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La désuétude des mots

La Fronde des Mots, un livre court, charmant et humoristique écrit par Michael Mould (notre linguiste du mois de septembre 2022), porte sur des mots français qui ne sont plus utilisés ou sont employés de manière impropre. Le charme de ce livre résulte en partie du fait que l’auteur personnifie ces mots, de sorte que chacun d’entre eux prend vie sur les pages du livre et acquiert une identité propre  [1]. Nous citons un passage du livre qui exprime la pitié que le malheureux mot feuillir éprouve pour lui-même parce qu’il a été relégué parmi les vieilleries et les termes désuets.

« J’ai l’impression d’être déjà mort, dit Feuillir qui, ayant entendu la conversation, s’était rapproché de nous. Je me sens d’autant plus maltraité que Fleurir continue son petit bonhomme de chemin comme si de rien n’était. Diantre ! Les fleurs fleurissent et les arbres feuillissent, non ? »

Examinons le mot « diantre », tombé lui-même en désuétude.

D’après les sources fournies par Wikipedia [2], [3] et [4], voici l’origine de ce mot :

« Diantre » est une interjection familière et désuète, qui peut être interprétée comme un signe d’étonnement ou d’admiration. C'est une altération par euphémisme de « diable » apparue au XVIe siècle et qui permettait ainsi d'éviter de prononcer le mot « diable ».

Une traduction possible de « diantre » est dickens (dans l’expression what the dickens?), qui est aussi un euphémisme utilisé pour éviter un mot blasphématoire.

La plupart des locuteurs natifs de l’anglais supposeraient probablement, si on les interrogeait, que l’origine du mot dickens est le nom de l’auteur britannique Charles Dickens, [5] mais ils seraient dans l’erreur. Le site Web Londonist explique pourquoi :

« What the Dickens !? » est encore utilisé comme exclamation exprimant une légère surprise. (On peut aussi mentionner “What the heck?”, “What the deuce?”, “What the blazes?” et “What the devil?”.) Mais quelle en est l’origine et qui a forgé cette expression ?

Prenez The Merry Wives of Windsor, pièce écrite par Shakespeare dans les années 1590. Mistress Page s’exclame: “I cannot tell what the dickens his name is…”.

En d’autres termes, cette expression était utilisée plus de 200 ans avant la naissance de Charles Dickens. Elle semble aussi antérieure à l’époque de Shakespeare.

De même, l’utilisation de mots anglais tels que devil et hell était autrefois considérée comme blasphématoire. Il était un temps où « what the hell », autre équivalent de « what the dickens », n’aurait peut-être pas été utilisé en bonne compagnie en raison de scrupules religieux. « Bloody hell » est une autre variante ; les deux expressions auraient été jugées inacceptables, mais aujourd’hui on l’entend à plusieurs reprises dans le film Harry Potter and the Philosopher's Stone (Harry Potter à l'école des sorciers, 2001, classé « PG », soit enfants admis sous réserve de l’appréciation des parents).

De nombreux euphémismes utilisés pour éviter des mots grossiers — par exemple « diantre » en français et « what the dickens » en anglais — ont progressivement cessé d’être utilisés couramment, du moins en anglais, tandis que des mots autrefois jugés grossiers et dégoûtants ont été inclus dans des dictionnaires respectables. On les entend aussi dans des films, alors qu’ils auraient été censurés il y a une ou deux décennies. Signalons en particulier le mot fuck (ou fucking), bien que les âmes délicates continuent d’utiliser les euphémismes effing, freaking ou fricking (ou en anglais britannique frigging). Par exemple, He is a fricking bastard.

Voici ce qu’on peut lire sur le site web World Wide Words :

« Fuck, le mot argotique vulgaire le plus utilisé en anglais, encore capable de choquer même en ces temps tolérants en matière de langage, a toujours fasciné les “étymologistes omniscients”, en particulier ceux qui voient des acronymes partout.»

Le texte humoristique qui fait la promotion du livre “The F-Word (2e édition, 1999) sur Amazon est conçu comme suit :  « Généralement considéré comme vulgaire. Classé X. Biiiip. Inconvenant. Ne convient pas aux oreilles chastes. Les enfants sages s’abstiennent d’utiliser ce mot. Obscène.  Immoral.  Impudique.  Indécent. »

Ce texte poursuit sur un ton plus sérieux :

« Existe-t-il un mot qui ait suscité autant de créativité et frappe l’imagination d’autant de personnes? The F-Word contient d’innombrables exemples authentiques et non censurés de ce mot dans tous ses sens aussi variés que crus, à partir de sa première occurrence au XVe siècle…

Cette deuxième édition contient un  grand nombre de nouvelles définitions et les exemples inclus proviennent de milliers de sources, en particulier Robert Burns, Norman Mailer, E.E. Cummings, Ernest Hemingway, Liz Phair, Jack Kerouac, Anne Sexton, Playboy et Internet.

