable du comportement », explique par courriel l'équipe de Mme Moser-Mercer. L'interprétation simultanée, en raison du lien étroit et interactif qui unit l'action et la cognition, est peut-être l'activité idéale afin de tester cette hypothèse.

Isabelle Pouliot

 —————–

[1] en physiologie, partie du corps strié composée du noyau caudé et du putamen

 

Hemingway fut-il, comme l’isthme de Panama, un pont entre ambos mundos ?

Périodiquement, vos fidèles bloggeurs vous relatent leurs voyages, surtout lorsqu'ils peuvent axer leur récit autour d'un thème linguistique, littéraire ou historique.. C'est ainsi que Jonathan nous a parlé de son voyage à l'île de Sainte-Hélène et qu'en 2013, Jean nous a livré quelques impressions de l'Ouzbékistan. Cette fois, Jean revient d'un séjour à Cuba où l'écrivain américain Ernest Hemingway, lauréat du Prix Nobel de littérature 1954, passa une bonne partie de sa vie et où son souvenir reste vivace.

 

image from http://s3.amazonaws.com/hires.aviary.com/k/mr6i2hifk4wxt1dp/15040418/d54c4779-47d9-4298-becd-fc69a854396b.png

Jean Leclercq devant l'hôtel Ambos Mundos, fréquenté jadis
par Ernest Hemingway (Photo Lucette Fournier)

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré les cinquante ans de relations, parfois tendues à l'extrême, entre les États-Unis et Cuba qui ont suivi la mort de l'écrivain, celui-ci a conservé sa place dans le cœur des Cubains et le régime castriste associe volontiers son nom à l'Île du lézard vert  

———–

 

H portrait


Si, après plus de cinquante ans de brouille, le président Obama a décidé, le 17 Hemingway castro photo-afp décembre dernier, de rétablir des relations diplomatiques avec Cuba,
et si, aujourd'hui, ce 11 avril, ce rapprochement s'est confirmé par la reconcontre historique de Panama entre les deux chefs d'État americain et cubain, il est un lien qui ne s'est jamais rompu : le souvenir que l'écrivain américain Ernest Miller Hemingway (1898-1961) a laissé à La Havane. Ernie pour les Américains ou Ernesto (comme le Che) pour les Cubains, a passé près de la moitié de sa
vie à Cuba, d'abord comme correspondant
de presse entre 1927 et 1936, puis en s'y installant pour vingt ans en 1940. C'est à cette époque qu'il achète (pour 12.500 $) une magnifique demeure dans les environs de La Havane, La  Vigía (La Vigie), construite en 1886.

16 minutes

 

    
Pendant ces vingt années, Hemingway produit peu. La « Génération perdue » n'a plus d'illusions et il a dit ce qu'il avait à dire. Il n'écrit que deux livres : Across the River and into the Trees (Au-delà du fleuve et sous les arbres) en 1950, et un conte odysséen, The Old Man and the Sea (Le vieil homme et la mer), en 1952 [1], qui lui vaut le Prix Nobel.  Pourtant, Cuba et les Cubains ne sont guère présents dans son œuvre, sauf le personnage du vieil homme et quelques compagnons de parties de pêche, dans un livre posthume paru en 1970 : Islands in the Stream (élégamment traduit par Îles à la dérive).

 

 

De nos jours, grâce à la collaboration de l'État cubain et d'une fondation bostonaise qui est parvenue à forcer l'embargo, la maison d'Hemingway a été restaurée et remise dans l'état où Ernest l'avait quittée en 1960, en laissant tout derrière lui, certain d'y revenir bientôt. C'est maintenant un musée national dont on ne visite pas l'intérieur car, par souci de conservation, les visiteurs ne peuvent que faire le tour de la maison et plonger leur regard dans les différentes pièces à travers les nombreuses portes-fenêtres. Ils peuvent ainsi admirer le mobilier et les bibelots que Mary Welsh, la quatrième épouse, avait disposés avec un goût très Hemingway typewritersûr. Les tableaux et les trophées de chasse figurent en bonne place, de même que la fidèle machine à écrire Royal sur laquelle l'écrivain tapait ses textes debout. [2] Tout est encore là. Non seulement, les nombreux documents retrouvés à moitié moisis dans les sous-sols, mais aussi l'impressionnante bibliothèque et même les bouteilles d'alcool entamées dont on sait qu'il était grand consommateur.

Dans le jardin fleuri et exubérant, se trouvent la piscine où, dit-on, Ava Gardner aimait se baigner nue et, surtout, désormais au sec pour toujours, la Pilar [3], la vedette rapide de l'écrivain, encore immatriculée à Key West. Ce bateau de 13 mètres qu'il amarrait dans le petit port de Cojimar et qui servit à tant de parties de pêche au gros, fut la première pièce à être restaurée. En 1942, Ernest l'avait mise au service de son pays. Armée en bateau-piège, elle participa à la lutte anti-sous-marine dans le détroit de Floride, donnant à son infatigable propriétaire l'occasion de prendre part au conflit mondial, avant d'être parmi les premiers à entrer dans Paris, en août 1944.

