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Gennike Mayers – linguiste du mois d’août 2021

e n t r e t i e n    e x c l u s i f

(première partie)

Gennike 2

Jonathan blue shirt snipped

Gennike Mayers
L'interviewée

 

Jonathan G.
L'intervieweur


L’interview qui suit a été réalisée en anglais par Skype entre Los Angeles et Hope Bay (Tobago)*. Il fut traduit en français par notre invitée, avec l
'aide preciéuse de René Meertens, auteur du
Guide anglais-francais de la traduction. La deuxième partie de l'entretien sera publiée par la suite.

Map of Tobago

LOS ANGELES

Map of la


L’archipel des Caraïbes est une chaîne d’îles situées entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, entourée par la mer des Caraïbes. Essentiellement, les Caraïbes comprennent Anguilla, Antigua-et-Barbuda, la Barbade, les Bermudes, les Bahamas, les îles Caïmans, la Dominique, la Grenade, la Jamaïque, Montserrat, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, les îles Turks et Caïques, Trinité-et-Tobago, les Îles Vierges britanniques et les Îles Vierges américaines (avec l’anglais comme langue prédominante), la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélémy (principalement francophones), Aruba, Bonaire, Curaçao, Saba, Sint Eustatius, Sint Maarten et Suriname (néerlandophones), Haïti (créolophone et francophone) et la République dominicaine, Porto Rico et Cuba (hispanophones).

  Carte-antilles.jpg  

 

Jonathan G. : Vous êtes née et vous avez grandi à l’île de Trinité (comme vos parents), avec l’anglais comme langue maternelle.

Gennike snipJe suis née sur l’île de Trinité, bien que j’habite maintenant l’île de Tobago. Les deux forment la République de Trinité-et- Trinite-et-tobago-carte.gif
Tobago. Mes deux parents sont de T&T et c’est là que j’ai grandi C’est un pays doté d’une riche histoire qui a changé de mains plusieurs fois entre les puissances coloniales espagnole, française, britannique et même hollandaise. Aujourd’hui les noms de villes et de familles reflètent cette diversité. Par exemple, la capitale de Trinité est Port of Spain. La capitale de Tobago est Scarborough. La deuxième plus grande ville de Trinité s’appelle San Fernando, tandis qu’à Tobago, j’achète du pain de citrouille frais, cuit au four en pierre, dans un village appelé L’Anse Fourmi.


TRinidad dancingEnfant, j’ai connu des musiques en langues étrangères comme la bossa nova, la samba, le boléro et la salsa. Mon père était un fan de Julio Iglesias, si bien que de la musique était souvent jouée à la maison et dans la voiture familiale. De plus, la musique traditionnelle de Noël de Trinité-et-Tobago, appelée « Parranda » ou « parang », en anglais, est chantée en espagnol. C’est en fait de la musique folklorique du Venezuela qui a fait son chemin vers Trinité à travers les vagues successives de migration pour s’insérer dans nos traditions de Noël, où on allait de porte en porte en chantant des chansons en espagnol. Ma mère est une fan de parang, alors à Noël, c’est ce que l’on écoutait à la radio et nous chantions le refrain populaire « Rio Manzanare, déjame pasar, que mi madre enferma me mandó a llamar… » J’ai donc eu une oreille pour les langues étrangères sans comprendre ce que j’entendais.

JG : Plus tard, vous avez acquis une passion pour le français et l’espagnol, que vous avez étudiés à l’école dès l’âge de 11 ans, mais qui vous a attirée de différentes façons. Expliquez cela.

Gennike snipMa première rencontre scolaire avec les langues étrangères a eu lieu à l’âge de 11 ans, à l’école secondaire. J’étais inscrite à une école pour filles où il n’y avait pas de garçons pour nous distraire des études. Notre directrice, la docteure Anna Mahase, était une femme célibataire, une féministe qui a élevé des générations de jeunes femmes intelligentes et avisées qui ont continué à bâtir des familles et à bâtir notre société. Au-delà de la rigueur des études, elle incarnait la femme audacieuse, forte, intelligente et belle.  Elle a été l’un de mes premiers modèles.

À l’école secondaire pour filles de St. Augustine (SAGHS), le français et l’espagnol étaient obligatoires pendant les trois premières années. C’est là que j’ai eu un déclic quand les sonorités stockées dans mon esprit commençaient à prendre du sens. Je pouvais enfin comprendre ce que signifiaient certaines de ces chansons et comprendre que je les chantais mal depuis le début !

J’avais un flair naturel pour les langues étrangères, donc l’apprentissage était presque sans effort pour moi. J’admirais aussi ma professeure de français, Mme Gosine, qui était passionnée par tout ce qui concerne le français. Elle était très chic et sa tenue vestimentaire tout droit sortie du magazine Paris Match dans une école assez conservatrice résonnait avec mon esprit rebelle. Je n’avais jamais vu personne mélanger rayures et pois ou carreaux avec des empreintes d’animaux ! Elle est à elle seule responsable de m’avoir fait tomber amoureuse de tout ce qui était français : mode, cuisine, musique, poésie et langue dans leur ensemble. Mes oreilles ont découvert le français à travers sa voix sensuelle. C’était de la musique pour mes oreilles.

J’aimais aussi l’espagnol et étais bonne élève, mais le lien était différent. L’apprentissage du français m’a ouvert un monde dont je ne connaissais rien, alors que l’espagnol confirmait des choses familières.

Par exemple, pendant mon adolescence, ma famille accueillait des étudiants d’échange de la Martinique et de la Guadeloupe durant les vacances de juillet et août grâce au programme de l’Alliance française. Ma famille n’avait pas les moyens de m’envoyer à l’étranger, mais j’ai pu communiquer avec ces francophones pendant deux mois chaque année. En apprenant le français standard à l’école, j’ai découvert que ces départements d’outre-mer (DOM) avaient leur propre langue, le créole. Leur musique populaire, le zouk, était rythmée à la saveur caribéenne mais chantée en créole.

