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Joe Johnson – traducteur du mois de decembre 2021

e n t r e t i e n   e x c l u s i f

 


Anthony Bulger

Joe Johnson

Anthony Bulger
l'intervieweur

Joe Johnson
l'interviewé

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Paroles de l'intervieweur : 

J’ai le privilège de m’entretenir avec Joe Johnson, professeur titulaire de français et d’espagnol à l’université d’État de Clayton située à Morrow, en Géorgie, près de la ville d’Atlanta. Je suis aussi un tantinet jaloux car il lui a été confié la mission de mes rêves : traduire les albums d’Astérix pour le public américain.[1]


Valerie FrancoisNous remercions infiniment Valérie François, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous. Valérie,  traductrice très chevronnée, est née en France mais reside en Espagne. Elle a été notre linguiste du mois de septembre 2017.
Son site se trouve ici.  Voir aussi : Deux enfants, trois langues - Maeli et Aeon Poirat  François – linguistes du mois d'avril 2019

 

Anthony BulgerQu’est-ce qui vous a initialement attiré vers la langue et la culture française ?

Joe JohnsonComme beaucoup d’enfants qui finissent par choisir une direction particulière dans la vie, j’avais un bon professeur dans mon petit lycée de Floride, qui m’a donné envie d’apprendre le français, une langue qui m’avait toujours intrigué aimant lire des livres tels que Les Trois Mousquetaires, L’Île mystérieuse et Le Tour du monde en 80 jours, ou regarder leurs adaptations cinématographiques. J’ai suivi deux années de cours de français avec ce professeur et, lorsque je suis allé à l’Université Citadel à Charleston, en Caroline du Sud, j’ai choisi de me spécialiser en français, puis également en espagnol. 

C’est en tant qu’étudiant de premier cycle que j’ai eu mes premières expériences d’études à l’étranger, une semaine à La Rochelle, une autre à Limoges et un mois à Paris. Ces premiers contacts avec la France m’ont donné envie d’y retourner, et au début de ma maîtrise de français à l’Université de Caroline du Sud, j’ai eu la chance de partir deux ans à l’étranger dans le cadre d’un échange d’enseignants, en tant que lecteur d’anglais à l’Université de Haute-Alsace à Mulhouse. Parmi les différents cours qui m’ont été confiés, j’ai enseigné le « thème », un exercice consistant pour les étudiants français à traduire des textes français en anglais. Cela a été ma première expérience dans la traduction professionnelle !

De retour aux États-Unis, après avoir obtenu ma maîtrise universitaire et commencé ma thèse de doctorat à l’Université de Floride, l’un PB des professeurs de mon département m’a donné l’opportunité de traduire les légendes d’un petit livre du sociologue Pierre Bourdieu. Cette première expérience m’a valu d’autres propositions de traduction, jusqu’à ce qu’un lettreur de bandes dessinées de Gainesville, en Floride, me persuade de traduire plusieurs romans graphiques de François Schuiten et Benoît Peeters et de soumettre ces traductions spontanément à NBM Publishing. Bien que je n’aie pas rencontré un succès immédiat, peu de temps après, le fondateur et rédacteur en chef de NBM, Terry Nantier, m’a demandé de terminer une traduction alors en cours, ce qui a conduit à mes premières traductions de bandes dessinées en 1997.


Anthony BulgerVous êtes un universitaire renommé
[2], connu d’abord pour vos travaux d’érudition, notamment vos traductions de Bourdieu. Comment avez-vous été choisi pour traduire Astérix ? Aviez-vous lu l’un des albums auparavant ?

Joe JohnsonVous êtes très aimable de dire que je suis « connu » pour mes travaux d’érudition, mais cela dépend toujours de son cercle de connaissances, n’est-ce pas ? Oui, je suis connu de mes collègues effectuant des études sur le XVIIIe siècle, mais probablement davantage en tant que réviseur et conférencier pour des conférences savantes, notamment celles de la Southeastern American Society for Eighteenth-Century Studies. Ma plus grande contribution aux lettres s’est toutefois avérée être dans le domaine de la traduction. Depuis 1997, j’ai publié des centaines de traductions de bandes dessinées et de romans graphiques français en anglais américain chez NBM Publishing, Papercutz, Super Genius, Bamboo, First Second et Dead Reckoning. Je traduis des bandes dessinées pour Papercutz depuis 2007, ils connaissent donc très bien mon travail et se tournent vers moi pour leurs besoins de traductions. Avant cela, j’avoue n’avoir lu qu’un seul tome d’Astérix, dont je me suis servi dans le cadre d’un cours sur des sujets annexes que j’ai donné un semestre sur un éventail de bandes dessinées et de romans graphiques français.


Anthony BulgerOn vous a déjà entendu dire que, quand vous étiez enfant, les comics avaient été votre voie vers la lecture. Le terme anglais «  comics » est généralement traduit par « bande dessinée ». Mais les deux concepts sont différents à bien des égards, ne serait-ce que par le public visé. Serait-ce l’une des raisons pour lesquelles Astérix n’a jamais vraiment décollé aux Etats-Unis ?

Joe JohnsonEn ce qui concerne les comics de ma génération, je dois dire que oui. Même si je me souviens avoir lu des comics comme Archie ou The Peanuts, je lisais surtout les comics de super-héros comme Green Lantern, Green Arrow, Batman, Superman, mon préféré, The Legion of Superheroes, ou dans le monde Marvel, The X-Men, Thor et The Avengers. Dans mon école primaire, nous avions tout un troc de bandes dessinées ! Même si j’ai adopté avec enthousiasme la lecture de « vrais » livres, tels que les adultes distinguaient alors les livres imprimés des bandes dessinées, j’ai continué à lire des comics jusqu’à l’âge adulte. Un de mes bons amis à C.A. l'université était abonné à des revues comme Captain America, donc j’ai continué à en profiter les week-ends quand je n’étais pas occupé à autre chose.

Ce n’est que lorsque j’ai vécu en France que j’ai vraiment commencé à découvrir la tradition française de la bande dessinée, et c’était un Schtroumpfs tout nouveau monde pour moi. Je me suis déjà demandé pourquoi une franchise beaucoup moins sophistiquée comme Les Schtroumpfs – que j’ai également traduite pour Papercutz – pouvait avoir beaucoup plus de succès aux États-Unis. J’en ai conclu que les histoires ont un attrait plus universel… elles ne sont pas liées à un lieu, une histoire, une culture populaire spécifiques, etc. Les histoires d’Astérix, en revanche, sont difficiles à comprendre pour les enfants américains parce qu’elles sont totalement liées à la culture et à l’histoire européennes. De plus, les albums sont écrits pour le plaisir des enfants et des adultes qui, s’ils sont parents, ont le plaisir d’expliquer les allusions à leurs enfants, qui sinon ne suivent l’histoire que pour les aventures vécues par les protagonistes. Quel enfant français ou américain comprendrait les blagues en latin de l’histoire ? Que peut signifier pour un public américain contemporain le fait qu’Astérix fasse allusion à Tino Rossi et à ses chansons, par exemple ? Les enfants américains auront-ils des stéréotypes sur les Suisses, les habitants du Sud de la France ou d’autres régions d’Europe, etc. ? 

Anthony BulgerAvez-vous été intimidé par cette mission ?

Joe JohnsonOui, beaucoup, comme vous pouvez le déduire de ce que j’ai dit jusqu’à présent. Il est rarement aisé de traduire des jeux de mots par exemple, et les quelque 20 premiers tomes d’Astérix en abondent. J’ai également été intimidé par le fait que les trois premiers tomes devaient être traduits assez rapidement, alors que le reste de mes activités professionnelles sollicitait déjà mon temps et mon attention. Tous les tomes d’Astérix, comme les ouvrages contemporains de Peyo, sont beaucoup, beaucoup plus verbeux que les BD de notre époque, comme ceux de Lewis Trondheim par exemple, un de mes auteurs préférés.

 
Peyo
Peyo

Trondeim
Lewis Trondheim
 

Anthony BulgerVous avez « hérité » des traductions en anglais britannique d’Anthea Bell et de Derek Hockridge. Cela vous a-t-il créé des problèmes ?

Joe JohnsonPour le meilleur ou pour le pire, nous avons décidé conjointement avec les éditeurs que je ne lirais pas les traductions existantes, afin de ne pas en être influencé. L’une des idées de ce projet était que je traduise en anglais américain. De temps en temps, lorsque je suis bloqué sur un passage d’un album d’Astérix, je demande aux éditeurs de m’envoyer un extrait de cette page ou de l’image dans la traduction britannique afin que je puisse voir les choix de mes prédécesseurs. Cela m’a parfois surpris, car la traduction était plus éloignée de l’original que je n’aime généralement l’être ou que les éditeurs ne le souhaitent. D’ailleurs, une fois j’ai remarqué qu’ils avaient inséré une blague qui n’était pas dans l’original. Comprenez bien qu’il ne s’agit pas d’un jugement sur les mérites de la traduction antérieure. Ce qui constitue une bonne traduction diffère selon les époques et dépend grandement de ce que les éditeurs veulent dans la traduction et de ce que l’éditeur d’origine est prêt à accepter. Il est clair que la traduction Bell-Hockridge s’est avérée être un succès largement apprécié. Il est intéressant de noter que certaines appréciations sur Amazon que j’ai pu lire concernant les nouvelles traductions, comparent les deux traductions et accusent les nouvelles de changer la traduction simplement pour le plaisir de le faire.

La GTVoici un petit exemple où une nouvelle traduction était nécessaire. J’ai récemment terminé la traduction du tome 22 d’Astérix : La Grande Traversée, [3] un volume dans lequel nos héros rencontrent des Amérindiens et des Vikings, l’un de ces derniers portant le nom de l’ancien premier ministre britannique Harold Wilson [4].  Alors que ce nom aurait été significatif pour les lecteurs britanniques en 1975, il est clair qu’il ne fonctionnera pas pour un public américain en 2021, alors je l’ai substitué par un nom de l’histoire américaine… J’attends toujours de voir ce que les éditeurs de Papercutz ont à dire concernant ma suggestion !

Anthony BulgerEt qu’en est-il des noms de personnages ? Utilisez-vous les traductions de Bell/Hockridge ? (Goscinny a admis un jour que la traduction de B&H pour Assurancetourix, le barde si peu musicien, par « Cacofonix », était meilleure que l’original).

Joe JohnsonNous utilisons principalement les noms existants de B&H pour les personnages et les noms de lieux inventés, mais avec des changements occasionnels, dont celui auquel j’ai fait allusion précédemment. Nous sommes conscients du fait qu’il existe un « univers Astérix » composé de bandes dessinées, de films et d’un parc à thème. Si nous créons trop de noms, cela ajoute à la confusion, donc nous ne changeons généralement pas les noms des personnages principaux. Pour le personnage principal du druide, nous avons toutefois décidé de dire « Panoramix » plutôt que « Getafix », ce qui a incité un commentateur sur Amazon à nous accuser d’être politiquement corrects. « Getafix » nous a semblé, aux éditeurs et à moi-même, une idée très années 1960-1970 qui assimilait le personnage à un trafiquant de drogue alors que son nom avait déjà une signification intelligible pour les anglophones.


Anthony BulgerPour les fans d’Astérix comme moi, les jeux de mots sont l’un des plaisirs associés à la lecture. Comme vous le savez, René R. Goscinny Goscinny était un classiciste qui aimait glisser des références latines et grecques dans les dialogues. Comment cela se traduit-il pour les lecteurs américains, et quelle stratégie adoptez-vous pour la traduction ?

 

Joe JohnsonEn dehors des commentaires des clients, j’ignore ce que les lecteurs américains pensent de notre approche en la matière, mais dès le début, les éditeurs de Papercutz et moi-même avons décidé de fournir simplement des traductions en note de bas de page pour les expressions provenant du latin ou d’autres langues et de fournir des traductions pour les noms de lieux latins en Gaule. Bien sûr, j’ai cette d’habitude d’ajouter des notes de bas de page et de fin de page dans mes travaux d’érudition !


Anthony BulgerEn tant que traducteur moi-même, je suis toujours en difficulté devant les jeux de mots : dans quelle mesure dois-je m’en tenir à l’original ou dois-je opter pour une résonance totalement différente ? Avec les bandes dessinées, bien sûr, la tâche est encore compliquée par la nécessité de faire correspondre la blague et l’illustration. Quelle est votre approche ?