 Mais, à Cuba, le souvenir d'Hemingway ne se limite pas à son ancienne demeure. On retrouve sa trace en bien des endroits de la vieille Havane. À l'hôtel Hemingway Ambos-mundosAmbos Mundos, où il occupait la chambre 511, au coin nord-est du cinquième étage –
ce qui vaut désormais à l'établissement d'être l'un des plus chers de la ville. Et puis, il y a les bars où, avec ses concitoyens de passage, il éclusait des cocktails au son de rythmes endiablés. La Bodeguita del Medio orne ses murs de plusieurs photos de ses illustres clients et prétend servir toujours les mêmes mojitos que jadis. Autre haut-lieu de beuveries rhumières, El Floridita s'est autoproclamé la cuna del daiquiri et a statufié l'auteur en bronze doré, accoudé au bar, dans une position qu'on lui savait familière.

 

La Bodeguita del Medio,
une adresse pour les amateurs de mojitos. 

(Photos Lucette Fournier)

De son long séjour à Cuba, Hemingway n'a-t-il retenu que la douceur du climat et la saveur du rhum ? La révolution cubaine lui parut-elle moins exaltante que la guerre civile espagnole ? Fidel Castro confiait qu'il avait lu trois fois Pour qui sonne le glas et que ce livre lui avait donné l'idée de faire la guérilla à Batista Hemingway Castrodans la Sierra Maestra. [4] Ernest ne rencontrera Fidel qu'une seule fois, à l'occasion d'un tournoi de pêche remporté par le Lider Máximo. Frank Kapa immortalisera cette poignée de main célèbre. Apprit-il l'espagnol ? Si l'on se fie aux réponses faites à un journaliste cubain après l'attribution du Prix Nobel, force est de constater qu'Hemingway ne le maîtrisa jamais autant que Robert Jordan, le héros de Pour qui sonne le glas, professeur d'espagnol dans le civil. D'ailleurs, Fidel Castro ne parlait pas mieux l'anglais, si l'on en juge par la conférence de presse qu'il donna à New York lorsqu'il vint plaider la cause de Cuba aux Nations Unies. Mais, il n'avait pas passé vingt ans aux États-Unis ! Finalement, Cuba ne fut peut-être pour Ernest Hemingway qu'un havre de tranquillité où il faisait bon vivre et siroter, comme c'est le cas pour les centaines de milliers de touristes qui ne voient dans ce pays, pourtant si attachant, qu'un endroit paradisiaque où se prélasser sur des plages de rêve et nager avec les dauphins. Dommage !

 

Coucher de soleil sur la mer des Antilles.
(Photo Serge Ferla)

 

 

Hemingway life.magazine
[1] Le vieil homme et la mer paraît
dans un seul numéro de la revue LIFE,
en septembre 1952.

 

 

Hemingway Pound


[2] Pendant ses années parisiennes, Ezra Pound avait initié Hemingway à  Flaubert ; l'habitude d'écrire debout était peut-être un clin d'œil à l'écrivain français qu'il admirait beaucoup.

 

[3] On se souvient que Pilar est la partisane républicaine, la femme forte de Pour qui sonne le glas.

Obama Morrison[4] Interrogé par la revue Rolling Stone, peu après sa première élection à la présidence, Barak Obama désigna comme lectures préférées : La chanson de Salomon de Toni Morrison, les tragédies de William Shakespeare et Pour qui sonne le glas d'Ernest Hemingway. (Toni Morrison a également obtenu le Prix Nobel de littérature 1993.)

Lectures complémentaires :

Hemingway par lui-memeG-A. Astre. Hemingway par lui-même.

Paris, Éditions du Seuil, Coll. « Écrivains de toujours », 1959.

 

 

 

 

 

Hemingway in Cuba

Hilary Hemingway, Carlene Brennen,
Hemingway in Cuba

Rugged Land, 2003

 

 

 

 

 

Hemingway in Cuban 1952: Portrait of a Legend in Decline
TIME Magazine, June 3, 2013

Why Paris is forgetting Ernest Hemingway
BBC News, 21 September 2014

 

 —————–

« Exception faite de Fidel Castro et de Che Guevara, aucun personnage n'est plus vénéré à Cuba qu'Ernest Hemingway…  J'ai fait le pèlerinage recommandé dans le guide de la Finca Vigía. Tout est émouvant  et comme je l'avais lu. Il y a bien sûr la Hemingway Tracyphoto de Spencer Tracy, pendant le tournage du Vieil homme et la mer, en 1955.  Le goût de l'écrivain pour la pêche, la chasse et les taureaux, ses lubies et ses amitiés sont bien là, dans toute la maison et les jardins. Au rez-de-chaussée de la tour, outre la première édition de Mort dans l'après-midi (1932), il y a deux chapeaux de toréador et 28 photos de scènes tauromachiques. L'une d'elles représente Ignacio Sánchez Mejías en pleine action avec, en-dessous, ce qu'Hemingway pensait de lui… Je me suis promené aux abords de la Finca Vigía à laquelle on accède en traversant une modeste rue de petites maisons de bois où vivent encore les anciens voisins de l'écrivain. Lorsqu'on s'entretient avec eux, c'est la litanie officielle qu'ils expriment et non de la nostalgie… 

Personne ne peut dire ce qu'Hemingway pensait de Fidel Castro et de sa révolution. Le culte voué à l'écrivain, tel qu'il est organisé par le régime, est hypocrite du point de vue politique, et il n'existerait certainement pas s'il n'aboutissait à si bien promouvoir le tourisme. Mais, en disant « notre Hemingway », la propagande va trop loin. »


Jacobo Timerman. Hemingway timerman

Cuba, a journey
Traduction anglaise de Toby Talbot
Alfred A. Knoff, ed.
1990, pp. 98-99

 
éditeur, journaliste, écrivain et
militant argentin
des droits de l'homme
  

Commentaire de notre fidèle lectrice, Magdalena Chrusciel :

Merci pour cette correspondance passionnante. J'ai été intriguée par la relation Hemingway-Castro. Pour y avoir vécu 20 ans, Hemingway n'aurait pas manqué d'occasion pour voir le grand chef, pourtant il ne le rencontra qu'une seule fois. Etait-ce pour raisons politiques, ou bien était-ce deux machismos qui préféraient s'éviter ? Une idée à ce sujet, Jean ?

