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Professeure Wendy Ayres-Bennett –


linguiste du mois de février 2017

 

  Wendy Ayres-Bennett  

                             
            
Multilgualism Cambridge

Jonathan Goldberg s'est entretenu avec Professeure Ayres-Bennett par Skype de Los Angeles à Cambridge

  traduction : Jean Leclercq        ORIGINAL ENGLISH INTERVIEW

Echo Park, Los Angeles

La Cam, Cambridge

Wendy Ayres-Bennett est une spécialiste de l'histoire de la langue française et de la réflexion linguistique, plus particulièrement dans la France du XVIIe siècle. Ses principaux centres d'intérêt concernent notamment les questions de normalisation et de codification, l'idéologie et la politique linguistiques, l'évolution et la variation de la langue, du XVIe siècle à nos jours. [1] À l'issue du présent entretien, on trouvera une sélection bibliographique d'œuvres de Professeure Ayres-Bennett.

—–


LMJ :
Pendant combien d'années avez-vous appris le français à l'école, et à quel stade votre intérêt pour cette langue est-il devenu si vif que vous avez compris qu'il orienterait toute votre carrière ?

 

W A-B : Comme c'était l'usage au Royaume-Uni à mon époque, j'ai entrepris l'étude du français à l'âge de 11 ans. J'ai ensuite continué pendant sept ans et achevé le niveau secondaire avec le latin comme deuxième et l'allemand comme troisième langue. Mes parents et ma sœur étaient des « matheux », mais j'étais attirée par les langues, à cause d'une fascination précoce pour les mots, les mots croisés, les dictionnaires, etc. J'ai fait des études de licence de français et d'allemand à Cambridge, puis j'ai entrepris un troisième cycle menant à un doctorat à Oxford.  Actuellement, je suis Professeure des Universités et membre de Murray Edwards College à Cambridge. 

 

LMJ : Quel a été le sujet de votre thèse de doctorat ?  

Claude-Favre-de-VaugelasW A-B : Pendant mes études de licence, j'ai adoré l'histoire de la linguistique, l'histoire de la langue française et la littérature française du XVIIe siècle. De ce fait, je me suis passionnée pour un linguiste du milieu du XVIIe siècle : Claude Favre de Vaugelas. Il s'est rendu célèbre comme commentateur influent de la langue française, mais les spécificités de son œuvre, telles qu'elle ressortent des Remarques sur la langue françoise utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire,(Paris, 1647), étaient moins connues. Cela a retenu mon attention et j'ai décidé de les étudier de près.  

 

LMJ : Vous avez été directrice de recherche d'un projet sur le genre des observations sur la langue française. Le Corpus des remarques sur la langue française (XVIIe siècle) a été publié par les Classiques Garnier Numérique en 2011 et constitue un élément important du Grand Corpus des grammaires françaises, des remarques et des traités sur la langue (XIVe-XVIIe siècles)

Wendy bon usage

Quelles ont été les étapes qui vous ont menée à ce domaine de recherche particulier ?

W A-B : Les observations de Vaugelas ont été à l'origine de toute une série d'autres travaux du même genre. Ces ouvrages d'observations sont typiquement français et complètent les dictionnaires, les grammaires et les manuels d'enseignement plus normatifs. Pour ceux qui connaissent le linguiste français contemporain Bernard Cerquiglini, son livre « Merci Professeur » et les séquences vidéo éponymes, je dirais qu'il équivaut de nos jours à ce qu'étaient les auteurs d'observations du XVIIe siècle.

 


Merci professeur

En 1635, lorsque fut fondée l'Académie française, les Académiciens ont promis de publier un dictionnaire, une grammaire, un traité de poétique et un autre de rhétorique. La première édition du dictionnaire n'est parue qu'en 1694 et le travail sur les autres ouvrages n'avançait pas. Au lieu de cela, les observations de Vaugelas ont pris la place de la grammaire, sous la forme d'un ensemble de remarques sur « le bon usage » du français, titre d'ailleurs repris, au XXe siècle. par Maurice Grevisse pour sa célèbre grammaire. Il est difficile d'imaginer l'influence que les remarques de Vaugelas eurent à l'époque. Le dramaturge Pierre Corneille remania, par exemple, les textes de l'édition de 1660 pour rendre son usage du français plus conforme aux recommandations grammaticales de Vaugelas. On dit aussi que Racine aurait emporté son Vaugelas à Uzès (dans le sud de la France) pour prévenir toute contamination de son bon usage du français ! 

     

LJ M: Existe-t-il quelque chose au sein de l'Académie française ou hors de celle-ci que l'on puisse considérer comme la version 20e siècle de ces remarques sur la langue française ?

W A-B : Oui, le site Web de l'Académie française comporte une rubrique intitulée « Dire, ne pas dire » qui contient de telles mises en garde linguistiques. Les chroniques de langue de la presse nationale et régionale sont une autre source d'orientations en matière de langue française. Comme je l'ai dit, des linguistes comme Cerquiglini sont aussi, à certains égards, les successeurs de Vaugelas et de ce que nous appelons les « remarqueurs » français.

   

LMJ : L'un de vos domaines d'étude a été la diachronie. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce que l'on entend par là et quel est le rapport avec l'étymologie ?

W A-B : C'est une notion essentiellement simple : la diachronie étudie le pourquoi et le comment de l'évolution des langues dans le temps. L'étymologie traite surtout de l'origine de tel ou tel mot ou de l'évolution historique de sa forme et de sa signification. Je m'intéresse principalement à l'histoire de certaines constructions françaises particulières telles que l'ordre des mots ou les constructions négatives.

Traditionnellement, l'histoire du français s'appuyait sur l'analyse des textes littéraires, mais j'ai essayé de suivre les changements dans un usage plus courant de la langue ou dans la langue vernaculaire, en examinant d'autres types de textes. Ce n'est vraiment qu'à partir du XXe siècle que l'on possède des enregistrements sonores, si bien qu'en tant qu'historiens d'une langue, il nous faut tenter de trouver des sources textuelles qui rendent le mieux compte des formes plus informelles et parlées.   

 

LMJ : De Cambridge, épicentre de vos travaux depuis 1983, l'intérêt de vos recherches a rayonné et a été reconnu en France et au-delà. Pouvez-vous nous citer quelques-uns des prix et distinctions qui vous ont été décernés ? 

W A-B :  J'ai eu la chance de recevoir le Prix de l'Académie française en 1997 et le Prix Georges Dumézil, en 2013, pour mes travaux sur Vaugelas et les « remarqueurs » français. En 2004, j'ai été promue Officier dans l’Ordre des Palmes Académiques pour ma contribution à l'éducation et à la culture françaises.

 

LMJ : L'un des deux plus récents ouvrages dont vous avez dirigé la publication a été le Bon Usage et variation sociolinguistique: Perspectives diachroniques et traditions nationales (Lyon : ENS Éditions, 2013). À votre avis, quels aspects sociolinguistiques revêtent le plus d'intérêt pour le profane ?