Joe JohnsonSi je peux faire fonctionner le jeu de mots ou l’humour dans les deux langues, je le fais, mais cela n’arrive pas très souvent. En général, je m’efforce de remplacer le jeu de mots français par un autre jeu de mots ou une autre blague, qui s’adapte à la situation. J’ajoute une note entre parenthèses dans la traduction à l’intention des éditeurs, pour signaler qu’une image ou bulle particulière contient une blague et comment celle-ci fonctionne. Ils ont peut-être une meilleure idée que moi ! Il peut arriver, par exemple, qu’un personnage utilise une expression dont les mots ont un sens littéral décrivant une action dans l’histoire, mais forment également une expression idiomatique au sens différent ou complémentaire. En général, il existe une figure de style anglaise qui peut remplacer celle en français, alors on travaille à rebours pour faire une blague sur la figure anglaise.

Anthony BulgerVous arrive-t-il d’ajouter votre propre humour, des calembours ou autres types de jeux de mots ?

Joe JohnsonNon, je ne pense pas que je devrais le faire parce que c’est l’histoire des auteurs, après tout. Je considère également les blagues et les jeux de mots comme des éléments de rythme dans une histoire. Ce sont les auteurs qui décident du moment de la pause comique, pas moi. Je pense que cela vaut également en ce qui concerne la façon dont les phrases sont construites. Très souvent, il me serait facile de fournir une traduction anglaise plus succincte que la tournure française. Mais je ne pense pas que cela soit la chose à faire, car presque toujours, les auteurs auraient pu écrire quelque chose qui aurait été tout aussi succinct en français et ont choisi de ne pas le faire. S’ils ont choisi des phrases et des tournures plus longues, je pense que je dois en faire autant en anglais américain.

Anthony BulgerQuelles ont été les parties les plus difficiles dans l’approche de la traduction ? Et les parties les plus faciles ?

Joe JohnsonVous avez déjà indiqué les parties les plus difficiles en évoquant les jeux de mots et les blagues… Tout au long de ma première ébauche, je laisse souvent ces parties temporairement non traduites pour y réfléchir, laisser l’inspiration venir, et je continue avec les parties qui sont plus simples à traduire.

Anthony BulgerImaginez-vous le lecteur américain potentiel dans votre esprit ?

Joe JohnsonPeut-être pas tant comme une image que comme une voix. Avec cette série, j’essaie de penser à ce que les adolescents qui m’entourent comprendront facilement.

Anthony BulgerQuelle stratégie appliquez-vous pour l’argot et le français non standard dans Astérix ?

Joe JohnsonJ’essaie généralement d’adopter un anglais américain standard. Les éditeurs de Papercutz sont originaires du Bronx et du sud-est du Massachusetts. Je pense que l’auditeur de Hachette – la personne qui critique, fait des suggestions, signale les erreurs, etc. – est originaire de la côte ouest des États-Unis. Cette diversité linguistique m’aide à ne pas trop glisser dans ma langue régionale en tant que personne originaire du Sud culturel des États-Unis. L’identité régionale peut se manifester dans les plus petites choses ; par exemple, la plupart des gens de ma région du Sud ont tendance à ajouter un « s » à « toward », « afterward », qui, selon des sources en ligne, est l’orthographe préférée au Royaume-Uni et non l’orthographe américaine. Auparavant, j’ai dit « proven » au lieu de « proved » (le terme approuvé par le style Associated Press). Les éditeurs – dans le cadre de cette série de traductions – ont choisi de ne pas utiliser de représentations orthographiques de l’argot américain comme je pourrais le faire dans d’autres traductions. Ainsi, pour Astérix, nous ne disons pas des choses comme « gonna », « ain’t » ou « heckuva ». Et pas une seule fois je n’ai dit « y’all » dans une traduction d’Astérix ! 😊

En ce qui concerne le français non standard, je m’assure généralement que les éditeurs comprennent ce qui se passe dans l’original, puis j’essaie de créer un effet similaire en anglais, quel que soit le son ou la caractéristique grammaticale, ou je crée un tic de langage que nous répétons avec des personnages récurrents. S’il s’agit d’une caractéristique de prononciation, ce n’est pas particulièrement difficile puisque vous pouvez simplement la répéter en anglais. Évidemment, cela ne correspondra pas à ce que nous pourrions considérer comme un accent régional aux États-Unis, mais cela signale au lecteur que les habitants de cette région ont un accent différent. Ironiquement, c’est probablement plus difficile à réaliser lorsque les personnages sont des caricatures des Britanniques, qui parlent un franglais dans les histoires, dans lequel ils imposent des structures grammaticales ou des tournures de phrases anglaises à la langue française. Si je traduis cela en anglais, cela ressemble juste à de l’anglais, donc vous devez vous assurer que cela sonne stéréotypiquement britannique plutôt qu’américain, si possible.


Anthony BulgerQu’en est-il des langues régionales et du français non standard – je pense en particulier aux Goths et aux Vikings ?

Joe JohnsonComme je l’ai mentionné précédemment, j’ai récemment travaillé sur le tome 22 d’Astérix : La Grande Traversée dans laquelle Astérix et Obélix rencontrent une bande de Vikings avec lesquels ils ont du mal à communiquer. Visuellement, il est facile de reproduire ce que les auteurs originaux ont fait en utilisant des lettres barrées ou pointillées comme Å ou Ø. Il y a un passage dans l’histoire où les deux parties essaient de se parler en langage télégraphique, ce qui est assez facile à recréer en anglais.

Anthony BulgerLes albums d’Astérix ont été critiqués pour la façon dont ils représentent les personnes de couleur et les minorités. Un cartooniste américain les a même qualifiés de grossièrement racistes. Comment abordez-vous cette question lorsque vous traduisez ?

Joe JohnsonEn tant que traducteur, je n’ai généralement que très peu de marge de manœuvre pour aborder ces questions, si ce n’est pour signaler toute partie troublante ou tout malaise aux éditeurs, qui sont les seuls à pouvoir traiter des questions telles que la couleur des personnages dans les histoires ou négocier avec la maison d’édition française concernant toute modification majeure de l’original. Il y a un passage où j’ai pu apporter un changement dans la traduction d’une scène A. & le Chaudron
d’Astérix, tome 13 : Astérix et le Chaudron. Dans cette scène, un personnage lambda se présente à un stand de légumes sur une place de marché à la recherche d’une frisée (un type de salade). Le marchand se méprend et dirige le client vers le marché aux esclaves où il est censé acheter une personne aux cheveux crépus, c’est-à-dire une personne de peau noire. Cela ne m’a pas paru drôle du tout, et cela élude le fait que les Romains réduisaient en esclavage un grand nombre de personnes dans les régions qu’ils avaient conquises, comme la Gaule, sans tenir compte de la race. J’ai donc fait en sorte que le client recherche des poireaux (« leeks ») (un aliment que les gens mangeaient à l’époque) et que le marchand dirige le client vers un plombier pour réparer les fuites (« leaks »). Cela représente un détail dans les albums.

 

Anthony BulgerVotre dernière publication est un livre d’un tout autre genre : Friendship and Devotion, or Three Months in Louisiana (Jackson : University Press of Mississippi, 2021) de l’écrivaine française du XIXe siècle Camille Lebrun. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Joe JohnsonDepuis l’époque où j’étais étudiant en doctorat, mon principal domaine de recherche universitaire a été l’exploration du thème de l’amitié idéalisée dans la littérature française. Pour ma prochaine monographie, je travaille sur la représentation de l’amitié dans la littérature française pour enfants à partir de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, une époque où beaucoup d’œuvres utilisaient des thèmes similaires pour décrire aux enfants comment l’amitié naît, s’entretient et peut aussi prendre fin. Au fur et à mesure que j’ai lu ces œuvres, je les ai présentées lors de conférences savantes. L’un de ces textes qui a suscité un grand intérêt Friendship de la part du public est celui de Pauline Guyot (1805-1886), qui publiait généralement sous le pseudonyme de Camille Lebrun : Amitié et dévouement, ou Trois mois à la Louisiane (1845). L’histoire dépeint deux jeunes Américaines qui ont grandi et ont été élevées dans un pensionnat parisien et qui retournent chez elles en Louisiane pour commencer leur vie d’adulte sur une terre d’esclavage, de profondes divisions raciales et de ségrégation, d’épidémies de fièvre jaune et d’une écologie magnifique mais menaçante. L’amitié et la dévotion des deux jeunes femmes sont menacées lorsque l’une d’elles apprend qu’elle est métisse. Il s’agit donc d’un récit sur le passé multiculturel et multilingue de la Louisiane, qui témoigne des luttes auxquelles nous sommes encore confrontés aujourd’hui aux États-Unis. Comme ce court roman n’avait jamais été traduit en anglais, Robin White, un de mes collègues de l’université d’État Nicholls à Thibodaux, en Louisiane, et moi-même avons décidé d’en effectuer une traduction annotée. Cette fois, nous avons bien pu utiliser « y’all » dans la traduction !


Anthony Bulger« Thanks to all of y’all » (merci à vous tous) chez Papercutz pour cette nouvelle traduction d’Astérix et merci à vous, Joe, de nous avoir accordé cet entretien. Et en dépit de ma jalousie professionnelle, je vous félicite pour votre travail !

 

NDLR :

[1] Les deux autres traductrices d'Astérix vers l'anglais, Anthea Bell et Adriana Capadose (Hunter) ont été interviewées pour ce blog.

[2] Interim Assistant Dean, College of Arts & Sciences, Clayton State University, Morrow, Georgia.

[3] Le dernier tome d'Astérix, Astérix et le Griffon, a été publié en français et en quelques langues etrangères en octobre et novembre cette année, dont une traduction en anglais américain réalisée par notre interviewé. Voir Astérix et le Griffon.

 

Asterix & Griffon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[4]  années 1960 et 1970.

Lecture supplémentaire :

Papercutz Brings Beloved 'Asterix' Comics to US This Summer

Moebius et moi

 

D'autres entretiens d'Anthony Bulger :

Nicolas Ragonneau – linguiste du mois d'octobre 2020

Michel Rochard – linguiste du mois de juin 2021

Marjolijn de Jager – traductrice littéraire du mois de novembre 2021

L'interview suivante a ete menée en anglais par Skype entre Los Angeles et la ville Stamford, dans l'État de Connecticut.


Marjolijn photo
Computer
M. de  J. – l'interviewee        J. G. – intervieweur
Marjolin trees Earth
Connecticut en automne        Californie en automne   


Avec l’aide précieuse de Renë MEERTENS. (original text in English)

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LMJ : Vous êtes née en Indonésie, aux Indes orientales néerlandaises [1], à l'époque. Pour quelles raisons vos parents s'y étaient-ils installés ?

Marjolijn map

Marjolijn : Nous parlons de plusieurs générations, au moins cinq du côté de mon père dont les ancêtres étaient arrivés au milieu du XIXe siècle. Du côté de ma mère, ils étaient là depuis au moins trois générations.

LMJ: Donc, votre langue maternelle a été le néerlandais ? Avez-vous été scolarisée en néerlandais ?

Marjolijn : Je suis née à Bornéo où mon père travaillait dans les champs pétrolifères de la Royal Dutch. En mars 1942, lorsque les Japonais ont envahi les Indes néerlandaises, nous vivions à Java (le livre de Helen Colijn, Song of Survival : Women Marjolijn SurvivalInterned, qui narre l'histoire de la missionnaire britannique Margaret Dryburg, se passe dans un de ces camps à Sumatra). Les Japonais ont incarcéré tous les non-Indonésiens dans des camps de femmes et d'enfants (garçons jusqu'à 10 ans) et dans des camps d'hommes. Les femmes devaient travailler dans les bananeraies, garder les porcs ou creuser des puits, tandis que les enfants cultivaient les potagers dont la production aboutissait sur la table du commandant du camp. L'éducation était strictement interdite.

Risquant gros, ma mère décida qu'elle n'aurait pas une enfant illettrée et entreprit de me faire la classe ainsi qu'à quatre ou cinq autres enfants, en se servant d'un bâton pour tracer des signes dans le sable puisqu'il n'y avait ni papier, ni crayons, ni livres. C'était une enseignante improvisée, nous faisant progresser par étapes, et elle réussit très bien. À tel point qu'à une exception près, nous pûmes tous entrer miraculeusement en 4ème année, une fois la guerre terminée. En arrivant à Melbourne, à l'âge de neuf ans, je fus très chaleureusement accueillie à la St. Michael Anglican School. Finalement, un an après, j'ai redoublé ma 4ème année à Amsterdam, parce que les matières enseignées à Melbourne et à Amsterdam étaient trop différentes. C'est ainsi que je n'avais jamais appris l'histoire des Pays-Bas.

LMJ : Ayant survécu à la Deuxième Guerre mondiale, avez-vous ressenti une affinité particulière avec Anne Franck ?