Musique-creole-centre-du-monde-couv DOM

C’était très différent des succès métropolitains français de Charles Aznavour, Jacques Brel, Edith Piaf et, plus moderne, Vanessa Paradis. C’était un tout nouveau monde pour moi. Au-delà de l’apprentissage des éléments fondamentaux de la langue et de la littérature françaises à l’école, j’apprenais la dynamique et la dichotomie de la culture et de la politique des Antilles et de la métropole française à travers ces relations nourries par des échanges entre étudiants. C’était l’époque des amitiés épistolaires et des cartes postales !

Par comparaison, je connaissais déjà certains éléments des traditions culturelles hispanophones. L’une de mes tantes était professeure d’espagnol dans le secondaire et j’ai eu le privilège de l’accompagner, elle et ses élèves, au Venezuela à l’âge de 14 ans. Je me souviens de mon premier séjour là-bas. Curieusement, pendant que j’y étais, j’ai rencontré un groupe de francophones dans le hall de l’hôtel où nous avons séjourné. Il y a eu un malentendu avec la réceptionniste et j’ai essayé de traduire pour eux, mais j’ai été humiliée parce qu’un homme a dit qu’il ne comprenait pas mon français. C’était un moment déterminant pour moi, car je me suis dit qu‘un jour je parlerais si bien français que personne ne saurait que je ne suis pas française. J’étais en pays hispanophone, au Venezuela, proclamant, prophétisant ma vie aujourd’hui.

JG : L’anglais, le français et l’espagnol, que vous parlez couramment, sont au cœur de votre vie et de votre profession actuelles. Vous avez atteint votre objectif de vie par ce que vous appelez un « parcours panoramique » (des routes de campagne, pas les sentiers battus), un chemin un peu sinueux que vous avez suivi jusqu’à ce que vous vous installiez à Trinité-et-Tobago et que vous vous mettiez à fournir à temps plein des services de traduction et d’interprétation directement et par l’intermédiaire d’autres personnes et entreprises. Pour ce faire, vous avez étudié à Trinité et à l’étranger, en présentiel et en mode virtuel, et vous avez obtenu des diplômes universitaires et une expérience de travail en journalisme, en langues et en diplomatie. Décrivez votre cheminement scolaire et vos domaines de travail, et comment vous avez été en mesure de combiner les trois domaines professionnels susmentionnés en synergie.

Gennike snipJe dis que mon voyage est un « parcours panoramique » parce qu’il était loin d’être linéaire. En effet, j’ai voyagé à mon propre rythme en prenant le temps de m’arrêter et de savourer la vie… tout au long des sentiers inconnus, inexplorés alors que beaucoup de mes camarades de classe poursuivaient une vie universitaire accélérée le long de l’autoroute Licence – Maîtrise – Doctorat. Après avoir été scolarisée dans une école secondaire très compétitive aux côtés de brillantes étudiantes du pays, dont beaucoup ont obtenu des bourses pour poursuivre des études universitaires aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada, j’ai commencé à travailler immédiatement. Mes parents n’avaient pas les moyens de m’envoyer à l’université et malgré tous mes efforts pour réussir les examens américains, je n’ai obtenu aucune bourse pour étudier nulle part.

C’était un mal pour un bien, car j’ai été recrutée comme journaliste stagiaire pour AVM Télévision Channel 4, une station de télévision locale, à l’âge de 18 ans. C’était une sorte d’incubateur pour les journalistes caribéens. C’était une expérience enrichissante et révélatrice pour moi, au cours de laquelle j’ai pu perfectionner mes compétences dans ma langue maternelle, en menant des interviews, en rédigeant des reportages et des documentaires, en écrivant des scénarios et en communiquant avec des personnes influentes de la société. J’y ai travaillé pendant deux années, au cours desquelles j’ai rencontré une délégation de la Chambre de Commerce de la Martinique qui visitait T&T dans le cadre d’une mission commerciale. J’ai pu discuter avec eux et les interviewer en français. Ils ont été impressionnés par mon aisance et j’ai donc compris que le français était ma superpuissance, une clé qui pouvait m’offrir des relations d’affaires et des emplois. Je me sentais prête à explorer les prestigieux amphithéâtres d’une université, car il est devenu clair que pour avancer au-delà de la UWI St. Augustinejournaliste stagiaire, j’avais besoin d’un diplôme dans un domaine particulier. J’ai choisi le cursus le plus facile que j’ai pu trouver : une licence en français, à l’Université des Antilles (UWI), St. Augustine, Trinité. En plus, c’était à deux pas de mon ancien lycée.

Je ne savais pas qu’en m’inscrivant à l’UWI (University of the West Indies) , je pourrais enfin fouler le sol d’un pays UdA Martinique francophone. Le gouvernement français a parrainé un programme d’études à l’étranger qui m’a permis d’étudier pendant un semestre à l’Université des Antilles-Guyane, en Martinique. C’était ma première immersion 
linguistique après avoir accueilli des francophones natifs à T&T pendant des années ! Je me suis délectée de cette nouvelle expérience, qui a renforcé ma confiance en mes compétences linguistiques. Après ce semestre, je suis retourné à l’UWI pour terminer ma licence, puis après l’obtention de mon diplôme, une autre opportunité s’est présentée de revenir à la Martinique dans le cadre du programme d’assistant en langue étrangère du ministère français de l’Éducation. Alors que la plupart des diplômés français de l’UWI ont opté pour la France métropolitaine pour poursuivre leur maîtrise, j’ai choisi de rester dans les Caraïbes ensoleillées.

Pendant trois ans, j’ai enseigné l’anglais dans des écoles primaires et secondaires de la Martinique. Après l’école et pendant les vacances, j’en profitais pour découvrir les sentiers de randonnée, les belles plages, goûtant toute la nourriture locale et vivant la vie à mon rythme. J’avais besoin de faire une pause après la licence et j’ai profité de mon temps libre pour explorer le pays. En même temps, j’ai été invitée à faire du travail à la pige comme journaliste bilingue, animatrice d’émissions de radio, rédactrice pigiste pour un magazine touristique et professeure d’anglais pigiste dans une école de beauté. Ce fut ma Maîtrise pratique de la vie pendant trois ans! Ces trois années passées en Martinique m’ont permis de renouer avec les entrepreneurs français que j’avais rencontrés en tant que journaliste. En dehors des études, j’étais invitée à des événements d’affaires et de réseautage, des spectacles culturels, des activités d’associations et des réceptions familiales locales. Très vite, j’ai assimilé la culture des Antilles françaises.