Bon usage

 

W A-B : La sociolinguistique observe la façon dont la langue varie en fonction du sexe, de l'âge, du niveau d'instruction et du statut socio-économique du locuteur.

Pour le français, j'ai observé ce genre de variation dans le temps et je me suis intéressée, par exemple, à la façon dont la langue des hommes et celle des femmes se différenciaient à l'époque classique, ou s’il est possible de discerner dans la façon de parler des jeunes la direction d’évolution future de la langue.

Dans la France du Grand Siècle, il y avait un mouvement contre les grammaires formelles, considérées trop pédantes, et c'est la raison pour laquelle les ouvrages d'observations ne se présentaient pas comme des traités de grammaire, mais entendaient traiter des questions d'usages douteux d'une façon plaisante (tout comme Cerquiglini le fait de nos jours). À l'époque, les dames étaient considérées comme les arbitres du bon usage, parce que leur conception du « bon » français n'était contaminée par aucune connaissance de la grammaire latine ou grecque.     

 

LMJ : Le plus récent de vos projets est le projet de recherche MEITS dont vous êtes la Chercheuse principale, dirigeant des équipes de quatre universités britanniques de premier plan et réunissant quelque 35 chercheurs. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?


W A-B : Multiligualism: Empowering Individuals, Transforming Societies Meits[Multilinguisme : responsabiliser les individus, transformer les sociétés], lancé l'année dernière à l'occasion de la Journée européenne des langues, est un grand projet de recherche interdisciplinaire financé au titre de l'Open World Research Initiative (OWRI) du Conseil de la Recherche sur les Arts et les Lettres du Royaume-Uni. Les universités de Cambridge, Queen's (Belfast), Edimbourg et Nottingham en sont les partenaires chefs de file. Nous travaillons aussi avec toute une palette de partenaires non universitaires, allant de petites structures de base comme le Forum des communautés ethniques de Cambridge jusqu'à de grandes structures comme les Chambres de Commerce britanniques ou Age UK. La compétence linguistique dans plus d'une langue – être multilingue – se situe au cœur de l'étude des langues et des littératures modernes, se distinguant en cela des disciplines cognitives. Par six pistes de recherche interdépendantes, nous nous demandons dans quelle mesure les perceptions acquises en cessant de ne posséder qu'une seule langue, qu'une seule culture et qu'un seul mode de pensée, sont vitales pour les individus et les sociétés.   

 

LMJ : Le projet de recherche MEITS semble très ambitieux dans sa conception des choses, ses objectifs et les différents aspects du multilinguisme qu'il s'assigne. Nous ne pouvons envisager tous ces aspects dans le cadre du présent entretien, mais nous inviterons nos lecteurs à consulter la documentation numérique disponible. Certains de ces objectifs sont fixés à un niveau général, par exemple : « susciter une évolution culturelle dans la conception et la pratique de l'apprentissage des langues. ». À plus petite échelle, vous visez à « conférer un effet transformateur à l'étude des langues au niveau de l'individu. » Comment toutes les conclusions et les fruits de vos recherches parviendront-ils finalement à l'étudiant ou au praticien multilingue potentiel ?

 

W A-B : MEITS cherche à montrer l'importance des langues dans les problèmes fondamentaux de notre époque, qu'il s'agisse de cohésion sociale, de résolution des conflits ou de sécurité nationale. Les arguments déterminants en faveur de l'apprentissage d'une langue ont eu tendance à s'avérer vains parce que les anglophones savent qu'ils peuvent « se débrouiller » dans de nombreuses régions du monde sans connaître la langue locale. Aussi sommes-nous à la recherche d'autres motifs d'apprentissage des langues. C'est ainsi que nous commençons à découvrir qu'apprendre d'autres langues offre d'énormes avantages cognitifs. En effet, la recherche montre que l'étude des langues par des sujets dans la soixantaine ou plus âgés encore peut améliorer la durée de leur attention ou contribuer à retarder l'apparition de la démence sénile. De telles constatations auront leur importance dans une société vieillissante. Nous entrevoyons de passionnantes recherches, menées en tenant compte de toutes sortes d'aspects. Nous espérons que le public en viendra à prendre conscience de l'intérêt intrinsèque et positif de l'étude des langues. Nous espérons que l'échelle et le champ d'exploration du projet MEITS lui confèreront un pouvoir transformateur, et nous allons œuvrer avec les écoles et d'autres structures afin que nos résultats soient largement diffusés.    

      

  .  

LMJ : À quelles autres structures ferez-vous appel ?


W A-B : 
Nous prévoyons  d'avoir un programme de proximité qui associera des écoles, des responsables politiques, des œuvres caritatives et d'autres partenaires extra-universitaires qui, tous, diffuseront les résultats et contribueront à rehausser le prestige de l'étude des langues aux yeux du Legasipublic. Pour vous donner un exemple, mon équipe travaillera en Irlande du Nord avec Co-Operation Ireland (une œuvre caritative de pacification destinée à toute l’Irlande) et, plus particulièrement avec son projet LEGaSI qui cherche à développer l'aptitude à l'animation et à restaurer la confiance dans les communautés loyalistes privées de leurs droits. La désaffection que ces communautés éprouvent à l'égard de la langue et de la culture irlandaises est abordée de deux façons. D'abord par l'étude de la toponymie. En montrant que l'irlandais fait partie du paysage linguistique de l'Irlande du Nord, on favorise une plus grande sensibilité à l'enracinement des traditions linguistiques dans l'ensemble de la collectivité. On facilite aussi la responsabilisation des communautés loyalistes, y compris celle des ex-paramilitaires, grâce à des cours de langue irlandaise. Cela leur permet d'éprouver une certaine appropriation de la langue, tout en les aidant à acquérir le tact diplomatique qui facilitera une négociation respectueuse à travers la ligne de partage des communautés. C'est donc un bon exemple de la façon dont l'apprentissage des langues peut contribuer à construire des ponts entre les cultures.        

  .  

LMJ : Vous dites avoir découvert en Grande-Bretagne des musées dédiés à des objets aussi singuliers que des tondeuses à gazon, mais aucun musée des langues.  Pourriez-vous développer ?

W A-B : Pour faire bénéficier un plus large public des bienfaits du projet MEITS, nous allons aussi installer, dans différents magasins des grandes artères des villes du Royaume-Uni, des musées temporaires ou « pop-up »  qui expliqueront nos résultats au grand public, grâce à des présentations distrayantes et interactives. Quand j'ai commencé à réunir les différents éléments du projet, j'ai eu la surprise de découvrir qu'il y avait au Royaume-Uni un musée des colliers de chien et un autre des tondeuses à gazon, mais qu'il n'y avait pas de musée des langues, en dépit de la place centrale qu'elles occupent dans l'activité humaine. Nous espérons qu'à terme, ces expositions temporaires mèneront à un musée national permanent.  