Marjolijn : Oui, dans une certaine mesure, mais pour une bonne part aussi parce que Marjolijn AnneFrank je n'avais pas d'amis à Amsterdam et que nous étions à peu près du même âge, c'est-à-dire mon âge lorsque j'ai lu son livre, et son âge lorsqu'elle l'a écrit. En temps réel, née en 1929, Anne Franck avait sept ans de plus que moi. Elle me semblait être une amie lointaine. Son journal ressemblait au mien en ce sens qu'il y était question de l'école et des camarades de classe. Lorsque j'ai relu mon journal quelques années plus tard, je l'ai jugé égocentrique et je l'ai détruit, ce que j'ai fait de tous les journaux intimes que j'ai pu tenir pendant un certain temps, avant de cesser définitivement dans la trentaine.

LMJ : Vous avez fait toutes vos études supérieures aux États-Unis. Quelles ont été les matières dans lesquelles vous vous êtes spécialisée ? Quel a été votre sujet de thèse de doctorat ?

Marjolijn : B.A. de Hunter College (New York), avec français, matière principale, et Marjolijn NCgrec classique, matière secondaire. M.A. de l'Université de Caroline du Nord Chapel Hill, avec français, matière principale, et espagnol, matière secondaire. Doctorat de la même université avec littérature française, matière principale; littérature espagnole, 1ère matière secondaire et littérature comparée, 2ème matière secondaire (obligatoire). Ma thèse de doctorat a été une étude stylistique de l'un des sept chants (Les Feux) du long chef-d'œuvre épique d'Agrippa d'Aubigné [2], Les Tragiques (9.000 vers) qui traite des huguenots [3] et des souffrances que leur infligea l'église catholique.

LMJ : Vous avez enseigné aux cours d'été de l'Université de New York pendant dix ans. Parlez-nous-en.

Marjolijn : J'ai commencé par enseigner la traduction littéraire (du français vers l'anglais) dans le cadre du programme SCPS de l'Université de New York qui était un cours à option alors proposé pendant seulement dix semaines, en été. Si je ne m'abuse, à l'heure actuelle, tous les cours sont enseignés en ligne et je dois vous avouer que je suis heureuse d'avoir pu faire cours avec des élèves en face de moi. Ceux-ci avaient des cours obligatoires dans des domaines particuliers (traduction juridique, médicale, commerciale) et c'était l'un des rares cours à option qu'ils pouvaient suivre.

LMJ : La liste de distinctions et des prix que vous avez reçus est longue. Quelle est celle (ou celui) dont vous êtes la plus fière ?

Marjolijn : L'ALA  (African Literature Association) est toujours l'organisation professionnelle la plus importante à laquelle j'appartiens. Dès le début, elle m'a révélé des domaines de la littérature et des cultures dont je ne savais (et ne sais toujours) pas grand chose. Comme j'en fait partie depuis 28 ans, elle est également devenue pour moi un cercle d'amis qui me sont chers. Lorsque l'ALA m'a décerné son Distinguished Membership Award, notamment pour mes traductions de littérature africaine francophone, ce fut pour moi une consécration, venant d'une organisation extraordinaire et immensément respectée.

LMJ : Vous avez été invitée comme traductrice-résidente à la Villa Gillet, à Lyon. [4] Dites-nous-en quelques mots.

Marjolijn : Je m'étais aperçue que je pouvais y prétendre si je collaborais à un projet français ou francophone de nature à les intéresser, ce qui était le cas avec ma traduction de Riwan ou le Chemin de sable (1999) de Ken Bugul. En septembre 2007, j'ai passé là-bas un mois intensément satisfaisant, traduisant la moitié environ du texte, tout en faisant connaissance avec bon nombre des merveilleuses richesses culturelles de la ville. Malheureusement, il ne s'est trouvé aucun éditeur qui veuille publier ce livre et j'ai dû abandonner le projet quand d'autres travaux (rémunérateurs) se sont présentés.

LMJ : Vous êtes allée en Afrique pour la première fois en 1986. Par la suite, vous vous êtes rendue à plusieurs reprises en Afrique de l'Ouest dans les années 1990. Pour quelles raisons ?

Marjolijn_West_AFricaMarjolijn : La première fois, c'était pour rencontrer mon fils, volontaire du Corps de la Paix au Togo. Par la suite, je me suis rendue au Togo, au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Mali, au Burkina Faso et au Ghana. À deux reprises, j'ai bénéficié d'une bourse du Fonds national pour les humanités et, en deux autres, pour des conférences de l'ALA. J'ai mené des recherches dans ces pays, avec l'aide de mon mari qui était photographe professionnel et qui prenait en vidéo des sujets qui m'intéressaient. Il a tourné un documentaire de 75 minutes que j'ai présenté à une conférence de l'ALA.

LMJ : Expliquez-nous le rapport entre le passé colonial de votre famille et votre intérêt pour l'Afrique.

Marjolijn : J'ai milité toute ma vie, de même que j'ai détesté le colonialisme toute ma vie. Ayant la possibilité, par mon activité professionnelle, de faire connaître certains écrivains africains à des lecteurs anglophones, la traduction a été et demeure pour moi un geste politique, en plus de tout l'amour que j'apporte à ces textes, bien sûr.

LMJ : Pouvez-vous citer deux auteurs africains dont vous admirez les œuvres et que vous avez traduits et peut-être connus personnellement.

Marjolijn : Werewere Liking, originaire du Cameroun, a vécu en Côte d'Ivoire Marjoloijn Werewere pendant la plus grande partie de sa vie adulte. En 1985, elle a fondé le village de KI-YI M'Bock (ce qui signifie "le savoir suprême" en bassa, sa langue maternelle) aux environs d'Abidjan. (Sur la Toile, plusieurs mots-clés mènent au village de KI-YI.) Il s'agit de protéger et d'entretenir la culture panafricaine traditionnelle sous toutes ses formes, allant du théâtre, à la danse, à la musique (tant vocale qu'instrumentale), les arts plastiques, le costume jusqu'aux spectacles et aux classes pour adolescents. Liking est un authentique personnage de la Renaissance en ce sens qu'elle est elle-même tout aussi douée dans presque toutes ces disciplines artistiques. En outre, c'est un bon peintre, un bon auteur dramatique et une romancière exceptionnelle. J'ai traduit trois de ses romans : The Amputated Memory (The Feminist Press, 2007), It Shall Be of Jasper and Coral (Journal of a Misovire), et Marjolijn LoveLove-Across-a-Hundred-Lives (University of Virginia Press, CARAF, 2000). Je les aime et les admire tous, mais Love-Across-a-Hundred-Lives est mon préféré pour mille et une raisons, et notamment pour l'extraordinaire personnage de la grand-mère qui intervient à tout moment dans le récit, l'imprégnant (littéralement) de sa sagesse du fonds des âges.


Dans une large mesure grâce à l'ALA et aux départements universitaires d'études africaines et de littérature africaine, entre autres, la littérature africaine et des auteurs africains ont finalement gagné une part du prestige, de la reconnaissance et de l'attention qui leur revient en Occident. Le moment est venu de nous éloigner de l'eurocentrisme, et ces œuvres figurent parmi les meilleurs guides qui puissent nous aider à le faire.

JG: De tous les livres que vous avez traduits, pouvez-vous en mentionner un avec lequel vous éprouvez une affinité particulière ?

Marjolijn: L’une de mes traductions favorites est The Bridgetower Sonata, d’Emmanuel Dongala. (Schaffner Press, Inc.), publié cette année. Voir aussi: [5]

MJ - Bridgewater.jpg   MJ - M de J & Emmanuel

Emmanuel Dongala et moi avons participé à une soirée au Consulat de France à New York, le 13 octobre 2021.

JG: Parlez-nous de vos activités ces dernières années.

En ce qui concerne mes activités de traductrice ces dernières années, j’ai eu la grande chance de pouvoir continuer à me consacrer à la littérature africaine de langue française. La traduction d’un nombre croissant de livres splendides, de fiction ou d’une autre nature, m’a été confiée. Dans le domaine de la fiction, je peux mentionner cinq romans importants :

Congo Inc. Bismarck’s Testament de In Koli Jean Bofane. Publié par Indiana University Press dans la collection « Global African Voices » le livre a figuré dans la liste finale du Prix du meilleur livre traduit (fiction) en 2019. 

MJ - Congo  Inc. MJ - In-koli-jean-bofane

The Bone Seekers de Tahar Djaout. Publié par Dialogos / Lavender Ink en 2018.

MJ - The Bone Seekers MJ - Tahar Djaout

Journaliste, poète et romancier algérien, Tahar Djaout a été victime d’une agression le 26 mai 1993 alors qu’il quittait son domicile de Baïnem (Algérie). Il est resté dans le coma pendant une semaine et est mort le 2 juin. Il a été assassiné par le Groupe islamique armé parce qu’il était opposé à tout fanatisme. L’un de ses agresseurs a déclaré que Tahar Djaout avait été tué parce qu’il possédait « une plume redoutable qui pouvait avoir des effets sur des milieux islamiques ».

« Si vous parlez, vous mourez, et si vous vous taisez, vous mourez. Alors, parlez et mourez. » (Tahar Djaout)

Timothy SchaffnerJ’éprouve une gratitude particulière envers Timothy Schaffner, de Schaffner Press, qui m’a donné la possibilité de collaborer avec lui et sa formidable équipe pour la traduction de trois livres. Je mets la dernière main à un quatrième, et un cinquième est prévu en 2022. Il s’agit d’un partenariat extraordinaire et profondément gratifiant. Je suis vraiment honorée de pouvoir ajouter mes traductions à sa remarquable liste de publications ! (http://www.schaffnerpress.com/)  

Voici les trois traductions que Schaffner Press a publiées jusqu’à présent :

For a Long Time, Afraid of the Night de Yasmine Ghata (2019). Aussi disponible en livre audio.

MJ - For a Long Time Afraid of the Night MJ - Yasmine Ghata

En pleine nuit, au début d’avril 1994, Arsène, garçon rwandais âgé de huit ans, fuit son village alors que des cris et des coups de feu se rapprochent. N’emportant avec lui qu’une vieille valise appartenant à son père, dans laquelle quelques objets essentiels ont été placés à la hâte par sa grand-mère – qui sera massacrée cette nuit-là ainsi que le reste de sa famille et le village tout entier – il court dans la brousse, seul et terrorisé par des horreurs indicibles.

J’ai lu des extraits de For a Long Time, Afraid of the Night lors d’une réunion du PEN Translation Committee.

The Mediterranean Wall de Louis-Philippe Dalembert (juillet 2021). 

MJ - LOuis-Philippw Dalembert

The Mediterranean Wall a reçu le French Voices Annual Grand Prize. Ce prix est décerné par la division des services culturels de l’ambassade de France aux Etats-Unis pour « la qualité de l’œuvre originale et de sa traduction » et illustre « les nombreuses facettes d’une vie littéraire particulièrement dynamique dans le domaine francophone ». Les lauréats de ce prix annuel dans chacune des deux catégories (fiction et autres genres) reçoivent une somme de 10 000 dollars, partagée entre l’éditeur (60 %) et le traducteur (40 %).

Les deux livres susmentionnés ont figuré dans la liste finale de l’Albertine Prize, prix décerné par les lecteurs à des livres traduits de français en anglais :

  MJ _ Albertine Short List  

Le troisième livre est The Bridgetower Sonata: Sonata Mulattica, déjà mentionné plus haut.

J’ai aussi traduit des ouvrages autres que des romans du néerlandais : Black Shame: African Soldiers in Europe, 1914-1922de  Dick van Galen Last, Camp Life Is Paradise for Freddy de Fred Lanzing, Personal Reflections of a Psychoanalyst de Hendrika Freud, et Invisible Years de Daphne Geismar.

 

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Notes: (Jean Leclercq)

[1] Grâce à ses hardis navigateurs – on tend parfois à l'oublier – le petit royaume des Pays-Bas put se tailler (et conserver jusqu'au milieu du XXe siècle) un vaste Marjoijn VOCempire colonial en Asie et dans les Amériques. À l'est, cette entreprise fut l'œuvre d'une compagnie de commerce, la Vereenigde Oost-Indische Compagnie (la VOC), créée par les Provinces-Unies en 1602. La VOC détenait également le monopole du commerce du Japon avec l'Occident. Dissoute en 1799, elle fut pendant deux siècles l'instrument du capitalisme et de l'impérialisme bataves.  Par la suite, la colonie des Indes orientales continua à être gérée comme une entité distincte. C'est ainsi que sa défense était assurée par une armée privée, Marjolin Arthur_Rimbaud constituée de mercenaires et indépendante des forces métropolitaines. Le poète Arthur Rimbaud s'y engagea et, après une formation élémentaire au Helder (en Zélande), fut envoyé à Java. La vie militaire lui convenait décidément mal ; il déserta vite et revint en Europe en travaillant sur un cargo. Cette éphémère expérience extrême-orientale fut certainement une révélation pour le jeune Ardennais. 

