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Bernard Cerquiligni – linguiste du mois de novembre 2022

B C Qui mieux que notre jovial interviewé du mois pourrait incarner la promotion de la langue française ? Linguiste distingué, Docteur ès lettres, ancien directeur du Centre d’études françaises et francophones à l’Université d’État de Louisiane à Bâton-Rouge et recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, Bernard Cerquiglini est depuis deux ans vice-président de la Fondation des Alliances françaises. Il anime aussi l’émission Merci professeur ! sur TV5 MONDE et a récemment publié avec l’académicien Erik Orsenna Les Mots immigrés, une histoire du français racontée sous forme de conte.

Merci Professeur

MERCI

 

Mots immigres

MATAILLETCet entretien a été réalisé à l’initiative de Jonathan Goldberg et a été mené par Dominique Mataillet, l’auteur d'On n’a pas fini d’en parler. Dictionnaire savoureux des subtilités, ambiguïtés et incongruités de la langue française, qui vient de paraître aux éditions Favre, à Lausanne. Votre blogeur fidèle est parvenu à un accord (non commercial) avec la direction de FRANCE-AMÉRIQUE selon lequel l’interview sera publiée d'abord dans le magazine et par la suite sur ce blog.

 

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MATAILLETPour la première fois, le sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) se tient au Maghreb: à Djerba, en Tunisie, les 19 et 20 novembre. Que vous inspire cette rencontre ?

Bernard_CerquigliniD’abord, un grand optimisme. J’ai assisté à cinq sommets avec, à chaque fois, la même émotion en voyant une cinquantaine de chefs d’État débattre pendant un jour et demi des problèmes de notre époque en français. C’est un miracle ! Une seule organisation internationale est fondée sur une langue et c’est le français. (Le Commonwealth n’est pas fondé sur la langue anglaise, mais sur la couronne : il est à la monarchie britannique ce que l’OIF est à la langue française.) Malheureusement, ni le président tunisien Kaïs Saïed ni son gouvernement ne semblent très favorables à ce sommet. Des pays du Nord qui défendent les droits de l’homme et la démocratie, en particulier le Canada, refusent d’aller en Tunisie. Donc je crains que ce sommet ne soit pas à la hauteur de nos espérances pour la francophonie au Maghreb.

Dominique snipped
L’Algérie a décidé d’introduire l’enseignement de l’anglais à l’école primaire. S’agit-il d’une mesure dirigée contre la France ?

Bernard_CerquigliniL’Algérie et la France, c’est un vieux couple. Une liaison faite de ressentiments, de rancune, de passion et d’amour. Une liaison qui connaît des hauts et des bas. On a connu à la fin août un haut avec la visite d’Emmanuel Macron. Au-delà des problèmes politiques, l’Algérie est francophone: dans les rues d’Alger aujourd’hui, on parle plus français qu’à l’époque de la colonisation ! Le sommet dont nous parlons, c’est la francophonie diplomatique. Mais il y a aussi une francophonie associative concrète. Pendant huit ans, j’ai dirigé l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), la plus grande association d’universités au monde, et, ici encore, la seule fondée sur une langue. Elle ne fait pas de politique, mais de la coopération scientifique et de l’aide au développement. Or, l’Algérie est membre de l’AUF, avec 55 établissements participants. C’est ça, la francophonie !

Dominique snipped
Pour revenir au sommet de Djerba, quelle est l’utilité de ce type de grand-messe ?

Bernard_CerquigliniL’utilité est d’abord symbolique. Mais, au-delà du symbole, il y a la politique concrète que mène l’OIF : elle soutient  l’enseignement  primaire, des festivals de cinéma, des bibliothèques, etc. La chaîne TV5MONDE, un des quatre opérateurs de la Francophonie, est regardée par 440 millions de foyers. Et puis, il y a l’aspect diplomatique. Certes, on n’a jamais arrêté – ou même prévenu – une guerre en Afrique, mais une cinquantaine de chefs d’État qui se réunissent tous les deux ans pour parler du monde en français, croyez-moi, ce n’est pas rien.

Dominique snipped
Selon Simon Kuper, journaliste du Financial Times établi à Paris, le français est appelé à disparaître comme outil de communication internationale au profit de l’anglais. Qu’en pensez-vous ?

Bernard_CerquigliniJe note que c’est un Anglais, et pas un Ouzbek, par exemple, qui écrit cela ! À ce sujet : un éditeur qui prépare une histoire mondiale des préjugés m’a demandé un article. J’ai retenu comme préjugé : « La langue française est fichue. » Quelque part dans l’article, je raconte que l’on est persuadé depuis le XVIIIe siècle que la langue française est finie. Cela a commencé avec Voltaire qui considérait qu’elle avait atteint son sommet avec La Fontaine, Racine et Quinault et qu’elle ne pouvait que décliner. On pourrait s’amuser à faire la liste des ouvrages qui, depuis, annoncent la mort du français.   Comme   celui   d’André Thérive, Le français, langue morte ?, paru en 1923. Comme historien de la langue, je ne m’affole pas trop. Mais comme ancien fonctionnaire préoccupé de politique linguistique, je sais qu’il ne faut pas laisser les choses telles qu’elles sont. Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours. Il y a un commerce des langues, une lutte des langues. Il est certain que dans le domaine international, le français a beaucoup reculé. Les délégués généraux à la langue française, et j’ai été l’un d’eux, produisent tous les ans des chiffres sur la place du français à la Commission européenne. Et ces chiffres sont désolants.

Dominique snipped
Si l’on se fie aux projections de l’OIF, l’Afrique subsaharienne hébergera près de 600 millions de francophones en 2050, soit 85 % de tous les locuteurs de la langue française. Quel crédit apporter à ces prévisions?

Bernard_CerquigliniÀ l’instant, nous parlions de l’emploi du français comme langue internationale. Nous passons maintenant au français langue maternelle, au français des locuteurs. Il est évident que les démographes insistent sur l’expansion naturelle, par la natalité, de la francophonie africaine. Mais je ne crois pas que les femmes africaines vont sauver la langue française. C’est l’école africaine qui va la sauver. Qu’il y ait des enfants qui naissent et parlent français, c’est une très bonne chose. Si ces enfants n’apprennent pas à lire et à écrire, ne font pas d’études primaires et secondaires, d’études supérieures – c’est l’ancien recteur de l’AUF qui parle –, à quoi bon ? Dans les années qui viennent, il faudra recruter un million d’instituteurs et d’institutrices en Afrique et bâtir des milliers d’écoles. Si les gouvernements et l’OIF ne relèvent pas le défi de l’éducation, à quoi bon la natalité ?

Dominique snipped
Certains disent aussi : à quoi bon apprendre le français si cela n’aide pas à trouver du travail et à gagner sa vie ? C’est pour cela que la francophonie économique a pris une dimension aussi importante…

Bernard_CerquigliniC’est en effet un des grands thèmes de l’OIF.  Je l’ai vu se développer ces vingt dernières années. Comme l’a dit Jacques Attali, la francophonie, c’est un marché. L’Afrique se développe, il y a une classe moyenne de plus en plus nombreuse. Et il faut rappeler que l’on vend bien dans la langue de l’acheteur. Donc, la natalité, l’éducation, le marché et le commerce : il faut que tout cela aille de pair. Et seulement alors, le français gardera son rang dans le monde.

Dominique snipped
Comment voyez-vous l’avenir du français aux États-Unis, où plus de 1,2 million de personnes s’expriment quotidiennement dans notre idiome ?

Bernard_CerquigliniIl ne faut pas se cacher qu’aux États-Unis, à part en Californie où il y a des locuteurs natifs et monolingues de l’espagnol, tout le monde parle l’anglais. Dans ce pays, l’espagnol est vécu comme une langue d’immigrés et le français comme une langue chic. Cela fait chic de parler français, de voyager en France. Nous devons jouer cette carte, et nous la jouons. Par ailleurs, et j’ai eu la chance d’y vivre trois ans et demi, on compte environ 80 000 locuteurs du français en Louisiane. Grâce, notamment,  à  l’action  du  Conseil pour le développement du français en Louisiane, une agence d’État qui fait venir des enseignants français, belges, canadiens, algériens, etc. Ce n’est donc pas pour rien qu’en 2018, la Louisiane a été admise à l’OIF comme membre observateur. Il y a donc une réalité francophone aux États-Unis. Elle est diverse et les services diplomatiques français aussi bien que québécois font ce qu’il faut pour l’entretenir.

Dominique snipped
Au Canada, le français recule tout doucement, non en nombre de locuteurs, certes, mais en pourcentage…

Bernard_CerquigliniIl y a trente ans ou trente-cinq ans, on aurait pu dire : le français est fichu au Québec. La première fois que je suis allé à Montréal, on me parlait anglais. Même si les chiffres sont un peu inquiétants en ce moment [selon le dernier recensement, le français continue de reculer au Canada], les Québécois ont sauvé leur langue et ils continuent à la sauver. Entrée en vigueur en juin dernier, l’excellente « loi 96 » fait du français la seule et unique langue du Québec [voir France-Amérique, mars 2022]. Sauf chez les anglophones, elle fait l’unanimité.

Dominique snipped
Cette nouvelle loi, qui impose aussi l’utilisation du français dans les petites entreprises, entre autres obligations, fait grincer des dents. Au Québec, pour le coup, ce sont maintenant les anglophones qui se sentent victimisés…

Bernard_CerquigliniChacun son tour !

 

 

Dominique snipped

Le français ne doit quand même pas devenir une langue d’oppression…

Bernard_CerquigliniNon, ce n’est pas dans nos valeurs. Il reste que, en matière de politique linguistique, la France doit beaucoup aux Québécois. Pendant des siècles, notre politique linguistique était strictement patrimoniale. Nous défendions la langue. C’est le rôle de l’Académie française et elle le remplit très bien : un dictionnaire de bon usage, des symboles comme la Coupole, etc. Mais cela ne suffit pas. Ce que les Québécois nous ont montré depuis la Révolution tranquille et la Charte de la langue française de 1977, dite « loi 101 », c’est que la langue est aussi une pratique sociale, une dimension de la citoyenneté. On vit, on est éduqué et on travaille en français.

Dominique snipped
Face au rouleau compresseur anglais, nous devrions donc légiférer en France? 

Bernard_CerquigliniLes lois doivent être rafraîchies régulièrement. La loi Toubon [qui désigne la langue française comme langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics], que je connais bien pour l’avoir préparée, date de 1994 et il serait temps de la revoir. Il y a des domaines comme Internet, la publicité et les noms de marques qui méritent d’être mieux réglementés.

 

Dominique snipped
La domination de l’anglais passe aussi par les anglicismes. Lesquels vous sont-ils les plus déplaisants ?


Bernard_CerquigliniComme historien de la langue, je sais que les anglicismes viennent,
passent et meurent. Si vous ouvrez Parlez-vous franglais ? de René Étiemble, paru en 1964, aucun des anglicismes dénoncés par l’auteur milk barshake hand, drink  on the rocks… – ne s’est maintenu. Il faut donc raison garder. Quand un anglicisme s’installe, c’est qu’on a besoin de lui, comme weekend, qui n’est pas la même chose que « fin de semaine». Le savant sait que les langues échangent et je n’oublie pas que 45 % du vocabulaire anglais vient du français.  Cependant, en  tant  que haut fonctionnaire spécialisé dans le domaine de la politique, deux choses m’inquiètent.  D’une  part,  l’anglicisme de luxe. Il existe de beaux mots en français qui ont une histoire, un sens et on les remplace par des mots anglais obscurs. Prenez compliance. Ce mot n’existe pas en français. Nous avons à notre disposition « conformité » ou « légalité ». Si vous me parlez de « conformité avec la loi » ou de « cohérence », je sais ce que c’est. La « compliance», je ne connais pas. Mais il y a plus grave. On s’inquiète du trop grand nombre d’anglicismes sans voir que le vrai problème, c’est l’abandon. Les Québécois distinguent le corps de la langue et le statut. Le corps de la langue peut être plus ou moins infiltré de mots étrangers. On peut s’en accommoder. Mais il en va autrement pour le statut. Je crains que dans certains domaines, le français perde son statut. Regardez le Centre national de la recherche scientifique, qui privilégie les publications en anglais. Renault fait des réunions de direction à Paris en anglais. Et ça, c’est très grave.

Dominique snipped
Une note d’optimisme. Selon Le Monde, le français fait preuve d’une étonnante souplesse et d’une grande inventivité si l’on regarde les mots entrés dans les dictionnaires Larousse et Robert 2023. Ce n’est pas ce que l’on entend d’ordinaire…

Chronique-langue-francaise-en-resilience-cerquigliniJ’ai écrit un livre sur le français de la pandémie de Covid-19, Chroniques d’une langue française en résilience. Ce qui m’a fasciné, c’est la créativité de la langue. Pendant la pandémie, on a parlé français ! D’une part, en ressuscitant des vieux mots. Écouvillon, vous ne l’utilisiez pas tous les jours ! Pas plus que quarantaine ! Par ailleurs, on a créé des mots : septaine, quatorzaine… Comment expliquer cette inventivité ? Par une prise de conscience collective au premier chef. Ce qui nous unit, c’est la langue. Et donc, face à la pandémie où on doit se serrer les coudes, il faut parler français. L’italien, une langue qui m’est très chère, dit lockdown pour «confinement ». Jamais ce mot n’a été utilisé en France, où, sur confinement, on a fait « déconfinement», « reconfine- ment » et « se redéconfiner ». Toute une famille lexicale a été créée en quelques semaines. Ainsi donc, la langue française, si elle le veut, peut résister et montrer son dynamisme.

Pourquoi n’êtes-vous pas à l’Académie française ? On y aurait bien besoin de vos compétences !

Bernard_CerquigliniJe pourrais vous répondre en plaisantant : quand on est membre de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle, un groupe d’écriture inventive fondé en 1960] et de l’Académie royale de Belgique, on est heureux. Plusieurs académiciens et la secrétaire perpétuelle, Hélène Carrère d’Encausse, m’ont approché, je ne le cache pas, et ma réponse a été claire. Nous ne faisons pas le même métier. L’Académie, et elle le fait bien, définit la norme. Quand on a une hésitation, quand on s’interroge sur un mot nouveau, elle tranche. Mon rôle n’est pas de dire la norme, c’est de l’étudier.

[1]

 

Des mots contre les maux :
comment la langue française affronte la pandémie –
Bernard Cerquiglini (23 min.)

 

Lectures supplémentaires :

Erik Orsenna à propos des «Mots immigrés»: « Pas le grand remplacement: le grand enrichissement »
LE SOIR 24/3/2022

Vers un vaccin contre la Covid-19
René Meertens, 14/11/2020

UPCT – Linguistics: The new French words of 2020, Covid Edition

 

Isabelle Rosselin – linguiste du mois d’octobre 2022

E n t r e t i e n   e x c l u s i f


Anthony Bulger (B&W) snippedL'intervieweur

 

IR

L'interviewée

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Isabelle Rosselin est traductrice du néerlandais et de l’anglais vers le français depuis une trentaine d’années pour l’édition, la presse, l’audiovisuel et des organisations internationales.Diplômée de l’École supérieure des interprètes et des traducteurs à Paris et titulaire d’un DESS de terminologie à l’université de Paris III, elle est réviseuse au service des langues à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement à Londres. Auparavant, elle dirigeait sa propre société de traduction, après avoir été responsable de la traduction à l’hebdomadaire Courrier international et lexicographe au service des dictionnaires bilingues chez Larousse. Elle anime des ateliers de traduction littéraire, notamment au Nouveau centre néerlandais à Paris. Elle a été lauréate, entre autres, du Prix des Phares du Nord en 2016 pour la traduction du roman Villa avec piscine, de l’auteur néerlandais Herman Koch (éditions Belfond), couronnée par le prix de l’Euregio pour ce même livre, et lauréate du Mot d’or 2013 pour la traduction de Congo, une histoire, de David Van Reybrouck.