 

LMJ : Par le passé, nous avons publié deux articles au sujet de questions soulevées par le professeur Claude Hagège, ardent « défenseur » de la langue française, qui a rédigé des articles et des livres, et même participé à des émissions télévisées, pour s'opposer vigoureusement à la domination de l'anglais. En conclusion, et à l'intention de ceux de nos lecteurs qui ont pu suivre ce débat et qui peuvent avoir des opinions bien arrêtées sur la question, qu'en pensez-vous ?

W A-B : Dans les universités françaises et autres où j'ai été conférencière ou professeure invitée [2], j'ai vu mes collègues français partagés entre le désir de protéger leur langue et la nécessité de voir leurs recherches publiées et lues dans le monde entier, ce qui peut être plus facile s'ils écrivent en anglais. Dans toute l'Europe, on tend à offrir des cours universitaires en anglais pour attirer plus d'étudiants étrangers, mais cela ne peut se faire aux dépens du français et des autres langues européennes. À mon avis, il est fondamental que la diversité linguistique subsiste et que nous protégions et favorisions toutes les langues. C'est la raison pour laquelle mon projet se préoccupe aussi de langues minoritaires ou « minorisées » telles que l'irlandais ou le gallois au Royaume-Uni, l'occitan en France ou le catalan en Espagne. S'il est sans aucun doute très précieux de parler anglais, ce n'est pas suffisant. C'est la raison pour laquelle il est crucial de promouvoir le multilinguisme, tant au niveau individuel que sociétal.   

 

[1] La célèbre université britannique, fondée en 1209 sur le modèle d'Oxford et de la Sorbonne. Elle compte 21 collèges qui sont des fondations privées. 

[2] La Professeure Ayres-Bennett a été Pajus Distinguished Visiting Professor à l'Université de Californie, Berkeley, en 2012.

 

Sélection bibliographique

Ayres-Bennett, W. (1987)
Vaugelas and the Development of the French Language.  
London, MHRA

Ayres-Bennett, W. (1996)
A History of the French Language through Texts.
London, Routledge

Ayres-Bennett, W. (2004)
Sociolinguistic Variation in Seventeenth-Century France.
Cambridge, CUP

Ayres-Bennett, W. and Seijido, M. (2011)
Remarques et observations sur la langue française: histoire et évolution d'un genre.
Paris, Classiques Garnier.

Ayres-Bennett, W. (2011)
Corpus des remarques sur la langue française (XVIIe siècle).
Paris, Classiques Garnier Numériques

 

Lecture supplémentaire :

Le bon usage: using French correctly
UNIVERSITY OF CAMBRIDGE

Audio :

Introducing MEITS Part One
Introducing MEITS Part Two

Après BabeL, traduire

 

 

Portesouvertes

Mucem-Villa-de-la-Mediterannee-MarseilleAprès Babel, traduire au MuCEM (Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée), jusqu'au 20 mars 2017. Notre linguiste invitée de février, Mme Ayres-Bennett, éminente universitaire britannique, déplorait qu'il n'existât point, au Royaume-Uni, de musée des langues, alors qu'il s'en trouve un pour les colliers de chien ou les tondeuses à gazon ! Il semble que Mme Barbara Cassin, directrice de recherches au CNRS, Barbara cassinphilologue et philosophe, spécialiste de la philosophie grecque, ait été, elle aussi, consciente de ce manque et qu'elle ait voulu y remédier en organisant une extraordinaire exposition sur le thème « Après Babel, traduire ». Car, selon la tradition (Genèse, 11.1-9), l'histoire de la traduction débute en Mésopotamie, dans cette terre de Shin'ar où les survivants du Déluge décident de fonder une ville et d'édifier une tour où ils seront « un seul peuple, une seule lèvre pour tous ». Mais Dieu contrarie leur grand dessein : « là Iahvé a mêlé la lèvre, et de là Iahvé les a dispersés ». L'orgueilleuse tour qui devait s'élever jusqu'au ciel devient la tour de Babel, Migdal Babel, la Tour de la Confusion, pour ceux qui font un lien entre Babel, le substantif hébreu בילבול (confusion) et le verbe לבלבל (confondre). Mais, plus qu'un châtiment, la multiplication des langues est une chance pour l'humanité : la diversité va se révéler plus riche que l'uniformité. Partant d’une abstraction – le passage d’une langue à une autre -, l’exposition donne à voir, à penser et à voyager dans cet entre-deux. Du mythe de Babel à la pierre de Rosette, d’Aristote à Tintin et de la parole de Dieu aux langues des signes, elle présente près de deux cents œuvres, objets, manuscrits, documents installations, qui expriment de façon spectaculaire ou quotidienne les jeux et les enjeux de la traduction, la langue de l'Europe, comme le disait Umberto Eco. . Rares sont ceux qui auront encore la chance ou le temps de se rendre à Marseille avantCatalogue

que l'exposition ne ferme ses portes. Heureusement, il leur reste la possibilité de se procurer le magnifique catalogue qui se présente comme des « Mélanges en l'honneur de la traduction ». Le catalogue s'articule autour deux idées fortes. L'une renvoie à un fait d'histoire : la traduction est l'une des caractéristiques essentielles de la civilisation en Méditerranée. L'autre est un enjeu de politique contemporaine : la traduction, comme savoir-faire avec les différences, est un modèle pertinent pour appréhender la citoyenneté d'aujourd'hui. Ces idées seront instruites dans un « fil rouge » rédigé par la commissaire de l'exposition, Mme Barbara Cassin, qui court tout au long de l'ouvrage, en regard ou en marge des différentes contributions. Ce catalogue peut être obtenu sur le site Amazon.

 

Jean Leclercq

Lecture supplémentaire :

Après Babel, traduire

 

Note personnelle

Lorsque mon collègue, Jean Leclercq, m'a envoyé l'article ci-dessus, à propos d'une exposition qui se tient actuellement à Marseille, j'étais en vacances dans une autre ville méditerranéenne, Haïfa. Dans mon esprit, cette ville portuaire d'Haïfa évoque des souvenirs à la fois généraux et personnels.  Au fil des siècles, la ville a changé de mains. Elle fut tour à tour conquise et régie par les Phéniciens, les Perses, les Hasmonéens, les Romains, les Byzantins, les Arabes, les Croisés, les Britanniques et les Israéliens.   

En 1799, pendant sa tentative de conquête de la Palestine et de la Syrie, Napoleon Bonaparte se rendit maître d'Haïfa, mais dut vite s'en retirer. Dans sa proclamation de fin de campagne, Napoléon se targua d'avoir rasé les fortifications de Kaïffa (comme on l'appelait à l'époque) (1) de même que celles de Gaza, Jaffa et Saint-Jean d'Acre. 

Sur un plan plus personnel – et pour en revenir à Marseille – je me souviens de ma traversée de Marseille à Haïfa (après avoir achevé un cours de civilisation française à la Sorbonne) et il y a si longtemps que je ne peux en donner la date exacte). En chemin, le bateau fit escale à Naples et à Limassol (Chypre). 