Réponse de Jean L. :

Comme le dit très bien Jacobo Timerman dans l'extrait reproduit ci-dessus :"Personne ne peut dire ce qu'Hemingway pensait de Fidel Castro et de sa révolution." Castro était un personnage romanesque à souhait et le mouvement d'opposition armée qu'il déclencha dans la Sierra Maestra aurait pu inspirer Hemingway. Mais, celui-ci est revenu des ses illusions de jeunesse et l'on est en pleine paranoïa maccarthyste. Castro, le révolutionnaire, sent le fagot. Cédant peut-être à des pressions du Département d'Etat, Hemingway regagne son pays en 1960. L'aventure castriste tournera peut-être court et il espère pouvoir revenir bientôt. D'ailleurs, il laisse absolument tout derrière lui, comme s'il ne s'absentait que pour quelques mois. L'opposition des deux machos a dû compter, elle aussi. Le fait que les deux hommes se soient rencontrés (affrontés, devrait-on dire) lors d'un concours de pêche est assez symbolique ! 

 

 

Le 14 avril – le 150e anniversaire de l’assassinat d’Abraham Lincoln

Lincoln-ShootingNous laissons à la presse générale le soin de traiter des faits et de formuler des commentaires sur l’assassinat du 16eprésident des États-Unis par le comédien John Wilkes Booth, alors que Lincoln assistait, le 14 avril 1865, [1] à une représentation théâtrale à Washington, capitale fédérale des États-Unis. 
  Lincoln booth
Nous nous contenterons de vous renvoyer à deux théories insolites concernant cet événement historique – l’une narrée dans le quotidien montréalais Le Devoir et, l’autre, sous la forme d'un vidéo clip de Brad Meltzer, qui se présente comme le Code Breaker.
 
 
 
 

« L’anniversaire d’un lien peu connu entre le Canada et l’assassin du président américain Abraham Lincoln sera souligné sans cérémonie cette semaine: il y a 150 ans, John Wilkes Booth rencontrait des leaders confédérés à Montréal. Six mois après sa visite dans la métropole, Booth ouvrait le feu sur le président Lincoln, l’atteignant à la nuque.

 

Certains indices laissent croire que le mystérieux voyage de Booth à Montréal, en octobre 1864, a été l’élément précurseur de l’assassinat de Lincoln dans un théâtre de Washington, en avril 1865. »

 

Lire la suite : http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/420952/histoire-l-assassin-du-president-abraham-lincoln-aurait-elabore-son-complot-a-montreal

 
 
Code Breaker – l’assassinat d’Abraham Lincoln
 
 
 
Note culturelle :

Lincoln programmeLa pièce à laquelle Abraham Lincoln assistait a Ford's Theatre [1] , Washington, lorsque son assassin, John Wilks Booth, l'a tué s'appelle "Our American Cousin" (titre français : « Lord Dundreary. Notre cousin d'Amérique. »). Booth connaissait parfaitement le script de la pièce et il attendait jusqu'à ce que le public éclate de rire pour appuyer sur la gâchette. La pièce, qui se moque des coutumes des Anglais s'est représentée récemment au Finborough Theatre, sa première présentation  à Londres  en 100 ans. La dernière séance a lieu ce soir, le 14 avril. A l'autre coté de l'Océan atlantique, ce 14 et l5 avril, le public est invité à une soirée dès lectures, des discours de Lincoln et de la musique de l'époque de la Guerre Civile au théâtre Ford, Washington D.C, le lieu de son assassinat.

 

 Voici les paroles qui ont suscité le rire du public: "…..sockdolagizing old man-trap!”

L'explication du mot 'sockdolagizing" (désuète) selon Wiktionary :

"(nonce wordAmbiguous term of abuse; scheming

1858Tom TaylorOur American Cousin"


Note historique :

Les assassinats changent-i-ils l'histoire? Le premier ministre britannique, Benjamin Disraeli, a déclaré quelques jours après la mort de Lincoln : « assassination has never changed the history of the world. »


Note linguistique
:

En anglais, on réserve le terme « assassin » au meurtrier qui tue une personnalité célèbre pour un motif public. Ainsi, s’appelaient ceux qui tuèrent Jules César, Abraham Lincoln, François-Ferdinand, Martin Luther King et John Lennon, entre autres. En français, il existe une autre définition :

Assassinat : meurtre commis avec préméditation.  Le mot dérive d'assassin, terme entré dans la langue française en 1560 par l'intermédiaire de l'italien assissino, lui-même emprunté à l'arabe assassin, pluriel d'assass : « fondement » mais aussi « gardien ».