 

Congo  une histoire Villa avec Pscine

Anthony_Bulger (b & w)Pouvez-vous vous décrire en quelques lignes ?

Isabelle R. smallPassionnée par mon travail, je suis une personne avide de connaissances. . Je suis une éponge, mais qui a du caractère.


Anthony_Bulger (b & w)Vous avez un profil de carrière atypique – traductrice technique et littéraire mais aussi passionnée de pédagogie et de formation. Comment vous définiriez-vous ?
Isabelle R. smallJ’aime relever les défis et je garde un bon sens de l’humour. Les défis, ce sont tous les textes que je traduis. L’humour, c’est ce qui me permet d’avoir du recul sur ce que je fais, de prendre la mesure de la difficulté de la tâche sans me décourager. Pour moi, tous les textes sont une gageure, qu’ils soient techniques ou littéraires. Tout simplement parce qu’on n’a ni l’expérience, ni le vécu, ou encore la vision de la personne qui écrit. Face à un texte, on sait si on se sent prêt à affronter la tâche ou non, donc quand on accepte de traduire un texte, il faut avoir l’honnêteté de dire : non, celui-là, ce n’est pas pour moi, je ne ferai pas du bon travail.

Pour la révision de traductions comme pour la formation, je suis consciente que l’on a tous ses points forts et ses défauts. Cela vaut naturellement pour moi aussi. Certains défauts peuvent se corriger facilement, il suffit de les repérer et de les signaler, tout en encourageant chacun à donner le meilleur de soi, en toute confiance. Une critique constructive et encourageante, voilà ce que j’essaie d’apporter. J’ai enseigné la traduction économique et financière à l’Université de Paris-Diderot (Paris 7), dans le cadre du master de traduction, j’ai encadré de jeunes traducteurs dans le cadre de mentorat de l’Université d’Utrecht et d’ateliers à la Maison des traducteurs à Amsterdam aux Pays-Bas, en leur permettant de publier leur première traduction littéraire, j’ai permis à de jeunes salariés dans l’entreprise de traduction que j’avais créée, Zaplangues, et à la BERD, de se perfectionner, tous ont obtenu des emplois passionnants et je suis heureuse d’avoir pu leur apporter quelques ficelles du métier. Mais aussi de leur avoir donné davantage confiance en eux et de leur avoir dit qu’ils n’avaient rien à perdre à se tromper. Parce que se tromper, si on a un retour et qu’on accueille avec intérêt les critiques bienveillantes, c’est aussi progresser.

 

Anthony_Bulger (b & w)Je me souviens que mes professeurs à la fac nous disaient que nous devions choisir entre le technique et le littéraire car les compétences requises étaient très différentes. Mais vous êtes la preuve du contraire. Êtes-vous une exception à la règle ?

Isabelle R. smallJouer sur les deux tableaux, littéraire ou technique, n’est en effet pas courant. Mais l’approche est à mon avis la même et les compétences requises ne dépendent pas de la qualité littéraire ou technique d’un texte, elles dépendent du texte même. Selon cette distinction arbitraire, littéraire ou technique, à quelle catégorie appartiendrait un discours prononcé par une personnalité comme Martin Luther King devant le Lincoln Memorial, par exemple ? Doit-on le considérer comme technique ou littéraire ? On a là un homme politique, son texte a un objectif « appliqué », concret. Il ne s’agit pas de littérature, et pourtant… Tout est dans la nuance.

Certains textes jugés techniques sont très élégamment rédigés, certains romans sont d’une platitude lamentable. Un texte, qu’il soit technique ou littéraire, peut nécessiter beaucoup de recherches, de temps, d’expérience et de talent.

Je pense qu’il faut choisir ce que l’on fait – quand on a la chance de le pouvoir – selon ses intérêts, ses affinités et son ambition.

Anthony_Bulger (b & w)Quelles sont les qualités les plus importantes pour un traducteur ?

Isabelle R. smallL’écoute, pour comprendre, le doute pour tenir compte d’une inadéquation entre ses compétences, ses connaissances, et celles de la personne qui a écrit le texte, le courage et l’honnêteté pour s’efforcer d’exprimer la pensée d’autrui en respectant le sens, le style, la portée. Et la patience, pour traduire dans le silence, page après page, la pensée d’autrui, puis confronter le résultat de son travail à des relecteurs qui ne sont pas toujours conscients de tout le travail effectué en amont.

 

Anthony_Bulger (b & w)Vous mettez l’accent sur l’importance de la formation. D’après ma propre expérience dans une grande agence de traduction, cette notion d’éducation passe trop souvent à la trappe, faute de temps, d’argent ou, pire, de motivation. Comment analysez-vous le problème ?

Isabelle R. smallIl n’y a pas de traducteurs prêts à l’emploi. Les traducteurs doivent connaître l’organisme ou le client pour lequel ils travaillent : cela prend, à mon avis, au moins trois ans pour un sous-traitant, même chevronné. Le retour sur la traduction qu’on remet est indispensable. J’ai travaillé en tant que traductrice indépendante, en tant que responsable du service de traduction au sein de l’hebdomadaire Courrier international, en tant que responsable de ma propre entreprise de traduction, Zaplangues, maintenant en tant que responsable de la section française du service de traduction de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, et en tant que traductrice littéraire. Dans chacun de ces emplois, j’ai eu des retours sur mon travail. Certaines remarques étaient justifiées – allègement du style, précision terminologique, apport d’une nuance, détection d’un contresens, erreur de référence – , d’autres complètement arbitraires. Employer une expression plutôt qu’une autre qui lui ressemble, choisir un style recherché quand le texte ne s’y prête pas, ajouter inutilement des informations, corriger sans se renseigner au préalable pour savoir si le choix de certains termes est voulu ou non, éliminer systématiquement toutes les répétitions en se contorsionnant pour trouver des équivalences, choisir des expressions alambiquées ou inusitées pour se plier au dogme du politiquement correct – tout cela se fait aussi et c’est à mon sens une perte de temps. J’essaie, quand je forme des traducteurs, de mettre l’accent sur la simplicité, la fidélité au texte, la lisibilité.

Dans les ateliers de traduction littéraire que je donne au Nouveau centre néerlandais à Paris, nous formons un groupe toujours changeant de traducteurs professionnels ou non et nous nous penchons sur des extraits d’œuvres littéraires. Chacun a préparé sa traduction par avance. Les phrases des différents traducteurs apparaissent anonymement, les unes en dessous des autres, dans un livret distribué aux intervenants au début de cet atelier de deux jours. Nous nous efforçons alors, en piochant ici et là dans les solutions proposées, de façonner le texte qui nous semble le mieux refléter l’esprit de l’original. Le résultat auquel nous parvenons est toujours meilleur que celui auquel j’aurais pu parvenir seule. La formation n’est pas à sens unique. Le formateur apprend aussi énormément.

Quand on forme, pourquoi ne pas réagir aux traductions que l’on reçoit en envoyant rapidement un corrigé aux personnes qu’on relit ? Il y a bien sûr des contraintes économiques et de délais. Pour qu’une agence rapporte, il faut produire un texte vite : traduction, relecture, adaptation si nécessaire, et prise en compte des remarques du client, tout cela doit se faire rapidement si l’on privilégie avant tout la rentabilité. Mais des organisations internationales sont aussi confrontées à des exigences économiques et, lorsque le volume de traduction s’accroit considérablement, un retour systématique sur les traductions rendues devient impossible. Ce qui, bien entendu, est vraiment dommage.

Quant à la motivation, c’est certainement un aspect qui joue dans la formation. Quand on fait des remarques et qu’en face, la réaction et la progression sont lentes, cela peut être décourageant. Pourtant, j’ai connu des personnes qui mettaient du temps à avoir un déclic. Le problème venait essentiellement d’un manque de confiance en soi. Une fois ce blocage déverrouillé, elles faisaient des progrès spectaculaires. J’ai eu le plaisir de constater au fil des ans que tous les traducteurs que j’ai formés ou qui se sont perfectionnés sous ma supervision ont obtenu par la suite de très bons postes dans des institutions européennes ou internationales, ou ont créé avec succès leur propre activité en tant qu’indépendant ou entreprise.

 

Anthony_Bulger (b & w)Revenons à la traduction. Permettez-moi de faire l’avocat du diable : à quoi bon dépenser autant de temps et d’argent à la formation alors que les outils de traduction automatisée sont de plus en plus perfectionnés et que nous nous approchons de la Singularité technologique prônée par Ray Kurzweil?

Isabelle R. smallOn peut se former sur le tas, en traduction. Il y a des traducteurs de génie qui n’ont pas suivi de formation. Mais dans le monde d’aujourd’hui, mieux vaut avoir un diplôme. En quoi doit consister une formation de traducteurs, que ce soit pour apprendre le métier ou pour se perfectionner ? Bien malin qui saurait donner une réponse simple. À la base, il faut avoir une prédisposition et des intérêts, comme je l’ai déjà précisé plus haut. Mais une personne qui aime les langues, qui parle plusieurs langues, ne sait pas forcément traduire.

La formation coûte cher et prend du temps ? Oui. Mais que dire du recrutement des traducteurs prétendument parfaits ?  Quel est le coût en ressources humaines pour définir et lancer une annonce, puis présélectionner les candidats ? Quel est le temps passé en correction de tests ?

Les outils de traduction automatisée sont un trésor, s’ils tombent entre de bonnes mains. Je suis pour l’élimination de taches récurrentes, de référencements fastidieux, d’harmonisations chronophages en utilisant des outils de traduction assistés par ordinateur. Et je suis pour l’utilisation de logiciels d’intelligence artificielle qui brassent des corpus gigantesques et peuvent être adaptés à une organisation pour éviter des recherches à n’en plus finir de textes antérieurs comparables pour une mise à jour rapide de documents et même l’obtention d’une première traduction dans un délai ultracourt d’un texte extrêmement long. Et maintenant les machines apprennent. Pour l’instant, de gros problèmes persistent cependant. On forme désormais des traducteurs pour corriger le travail de machines, qui font des erreurs moins prévisibles que les humains. Et les nuances, et le sous-jacent ? Et l’intérêt du travail pour un traducteur qui ne génère plus du texte mais améliore le produit de la machine ? Et les tarifs accordés au rabais aux traducteurs sous prétexte qu’une partie ou la totalité du travail peut être effectué par une machine ?

Tous les traducteurs s’entendent pour dire qu’il y a des textes qui se prêtent bien à la traduction automatisée et d’autres pas.  L’évolution des outils informatiques, et la vision du futur de Ray Kurzweil, touchent tous les domaines. À quand les discours politiques générés par des machines ? De toute évidence, il faut tirer parti de ce que la technologie peut nous apporter en tentant d’éviter de jouer à l’apprenti sorcier.

 

Anthony_Bulger (b & w)Vous avez travaillé à la fois comme traductrice indépendante, mais aussi au sein de votre propre entreprise et dans une équipe de traducteurs pour un organisme international. Avez-vous une préférence ? Et si oui, pourquoi ?

Isabelle R. smallUn aspect fascinant de mon travail est d’être en prise avec les événements lors de la traduction de documents, de correspondances et de rapports en cas de crise, en particulier récemment avec la guerre contre l’Ukraine. Je travaille en équipe, avec d’autres traducteurs mobilisés autour des événements, et la forte réactivité nécessaire et les échanges entre traducteurs sont très fructueux. À la BERD, il y a quatre langues officielles, l’allemand, l’anglais, le russe et le français. L’interprétation de certaines ambigüités selon les langues est très intéressante.

En tant que traductrice littéraire, il m’arrive de traduire en tandem. Je l’ai fait entre autres pour la traduction des Journaux d’Anne Frank, avec un excellent traducteur, Philippe Noble. Pour que la collaboration marche, il faut une bonne complémentarité, une bonne entente et de bons échanges.

Je trouve passionnant et instructif d’observer de près le travail d’une personne exerçant le même métier que moi. La finesse d’analyse du texte, la facilité d’expression, la créativité. J’aime la dynamique qu’engendre le travail à plusieurs.

En tant que traductrice indépendante, j’ai toujours tissé des liens avec les personnes à la source des textes, en essayant de mieux comprendre les besoins du client. Je n’ai jamais travaillé isolée. Seule oui, mais pas isolée.

Je n’ai donc pas de préférence, entre un environnement de travail ou un autre. Tout dépend du projet et des personnes qui interviennent. Tout dépend aussi de la facilité à obtenir les informations recherchées.

 

Anthony_Bulger (b & w)Dans votre travail au sein de la BERD, vous avez besoin de connaissances techniques approfondies, certes, mais aussi d’autres compétences qu’on pourrait qualifier de « compétences douces ». Expliquez-nous !

Isabelle R. smallLa traduction nécessite certes des connaissances approfondies, le don des langues, la capacité d’exprimer la pensée d’autrui, donc disons des compétences techniques, mais cela ne suffit pas. Les traducteurs sont des intermédiaires. Ils font le lien entre les donneurs d’ouvrage, qui ne sont pas toujours les auteurs, et les récepteurs du travail, qui ne sont pas toujours les lecteurs finaux. Les traducteurs font donc partie d’une longue chaîne et n’ont pas toujours accès aux auteurs initiaux, comme des ministres par exemple, ou aux lecteurs finaux, comme des participants à une conférence à l’autre bout du monde. Il faut donc qu’ils aient conscience de l’origine et de la finalité du texte à traduire, des informations dont ils ne disposent pas toujours malheureusement, et qu’ils puissent se procurer l’information en amont et assurer la bonne réception en aval, ce qui est parfois délicat. La demande de renseignements lorsqu’on traduit un texte peut être perçue comme un manque de compétence, même au sein de l’organisme où l’on travaille ou pour des auteurs que l’on connaît bien. Et si les auteurs sont de langue maternelle française et ont écrit leur texte en anglais, ils peuvent trouver que le texte traduit n’est pas à l’image de ce qu’ils auraient pu écrire dans leur propre langue. De même, le récepteur du travail peut être confronté à une terminologie interne à un organisme qui ne lui convient pas et souhaiter réécrire le texte de façon à produire un autre effet sur les lecteurs. Les modifications souhaitées ou introduites ne sont pas toutes bonnes à prendre. Il faut alors savoir faire preuve d’une grande diplomatie pour conserver certaines formulations.

Anthony_Bulger (b & w)En ce qui concerne la  traduction littéraire : quelles compétences spécifiques sont nécessaires pour réussir dans cette spécialité ?

IRJ’ai répondu plus haut qu’il n’y a pas de compétence spécifique et que tout dépend du texte. J’ajouterai ici cependant qu’en traduction littéraire, il est peut-être moins évident de repérer les références qui sont faites à l’intérieur d’un ouvrage. Dans un livre que j’ai traduit, un notaire faisait visiter une maison. En discutant avec l’auteur, j’ai compris que cette visite, où l’on allait de la cave au grenier, faisait écho à la Divine Comédie de Dante. Il y est fait référence dans le livre, mais si la remarque de l’auteur ne m’avait pas incitée à lire ce poème, je ne me serais pas rendu compte aussi clairement des allusions contenues dans le livre.

Anthony_Bulger (b & w)Quel est le livre que vous a donné le plus de plaisir à traduire ? Et le plus de difficulté ?


IRPour la traduction, je n’emploierai pas le mot plaisir. Le métier est tout de même ardu, même si on l’aime. Je préfère parler plutôt des livres qui m’ont touchée, enthousiasmée. Traduire ces livres a été pour moi un honneur. Je me suis sentie portée par l’énergie, l’intelligence, le talent de l’auteur. Le plus difficile, pour chacun de ces ouvrages, a été de trouver le ton juste.