Pour achever cette note sur le mode linguistique, voici un panneau indicateur typiquement israélien – en caractères arabes, hébraïques et latins. (L'hebreu et l'arabe sont les deux langues officielles de l'État d'Israël.)

Road sign

 

Chaque langue a une histoire intéressante. Mais, c'est un sujet pour une autre fois. 

Jonathan Goldberg

(1) C'est aussi la graphie adoptée par Hergé dans L'Or noir.

Manship, suffixe anglais à tout faire

 

Rene Meertens (1)Nous sommes heureux de retrouver notre contributeur fidèle, René Meertens, traducteur de  langue française. René a été  employé par l'ONU, l'Unesco, la Commission européenne et l'Organisation mondiale de la santé. Il est l'auteur, entre autres livres, du "Guide anglais-français de la traduction" et du "Dictionnaire anglais-français de la santé et du médical"René a bien voulu rédiger l'article suivant à notre intention. 

 

                               Rene book cover 1       Rene book cover 2

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Le suffixe « manship », désigne en général l'habileté d'une personne dans le domaine indiqué par la première partie du mot, le résultat de l'exercice de cette habileté ou la situation d'une personne. Les plus fréquents sont sans doute workmanship et craftsmanship, qui désignent soit l'habileté d'une personne qui accomplit un travail, soit la qualité de ce travail, laquelle peut être excellente, satisfaisante ou mauvaise. (On peut faire le rapprochement avec le mot néerlandais vakmanschap, qui a à peu près le même sens.) Pour sa part, le churchmanship est l'aptitude à faire un bon ecclésiastique.

En principe, tout mot se terminant par « man » peut produire un dérivé en « manship » : freshmanship désigne la qualité d'étudiant de première année (le bizuth, dans l'argot estudiantin). Les mots de ce type peuvent aussi servir à désigner une profession, celle de bourreau, par exemple (hangmanship), une fonction (chairmanship) ou un trait de caractère (gentlemanship). Chacun des mots en « manship » se traduit en français par plusieurs mots, dont le premier est souvent art, aptitude, habileté, adresse, talent, profession, statut, qualité.

Les mots en « manship » ont dans l'ensemble un sens positif : l'artiste de variété doit faire preuve de showmanship (talent), et l'apanage du calligraphe est le penmanship (une belle écriture). Le swordsmanship a perdu son utilité de nos jours, sauf lors des compétitions d'escrime, puisqu'il s'agit de l'habileté à manier l'épée. Le sportif se doit de faire preuve de sportsmanship mais s'il manque de fair-play, on lui reproche son bad sportsmanship. Cependant, ajoutée à des substantifs désignant des hommes peu recommandables, la terminaison « manship » produit forcément des termes péjoratifs : conman (escroc) donne conmanship.

Le suffixe « manship » a aussi été utilisé pour former des mots qui n'étaient pas dérivés de mots qui se terminent en « man ». C'est le cas en particulier de brinkmanship, auquel un billet du Mot juste en anglais a été consacré il y a quelques semaines. Le mot brinkman n'existe pas et ces mots ne sont pas issus du génie collectif de la langue, mais ont été créés par une personne bien précise.

Renbe GamesmanshipIls sont souvent péjoratifs. Le gamesmanship, est l'art de battre un adversaire en recourant à des procédés qui le déstabilisent. [1] Dans les années 1960, l'écrivain français Pierre Daninos a publié un recueil de nouvelles humoristiques traduites de diverses langues, intitulé Tout l'humour du monde. L'une d'entre elles, traduite de l'anglais, s'intitulait Comment gagner un match de tennis sans tricher vraiment et illustrait le gamesmanship avec beaucoup de drôlerie. Il y a fort à parier qu'il s'agissait d'une traduction d'un chapitre de The Theory & Practice of Gamesmanship: or The Art of Winning Games Without Actually Cheating, de l'humoriste britannique Stephen Potter, qui serait l'inventeur du mot.

On a parlé de gamesmanship lorsque le champion de tennis Michael Chang servit un jour « à la cuiller », gagnant ainsi le point contre un Lendl médusé. La vidéo suivante illustre ce fait peu glorieux :

 

 


1989 Chang Lendl – Service à la cuillère by rolandgarros


Au tennis toujours, on peut essayer d'impressionner l'adversaire en poussant des grognements de bûcheron.

Celui qui se livre au one-upmanship s'emploie à faire mieux que les autres et passe pour un prétentieux.

Sur le modèle de craftsmanship, le mot crapmanship, assez peu attesté, désigne la qualité exécrable d'un travail ou d'un produit. Exemple : I bought this ballpen yesterday and it's already leaking. What a piece of crapmanship!

Si brinkmanship est l'art de frôler la catastrophe dans l'espoir de faire reculer l'adversaire, le mot blinkmanship, dont je serais l'inventeur, est l'aptitude à fixer son adversaire droit dans les yeux sans cligner et, par extension, le sang-froid ou l'imperturbabilité dans la confrontation.

Comme seule l'imagination limite le nombre de mots terminés par ce suffixe, nos lecteurs se prendront peut-être au jeu et pourront ainsi tester leur « wordmanship » !

Ce billet a bénéficié de l'apport de Jean Lerclercq et de Jean-Paul Deshayes.

 

[1] The art of winning games by using various ploys and tactics to gain a psychological advantage. (OxfordDictionaries.com)

Actualités des États-Unis – aperçus photographiques, humanitaires et humoristiques


Photographie

Voici une réponse au décret présidentiel anti-immigrant :

 Let Love Trump Hate

Humanité

Des groupes de traducteurs réagissent à un décret restreignant l'entrée aux États-Unis des immigrants et des réfugiés.

1er février 2017Words Without Borders (Mots sans frontières) a joint sa voix à celles d'autres associations de traducteurs en publiant la déclaration ci-dessous au sujet d'un décret qui restreint l'entrée aux États-Unis des immigrants et des réfugiés.

Nous soussignés tenons à affirmer que la liberté d'expression et le libre-échange des idées sont non seulement des principes fondamentaux de notre société, mais aussi d'indispensables moyens de compréhension transculturelle et de coexistence pacifique. Les écrivains, traducteurs et interprètes pourraient pâtir des lourdes conséquences de l'interdiction d'entrée. Or, ces travailleurs intellectuels sont indispensables au progrès et à la coopération transculturelle, et les effets corrosifs de la méfiance et de l'exclusion entraveraient leur action.  Si la sécurité nationale est notre priorité, il nous faut admettre que nous sommes plus en sûreté avec le savoir que les traducteurs nous fournissent quant à la culture, aux valeurs et aux qualités humaines d'autres pays. À une époque de l'histoire où les gens se sentent aussi divisés, nous croyons que nos histoires – et ceux qui nous permettent d'en entendre le récit – sont indispensables à la poursuite de notre coexistence. Nous exprimons notre soutien aux réfugiés qui fuient les guerres – pour qui les États-Unis ont toujours été un lieu de refuge – et dont l'esprit de créativité et d'innovation a enrichi notre vie artistique et culturelle tout en la rendant infiniment plus diverse. Refouler les réfugiés d'aujourd'hui peut équivaloir à refuser un potentiel humain incommensurable. Nous exhortons donc le Président à rapporter immédiatement le décret d'interdiction d'entrée.