Vous apprendrez tout ce que vous avez toujours voulu savoir (ou pas) sur le mot le plus vulgaire de la langue anglaise — tout en étant peut-être le plus créatif. »

Il existe plusieurs théories sur l’origine du mot Fuck. En voici une :

Le mot fut forgé au XVe siècle quand un couple marié devait demander au roi la permission de procréer. Il serait donc l’abréviation de Fornication Under Consent of the King [fornication avec le consentement du roi] (ou parfois Fornication Upon Command of the King [fornication sur ordre du roi]).

Mais le site World Wide Words rejette cette explication étymologique et nous rappelle que le mot tire son origine du moyen néerlandais (fokken), du norvégien (fukka) et du suédois (focka).

Aujourd’hui, au XXIe siècle, ce mot a perdu en partie sa grossièreté et sa capacité de choquer et même des dames de la noblesse pourraient ne pas s’évanouir si elles voyaient ou entendaient le mot fucking, et il en va de même pour “What the fuck!”. Cependant, ex abundanti cautela, ou pour ceux qui ne peuvent adopter ce mot ou d’autres mots orduriers autrefois considérés comme indicibles, nous recommandons l’acronyme WTF (suivi d’un point d’interrogation ou d’exclamation) pour atténuer l’effet. WTF est aussi couramment utilisé dans les textos.

Étonnamment, le mot fuck, utilisé pour la première fois en 1630 environ, comme l’indique le graphique (NGram Viewer de Google) présenté ci-après, a atteint le sommet de sa popularité (0,0009%) vers 1650, et est ensuite descendu de façon irrégulière jusqu’en 1825 ; ensuite, il a cessé d’être utilisé pendant plus de 125 ans. En 1950, il a fait sa réapparition et a atteint maintenant un nouveau sommet (environ 0,00055%).

NGram

L’une des raisons de la plus grande fréquence de l’utilisation de mots autrefois considérés comme verboten est le fait que les dictionnaires ont évolué : ils sont devenus plus descriptifs que prescriptifs. En fait, le dictionnaire Merriam-Webster a indiqué ce qui suit :

« Le présent dictionnaire est descriptif en ce sens qu’il a pour objet de décrire la façon dont les mots sont utilisés par ceux qui parlent et écrivent l’anglais. D’une manière générale, selon l’approche descriptive en matière de lexicographie, il ne s’agit pas de prescrire la façon dont les mots doivent être utilisés ni d’énoncer des règles concernant l’anglais « correct », contrairement à ce qui se pratique selon l’approche prescriptive. »

Maintenant que « diantre » est devenu vieillot, les Français sont-ils devenus plus audacieux, moins restrictifs, ou les gros mots français se limitent-ils à merde, zut et putain.

Initials JJG Jonathan Goldberg RM (Meertens) René Meertens

———————–

1. Depuis les oubliés (Inactuel, S’abeausir, et Feuillir) en passant par les abusés (Conséquent, Achalandé, Pute et Serein) et les anti-anglicismes, (Défi, Succès en librairie et bien d'autres) on débouche sur les grands incompris (Inflation, Dette et Monnaie) pour finir avec les travestis linguistiques que sont Démocratie, Information, Journalisme, Révolution et Liberté. La parole est donnée à certains mots tels  « corruption », qui se plaignent de leur mauvaise utilisation dans le domaine politique et expriment alors des idées très hostiles à ceux qui nous dirigent.

2. 1718 Le Roux: Dictionnaire Comique Satirique Critique Burlesque Proverbal

3. https://www.cnrtl.fr/definition/diantre,

4. Louis-Nicolas Bescherelle (aîné),Dictionnaire national ou grand dictionnaire classique de la langue française, Simon, 1845

5. Charles Dickens a forgé huit expressions anglaises :

abuzz (dans A Tale of Two Cities); butterfingers (dans The Pickwick Papers); the creeps (dans David Copperfield)
David-may-care, flummoxed & sawbones (tous dans The Pickwick Papers); on the rampage (Great Expectations); sassigassity (A Christmas Tree). Source: https://proofed.com/

Bernard_CerquigliniANNONCE : Notre linguiste du mois prochain sera Bernard Cerquiglini. Un entretien avec lui vient de paraître dans le numéro de novembre de la revue bilingue FRANCE-AMÉRIQUE. La rédaction a aimablement ajouté les mots suivants: « Cet entretien a été réalisé à l’initiative de Jonathan Goldberg, animateur du blog Le mot juste en anglais, qui se présente comme un pont entre le monde francophone et la culture anglo-américaine ».  L’entretien sera reproduit prochainement dans ce blog.