Guerre et térébenthine (Gallimard, 2015) et Le cœur converti (Gallimard, 2016), de Stefan Hertmans, le premier pour la restitution touchante d’un journal écrit pendant la Première Guerre mondiale par le grand-père de l’auteur puis le récit de la vie de cet homme, et le deuxième pour une incroyable histoire d’amour entre une fille de viking et le fils d’un rabbin au 11e siècle, un roman basé sur des faits réels.

Le journal d’Anne Frank, pour ce témoignage saisissant, émouvant, de cette enfant vive, drôle, éliminée par le régime nazi. Et pour la formidable coopération avec mon co-traducteur Philippe Noble.

PNCongo (Actes Sud, 2010), Contre les élections (Actes Sud, 2014) et Revolusi (Actes Sud, 2022) de David van Reybrouck, celui-ci co-traduit avec Philippe Noble, pour les témoignages bouleversants reçus par l’auteur au Congo et en Indonésie.

Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l'Europe, de Bart van Loo (Flammarion, 2020), traduit en collaboration avec Daniel Cunin : pour tout ce que j’ai appris sur l’histoire de la Bourgogne et donc de la Flandre, ainsi que le talent de conteur de l’auteur et son humour.

Revulsi Le journal d'Anne Frank Les Temeraires

Petit cœur, de Kim van Kooten (Calmann-Lévy, 2018), pour ce roman bouleversant sur un beau-père perverse, une mère dans le déni et une enfant agressée.

Pour conclure ce florilège, je terminerai par le livre le plus difficile que j’aie traduit : Contrepoint, d’Anna Enquist (Actes Sud, 2010). Dans ce court roman, l’auteure évoque la mort de sa fille en s’aidant de la musique, notamment des Variations Goldberg de Bach. Un livre magnifique où j’ai dû jongler entre des aspects très techniques musicaux et d’intenses émotions décrites tout en finesse et en discrétion.

Anthony_Bulger (b & w)Enfin, quel livre auriez-vous aimé traduire ?

Isabelle R. smallOn m’a proposé récemment de retraduire 1984 de George Orwell. Je n’avais pas le temps, mais j’aurais aimé me livrer à cet exercice avec mon fils Etienne, qui a de vrais talents de traducteur, même s’il a opté pour la musique. Il m’a d’ailleurs aidée à traduire le texte d’une chanson dans Petit cœur. La traduction de ce livre d’Orwell aurait été probablement très difficile mais la collaboration extrêmement intéressante.

Anthony_Bulger (b & w)Merci beaucoup Isabelle.

Michael Mould – linguiste du mois de septembre 2022


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Initials JJG

Jonathan Goldberg
l’intervieweur

 

Michael Mould
Michael Mould
l'interviewé

Notre invité ce mois a fait ses études (histoire et psycho-pédagogie) en Angleterre, son pays d’origine. Il est titulaire d’un “honours degree” de l’Université de Londres.

GinetteArrivé en France en 1970,  il n’est jamais plus reparti. Il a commencé sa carrière d’enseignant à la prestigieuse école préparatoire aux grandes écoles de Sainte-Geneviève à Versailles. Il est titulaire d’une maîtrise d’anglais de la Sorbonne Paris IV. Pendant 25 ans il fut responsable du Département Langues et Traductions à la Direction Générale de France Télécom à Paris. 

Ses lettres et ses articles ont été publiés en Angleterre dans The Financial Times et dans The Linguist (le magazine de l’Institut britannique des linguistes) et en France dans Le Monde, Télérama, Marianne and dans la presse locale, La Provence.

Financial Times.jfif   Chartered Institute of Linguists   La Provence

The Routledge Dictionary of Cultural References in Modern French, (Routledge, Londres et New York), constitue un pont culturel entre les francophiles et les anglophiles. Ce livre vient de sortir en sa deuxième édition. Michael a également publié plusieurs ouvrages chez l’éditeur Belin, Paris, listés ci-dessous.

  Routledge 1  

Michael vit avec son épouse Danielle, dans un petit port en Provence (Bouches-du-Rhône).

  Carro  

———– 

Initials JJGQuel est votre lieu de naissance et où avez-vous grandi ?


M.M.Je suis né dans le comté de Middlesex, en Angleterre en 1947 et j’ai grandi dans une petite ville de ce comté qui s’appelle Mill Hill dans la grande banlieue du nord-ouest de Londres, où j’ai vécu jusqu’à la fin de mes études en 1970.

Initials JJGQuel a été votre parcours universitaire ?

M.M.J’ai fait mes études au « college » de St Mark et St Jean, un « college » anglican qui faisait partie (à l’époque) de la faculté de l’enseignement de l’Université de Londres. Je me rendais tous les jours à la Kings Road, Chelsea le centre même de « swinging London » entre 1966 et 1970.

Ma matière « académique » fut l’histoire, avec une spécialisation en histoire socio-économique du 19ème siècle. Il y avait les matières dites « professionnelles » à savoir la psychologie de l’enfance, la psychologie sociale, la philosophie de l’enseignement, la sociologie et l’histoire de l’enseignement. À partir de la deuxième année j’ai pris une spécialisation en psychologie. Chaque année pendant 3 ans il fallait faire un stage pratique dans une école de la région.

Initials JJGVous étiez venu en France pour apprendre le français. Comment se fait-il que 50 ans plus tard vous êtes toujours là ?

M.M.La langue française ne s’apprend pas en une année ! Je me suis inscrit à L’Alliance française. J’avais la possibilité à la fin de ma première année de proroger mon contrat de travail à Ste Geneviève. Je l’ai prorogé à deux reprises. Après avoir vécu trois ans à Paris et à Versailles, il me semblait impossible de retourner en Angleterre. La vie à l’étranger est tellement stimulante. Je me suis rendu compte que mon destin allait se jouer en France.

Initials JJGPour quelle raison avez-vous choisi de prendre votre retraite dans un petit port de pêche en Provence ?

M.M.Mon épouse est originaire de Marseille et, jeune fille, elle a passé de nombreuses vacances dans le village où nous habitons aujourd’hui. Nous avions notre maison secondaire dans ce village et au moment de prendre notre retraite, le choix de ce village s’imposait.

Initials JJGQuel était votre position à France Télécom et en quoi consistait votre travail.

M.M.J’étais responsable du Département Langues et Traductions que j’avais créé à la Direction Générale des Télécommunication en 1981. Mon travail portait sur :

 

ALa formation en anglais (initialement) du président et des cadres dirigeants de l’entreprise.

ALa traduction pour les besoins de la présidence et du secrétariat général.

ALe management d’une équipe multiculturelle de 12 enseignants – 6 anglais, 3 allemands, et 3 espagnols. Les investissements de FT en Argentina et au Mexique nous ont conduit à proposer des cours d’espagnol, ainsi que des cours d’allemand suite à l’alliance stratégique conclue entre FT et Deutsche Telekom.

ALa recherche linguistique et pédagogique. Ces recherches ont conduit à la publication de trois livres chez l’éditeur Belin, Paris.

Initials JJGQuels sont les livres dont vous êtes l’auteur ? Décrivez-les brièvement.

M.M. Deux des trois livres publiés chez Belin ont été co-écrits avec une collègue de mon équipe, Anne Paquette, un professeur d’un talent exceptionnel.

AL’Anglais à Haute Fréquence 1987

ACorporate English 1992

AL’Anglais des Ressources Humaines 2003

Langlais Corporate English L'anglais a haute frequence

Ces livres étaient destinés à nos étudiants cadres de l’entreprise mais visaient également les élèves en préparatoire. L’aspect fonctionnel et notionnel de la langue a toujours primé dans la conception de nos ouvrages et la maîtrise de l’art de faire des présentations en anglais. Nos élèves étaient souvent appelés à faire des présentations ; le contenu technique était acceptable mais la technique oratoire faisait cruellement défaut. Donc, nous avons beaucoup investi dans le domaine de l’analyse du discours.

Les quatrième et cinquième livres publiés chez Routledge était une ambition que j’avais entretenue depuis très longtemps. En France depuis 5 ans je me suis mis à lire Le Canard enchaîné. Je constatais que ma connaissance de la langue française était insuffisante pour comprendre ce journal. Les mots en eux-mêmes ne posaient pas de problèmes mais je ne comprenais pas la signification de la phrase en question, il y avait des allusions voilées qui m’échappaient totalement. Trente ans plus tard, et à la retraite j’avais le temps de faire des recherches poussées sur les références culturelles du Canard. Pour comprendre le Canard, il faut posséder un très bon bagage culturel: littéraire, biblique, historique, mythologique, théâtral, cinématographique… Il faut de très sérieuses connaissances de la langue française pour saisir les jeux de mots, qui sont légion, sans parler des contrepèteries. Le mot « atmosphère » illustre parfaitement mon propos. Le mot est presque le même mot an anglais. Mes professeurs et mes dictionnaires bilingues ne m’avaient pas appris que le mot « atmosphère » en français :

Afait partie de l’un des plus célèbres répliques du cinéma français;

Aest le mot le plus célèbre jamais prononcé par l’actrice Arletty;

Afait partie de la scène la plus célèbre du film l’Hôtel du Nord.

Fernand RaynaudAu début, ne connaissant pas l’œuvre de Fernand Raynaud je ne pouvais pas comprendre pourquoi, lorsque je toussais, tout le monde se mettait à me demander « Pourquoi tu tousses tonton ? »

C’était donc pour donner à l’étudiant étranger de la langue française un raccourci pour acquérir les connaissances qui font défaut dans les cours classiques universitaires et que l’on met des années à comprendre.

Avec mon épouse, nous avons également publié un livre destiné aux profanes sorti en version quadrilingue et portant sur la téléphonie mobile en 1995 « Roaming with GSM ».

Initials JJGDiriez-vous que la langue française s’est détériorée depuis ces 50 dernières années ? Dans quelle mesure attribuez-vous ce phénomène à l’influence négative de la langue anglaise ? 

M.M.Je me méfie du terme « détériorée ». Si la langue se détériore aujourd’hui, c’est qu’elle se détériore depuis toujours. Cicéron se lamentait de la mauvaise qualité du Latin de son époque ! Chaque siècle pense que le siècle précédant représentait l’Arcadie linguistique… qui n’a jamais existé, soit dit en passant !  Avec le temps une langue se modifie, par ignorance, par paresse, par snobisme, par accident. Par exemple au Moyen Âge, en anglais, l’article indéfini était accolé au mot en question : « a » avec les mots commençant par une consonne et « an » avec les mots commençant par une voyelle. Ainsi le mot « napron » s’écrivait « anapron « . Mais plus tard quand on décida de séparer l’article de son nom, la séparation s’est mal faite et « a napron » est devenu «an apron ». Inversement, toujours au Moyen Âge, le mot pour « salamandre » était ewt. Là aussi l’article indéfini était accolé au mot, soit anewt. Mais quand la séparation s’est opérée plus tard, elle s’est mal faite là encore : au lieu de couper pour que cela donne « an ewt », comme on aurait dû le faire, on a ajouté au nom la lettre « n » de l’article ce qui donne « a newt ».

« Make » était un verbe régulier à l’origine, le prétérit étant « maked »…mais c’est plus facile de dire « made » que « maked » et ainsi de suite…

Les anglicismes constituent, à mon avis, un épiphénomène. N’oubliez pas que 30% des mots de la langue anglaise sont des mots étrangers, français, pour la plupart, ce qui donne à la langue anglaise une puissance et une flexibilité que ne possède pas la langue française, dérivée presque exclusivement des racines latines. Cela dit, il faut que le mot anglais adopté soit justifié. L’emploi du mot « challenge » en français est tout à fait illégitime. Il est plus long que le mot français « défi » qu’il remplace sans apporter un avantage par rapport à la connotation ou à la dénotation. Cela relève, comme c’est souvent le cas, d’une sorte de snobisme linguistique parisien. Par contre, dans le domaine technique, préférez-vous le mot anglais  « handover » ou sa traduction française ; « le transfert intra ou inter-cellulaire automatique » qui s’opère lorsqu’un téléphone mobile quitte sa cellule de localisation nominale  ! Pour moi, le déclin de la qualité de la langue française peut s’expliquer par quatre phénomènes

ALe déclin catastrophique de la qualité de l’enseignement public.

AL’utilisation des i-phones/tablettes et les réseaux sociaux où un « ersatz » de la langue s’est imposé.

ALe niveau linguistique médiocre des journalistes qui s’adressent à des millions de Français et qui quotidiennement contaminent les téléspectateurs avec leurs « légèrement catastrophique, et « assez unique ».

ALa correction politique, le « wokism » et l’écriture inclusive constituent des aberrations dangereuses à mon sens surtout lorsqu’on impose cette dernière dans les universités.

 

Initials JJGPrenant en compte le développement de l’anglais en Grande Bretagne et de la langue française en France, êtes-vous partisan d’une institution telle que l’Académie française pour veillez au bon usage de la langue ou préférez-vous le système britannique du laisser-faire ?

M.M.Il n’est pas inutile d’avoir une instance officielle comme l’Académie française mais cela ne correspond pas à la philosophie des Anglais. In fine, une langue déterminera sa propre route. L’Académie française aura beau dire que l’on devrait employer le mot « navire transbordeur », c’est le mot « ferry » qui l’emporte.

Initials JJGComment passez-vous votre temps maintenant que vous êtes à la retraite.

M.M.L’écriture occupe une large part de mon temps. Depuis que je suis à la retraite j’ai publié deux gros livres chez Routledge.

Je lis énormément, mes sujets de prédilection étant la linguistique, la politique, les religions. 

La recherche linguistique est omniprésente : A FT j’avais développé un programme destiné à aider nos cadres à faire des présentations en anglais.  Depuis que je suis à la retraite, trois de nos petits enfants qui utilisent l’anglais pour des raisons professionnelles m’ont demandé de l’aide dans ce sens. Ainsi, j’ai adapté mon programme initial aux besoins de l’étudiant en sciences de la terre/climatologie, du médecin militaire sur le terrain des opérations, du gestionnaire du patrimoine.

J’ai également réalisé le même programme pour le chirurgien en ophtalmologie (essentiellement pour les pathologies rétiniennes)

Pour réaliser ces programmes je me suis basé sur les documents les plus récents dans chaque domaine ; à cet égard, pour le programme destiné aux médecins militaires j’ai pu bénéficier de l’accès à la base de données de la médecine de l’armée américaine qui est tout simplement remarquable.

Enfin, je donne des cours d’anglais à ma petite voisine âgée de 10 ans. Cela fait 4 ans que nous avons une leçon d’une heure, une fois par semaine. Ayant passé ma vie professionnelle avec des adultes, rencontrer l’esprit d’une petite fille de 6 ans est une expérience pédagogique fascinante.

 

Lectures supplémentaires:

Étapes dans l’apprentissage de la langue française

Souvenirs d'un kibboutz en France

Christine Raguet – linguiste du mois d’août 2022


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Christine Pagnoulle
l’intervieweuse

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Christine RAGUET
l'interviewée

Christine Pagnoul a enseigné les littératures de langue anglaise et la traduction à l’Université de Liège (Belgique) ; elle est membre-fondatrice du CIRTI (Centre interdisciplinaire de recherches en traduction et interprétation) et de la collection Truchements aux Presses universitaires de Liège.

Christine est traductrice militante pour des associations altermondialistes et traductrice littéraire, avec une prédilection pour les poèmes. À côté d’articles et de recueils de textes, elle a publié des traductions de poèmes dans des magazines et des anthologies ainsi que quelques volumes

Christine RAGUET est professeure émérite en traductologie à la Sorbonne Nouvelle, Paris, France ; elle y a dirigé un centre de recherche (TRACT) et une revue (Palimpsestes) spécialisés en traduction.