Fondé en 2003, Words without Borders entend promouvoir la compréhension culturelle par la traduction, la publication et la promotion des œuvres les plus remarquables de la littérature internationale contemporaine. Nos publications et nos programmes ouvrent à ceux qui, dans le monde entier, lisent l'anglais les portes de la multiplicité des points de vue, de la richesse de l'expérience et de l'approche littéraire des événements mondiaux que peuvent leur offrir des écrivains utilisant d'autres langues. Nous cherchons à nouer des liens entre les écrivains internationaux et le grand public, les étudiants et les enseignants, ainsi qu'avec les milieux de l'édition et les autres médias, et à jouer le rôle de support en ligne du dialogue littéraire mondial.   

Traduction : Jean Leclercq

 

Humour

Donald Trump rencontre la reine d’Angleterre et lui demande : « Votre Majesté, comment faites-vous pour diriger un gouvernement si efficace? Pouvez-vous me donner quelques conseils ? »

« Eh bien, répond la reine, le plus important est de s’entourer de gens intelligents. »

Trump fronce alors les sourcils et réplique : « Mais comment puis-je savoir si les personnes qui vous entourent sont vraiment intelligentes? »

La reine boit une gorgée de thé et lui répond : « Rien de plus simple, il n’y a qu’à leur demander de répondre à une énigme déroutante. »

La reine appuie alors sur bouton d’un interphone et demande à voir Theresa May.

Theresa May entre dans la pièce. « Oui, Votre Majesté? »

La reine sourit et explique : « Veuillez bien me répondre si vous le pouvez, Theresa. Votre père et votre mère ont un enfant. Ce n’est ni votre frère, ni votre sœur. Qui est-ce? »

Theresa May répond du tac au tac : « C’est moi. »

« Oui! Très bien », répond la reine.

Trump retourne à la Maison-Blanche et pose la même question à Mike Pence. « Mike, donne-moi la réponse. Ton père et ta mère ont un enfant. Ce n’est ni ton frère, ni ta sœur. Qui est-ce? » 

« Je ne suis pas sûr, » dit Mike Pence. Je vais vérifier et je te ferai part plus tard de la réponse. » Il consulte tous ses conseillers, mais personne n’a la solution.

Le lendemain soir, dans un restaurant, Mike Pence rencontre par hasard Sarah Palin. « Sarah, peux-tu me donner la réponse? Ton père et ta mère ont un enfant. Ce n’est ni ton frère, ni ta sœur. Qui est-ce? » 

Immédiatement, Sarah Palin répond « C’est facile, c’est moi! »

Mike Pence sourit et la remercie.

Mike Pence retourne voir Trump et lui déclare : « J’ai fait quelques recherches et j’ai la réponse à ton énigme.

C’est Sarah Palin! »

Furieux, Trump se lève, apostrophe Trump et lui hurle : « Non, idiot, c’est Theresa May! »

…CHERS LECTEURS ET LECTRICES, VOILÀ CE QUI SE PASSE VÉRITABLEMENT À LA MAISON-BLANCHE.


Le texte ci-dessus est traduit de l'anglais par Isabelle Pouliot. L’auteur de ce texte qui circule sur la Toile n’est pas connu.

The Word Detective, A Life in Words, de John Simpson

  Analyse de livre

par Joëlle Vuille, qui a bien voulu rédiger l'analyse suivante à notre intention.   Joëlle, contributrice fidèle au blog, a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie. Après avoir profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society), Joëlle est actuellement privat-docent à la Faculté de droit de l'Université de Neuchâtel.


John Simpson (lexicographer)Beaucoup de livres ont été écrits sur le Oxford English Dictionary (ci-après : OED). La particularité de The Word Detective est de faire entrer le lecteur dans le quotidien de ceux qui créent et développent le célèbre dictionnaire. John Simpson a travaillé dans l'équipe du OED pendant 37 ans, entre 1976 et 2013, et y a été éditeur en chef pendant les 20 dernières années de sa carrière. (Nous ne reviendrons pas sur le OED en tant que tel, le lecteur intéressé pouvant se référer à une entrée antérieure de ce blog – La lexicologie – une histoire amusante du dictionnaire anglais le plus célèbre.)

 

Si le fil rouge du récit est la vie et la carrière de Simpson, l'auteur entremêle sa narration avec le développement du OED lui-même, ce qui est logique puisqu'il a joué un rôle important dans ce contexte. Il nous fait rencontrer les différents personnages qui ont imprégné l'histoire du OED, en les mettant en scène dans les locaux du célèbre dictionnaire et en nous faisant vivre leur quotidien. L'histoire est fascinante, et elle nous permet d'apprécier le travail immense concédé par des passionnés qui pendant longtemps n'ont travaillé qu'avec des cartes en papier, un stylo, et une bibliothèque de livres de références en papier (ce qui paraît surhumain aux personnes qui, comme moi, ont presque toujours travaillé avec des bases de données en ligne dans lesquelles une recherche par mots-clés prend une fraction de seconde).

Le récit nous permet d'apprécier la contribution particulière de Simpson au développement du OED ces dernières décennies. Tout au long de sa carrière, Simpson a en effet œuvré à rendre le OED accessible à un large public, à le dépoussiérer, à en faire une œuvre dynamique et moderne, notamment en donnant une voix à ceux qui parlent l'anglais au quotidien. Par exemple, lorsqu'il devint responsable du groupe « New Words » (soit un petit nombre d'éditeurs responsables de la réception des mots apparaissant nouvellement dans la langue anglaise et chargés de rédiger de nouvelles définitions pour ceux-ci), il décida que, pour chaque livre « sérieux » utilisé comme référence en vue de trouver de nouvelles définitions et de nouveaux usages d'un mot, l'éditeur en charge devrait également se rendre dans le kiosque au coin de sa rue et acheter des magazines portant sur le même sujet, afin de capter les usages quotidiens du mot en question. (C'est ainsi, par exemple, que la lecture de magazines sur les motos permit de faire entrer le mot « dirt bike » dans le OED.) Dans la perspective de Simpson, en effet, la langue n'est pas une affaire d'élites, et les sources du OED doivent être aussi diverses que possibles afin de refléter la variété des usages d'un mot. Dans le même esprit, Simpson remarqua un jour que son supermarché proposait à la vente toutes sortes de produits provenant des quatre coins du monde, comme carpaccio, halloumi, ou teppan-yaki, et décida qu'il devait aussi inclure ces mots dans son dictionnaire si le citoyen britannique lambda les intégrait dans son utilisation quotidienne de la langue anglaise. C'est ainsi qu'il entreprit de contacter les grandes chaînes de supermarché afin de leur demander de lui fournir la liste de tous les produits mis en vente (une requête à laquelle on répondit d'abord avec scepticisme, apparemment).