Il faut se souvenir qu'au XIe siècle, Hassan Sabbah fonda l'ordre des Assassins dont il installa le siège à Alamout en 1090. Cette secte, probablement la plus redoutable de l'Histoire, instaura en Orient une véritable terreur en tuant pour l'exemple : « Nous tuons un homme, nous en terrorisons mille » . La brutalité et la barbarie des scènes d'exécution incitèrent à penser que les disciples de Hassan étaient drogués et qu'ils agissaient sous l'effet du haschich. Marco Polo répandit l'idée en Occident et, même dans le monde musulman, on en vint parfois à les appeler haschichchiyoun, « fumeurs de haschich . Certains linguistes ont cru voir dans cette appellation l'origine du mot « assassin » dans plusieurs langues européennes. Toutefois, il semble que ce soit la première explication qui soit la bonne. Les termes assassins, assassiner et assassinat ont été inspirés par l'ordre des Assassins (Assassiyoun ou fondamentalistes) dont le credo et les méthodes d'action font souvent penser à ceux d'Al Qaïda.

Malouf, Amin. Samarcande. Paris, Poche Lattes, 1998, p. 123. 

[1] Lincoln est mort le lendemain

Post scriptum:

Brad Meltzer, l'auteur du video clip ci-dessus, nous a écrit : "Merci de m'avoir écrit – cela me touche infiniment."


Lecture supplémentaire
 :

L’assassinat de Lincoln
Libraire numérique Jean-Christophe Buisson

The Assassination of Abraham Lincoln
The Night Abraham Lincoln was Assassinated
SMITHSONIAN MAGAZINE, 8 April 8, 2015

After Lincoln's assassination, no one wanted to see the play he was watching – until now (radio) The World in Words, 10 April, 2015

Walk in Abraham Lincoln's footsteps 150 years later at preserved sites
Los Angeles Times, April 10, 2015

President Lincoln's slaying 150 years ago recalled at Ford's Theatre
Los Angeles Times, April 10, 2015

Do Assassins Really Change History?
New York Times, 10 April, 2015

4 juillet – date anniversaire de l'indépendance des États-Unis
LMJ

Steven Spielberg contribue à l'abolition de l'esclavage dans l'État du Mississippi
LMJ

22 novembre 2013, le 50ème anniversaire de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy
LMJ

 

Jean L. & Jonathan G.

Albert-Paul Granier, le soldat-poète inconnu…

 Gaudry centenary

 
Perspectives littéraires

 

Nous avons débuté notre évocation littéraire de la Grande Guerre avec celui dont le nom vient le plus spontanément à l'esprit :  Guillaume Apollinaire. Nous voulons la conclure (ce mois de la poésie) par le moins connu de tous, celui qui serait resté dans les oubliettes de la littérature si un journaliste et homme de lettres, Claude Duneton [1], ne l'en avait sorti en 2008. Nous voulons parler d'Albert-Paul Granier, poète de guerre, officier observateur d'artillerie, tué en août 1917, l'année terrible !

 

Head 002Claude Duneton
         Granier                          Duneton

 

Un jeune homme de bonne famille

Rien ne préparait vraiment Albert-Paul Granier à un destin héroïque ou à une renommée littéraire, fût-elle posthume. Il naît au Croisic [2], le 3 septembre 1888. Naissance gémellaire, mais son frère Édouard ne survit pas. Albert-Paul (que l'on appelle tout simplement Paul) est le fils d'Albert Granier, notaire de son état, et de Louise Mahaud, son épouse. Le père est une personne très cultivée, grand amateur de musique et de poésie. Gabriel Fauré et quelques autres artistes et écrivains sont des amis de la famille. Aussi, le jeune Paul est-il, comme Descartes, « nourri aux lettres dès son plus jeune âge ». Il fait de bonnes études à l'école primaire du Croisic, puis au collège de Saint-Nazaire où il obtient son baccalauréat en 1908, à l'âge de vingt ans. Comme il est destiné à succéder à son père, il poursuit son cursus à l'École de notariat de Nantes dont il est diplômé en juillet 1910.

Il lui faut ensuite s'acquitter des obligations militaires et le voici, pour trois ans, artiflot [3],d'abord au 4e régiment d'artillerie où il gagne ses galons de maréchal des logis [3], puis à l'école militaire de Saint-Cyr d'où il sort sous-lieutenant d'artillerie. Rendu à la vie civile en septembre 1913, le jeune Granier a pris goût à la vie parisienne. Comme tous les jeunes gens de bonne famille, il joue du piano, et c'est même un bon musicien qui compose une marche nuptiale pour le mariage d'un de ses amis. Il taquine aussi la Muse et déclame de délicats poèmes dans un cercle auquel appartient Paul Géraldy et où il semble avoir rencontré Paul Fort et Émile Verhaeren.

Granier friend 1  Granier friend 2   
   Géraldy               Fort                    Verhaeren

 

Bref, c'est un « poète du dimanche », comme il en existait beaucoup en un temps où les professions libérales laissaient assez de loisirs pour mener une activité artistique. Un an de bonheur dont il conserve le souvenir lumineux d'une fraternité intellectuelle nourrissante : « Ô vous, les doux rêveurs, mes frères, les caressants charmeurs de songe, vous les chevaucheurs de chimères, pacifiques héros dont l'âme s'éparpille en frissons volatils ». Temps béni auquel l'Allemagne met fin le 3 août 1914, en déclarant la guerre à la France et en envahissant la Belgique [4].