Traductrice littéraire, elle a reçu plusieurs prix, dont le Prix Baudelaire en 2012 pour l’ensemble de son œuvre traduite : auteurs classiques, mais aussi de romans noirs et de nombreux écrivains de la Caraïbe, du sous-continent indien ou de groupes minoritaires. En 2014 elle a créé les Cahiers de poésie bilingue, édités à Paris par les PSN.

C. PagnouillePeux-tu nous dire d’où te vient ton goût pour la littérature, les récits ?

Christine Raquet J’avais une grand-mère qui était une très grande conteuse. Elle connaissait des multitudes de poésies et surtout, elle me narrait tous les récits de sa vie depuis sa tendre enfance à Paris et toutes les aventures qu’elle y avait vécues, y compris pendant les deux guerres… J’étais aussi fascinée par les mots, surtout ceux que je ne comprenais pas et qui parfois m’effrayaient, comme « vaguemestre » qui était associé, dans une de ses histoires à propos de l’hôpital où elle était infirmière, à des dénonciations de juifs cachés. Pendant des années, je n’ai même pas cherché à savoir ce que signifiait ce mot entendu vers 6 ou 7 ans ; un vaguemestre désignait un monstre.

C. PagnouilleHé oui, raconter, écrire, traduire, c’est se servir de mots. Comment s’est développée ta relation à la langue ? 

Christine Raquet Mon amour des mots est né de la conscience de leur pouvoir, accompagné de la force de la parole. J’étais enfant unique, il fallait donc que je communique d’une manière ou d’une autre. Je le faisais avec mes quelques poupées, en endossant divers rôles selon les jours, les saisons et les circonstances. J’aimais la multiplicité des voix. Tellement bien que lorsqu’en 6e ma professeure de français nous a demandé de choisir une récitation à apprendre pour ce qu’on n’appelait pas encore un « contrôle », mais une « composition » bien que ce ne fût pas écrit, j’ai sélectionné la scène 3 de l’acte III des Plaideurs de Racine à cause de la quantité de répliques courtes qui me faisaient passer d’un personnage à l’autre, et aussi la confusion entre métamorphose et métempsycose. Je ne comprenais pas la moitié de ce que je disais, mais j’étais emportée par les sonorités et leurs variations d’une bouche à l’autre, alors que tout sortait de la mienne ! C’était sans doute le début de mon amour pour le jeu théâtral, même si je ne me suis jamais spécialisée dans le théâtre et la traduction théâtrale.

C. PagnouilleÇa je ne savais pas, mais c’est perceptible dans tes traductions de dialogues. Pourquoi, en fait, as-tu laissé de côté cette forme littéraire ?

C. Pagnouille Difficile à dire. J’ai pris des cours d’art dramatique, j’ai même fait partie d’une petite troupe amateur, mais j’ai décidé de me concentrer sur l’étude des textes – analyse littéraire et traduction. J’aime décortiquer les phrases, retrouver leur musique.

C. PagnouilleAs-tu une pratique musicale par ailleurs ?

Christine Raquet Non, j’ai appris le piano, je crois que je n’étais pas mauvaise, mais entre ma professeure et moi régnait une antipathie réciproque. Plus tard, j’ai regretté d’avoir arrêté, mais je n’ai jamais eu le courage de m’y remettre vraiment. Alors je me suis satisfaite de chercher à reproduire la musique des auteurs qui me plaisent. C’est ce que m’offre la traduction.

C. PagnouilleSais-tu pourquoi tel auteur te plaît et pas tel autre ?


Christine Raquet Difficile de répondre simplement. Adolescente, mon parcours m’orientait vers des auteurs reconnus, même s’ils étaient parfois marginaux. Et j’ai souvent recherché la difficulté. Comme un besoin de relever des défis.

Au cours de mes études universitaires, par contre, je me suis rapidement tournée vers les auteurs d’Amérique du Nord et suis allée à NYU à la fin de ma licence. J’aimais déjà le jazz. Pleine guerre du Vietnam. Le quartier de Washington Square était en constante effervescence. Et j’ai privilégié les sorties en faisant de grosses économies sur le reste… Et j’ai rencontré un ami jamaïquain, aujourd’hui décédé, qui apprenait le chant classique, grand admirateur de Caruso ! Il a continué dans cette voie, sans faire une grande carrière, et est aussi devenu un peintre reconnu.

C. PagnouilleEt c’est ainsi que tu t’es mise à traduire des textes de la Caraïbe ?

Christine Raquet Ah non, je n’ai absolument pas commencé la traduction par des auteurs de la Caraïbe. Après une maîtrise sur le jazz, je n’ai pas tout de suite fait un DEA pour poursuivre en thèse. Je suis partie en province, j’ai commencé à travailler en collège et lycée. Et j’ai découvert la nature et tout ce qu’elle offrait. Rapidement, j’ai voulu poursuivre sur la voie de la traduction… Outre la Caraïbe, l’Inde aussi m’intéressait. Je la connaissais déjà un peu. Et grâce à des amis artistes, j’ai découvert l’univers fascinant de la musique et de la danse indiennes. La danse m’a ouvert d’autres horizons, en particulier la découverte de l’abhinaya, qui a pour but de manifester corporellement l’expression d’un sentiment. Or si les mouvements du corps sont concernés, ce qui m’a impressionnée avec peut-être la plus grande professeure de cet art, c’est ce que le visage et le regard, sans mimiques, pouvaient exprimer. À savoir, réussir à faire sortir du plus profond de son être un sentiment que les spectateurs ressentaient au fond d’eux-mêmes. Voilà encore une expérience qui pouvait se transposer dans la pratique traductive : savoir provoquer ou faire ressentir les larmes, le rire, la crainte, l’amour… par le texte. Car ces danses se basent sur des textes, elles racontent des histoires, elles transposent les mots.

C. PagnouilleMais donc comment en es-tu arrivée à traduire ?


Christine Raquet J’y viens. Donc, désireuse de continuer à apprendre, j’ai voulu faire une thèse. Je connaissais déjà les traductions de Maurice-Edgar Coindreau, les activités de Michel Gresset, mais ce monde me paraissait inaccessible. J’ai trouvé une directrice de thèse à l’Université de Poitiers, non spécialiste de traductologie – cette science était bien peu développée en France alors – qui m’a très bien encadrée. Mais comme elle était dix-huitiémiste, j’ai dû travailler sur cette période, en l’occurrence William Gilpin, auteur d’un essai sur le pittoresque et de récits de voyages… pittoresques. J’ai donc traduit, étudié les questions esthétiques soulevées et rédigé un ensemble qui m’a valu de devenir docteur. Après quoi, mon seul désir était de poursuivre dans le domaine de la traduction.

C. PagnouilleEt ça s’est passé comment ?

Christine Raquet Les débuts furent difficiles. J’enseignais toujours dans le secondaire, mais j’étais déterminée à publier l’ouvrage traduit qui, bien sûr, n’intéressait aucun éditeur ! Jusqu’au jour où quelqu’un m’a dit que c’était moi qui les intéressais. Maigre consolation avec la proposition d’un texte d’histoire orale sur la Seconde Guerre mondiale ! De Studs Terkel, qui avait recueilli des témoignages de toutes sortes. Or, j’ai adoré l’expérience : découvrir des mondes inconnus et devoir trouver, c’est-à-dire apprendre à chercher aux bonnes sources. Donc première étape très positive, mais je voulais toujours faire éditer mon Gilpin. En frappant à d’autres portes, j’ai rencontré Gilles Barbedette, directeur de collection chez Rivages, envers qui j’ai une dette immense. Il nous a quitté beaucoup trop tôt et je n’oublierai jamais la confiance qu’il m’a accordée – qui a fait naître ma propre confiance en moi. Il a bien compris ma passion pour les défis, pour les mots – j’avais déjà une passion pour les jeux oulipiens : très jeune, toujours avec la même grand-mère, qui n’avait rien d’une intellectuelle de salon, je jouais à ce qu’elle appelait « les petits papiers », c’est-à-dire les cadavres exquis. J’adorais cela. J’en redemandais. Gilles Barbedette m’a donc demandé de traduire pour lui la correspondance Nabokov-Wilson. Bien sûr, je suis passée par l’épreuve de l’essai de traduction avant feu vert !

C. PagnouilleIl y a un goût de l’écriture qui se perçoit dans tes traductions.

Christine Raquet J’ai toujours en envie de traduire, mais jamais d’écrire. Enfin, écrire, oui, pour écrire, pas pour raconter des histoires. J’ai la très nette impression de ne pas avoir d’histoires à raconter, et que même si j’en avais je ne parviendrai jamais à les structurer comme le font les auteurs que j’admire.

Par contre, m’amuser à écrire « à la manière de… », j’adore. Du moins, j’essaie d’écrire à la manière de… C’est ce qui me ravit et me motive en traduction. Je trouve cela à la fois très ludique et en même temps très stimulant : il faut trouver des solutions à des problèmes insolubles. Pour y parvenir, je fouille, je fouine, j’observe autour de moi, j’interroge toutes sortes de personnes, de spécialistes, de professionnels. Cela conduit à des rencontres formidablement enrichissantes. Et maintes fois à des découvertes. En tout cas, toujours j’apprends des choses nouvelles.

C. PagnouilleIl y a donc un aspect ‘travail d’équipe’ dans une traduction ?

Christine Raquet Ah oui. Je dis sans cesse que le traducteur est un peu comme un détective ou un représentant des services secrets : il ne peut avancer que s’il a des informateurs ! Sans parler des relecteurs : essentiels.

C. PagnouilleComment définirais-tu ton travail de traduction littéraire ?

Christine Raquet Une traduction ne peut être que le résultat d’une longue investigation. Mais pas seulement. C’est également un travail de création littéraire. Pas à soi, mais partagée.

C. PagnouilleJe crois que je vois ce que tu veux dire, mais peux-tu expliquer ?

Christine Raquet Je veux dire partagée avec chaque auteur, voire avec chaque narrateur et chaque personnage. On ne pense habituellement pas à une poétique de la « relation », mais il s’agit pourtant de ce grand moment d’échange qui fonctionne à double sens.

C. PagnouilleEs-tu également consciente d’une relation avec tes lecteurs ?

Christine Raquet Non. Pourquoi penser aux lecteurs ? Les auteurs ont dû y penser avant moi. En suivant leurs préceptes, leurs méthodes, le mode, leurs harmonies, en respectant leurs tonalités et en suivant les variations et les mouvements mélodiques et rythmiques du récit, j’aspire à les reproduire. Donc, à fournir aux lecteurs francophones un moment de lecture sinon identique à celui de l’original, du moins le plus proche possible du ressenti initial. Enfin, tel que je l’ai perçu. Mes traductions sont forcément subjectives : il est impossible de ne pas être soi, même si je m’efforce de transposer le ressenti que le texte a provoqué en moi.

C. PagnouillePourquoi traduire ?

Christine Raquet Dans L’épreuve de l’étranger (1984), Antoine Berman écrit : « (…) la traduction est a priori présente dans tout original : toute œuvre, aussi loin qu’on puisse remonter, est déjà à divers degrés un tissu de traductions ou une création qui a quelque chose à voir avec l’opération traduisante, dans la mesure même où elle se pose comme “traduisible”, ce qui signifie simultanément : “digne d’être traduite”, “possible à traduire” et “devant être traduite” pour atteindre sa plénitude d’œuvre. » (293-4) Ce que j’interprète comme un appel à traduire de multiples fois. Ainsi je réfute tout jugement de valeur sur une traduction par rapport à l’original puisqu’elle reflète les sensations et émotions éprouvées par celle ou celui qui l’a effectuée. Chaque lecteur réagira donc selon sa propre sensibilité. De ce fait, il peut également être normal qu’un éditeur entre en conflit avec un traducteur parce qu’ils ne ressentent effectivement pas la même chose.

C. PagnouilleToi-même, tu entretiens de bons rapports avec tes éditeurs ?

Christine Raquet J’avoue qu’il est plus agréable de travailler avec certains éditeurs que d’autres. Il n’est pas rare qu’ils considèrent les « petites mains » que nous sommes comme leur « chose ». J’ai déjà entendu dire que sans eux nous ne serions rien et que s’ils n’étaient pas là pour nous corriger, nous serions… sans doute moins que rien !

Heureusement, ils ne sont pas tous comme cela. Il existe des éditeurs, directeurs de collection ou autres interlocuteurs avec qui il est possible et agréable de dialoguer et de travailler.

Tout ceci me ramène à ce que je disais sur l’échange, la relation. Cette fois, j’aimerais citer Glissant [1] qui voit la traduction (« symbiose de deux réalités le plus souvent hétérogènes ») comme le résultat d’un « langage de relation » et qui va jusqu’à ajouter qu’« (a)vec toute langue qui est traduite s’enrichit (l’)imaginaire, de manière errante et fixe en même temps ». (« Traduire : relire relier », Onzièmes Assises de la Traduction Littéraire en Arles, Arles, Actes-Sud, 1995, p. 27-28.)

C. PagnouilleTu as aussi été professeure en fac, tu peux nous en parler ?

Christine Raquet Mon activité d’enseignement de la traduction et de la traductologie ? Des années de bonheur. Elle a commencé à Bordeaux, avec mon enseignement, bien sûr, dont l’encadrement de recherches d’étudiants toujours curieux de se lancer sur des voies qu’ils n’avaient pas encore explorées, et la reprise d’une petite équipe de traduction à plusieurs mains. Puis j’ai eu l’immense chance de prendre la succession de Paul Bensimon à la Sorbonne Nouvelle. J’ai toujours poursuivi avec lui un dialogue fécond, c’est un homme toujours ouvert aux échanges, prêt à donner des conseils, tout en étant curieux de découvrir les nouveautés dans ce domaine. J’avais en même temps hérité de la revue Palimpsestes qu’il a fallu développer avec les nouvelles technologies en la faisant accéder au numérique. N’oublions pas que tout ceci veut dire recherche de fonds ! Les universités littéraires et de sciences humaines n’ayant pas grand- chose à nous offrir… Ça c’était le côté assez pénible des responsabilités. Et puis, il y avait le TRACT, ce fabuleux centre de recherche. Et là, c’était presque la félicité : découvrir enfin un groupe de travail existant, auquel venaient s’ajouter des chercheurs de toutes parts, et dans lequel personne ne cherchait à faire la leçon à quiconque. Un véritable lieu d’échanges. Et je sais qu’aussi bien la revue que l’équipe ont gardé ces capacités d’accueil de l’autre, de dialogue et d’enrichissement de toutes et tous, sans stériles querelles de chapelles.

C. PagnouilleComment s’est passé ton départ à la retraite ?

Christine Raquet J’ai tout laissé en quittant mes fonctions en 2014. Les collègues ont vaillamment repris le flambeau. Depuis je continue quelques activités de recherche et je me rends à l’étranger pour des cours, des séminaires, quelques soutenances et des colloques. Et je traduis. Pas à un rythme très soutenu. Je profite de mon temps pour prendre le temps.

C. PagnouilleTu n’as pas encore abordé cet aspect important de ta pratique traductive : comment rendre des formes d’anglais spécifiques et divergentes.

Christine Raquet J’ai effectivement peu parlé de mon passage aux Englishes, comme on dit. Le tournant s’est véritablement marqué dans les années 90 et s’est développé après un séjour de recherche à UWI (University of the West Indies), à l’occasion d’un congé sabbatique. Dans les trois sites des facs de lettres : Mona, Jamaïque ; Cave Hill, Barbade ; Saint Augustine, Trinidad & Tobago. Surtout à Mona. Et des rencontres ou retrouvailles. Et bien sûr un nouvel enrichissement.