Les paroles que j’ai prononcées à l’âge de 14 ans au Venezuela n’ont pas été sans lendemain. Lors d’un de mes voyages de retour de T&T, les agents de l’immigration martiniquais ont eu du mal à croire que je n’étais pas de la Martinique et m’ont interrogé sur mon passeport T&T et sur la façon dont je parlais si bien français et créole.

Après être tombée amoureuse de la langue française, il n’était pas surprenant que je sois tombée amoureuse d’un Français. Nous nous sommes mariés et cela m’a conduit à une autre île française, la Guadeloupe, où j’ai vécu pendant trois ans. D’autres portes m’ont été ouvertes pour poursuivre une maîtrise en communication à l’Université de Versailles à Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ). C’était le bon moment et l’occasion idéale pour combiner mon expérience de journaliste avec mes études de premier cycle en français. Heureusement pour moi j’ai pu étudier pour obtenir ce diplôme tout en restant au soleil (je ne supporte pas le froid), puisque les professeurs de Paris venaient en Guadeloupe pour enseigner les différents modules du cours.

Comme les saisons de la vie devenaient orageuses, j’ai choisi de retourner dans mon pays natal. Armée d’un diplôme en communication, j’ai décroché un excellent emploi dans les relations publiques auprès d’une institution de recherche marine qui assurait une liaison fréquente avec les agences partenaires en Martinique, en Guadeloupe et à Cuba sur des projets de recherche scientifique. Quel privilège j’ai eu de pouvoir apporter au nouveau poste mes compétences en langues étrangères, en journalisme, en communication mais aussi ma compréhension intime des spécificités culturelles des autres îles ! En même temps, quand je suis rentrée à T&T en 2005, l’Université des West Indies a lancé un diplôme d’études supérieures à temps partiel en interprétation. J’ai sauté sur l’occasion pour suivre ce programme d’études théorique parce que je m’étais souvent retrouvée à servir d’interprète pour des réunions sans formation théorique. J’ai reconnu mes limites et la nécessité d’être correctement formée, préparée et certifiée. C’est ainsi que j’ai obtenu mon diplôme en interprétation de l’UWI en 2007.

Caricom_Peut-être que mon plus beau souvenir en tant qu’interprète a été ma première vraie conférence – le Forum des ministres de l’Agriculture de la CARICOM – au cours de laquelle je suis entrée dans la cabine en tremblant à côté de mon mentor et examinateur. Dans le cadre du programme d’interprétation, nous avons travaillé en direct lors d’une conférence, avec de vraies personnes qui nous écoutaient. Le fait qu’il s’agissait de ministres de toute la région m’a rendue d’autant plus nerveuse, mais là je faisais ce pour quoi j’avais été formée. J’aimais l’adrénaline. J’aimais être félicitée et surtout, j’ai été payée pour un travail bien fait ! Je n’oublierai jamais le chèque de ma première conférence de la CARICOM, qui remboursait le coût de mes études.

Même si j’avais ce nouveau diplôme, je n’arrivais pas à gagner ma vie grâce à l’interprétation, donc j’ai poursuivi ma carrière dans le domaine de la communication. A T&T il y avait beaucoup plus d’opportunités pour les interprètes espagnols / anglais que français / anglais grâce aux liens commerciaux avec l’Amérique latine et à une initiative du gouvernement pour instituer l’espagnol comme première langue étrangère de Trinité-et-Tobago. Heureusement, parmi les nombreuses occasions qui se sont présentées, j’ai pu utiliser mes compétences en langues étrangères, en communication et en journalisme. Par exemple, j’ai été sélectionnée comme journaliste des Caraïbes pour participer à la Conférence internationale sur le SIDA au Mexique en 2008, où j’ai interviewé des parties prenantes en espagnol et j’ai été Dia etnia en mesure de diffuser leur message en anglais pour le public local. De même, j’ai été en mesure de diriger un projet spécial en partenariat avec l’ambassade du Panama à T&T pour célébrer et diffuser les festivités lors du tout premier “Día de la Etnia Negra” à Panama City. Cela n’a été possible que grâce à mes super-pouvoirs linguistiques. Plus tard, je suis entrée dans le domaine des communications humanitaires avec le plus grand réseau humanitaire au monde, dans son bureau des Caraïbes à Port of Spain. Lorsque le tremblement de terre dévastateur de 2010 a frappé Haïti, malgré mon manque d’expérience en matière d’intervention d’urgence, j’ai été déployée en première ligne en raison de ma maîtrise du français, de mon expérience pratique du journalisme et de ma familiarité avec le créole. Je finirai par rester en Haïti pendant près de trois ans.

Au milieu de cette expérience qui a changé ma vie, j’ai compris que je devais maîtriser un autre ensemble de compétences essentielles : la diplomatie. La diplomatie humanitaire était un nouveau domaine où les frontières entre la communication, la défense des droits, la diplomatie, le droit international et la politique étaient toutes embrouillées. En 2013, j’ai terminé un cours de diplomatie humanitaire de courte durée à la DiploFoundation, qui m’a aidée à me préparer en vue de futures catastrophes complexes. Sans le vouloir, la prochaine grande catastrophe pour moi a pris la forme de la crise des réfugiés Rohingyas, qui ont été forcés de fuir leurs foyers au Myanmar pour se réfugier au Bangladesh. Alors que le français et l’espagnol ne m’étaient d’aucune utilité en tant que déléguée à la communication à Cox’s Bazar, la diplomatie humanitaire l’était. Tout en travaillant pendant cette crise complexe d’origine humaine déclenchée par la violence politique, j’ai eu l’occasion d’étudier en vue de l’obtention d’un diplôme en ligne en diplomatie contemporaine. Cela me semblait opportun et je pensais que cela m’aiderait à passer de la maîtrise de la communication à celle de la diplomatie humanitaire, où je pourrais utiliser pleinement mes compétences pour influencer la prise de décisions qui pourraient sauver des vies.