Le baptême du feu

Démobilisé depuis moins d'un an, Paul Granier est un rappelé du « premier jour ». Il est affecté au 116e régiment d'artillerie lourde. Son unité prend tout de suite position dans des secteurs très exposés : Les Éparges, Verdun, Rupt-devant-Saint-Mihiel, etc. Mais, elle n'est pas en toute première ligne, et peut-être veut-il combattre plus près de l'ennemi. Toujours est-il qu'à la fin de 1916, le sous-lieutenant Granier se porte volontaire pour des missions d'observation aérienne (tel Pierre Fresnay, au début de La Grande Illusion). L'artillerie a compris tout le parti qu'elle peut tirer de l'avion pour le réglage et la conduite des tirs, l'observateur pouvant transmettre ce qu'il voit en temps réel, grâce à la radio (la T.S.F. à l'époque). Granier est affecté à l'escadrille 50F et s'y distingue comme un « observateur de première valeur » lit-on dans sa citation. Le 17 août 1917, vers 10 heures, l'avion à bord duquel il survole le front, piloté par le m.d.l. Maxime-Léonce Olivier de Hogendorp, est pulvérisé par un obus (peut-être ami) qui l'atteint de plein fouet, au-dessus du Bois-Bourru, près de Verdun. Les restes du pilote seront enterrés dans un cimetière militaire mais, comme pour Saint-Exupéry (abattu le 31 juillet 1944), on ne retrouvera jamais ceux de l'observateur, éparpillés « dans le désert de l'Espace… ».

 

 

Les Coqs et les Vautours [5]

L'horreur de la guerre fait sur Albert-Paul Granier l'effet d'un électrochoc. D'août 1914 jusqu'à son affectation comme observateur aérien, à la fin de 1916, il compose, dans une langue à la fois simple et sublime, de magnifiques poèmes dont 37 seront publiés à Paris (probablement à compte d'auteur), chez l'imprimeur Jouve et Cie. L'œuvre prend la forme d'un livret bleu gris intitulé Les Coqs et les Vautours qu'il aura le temps d'envoyer à l'Académie française pour prendre part à un concours littéraire. C'est un de ces livrets, racheté pour quelques sous dans un vide-grenier, qui attirera l'attention de Claude Duneton à qui nous devons sa réédition [6].

Coqs et vautours, à travers lesquels on reconnaît Français et Allemands :

… Et puis, voici pour ceux des guerres,

les coqs cambrés et claironnants, et les vautours,

de haine lourds, avec leurs serres

teintes du sang des souvenirs…

(1916)

 

…And so then, for all in time of war, here

are the cockerels, clamouring defiance,

and the vultures, ponderous with hate,

talons stained with the blood of memories…

(1916)


Ce qui navre Granier, c'est la haine qu'il faut avoir au cœur pour combattre. Comme tant d'intellectuels admirateurs de la culture allemande, le voici contraint de haïr le peuple allemand. En cela, il rejoint Stoner, au début du livre de John Williams, qui ne veut pas détester les Allemands, ou Pierre, dans Guerre et Paix, pétri de la culture des Lumières, qui voit refluer les blessés de Borodino et surgir la soldatesque napoléonienne :

Tout! Il faut tout laisser derrière nous,

– ô nous, les butineurs d'Idées –

il faut tendre nos volontés,

vieux arcs depuis longtemps lassés,

et darder, darder la Haine !

Haïr! Haïr! Mot dur à l'âme !

Haïr, il nous faut haïr !

Haïr jusqu'à l'enthousiasme !

(Haïr, 1914)

All that ! We have to leave it all behind!

We, the nectar gatherers of the mind, have now

to grasp that old, long wearied longbow of the will,

and flex and tense it

and let fly Hatred, stinging shafts of Hate!

Hate ! Hate ! How the word hurts !

Hate, we have to hate !

Hatred unto ecstasy.

(Hate,1914)  
                      

Le poète éprouve de la compassion pour les civils pris dans le conflit. Ces populations qui fuient la zone des combats et en qui on ne voit encore que des « victimes collatérales ». Il faudra attendre l'adoption de la Convention de Genève relative à la protection des populations civiles en temps de guerre (Convention IV du 12 août 1949) pour que les civils soient juridiquement protégés. Ce poème qu'il dédie à Émile Verhaeren, l'ami de Stefan Zweig :

Par les chemins gluants qui viennent

du fond des plaines,

les gens s'en vont, comme des fous,

comme des fous qui seraient sages

les gens s'en vont vers n'importe où…

(L'Exode, Les Éparges, août 1914)

Away along the claggy tracks

leading in from the plains,

the people are leaving, gone mad perhaps,

gone wisely mad perhaps,

the people are going – away, anywhere but here.

(Exodus, Les Éparges, August 1914)

Ou encore :

 

Et les gens étonnés des villes et des villages

contemplent, au coin des rues et des chemins,

le cortège pesant de la mort qui voyage,

les affûts accroupis, bandés, velus d'écrous,

et, muets et noirs, menaçants et sauvages,

sur leur chariot à quatre attelages,

les canons muselés, liés comme des fous.

(Les Mortiers, 1914)


And in town and villages along the way
thunderstruck groups watch
the deadweight cortege of death grind past,
the squat carriages, bolt-stubbed muscles bulging,
and, mute, menacing, brutal,
the black barrels, muzzled and bound like lunatics.

(The Mortars, 1914)

Une pensée aussi pour les animaux, ces innocents pris dans l'effroyable tourmente :

Par les villages pitoyables,

par les hameaux incendiés,

les chiens, les pauvres chiens perdus,

taciturnes, errant parmi les trous d'obus,

cherchent le seuil de leur maison,

cherchent dans les plâtras épars

et les toitures effondrées,

et flairent avec incertitude

en enjambant les poutres calcinées.