Comme pour beaucoup d’entre nous, le plus difficile a été de convaincre des éditeurs… Le hasard a voulu qu’après avoir rencontré Olive Senior, avoir travaillé sur elle et l’avoir traduite, un éditeur a eu l’idée de publier un de ses recueils de nouvelles. C’est de cette façon qu’entre l’autrice, l’éditrice et moi, le contact a eu lieu. Depuis, je ne travaille quasiment plus qu’avec les éditions Zoé à Genève.

C. PagnouilleTrop modeste, tu n’as rien dit des prix qui t’ont été décernés ni de tes admirables traductions des romans de Richard Wagamese, ce Canadien d’origine ojibwé, et de David Chariandy, Canadien dont les racines plongent à Trinidad. Es-tu engagée sur un autre chantier ? 

Christine Raquet Actuellement, je n’ai pas de nouveau projet chez Zoé. J’essaie de convaincre un éditeur de publier deux très beaux, très riches volumes écrits à 4 mains et parus en Inde sous le pseudonyme des deux auteurs, Kalpish Ratna. Mais qui s’intéresse à la littérature indienne publiée sur le territoire indien ? Je suis d’autant plus dépitée que pendant la récente pandémie, l’ambassade de France en Inde avait des fonds pour payer les droits d’auteurs indiens publiés en France, si nous ajoutons à cela les aides à la traduction qui peuvent être demandées, c’était sans doute un projet peu dispendieux. Seulement, ce qui ne passe pas entre les mains des grands agents littéraires, qui ne sort pas des grandes foires aux livres, a peu de chances de séduire. Certes, il faut avoir une collection dans laquelle insérer les titres en question. Mais tout de même les maisons d’éditions qui publient des textes étrangers en français sont légion !

[1] Edouard GlissantEdouard Glissant (1928-2011), écrivain et penseur martiniquais, auteur d'une dizaine de recueils de poèmes, de huit romans et de plus de vingt essais, dont Le Discours antillais (1981), Traité du Tout-Monde (1997), Mémoires des esclavages (2007).

Christine Pagnoulle – linguiste du mois de juillet 2022

e n t r e t i e n     c r o i s é    e x c l u s i f

Valerie Barda

Valérie Bada 
l'intervieweuse
(et interviewee)

Christine Pagnouille
Christine Pagnoulle
l’interviewée
(et intervieweuse)
 

Valérie BADA est docteure en philosophie et lettres de l’Université de Liège, où elle est chargée de cours en traduction anglaise. Elle est spécialiste de la littérature africaine américaine et a collaboré avec l'universités de Harvard et Barnard College . Chercheuse au Centre Interdisciplinaire de Recherches en Traduction et en Interprétation (CIRTI), elle a notamment traduit, avec Christine Pagnoulle, la pièce Gem of the Ocean d’August Wilson (publié par les Solitaires intempestifs).

Christine Pagnoulle a enseigné les littératures de langue anglaise et la traduction à l’Université de Liège (Belgique) ; elle est membre-fondatrice du CIRTI (Centre interdisciplinaire de recherches en traduction et interprétation) et de la collection Truchements aux Presses universitaires de Liège.

Christine est traductrice militante pour des associations altermondialistes et traductrice littéraire, avec une prédilection pour les poèmes. À côté d’articles et de recueils de textes, elle a publié des traductions de poèmes dans des magazines et des anthologies ainsi que quelques volumes

  CIRTI  


Interview VBPeux-tu nous dire d'où te vient ton intérêt pour les langues et la littérature ?

Interview CPJ’ai toujours aimé lire et inventer des histoires. Mon professeur de français en ‘Poésie’ (l’avant-dernière année du secondaire) m’a fait découvrir et aimer l’exercice d’analyse de poèmes en se concentrant sur le texte seul, mais je me souviens encore de mon émerveillement, trois ans plus tôt, à lire un petit poème de Rilke dans le texte (l’allemand était ma première langue étrangère).  C’était un poème sur le danger des mots qui définissent et tuent, mais comme le savent tous les poètes, les mots sont là aussi pour faire chanter le monde.

Interview VBQuel a été ton parcours universitaire ?

Interview CPIl aurait été assez ennuyeux si je n’avais eu au moins deux vies parallèles. Non, ce n’est pas vrai, en fait, j’ai suivi des cours passionnants de bout en bout. J’ai obtenu ce qu’on appelait curieusement en Belgique une licence en philologie germanique ; la licence est l’équivalent de la maîtrise en France, et l’adjectif ‘germanique’ couvre trois langues : l’allemand, l’anglais et le néerlandais.
J’ai suivi des cours dans ces trois langues pendant les deux premières années, puis seulement en anglais et allemand les deux
Interview - Malcolm Lowrysuivantes, en me spécialisant en littérature anglaise, avec un mémoire sur le roman de Malcolm Lowry, Under the Volcano. Comme j’avais écrit un article dans la revue de Maurice Nadeau Les Lettres nouvelles qui portait sur le dernier chapitre du roman et mentionnait le travail en anglais, l’écrivain belge Pierre Mertens, admirateur de Lowry et directeur de collection à L’Âge d’Homme, m’a demandé d’en faire un livre en français. J’ai donc passé une bonne année à traduire et revoir ce travail de fin d’études, qui a été publié en 1977 sous le titre Voyage au fond de nos abîmes

 

Interview VBTu parlais de vies parallèles ?

Interview CPAh oui, c’est que mon militantisme de gauche remonte à la fin de mon enfance et n’a fait que s’aiguiser. Il faut dire aussi que ces années où j’étais étudiante étaient aussi celles du mouvement international qui s’est cristallisé en ‘mai 68’. À Liège, c’est seulement l’année suivante que nous nous sommes vraiment organisés pour obtenir entre autres une réforme en profondeur de la structure des prises de décision. Mais nous nous écartons des langues et de la traduction.

Interview VBTu as fait presque toute ta carrière à l’université. Tu as donc aussi rédigé une thèse de doctorat ? Interview David_Jones

Interview CPEn effet. Toujours en littérature anglaise. Sur des fragments poétiques de David Jones, un peintre-poète anglais, aux ascendances galloises, très ancré dans le catholicisme romain. Si Lowry s’est abîmé dans la boisson, Jones a été rongé par son expérience des tranchées pendant la Première Guerre mondiale.

Interview VBQuand et comment t’es-tu découvert un intérêt pour la traduction ? 

Interview CP Interview - TS ElliotCe n’est pas sans rapport avec la poésie. En quatrième année d’études, nous lisions des poèmes de T.S. Eliot et j’en parlais beaucoup avec un ami romaniste et philosophe, qui ne lisait pas l’anglais. En toute Interview Pierre Leyris innocence et ignorance des belles traductions existantes, notamment celles de Pierre Leyris, j’ai traduit les Quatuors à son intention. Plus tard, en travaillant sur les poèmes de Jones, je me suis mise à les traduire pour mieux les comprendre. Une de ces traductions a été publiée dans Le Journal des Poètes en 1975. Dans les années 80, un organisateur de festival de poésie à Louvain/Leuven m’a demandé de traduire des poèmes anglais. J’allais aussi parfois à des soirées littéraires dans un lieu magique, aujourd’hui disparu, le Cirque Divers. J’y ai improvisé des traductions, notamment d’Allen Ginsberg. C’était sans doute assez inconscient, mais très gratifiant.

En fait, maintenant que j’y pense, mon goût pour la traduction remonte peut-être bien plus loin : aux exercices de version que nous pratiquions aux cours de grec et de latin, et où il s’agissait déjà de recréer le texte en français. (Aux cours de langues vivantes, tout se passait dans la langue étrangère.)   

Interview VBComment cet intérêt s'articule-t-il avec ta vie professionnelle ? 

Interview CPVoilà encore un nœud biographique où s’est manifestée ma bonne étoile.

J’étais assistante en littérature anglaise et donnais des cours dans ce domaine, certains officiellement, d’autres en ‘suppléances occultes’. Et voilà qu’en 1986, avec plusieurs collègues plus âgés, nous lançons l’idée de créer à Liège, à l’instar de Mons, un troisième cycle en traduction, qui serait ouvert à des diplômés de n’importe quelle discipline pourvu qu’ils maîtrisent suffisamment deux langues. La première année, il n’était encore question que du couple anglais-français, mais nous avions déjà 17 étudiants livrés à des enseignants, dont moi, aussi inexpérimentés qu’enthousiastes. Nous avons appris sur le tas, au fil des années, mais ces tout premiers étudiants de la filière ont beaucoup appris en même temps que nous et certains ont poursuivi de belles carrières dans le domaine de la traduction. Au fil des départs à la retraite, et comme les jeunes collègues remplaçant se concentraient sur leur charge officielle (linguistique ou littéraire), je me suis retrouvée à donner la plupart des cours de ce troisième cycle. Deux tournants ont donné une existence reconnue à cette formation, tout en en limitant la portée. La réforme dite ‘de Bologne’ a supprimé tous les troisièmes cycles sauf le doctorat. La formation à la traduction est devenue une finalité possible du 2e cycle, mais n’était plus accessible qu’aux étudiants de la filière. Un peu plus tard, l’Université et la Ville de Liège se sont associées pour créer une formation en traduction à partir de la première année. Et ainsi, certaines de mes anciennes étudiantes ont été engagées pour créer le Master en traduction. Comme Céline Letawe et toi-même…

Interview - Univ of Liege Interview --ville de liege

Interview VB
Oui, c’était en 2011, j’avais été engagée par la Ville de Liège deux ans auparavant pour assurer les cours de pratique de la
langue anglaise et de traduction anglaise dans le nouveau cursus de bachelier en traduction. Lors de la création des deux Masters, l’un en traduction et l’autre en interprétation, des docteurs, essentiellement en linguistique et en littérature, ont été engagés. Une nouvelle dynamique s’est alors mise en place, dans le sillage de ce que tu avais toi-même contribué à initier au département de langues et lettres. La recherche a pris toute sa place dans la formation et le Centre interdisciplinaire de recherches en traduction et en interprétation (
CIRTI) voyait le jour en 2016. C’est désormais sous ses auspices que sont organisés les colloques, journées d’étude et autres ateliers dans notre filière. Nous avons créé un véritable réseau international de chercheurs et chercheuses, quatre docteurs sont sortis de notre centre et au moins quatre autres thèses attachées au CIRTI sont en cours.

 

Interview CPEt tu oublies de mentionner la création de la collection Truchements aux presses Universitaires de Liège !

Interview VBOui, un outil riche et diversifié de diffusion non seulement de nos recherches mais aussi de nos pratiques traductives !


Le premier volume était consacré à la thématique « Impliciter, expliciter », le deuxième est une rééditionInterview - La Traduction
revue et augmentée de l’ouvrage épuisé de Christiane Nord,
La traduction. Une activité ciblée, le troisième examine les rapports de force entre les langues tels que mis en évidence par la traduction, et le quatrième, Le Sansonnet de Shakespeare, présente un « gauchissement » commenté de quasi tous les sonnets de Shakespeare par notre collègue Interview - Archibald MichielsArchibald Michiels. On voit donc bien que traductologie et traduction sont intimement liées, quoi que tu puisses en penser…

Au fait, dis-moi, quelle influence peuvent avoir les théories de la traduction sur ta pratique ? 

 

Interview CPHm hm, j’ai envie de dire, aucune (rire). Je ne dis pas qu’elles sont inutiles : elles permettent de comprendre les différences dans les approches, de commenter avec des instruments précis et quasi scientifiques. Mais aident-elles à traduire ? Par exemple, recourir à la compensation, c’est-à-dire introduire un effet de style là où il n’y en a pas pour compenser sa perte à un autre endroit du texte, c’est une technique spontanée chez un traducteur. Il est peut-être bien content d’en trouver la formulation théorique, mais n’en a pas besoin. Dans le domaine des traductions non littéraires, l’exercice récurrent auquel doit se livrer le traducteur (du moins dans mon expérience) c’est le décryptage de textes souvent très approximatifs et leur reformulation. Mon rôle de traductrice n’est pas de mettre en évidence les imperfections de l’original mais de faire comprendre ce que la personne qui a rédigé le texte cherchait à communiquer.

Interview VBDonc, comme tu viens de le dire, ça s’applique surtout aux textes non littéraires. Mais tu as traduit, seule ou en binôme, de nombreux textes littéraires pour lesquels la critique textuelle, l’herméneutique, sont une forme de lecture préalable à la traduction. Les théories de la traduction peuvent alors aussi fonctionner comme grille de lecture.  Comment traduis-tu et quelle est la place de la traduction aujourd’hui dans ta vie ?

Interview CPLà je suis retraitée depuis 2014, ce qui me donne davantage de temps pour traduire, d’une part des textes militants, d’autre part des œuvres littéraires.

Jusqu’à la mort de ma mère au printemps 2017, nous traduisions ensemble, ou plus exactement, nous traduisions chacune les mêmes poèmes et puis nous comparions et argumentions. De son vivant, quand j’ai réussi à publier l’une ou l’autre de ces traductions communes 
Interview RevHaiti(Le Livre de l’ânesse de Balaam en 2003, RêvHaïti en 2013), elle refusait que son nom soit mentionné. Quand j’ai enfin trouvé un éditeur pour l’épopée de la Grande Guerre de David Jones, Entre parenthèses, j’ai pu mettre nos deux noms : elle n’était plus là pour protester.

Nous avons procédé un peu de la même manière, toi et moi, quand nous avons traduit la pièce d’August Wilson, Gem of the Ocean : en comparant nos traductions respectives.

 

Interview VBEn revanche, notre approche du texte est différente. Là où tu entres intuitivement dans le texte, moi, je l’aborde de façon plus distanciée avec tout un bagage conceptuel, théorique, historique, et même linguistique, que m’ont apporté mes recherches en littérature africaine américaine. Et c’est justement là que notre collaboration a particulièrement bien fonctionné : je dirais que tu donnais une voix singulière et très nuancée aux personnages en te coulant dans leur sensibilité là où moi, je remettais leur idiome dans une perspective historico-linguistique tout en débusquant l’implicite, les ambivalences de discours et l’intertextualité. Une démarche ardue mais indispensable chez un auteur aussi densément référentiel qu’August Wilson. 

Une dernière question : tu as encore des projets de traduction sur le métier ?

Interview CPBien sûr. Tant qu’il y a de la vie… Après Goyaves coupées de Robert Antoni, je traduis un autre de ses romans dont le titre anglais Interview - as flies combine une citation du Roi Lear et une tournure créole (As Flies to Whatless Boys). Par la suite, je traduirais sans doute Dangerous Freedom, de Lawrence Scott (dont j’ai déjà traduit et publié Balai de sorcière). Je cherche un éditeur pour des recueils de poèmes de Kamau Brathwaite. Et l’activité militante ne s’arrête jamais. 

  Interview - Kamua Brathwaite

 

L’entretien prévu pour le mois de juin 2022 avec le discourtois André Markowicz

Durant quasiment toute l’existence de ce blog (plus de 10 ans), nous avons publié une chronique mensuelle intitulée “Linguiste du mois” (parfois appelée “Traducteur/trice du mois”).

Ce processus, dont la première étape consiste à sélectionner des invités et des chroniqueurs de premier plan, est bien plus difficile et chronophage qu’il n’y paraît.

Ces entretiens sont généralement menés en deux étapes. Dans un premier temps, l'intervieweur échange avec le linguiste du mois lors d’une discussion qui lui permet d'apprendre des faits intéressants sur ce dernier, faits qui auraient pu lui échapper durant la préparation de l'entretien. Puis, sur la base de cette conversation, une liste de questions plus précises est envoyée à la personne interrogée.

Les délais pour chacune de ces parties sont déterminés à la convenance de l’interviewé(e). Si ce dernier ou cette dernière demande une prolongation, la rédaction du blog est toujours prête à reporter les dates convenues à condition qu’il reste suffisamment de temps pour remplacer le duo en question par une autre équipe.