En plus d'intégrer des mots nouveaux et de rendre compte de la variété des usages de la langue dans la vie quotidienne, Simpson décida également de rendre les définitions nouvellement ajoutées au dictionnaire moins académiques, et de les illustrer à l'aide d'exemples qui permettraient à l'usager de se faire une meilleure idée du contexte dans lequel un certain mot était employé. Par exemple, « Intro » avait été défini dans la première version du OED comme « colloq. abbrev. of INTRODUCTION n. » ; circonscris et précis, mais pas très vivant. Lorsque « outro » fut introduit, bien des décennies plus tard, on le définit en revanche comme  « a concluding section, esp. one which closes a broadcast programme or musical work ». Mais au delà du contenu du dictionnaire, Simpson voulut également adapter le OED aux modes de communication modernes, en le digitalisant tout d'abord (en 1989), puis en le mettant en ligne (en 2000), et finalement en permettant aux lecteurs d'y contribuer directement. A cet égard, la description du passage du OED de son format papier à un format informatique au début des années 1980 est édifiante, tant à cause de l'aspect technique de la chose (une entreprise gigantesque), qu'à cause des discussions que cela suscita au sein de Oxford University Press (qui n'avait jamais rien entrepris de tel auparavant).

Cet ouvrage est également passionnant en ce qu'il montre comment le langage reflète les sociétés qui le parlent. Le OED n'a pas seulement pour but de définir les termes dans leur acception actuelle mais également de montrer quand et comment certains mots sont apparus, au fil des évolutions technologiques (« booted up » en 1980), du développement de nouvelles sensibilités éthiques (« animal rights », en 1875), et de changements de contextes historiques (« disinformation », pendant la Guerre froide). Le dictionnaire documente également comment les mots évoluent ; on pensera par exemple à « racism » ou « sexism », qui ne sont plus utilisés dans les mêmes contextes qu'il y a un siècle, parce que ce qui est considéré comme étant du racisme ou du sexisme par la société a également changé.

Mais si sa passion pour son travail est évidente à chaque page, Simpson note également qu'il y a un prix à payer lorsque l'on passe sa vie à disséquer les mots : sa déformation professionnelle l'empêche dorénavant de lire un texte littéraire et d'y voir plus qu'un simple assemblage de mots. Il donne l'exemple du début du dernier chapitre du roman Jane Eyre intitulé « Conclusion » : « Reader, I married him. A quiet wedding we had ; he and I, the parson and the clerk, were alone present. » En lisant ces mots, le lexicographe ne peut pas s'empêcher de se dire que Charlotte Brontë n'a pas inventé le mot « conclusion », que l'anglais l'avait emprunté au français dès le moyen-âge. Il se demande ensuite si le OED serait intéressé à répertorier cet usage précis de ce mot, c'est-à-dire le mot conclusion comme conclusion d'un récit, et de quand date cet usage. Pour être sûr, il s'empare du OED le plus proche et y lit que Chaucer utilisait déjà ce terme dans ce sens-là. Pas besoin de prendre note, donc. Ensuite, « reader ». Le lexicographe sait déjà que « reader » est utilisé en anglais depuis la période anglo-saxonne, mais il ignore quand les romanciers ont commencé à interpeler directement leurs lecteurs de la sorte. Cela date-il de la période victorienne ? Charlotte Brontë était-elle la première ? Le OED informe alors le lecteur que, en 1785 déjà, William Cowper avait interpelé son « gentle reader ». Ouf, pas besoin de prendre note. Et que penser de « quiet » ? Un mariage peut-il être « quiet » ? Eh oui, comme le confirme l'OED, « quiet » dans le sens de « moderate, modest, restrained » était un usage déjà connu avant Jane Eyre. Il n'est donc pas nécessaire d'informer le OED de cet usage précis du mot « quiet », et le lecteur n'a pas besoin d'en prendre note. Et ainsi de suite pour chaque mot de la page. Vous avez dit fatigant ?

Du point de vue de la structure du livre, le récit de Simpson est entrecoupé de digressions apparaissant dans une police différente du reste du texte, portant sur un mot précédemment utilisé dans le texte (par exemple : juggernaut, epicentre, debouched, ou encore 101). Le point de vue de l'auteur est que chaque mot a une histoire intéressante, si on prend le temps de creuser son passé, et il faut bien admettre que, grâce aux nombreux exemples qu'il propose, il parvient à nous en convaincre! Par exemple, son histoire du mot aerobics, qui nous fait passer de Louis Pasteur en 1863 aux reporters anglophones de la revue Lancet jusqu'aux sportifs américains de la fin des années 1960, est très intéressante. Idem du mot « mole », dont les premières définitions du dictionnaire décrivaient « the poor vision », « the strong forearms », and « the velvety fur that can be brushed in any direction » (!), avant d'intégrer les usages métaphoriques du terme (toute personne travaillant en sous-sol, comme les mineurs) et finalement la taupe du monde de l'espionnage, apparue au 20ème siècle, notamment dans les romans de John Le Carré. A chaque fois, Simpson nous offre une petite histoire de la vie du mot, qui apparaît presque comme un personnage en tant que tel, dont on lirait la naissance, la jeunesse, la vie, dont on nous décrirait les membres de la famille, les relations que les uns et les autres entretiennent, les voyages qu'ils ont entrepris au fil de leur existence et les influences qu'ils ont eues et subies. Ces passages sont particulièrement amusants pour les lecteurs francophones vu les liens étroits que le français et l'anglais entretiennent depuis presque un millénaire.

En mêlant le récit de sa vie privée avec celui de sa carrière, et en décrivant les différentes personnes qui l'ont accompagné au fil de son parcours, Simpson parvient à tisser un récit plein de chaleur, d'humour et de tendresse. Il transmet la passion des mots et l'excitation ressentie quotidiennement par ces « détectives des mots » lorsqu'ils découvrent de nouveaux usages ou redécouvrent des mots ou des usages depuis longtemps oubliés. On sent chez lui une curiosité intellectuelle sans limite, et une sensibilité certaine au terreau social dans lequel le langage prend naissance. C'est une lecture légère et amusante que je vous recommande vivement, gentle reader!

The Word Detective, A Life in Words, de John Simpson, London : Little Brown, 2016, 342 p.

 OED

Lecture supplémentaire :

Les mots ont un sexe

 

 

 

 

Un baiser au goût de paradis

 La St Valentin, qui a lieu le 14 février de chaque année, ne manque jamais d’évoquer d’amusantes anecdotes sur l’amour. L’une d’elles fut publiée il y a quelques années dans un article du Sydney Morning Herald intitulé « Lip Service ». (Voir la note linguistique ci-dessous).