(Les Bêtes, 1915)

 

Round the pitiful villages,

round the burnt-out hamlets,

the dogs, the poor bewildered dogs, go mutely padding

to and fro among the shell-holes,

searching for the doorsteps,

searching through the scattered rubble

and collapsed roofs,

stepping over charred beams,

sniffing uncertain scents.

(Poor Dogs, 1915)

Et puis la guerre, telle que l'artilleur la voit, avec les métaphores d'un enfant du littoral breton, la canonnade :


Et, là-bas, les obus invisibles,

cataractants et foudroyants,

se heurtant aux blockhaus d'acier

âpres et durs comme des brisants,

fleurissent en gerbes soudaines,

en hauts bouquets sifflants et fumants,

comme si un fabuleux raz de marée

donnait du front sur la falaise.

Et, par-dessus, le ronflement des trajectoires

comme le cri unanime de la mer.

(La Guerre, 1916) 

Further out, the invisible,

cataracting, shattering shells

slam at blockhouse steel,

implacable as raging breakers,

and burst in sudden sprays of blossom,

great bouquets of hissing smoke,

like some fantastical riptide

butting at the cliffs.

And overhead, the multiple trajectile roar,

like the one and undivided clamour of the sea.

(War, 1916)

Enfin, dans sa nouvelle mission, émergeant de la boue et des cratères d'obus, Granier découvre le ciel, l'azur, palier divin des infinis splendides. L'édition de 2008 contient un poème (Les Nuages) qui ne figurait pas dans l'édition originale. C'est alors Granier poète-aviateur, le premier peut-être. Là encore, on ne peut s'empêcher de penser à Saint-Exupéry. Mais, cette fois, la Muse est « rétablie aux règles du devoir », la forme est plus classique et les rimes embrassées :

L'hélice folle troue immensément les brumes,

et soudain l'avion, splendide et triomphal,

émerge puissamment comme un plongeur brutal

de la mer violette où flottent des écumes.

Il monte intense et de désir hypnotisé,

hurle sa joie aux quatre coins de l'étendue,

étire au bout des mâts la voilure goulue

qui s'enfle et mange l'air avec avidité.

Une œuvre unique, écrite sur le tas, dans la boue, au voisinage des batteries et dans le fracas des tirs de barrage. Une écriture simple, sincère, moderne, presque prévertienne avant la lettre :

La mort est contente et très soûle,

car là-bas, le sang rouge coule,

en ruisseaux lourds, dans les ravins.

(Chanson de Guerre, 1914

Dame Death is glad and very drunk –

for there's blood in full flow out there,

a heavy red brookful in every ravine.

(War Song, 1914) 

 

Sans la guerre, Albert-Paul Granier aurait-il écrit d'aussi beaux vers ? La paix revenue, en aurait-il composé d'autres ? Nul ne le saura jamais. Un obus glouton, comme il les appelait, a brusquement interrompu sa carrière météorique. Une seule chose est sûre, comme Bruno Frappat l'écrivait en 2008, « c'est un très grand poète et il atteste l'évidence oubliée que les poètes, s'ils sont grands, savent mieux dire les êtres et les événements que les discoureurs, les officiels et les érudits. »[7]. Pour nous, il n'est qu'une attitude possible : lire et relire ce petit recueil de 118 pages, d'une excellente typographie et d'un format pratique. Il devrait être au programme des écoles et c'est probablement le meilleur antidote à la sinistrose ambiante !

Notes:

[1] Dans la préface du livre, Claude Duneton explique dans quelles circonstances il a eu connaissance du petit recueil publié en 1917. Il expose aussi le fruit de ses recherches sur Albert-Paul Granier, aidé en cela par un universitaire israélien, M. Gary D. Mole, qui lui a communiqué une précieuse notice sur Granier que Philippe Fauré-Frémiet avait publiée en 1925, dans le troisième tome de l'Anthologie des écrivains morts à la Guerre. Fauré-Frémiet, second fils du compositeur Gabriel Fauré, avait connu Granier avant la guerre, chez les poètes « chevaucheurs de chimères ». C'est de la préface de Claude Duneton que provient l'essentiel des éléments biographiques exposés ci-dessus.

[2] Le Croisic, port de pêche situé à l'extrémité d'une presqu'île de la Loire-Atlantique, au nord de Saint-Nazaire.

[3] Argot militaire pour artilleur. Dans la même veine, on connaît biffin, pour le soldat d'infanterie, tringlot pour le train des équipages, marsouin pour l'infanterie de marine, et bigor pour l'artillerie de marine, sans que l'origine de ces termes soit clairement établie. Quant au maréchal des logis (abréviation m.d.l.), c'est – très officiellement cette fois – l'équivalent du sergent dans toutes les armes qui utilisaient jadis le cheval (cavalerie, artillerie et train des équipages).

[4] La chronologie des événements est la suivante : le 28 juillet 1914, l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie, le 1er août, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie. Le lendemain, l'Allemagne adresse à la France et à la Belgique un ultimatum absolument inacceptable. Le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France et envahit la Belgique. Face à cette violation de la neutralité belge, le Royaume-Uni déclare la guerre à l'Allemagne le 4 août.

[5] Toutes les citations en anglais sont extraites de : Cockerels and Vultures. French Poems of the First World War by Albert-Paul Granier. Translated by Ian Higgins. Saxon Books, 10 Bishops Close, Hurstpierpoint, Sussex, BN6 9XU (Royaume-Uni), avec l'aimable autorisation du traducteur que Le Mot juste tient à remercier chaleureusement. Ian Higgins nous a non seulement autorisés à citer ses traductions, il a aussi accepté de relire et de réviser le présent article en l'éclairant de quelques remarques tirées de sa grande connaissance de l'auteur. Qu'il soit donc doublement remercié !  