Parmi les traducteurs anglo-saxons qui ont été interviewés sur ce blog se trouvent de grandes figures littéraires comme Anthea Bell, David Bellos, David Chrystal, Frank Wynne [1], Ros Schapiro [2], Adriana Hunter, Mark Polizzotti et Marjolijn de Jager, pour ne citer qu’eux. Parmi les linguistes français figurent notamment Michel Rochard, Nadine Gassie, Nicolas Froeliger, Anthony Bulger, René Meertens [3] et Joël Dicker [4]

Au fils des années les personnes interrogées ont généreusement donné de leur temps et se sont montrées très réactives et coopératives. Elles ont également respecté les délais prévus pour que l'interview puisse être publiée dans les temps.

Mais chaque règle a son exception. Notre invité pour l’entretien du mois de juin 2022 était le traducteur et poète français, André Markowicz.

Markowicz a accepté notre invitation, ainsi que la date proposée pour la conversation et le délai de remise des réponses écrites. La conversation a bien eu lieu, puis six questions lui ont été transmises par écrit. Face à l’absence de réponse de la part de M. Markowicz, un rappel urgent lui a été envoyé, auquel il a répondu : « je n'ai pas le temps, surtout dans le contexte actuel, où toute mon énergie est concentrée sur l'Ukraine… ». À croire que M. Markowicz gère la guerre contre la Russie à lui tout seul, ou peut-être avec l'aide de Volodymyr Zelenskyy.

À la suite de cela, une prolongation de trois mois lui a été proposée. Le message reçu en retour était tellement irrespectueux et hors de propos, que nous préférons ne pas l'honorer en le publiant ici.

Nous laissons à nos lecteurs le soin de se faire leur propre opinion de la personne concernée. Nous nous excusons de ne pouvoir publier notre entretien mensuel, que nombre de nos lecteurs ont souvent hâte de lire.

​[1] qui vient d'être nommé Président du jury d'International Booker Prize, 2022

[2] Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres

[3] l'auteur du Guide anglais-francais de la traduction

[4] prix Goncourt des lycéens 2015

Damon Galgut – linguiste du mois de mai 2022


D. Galgut + The PromiseDamon Galgut
est né à Pretoria en Afrique du Sud. Il a remporté le Booker Prize [1] en 2021 avec La promesse, après avoir figuré deux fois dans la sélection finale (short list) de ce prix pour Dans une chambre inconnue (France, 2010) et Un docteur irréprochable (France, 2003), qui a également remporté le Commonwealth Writers Prize (Afrique). Damon Galgut est membre de l’American Academy of Arts and Letters. Il vit au Cap.

  Cape-Town-South-AfricaLe Cap, Afrique du sud     


3D1CCF0F-37CB-42AF-8708-0F17720A1285Hélène Papot
a bien voulu traduire l’entretien avec Damon Galgut qui suit. Ce n’est pas par hasard que nous avons demandé à Hélène, qui habite Bruxelles, de le traduire – elle a traduit plusieurs livres de Damon Galgut, à savoir L’été arctique Dans une chambre inconnue, L’imposteu, Un docteur irréprochable (tous éditions de l’Olivier, Paris), et La faille (éditions Verticales, Paris). Ses autres traductions sont accessible ici

Il est intéressant de constater qu’on a annoncé l’attribution du Goncourt à Mohamed Mbougar Sarr et du Booker Prize à Damon Galgut le même jour (le 1 decembre 2021)  – chacun des ces auteurs provenant de l’Afrique sub-saharienne. (Un autre écrivain africain qui a remporté lui le prix Nobel de littérature en 2021 est Abdulrazak Gurnah, originaire de Zanzibar (Tanzanie). Donc une année historique pour la littérature africaine.)

Mohamed_Mbougar_Sarr Damon-Galgut 4 Abdulrazak Gurnah
Mohamed Mbougar Sarr Damon Galgut Abdulrazak Gurnah


PEN_America_logoNous avons mentionné dans le passé l’organisation littéraire Pen America, qui réunit écrivains, journalistes et poètes – tous ceux qui utilisent l’écriture pour promouvoir des idées – dans la conviction commune que c’est par ce partage que des ponts de compréhension peuvent être construits entre les peuples, Ces ponts franchissent les clivages politiques, géographiques, ethniques, culturels, religieux et autres.

Viviance EngMaintenant PEN America propose une série d’interviews hebdomadaire, nommée PEN Ten. Viviane Eng s’est entretenue sur le site de PEN America avec Damon Galgut. Mme. Eng nous a gentiment autorisé de faire traduire le texte de l’interview et de publier la traduction sur ce blog.

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V.E. Quel premier livre ou texte vous a profondément marqué ?

D.G. J’ai été étonné et impressionné à la lecture de Au cœur de ce pays de J.M. Coetzee [2] lorsque j’avais dix-huit ans. Au-delà de la qualité de l’œuvre, le fait qu’elle ait été écrite par un Sud-africain, une personne qui n’était finalement pas si éloignée de moi, m’a sidéré. J’ai compris que la littérature n’était pas un idéal abstrait prenant naissance seulement en Europe et en Amérique mais une chose accessible, réalisable.

 

V.E. Enfant, vous avez souffert d’un lymphome et votre entourage vous faisait la lecture. Quelles histoires retenez-vous de cette époque ?

D.G Rien d’extraordinaire. C’était essentiellement des livres d’Enid Blyton [3]  – en particulier Le Club des cinq. Pauvre Enid, elle en prend pour son grade, de nos jours, mais elle a indiscutablement nourri mon imagination d’enfant. Pas tant par le niveau de la narration que par les histoires en elles-mêmes. Puis je suis passé à Agatha Christie [4]  et Ngaio Marsh [5], les romans policiers de ma mère qui traînaient dans la maison.

 

V.E. Comment votre écriture aborde-t-elle la vérité ? Quelle est la relation entre vérité et fiction ?

D.G Toute fiction est un mensonge au sens où elle parle d’événements qui ne se sont jamais produits, de dialogues qui n’ont jamais eu lieu, des personnes qui n’ont jamais existé. Mais qui sont autant de moyens artificiels d’approcher la « vérité » à propos de ce qu’est un humain. Dans la perception humaine, il n’y a pas de vérité objective, bien sûr – seulement des impressions subjectives de la vérité mais où la fiction intervient, et où elle apporte son lot de vérité.

 

V.E. Quelle œuvre d’art, littéraire ou non, vous stimule et vous mobilise, dans votre travail ?

D.G Je ne suis pas « mobilisé » par une œuvre d’art en particulier. D’un autre côté, l’art est une source et un moteur dans lequel chacun puise. En ce qui concerne les livres, je reviens régulièrement à Tandis que j’agonise, de William Faulkner [6] , qui sans cesse m’éblouit quant aux possibilités qu’offre la langue.

 

V.E. La promesse se passe à Pretoria, la ville où vous avez grandi. Pourquoi avoir choisi de situer le roman dans cette ville ? Ce choix a-t-il modifié votre regard sur votre enfance ?

D.G Mon enfance a été profondément marquée par le fait de vivre à Pretoria, mais pas de manière joyeuse ou bénéfique. C’était un lieu oppressant, conservateur, violent et étouffant, surtout à cette époque. D’une certaine manière, il fallait que j’écrive là-dessus, le roman a exorcisé certains démons. Pas tous, et il se pourrait que j’y revienne.

 

V.E. Dans une interview récente au New York Times, vous doutez que les romans aient le pouvoir de changer le monde : « Les romans nous disent ce que ça fait de vivre à un moment particulier de l’histoire. Je les vois plus comme des documents que comme des agents du changement. » Pourquoi les romans sont-ils importants en tant que matériaux d’archives, en plus des textes universitaires et des sources premières ?

D.G Les romans sont certainement utiles en tant qu’archives. Si je lis Tolstoï, par exemple, j’apprends des choses sur la vie dans la Russie de son époque, depuis les moyens de transport jusqu’aux croyances religieuses en passant par les traditions sociales. D’un autre côté, ces informations sont peut-être aussi accessibles dans des textes qui ne relèvent pas de la fiction. Ce que la fiction apporte, c’est la possibilité de sentir, de manière authentique, la façon de penser et de raisonner d’un esprit russe, ce que des études et des textes non fictionnels sont peu susceptibles de permettre. Les comédiens, par exemple, ont souvent recours à des romans pour comprendre comment fonctionnaient les êtres humains à une période particulière de l’histoire. Mais il serait difficile de leur attribuer un rôle d’archive.

 

V.E. Quels auteurs comptent parmi vos amis ? Dans quelle mesure ils vous aident à améliorer votre écriture ?

D.G Je ne vais pas citer de noms mais j’ai la chance d’avoir beaucoup d’amis écrivains, dont certains sont parmi les meilleurs dans leur domaine. Malheureusement, rien de ce que nous faisons ou disons n’est d’aucune aide dans le travail d’écriture de nos propres livres, une tâche qui reste incroyablement difficile. J’imagine qu’un esprit de compétition généralisé pourrait générer une certaine émulation, bien que cela puisse aussi ne pas être bénéfique. Écrire est une activité très difficile, en réalité, et pratiquement rien ne parvient à adoucir cette difficulté.

 

V.E.  La promesse est un livre sur la famille et l’héritage. Si vous pouviez revendiquer une généalogie littéraire parmi des écrivains du passé, quels seraient vos ancêtres ?

William Faulkner, Virginia Woolf, Samuel Beckett. 

William Faulkner
Virginia Woolf
Samuel Beckett
William Faulkner Virginia Woolf Samuel Beckett


V.E.
 Vous êtes le lauréat de la dernière édition du prestigieux Booker Prize. En quoi cette reconnaissance a-t-elle changé votre quotidien ?

J’ai surtout été accaparé par une série d’occupations plutôt envahissantes. J’ai donné un nombre considérable d’interviews depuis le mois de novembre et ce n’est pas fini. Parler nuit aux mots – ou du moins éloigne, hélas, de l’écriture.

 

V.E. Quel conseil donneriez-vous à un écrivain essayant de se faire éditer en général et plus particulièrement dans la période actuelle ?

De nos jours, les livres sont perçus comme entrant en concurrence avec les médias sociaux, et les attentes autour de ce qui rend un livre digne d’intérêt sont déformées par cette pression. Certains, en particulier, semblent croire que les romans doivent être portés par de l’action, mêlée à de brefs fragments d’information qui n’épuisent pas le cerveau des consommateurs facilement lassés, et contenir un « message » réconfortant. Ce raisonnement me paraît mauvais. Le matériau de cette forme de narration est la langue, et la langue permet ce que d’autres médias ne permettent pas. De fait, la langue est au cœur de l’expérience littéraire et elle devrait s’efforcer de déployer sa pleine puissance au lieu de se contenir et se soumettre. Mais cette question relève peut-être plus de l’édition que de l’écriture – et dans ce cas, je n’ai aucun conseil à donner. Trouver un éditeur qui accepte de vous publier a toujours été un challenge et ce challenge reste le même. Essayer, encore et encore, je dirais.

————

Notes de la redaction

[1] Le Prix Booker, créé en 1968, est l'un des plus importants prix litteraires remis annuellement. Seuls les romans de fiction rédigés en anglais et écrits par un auteur vivant, et publiés en Royaume Uni, sont susceptibles d'être primés. Le gagnant de ce prix est assuré d'une gloire internationale, souvent assortie d'un succès de vente pour l'ouvrage. Il faut distinguer entre ce prix et celui du Prix international Booker, un prix litteraire récompensant des écrivains de fiction de toute nationalité, de son vivant pour l'ensemble de son œuvre, dans la mesure où cette œuvre était disponible en anglais, soit dans sa langue d'origine, soit en traduction. 

[2] John Maxwell Coetzee (1940 -) est un romancier et professeur en littérature australien, d'origine sud-africain, et d'expression anglaise, né au Cap en Afrique du Sud. Il est lauréat de nombreux prix littéraires de premier ordre dont le prix Nobel de littérature en 2003.  

[3] Enid Blyton (1897- 1968) est une romancière britannique.  Spécialisée dans la literature pour la jeunesse, elle est surtout connue pour avoir créé les séries Oui-Oui (Noddy) Le Club des cinq, (The Famous Five) et Le Clan des sept (The Secret Seven). Ses ouvrages, qui abordent un large éventail de thèmes et de genres (dont l’éducation, l’histoire naturelle, le fantastique, les histoires à suspense et les récits bibliques, figurent parmi les meilleures ventes mondiales depuis les années 1930, avec plus de six cents millions d'exemplaires écoulés traduits dans près de 90 langues.

[4] Selon l'« Index Translationum » de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), un répertoire des ouvrages traduits dans le monde entier, et la seule bibliographie internationale des traductions, Agathe Christie est l'auteur(e) le plus traduit(e) du monde. . 

Rang

Auteur/e

langue

de source

Langues cibles

Totat de traductions

1

Agatha Christie

anglais

103

7,236

[5] une dramaturge et auteure neo-zélandaise de romans policiers.  

[6] William Cuthbert Faulkner (1987-1962) est un romancier et nouvelliste américain. Publié à partir des années 1920, il reçoit le prix Nobel de littérature en 2003, alors qu'il est encore relativement peu connu.

 

Entretien mensuel – avril 2022

Jonathan Goldberg

[Initialement publié après la première élection d'Emmanuel Macron comme Président de la République)

 

Man with 2 hats second optionFor several years distinguished linguists have been interviewed for this blog every month.  Our readers may therefore understandably ask: How have I, Jonathan, managed to insinuate myself into this exclusive club, which is usually reserved only for the illustrious? The answer is that this month we are short of a high-level interviewer and interviewee. Desperate times call for desperate measures [1] so I decided, with an excess of immodesty, to fill the gap. "Fools rush in where angels fear to tread." [2]

But because my chutzpah [3] has its limits, I stopped short of asking anyone to interview me. So here I am, wearing two hats, those of both the interviewer and interviewee. On n'est jamais mieux servi que par soi-même ! 

In preparing this "interview", the first decision I needed to take was whether to draft it in English or in French. That was what is called a "no brainer" [4] in the USA. I have too much respect for la belle langue to maul it and I feared that the hachis parmentier that I wanted to cook would come out of the oven smelling like Shepherd’s Pie.

Cartoon

The next decision was whether to ask one of our band of faithful French translators to render this text into the language of Molière [5]. I decided that just this one time our French readers would not be molly-coddled [6], but would have to bite the bullet (forgive the mixed metaphor) and read the interview in what the French like to refer to as  « la langue de Shakespeare ».

J. G.

Shakespeare & Moliere

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Two hats 20Question: Describe the experience of managing a blog to which so many gifted wordsmiths contribute their time and talents.

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Jonathan's attire when rubbing shoulders with the crème de la crème

Answer: My motives for running the blog are both altruistic and egoistic: on the one hand, the desire that I often have to share with others the material I read; on the other hand, the fact that the blog is very good for my ego. Like many professional translators, I normally perform my work in the shadows. The blog, on the other hand, gives me a platform and a pretext to communicate with some of the crème de la crème of English and French linguists. Whenever I am able to introduce a gifted translator or contributor on the pages of Le Mot juste, I enjoy the opportunity, however fleeting, to stand shoulder to shoulder with one of the best linguists around. 


Two hats 20Question
: You are not a literary translator with a slew of books to your name, so how could you expect to come out of the darkness into the world of fame and fortune and to reach an audience beyond the readers of the blog? Travailler non seulement pour des prunes mais pour la gloire.[7] [8]

Answer: Well, by chance, I did recently come under the bright lights and I have been enjoying a short-lived moment of fame, if not of fortune. I was not going to mention this, but  if you insist, I'll tell you about it. Last year I was commissioned to translate Emmanuel Macron's memoir cum political manifesto, Révolution. Because of time constraints, I contracted with a British translator to translate half the book, and we edited each other's translations. The book was published in November and the translators were invited to London for a panel discussion to launch it.