Isabelle Rosselin – linguiste du mois d’octobre 2022

E n t r e t i e n   e x c l u s i f


Anthony Bulger (B&W) snippedL'intervieweur

 

IR

L'interviewée

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Isabelle Rosselin est traductrice du néerlandais et de l’anglais vers le français depuis une trentaine d’années pour l’édition, la presse, l’audiovisuel et des organisations internationales.Diplômée de l’École supérieure des interprètes et des traducteurs à Paris et titulaire d’un DESS de terminologie à l’université de Paris III, elle est réviseuse au service des langues à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement à Londres. Auparavant, elle dirigeait sa propre société de traduction, après avoir été responsable de la traduction à l’hebdomadaire Courrier international et lexicographe au service des dictionnaires bilingues chez Larousse. Elle anime des ateliers de traduction littéraire, notamment au Nouveau centre néerlandais à Paris. Elle a été lauréate, entre autres, du Prix des Phares du Nord en 2016 pour la traduction du roman Villa avec piscine, de l’auteur néerlandais Herman Koch (éditions Belfond), couronnée par le prix de l’Euregio pour ce même livre, et lauréate du Mot d’or 2013 pour la traduction de Congo, une histoire, de David Van Reybrouck.

 

Congo  une histoire Villa avec Pscine

Anthony_Bulger (b & w)Pouvez-vous vous décrire en quelques lignes ?

Isabelle R. smallPassionnée par mon travail, je suis une personne avide de connaissances. . Je suis une éponge, mais qui a du caractère.


Anthony_Bulger (b & w)Vous avez un profil de carrière atypique – traductrice technique et littéraire mais aussi passionnée de pédagogie et de formation. Comment vous définiriez-vous ?
Isabelle R. smallJ’aime relever les défis et je garde un bon sens de l’humour. Les défis, ce sont tous les textes que je traduis. L’humour, c’est ce qui me permet d’avoir du recul sur ce que je fais, de prendre la mesure de la difficulté de la tâche sans me décourager. Pour moi, tous les textes sont une gageure, qu’ils soient techniques ou littéraires. Tout simplement parce qu’on n’a ni l’expérience, ni le vécu, ou encore la vision de la personne qui écrit. Face à un texte, on sait si on se sent prêt à affronter la tâche ou non, donc quand on accepte de traduire un texte, il faut avoir l’honnêteté de dire : non, celui-là, ce n’est pas pour moi, je ne ferai pas du bon travail.

Pour la révision de traductions comme pour la formation, je suis consciente que l’on a tous ses points forts et ses défauts. Cela vaut naturellement pour moi aussi. Certains défauts peuvent se corriger facilement, il suffit de les repérer et de les signaler, tout en encourageant chacun à donner le meilleur de soi, en toute confiance. Une critique constructive et encourageante, voilà ce que j’essaie d’apporter. J’ai enseigné la traduction économique et financière à l’Université de Paris-Diderot (Paris 7), dans le cadre du master de traduction, j’ai encadré de jeunes traducteurs dans le cadre de mentorat de l’Université d’Utrecht et d’ateliers à la Maison des traducteurs à Amsterdam aux Pays-Bas, en leur permettant de publier leur première traduction littéraire, j’ai permis à de jeunes salariés dans l’entreprise de traduction que j’avais créée, Zaplangues, et à la BERD, de se perfectionner, tous ont obtenu des emplois passionnants et je suis heureuse d’avoir pu leur apporter quelques ficelles du métier. Mais aussi de leur avoir donné davantage confiance en eux et de leur avoir dit qu’ils n’avaient rien à perdre à se tromper. Parce que se tromper, si on a un retour et qu’on accueille avec intérêt les critiques bienveillantes, c’est aussi progresser.

 

Anthony_Bulger (b & w)Je me souviens que mes professeurs à la fac nous disaient que nous devions choisir entre le technique et le littéraire car les compétences requises étaient très différentes. Mais vous êtes la preuve du contraire. Êtes-vous une exception à la règle ?