[2] Aubigné (Agrippa d'), 1551-1630. "Poète français, né près de Pons, en Saintonge, camarade d'enfance d'Henri IV, protestant qui resta toute sa vie intransigeant sur la religion. D'une étonnante précocité, il pouvait lire, avant huit ans, le latin, le grec et l'hébreu." (Dictionnaire des littératures, publié sous la direction de Philippe Van Tieghem. Paris, Presses universitaires de France, 1968, pp. 258-259).

Marjolijn Aggripa   

Agrippa d'Aubigné vécut et mourut dans la Maison de la Rive, rue de l'hôtel de ville, à Genève.

Il était le grand-père de Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, seconde épouse du roi Louis XIV

[3] Déformation de l'allemand Eidgenossen (nom des Genevois partisans de la confédération contre le duc de Savoie) que les catholiques français finirent par utiliser (péjorativement à l'origine) pour désigner les protestants calvinistes, en France. Les guerres de religion ont opposé les papistes aux huguenots. Synonyme : parpaillot(ote).

[4]

Marjoiljn Villa GilletLa Villa Gillet, située dans le parc de la Cerisaie, 25, rue Chazière à 69004 Lyon (France), se veut un laboratoire d'idées. Des artistes et des penseurs s'y retrouvent périodiquement afin de réfléchir ensemble aux problèmes du monde contemporain. Le bâtiment fut construit en 1912 par l'architecte Joseph Folléa pour de riches industriels lyonnais, la famille Gillet. En mai de chaque année, s'y tiennent les Assises internationales du Roman. Notons que, depuis 2011, la Villa Gillet organise à New York, le festival "Walls & Bridges – Transatlantic Insights" qui entend instaurer un dialogue entre penseurs et artistes français et américains.

 

[5] Voir une interview de l’auteur, Emmanuel Dongala ici

Extrait d’un article du 23 juillet 2021 de Harriet Cunningham  sur le site LIMELIGHT :

« Vous connaissez la légende. The Bridgetower Sonata, ou « Sonata Mulattica », comme cela apparaît sur la partition originale du compositeur, est plus connu sous l’appellation de Sonate pour piano et violon n° 9 en la majeur de Beethoven, ou Sonate à Kreutzer. On raconte que Beethoven et son ami de fraîche date George Polgreen Bridgetower, un jeune violoniste de sang-mêlé très doué, jouèrent ensemble l’œuvre pour la première fois en suivant une partition dont l’encre n’avait pas encore séché. Cependant, quelques semaines plus tard, Beethoven changea le dédicataire initial en faveur de Rodolphe Kreutzer, virtuose plus influent (et plus blanc). »

 

Lecture supplementaire :

Literary Translation by Marjolijn de Jager, Ph.D. 

Paradise Road (1997 film)

Marjolijn - Paradise Road

Lucien d’Azay – linguiste du mois d’octobre 2021

e n t r e t i e n   e x c l u s i f 

L. d'Azay

 

S.Kadiu

Lucien d'Azay
écrivain, romancier et traducteur
l'interviewé 
  Silvia Kadiu, Ph.D., traductologue, traductrice, universitaire – l'intervieweuse


L'entretien qui suit a été mené par Silvia Kadiu, dont ses contributions a ce blog nous accueillons toujours chaleureusement.
Silvia Kadiu est une traductrice et universitaire française. Née en Albanie, elle est arrivée en France à l’âge de sept ans. Après avoir effectué des Masters de Littérature Comparée et d’Anglais à l’Université Sorbonne Nouvelle, elle a vécu à Londres pendant plus de dix ans, travaillant dans l’édition, la traduction et l’enseignement supérieur.

Book coverElle est titulaire d’un Master et d’un Doctorat de Traduction de la University College London. Sa thèse de doctorat sur la traduction des textes traductologiques a été publiée par UCL Press en 2019 sous le titre Reflexive Translation Studies : Translation as Critical Reflection. Elle est également l’auteure de plusieurs articles de traductologie, de traduction littéraire et de didactique de la traduction, et co-traductrice de plusieurs poèmes depuis l’albanais vers l’anglais (via le français) pour le recueil de poésie Balkan Poetry Today 2017, dirigée par Tom Phillips.

Silvia est actuellement Maîtresse de conférences invitée à University of Westminster London. Elle travaille en parallèle comme traductrice indépendante pour différentes agences de l’ONU, des ONG et de grandes marques internationales.

 

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S. KadiuVous êtes écrivain, romancier et traducteur. Vous avez publié une vingtaine de livres [1] dont Un sanctuaire à Skyros (2020) et Trois excentriques anglais (2011). Vous avez également traduit une trentaine de livres depuis l’anglais et l’italien. Comment êtes-vous venu à l'écriture puis à la traduction ?

Lucien d'AzayAdolescent, j’ai commencé par écrire de la musique. J’ai composé plusieurs morceaux exclusivement pour le piano. J’étais surtout L. d'A. - Scott Joplin inspiré par Frédéric Chopin et Scott Joplin. J’écrivais même soigneusement les partitions — en plusieurs exemplaires — de ces morceaux. Vers vingt ans, faute d’être encouragé peut-être, j’ai eu l’impression de m’enfermer dans un genre qui n’intéressait que moi. Les morceaux que je composais étaient d’ailleurs trop complexes pour que je les interprète moi-même. Comme je lisais des romans et des essais avec de plus en plus d’intérêt, insensiblement, cette impulsion créative s’est tournée vers la littérature. J’ai commencé à écrire de la poésie en prose et quelques récits vers vingt-deux ou vingt-trois ans. Et j’ai envoyé mes premiers textes à des écrivains que j’aimais plutôt qu’à des éditeurs. Deux d’entre eux m’ont encouragé, J.M.G. Le Clézio et Jean Échenoz. Les lettres que j’ai reçues d’eux ont été déterminantes.

L. d'A. - J.M.G. Le Clézio L. d'A. - Jean Échenoz

Quant à la traduction, j’y suis venu naturellement, beaucoup plus tard, en raison, bien sûr, de mon amour des langues que je pratiquais, mais surtout parce que je souhaitais faire connaître à un lectorat français des textes qui m’avaient enthousiasmé en anglais ou en italien.
C’est ainsi que ma première traduction littéraire importante, celle du Serpent des blés, le premier roman d’un ami américain, T.M. Rives, a paru chez Zulma en 2005. (Je l’avais effectuée trois ans auparavant.)

 

  L. d'A. & T.M. Rives gettyimages
Lucien d'Azay et T.M. Rives

Gettyimages Raphael GAILLARDE

 

Mais, dans un cadre plus mercenaire, j’avais déjà traduit beaucoup de textes pour des galeries d’art, des musées et diverses entreprises.

Lucien Book 1 Lucien Book 3 Kucien Book 4

 

S.KadiuVous parlez le français, l’anglais et l’italien. Vous avez une bonne connaissance du grec et vous vous intéressez à la structure des langues en général. Comment expliquez-vous cette passion pour les langues ?


Lucien d'AzayLe cinéma et l’admiration de certains personnages ont beaucoup compté dans mon amour des langues. Pour l’italien, les films des années 1950 et 1960 — des réalisateurs comme Federico Fellini, Ettore Scola, Vittorio De Sica, Luchino Visconti, Mario Risi, Mario Monicelli, etc. —, et des actrices surtout — Gina Lollobrigida, Sofia Loren, Claudia Cardinale, etc. — m’ont donné envie non seulement de vivre en Italie, mais de parler italien.

L. d'A. - Gina-Lollobrigida.jpg L. d;A. - Sophia Loren (2) L. d'A. - Claudia_Cardinale (2)
Gina L. (1927 -) Sofia L. (1934 -) Claudia C. (1938 -)

C’était leur façon d’aborder la vie, la comédie, la sensualité et le sens de la dérision qui me plaisaient. J’ai commencé à apprendre l’italien seul, avec une méthode, comme je l’ai fait plus tard quand je me suis mis au grec, à peu près pour les mêmes raisons, outre une passion pour la civilisation grecque encore plus forte que pour la civilisation latine et italienne. Mon rapport avec l’anglais est plus lié à la littérature et à quelques figures emblématiques de l’Angleterre que j’admirais et qui m’ont tenu lieu de modèles. Celle du gentleman aventurier m’a toujours fasciné. Je me suis rendu compte, longtemps après, qu’il y avait là, à mes yeux, un idéal auquel j’aspirais. Des écrivains comme Robert Louis Stevenson, Lawrence Durrell, Patrick Leigh Fermor, Lafcadio Hearn incarnent cet idéal. C’est aussi une question d’état d’esprit L. d;A. - Anthony Sattinet de sens de l’humour. Un de mes meilleurs amis, l’écrivain Anthony Sattin, est un Anglais modèle de ce genre ; je l’admire beaucoup, comme j’admire les héros de la bataille d’Angleterre, les pilotes de spitfire, mais aussi les joueurs de cricket. Il y a là un rapport direct avec la chevalerie. Un code d’honneur et un esprit qui me séduisent et qui ont eu une grande influence morale sur mon éducation. Il en est allé de même, plus tard, pour la Grèce. Il était naturel que je veuille parler la langue de mes héros.

 

S. KadiuDans vos écrits, la frontière entre récit, roman, essai et (auto-)biographie est souvent trouble. Comment décririez-vous la nature de vos textes ?

Lucien d'AzayJ’ai toujours eu une prédilection pour les genres hybrides, polymorphes et expérimentaux, ce qui m’a notamment amené à « L. d'A. - Keatrs  keepsake ressusciter », dans Keats, keepsake (Les Belles Lettres, 2014), celui du keepsake, sorte d’album qui, dans ma version
personnelle, comporte à la fois des portraits imaginaires du personnage auquel il est consacré (le poète anglais John Keats en l’occurrence), des notices sur son lexique préféré, des traductions de certains de ses poèmes et de ses lettres, un schéma synoptique des personnes qu’il a rencontrées au cours de sa vie, la reconstitution de sa bibliothèque personnelle et d’autres éléments évocateurs de sa personnalité. Mon prochain livre, La Belle Anglaise (vie de « Perdita » Robinson), qui paraîtra aux Belles Lettres en mars 2022, est articulé autour d’un dispositif similaire, sur lequel sont venus se greffer deux essais sur la condition de la femme en Angleterre à la fin du xviiie siècle, des « mises en abyme biographiques », sous forme de monologues, de cette égérie de la mode et de la littérature, ancienne comédienne et maîtresse du prince de Galles, qui fut magnifiée par les plus grands peintres anglais de son époque. Il s’y trouve aussi des notices sur des accessoires emblématiques de sa vie et de son temps et sur ses portraits les plus célèbres ainsi qu’une brève anthologie de ses œuvres.

Quelques autres de mes livres relèvent de genres non répertoriés, comme À la recherche de Sunsiaré  (Gallimard, 2005), une enquête biographique, Trois excentriques anglais (Les Belles Lettres, 2011), un essai sous forme de triptyque biographique, ou Ode à un bernard-l’ermite (Les Belles Lettres, 2015), constitué de variations en tous genres (essais, récits, poèmes, aphorismes et même un haïku, outre l’ode proprement dite) sur le thème.

Lucien Book 2 L. d'A. - Trois ecentiriques anglais L. A'z. - Ode

 

S. KadiuVos textes contiennent également de nombreuses digressions linguistiques, notamment sous forme de références étymologiques, réflexions sur la langue ou traduction de termes étrangers. Quelle fonction ces détours remplissent-ils dans vos écrits ?

Lucien d'AzayJ’aime beaucoup l’étymologie. Elle me permet de mettre en relief des mots-talismans qui jouent un rôle de catalyseur,
mais aussi purement symbolique dans mes livres. Ce sont des emblèmes, des concentrés de devises, des blasons même : on pourrait parler, à cet égard, d’héraldique linguistique. Je m’attarde longuement sur le mot steadfast, par exemple, dans Keats, keepsake ; et les personnages que je décris dans le roman intitulé Ashley & Gilda, autopsie d’un couple (Les Belles Lettres, 2016) sont en partie définis par le vocabulaire spécifique qu’ils emploient, dont le narrateur se veut l’exégète. Comme j’aime les langues étrangères, il s’agit le plus souvent de mots anglais, italiens, grecs, latins, allemands, espagnols, arabes même (dans Sur les chemins de Palmyre, La Table Ronde, 2012, par exemple). Un de mes grands plaisirs dans la vie est de compulser des dictionnaires. J’en possède beaucoup et m’y plonge volontiers, plusieurs fois par jour. Il est d’ailleurs rare que je sorte sans un dictionnaire de poche (grec-italien, par exemple : j’en ai quatre ou cinq).

 

S. KadiuVous êtes par ailleurs traducteur littéraire depuis une vingtaine d’années. Dans quelle mesure et de quelle manière votre activité de traducteur influe-t-elle sur votre travail d’écrivain ?