J’ai commencé un programme exigeant à l’Université de Malte et à la DiploFoundation en 2019 pour obtenir un diplôme de troisième cycle.  Il était difficile de combiner le travail dans une opération d’urgence avec des études et des missions difficiles. J’ai commencé le programme avec la résidence d’initiation en présentiel à l’Université de Malte, puis j’ai poursuivi les cours en ligne au Bangladesh, à la Barbade, en Guadeloupe, en Malaisie, à Sainte-Lucie, à Trinité-et-Tobago et au Zimbabwe tout en travaillant lors de mes différents déplacements professionnels. Je viens de receivoir ma diplôme de Masters.

University of malta

Gennike 3En janvier 2021, en m’appuyant sur mon mémoire de maîtrise, j’ai publié mon premier livre intitulé « CARICOM: Good Offices, Good Neighbours: Explaining the diversity of CARICOM Members States’ approaches vis-a-vis the Venezuelan crisis ». C’était le point culminant du point de vue de mes activités dans divers domaines relatifs au service humanitaire et à la diplomatie, de ma passion pour les affaires caribéennes et de mes relations avec les gens, facilitées par ma capacité de surmonter les barrières linguistiques.

 

JG : Pendant que vous étiez salariée, vous avez reçu la permission de faire du travail à la pige, en particulier comme interprète de conférence ou de groupe, votre principale paire de langues étant l’anglais et le français. Décrivez les lieux et les conditions dans lesquels vous avez effectué ce « travail à la pièce ».

Alors que les langues sont ma passion de toujours, l’interprétation a été « mon petit job », « mon travail à côté ». Pendant que j’occupais divers postes à temps plein, j’ai informé mes employeurs à l’avance et j’ai négocié, au besoin, afin de pouvoir prendre des jours de congé pour travailler comme interprète afin de conserver mes compétences dans ce domaine. Dans l’ensemble, cela ne posait aucun problème, car mes supérieurs hiérarchiques comprenaient la valeur ajoutée de mes compétences et la façon dont elles bénéficiaient à ces organisations. Ce fut aussi un privilège pour moi d’avoir accès aux corpus de connaissances spécialisées que j’ai rencontrés en tant qu’interprète. Il y a eu une pollinisation croisée : l’interprétation améliorait mes activités de communication, et la communication avec des gens de tous les horizons dans différentes langues renforçait mes compétences linguistiques.

Grâce à cette flexibilité, j’ai pu interpréter lors de conférences à la Barbade, en Grenade, en Guadeloupe, en Martinique, à Sainte-Lucie et chez moi à Trinité-et-Tobago. Cela impliquait des voyages en avion pour aller travailler, ce qui semble exotique, mais la réalité est que cela peut être stressant parce que vous n’êtes jamais tout à fait certain que les vols seront à l’heure. Les retards ou annulations de vols peuvent vous déconcerter complètement ; c’est pourquoi les technologies d’interprétation simultanée à distance ont amélioré la situation.

Address: 87 Hope Estate, Hope Bay, TOBAGO
    Email: interpretingyourneeds@gmail.com
    Web: www.interpretingyourneeds.com
    Mob.: +868 762 0266

SUITE 

 

Le Conseil Européen des Associations de Traducteurs Littéraires (CEATL) se joint à l’European Writers’ Council

 

Au cours des douze derniers mois, les organisations indépendantes culturelles et de défense des droits humains ont été la cible de perquisitions et de détentions au Bélarus. Le 14 juillet, le Directorat « combattant le crime organisé et la corruption » du ministère de l’Intérieur bélarussien a mené une opération nationale de « nettoyage radical » contre des associations indépendantes d’écrivains, de journalistes, de travailleurs culturels, ainsi que des associations de défense des droits humains, dont  l’Union des écrivains bélarussiens et PEN Bélarus. L’Association des journalistes bélarussiens, le centre indépendant de recherche académique BEROC et Viasna, l’organisation de défense des prisonniers politiques, entre autres, ont été également visés par ces raids.

Le 14 juillet, l’Union des écrivains bélarussiens a subi une attaque au cours de laquelle des équipements et des documents ont été confisqués. Le président de l’Union indépendante des écrivains bélarussiens, Baryx Piatrovich, sous le coup d’une interdiction de quitter le pays,  est actuellement assigné à résidence. Son téléphone a été confisqué et il a dû signer un accord de non divulgation. Il ne peut donc parler en public des agissements systématiques à l’encontre de l’Union des écrivains sous peine de représailles. En 2020, des auteurs, artistes et travailleurs culturels,  dont des traducteurs, ont été la cible d’attaques et de cruauté physique et psychologique dans les prisons bélarussiennes.

Le CEATL se joint à l’EWC (European Writers’ Council) pour condamner vigoureusement ces mesures du gouvernement bélarussien, et appeler la Communauté européenne à agir immédiatement pour le peuple et la démocratie au Bélarus, et demande à tous les travailleurs culturels de s’unir en faveur de la démocratie et des droits humains au Bélarus.

Pour plus d’information, cliquez ici et ici.

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American Translators Association Speaks Up for Afghan Interpreters

Many U.S. interpreters and staff in language services feel blindsided and horrified by the scenes playing out right now in Afghanistan.

We care of course about human suffering in general. But we also want the interpreters who helped our country to get safely out of Aghanistan—and not be killed there because we abandoned them.
 
To that end, the American Translators Association (ATA) on August 20 issued a letter to the U.S. Secretary of state urging action.
 
In addition, some language services are putting out the word in other ways, such as this blog from Boostlingo’s Café Lingo, which shows how you can help Afghan interpreters right now.

Expressions anglaises: pat-down, chat-down

Le dictionnaire Merriam Webster en ligne (en anglais) définit le verbe  « to pat » comme suit :
1. frapper légèrement avec un instrument plat

2. aplatir, lisser ou mettre en place, mettre en forme par petites tapes

3. tapoter ou caresser doucement avec la main pour apaiser, cajoler ou montrer son approbation

Cependant, le terme « to pat down » signifie fouiller (une personne) pour rechercher quelque chose (une arme dissimulée par exemple) en faisant courir rapidement sa main sur les vêtements et dans les poches.