 

Notons que, dès 1987, Ian Higgins, bien avant Claude Duneton, avait découvert Granier dont il avait retenu et traduit quatre poèmes pour The Lost Voices of World War 1, une anthologie publiée sous la direction de Tim Cross en 1988, à l'occasion du 70e anniversaire de l'armistice de 1918 (Bloomsbury).

CockerelsHiggins

 

[6]

Granier red book coverGranier, Albert-Paul. Les Coqs et les Vautours. Poèmes. Préface de Claude Duneton. Éditions des Équateurs, 2008. 118 p.
Courriel : editionsdesequateurs@wanadoo.fr
Site Internet : www.equateurs.fr

 

 

 

[7] Les coqs et les vautours
La Croix, 12/11/2008

Lectures complémentaires :

Gary D. Mole. L'horreur de la guerre, l'extase de la guerre : La poésie française Granier Nouvellesdes soldats-poètes, 1914-1918, Nouvelles Études Francophones, vol. 24, n° 2 (Automne 2009), pp. 37-54.

Gary D. Mole. L'enfer noir de la guerre aux visions spectrales : le réalisme graphique dans la poésie de combat de Paul Costel. Représenter la Grande Guerre : les écrivains et les artistes face à l'épreuve (1914-1920). Numéro spécial de la revue Essays in French Literature and Culture, 2014, pp.77-96.

Jean Leclercq, avec le concours de Madeleine Bova.

 

Note historique

À la déclaration de guerre, l'aviation militaire française ne possède que 150 appareils. On les considère comme des moyens supplémentaires mis à la disposition des forces terrestres pour des missions d'observation et de renseignement, tâches traditionnellement confiées aux dragons. Très vite, notamment au cours de la bataille de la Marne (en septembre 1914), l'observation aérienne va faire la démonstration de son efficacité. En effet, ce sont des aviateurs qui repèrent les changements de direction des armées allemandes et inspirent à Galliéni la manœuvre que Joffre accomplira avec succès. À cet égard, les avions (encore fort primitifs à l'époque) ont bien davantage contribué à la victoire de la Marne que les fameux taxis réquisitionnés par le gouverneur militaire de Paris ! Les appareils d'observation vont même se révéler si utiles qu'ils suscitent l'apparition de leurs prédateurs naturels : les avions de chasse. Parallèlement, les progrès de la T.S.F. vont permettre des liaisons avec les batteries d'artillerie et la direction de tir vue du ciel. Des expériences d'avions radio-guidés sont même tentées et réussies. Les drones ne sont pas nés d'hier. Dans le domaine aéronautique, les progrès accomplis pendant les quatre ans de guerre sont absolument fantastiques. En 1918, à la fin des hostilités, l'aviation française possède 3.600 appareils de tous types, y compris des bombardiers auxquels on commence à confier des missions non seulement tactiques mais aussi stratégiques. Elle est toujours un service de l'armée de terre et ne deviendra l'Armée de l'Air que nous connaissons qu'en 1934. Pendant la Grande Guerre, c'est encore une unité interarmes qui fait appel à des volontaires de tous les corps de troupe – souvent de la cavalerie. Ainsi, Maxime de Hogendorp, le pilote de l'appareil à bord duquel le sous-lieutenant Granier prend place le 17 août 1917, vient du 4e régiment de chasseurs à cheval. Lorsque les États-Unis entrent en guerre et que des aviateurs américains arrivent en France, certaines de leurs escadrilles de chasse sont équipées d'avions français, notamment de SPAD VII et de Nieuport 28, comme celui d'Eddie Rickenbacker, l'as aux 26 victoires.

Granier affiche

Affiche d'une exposition de trophées aériens organisée à Berlin en mars 1917, sous le patronage de son Altesse royale le prince Henri de Prusse, frère de Guillaume II. Dans les serres de l'aigle allemand, une cocarde britannique criblée de balles…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Au printemps de 1916, et pour la seule fois pendant la guerre, trois frères [de gauche à droite : Jules (sergent au 8e Génie), Maurice (en retrait, officier d'infanterie détaché dans l'aviation) et Léon (sergent au 365e d'infanterie)] se retrouvent sur le terrain d'aviation de Lyon-Bron. Ils posent devant un Voisin LAS. La moustache est à l'ordre du jour ! (Photo collection particulière)

Jean Leclercq

Un hommage à Billie Holiday à l’occasion du 100e anniversaire de sa naissance

Strange-FruitA l'occasion de l'anniversaire de cette chanteuse américaine iconique (et dans le cadre du mois de la poésie), née le 7 avril 1915, nous publions de nouveau l'article suivant, paru sur ce blog il y a trois ans, qui met l'accent sur les paroles de Strange Fruit, la chanson qui fait partie de l'histoire américaine des droits civiques.

Strange Fruit est la première chanson importante du Mouvement américain des droits d'homme. Elle est devenue le symbole de la lutte des Noirs pour l’égalité. Les « fruits étranges » dont parle la chanson sont les corps, pendus aux arbres, des noirs lynchés dans les années 1930, dans le Sud des États-Unis.