 Lucien d'AzayD’un point de vue purement pratique, la traduction, comme pratique littéraire quotidienne, vous astreint à une discipline salutaire et féconde en vous obligeant à réfléchir à la pertinence de votre propre langue ou du moins de celle dans laquelle vous écrivez. La question de la voix est fondamentale à mes yeux. C’est pourquoi je préfère traduire des écrivains dont la voix est proche de la mienne. Même si j’ai inévitablement tendance à les amener sur mon terrain, je suis plus sûr de restituer un texte homogène dans un français qui ne se ressent pas d’une influence étrangère. Le fait de traduire enrichit d’autre part votre vocabulaire, c’est une évidence. Un grand nombre de mots que j’ai adoptés par la suite me sont venus par la traduction. Il m’arrive même d’adopter des mots anglais ou italiens en version originale dans mes propres textes.

 

S. KadiuInversement, comment définiriez-vous la différence entre votre travail de traducteur et votre activité d’écrivain ?

Lucien d'AzayDeux ou trois heures de traduction par jour, quatre au grand maximum, sont un bon exercice pour un écrivain. Quelle que soit la difficulté du texte qu’il traduit, cette activité le met en train, et il est d’autant plus agréable de s’y atteler qu’on est d’emblée sur des rails et que l’on sait où l’on va puisque le texte est déjà tracé. Mais il ne faut pas en abuser. Le travail de traducteur relève de la maçonnerie ; l’écriture d’un livre, en revanche, de l’architecture. Il me semble qu’en traduisant trop, on risque d’être affecté d’une espèce de myopie : on ne regarde plus que les mots et les phrases et perd le recul nécessaire à la compréhension d’une œuvre, aux points de vue narratif, dramaturgique, psychologique et poétique. On ne voit plus que les briques et finit par oublier la structure. C’est pourquoi je préfère commencer mes journées de travail par la traduction, sans jamais dépasser les limites horaires que j’ai indiquées ci-dessus. Je ne m’y consacre jamais après midi. Enfin, pour conclure sur une note positive, la traduction, comme un exercice athlétique quotidien, vous permet de développer certains « muscles », la mémoire avant tout, mais aussi la clarté et surtout la précision dans le choix du vocabulaire, qualités fondamentales dont ne saurait se passer un écrivain. Sur le plan poétique, elle favorise aussi votre capacité de mettre les mots en résonance les uns avec les autres et de créer des analogies.

S. KadiuVous traduisez majoritairement depuis l’anglais, et dans une moindre mesure depuis l’italien. Comment choisissez-vous les textes que vous traduisez ? Vous est-il arrivé de refuser des traductions et, si oui, pourquoi ?

Lucien d'AzayIl y a d’une part les propositions que me font des éditeurs. Quand ils veulent bien me confier un texte à traduire, c’est en général parce qu’ils voient une affinité entre moi et l’auteur en question, qu’il s’agisse du style, du sujet ou de la manière de le traiter. Mais il arrive aussi qu’on me propose des textes sans grand rapport avec mon univers, par défi, mettons. C’est à moi d’évaluer si je peux relever ce défi en imitant le mieux possible la voix qu’il me faut restituer. Cette question de la voix, fondamentale à mes yeux, comme je l’ai dit, me conduit parfois à refuser de traduire certains textes car je pressens que je n’y arriverais pas, ou du moins pas assez bien, ayant, somme toute, de modestes talents d’imitateurs. Un bon traducteur doit parvenir à s’effacer pour restituer le mieux possible dans sa propre langue la voix qu’il a entendue dans une autre langue. C’est une question de registre aussi, et d’interprétation, comme on pourrait le dire de l’opéra : si votre répertoire est celui d’une mezzo-soprano, par exemple, mieux vaut ne pas vous aventurer à interpréter l’air de la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée

D’autre part, il y a les textes, inédits en français, que je propose à des éditeurs parce que je les aime et voudrais les faire partager à un L. d'A. - William_Hazlitt_self-portraitlectorat français qui ne parle pas assez bien la langue dans laquelle ils ont été écrits. Ainsi ai-je par exemple proposé à Alice Déon, qui dirige Quai Voltaire, deux recueils d’essais de William Hazlitt, un auteur assez méconnu en France. Ou bien, aux éditions de La Table Ronde, les mémoires de l’aventurière anglaise Lesley Blanch, la première femme de Romain Gary. J’ai convaincu aussi Serge Safran de publier ma traduction de deux romans d’un ami écrivain et artiste américain que j’aime beaucoup, Alain Arias-Misson. Ma première traduction littéraire publiée, évoquée précédemment (Le Serpent des blés, de T.M. Rives, Zulma, 2005), était un défi d’autant plus grand que le texte n’avait pas paru en anglais, mais j’aimais tant l’écrivain et ce beau roman que je n’ai pas été dissuadé de poursuivre l’aventure après avoir reçu quatorze ou quinze refus, si mon souvenir est bon, avant qu’un éditeur n’accepte enfin de publier ma traduction. Si je tiens à un texte que j’ai traduit de mon propre chef, je me bats avec beaucoup plus de persévérance pour sa publication que s’il s’agissait de mon propre texte et me transforme en quelque sorte en agent français de l’auteur.

S. KadiuParmi vos multiples activités figure aussi celle de critique littéraire pour des revues comme la Revue des Deux Mondes et Transfuge. Comment ce travail s’articule-t-il avec vos professions d’écrivain et de traducteur ?

          Lucien d'AzayDepuis quelques années, j’écris en effet de plus en plus souvent dans les deux revues que vous mentionnez — et d’autres aussi, sans compter quelques préfaces ou postfaces. On me commande des articles d’une à huit ou dix pages : critiques littéraires, comptes rendus d’expositions, essentiellement. Il arrive aussi, pour la Revue des Deux Mondes, que les articles qu’on me suggère s’inscrivent dans un dossier à thème. On m’en a récemment demandé un sur le cognac et la spiritualité, par exemple. De sorte que j’écris en moyenne quatre ou cinq articles par mois. Il n’est pas rare non plus que je propose des articles à ces revues, sur des livres, des expositions ou des sujets qui m’intéressent. Dans ce cas, ces textes peuvent faire partie d’un Lucien Florenceprojet plus ambitieux ou s’inscrire en marge d’un projet. À titre d’exemples, comme je termine en ce moment des Variations sur la Grèce que m’ont commandées les éditions Cospomole (pour qui j’ai déjà écrit deux « dictionnaires insolites », sur Venise et Florence), j’ai proposé à la Revue des Deux Mondes un long article sur le sanctuaire de Delphes et à Transfuge un compte rendu de l’exposition Paris-Athènes qui se tient actuellement au Louvre.

Cette activité de critique a pris plus de place dans ma vie depuis environ trois ans, aux dépens de la traduction. En 2021, j’ai en effet peu traduit. Quelques pages uniquement, dont un texte du français à l’anglais pour une galerie d’art parisienne.

 

S. Kadiu Vous préparez actuellement un livre sur l'écrivaine britannique Mary Robinson. Que pouvez-vous nous dire sur ce projet? 

Lucien d'AzayCe livre — La Belle Anglaise (vie de « Perdita » Robinson), à paraître aux Belles Lettres en mars prochain —  est achevé depuis un an, en réalité. Mais en raison de la crise sanitaire et de programmes de publication plus lents que de coutume, outre la pénurie de papier que connaît la France en ce moment, sa parution a été deux fois reportée. Comme je l’ai évoqué précédemment, il s’agit d’un livre hybride qui tient à la fois de la biographie, de la fiction, de l’essai, du récit historique, de la critique d’art et de l’anthologie : son dispositif est compartimenté ; toutes les parties sont rattachées les unes aux autres par un système de renvois. On y trouvera aussi beaucoup de notes en bas de page (165). L’ensemble constitue environ 300 pages, auxquelles viendra s’ajouter une iconographie de vingt à trente illustrations en couleur.

J’ai déjà articulé un livre de cette manière, À la recherche de Sunsiaré (Gallimard, 2005) — autour d’une enquête sur la vie d’une égérie du monde de la mode et de la vie intellectuelle parisienne pendant la Guerre d’Algérie — ; l’idée est de déployer toute une variété de réflexions autour d’un personnage qui fait office de prisme pour décrire une époque en recourant à plusieurs formes littéraires. La période qui va des dernières années de l’Ancien Régime à la fin de la Régence anglaise, c’est-à-dire de 1775 à 1820, mettons, m’a toujours beaucoup intéressé. J’ai déjà publié, il y a longtemps, un essai sur le Verrou de Fragonard qui évoque cette époque (La Volupté sans recours, Climats, 1996, repris chez Klincksieck L. d'A. - Mary Robinson_'Perdita' (Sir Joshua Reynolds 1782) en 2018). Mary Robinson est née en 1757 et morte en 1800. À travers elle, c’est la fin du xviiie siècle et la condition de la femme que j’analyse tout au long de ce livre. En Angleterre, mais aussi en France, car elle y a séjourné plusieurs fois, avant et après la Révolution.

——————

[1] 

BIBLIOGRAPHIE

A Sentimental Journey (à travers Chaillot et Passy), Climats, 1995

Nouveaux exercices de style : pastiches, Castelnau-le-Lez, France, Éditions Climats, coll. « Arc-en-ciel », 1996, 167 p.

La volupté sans recours : autour du "Verrou" de Fragonard, Castelnau-le-Lez, France, Éditions Climats, coll. « Arc-en-ciel », 1996, 136 p.

Florence, Castelnau-le-Lez, France, Éditions Climats, coll. « Micro-Climats », 1999, 124 p.

Les Cendres de la Fenice : choses vénitiennes, Castelnau-le-Lez, France, Éditions Climats, coll. « Micro-Climats », 2000, 140 p.

Ovide, ou l'amour puni, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Eux & nous », 2001, 302 p.

Histoires de Toscane, Paris, Éditions Sortilèges, 2001, 336 p.

Sonia Stock, Castelnau-le-Lez, France, Éditions Climats, 2002, 173 p.

Tibulle à Corfou, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Eux & nous », 2003, 300 p.  Prix Mottart de l'Academie francaise 2004

Trésor de la nouvelle de la littérature italienne, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. 2004, 2 vol., 254-256 p.

À la recherche de Sunsiaré, Paris, Éditions Gallimard, 2005, 391 p. + 8 pl.

Le Faussaire et son double. Vie de Thomas Chatterton, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 2009, 304 p.

Trois excentriques anglais, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 2011, 330 p. Prix de la Revue des deux mondes 2012

Les Grands personnages de l'Histoire
, Gennevilliers, France, Géo éd., 2011, 320 p.

Sur les chemins de Palmyre
, Paris, Éditions de La Table Ronde, coll. « Vermillon », 2012, 151 p.

Dictionnaire insolite de Venise, Cosmopole, 2012

Keats, keepsake, Les Belles Lettres, 2014

Ode à un bernard-l'ermite, Les Belles Lettres, 2015

Dictionnaire insolite de Florence, Cosmopole, 2015

Ashley & Gilda, autopsie d'un couple, Les Belles Lettres, 2016

Florence aquarelles, éditions du Pacifique, 2016

Un sanctuaire à Skyros
, Les Belles lettres, 2020. Médaille de vermeil, Académie française

Alan Hoffman – traducteur du mois de septembre 2021

            e n t r e t i e n    e x c l u s i f

 


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Alan Hoffman
L'interviewé

 

Jonathan G.
L'intervieweur

Nadine thumbnailNadine Gassie, traductrice littéraire très chevronnée, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Sa derniere traduction, L’appel du cactoès noir (Riding the Black Cockatoo, rédigé par l'auteur australien, John Danalis), vient de paraitre  chez les éditions Marchialy. Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

Introduction :

Notre traducteur invité, Alan Hoffman, est diplômé de l'université de Yale et de la faculté de droit de Harvard (Harvard Law School). Il a été pendant près de cinquante ans avocat au Barreau de Boston et préside l'association des Amis américains de Lafayette.

Lafayette book coverEn 2006 Alan Hoffman a fait paraître sa traduction de Lafayette En Amérique En 1824 Et 1825 Ou Journal D'un Voyage Aux États-Unis d'Auguste Levasseur sous le titre Lafayette in America in 1824 and 1825, aux éditions bien nommées Lafayette Press Inc. Sa traduction américaine de cette chronique est la seule traduction complète existante à ce jour.

L'entretien qui suit porte sur les séjours de Lafayette aux États-Unis en 1777 et 1780 et en 1824-1825. Le format ne nous permet pas d'évoquer ici les années de Lafayette en France ni son activisme en faveur de l'abolition de l'esclavage en France comme aux États-Unis, dont Alan Hoffman est aussi un fin connaisseur. Sur ce sujet, nous recommandons la lecture de Lafayette in Two Worlds: Public Cultures and Personal Identities in an Age of Revolutions de Lloyd Kramer (The University of North Carolina Press, 1996) et Hero of Two Worlds: The Marquis de Lafayette in the Age of Revolution de Mike Duncan, (Public Affairs, 2021) ainsi que Lafayette  de Laurent Zecchini, 580 pages (Fayard, 2019).