La palpation de sécurité, appelée aussi fouille par palpation, consiste à s’assurer, en passant les mains sur les habits d’une personne, qu’elle ne porte pas une arme ou d'autres objets dangereux. Contrairement à la fouille à corps, elle n'est pas soumise aux règles régissant les perquisitions. (Jean-Paul DOUCET, « Palpation de sécurité », in Dictionnaire de droit criminel) [1]

Le terme pat down est couramment utilisé pour décrire la procédure employée par les responsables de la sécurité dans les aéroports. Une action similaire, potentiellement moins délicate, effectuée par la police ou des soldats sur des  criminels ou des terroristes présumés est désignée par « frisking » ou « to frisk ».

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Fouille corporelle dans un aéroport     Fouille à corps effectuée par des militaires

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– Je n’ai pas de billet d’avion, je viens juste pour la fouille à corps.

Si les fouilles corporelles font souvent l’objet de plaisanterie, elles provoquent encore plus fréquemment l'indignation du grand public. C'est la mésaventure survenue à une vieille dame âgée de 95 ans dans un fauteuil roulant s’étant vue demandée d’enlever ses couches.

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De nombreux aéroports américains sont dotés maintenant de scanners corporels et seuls les passagers qui sont incapables ou refusent de passer le scanner se voient désormais soumis à la fouille à corps.

L’analyse par le scanner ne permet pas d’identifier le passager, mais les images le montrent sans vêtement.

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Scanner de face et de dos

Il existe toutefois une autre alternative en cours de test. Elle se base sur une discussion entre les agents de sécurité et les passagers pour évaluer les raisons de leur voyage et apprécier le risque terroriste qu’ils présentent.

La National Public Radio a diffusé un programme à ce suje :

https://www.npr.org/2011/08/16/139643652/next-in-line-for-the-tsa-a-thorough-chat-down

Cette méthode de contrôle des passagers a déjà été surnommée le « chat-down ».

[1] Voir aussi : https://justice.ooreka.fr/astuce/voir/480639/palpation-de-securite

Jonathan Goldberg.

JG2

L’ordinateur va-t-il nous voler notre travail ?

Traduction automatique en littérature 

L'article qui suit a été publié dans numéro no, 4 de Contrepoint, la revue du Conseil Européen des Associations de Traducteurs Litteraires.
Nous le reproduisons ici avec l'autorisation amiable de l'auteur et de la revue. 


JHadley S.James Hadley

M. Hadley est professeur-assistant « Ussher » de traduction littéraire au Trinity College de Dublin (Irlande), où il dirige un master en traduction littéraire primé. Il est également à la tête du projet de recherche QuantiQual, généreusement financé par le programme COALESCE de l’Irish Research Council.

Après la Seconde Guerre mondiale, des expériences débutèrent dans le domaine de la traduction automatique. En 1947, Warren Weaver, mathématicien américain, énonçait, dans un mémorandum fondateur, l’idée selon laquelle un calculateur numérique pourrait servir à traduire le langage humain. Pendant la guerre, à Bletchley Park, haut lieu britannique du déchiffrement, les Alliés avaient cassé les codes de messages nazis à l’aide d’une batterie de machines à calculer (dont des « bombes » et des Colossus). En faisant un parallèle entre décodage et traduction, il était facile d’imaginer des machines aptes à restituer dans une langue un texte rédigé dans une autre.

Pendant les années 1950 et au début des années 1960, les recherches visant à la création de programmes de traduction automatique, principalement dans la paire de langues anglais-russe, accédèrent de part et d’autre du rideau de fer au rang de priorité nationale en matière de sécurité. Cette période vit notamment, en 1954, l’expérience Georgetown-IBM, qui consista à faire traduire par un système par règles une soixantaine de phrases du russe vers l’anglais. Après pareille réussite pour l’époque, on proclama avec assurance qu’il suffirait de trois à cinq ans pour résoudre le problème de la traduction automatique.

Multiples exceptions aux règles linguistiques

Les systèmes par règles, y compris les dictionnaires bilingues, de même que les règles logiques du maniement d’informations textuelles, se fondaient sur les méthodes traditionnelles d’enseignement des langues. Or, comme le sait quiconque a appris une langue étrangère, les règles linguistiques s’assortissent d’une multitude d’exceptions. Résultat : ces systèmes s’avérèrent bientôt lourds, lents et truffés d’erreurs. En 1966, le Comité consultatif sur le traitement automatique de la langue ou ALPAC (Automatic Language Processing Advisory Committee) en vint à la conclusion que, malgré de substantiels investissements, les  outils de traduction automatique ne pourraient dans un avenir proche atteindre le niveau de traducteurs humains. Mieux valait axer les recherches sur le développement d’outils d’aide à la traduction, lesquels seraient plus tard connus sous le nom de logiciels de traduction assistée par ordinateur (TAO), comme, par exemple, Trados.

C’est pourquoi, pendant une dizaine d’années, les recherches menées aux États-Unis en matière de traduction automatique avancèrent au ralenti. Elles se poursuivaient toutefois dans d’autres pays, sur un nombre restreint de langues comme l’anglais ou le français. Le Canada créa ainsi le programme MÉTÉO, qui servit de 1977 à 2001 à traduire les prévisions météorologiques entre les deux langues officielles du pays. À la même époque, les systèmes par règles cédaient la place aux systèmes de traduction automatique statistique (TAS), reposant non pas sur des règles codées manuellement mais sur l’alignement des phrases composant deux textes mis en parallèle. À partir des vastes corpus construits par ce procédé, l’ordinateur produit une traduction. Ces systèmes ont d’abord fonctionné mot à mot, puis phrase par phrase. Ils sont relativement efficaces pour des paires de langues assez semblables et pour lesquelles il existe une abondance de sources d’où extraire en grand nombre les phrases à aligner pour construire le corpus. À l’inverse, les résultats obtenus sont moins satisfaisants pour des langues dans lesquelles l’ordre des mots diffère considérablement ou pour lesquelles on dispose de peu de données à mettre en parallèle.

Statistiques ou neurones ?