Isabelle R. smallJouer sur les deux tableaux, littéraire ou technique, n’est en effet pas courant. Mais l’approche est à mon avis la même et les compétences requises ne dépendent pas de la qualité littéraire ou technique d’un texte, elles dépendent du texte même. Selon cette distinction arbitraire, littéraire ou technique, à quelle catégorie appartiendrait un discours prononcé par une personnalité comme Martin Luther King devant le Lincoln Memorial, par exemple ? Doit-on le considérer comme technique ou littéraire ? On a là un homme politique, son texte a un objectif « appliqué », concret. Il ne s’agit pas de littérature, et pourtant… Tout est dans la nuance.

Certains textes jugés techniques sont très élégamment rédigés, certains romans sont d’une platitude lamentable. Un texte, qu’il soit technique ou littéraire, peut nécessiter beaucoup de recherches, de temps, d’expérience et de talent.

Je pense qu’il faut choisir ce que l’on fait – quand on a la chance de le pouvoir – selon ses intérêts, ses affinités et son ambition.

Anthony_Bulger (b & w)Quelles sont les qualités les plus importantes pour un traducteur ?

Isabelle R. smallL’écoute, pour comprendre, le doute pour tenir compte d’une inadéquation entre ses compétences, ses connaissances, et celles de la personne qui a écrit le texte, le courage et l’honnêteté pour s’efforcer d’exprimer la pensée d’autrui en respectant le sens, le style, la portée. Et la patience, pour traduire dans le silence, page après page, la pensée d’autrui, puis confronter le résultat de son travail à des relecteurs qui ne sont pas toujours conscients de tout le travail effectué en amont.

 

Anthony_Bulger (b & w)Vous mettez l’accent sur l’importance de la formation. D’après ma propre expérience dans une grande agence de traduction, cette notion d’éducation passe trop souvent à la trappe, faute de temps, d’argent ou, pire, de motivation. Comment analysez-vous le problème ?

Isabelle R. smallIl n’y a pas de traducteurs prêts à l’emploi. Les traducteurs doivent connaître l’organisme ou le client pour lequel ils travaillent : cela prend, à mon avis, au moins trois ans pour un sous-traitant, même chevronné. Le retour sur la traduction qu’on remet est indispensable. J’ai travaillé en tant que traductrice indépendante, en tant que responsable du service de traduction au sein de l’hebdomadaire Courrier international, en tant que responsable de ma propre entreprise de traduction, Zaplangues, maintenant en tant que responsable de la section française du service de traduction de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, et en tant que traductrice littéraire. Dans chacun de ces emplois, j’ai eu des retours sur mon travail. Certaines remarques étaient justifiées – allègement du style, précision terminologique, apport d’une nuance, détection d’un contresens, erreur de référence – , d’autres complètement arbitraires. Employer une expression plutôt qu’une autre qui lui ressemble, choisir un style recherché quand le texte ne s’y prête pas, ajouter inutilement des informations, corriger sans se renseigner au préalable pour savoir si le choix de certains termes est voulu ou non, éliminer systématiquement toutes les répétitions en se contorsionnant pour trouver des équivalences, choisir des expressions alambiquées ou inusitées pour se plier au dogme du politiquement correct – tout cela se fait aussi et c’est à mon sens une perte de temps. J’essaie, quand je forme des traducteurs, de mettre l’accent sur la simplicité, la fidélité au texte, la lisibilité.

Dans les ateliers de traduction littéraire que je donne au Nouveau centre néerlandais à Paris, nous formons un groupe toujours changeant de traducteurs professionnels ou non et nous nous penchons sur des extraits d’œuvres littéraires. Chacun a préparé sa traduction par avance. Les phrases des différents traducteurs apparaissent anonymement, les unes en dessous des autres, dans un livret distribué aux intervenants au début de cet atelier de deux jours. Nous nous efforçons alors, en piochant ici et là dans les solutions proposées, de façonner le texte qui nous semble le mieux refléter l’esprit de l’original. Le résultat auquel nous parvenons est toujours meilleur que celui auquel j’aurais pu parvenir seule. La formation n’est pas à sens unique. Le formateur apprend aussi énormément.

Quand on forme, pourquoi ne pas réagir aux traductions que l’on reçoit en envoyant rapidement un corrigé aux personnes qu’on relit ? Il y a bien sûr des contraintes économiques et de délais. Pour qu’une agence rapporte, il faut produire un texte vite : traduction, relecture, adaptation si nécessaire, et prise en compte des remarques du client, tout cela doit se faire rapidement si l’on privilégie avant tout la rentabilité. Mais des organisations internationales sont aussi confrontées à des exigences économiques et, lorsque le volume de traduction s’accroit considérablement, un retour systématique sur les traductions rendues devient impossible. Ce qui, bien entendu, est vraiment dommage.