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Initials JJGQui était Lafayette ?

Initials A.H.Marie-Joseph Paul Yves Roch Gilbert du Motier, marquis de La Fayette (1757–1834), connu aux États-Unis sous le nom de Lafayette, est un aristocrate et officier français venu combattre aux États-Unis durant la guerre d'indépendance. 

  LLL  

À l'âge de 19 ans (alors qu'il a déjà rencontré le roi George III à Londres), Lafayette part pour l'Amérique rejoindre les forces insurgées de George Washington. Il assure le commandement des troupes américaines lors de plusieurs batailles, dont la campagne de Virginie et le siège de Yorktown. [1] 

  Lafayette & Washington at Forge Valley  
  Washington & Lafayette
à Forge Valley
 

Au début de l'année 1779, profitant d'une accalmie dans la guerre, Lafayette revient en France pour tenter d'obtenir du roi Louis XVI et de ses ministres une rallonge en aide matérielle, un supplément de prêts et de troupes ainsi que le retour de la flotte française aux États-Unis. Le ministère français approuve son plan et Lafayette retourne en Amérique en 1780 pour rejoindre l'armée continentale.

Après son retour définitif en France en 1781, il devient une personnalité majeure de la Révolution française de 1789 et de la Révolution de juillet 1830. Il est l'un des rédacteurs de la Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen.

Hero of 2 WorldsEn juillet 1824, alors qu'il n'a pas revu les côtes américaines depuis 1784 (le traité de Paris a mis officiellement fin à la Révolution américaine en 1783), le général Lafayette, surnommé « le héros des deux mondes », s'embarque au Havre pour les États-Unis, son pays d'adoption, à l'invitation du Congrès et du président James Monroe. Ce retour, à l'age de 67 ans, quarante ans après la gloire dont il s'est couvert en participant à la victoire des insurgés, suscite une extraordinaire démonstration d'affection de la part du peuple américain envers le dernier Major General survivant de leur révolution. Au cours des 13 mois que dure son séjour, il visite les 24 États et reçoit partout honneurs et célébrations. Il est accueilli par les anciens présidents John Adams, Thomas Jefferson et James Madison, par les présidents en exercice James Monroe et John Quincy Adams, et par le futur président Andrew Jackson. Lafayette est accompagné de son fils unique, Georges Washington Lafayette, 45 ans, de son secrétaire André-Nicolas Levasseur et de son valet de chambre personnel.

Initials JJGQui était André-Nicolas Levasseur ?

Initials A.H.André-Nicolas Levasseur (également connu sous le nom d'Auguste Levasseur) est un écrivain et diplomate français du XIXe siècle. Tout comme Lafayette, Levasseur considérait Napoléon comme un « usurpateur » et portait un regard très critique sur la France de la Restauration sous la monarchie des Bourbon. [2] Levasseur est surtout connu aux États-Unis pour avoir accompagné Lafayette lors de sa dernière visite aux États-Unis en 1824. C'est à Levasseur, en tant que secrétaire de Lafayette, que l'on doit le récit détaillé en français de cette visite . 

Initials JJGDans quelle mesure vous intéressiez-vous déjà à Lafayette avant d'entreprendre ce projet de traduction ?

Initials A.H.J'ai toujours eu un grand intérêt pour l'histoire, en particulier l'histoire des débuts des États-Unis, que j'ai choisi comme matière à l'université, mais pour ce qui est de Lafayette, je ne le connaissais que vaguement lorsqu'en 2002 j'ai lu le livre d'Andrew Burstein : America’s Jubilee: How in 1826 a Generation Remembered Fifty Years of Independence [Le Jubilé de l'Amérique ou Comment, en 1826, une génération a fêté cinquante ans d'indépendance]. Le premier chapitre portait sur la
tournée d'adieu de Lafayette en 1824-1825. Mon intérêt ayant été piqué, je me suis mis à lire tout ce que je pouvais trouver sur Lafayette. Mass C'est ce qui m'a conduit à rejoindre l'association des Amis américains de Lafayette (AFL : American Friends of Lafayette) et la Société Lafayette du Massachusetts (Massachusetts Lafayette Society), puis à Levasseur et son journal.

Initials JJGDepuis quand existe votre association des Amis américains de Lafayette ? Avez-vous l'occasion de rencontrer des auteurs ou des chercheurs français pour échanger sur des aspects de la vie de Lafayette ?

Friends 1

Initials A.H.L'AFL a été fondée en 1932 à la Lafayette College à Easton, en Pennsylvanie. Elle compte 450 membres provenant de presque tous les États américains, du Canada, de France, d'Angleterre et d'Allemagne. Nous tenons une réunion annuelle dans une ville ou localité associée à Lafayette et faisons partie des 13 organisations qui célèbrent chaque année l'anniversaire de la reddition du général Cornwallis à Yorktown le 19 octobre (jour de sa capitulation en 1781). Certains de nos membres universitaires parlent couramment le français, comme Robert Crout de Lafayette College de Charleston et Lloyd Kramer de l'université de Caroline du Nord. Nous avons aussi des contacts avec des enseignants-chercheurs en France, telle Iris de Rode, qui vient de publier les journaux de Chastellux, le commandant en second de Rochambeau.


PHOTO

Iris Lloyd
R.C. I. de R.  L.K.

 

Initials JJGQuel était votre niveau de compréhension du français écrit lorsque vous avez entrepris ce projet ?

Initials A.H.J'avais derrière moi six ans de français et de latin scolaires. Il se trouve qu'en 2003, quand j'ai cherché à lire le journal de Brattle Levasseur, je n'ai pas trouvé le moindre exemplaire d'une traduction anglaise datant de 1829. Mais à la librairie Brattle Book Shop de Boston, dans la salle des livres rares, j'ai trouvé la version française originale ! Et quand j'ai ouvert le tome 1 à la page de la préface, j'ai constaté, à mon grand étonnement, que j'étais capable de lire dans le texte. C'est à ce moment-là que j'ai décidé de traduire ce livre.

Initials JJGLafayette parlait-il anglais avant de poser pour la première fois le pied sur les côtes américaines ?

Initials A.H.Non, mais il a appris à le parler et à l'écrire à bord de la Victoire, le premier navire qu'il a armé afin de rejoindre l'Amérique avec d'autres officiers français.

  Victoire  

 

Lafayette avait étudié le latin à l'école, et le français bien sûr. Et durant les sept semaines de la traversée, il a eu un excellent professeur en la personne du Baron de Kalb qui parlait couramment l'anglais. Lafayette avait aussi emporté un livre de grammaire anglaise.

Initials JJGPouvez-vous nous en dire plus sur la maîtrise de l'anglais écrit acquise par Lafayette, sachant qu'il écrivait constamment des lettres en anglais à un certain nombre d'Américains, dont George Washington ?

Initials A.H.Il est évident que Lafayette a développé une maîtrise de l'anglais écrit (et oral) très rapidement. On peut s'en convaincre en lisant, par exemple, la première lettre qu'il a écrite au général Washington le 14 octobre 1777, quatre mois seulement après son arrivée en Amérique. Voir The Letters of Lafayette to Washington 1777–1779, 2nd print, Louis Gottschalk, Editor (The American Philosophical Society, 1976).

Initials JJGVoici une citation du livre de Mike Duncan, Hero of Two Worlds, tout récemment paru : « Une bonne partie de la société française s'attendait à ce que sa flamboyante folie américaine se solde par un échec comique. Au lieu de quoi, Lafayette a cru en lui-même, fait preuve de hardiesse et de témérité, et son audace a magnifiquement payé. Certes, son titre, sa fortune et ses relations lui ont ouvert des portes en Amérique mais c'est pour son courage, sa loyauté et son talent qu'il y a été acclamé. » (Page 141)

Hero

Êtes-vous d'accord avec cette affirmation ? L'engagement physique de Lafayette dans la guerre a-t-il contribué à sa légende davantage que sa contribution financière et l'engagement de plusieurs milliers de soldats français ? Et dans ce cas, l'effet majeur n'a-t-il pas été de renforcer le moral des troupes ?

Initials A.H.Je suis globalement d'accord avec ça, surtout avec la dernière phrase de la citation. La première, en revanche, est peut-être un peu exagérée. Certains contemporains de Lafayette, comme ses meilleurs amis le vicomte de Noaille (son beau-frère) et le comte de Ségur, qui avaient obéi à l'ordre de leurs pères leur intimant de ne pas aller en Amérique rejoindre les insurgés, ne pensaient pas que Lafayette était fou mais l'enviaient plutôt.

Segur Louis XVI Vicompte de Noaille
Le comte de Ségur Le Roi Louis XVI

Le vicomte
de Noaille

La contribution de Lafayette à la cause américaine fut d'une importance cruciale, et son action diplomatique primordiale. À son retour en France en 1779, en congé de l'armée révolutionnaire, c'est lui qui, avec Benjamin Franklin, a fait pression sur les ministres français pour obtenir plus d'argent, de fournitures, de forces terrestres et le retour d'une flotte française. L'acceptation de son plan par l'état-major a conduit à la victoire de Yorktown. Par conséquent, le rôle militaire de Lafayette est loin d'être négligeable. Sa campagne de Virginie en 1781 créa la condition, à savoir l'enfermement de l'armée de Cornwallis à Yorktown, qui prépara le terrain au siège des forces anglaises et à leur reddition, en octobre 1781.

Initials JJGLes insurgés auraient-ils gagné la guerre d'indépendance sans le soutien de Lafayette et de la France ?

Initials A.H.La réponse la plus brève est « probablement pas ». Et certainement pas en 1781. Le corps expéditionnaire français de Rochambeau, avec ses ingénieurs et ses énormes canons de siège, ainsi que la flotte antillaise commandée par le comte de Grasse, qui rejoignirent les troupes de Washington par le nord, et les forces de Lafayette déjà présentes en Virginie furent décisifs dans la bataille de Yorktown, l'ultime engagement majeur de la guerre. Sans Lafayette et la France, nous chanterions encore le « God Save the Queen ».

  Yorktown  

Initials JJGPeut-on voir un paradoxe dans le fait que Louis XVI peut être considéré comme l'un des héros de la Révolution américaine et est ensuite devenu le scélérat et la victime de la Révolution française ?

Initials A.H.Louis XVI et ses ministres, en particulier le comte de Vergennes et le comte de Maurepas, n'étaient pas des libéraux des Lumières, mais ils ont soutenu l'insurrection américaine pour venger la France de la perte d'une partie de ses possessions coloniales dans la guerre de Sept Ans (1756-1763). Le soutien français aux États-Unis fut financé par l'emprunt. Ce fait, associé au gaspillage dispendieux de la Couronne et à un système fiscal injuste et inefficace, a conduit à la faillite du pays, et à la Révolution française, qui bien sûr a coûté sa tête à Louis XVI.

  Louis XVI execution  

Initials JJGParmi les personnalités françaises impliquées dans la guerre d'indépendance, il y eut Lafayette et Rochambeau, qui s'affrontèrent parfois. Rochambeau qualifiait Lafayette de « tête brûlée ». L'enthousiasme adolescent de Lafayette, cependant, s'est-il avéré un atout plus précieux que la circonspection de Rochambeau ? Auquel des deux peut-on attribuer la contribution la plus importante ?

Initials A.H.On reconnaît généralement à Lafayette une contribution plus importante que celle de Rochambeau, du fait de son rôle diplomatique couplé à ses succès militaires. Il faut dire aussi que son enthousiasme adolescent et sa parfaite courtoisie se sont révélés contagieux. Et sa générosité personnelle – il a financé les uniformes de ses volontaires avec ses fonds propres – a clairement stimulé le moral des troupes avec lesquelles il a servi.

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  Statue de Rochambeau, 
Newport (Rhode Island)
 

Initials JJGAprès son premier voyage en Amérique et son retour en France, Lafayette a envisagé une attaque de la Grande-Bretagne. Il projetait aussi d'attaquer les Anglais au Canada. Bien qu'aucun de ces plans n'ait été mis à exécution, peut-on en déduire qu'il était un belliciste convaincu ?


Initials A.H.Non, Lafayette n'était pas belliciste dans l'âme. Sa motivation, en imaginant ces plans, était purement stratégique. Il pensait qu'un succès sur chacun de ces théâtres d'opérations aurait accéléré la conclusion de la guerre, avec pour résultat moins de pertes en vies humaines.

  Hamilton  



Initials JJGAvez-vous vu la comédie musicale
Hamilton ? Dans quelle mesure le portrait de Lafayette est-il authentique ?