L’événement qui a inspiré cet article s’est tenu à Roquemaure, un pittoresque village séparé du célèbre vignoble de Châteauneuf-du-Pape par le Rhône, dans le Gard (sud-est de la France). La Fête du Baiser, célébrée en l’honneur du saint patron des amoureux, a lieu le samedi suivant la Saint Valentin. Tout le monde se déguise en costume d’époque; vin et étreintes coulent à flot toute la journée durant.

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Le journaliste australien raconte :

« C’était ma première fois. Je n’avais jamais embrassé de nonne auparavant. Elle a rejeté sa coiffe en arrière, m’a attrapé et nos lèvres se sont rencontrées. Elle avait un goût exquis et sentait divinement bon. Elle avait le goût d’un Lirac blanc avec une touche de pâté du pays et avait l’odeur de neuf variétés de raisins. Elle n’était de toute évidence pas novice dans cette profession. En fait, elle n’était pas du tout nonne mais en avait juste l’habit. Son saint patron préféré permettait cette extravagance pour la journée. »
 

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Après avoir embrassé le journaliste surpris, la « nonne » déclama: « Aujourd’hui, vous embrasserez toutes les bonnes choses que la vie a à offrir en France : le vin, les femmes et la musique!» avant de ramasser son habit et de s’éloigner, chancelante.

La dépouille de St Valentin réside dans l’église collégiale de Roquemaure, une église qui date du XIVème siècle, et a droit à une parade chaque février à travers le village, non loin d’Avignon. Des couples visitent l’église tout au long de l’année pour renouveler leurs vœux de mariage et se jurer fidélité en face de l’imposante armoire de verre qui fait face à l’autel. 
 

 

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St Valentin fut battu à mort puis décapité en 268 par l’Empereur romain Claude II le Cruel pour avoir célébré des mariages illégaux pour des soldats romains. Valentin refusait de renier sa foi et en attente d’exécution, il rendît la vue à la fille de son geôlier. Touchée par sa foi, on dit qu’elle planta un amandier sur la voie Flaminienne, une route romaine reliant Rome à l’Adriatique. Il devînt le saint officiel des amoureux en 1496.

 

L’article « Lip Service » poursuit en citant Silvie, une historienne locale: « On s'y connaît en matière de baisers. On se fait quatre bises et de longues accolades. Une ! Deux ! Trois ! Quatre ! », cria-t-elle en faisant une démonstration sur mes joues et mes côtes. On déteste tout ces bises dans l’air. Ce "mmouah mmouah", c’est très désagréable! Les Français sont les seuls à savoir embrasser, ils en ont fait un art, l’ont étudié de manière scientifique et ont mené des expériences dessus pendant des siècles. »

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Note linguistique : « Lip service » est une expression utilisée en anglais pour décrire une personne qui dit quelque chose (dont les lèvres bougent) sans réelle intention de passer de la parole aux actes. Le Collins Dictionary donne comme définition “manifester un intérêt de pure forme pour quelque chose.” Par exemple, un homme politique peut prêter attention au besoin de réformes, en parler pour la forme, sans pour autant les mettre en œuvre. Dans le contexte du festival de baisers qui a lieu à Roquemaure, “Lip service” devient un jeu de mots.

Top 10 English words for Valentine's Day

 COMMENTAIRES :

Danielle BERTRAND:
Dire que je suis passée tout près de Roquemaure le 14 février et que j'ai raté l'occasion d'un baiser avec un moinillon !!!!! J'y songerai l'année prochaine………..

Jacquie:
Très sympa comme article – je ne savais pas tout cela

 

Debussy – ses lettres et sa musique


Debussy MigenesSpectacle
à l'Odyssey Theatre de Los Angeles

du 10 au 26 février 2017

La personnalité de Claude Debussy sera présentée à Los Angeles sous la forme d'une découverte de ce grand compositeur français : sa jeunesse, sa grande intelligence et sa lutte incessante avec les milieux musicaux plus conservateurs.Dans cette nouvelle biographie scénique, c'est la correspondance de Debussy qui mène à sa musique.


É
crit et joué par la célèbre soprano américaine Julia Migenes, le spectacle est présenté à l'Odyssey Theatre de Los Angeles.

Renseignements supplémentaires
http://www.odysseytheatre.com/debussy.php

[Après la première représentation, votre fidèle blogueur (J.G.) a pu s'entretenir avec Julia Migenes. Il s'est enquis de son authentique accent français (chose plutôt rare chez une Américaine). La cantatrice lui a expliqué qu'elle a vécu et travaillé à Paris pendant trois ans.]

 

 

 

 

 

 

Dans le cerveau de l’homme qui aspirait à devenir « le roi des joueurs à l’aveugle »


Isabelle Pouliot
Il y a deux ans, nous avons publié dans les colonnes de ce blogue un article intitulé : « L'étonnant cerveau des interprètes simultanés », adapté par notre fidèle correspondante, Isabelle Pouliot, d'une rubrique du site de la BBC. Aujourd'hui, le moment est venu pour ceux qui sont des « interprètes en temps réel », flattés par les compliments généreusement décernés dans cet article, de rendre hommage à un exploit intellectuel non moins impressionnant que l'interprétation simultanée qui fait partie de notre métier. Nous le ferons, cette fois encore, avec l'aide de Mme Isabelle Pouliot.

Jonathan Goldberg

Vers la fin 2016, on a annoncé un évènement qui pouvait sembler au premier coup d'œil intéresser uniquement les adeptes des échecs, mais, il s'agissait d'un possible accomplissement cognitif jamais réalisé par un être humain.

Timur-GareevUn joueur d'échecs de 28 ans, Timur Gareyev, Ouzbek naturalisé américain, né à Tachkent (ex-Union soviétique), peu connu comparé aux vedettes de ce « sport », annonça qu'il affrontera 48 adversaires simultanément, à l'aveugle.

Un match simultané mené par un joueur aux yeux bandés contre plusieurs adversaires qui joueront normalement, et qu'il peut visualiser en esprit seulement, exige de celui-là de mémoriser la position de l'échiquier de chacun des autres joueurs et de planifier ses propres démarches, tout en prévoyant leurs attaques et défenses.

La première partie à l'aveugle consignée en Europe a eu lieu à Florence au 13e siècle. À l'époque moderne, le premier jeu de ce type a été mené par un Français, François-André Danican Philidorm [1] qui a joué contre trois adversaires. Ce record a été battu plusieurs fois jusqu'en 2011, alors qu'un nouveau record de 46 parties a été établi par l'Allemand Marc Lang.

Philidor exhibition

Philidor jouant en aveugle à Londres vers 1780


C'est ce record que Timur Gareyev voulait surpasser. Et c'est ainsi que le 3 décembre 2016 à Las Vegas, Gareyev, les yeux bandés durant presque 20 heures de jeu, a remporté 35 victoires, 7 parties nulles et 6 défaites.

LV Chess

Les chercheurs en neurosciences peuvent-ils expliquer comment il accomplit un exploit aussi remarquable?