Ce texte de protestation contre la vague de lynchages, a d’abord été un poème. Son auteur, un enseignant juif communiste du Bronx, Abel Meeropol, l’a publié en 1937 sous son pseudonyme : Lewis Allan, et l’a bientôt mis en musique. D’abord interprété par son épouse, Strange Fruit a été popularisé par la chanteuse noire américaine, Billie Holiday, qui l’a enregistré en 1939 et avec laquelle il est souvent identifié. Dans son autobiographie, la chanteuse prétend même indûment en avoir écrit les paroles.

En 1999, Time Magazine élut Strange Fruit comme « La chanson du siècle » et Q., une publication musicale britannique le qualifia de l’une des « dix chansons qui changèrent réellement le monde ».

  Strange Fruit 1

Billie Holiday (1915 – 1959)

Lorsque les paroles de la chanson furent traduites en français par Henri-Jacques Dupuy, Meeropol s’adressa à un éditeur parisien, Rudi Rével, pour qu’il fasse enregistrer une version française. Mais le projet n’aboutit pas et Rével s’en expliqua ainsi : « La raison principale est…l’aspect politique de la version française qui, ici, est considérée comme franchement anti-américaine. Et puis, avec tous les problèmes que les Français rencontrent actuellement, en Indochine et en Afrique du Nord, avec les gens de couleur, je ne crois pas que l’une des grandes maisons de disques puisse accepter d’enregistrer la version de M. Dupuy » (cité par David Margolick dans son livre (en anglais) : Strange Fruit : The Biography of a Song).

 

Strange Fruit 2

Notre collaboratrice, Francine Kaufmann, professeur émérite de traductologie, (Département de traduction, d’interprétation et de Sciences de la traduction de l’université Bar-Ilan, en Israël), a adapté cet article écrit par moi et  nous a confié sa propre traduction (inédite) du poème de Meeropol.

Southern trees bear a strange fruit,

Blood on the leaves and blood at the root,

Black body swinging in the Southern breeze,

Strange fruit hanging from the poplar trees.

Les arbres dans le Sud portent d’étranges fruits

Sang sur leurs feuilles, sang à leurs racines


Corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud

Étranges fruits pendus aux branches des peupliers

Pastoral scene of the gallant South,

The bulging eyes and the twisted mouth,

Scent of magnolia sweet and fresh,

And the sudden smell of burning flesh!

 

Spectacle pastoral des gibets dans le Sud

Yeux révulsés, bouche distordue


Parfum de magnolias, frais et sucré


Puis l’odeur, soudain, de chair qui se consume

 

Here is a fruit for the crows to pluck,


For the rain to gather, for the wind to suck,

For the sun to rot, for a tree to drop,

Here is a strange and bitter crop.

Voici offerts des fruits que les corbeaux picorent

Que la pluie arrache, que le vent pourlèche


Que le soleil pourrit, que l'arbre fait tomber


Voici une récolte amère et bien étrange.

Le vidéo-clip suivant (10 minutes) rappelle l’histoire des lynchages dans le Sud ainsi que la contribution d’Abel Meeropol et de Billie Holiday à la création et à la diffusion de Strange Fruit.

 

 


SF - lynching

Cette photo, de 1930, est l’une de celles qui inspirèrent Meeropol ; elle montre le lynchage de Thomas Shipp et d’Abram Smith à Marion, dans l’Indiana.

 

Strange Fruit 4  Strange Fruit 5

James Cameron a survécu à une tentative de lynchage : il avait 16 ans. En 2006, un an avant sa mort à l’âge de 92 ans, il fut invité au Sénat pour entendre les excuses présentées par la chambre américaine, se repentant de n’avoir pas su édicter une loi fédérale interdisant les lynchages.

Abel Meeropol, enseignant  communiste militant est connu pour avoir écrit les paroles et la musique de Strange Fruit mais aussi pour avoir adopté, par la suite, les deux jeunes fils de Julius et d’Ethel Rosenberg, accusés (à tort) d’avoir livré à l’Union soviétique les secrets de la bombe atomique. Ils furent exécutés en 1953.

 

Etymologie du mot « Lynchage » :

Charles Lynch (1736-1796), riche planteur de Virginie, était juge de paix. Il est connu pour avoir condamné à la pendaison de nombreux justiciables.

Voici la définition du Petit Robert :

lyncher v. tr. <conjug. : 1> 1861; de l'anglais américain  to lynch, de Lynch law « loi de Lynch » (1837), procédé de justice sommaire attribué à Charles  Lynch, juge de Virginie.  

Exécuter sommairement, sans jugement régulier et par une décision collective (un criminel ou supposé tel). — Par ext. Exercer de graves violences sur (qqn), en parlant d'une foule. écharper, molester. « un nègre lynché par une foule en furie, parce qu'il prétendait s'asseoir dans une partie de la salle réservée aux blancs ! » (Siegfried).

 

Références :

1. Sur Strange Fruit lire (en français) :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Strange_Fruit
et : http://fr.wikipedia.org/wiki/Abel_Meeropol

 

2. Livre :

 Strange Fruit 7

Strange Fruit : Billie Holiday, Café Society and an Early Cry for Civil Rights

Author: David Margolick
Publisher: Running Press

 

3. Sur le Mouvement des droits civiques aux États-Unis (civil rights movement), lire :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_des_droits_civiques_aux_%C3%89tats-Unis

 

Lecture supplementaire

Billie Holiday, le centenaire de "Lady Day"
F
ranceTVInfo, 7.4.2015

The Strange Story of the Man Behind 'Strange Fruit' (audio)
Public Radio, 5 September 2012

Avec la précieuse collaboration de Francine Kaufmann, professeur émérite de traductologie