AHJ'ai vu deux représentations de Hamilton, une à Broadway, l'autre dans un théâtre de Boston, ainsi que le film à la télévision. La pièce n'est pas d'une authenticité historique absolue, mais elle ne prétend pas l'être non plus. Par exemple, Lafayette y est montré comme présent au début de la Révolution américaine alors qu'en fait il a rejoint l'armée continentale en juillet 1777. En outre, le personnage de Lafayette n'y a pas de rôle majeur et n'a que quelques lignes à chanter en solo. Mais la pièce est juste dans sa description de l'amitié de Lafayette avec Hamilton, de sa popularité auprès de ses compagnons d'armes et de l'importance de sa contribution à l'effort de guerre.

Initials JJGEn février 1783, Lafayette écrivait à Washington :

 

L & W« Maintenant, mon cher Général, que vous allez profiter d'une certaine tranquillité, permettez-moi de vous proposer un plan qui pourrait être d'un grand bénéfice pour la Partie Noire de l'Humanité. Unissons-nous pour acheter un petit domaine où nous pourrons tenter l'expérience de libérer les Nègres et de ne les employer qu'en tant que métayers – un tel exemple donné par vous-même pourrait en faire une pratique générale ; et, si nous réussissons en Amérique, je consacrerai volontiers une partie de mon temps à rendre la méthode de bon ton aux Antilles. Et s'il s'agit d'une folie, je préfère être fou en cette manière plutôt que jugé sage en l'autre. »

Selon les normes de la fin du XVIIIe siècle, les idées abolitionnistes de Lafayette, et plus particulièrement son projet de transformer les esclaves en métayers, étaient-elles très en avance sur leur temps ?

Initials A.H.Dès 1783, Lafayette plaidait pour l'abolition de l'esclavage en Amérique, de même qu'en France et dans ses colonies. En 1785, Slavery Washington n'ayant pas accepté cette expérience qu'il lui proposait, Lafayette a acheté une plantation à Cayenne, sur la côte nord de l'Amérique du Sud, où il a démarré un programme d'affranchissement progressif des esclaves de la plantation. [3]  Contrairement aux dirigeants américains tels que Washington et Jefferson, qui reconnaissaient que l'esclavage était mauvais mais n'en détenaient pas moins des esclaves, Lafayette est passé à l'acte. Sa première démarche anti-esclavagiste était très avancée. Seuls les Quakers aux États-Unis avaient des vues plus progressistes.

 

Addendum :

Gazette AFL79 villes et villages, comtés et autres petites unités géographiques aux États-Unis portent le nom de Lafayette ou de son château, La Grange. Leurs noms sont Lafayette, Fayette, Fayetteville, Lafayetteville, Lagrange et Lagrangeville. Parmi ceux-ci, on compte 45 villes ou villages, 17 comtés, 16 communes, localités, etc. et une ville fantôme, Fayette dans le Michigan, aujourd'hui parc national et site historique. (Source : Gazette of the American Friends of Lafayette, No. 83, pp. 51–52 (October, 2015)

 

On trouve le mont Lafayette dans le New Hampshire, la rivière Lafayette en Virginie, le lac Lafayette en Floride et le Lafayette College en Pennsylvanie. Il existe plus d'une vingtaine de Loges (maçonniques) Lafayette, quantité de statues de Lafayette, de places et de parcs Lafayette, et probablement plus de 1 000 rues nommées en son honneur.

 

Statue clipped L. College
Statue of Lafayette
by Alexandre Faiguière & Antonin Mercié

Lafayette College

Pennsylvania

Des pièces de monnaie et des timbres à l'effigie de Lafayette ont été émis aux États-Unis et ailleurs :

Lafayette_stamp_3c_1952_issue

1900 memorial silver dollart lafayette_dollar_obvWashington & Lafayette 

[1] Washington & Lafayette | History | Smithsonian Magazine

[2] Napoleon and the Marquis de Lafayette

[3] Lafayette and Slavery
The Cayenne Experiments

 

 
  Lafayette et i'indépendence des Étas-Unis
(25 minutes)
 
     
 

 
  L'indépendance américaine 
(15 minutes) 
 

Lecture supplémentaire : 

Why Don't the French Celebrate Lafayette
Adam Gopnik, The New Yorker, August 16, 2021

What Happened to This Hero From the American Revolution?
New York Times, August 27, 2021

Gennike Mayers – linguiste du mois d’août 2021

e n t r e t i e n    e x c l u s i f

(première partie)

Gennike 2

Jonathan blue shirt snipped

Gennike Mayers
L'interviewée

 

Jonathan G.
L'intervieweur


L’interview qui suit a été réalisée en anglais par Skype entre Los Angeles et Hope Bay (Tobago)*. Il fut traduit en français par notre invitée, avec l
'aide preciéuse de René Meertens, auteur du
Guide anglais-francais de la traduction. La deuxième partie de l'entretien sera publiée par la suite.

Map of Tobago

LOS ANGELES

Map of la


L’archipel des Caraïbes est une chaîne d’îles situées entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, entourée par la mer des Caraïbes. Essentiellement, les Caraïbes comprennent Anguilla, Antigua-et-Barbuda, la Barbade, les Bermudes, les Bahamas, les îles Caïmans, la Dominique, la Grenade, la Jamaïque, Montserrat, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, les îles Turks et Caïques, Trinité-et-Tobago, les Îles Vierges britanniques et les Îles Vierges américaines (avec l’anglais comme langue prédominante), la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélémy (principalement francophones), Aruba, Bonaire, Curaçao, Saba, Sint Eustatius, Sint Maarten et Suriname (néerlandophones), Haïti (créolophone et francophone) et la République dominicaine, Porto Rico et Cuba (hispanophones).

  Carte-antilles.jpg  

 

Jonathan G. : Vous êtes née et vous avez grandi à l’île de Trinité (comme vos parents), avec l’anglais comme langue maternelle.

Gennike snipJe suis née sur l’île de Trinité, bien que j’habite maintenant l’île de Tobago. Les deux forment la République de Trinité-et- Trinite-et-tobago-carte.gif
Tobago. Mes deux parents sont de T&T et c’est là que j’ai grandi C’est un pays doté d’une riche histoire qui a changé de mains plusieurs fois entre les puissances coloniales espagnole, française, britannique et même hollandaise. Aujourd’hui les noms de villes et de familles reflètent cette diversité. Par exemple, la capitale de Trinité est Port of Spain. La capitale de Tobago est Scarborough. La deuxième plus grande ville de Trinité s’appelle San Fernando, tandis qu’à Tobago, j’achète du pain de citrouille frais, cuit au four en pierre, dans un village appelé L’Anse Fourmi.


TRinidad dancingEnfant, j’ai connu des musiques en langues étrangères comme la bossa nova, la samba, le boléro et la salsa. Mon père était un fan de Julio Iglesias, si bien que de la musique était souvent jouée à la maison et dans la voiture familiale. De plus, la musique traditionnelle de Noël de Trinité-et-Tobago, appelée « Parranda » ou « parang », en anglais, est chantée en espagnol. C’est en fait de la musique folklorique du Venezuela qui a fait son chemin vers Trinité à travers les vagues successives de migration pour s’insérer dans nos traditions de Noël, où on allait de porte en porte en chantant des chansons en espagnol. Ma mère est une fan de parang, alors à Noël, c’est ce que l’on écoutait à la radio et nous chantions le refrain populaire « Rio Manzanare, déjame pasar, que mi madre enferma me mandó a llamar… » J’ai donc eu une oreille pour les langues étrangères sans comprendre ce que j’entendais.

JG : Plus tard, vous avez acquis une passion pour le français et l’espagnol, que vous avez étudiés à l’école dès l’âge de 11 ans, mais qui vous a attirée de différentes façons. Expliquez cela.

Gennike snipMa première rencontre scolaire avec les langues étrangères a eu lieu à l’âge de 11 ans, à l’école secondaire. J’étais inscrite à une école pour filles où il n’y avait pas de garçons pour nous distraire des études. Notre directrice, la docteure Anna Mahase, était une femme célibataire, une féministe qui a élevé des générations de jeunes femmes intelligentes et avisées qui ont continué à bâtir des familles et à bâtir notre société. Au-delà de la rigueur des études, elle incarnait la femme audacieuse, forte, intelligente et belle.  Elle a été l’un de mes premiers modèles.

À l’école secondaire pour filles de St. Augustine (SAGHS), le français et l’espagnol étaient obligatoires pendant les trois premières années. C’est là que j’ai eu un déclic quand les sonorités stockées dans mon esprit commençaient à prendre du sens. Je pouvais enfin comprendre ce que signifiaient certaines de ces chansons et comprendre que je les chantais mal depuis le début !

J’avais un flair naturel pour les langues étrangères, donc l’apprentissage était presque sans effort pour moi. J’admirais aussi ma professeure de français, Mme Gosine, qui était passionnée par tout ce qui concerne le français. Elle était très chic et sa tenue vestimentaire tout droit sortie du magazine Paris Match dans une école assez conservatrice résonnait avec mon esprit rebelle. Je n’avais jamais vu personne mélanger rayures et pois ou carreaux avec des empreintes d’animaux ! Elle est à elle seule responsable de m’avoir fait tomber amoureuse de tout ce qui était français : mode, cuisine, musique, poésie et langue dans leur ensemble. Mes oreilles ont découvert le français à travers sa voix sensuelle. C’était de la musique pour mes oreilles.

J’aimais aussi l’espagnol et étais bonne élève, mais le lien était différent. L’apprentissage du français m’a ouvert un monde dont je ne connaissais rien, alors que l’espagnol confirmait des choses familières.

Par exemple, pendant mon adolescence, ma famille accueillait des étudiants d’échange de la Martinique et de la Guadeloupe durant les vacances de juillet et août grâce au programme de l’Alliance française. Ma famille n’avait pas les moyens de m’envoyer à l’étranger, mais j’ai pu communiquer avec ces francophones pendant deux mois chaque année. En apprenant le français standard à l’école, j’ai découvert que ces départements d’outre-mer (DOM) avaient leur propre langue, le créole. Leur musique populaire, le zouk, était rythmée à la saveur caribéenne mais chantée en créole.

Musique-creole-centre-du-monde-couv DOM

C’était très différent des succès métropolitains français de Charles Aznavour, Jacques Brel, Edith Piaf et, plus moderne, Vanessa Paradis. C’était un tout nouveau monde pour moi. Au-delà de l’apprentissage des éléments fondamentaux de la langue et de la littérature françaises à l’école, j’apprenais la dynamique et la dichotomie de la culture et de la politique des Antilles et de la métropole française à travers ces relations nourries par des échanges entre étudiants. C’était l’époque des amitiés épistolaires et des cartes postales !

Par comparaison, je connaissais déjà certains éléments des traditions culturelles hispanophones. L’une de mes tantes était professeure d’espagnol dans le secondaire et j’ai eu le privilège de l’accompagner, elle et ses élèves, au Venezuela à l’âge de 14 ans. Je me souviens de mon premier séjour là-bas. Curieusement, pendant que j’y étais, j’ai rencontré un groupe de francophones dans le hall de l’hôtel où nous avons séjourné. Il y a eu un malentendu avec la réceptionniste et j’ai essayé de traduire pour eux, mais j’ai été humiliée parce qu’un homme a dit qu’il ne comprenait pas mon français. C’était un moment déterminant pour moi, car je me suis dit qu‘un jour je parlerais si bien français que personne ne saurait que je ne suis pas française. J’étais en pays hispanophone, au Venezuela, proclamant, prophétisant ma vie aujourd’hui.

JG : L’anglais, le français et l’espagnol, que vous parlez couramment, sont au cœur de votre vie et de votre profession actuelles. Vous avez atteint votre objectif de vie par ce que vous appelez un « parcours panoramique » (des routes de campagne, pas les sentiers battus), un chemin un peu sinueux que vous avez suivi jusqu’à ce que vous vous installiez à Trinité-et-Tobago et que vous vous mettiez à fournir à temps plein des services de traduction et d’interprétation directement et par l’intermédiaire d’autres personnes et entreprises. Pour ce faire, vous avez étudié à Trinité et à l’étranger, en présentiel et en mode virtuel, et vous avez obtenu des diplômes universitaires et une expérience de travail en journalisme, en langues et en diplomatie. Décrivez votre cheminement scolaire et vos domaines de travail, et comment vous avez été en mesure de combiner les trois domaines professionnels susmentionnés en synergie.