Quant à la motivation, c’est certainement un aspect qui joue dans la formation. Quand on fait des remarques et qu’en face, la réaction et la progression sont lentes, cela peut être décourageant. Pourtant, j’ai connu des personnes qui mettaient du temps à avoir un déclic. Le problème venait essentiellement d’un manque de confiance en soi. Une fois ce blocage déverrouillé, elles faisaient des progrès spectaculaires. J’ai eu le plaisir de constater au fil des ans que tous les traducteurs que j’ai formés ou qui se sont perfectionnés sous ma supervision ont obtenu par la suite de très bons postes dans des institutions européennes ou internationales, ou ont créé avec succès leur propre activité en tant qu’indépendant ou entreprise.

 

Anthony_Bulger (b & w)Revenons à la traduction. Permettez-moi de faire l’avocat du diable : à quoi bon dépenser autant de temps et d’argent à la formation alors que les outils de traduction automatisée sont de plus en plus perfectionnés et que nous nous approchons de la Singularité technologique prônée par Ray Kurzweil?

Isabelle R. smallOn peut se former sur le tas, en traduction. Il y a des traducteurs de génie qui n’ont pas suivi de formation. Mais dans le monde d’aujourd’hui, mieux vaut avoir un diplôme. En quoi doit consister une formation de traducteurs, que ce soit pour apprendre le métier ou pour se perfectionner ? Bien malin qui saurait donner une réponse simple. À la base, il faut avoir une prédisposition et des intérêts, comme je l’ai déjà précisé plus haut. Mais une personne qui aime les langues, qui parle plusieurs langues, ne sait pas forcément traduire.

La formation coûte cher et prend du temps ? Oui. Mais que dire du recrutement des traducteurs prétendument parfaits ?  Quel est le coût en ressources humaines pour définir et lancer une annonce, puis présélectionner les candidats ? Quel est le temps passé en correction de tests ?

Les outils de traduction automatisée sont un trésor, s’ils tombent entre de bonnes mains. Je suis pour l’élimination de taches récurrentes, de référencements fastidieux, d’harmonisations chronophages en utilisant des outils de traduction assistés par ordinateur. Et je suis pour l’utilisation de logiciels d’intelligence artificielle qui brassent des corpus gigantesques et peuvent être adaptés à une organisation pour éviter des recherches à n’en plus finir de textes antérieurs comparables pour une mise à jour rapide de documents et même l’obtention d’une première traduction dans un délai ultracourt d’un texte extrêmement long. Et maintenant les machines apprennent. Pour l’instant, de gros problèmes persistent cependant. On forme désormais des traducteurs pour corriger le travail de machines, qui font des erreurs moins prévisibles que les humains. Et les nuances, et le sous-jacent ? Et l’intérêt du travail pour un traducteur qui ne génère plus du texte mais améliore le produit de la machine ? Et les tarifs accordés au rabais aux traducteurs sous prétexte qu’une partie ou la totalité du travail peut être effectué par une machine ?

Tous les traducteurs s’entendent pour dire qu’il y a des textes qui se prêtent bien à la traduction automatisée et d’autres pas.  L’évolution des outils informatiques, et la vision du futur de Ray Kurzweil, touchent tous les domaines. À quand les discours politiques générés par des machines ? De toute évidence, il faut tirer parti de ce que la technologie peut nous apporter en tentant d’éviter de jouer à l’apprenti sorcier.

 

Anthony_Bulger (b & w)Vous avez travaillé à la fois comme traductrice indépendante, mais aussi au sein de votre propre entreprise et dans une équipe de traducteurs pour un organisme international. Avez-vous une préférence ? Et si oui, pourquoi ?

Isabelle R. smallUn aspect fascinant de mon travail est d’être en prise avec les événements lors de la traduction de documents, de correspondances et de rapports en cas de crise, en particulier récemment avec la guerre contre l’Ukraine. Je travaille en équipe, avec d’autres traducteurs mobilisés autour des événements, et la forte réactivité nécessaire et les échanges entre traducteurs sont très fructueux. À la BERD, il y a quatre langues officielles, l’allemand, l’anglais, le russe et le français. L’interprétation de certaines ambigüités selon les langues est très intéressante.

En tant que traductrice littéraire, il m’arrive de traduire en tandem. Je l’ai fait entre autres pour la traduction des Journaux d’Anne Frank, avec un excellent traducteur, Philippe Noble. Pour que la collaboration marche, il faut une bonne complémentarité, une bonne entente et de bons échanges.