En 2014, ces systèmes ont été à leur tour détrônés par les systèmes de traduction neuronale (ou NMT, Neural Machine Translation). Ces nouveaux programmes reposent eux aussi sur de vastes corpus de phrases alignées, dans les deux langues concernées. La différence est que les systèmes neuronaux sont conçus sur le même modèle que celui par lequel communiquent les neurones du cerveau humain : le produit final résulte de la réunion d’un grand nombre de petits processus. De ce fait, et alors que les systèmes statistiques utilisent les corpus comme ingrédients de leurs traductions, les moteurs neuronaux s’en servent pour apprendre à traduire par eux-mêmes. Ces nouveaux systèmes travaillent plus vite et produisent des traductions de bien meilleure qualité, impossibles à distinguer de textes écrits par des traducteurs humains – à condition qu’on leur fournisse suffisamment de données de base pour leur apprentissage.

L’heure du Game over a-t-elle donc sonné pour les traducteurs humains ? Eh bien non.

Si les moteurs neuronaux ont démontré leur extrême efficacité lorsqu’il s’agit de traduire certains types de textes, surtout composés de phrases courtes et d’expressions toutes faites, le champ de leurs exploits demeure limité. Cela s’explique par le fondement technique de cette méthode selon laquelle, pour exercer un système, il faut un important corpus de phrases alignées. Le moteur offrira de meilleurs résultats  s’il  fait son apprentissage sur le type de phrases qu’il sera par la suite appelé à traduire. Par exemple, entraîné sur un ensemble de phrases mises en parallèle à partir de manuels d’automobile, il excellera à traduire des manuels d’automobile.

Mais pour ce qui est des livres de recettes de cuisine, il sera moins doué. Pour pallier cet inconvénient, il ne suffit pas d’entraîner un système sur toutes sortes de textes, car la machine, qu’elle s’entraîne ou qu’elle traduise, ne sait pas faire la distinction entre un domaine et un autre. C’est pourquoi, si l’on exerce un système sur des textes très divers, les résultats obtenus dans un des domaines traités ne seront pas aussi bons que si on ne l’avait exercé que sur un seul.

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La « Salle longue » de l’ancienne bibliothèque, Trinity College, Dublin Photo :  Unsplash

Des millions de phrases alignées

Pour la plupart des textes techniques, ce problème est sans gravité. En effet, les conventions d’écriture applicables aux livres de cuisine ne sont pas si éloignées de celles qui régissent les manuels d’automobile. Donc, si un système entraîné sur toutes sortes de textes techniques ne peut, statistiquement parlant, aboutir à d’aussi bons résultats que si on l’entraînait sur un seul sujet, la différence est souvent trop mince pour causer de réels inconvénients. On ne saurait en dire autant en matière de littérature, car à cet égard, les conventions d’écriture diffèrent amplement de celles existant en technique. De plus, elles varient énormément d’un auteur, d’une époque, d’un genre et d’une forme littéraire à l’autre.

Même si ce sont tous deux des types de poèmes, un sonnet est très différent d’un limerick. Et, même s’ils se classent l’un et l’autre au rayon fantasy, Harry Potter est très différent du Seigneur des anneaux. L’ennui, avec les systèmes de traduction automatique, est qu’en littérature en général, le style de l’auteur n’est pas forcément transposable et qu’il n’y a pas de précédent sur lequel fonder un système. S’il existe, par exemple, de nombreux exemples de contrats alignables dans les deux langues d’entraînement d’un système, où trouver le parallèle de Dante en swahili, ou de Tolstoï en vietnamien ?

Le plus approchant serait une traduction humaine de Dante en swahili ou de Tolstoï en vietnamien. Or, pour fonctionner correctement, un corpus d’apprentissage doit comporter des millions de phrases alignées, soit l’équivalent de centaines de livres. C’est beaucoup plus que ce qu’un auteur écrira en toute une carrière ! En outre, s’il existe déjà des traductions humaines de ces œuvres, à quoi bon exercer un système informatique à les traduire de nouveau et de la même manière ?

Un corpus n’aide en rien pour le style

On serait tenté de croire qu’une perte en style, ce n’est pas la fin du monde. Le « sens » passe avant tout, n’est-ce pas ? En fait, ce n’est le cas ni en littérature  ni en traduction automatique, deux domaines où forme et fonction sont étroitement liées. J’en ai récemment fait l’expérience en traduisant des poèmes extraits des Mille et une nuits à l’aide d’un système exercé avec le seul corpus existant de correspondances en arabe-anglais, qui compile pour l’essentiel des traductions du Coran et des données publiées par les Nations Unies. Une grande majorité des mots contenus dans les poèmes figuraient dans le corpus. Mais le style des textes était à ce point différent que le système a surtout produit des blancs.

En outre, les outils de traduction automatique fonctionnent actuellement phrase par phrase : ils en traduisent une, de façon isolée, puis l’oublient dès qu’ils passent à la suivante. Là encore, ce n’est en général pas bien gênant pour un texte technique. Mais en littérature, où une idée, une métaphore, une image ou une allusion peut se retrouver plusieurs phrases, paragraphes, voire chapitres plus loin, la machine a encore de vastes progrès à accomplir avant que ses aptitudes approchent seulement celles d’un traducteur littéraire humain.