Gareyev colorsGareyev se faisait déjà remarquer dans le monde ampoulé des joueurs d'échecs à l'aveugle. Il affectionne tout particulièrement les vêtements aux couleurs vives, sa coiffure tient à la fois de la crinière du lion et d'une crête mohawk et il s'amuse à sauter du haut d'immeubles en parachute. Il a déjà prouvé qu'il a l'étoffe d'un champion. Durant un tournoi marathon d'échecs de 10 heures en 2013, Gareyev a disputé 33 parties simultanément il a en gagné 29 et perdu aucune. Ses prouesses sont devenues sa marque de commerce et il se désignait lui-même sous le titre de «roi des joueurs à l'aveugle» avant de battre le record de Marc Lang.

Mais les exploits de Gareyev suscitent l'intérêt au-delà du cercle des joueurs d'échecs. Afin de tenter de comprendre comment lui et d'autres joueurs peuvent accomplir une telle prouesse mentale, des chercheurs de l'Université de Californie de Los Angeles (UCLA) lui ont fait passer des tests de mémoire et ont examiné son activité cérébrale grâce à l'imagerie médicale. Ils ont maintenant leurs premiers résultats.

«Pour la plupart des joueurs accomplis, la difficulté de jouer une partie d'échecs à l'aveugle n'est pas si grande», explique Jesse Rissman, qui dirige un laboratoire axé sur la mémoire à UCLA. « Mais ce qui est remarquable chez Timur et quelques autres personnes, c'est le nombre de parties simultanées qu'ils peuvent disputer, ce qui est stupéfiant selon moi.»

Gareyev a appris à jouer aux échecs à l'âge de 6 ans alors qu'il vivait à Tachkent. Entraîné par son grand-père, il a participé à son premier tournoi alors qu'il avait 8 ans et a vite été obsédé par la compétition. À l'âge de 16 ans, il est devenu le plus jeune grand maître de l'Asie de l'histoire. Peu après il est déménagé aux États-Unis, où son obsession des échecs est devenue une obsession du poker. Cependant, durant ses études, il a aidé l'Université du Texas à Browsville à remporter son premier championnat d'échecs national. En 2013, Gareyev était classé au troisième rang des meilleurs joueurs d'échecs des États-Unis.


Le vrai défi mental est de jouer plusieurs parties simultanément. Non seulement le joueur doit-il mémoriser l'emplacement de chaque Blindfoldpièce sur chaque échiquier, il doit aussi mémoriser fidèlement ses déplacements successifs chaque fois qu'un adversaire bouge une pièce, et ce, pour chaque partie. Selon Gareyev, pour mémoriser chaque échiquier, il doit être concentré et procéder avec minutie. «
Si je passe trop rapidement d'un échiquier à l'autre, lorsque je reviens au précédent, je n'ai pas une mémoire parfaite et parfois je fais des erreurs.» Les premiers coups peuvent être plus difficiles à mémoriser puisqu'ils sont souvent ennuyeux : un pion devant le roi ou la reine avance de deux cases.

Timur bike

L'homme à gauche réalise les déplacements appelés par Gareyev

Afin de s'entraîner pour battre le record mondial, Gareyev effectue une tournée de tournois d'échecs qui comprend un horaire bien rempli de conditionnement physique, de yoga, ainsi qu'une alimentation saine. Il joua 10 parties à l'aveugle organisées par la Société de neuroscience de San Diego. Pour l'occasion, l'équipe du professeur Rissman dévoile les derniers résultats des tests qu'elle a réalisés auprès du joueur.

Tout d'abord, les chercheurs ont fait faire à Gareyev quelques tests standard sur la mémoire, afin de vérifier sa capacité à mémoriser des chiffres, des images et des mots. Un test classique consiste à vérifier combien de chiffres une personne peut répéter peu de temps après les avoir entendus, en ordre chronologique, puis antichronologique. La plupart des gens sont capables de mémoriser une séquence de 7 chiffres. «Pour chacun des tests standard, ses résultats n'ont pas été exceptionnels, explique le professeur Rissman. « Nous n'avons rien trouvé d'autre que sa capacité à jouer aux échecs, et pour lequel il semble prodigieusement doué. »

Ensuite, l'équipe a procédé à l'imagerie médicale. Alors que Gareyev était étendu dans l'appareil, le professeur Rissman a examiné quelles étaient les connexions entre les régions du cerveau du joueur d'échecs. Même si les résultats sont encore incomplets et non publiés, les images ont montré une communication bien plus grande que la communication habituelle entre les régions du cerveau de Gareyev qui forment ce qui est appelé le réseau fronto-pariétal. Sur les 63 personnes qui ont été soumises à l'imagerie médicale en plus de Gareyev, seulement une ou deux ont obtenu un résultat plus élevé pour cet indicateur. « Nous utilisons ce réseau pour accomplir presque toutes les tâches complexes. Il nous aide à diriger notre attention, à nous souvenir de règles et à déterminer si nous devons réagir ou non », explique Jesse Rissman.

Ce n'était pas le seul indice que le cerveau de Gareyev a quelque chose de particulier. Les images semblent aussi suggérer que le réseau visuel de Gareyev a plus de connexions avec les autres régions du cerveau. Si de futures analyses le confirment, cela signifie que les régions de son cerveau qui traitent les images, comme celle d'un échiquier, ont des connexions plus intenses avec les autres régions cérébrales et qu'elles sont plus performantes que la normale. Même si ces analyses ne sont pas terminées, elles peuvent recéler les premiers indices de l'extraordinaire capacité de Gareyev.


Isabelle Pouliot,
traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ).  http://traduction.desim.ca


Note du blog :

Plaque Philidor

La plaque de la rue François-André Danican Philidor dans le 20e arrondissement à Paris.

[1] François-André Danican (1726-1795) est issu d'une dynastie de musiciens célèbres au  XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, qui portèrent tous le surnom de Philidor. Aujourd'hui, son nom reste davantage associé au jeu d'échecs.   Très jeune, il fréquente le Café de la Régence où il rencontre Jean-Jacques Rousseau. Dans Le Neveu de Rameau, Denis Diderot  donne une description de ce café : « Paris est l'endroit du monde, et le café de la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu ; c'est chez Rey que font assaut Legal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ». Philidor montre une grande maîtrise dans la pratique et se montre très en avance sur la théorisation du jeu. Vivant des pensions du roi et partisan d'une monarchie constitutionnelle, il s'exile en Angleterre en 1792. Il est inscrit sur la liste des suspects et, malgré les efforts de sa femme et de son fils aîné, restés en France, un passeport pour rentrer lui est refusé après Thermidor. Il meurt à son domicile londonien et est inhumé à St. James de Piccadilly. Philidor publie « L'Analyze des Echecs » en 1749, à l'âge de 22 ans, un des premiers traités d'échecs en langue française et un classique du genre. L'ouvrage sera édité une centaine de fois et traduit rapidement dans de nombreuses langues.

Cet article est inspiré par un article paru en anglais dans le journal britannique The Guardian en novembre 2016 et d'un autre paru dans Chess News. 

Recension (en anglais) des tests réalisés par le laboratoire de UCLA