Je trouve passionnant et instructif d’observer de près le travail d’une personne exerçant le même métier que moi. La finesse d’analyse du texte, la facilité d’expression, la créativité. J’aime la dynamique qu’engendre le travail à plusieurs.

En tant que traductrice indépendante, j’ai toujours tissé des liens avec les personnes à la source des textes, en essayant de mieux comprendre les besoins du client. Je n’ai jamais travaillé isolée. Seule oui, mais pas isolée.

Je n’ai donc pas de préférence, entre un environnement de travail ou un autre. Tout dépend du projet et des personnes qui interviennent. Tout dépend aussi de la facilité à obtenir les informations recherchées.

 

Anthony_Bulger (b & w)Dans votre travail au sein de la BERD, vous avez besoin de connaissances techniques approfondies, certes, mais aussi d’autres compétences qu’on pourrait qualifier de « compétences douces ». Expliquez-nous !

Isabelle R. smallLa traduction nécessite certes des connaissances approfondies, le don des langues, la capacité d’exprimer la pensée d’autrui, donc disons des compétences techniques, mais cela ne suffit pas. Les traducteurs sont des intermédiaires. Ils font le lien entre les donneurs d’ouvrage, qui ne sont pas toujours les auteurs, et les récepteurs du travail, qui ne sont pas toujours les lecteurs finaux. Les traducteurs font donc partie d’une longue chaîne et n’ont pas toujours accès aux auteurs initiaux, comme des ministres par exemple, ou aux lecteurs finaux, comme des participants à une conférence à l’autre bout du monde. Il faut donc qu’ils aient conscience de l’origine et de la finalité du texte à traduire, des informations dont ils ne disposent pas toujours malheureusement, et qu’ils puissent se procurer l’information en amont et assurer la bonne réception en aval, ce qui est parfois délicat. La demande de renseignements lorsqu’on traduit un texte peut être perçue comme un manque de compétence, même au sein de l’organisme où l’on travaille ou pour des auteurs que l’on connaît bien. Et si les auteurs sont de langue maternelle française et ont écrit leur texte en anglais, ils peuvent trouver que le texte traduit n’est pas à l’image de ce qu’ils auraient pu écrire dans leur propre langue. De même, le récepteur du travail peut être confronté à une terminologie interne à un organisme qui ne lui convient pas et souhaiter réécrire le texte de façon à produire un autre effet sur les lecteurs. Les modifications souhaitées ou introduites ne sont pas toutes bonnes à prendre. Il faut alors savoir faire preuve d’une grande diplomatie pour conserver certaines formulations.

Anthony_Bulger (b & w)En ce qui concerne la  traduction littéraire : quelles compétences spécifiques sont nécessaires pour réussir dans cette spécialité ?

IRJ’ai répondu plus haut qu’il n’y a pas de compétence spécifique et que tout dépend du texte. J’ajouterai ici cependant qu’en traduction littéraire, il est peut-être moins évident de repérer les références qui sont faites à l’intérieur d’un ouvrage. Dans un livre que j’ai traduit, un notaire faisait visiter une maison. En discutant avec l’auteur, j’ai compris que cette visite, où l’on allait de la cave au grenier, faisait écho à la Divine Comédie de Dante. Il y est fait référence dans le livre, mais si la remarque de l’auteur ne m’avait pas incitée à lire ce poème, je ne me serais pas rendu compte aussi clairement des allusions contenues dans le livre.

Anthony_Bulger (b & w)Quel est le livre que vous a donné le plus de plaisir à traduire ? Et le plus de difficulté ?


IRPour la traduction, je n’emploierai pas le mot plaisir. Le métier est tout de même ardu, même si on l’aime. Je préfère parler plutôt des livres qui m’ont touchée, enthousiasmée. Traduire ces livres a été pour moi un honneur. Je me suis sentie portée par l’énergie, l’intelligence, le talent de l’auteur. Le plus difficile, pour chacun de ces ouvrages, a été de trouver le ton juste.

Guerre et térébenthine (Gallimard, 2015) et Le cœur converti (Gallimard, 2016), de Stefan Hertmans, le premier pour la restitution touchante d’un journal écrit pendant la Première Guerre mondiale par le grand-père de l’auteur puis le récit de la vie de cet homme, et le deuxième pour une incroyable histoire d’amour entre une fille de viking et le fils d’un rabbin au 11e siècle, un roman basé sur des faits réels.