L’informatique, assistante du traducteur littéraire

Pour ces raisons et pour bien d’autres, les programmateurs de traduction automatique ne savent se prononcer sur les futures capacités de leurs systèmes et sur le moment où elles seront exploitables. C’est pourquoi ils travaillent à l’heure actuelle sur des outils spécialement destinés aux traducteurs littéraires. Si, parmi ces derniers, certains ont déjà recours à des logiciels de TAO comme par exemple Memo-Q, nombre d’entre eux, contrairement à leurs collègues techniques, ne leur trouvent guère d’utilité. Pourtant, l’informatique permet réellement de traiter des questions spécifiques à la littérature. Par exemple, le projet de recherche QuantiQual étudie les traductions littéraires indirectes produites par des humains et par des machines. Une traduction indirecte est une traduction de traduction. Dans le cas où l’on ne peut effectuer une traduction directement de la langue A à la langue C, on passe par une traduction dite « relais », en langue B. Les discussions sur la légitimité même du procédé occultent depuis des lustres le fait que dans la pratique, celui-ci est monnaie courante. Quoi qu’il en soit, ce projet a le mérite de montrer que la traduction indirecte permet de diffuser des connaissances et de la littérature dans des langues traditionnellement marginalisées. QuantiQual vise entre autres à déterminer en quoi les possibilités de la traduction automatique (exploitation d’un très large éventail de sources d’information, catégorisation des aspects techniques, identification de modèles) peuvent rendre service au traducteur humain. L’équipe cherche ainsi comment aider une traductrice ou un traducteur qui se trouverait, par exemple, face aux poèmes des Mille et une nuits. Les chercheurs développent actuellement un système qui ne crée pas lui-même une traduction de poésie mais fournit en un clin d’œil au traducteur humain des informations précieuses sur le texte source. Son travail y gagnera donc en rapidité et en efficacité. Par exemple, le logiciel peut indiquer le schéma de rimes de chacun des poèmes, repérer allitérations et assonances, calculer le nombre de mots et la longueur moyenne des vers, établir une liste de synonymes en langue cible pour chaque mot du texte. Dans ces conditions, le traducteur humain reste celui qui décide de la traduction la plus appropriée, mais le logiciel l’aide à se concentrer sur son travail créatif au lieu de passer du temps à se documenter dans de multiples sources. Comparée au traitement du poème, type de texte d’une complexité extrême, l’adaptation d’une solution comme celle-là à des romans, par exemple, afin d’aider le traducteur à conserver certains aspects du style, comme la longueur des phrases, l’utilisation de pronoms ou l’emploi de mots idiosyncrasiques, représente une avancée relativement modeste.

Il ne faut jamais dire : « Fontaine… » Si l’adage garde toute sa pertinence, rappelons toutefois que des traducteurs pessimistes prédisaient déjà l’avènement de leurs substituts mécaniques en 1954. En soixante-dix ans de recherches sur la traduction et sur la traduction automatique, plus nous en avons appris sur la première, plus nous avons saisi la mesure de sa complexité. Les concurrents sérieux des traducteurs littéraires humains sont encore bien loin. Mais nous assistons déjà à l’émergence d’outils propres à les aider dans leur travail.

Traduit de l’anglais par Marie-Christine Guyon

 

Du « blanchiment » qui prend toutes les couleurs de l‘arc-en-ciel

…des néolgismes anglais

Joelle Veuill 2Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle Vuille. Joëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse. Toutes les contributions de Prof. Vuille sur ce blogue se trouvent a https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/

Joëlle fut notre linguiste du mois d'avril 2021

Dans cette contribution, il sera question de blanchiment, dans le sens moralement répréhensible du terme, et qui se décline depuis quelques années en différentes couleurs et arôme de sirop, comme nous le verrons.

Nos lecteurs connaissent certainement les significations conventionnelles du mot “whitewashing”, à savoir blanchir (à la chaux, par exemple) ou dissimuler (une action illicite). Mais le mot est aussi utilisé depuis environ un siècle pour désigner le fait de faire incarner au cinéma des personnages non blancs à des acteurs et actrices d’origine caucasienne. [1] Dès les années 1910, en effet, certains producteurs de cinéma demandent à leurs acteurs blancs de se grimer en noir (« blackface ») ou en jaune (« yellowface ») afin d’incarner des personnages afro-américains ou asiatiques, respectivement. Cette pratique perdurera jusque dans les années 1960, à l’image de Laurence Olivier incarnant le rôle-titre dans Othello, décrit par Shakespeare comme étant un « maure ».

Aujourd’hui, il serait impensable de faire jouer des acteurs et actrices en « blackface » [2]. Pourtant, les comédiens et comédiennes issus des minorités ethniques sont encore souvent cantonnés à des rôles secondaires. Les réalisateurs justifient le fait de construire leurs films autour de personnages centraux blancs par le fait qu’il serait soi-disant impossible d’obtenir des financements si le film n’est pas porté par une superstar du grand écran (encore majoritairement blanche), et que c’est ce que le public voudrait voir. Le même raisonnement s’appliquerait aux acteurs et actrices LGBTQIA+, qui seraient délaissés car ils ne sont pas assez connus. C’est la raison pour laquelle, par exemple, la célébrissime Scarlett Johannsen a été pressentie pour jouer un homme trans dans le film “Rub and Tug”, avant qu’une vague d’indignation du public ne fasse capoter le projet [3].

Mais l’argument de la rentabilité financière est problématique car il est circulaire : les investisseurs souhaitent financer des films portés par des acteurs et actrices connus, qui attireront le public et permettront de générer des revenus. Or, si on n’emploie jamais d’acteurs et d’actrices asiatiques ou trans, ceux-ci n’auront jamais de notoriété, et n’auront donc jamais cette capacité à générer des revenus. À l’inverse, on voit bien que des acteurs et actrices très célèbres comme Halle Berry, Idris Elba, ou encore Laverne Cox, génèrent de très gros revenus lorsqu’ils jouent dans un film. Par ailleurs, une étude menée par l’Université de Californie à Los Angeles a montré que le public souhaite voir de la diversité dans le cinéma ; cette excuse semble donc avoir un fondement empirique peu solide [4].

Qu’il s’agisse d’acteurs blancs qui incarnent des personnages relevant d’une minorité ethnique, ou des actrices cisgenres jouant des personnages trans, le problème est toujours le même : ces acteurs et actrices déjà très connus volent des rôles très rares à des personnes qui sont sous-représentées dans l’industrie du cinéma, et qui ont besoin de cette représentation afin de faire entendre leur voix et normaliser leurs talents.

A partir du mot “whitewashing” a été créé le terme de “pinkwashing”, qui est apparu pour la première fois sous la plume de Sarah Schulman dans le New York Times en 2011 [5].