 
Macron English cover

Two hats 20Question: Was the co-translation a synergistic effort? Was it a successful collaborative work?

Answer: In my Translator's Note, I stressed the point that it was indeed a collaborative endeavour, with synergistic benefits, and I went out of my way in that Note to highlight my co-translator's skills. But you will probably get a very different answer if you ask her. Most likely the same view as that expressed by my first wife, following our divorce. 



Two hats 20Question
: What did your first wife say?

Answer: "Never again!."

 

Two hats 20Question: How were you able to gauge the public's appreciation of your translation of Révolution ? Even Anglo-Saxons [9] who read French with ease don't usually compare and contrast the source text of a book with the translation in order to grade the level of the translator's skill.

 

Answer: Paradoxically, the warmest expression of appreciation I received for this project came from two people who have probably not read the translation: M. E. MACRON and his Chef de Cabinet, M. François-Xavier LAUCH (see the images below).

 

  Macron dedication-page-001 - updated

  
    Chef de Cabinet-page-001 - updated

Two hats 20Question: Mr. Macron's handwritten dedication in your book is rather difficult to decipher.

Answer: Indeed. The language of the dedication, like that of the book, is somewhat cryptic, and to judge by the handwriting, you would think that M. Macron had trained as a doctor, not an economist. I leave it to our readers to decipher the President's handwriting. I'm sure they will enjoy the challenge.

 
Two hats 20Question: Will you now take on the translation of works by other famous French politicians, scholars or writers?

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Jonathan working in the shadows

Answer: Never again! Working on a single project for 10 hours and more a day, seven days a week, at the expense of my other interests, is not my cup of tea. But for regular work projects, being only 80 years old (twice the age of the President of the Republic [10]), I do not intend to slow down. I will continue to ply my trade in the shadows as an anonymous and unknown translator and interpreter (French>English and Hebrew>English), and to devote part of the hours of each day outside of my regular work  to  research for the blog across a range of linguistic and cultural subjects. (My other blog activity involves roping in contributors, which is sometimes as difficult as herding cats. But once they submit their contributions, they usually prove themselves to be linguistic tigers.)

I have also revived an English-language blog that I had created some time ago and that had been dormant: The Lives of Linguists : Interviews with Writers, Translators and other Wordsmiths. It is accessible at WordsmithsBlog.com. And I am in the process of creating a French-language blog named Clio, un blog pour les amateurs de l'histoire. [11] Articles dealing with historical subjects that have been written for Le Mot juste over the course of the years will be imported into the new blog. Stay tuned!

As a staunch Francophile, I will have the continuous pleasure of seeing material posted in the mellifluous French language. [12] Together with the contributos and readers, I will continue the search for le mot juste en anglais – as well as in French.

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[1]

[2] Alexander Pope, An Essay on Criticism, 1711

 

[3] Oxford Dictionaries:

mass noun, informal 
Extreme self-confidence or audacity 
Origin: Late 19th century: Yiddish, from Aramaic ḥu ṣpā.
 

[4] Selon Video Language Network sur le site Femme actuelle, cette expression est utilisée pour exprimer qu'un choix est facile à faire et ne nécessite pas d'y réfléchir plus longtemps.

[5] According to one theory, all or many of Molière's works were in fact written by Corneille, the historic French dramatist. See: https://www.youtube.com/watch?v=aaaqqLkz5t4

[6]  pouponner, chouchouter
Mollycoddling – World Wide Words

[7] L'Aiglon de Edmond Rostand – Nous avons fait tout cela pour la gloire et pour des prunes ! (Flambeau)

Dans L'Aiglon (Acte 2, scène IX), Edmond Rostand fait dire à Flambeau, vélite de la garde, après le rappel de ses glorieux états de service :

"Faits d'armes : trente-deux. Blessures : quelques-unes.
Ne s'est battu que pour la gloire, et pour des prunes.» }
 

[8] The French word prune and the English word "prune" are false friends. Prune (fr.) = plum (Eng.); prune (Eng.) = pruneau (fr.)

Plums-1 Prunes
plum = prune prune = pruneau


[9] The Anglo-Saxons
      Aeon

[10]  When Macron is 80 years old, I will be 120 years. Between now and that time, I expect to receive a card from him containing the Biblical greeting: שתחיה עד מאה עשרים – "May you live to be 120 years." 

[11] What Makes French Sound Sexy
Mental Floss

[12] Clio was the Muse of History

Other articles by the author on his experience as a translator and interpreter:

The colonial influences on participants in a Los Angeles courtroom— from the perspective of a French-English interpreter.

An Interpreting Dilemma

Rachel Hartig – linguiste du mois de mars 2022

L’entretien qui suit est presenté a l'occasion de l'Oscar remporté par C.O.D.A. (Children of Deaf Adults) (un remake américain de La Famille Belier) pour le meilleur film de l'année. Le film traite d'une famille de sourds.

Le President Macron vient d'envoyer un message sur Twitter : "…. Un grand bravo à ses producteurs, français, et aux équipes qui en font un succès à l’étranger. Avec ce film, ils ouvrent le regard sur le handicap et le vécu des proches aidants."

Produceurs

Les producteurs Philippe Rousselet (G), Fabrice Gianfermi (D) et Patrick Waschsberger (C) avec leur Oscar du Meilleur film, à la 94e cérémonie des Oscars, 27 mars 2022, a Los Angeles.
(FREDERIC J. BROWN / AFP)

 

L'epeeAux États-Unis et en France, les mouvements visant à instruire les personnes sourdes ont été historiquement interdépendants.  C'est l'abbé de l'Épée (1712-1789) qui ouvrit à Paris la première école pour les sourds – l’Institut national des jeunes sourds de Paris (aujourd'hui familièrement appelé l'Institut Saint-Jacques). Un Américain de passage à Paris, Thomas Gallaudet (1787-1851), assista à une démonstration de l'abbé Sicard, le successeur de l'abbé de l’Épée. Il fut impressionné par sa façon d'enseigner à deux élèves sourds et doués : Laurent Clerc et Jean Massieu.  Il persuada Clerc de l'accompagner aux États-Unis où tous deux fondèrent en 1817 l'American School for the Deaf, à Hartford (Connecticut). [1] À ses débuts, l'American Sign Language (ASL) s'est essentiellement fondé sur la langue des signes française (LSF). [2]

Sign language

Notre linguiste du mois, Rachel Hartig, Ph.D., poursuit cette tradition franco-américaine.  Avant de prendre sa retraite, elle a enseigné le français pendant 38 ans dans l’éminente université pour les sourds qu'est la Gallaudet University, à Washington D.C., un établissement d'enseignement supérieur dont tous les programmes et services sont spécialement conçus à l'intention des étudiants sourds et malentendants.

Rachel est aussi l'auteure de trois livres : Man and French Society : Changing Images and Relationships, suivi de Struggling Under the Destructive Glance, qui étudie l'évolution des modèles de victimisation dans l'œuvre de Guy de Maupassant. Son plus récent ouvrage, Crossing the Divide : Representation of Deafness in Biography, est le fruit de plusieurs séjours à Paris au cours desquels Rachel a découvert la présence et le pouvoir de nombreux écrivains français sourds qui sont méconnus en Amérique. Le livre a été traduit en français (Franchir le fossé, Éditions Airelle, 2017).

Crossing the Divide

Franchir le fosse


Jonathan Goldberg
s'est entretenu en anglais avec Rachel Hartig à Washington, D.C. 

 

Rachel Hartig (cropped) Jonathan cropped
Rachel HARTIG, Ph.D. Jonathan GOLDBERG

 

[1]. Yvonne Pitrois (1880-1937), essayiste et biographe, sourde et malvoyante, revêt un intérêt particulier pour Rachel, de même que son homologue américaine, Helen Keller (1880-1968), première personne sourde et aveugle à décrocher un baccalauréat ès lettres. Mme. Pitrois a écrit « Une nuit rayonnante : Helen Keller ». L'autobiographie d'Helen Keller, The Story of My Life, a inspiré le film The Miracle Worker, et a été traduit en français (Sourde, muette, aveugle  : Histoire de ma vie, Payot, 2001).

 

Yvonne Pitrois Helen Keller
Yvonne PITROIS Helen KELLER

[2] De nos jours, l'ASL et le LSF sont des langues distinctes. Bien qu'elles contiennent toujours des signes analogues, elles ne sont plus comprises par les utilisateurs de l'une et de l'autre.

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I N T E R V I E W   EX C LU S I V E 

Initials JJG Le New York Times a publié un article sur les réactions et les réserves de la communauté des sourds à l’égard de l’attribution de l’Oscar du meilleur film à C.O.D.A. (Representation or Stereotype? Deaf Viewers Are Torn Over ‘CODA’ [*], 30 mars 2022). Estimez-vous justifiées les critiques qu’ils ont formulées, notamment parce que les familles de sourds étaient censées être dépendantes des membres de la famille qui n’ont pas de problèmes d’audition ? Le film était-il désobligeant pour les sourds ou les plaçait-il dans une situation de dépendance pour la satisfaction de leurs besoins vis-à-vis des personnes qui entendent?

Rachel Hartig : Lennard Davis, enfant d’adultes sourds lui-même et auteur de nombreux excellents livres sur la surdité, a estimé que le scénario de Heder n’abordait pas vraiment le genre de problèmes auxquels pourrait se heurter un enfant d’adultes sourds lorsqu’il interprète pour un parent sourd. Comment faut-il communiquer avec un parent au sujet de la maladie ou du décès d’un parent, par exemple ?

GallaudetA mon avis, un scénario doit respecter un équilibre en décrivant les réalités de façon objective, sans donner une représentation trop sombre de l’existence des sourds, qui est vraiment pleine de vie et de joie. En ce qui concerne la musique, par exemple, il suffit de songer aux Gallaudet Dancers, à la poésie des sourds, très abondante maintenant, et au développement actuel de la langue des signes américaine pour constater que la musique et le rythme font partie de la vie des sourds, même s’ils prennent une forme différente. Et en définitive, il est magnifique que, dans le film, Ruby, qui chante sur scène, a recours à la langue des signes à l’intention de ses parents, unissant ainsi le monde des sourds et celui des personnes qui entendent.

Pour moi, ce beau film est un excellent premier pas dans la description de la vie des sourds. Et l’accueil général a été tellement favorable que j’espère qu’un grand nombre d’autres films suivront et enrichiront les vies de ceux qui entendent et des sourds, grâce à une meilleure compréhension mutuelle entre les uns et les autres.

[*] Représentation ou stéréotype ? Les sourds sont déchirés au sujet de CODA

 

Initials JJG Lors de votre dernière année d'enseignement à Gallaudet, combien cette université comptait-elle d'étudiants ? Quel était l'effectif normal d'un cours de français ?

RH : Actuellement, 1.129 étudiants sont inscrits à Gallaudet. À cet effectif s'ajoutent des inscriptions aux cours en ligne et des étudiants à statut particulier.

Quand j'ai commencé à y enseigner, en 1973, l'Université avait un effectif total moindre. Néanmoins, comme bon nombre de mes cours étaient initialement obligatoires (français élémentaire, français intermédiaire), il m'arrivait souvent d'avoir jusqu'à quinze à vingt étudiants dans chaque cours. Bien sûr, pour les cours à option, soit le français avancé, la littérature française en traduction anglaise, les nouvelles françaises, etc., le nombre d'étudiants était bien moindre, et se situait souvent entre cinq et dix.  

 

Initials JJGPouvez-vous nous expliquer quelques-unes des principales méthodes utilisées pour enseigner aux sourds, ex. : la parole, l'écrit, les symboles graphiques et non tactiles, les indices-objets, les indices -gestes/mouvements, les expressions du visage ou les bruits révélateurs d'un sentiment ou d'une opinion, la langue des signes manuels, la langue des signes tactiles, le Braille, les indices tactiles, etc.

 

RH Gallaudet University se considère maintenant comme une institution bilingue et biculturelle, employant à la fois l'ASL (American Sign Language) et l'anglais écrit. L'ASL ne se réduit pas à des signes, elle recouvre les expressions faciales, le langage corporel et le recours au langage labial.

 

Initials JJG Étant donné qu'il peut y avoir une grande diversité de types et de degrés de handicaps auditifs et visuels, qu'ils soient congénitaux ou acquis, ainsi que de maîtrises de la langue courante, les besoins des étudiants étaient-ils satisfaits au cas par cas ? Par exemple, se pouvait-il que certains utilisent des manuels en Braille et d'autres des manuels ordinaires, que certains aient recours au langage labial et d'autres suivent votre langue des signes, ainsi que d'autres méthodes d'enseignement ?

RH :  Que l'étudiant soit devenu sourd, sourd et aveugle ou sourd et physiquement handicapé avant ou après avoir parlé, il tirera profit de la langue des signes (ASL) employée par l'enseignant. Certes, les besoins individuels doivent également être satisfaits. Si, par exemple, la présence d'un interprète s'impose pour assister un étudiant sourd et aveugle à l'occasion d'un cours, l'interprète reproduira le langage des signes de l'enseignant. Mais, l'interprète traduira les signes de l'enseignant directement dans la main de l'étudiant, alors que l'enseignant adressera ses signes à l'ensemble de la classe. Et les textes devront aussi être imprimés en Braille pour permettre à l'étudiant de se préparer et d'étudier. 

 

Initials JJGSi quelqu'un sollicite son inscription à Gaullaudet University, comment évalue-t-on son niveau de compétence compte tenu de son handicap ?

RH :  Les étudiants doivent être classés sourds ou malentendants pour accéder au cycle universitaire de Gallaudet. Certaines exceptions sont consenties pour des étudiants qui peuvent désirer devenir interprètes ou enseignants de sourds. Hormis cela, les diplômes de fin d'études secondaires, les lettres de référence et les résultats SAT sont autant de critères d'admission.

 

Initials JJG Je crois comprendre que les explications que vous donnez en anglais à vos étudiants leur sont transmises en ASL. Mais, quand vous voulez citer un extrait d'ouvrage en français, comment faites-vous ? Vous servez-vous alors du langage des signes française ? Comment les étudiants sourds mais non muets apprennent-ils à prononcer le français correctement ?

RH :  Quand je faisais une citation, je pouvais l'écrire au tableau, la dicter avec les doigts ou la projeter sur l'écran. La langue des signes française (LSF) était occasionnellement utilisée en classe, notamment depuis que davantage d'enseignants du Département des langues du monde et de la culture (notre nom actuel) en sont venus à apprendre la LSF à l'occasion de fréquents séjours à Paris et de stages à Saint-Jacques (l'Institut français des sourds).

Nous avons mis en place des programmes d'études à l'étranger, axés sur la France, conçus spécialement pour nos étudiants. Si, à leur arrivée, ceux-ci avaient besoin du soutien d'interprètes (habituellement des enseignants ou des personnels de Gallaudet), en fin de séjour, ils avaient beaucoup progressé. Ils parvenaient à communiquer avec des étudiants français, en utilisant le LSF et l'ASL, et parlaient assez bien pour en être compris lorsqu'ils s'essayaient à parler français. 

 

Initials JJG Lorsqu'un étudiant sourd se rend en France ou dans une autre région francophone, comment communique-t-il et comprend-il le français environnant sans la présence de quelqu'un qui puisse interpréter les deux langues des signes que sont l'ASL et la LSF ?

RH :  Lorsque nos étudiants arrivent chez nous, ils ont déjà relevé le plus sérieux des défis pour des personnes sourdes : accéder à leur première langue parlée, l'anglais. Il est vrai qu'apprendre une langue étrangère est un défi de plus pour les sourds, mais pendant trente-huit ans, c'est ce que je les ai vus faire et très bien. Cela me rappelle les paroles d'un de nos présidents de Gallaudet University, I. King Jordan. En 1981, au cours d'un entretien, il déclarait : «…un sourd peut faire tout ce que peut faire un entendant, sauf entendre.»