Le journal d’Anne Frank, pour ce témoignage saisissant, émouvant, de cette enfant vive, drôle, éliminée par le régime nazi. Et pour la formidable coopération avec mon co-traducteur Philippe Noble.

PNCongo (Actes Sud, 2010), Contre les élections (Actes Sud, 2014) et Revolusi (Actes Sud, 2022) de David van Reybrouck, celui-ci co-traduit avec Philippe Noble, pour les témoignages bouleversants reçus par l’auteur au Congo et en Indonésie.

Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l'Europe, de Bart van Loo (Flammarion, 2020), traduit en collaboration avec Daniel Cunin : pour tout ce que j’ai appris sur l’histoire de la Bourgogne et donc de la Flandre, ainsi que le talent de conteur de l’auteur et son humour.

Revulsi Le journal d'Anne Frank Les Temeraires

Petit cœur, de Kim van Kooten (Calmann-Lévy, 2018), pour ce roman bouleversant sur un beau-père perverse, une mère dans le déni et une enfant agressée.

Pour conclure ce florilège, je terminerai par le livre le plus difficile que j’aie traduit : Contrepoint, d’Anna Enquist (Actes Sud, 2010). Dans ce court roman, l’auteure évoque la mort de sa fille en s’aidant de la musique, notamment des Variations Goldberg de Bach. Un livre magnifique où j’ai dû jongler entre des aspects très techniques musicaux et d’intenses émotions décrites tout en finesse et en discrétion.

Anthony_Bulger (b & w)Enfin, quel livre auriez-vous aimé traduire ?

Isabelle R. smallOn m’a proposé récemment de retraduire 1984 de George Orwell. Je n’avais pas le temps, mais j’aurais aimé me livrer à cet exercice avec mon fils Etienne, qui a de vrais talents de traducteur, même s’il a opté pour la musique. Il m’a d’ailleurs aidée à traduire le texte d’une chanson dans Petit cœur. La traduction de ce livre d’Orwell aurait été probablement très difficile mais la collaboration extrêmement intéressante.

Anthony_Bulger (b & w)Merci beaucoup Isabelle.

Alain Borer répond aux malheurs de Simon Kuper

Simon KuperSimon Kuper, journaliste et auteur britannique, a redigé une serie d'articles publiée récemment par le Financial Times et reprise, en anglais et en français, dans Le Monde. L’un de ces papiers, « L'anglais, le français: deux langues, mon cauchemar»,  a suscité de vives réactions de la part d’un certain nombre de défenseurs de la langue française…

Alain BorerInutile de présenter notre invité à nos lecteurs et lectrices : Alain Borer (Luxeuil, 1949), poète, écrivain-voyageur, romancier, dramaturge, critique d'art, critique d'art. Le professeur Borer est spécialiste d’Arthur Rimbaud (Rimbaud en Abyssinie, Seuil, 1984, Rimbaud in Abyssinia, William Morrow, New York, 1991). Comme Professeur invité à USC (University of Southern California, Los Angeles), président national du Printemps des poètes, il s’est engagé dans la défense de la langue française autant que dans son illustration avec De quel amour blessée, réflexions sur la langue française (Gallimard, 2014, prix Mauriac, grand prix Deluen de l’Académie française 2015) ; il a reçu le prix Édouard Glissant pour l’ensemble de son œuvre. [wwwalainborer.fr]

A. BulgerÀ la demande d’Anthony Bulger, notre linguiste du mois de septembre 2020,  le professeur Borer a aimablement consenti de rédiger dans nos colonnes une réplique aux propos de Simon Kuper, notamment sa description du français comme une « langue de deuxième zone », et son argument que le rayonnement de la France et des Français à l’échelle mondiale passe nécessairement par l’anglais.

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Rory-CurtisÀ la lecture de ses articles plage pour l’été, on craint qu’il ne soit arrivé à Simon Kuper le malheur de Rory Curtis — le pire malheur qui, semble-t-il, puisse frapper un sujet de feue Sa gracieuse majesté, et tel que le rapportait une dépêche Reuters du 23 décembre 2014 : il s’agit de ce jeune Anglais qui, victime d’un accident de la route, émergeant d’un long coma, s’était surpris dès son réveil à parler français, langue qu’il avait à peine apprise à l’école : « J’étais là, assis sur mon lit, se souvient-il, accablé, discutant de mon état de santé dans un français absolument parfait ! ».