Le « pinkwashing » désigne l’hypocrisie de certaines institutions, personnes ou entreprises qui semblent prendre le parti des personnes LGBTQIA+, mais le font superficiellement et principalement pour s’attirer la sympathie des clients, alors qu’elles conservent par ailleurs des pratiques qui nuisent concrètement à la communauté LGBTQIA+. Par exemple, on habille son logo des couleurs de l’arc-en-ciel au mois de juin (mois des fiertés), tout en investissant massivement dans une usine en Hongrie, où les droits des personnes LGBTQIA+ sont quotidiennement bafoués.

Le « pinkwashing » est lié au concept d’homonationalisme [6], terme créé par la théoricienne queer Jasbir Puar en 2007. Cette dernière emploie le mot pour désigner l’attitude de certains Occidentaux qui utilisent la défense des droits LGBTQIA+ pour attaquer d’autres communautés sous prétexte que celles-ci seraient homophobes, alors que la motivation véritable de ces personnes seraient racistes ou xénophobes. Par exemple, certains partis européens d’extrême droite, habituellement peu sensibles aux droits des minorités sexuelles, dénoncent l’Islam comme étant archaïque et intolérant aux droits des minorités sexuelles ; il s’agit alors moins de défendre la cause LGBTQIA+ que d’attaquer les musulmans. L’homonationalisme est donc dénoncé comme une hypocrisie, la plus grande tolérance de l’Occident envers les personnes LGBTQIA+ étant instrumentalisée pour discriminer des migrants soi-disant homophobes.

Le « purple-washing » renvoie au violet symbolisant le féminisme, et est aussi appelé « femvertising » en anglais. Le concept est proche du « pink-washing » et de l’homonationalisme, en ce qu’il sert à dénoncer un féminisme de façade, se glorifiant des acquis occidentaux en matière d’égalité entre les genres (toujours pas atteinte) pour dénoncer la condition des femmes qui seraient bien pire dans d’autres parties du globe (notamment dans les pays musulmans). [7]

Pour continuer dans les couleurs de l’arc-en ciel, on parle de « greenwashing » (aussi appelé « ethical-washing », traduit par éco-blanchiment en français) lorsqu’une entreprise axe son discours publicitaire autour d’une action éco-responsable (unique) pour s’attirer la bienveillance du public ou de nouveaux investisseurs, alors que la majorité de ses activités commerciales demeurent très nocives pour l’environnement et/ou les droits de l’homme.[8]

C’est ainsi que de nombreux marques de vêtements – l’une des industries les plus polluantes de la planète – se sont dotées ces dernières années de collections soi-disant respectueuses de l’environnement, qui font l’objet d’un marketing intense, alors que la majorité des vêtements produits par la marque continuent à être fabriquées dans des conditions abjectes.[9] D’autres marques inventent des labels éco-responsables qui n’existent pas, mentent sur la composition des produits vendus, jouent sur les mots (« conçu en France », pour un produit dessiné dans un atelier parisien mais fabriqué en Chine), mettent l’accent sur un aspect positif du produit pour mieux cacher le reste (mention « sans parabens » alors que le produit contient de nombreux autres polluants), soulignent une qualité sans pertinence par rapport à la nature du produit (estampiller « vegan » un produit en polyester), ou encore adoptent des slogans vagues qui n’ont aucune réalité concrète sur le terrain (« nous nous engageons pour la nature ») [10] 

Citons encore le « blue-washing », terme très récent qui désigne le fait de s’associer au logo bleu des Nations-Unies et aux valeurs que celles-ci représentent dans le but de promouvoir son entreprise [11]. En cas de « blue-washing », l’entreprise dit publiquement adhérer au « Pacte mondial » de l’ONU et à ses 10 principes fondamentaux, comme l’interdiction du travail des enfants, l’interdiction de l’esclavage, la lutte contre la corruption, la protection de l’environnement, etc., sans toutefois les respecter en réalité, ou pas complètement.

Et pour terminer, sortons du registre des couleurs pour évoquer le « maplewashing », en référence au drapeau canadien et à sa feuille d’érable, qui désigne la propagande culturelle qui voudrait que le Canada serait exemplaire dans son système politique, et notamment dans son traitement des populations autochtones, et aurait donc des leçons à donner, notamment à ses voisins états-uniens, sur la gestion des relations entre communautés ethniques et culturelles [12]. La découverte récente des tombes de près de 1’100 enfants autochtones enlevés à leurs familles au cours du XXème siècle et placés dans des homes gérés par l’État (et l’Église catholique) dans le but de les acculturer à la culture blanche [13] montre que ceux qui souhaitent « blanchir » l’image des institutions canadiennes ont encore du pain sur la planche…

[1] Merriam-Webster Dictionary: A New Meaning of 'Whitewashing' Old word. New meaning.

[2] Il y a toujours des exceptions à la règle. Récemment, un magazine a fait poser en couverture la jeune mannequin caucasienne Ondria Hardin sous le titre « African queen » : White Model Ondria Hardin poses as “African Queen” in Numéro Magazine

[3] Scarlett Johansson, and the old issue of white-washing

[4] UCLA's 2019 Hollywood Diversity Report is hopeful for a more inclusive future in the industry

[5] Israel and ‘Pinkwashing’

[6] Homoliberalism is not the answer to homophobic nationalism

[7] Féminisme Washing –
     Quand les entreprises récupèrent la cause des femmes

     Comment traduire « greenwashing » : écoblanchiment ou verdiment ?    

[8] Qu’est-ce que le «greenwashing»? Cinq indices qui vous permettent d’identifier ce procédé

[9] Greenwashing : 5 exemples des pires pratiques en la matière

[10] 12 PRATIQUES DE GREENWASHING ET ETHICALWASHING

[11] After greenwashing, blue-washing?

[12] Uniting against corruption 

[13] Maplewashing 

[14] Why Canada is mourning the deaths of hundreds of children

Note du blog – réponse d'une lectrice :

Parmi les lecteurs et lectrices qui ont apprécié l'article ci-dessus, figure Mme. Christy Simon, Brand content manager chez Greenly (www.greenly.earth).

Nous attirons l’attention de nos lecteurs et lectrices à l’article intitulé « Le Greenwashing, c’est quoi ? définition et exemples », publié le 13/7/21 sur le site de Greenly.

Lecture supplémentaire : 

Le langage des couleurs – un aperçu politique et historique