 

Initials JJG Quels effets les progrès techniques ont-ils produits sur la communauté des sourds ? Que pensent les étudiants de Gallaudet des implants cochléaires ? Et si certains ont eu recours à de tels implants, cela leur a-t-il été profitable ? 

RH :  Pour les sourds, les progrès techniques ont été source de bienfaits, mais aussi de complications dans la vie quotidienne. Les implants cochléaires en sont un exemple. D'abord, la communauté des sourds de Gallaudet y a vu un défi à l'identité des sourds. Tous, nous nous définissons par la langue et la communauté à laquelle nous appartenons. Plus récemment, j'ai vu beaucoup d'enseignants, de personnels et d'étudiants de Gallaudet atteints de surdité opter pour les implants sans avoir l'impression de quitter la communauté des sourds, et tout en profitant de certains avantages des implants.

 

Initials JJG Quels espoirs nourrissez-vous pour l'avenir de vos protégés de Gallaudet et pour leur communauté ?

RH :  Je rêve d'un monde dans lequel les membres de la communauté de Gallaudet, tout en étant attachés à leur langue des signes, soient aussi désireux, et même heureux, de franchir le fossé qui les sépare des entendants. Je voudrais qu'ils aiment autant lire et écrire que regarder des vidéos en ASL. En contrepartie, je voudrais que les entendants voient l'intérêt de l'ASL et de la LSF, et qu'ils désirent les apprendre. Cela permettrait aux entendants de se connecter à la fascinante communauté des locuteurs de ces langues et de l'explorer plus profondément.

 

Lecture supplémentaire

Olivia Rodrigo, other nominees bring ASL interpreters to Grammys
April 5, 2022

How to Learn Sign Language Online for Free
WIRED, April 3, 2022

Deafblind Communities may be Creating a New Language of Touch
The New Yorker, May 12, 2022

 

Amélie Josselin-Leray – linguiste du mois de février 2022

(première partie)
 
e n t r e t i e n     e x c l u s i f

NEVER UNDERESTIMATE A WOMAN WITH A BOOK

N.B. 2

Nathalie Barrié
l'intervieweuse 

Amelie photobiblio

Amélie Josselin-Leray
l'interviewée

Nathalie est traductrice littéraire (anglais > français, espagnol > français), nouvelliste, chroniqueuse et parolière.

Elle est agrégée d'anglais et titulaire d'un Master 2 de recherche littéraire de l'université Paris ouest Nanterre et d'un Master 2 de traduction littéraire de l'université Paris 7 – Charles V.

Nathalie a enseigné le français 16 ans aux Etats-Unis, puis l'anglais 12 ans en France.

Elle se consacre à présent à la traduction pour l'édition et à l'écriture de nouvelles et de chansons. Elle écrit des chroniques littéraires sur Babelio et pour le site du collectif Nouvelle Donne dédié à la nouvelle littéraire.

 

Amelie ND

University Toulous

Amélie est maître de conférences
en linguistique anglaise et traduction au département de traduction, d'interprétation et de médiation linguistique (CeTIM, devenu récemment D-TIM), qu'elle a co-dirigé entre 2015 et 2020. Elle a obtenu un
doctorat en traduction, termin-
ologie et lexicologie à l’Université
de Lyon 2. Ses thèmes de
recherche sont la lexicographie,
la terminologie et la linguistique
de corpus et les livres pour enfants traduits.

Amellie CETIM

Centre de Traduction, Interprétation
et Médiation Linguistique

 

Amelie Nathalie portraitAmelie NB 2

AmelieAmelie AJL


Amelie NB 2Amélie Josselin-Leray, vous vous intéressez à la linguistique et à la lexicologie, que vous enseignez à l’université de Toulouse Jean Jaurès, et en partant du lexique, vous avez élargi votre domaine d'étude au plurilinguisme. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours ?


Amelie AJLMon intérêt pour la linguistique et la traduction part avant tout des mots, qui exercent depuis fort longtemps sur moi leur étrange pouvoir de fascination. Je me souviens de deux moments de grâce en particulier qui ont infléchi significativement ma trajectoire : la découverte, Amelie precis Jean Tournierquasiment par hasard, du Précis de lexicologie anglaise de Jean Tournier [1] au détour d’une étagère de la bibliothèque universitaire de Censier (Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle), puis l’émerveillement de n’entendre parler que de dictionnaires lors d’une des premières « Journées des Dictionnaires » John Humbley organisées par Jean Pruvost à l’Université de Cergy Pontoise [2] à la fin des années 90. Je m’y étais rendue sur les conseils de John Humbley, grand spécialiste de lexicologie et de terminologie, qui était à l’époque à l’Université de Nancy 2 et qui devait devenir mon directeur de mémoire de maîtrise.

J’ai eu la très grande chance l’année d’après, dans le cadre de mes études à l’École Normale Supérieure de Cachan, de partir un an en échange universitaire au Canada, où j’ai été confrontée très concrètement à la question du multilinguisme. Les cours que j’ai pu suivre à Amelie Roda Robertsl’École de Traduction et d’Interprétation de l’Université d’Ottawa m’ont passionnée (lexicologie, terminologie, linguistique et traduction…) et j’ai eu la fantastique opportunité de travailler en tant que lexicographe au projet du Dictionnaire Canadien Bilingue, mené par Roda P. Roberts (Université d’Ottawa) et André Clas (Université de Montréal). Ce dictionnaire mettait en pratique les dernières recherches en lexicographie bilingue et en linguistique de corpus.

Cela m’a tellement plu qu’après être rentrée en France pendant un an pour préparer l’agrégation d’anglais, je suis repartie à Ottawa pendant un an grâce à une bourse du Conseil International d’Études Canadiennes et j’ai travaillé une année de Amelie Philippe Thoiron plus sur le dictionnaire, en tant que réviseure, tout en préparant un mémoire sur les anglicismes et les gallicismes dans les dictionnaires sous la direction de Philippe Thoiron (Université Lyon 2).

Celui-ci a réussi à me convaincre que les langues spécialisées avaient tout autant d’intérêt que la langue générale, voire plus, et c’est pour cela que j’ai consacré, sous sa direction, ma thèse de doctorat à la question de la place de la terminologie dans les dictionnaires généraux. Malgré le fait que les éléments s’étaient un peu ligués contre moi lors de mes précédents séjours canadiens (tempête de verglas en 1998, incendie de ma maison en 2000…), une des choses qui me tenaient le plus à cœur était de mener ce travail au Canada, sous la direction conjointe de Roda P. Roberts.

Le projet de dictionnaire bilingue n’a pas abouti intégralement sous forme publiée, mais la collaboration avec Roda, à qui je dois beaucoup Amelie - livreet que je me permets de remercier encore ici, ne s’est jamais arrêtée. Nous avons ainsi l’an dernier, après deux ans de travail, publié chez Ophrys une version complètement remaniée et mise à jour du Mot et l’Idée 2, un manuel de vocabulaire anglais-français qui fait référence depuis longtemps pour le premier cycle universitaire [3].

Amelie NB 2

Et maintenant ?

Amelie AJLDepuis 2006, je suis Maître de conférences à l’Université Toulouse Jean Jaurès, où mon enseignement en linguistique s’est progressivement resserré sur la sémantique et le lexique d’une part, et sur la traduction dans sa dimension professionnalisante d’autre part (utilisation des outils notamment). J’y ai co-dirigé le Département de Traduction, Interprétation et Médiation Linguistique pendant 5 ans et suis actuellement co-responsable du Master Mention Traduction et Interprétation.

Depuis que j’ai commencé à travailler en collaboration avec ce département il y a quinze ans, j’ai aussi découvert toute la complexité et tous les enjeux de l’interprétation depuis et vers la langue des signes, qui m’était totalement inconnue. Je trouve également très enrichissant le fait d’appartenir à des réseaux nationaux comme l’AFFUMT (longtemps présidée par Nicolas Froeliger [4]), [5] qui regroupe les Masters de Traduction Professionnelle français, ou les réseaux internationaux comme l’EMT, qui est le réseau européen des Masters en Traduction [6].

  Amelie AFFUMPT  


Ma recherche s’effectue au sein du laboratoire CLLE (Cognition, Langue, Langage, Ergonomie) [7], une Unité Mixte de Recherche qui dépend de l’université mais également du CNRS. J’ai la chance d’y côtoyer des collègues qui travaillent sur d’autres langues que l’anglais, Amelie laboratoire CLLE des collègues qui travaillent sur le traitement automatique de la langue, sur des questions de linguistique appliquée mais également des collègues psychologues qui travaillent sur l’ergonomie et la cognition. Les études récentes en traductologie montrent les bénéfices d’approches interdisciplinaires ; le croisement de concepts et de méthodes empruntés à la psychologie a fait ses preuves. La traductologie s’est par exemple emparée des méthodes d’oculométrie (eye-tracking), où l’on considère que les mouvements de l’œil sont le reflet de processus mentaux, pour étudier la réception des sous-titres traduits par les spectateurs ou encore pour analyser l’effort mental produit par les traducteurs lorsqu’ils sont en train de traduire. Le concept d’ergonomie a lui aussi fait son chemin dans les études de traduction, en s’appliquant notamment aux outils numériques qu’utilise le traducteur.

Enfin en ce qui concerne ma propre pratique de la traduction, au-delà des textes académiques relevant des Sciences Humaines et Sociales, je traduis du journalisme narratif mais également, de la littérature jeunesse anglophone, ce qui, je dois l’avouer, est mon péché mignon. J’aimerais y consacrer plus de temps… La pratique nourrit la théorie, et inversement. Une expérience de la pratique me paraît essentielle pour former des futurs traducteurs, sans compter tout simplement le plaisir de jouer avec les mots et l’imaginaire….


Amelie NB 2Les technologies de la traduction et la TAO font partie de votre domaine de recherche et d'enseignement à l'université, Trados et les corpus électroniques notamment. Pouvez-vous développer l'idée de corpus électroniques en traduction et leurs usages ? Comment ces corpus fonctionnent-ils en association avec des concordanciers ?

Amelie AJLLes technologies de la traduction, dans un sens large, englobent tous les outils numériques qui sont à la disposition du
traducteur. Cela va donc du dictionnaire électronique, de la base de données terminologiques en ligne jusqu’aux moteurs de Amelie TAO traduction automatique, en passant les outils de TAO (Traduction Assistée par Ordinateur) ou par les corpus électroniques.
Les corpus électroniques sont de gigantesques réservoirs de données textuelles authentiques (écrites ou transcrites de l’oral) et soigneusement sélectionnées, qui peuvent atteindre désormais un ou plusieurs milliards de mots. Ils servent à attester de l’usage qui est véritablement fait de la langue et peuvent être interrogés par certains outils très puissants, le plus élémentaire d’entre eux étant le concordancier. Certains corpus, comme le British National Corpus, le Corpus of Contemporary American English ou encore Frantext pour ne citer que les plus connus, sont monolingues et d’autres sont bilingues, voire multilingues, comme le United Nations Parallel Corpus.

De manière générale, ces corpus sont très utiles pour le traducteur qui cherche à mieux comprendre un terme de la langue-source, en pouvant l’observer en contexte, ou à mieux utiliser un terme en langue-cible. Il peut également avoir accès à des fragments de texte déjà traduits et alignés dans les corpus multilingues. En ayant recours aux corpus, le traducteur a notamment accès à la fréquence des mots et des combinaisons de mots. Certaines combinaisons privilégiées, appelées collocations, contribuent à l’idiomaticité de la langue, ce que le traducteur vise lorsqu’il produit son texte en langue-cible.

Les corpus étaient autrefois plutôt réservés aux initiés (chercheurs en linguistique, lexicographes…) mais leur accès s’est désormais largement démocratisé et des outils tels que Sketch Engine permettent désormais à un public plus large d’y avoir accès. Il faut également garder à l’esprit que les mémoires de traduction qui sont utilisées dans les outils de TAO s’apparentent à des corpus, tandis que ce qui nourrit les moteurs de traduction automatique n’est autre  qu’un ensemble de corpus très volumineux.

Amelie NB 2Linguee est pour l'instant couramment utilisé, sera-t-il un jour obsolète au profit d'outils plus performants ? Pensez-vous que cette évolution, si elle se fait, se fera rapidement ?

Amelie AJLAahh…Linguee ! C’est un peu le serpent de mer… Je ne crois pas que ce soit en termes d’obsolescence que la question se pose. Pour faire bref, tout le monde s’en sert (moi la première) mais personne n’en est toujours véritablement satisfait !

Tout le monde (étudiants, linguistes, traducteurs, chercheurs dans des disciplines très différentes…) s’en sert parce qu’il permet de voir des mots en contexte, dans des énoncés a priori réels, ce que ne permet pas (actuellement) le format du dictionnaire traditionnel. Mais personne ne sait exactement ce qui s’y trame. Linguee est un objet protéiforme, aux contours assez mouvants, mais qui ne dit pas qui il est véritablement : il s’annonce comme dictionnaire, mais propose maintenant la traduction automatique en premier, et bien que les segments alignés ressemblent à des extraits de corpus, ce n’est pas un vrai outil de corpus dans la mesure où l’utilisateur ne peut effectuer des recherches précises, et où les métadonnées sur les sources ne sont pas vraiment disponibles. C’est surtout sur ce point que j’insiste auprès de mes étudiants en traduction, car il est indispensable qu’un futur traducteur ait un regard critique sur les outils qu’il utilise. « Un bon ouvrier a de bons outils » est un précepte que je ressasse beaucoup en cours ! Je pense que Linguee est le prélude à un très bon outil du traducteur, qui combinerait savamment toutes ces fonctions de dictionnaire, de base de données terminologiques, d’accès aux corpus et de traduction automatique, mais qu’il reste à concevoir et réaliser. Des recherches sont en cours sur cette question.



Amelie NB 2Sketch Engine, par exemple, semble être très performant : quelles nouvelles évolutions apporte-t-il ?

Amelie AJLSketch Engine, lui, est un véritable outil de corpus, contrairement à Linguee. Initialement conçu par le (regretté) linguiste Adam Kilgarriff, il offre une assez vaste gamme de fonctionnalités qui restaient plutôt confidentielles et un peu cryptiques il y a quelques années et qui se sont en quelque sorte démocratisées récemment. On peut y consulter de grands corpus existants, ou bien y constituer un corpus à partir de pages web ou encore charger son propre corpus pour utiliser des outils d’analyse qui se trouvent dans l’interface. Une fonctionnalité très intéressante est la fonction WordSketch, qui permet en quelques secondes de dresser, si je puis dire, le portrait-robot d’un mot : on peut voir, par exemple, pour un verbe, de quels adverbes il est le plus fréquemment accompagné ou bien dans quelles constructions syntaxiques il est le plus souvent utilisé.

La seconde partie de cet entretien sera publiée sur ce blog le mois prochain.

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1. TOURNIER, Jean (1993) : Précis de lexicologie anglaise, troisième édition, Paris, Nathan université, « Fac langues étrangères ».
2. https://www.jeanpruvost.com/journ%C3%A9e-des-dictionnaires
3. Amelie - livreJOSSELIN-LERAY Amélie, ROBERTS Roda P. & BOUSCAREN Christian (2021).
Le Mot et l’idée 2.
Anglais : Vocabulaire thématique,
Ophrys, 470 pages.

4. Nicolas Froeliger – linguiste du mois de mai 2021
5. https://affumt.wordpress.com/
6. https://ec.europa.eu/info/resources-partners/european-masters-translation-emt_fr
7. https://clle.univ-tlse2.fr/