Comme Simon Kuper, et plutôt que de se consoler avec le proverbe « à quelque chose malheur est bon », ou de se réjouir de parler soudain sans effort une langue difficile, le jeune convalescent a vu là un comble à ses malheurs. Et d’ajouter, aggravant son infortune : « J’agissais comme un Français, de façon tout à fait arrogante et sophistiquée. Ce n’est pas moi du tout ! » ! Simon Kuper à son tour se roule dans ces stéréotypes comme un âne dans la luzerne : ce poncif de l’ « arrogance », largement persistant dans les sociétés anglophones, date de l’époque où le général de Gaulle, tenant tête à « l’Amérique indispensable », écrira-t-il dans ses Mémoires d’espoir, ne « souhaitait pas qu’elle s’érige en juge et en gendarme universel ».

Mais pour Simon Kupper la déveine, le manque de bol est pire encore : en disant de la langue française qu’elle devient « inutile », en exhortant les francophones à passer sérieusement à l’anglais, etc.,  c’est lui qui multiplie tous les signes de la plus parfaite arrogance, flagrante de sa part comme de celle des anglophones qui se croient dorénavant dispensés d’étudier d’autres langues, puisque la planète semble adopter la leur, et regrettent même le temps qu’ils ont perdu à en apprendre une autre, puisque elles sont désormais inutiles étant, au fond, dans cette logique imparable, inférieures : le journaliste ainsi se laisser aller à donner la leçon aux francophones, pour les tirer de leur arriération (le thème de la « province », qui sous-entend l’infériorité), dévoilant sans vergogne un hégémonisme qui remonte au Manifest de 1850 : il ne s’agit là que d’une des innombrables formes de la domination de la langue du maître (qui a ses collaborateurs), dont la tendance générale conduit à la Louisianisation totale. On s’étonne que Le Monde se montre si complaisant envers de tels militants, et qu’un journaliste du Financial Times soutienne des positions dignes de Pif gadget.

Ne relevons par charité que trois manquements à l’exigence : l’ignorance, la naturalité et l’instrumentalisme. Une ignorance digne de Bush, 43° président des États-Unis, déclarant : « The problem, with the French, is that they don’t have a word to say entrepreneur » : M. Kuper étant de ceux qui, ne sachant pas d’où ils viennent eux-mêmes, (63% du lexique anglais est d’origine française, soit 30.000 mots) contreviennent aux échanges fructueux entre les cultures.

La naturalité, c’est-à-dire la représentation d’une langue comme « naturelle », cette conception que Roland Barthes tenait pour « la vision bourgeoise par excellence » se répand dans tous les domaines ; ce fut l’erreur des anciens Grecs [1], pour qui leur langue, confondue avec la raison et l’intelligence, constituait la langue normale : l’anglaméricain s’impose naturellement et même rétroactivement — puisque les anciens Romains le parlaient déjà, comme on le voit avec Charlton Heston dans Ben Hur, et même dès la haute antiquité égyptienne, comme l’atteste Elizabeth Taylor dans Cléopâtre.

Une erreur intellectuellement fatale, enfin, massivement répandue chez les politiques et financiers, tient à la conception instrumentaliste des langues. Si la langue était un outil, on la trouverait au BHV. Or toute langue détermine une certaine façon de penser, une vision du monde originale qui s’articule à des pratiques particulières. Les Chinois distinguent les mots ‘pleins’ et les mots ‘vides’ ; les mots pleins renvoient aux choses concrètes, les mots vides aux abstractions : dès que l’on est dans les mots vides, autrement dit abstraits, les mots n’ont plus la même dénotation, la même connotation, la même extension. C’est en cela que la philosophie consiste à apprendre toutes les langues pour comprendre le monde, et la sottise une seule.

En ne respectant pas la langue française qu’il prétend parler, le folliculaire, comme on appelait naguère un journaliste peu scrupuleux, fait penser à ce pianiste que Mozart ennuie. Il passe à côté de la Beauté (Amboise, fontaine, miroir, saumon…), car l’esthétique domine la grammaire en langue française ; il manque à la précision (la nuance, ce mot français intraduisible), à la « clarté » célèbre qui permet tout particulièrement la mise au point de sa pensée, et  qui tient dans le vidimus, c’est-à-dire à la précision par la grammaire et à la vérification de l’oral par l’écrit que permet constamment la langue française — trois manquements à la réflexion attestés dans les feuilletons estivaux de M. Kuper.

Aujourd’hui, le jeuner Rory est complètement remis de son accident mais il continue, hélàs !, comme Simon Kuper, à parler français. On ne lui souhaite pas un autre choc, qui pourrait l’en délivrer.

Alain Borer

[1] Barbara Cassin, Plus d’une langue, Bayard, 2019.

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