Gennike snipJe dis que mon voyage est un « parcours panoramique » parce qu’il était loin d’être linéaire. En effet, j’ai voyagé à mon propre rythme en prenant le temps de m’arrêter et de savourer la vie… tout au long des sentiers inconnus, inexplorés alors que beaucoup de mes camarades de classe poursuivaient une vie universitaire accélérée le long de l’autoroute Licence – Maîtrise – Doctorat. Après avoir été scolarisée dans une école secondaire très compétitive aux côtés de brillantes étudiantes du pays, dont beaucoup ont obtenu des bourses pour poursuivre des études universitaires aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada, j’ai commencé à travailler immédiatement. Mes parents n’avaient pas les moyens de m’envoyer à l’université et malgré tous mes efforts pour réussir les examens américains, je n’ai obtenu aucune bourse pour étudier nulle part.

C’était un mal pour un bien, car j’ai été recrutée comme journaliste stagiaire pour AVM Télévision Channel 4, une station de télévision locale, à l’âge de 18 ans. C’était une sorte d’incubateur pour les journalistes caribéens. C’était une expérience enrichissante et révélatrice pour moi, au cours de laquelle j’ai pu perfectionner mes compétences dans ma langue maternelle, en menant des interviews, en rédigeant des reportages et des documentaires, en écrivant des scénarios et en communiquant avec des personnes influentes de la société. J’y ai travaillé pendant deux années, au cours desquelles j’ai rencontré une délégation de la Chambre de Commerce de la Martinique qui visitait T&T dans le cadre d’une mission commerciale. J’ai pu discuter avec eux et les interviewer en français. Ils ont été impressionnés par mon aisance et j’ai donc compris que le français était ma superpuissance, une clé qui pouvait m’offrir des relations d’affaires et des emplois. Je me sentais prête à explorer les prestigieux amphithéâtres d’une université, car il est devenu clair que pour avancer au-delà de la UWI St. Augustinejournaliste stagiaire, j’avais besoin d’un diplôme dans un domaine particulier. J’ai choisi le cursus le plus facile que j’ai pu trouver : une licence en français, à l’Université des Antilles (UWI), St. Augustine, Trinité. En plus, c’était à deux pas de mon ancien lycée.

Je ne savais pas qu’en m’inscrivant à l’UWI (University of the West Indies) , je pourrais enfin fouler le sol d’un pays UdA Martinique francophone. Le gouvernement français a parrainé un programme d’études à l’étranger qui m’a permis d’étudier pendant un semestre à l’Université des Antilles-Guyane, en Martinique. C’était ma première immersion 
linguistique après avoir accueilli des francophones natifs à T&T pendant des années ! Je me suis délectée de cette nouvelle expérience, qui a renforcé ma confiance en mes compétences linguistiques. Après ce semestre, je suis retourné à l’UWI pour terminer ma licence, puis après l’obtention de mon diplôme, une autre opportunité s’est présentée de revenir à la Martinique dans le cadre du programme d’assistant en langue étrangère du ministère français de l’Éducation. Alors que la plupart des diplômés français de l’UWI ont opté pour la France métropolitaine pour poursuivre leur maîtrise, j’ai choisi de rester dans les Caraïbes ensoleillées.

Pendant trois ans, j’ai enseigné l’anglais dans des écoles primaires et secondaires de la Martinique. Après l’école et pendant les vacances, j’en profitais pour découvrir les sentiers de randonnée, les belles plages, goûtant toute la nourriture locale et vivant la vie à mon rythme. J’avais besoin de faire une pause après la licence et j’ai profité de mon temps libre pour explorer le pays. En même temps, j’ai été invitée à faire du travail à la pige comme journaliste bilingue, animatrice d’émissions de radio, rédactrice pigiste pour un magazine touristique et professeure d’anglais pigiste dans une école de beauté. Ce fut ma Maîtrise pratique de la vie pendant trois ans! Ces trois années passées en Martinique m’ont permis de renouer avec les entrepreneurs français que j’avais rencontrés en tant que journaliste. En dehors des études, j’étais invitée à des événements d’affaires et de réseautage, des spectacles culturels, des activités d’associations et des réceptions familiales locales. Très vite, j’ai assimilé la culture des Antilles françaises.

Les paroles que j’ai prononcées à l’âge de 14 ans au Venezuela n’ont pas été sans lendemain. Lors d’un de mes voyages de retour de T&T, les agents de l’immigration martiniquais ont eu du mal à croire que je n’étais pas de la Martinique et m’ont interrogé sur mon passeport T&T et sur la façon dont je parlais si bien français et créole.

Après être tombée amoureuse de la langue française, il n’était pas surprenant que je sois tombée amoureuse d’un Français. Nous nous sommes mariés et cela m’a conduit à une autre île française, la Guadeloupe, où j’ai vécu pendant trois ans. D’autres portes m’ont été ouvertes pour poursuivre une maîtrise en communication à l’Université de Versailles à Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ). C’était le bon moment et l’occasion idéale pour combiner mon expérience de journaliste avec mes études de premier cycle en français. Heureusement pour moi j’ai pu étudier pour obtenir ce diplôme tout en restant au soleil (je ne supporte pas le froid), puisque les professeurs de Paris venaient en Guadeloupe pour enseigner les différents modules du cours.

Comme les saisons de la vie devenaient orageuses, j’ai choisi de retourner dans mon pays natal. Armée d’un diplôme en communication, j’ai décroché un excellent emploi dans les relations publiques auprès d’une institution de recherche marine qui assurait une liaison fréquente avec les agences partenaires en Martinique, en Guadeloupe et à Cuba sur des projets de recherche scientifique. Quel privilège j’ai eu de pouvoir apporter au nouveau poste mes compétences en langues étrangères, en journalisme, en communication mais aussi ma compréhension intime des spécificités culturelles des autres îles ! En même temps, quand je suis rentrée à T&T en 2005, l’Université des West Indies a lancé un diplôme d’études supérieures à temps partiel en interprétation. J’ai sauté sur l’occasion pour suivre ce programme d’études théorique parce que je m’étais souvent retrouvée à servir d’interprète pour des réunions sans formation théorique. J’ai reconnu mes limites et la nécessité d’être correctement formée, préparée et certifiée. C’est ainsi que j’ai obtenu mon diplôme en interprétation de l’UWI en 2007.

Caricom_Peut-être que mon plus beau souvenir en tant qu’interprète a été ma première vraie conférence – le Forum des ministres de l’Agriculture de la CARICOM – au cours de laquelle je suis entrée dans la cabine en tremblant à côté de mon mentor et examinateur. Dans le cadre du programme d’interprétation, nous avons travaillé en direct lors d’une conférence, avec de vraies personnes qui nous écoutaient. Le fait qu’il s’agissait de ministres de toute la région m’a rendue d’autant plus nerveuse, mais là je faisais ce pour quoi j’avais été formée. J’aimais l’adrénaline. J’aimais être félicitée et surtout, j’ai été payée pour un travail bien fait ! Je n’oublierai jamais le chèque de ma première conférence de la CARICOM, qui remboursait le coût de mes études.

Même si j’avais ce nouveau diplôme, je n’arrivais pas à gagner ma vie grâce à l’interprétation, donc j’ai poursuivi ma carrière dans le domaine de la communication. A T&T il y avait beaucoup plus d’opportunités pour les interprètes espagnols / anglais que français / anglais grâce aux liens commerciaux avec l’Amérique latine et à une initiative du gouvernement pour instituer l’espagnol comme première langue étrangère de Trinité-et-Tobago. Heureusement, parmi les nombreuses occasions qui se sont présentées, j’ai pu utiliser mes compétences en langues étrangères, en communication et en journalisme. Par exemple, j’ai été sélectionnée comme journaliste des Caraïbes pour participer à la Conférence internationale sur le SIDA au Mexique en 2008, où j’ai interviewé des parties prenantes en espagnol et j’ai été Dia etnia en mesure de diffuser leur message en anglais pour le public local. De même, j’ai été en mesure de diriger un projet spécial en partenariat avec l’ambassade du Panama à T&T pour célébrer et diffuser les festivités lors du tout premier “Día de la Etnia Negra” à Panama City. Cela n’a été possible que grâce à mes super-pouvoirs linguistiques. Plus tard, je suis entrée dans le domaine des communications humanitaires avec le plus grand réseau humanitaire au monde, dans son bureau des Caraïbes à Port of Spain. Lorsque le tremblement de terre dévastateur de 2010 a frappé Haïti, malgré mon manque d’expérience en matière d’intervention d’urgence, j’ai été déployée en première ligne en raison de ma maîtrise du français, de mon expérience pratique du journalisme et de ma familiarité avec le créole. Je finirai par rester en Haïti pendant près de trois ans.

Au milieu de cette expérience qui a changé ma vie, j’ai compris que je devais maîtriser un autre ensemble de compétences essentielles : la diplomatie. La diplomatie humanitaire était un nouveau domaine où les frontières entre la communication, la défense des droits, la diplomatie, le droit international et la politique étaient toutes embrouillées. En 2013, j’ai terminé un cours de diplomatie humanitaire de courte durée à la DiploFoundation, qui m’a aidée à me préparer en vue de futures catastrophes complexes. Sans le vouloir, la prochaine grande catastrophe pour moi a pris la forme de la crise des réfugiés Rohingyas, qui ont été forcés de fuir leurs foyers au Myanmar pour se réfugier au Bangladesh. Alors que le français et l’espagnol ne m’étaient d’aucune utilité en tant que déléguée à la communication à Cox’s Bazar, la diplomatie humanitaire l’était. Tout en travaillant pendant cette crise complexe d’origine humaine déclenchée par la violence politique, j’ai eu l’occasion d’étudier en vue de l’obtention d’un diplôme en ligne en diplomatie contemporaine. Cela me semblait opportun et je pensais que cela m’aiderait à passer de la maîtrise de la communication à celle de la diplomatie humanitaire, où je pourrais utiliser pleinement mes compétences pour influencer la prise de décisions qui pourraient sauver des vies.

J’ai commencé un programme exigeant à l’Université de Malte et à la DiploFoundation en 2019 pour obtenir un diplôme de troisième cycle.  Il était difficile de combiner le travail dans une opération d’urgence avec des études et des missions difficiles. J’ai commencé le programme avec la résidence d’initiation en présentiel à l’Université de Malte, puis j’ai poursuivi les cours en ligne au Bangladesh, à la Barbade, en Guadeloupe, en Malaisie, à Sainte-Lucie, à Trinité-et-Tobago et au Zimbabwe tout en travaillant lors de mes différents déplacements professionnels. Je viens de receivoir ma diplôme de Masters.

University of malta

Gennike 3En janvier 2021, en m’appuyant sur mon mémoire de maîtrise, j’ai publié mon premier livre intitulé « CARICOM: Good Offices, Good Neighbours: Explaining the diversity of CARICOM Members States’ approaches vis-a-vis the Venezuelan crisis ». C’était le point culminant du point de vue de mes activités dans divers domaines relatifs au service humanitaire et à la diplomatie, de ma passion pour les affaires caribéennes et de mes relations avec les gens, facilitées par ma capacité de surmonter les barrières linguistiques.

 

JG : Pendant que vous étiez salariée, vous avez reçu la permission de faire du travail à la pige, en particulier comme interprète de conférence ou de groupe, votre principale paire de langues étant l’anglais et le français. Décrivez les lieux et les conditions dans lesquels vous avez effectué ce « travail à la pièce ».

Alors que les langues sont ma passion de toujours, l’interprétation a été « mon petit job », « mon travail à côté ». Pendant que j’occupais divers postes à temps plein, j’ai informé mes employeurs à l’avance et j’ai négocié, au besoin, afin de pouvoir prendre des jours de congé pour travailler comme interprète afin de conserver mes compétences dans ce domaine. Dans l’ensemble, cela ne posait aucun problème, car mes supérieurs hiérarchiques comprenaient la valeur ajoutée de mes compétences et la façon dont elles bénéficiaient à ces organisations. Ce fut aussi un privilège pour moi d’avoir accès aux corpus de connaissances spécialisées que j’ai rencontrés en tant qu’interprète. Il y a eu une pollinisation croisée : l’interprétation améliorait mes activités de communication, et la communication avec des gens de tous les horizons dans différentes langues renforçait mes compétences linguistiques.

Grâce à cette flexibilité, j’ai pu interpréter lors de conférences à la Barbade, en Grenade, en Guadeloupe, en Martinique, à Sainte-Lucie et chez moi à Trinité-et-Tobago. Cela impliquait des voyages en avion pour aller travailler, ce qui semble exotique, mais la réalité est que cela peut être stressant parce que vous n’êtes jamais tout à fait certain que les vols seront à l’heure. Les retards ou annulations de vols peuvent vous déconcerter complètement ; c’est pourquoi les technologies d’interprétation simultanée à distance ont amélioré la situation.

Address: 87 Hope Estate, Hope Bay, TOBAGO
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    Mob.: +868 762 0266

SUITE 

 

Jean-Michel Déprats – linguiste du mois de juillet 2021

Nous avons choisi ce mois-ci de vous présenter quelques extraits de l'entretien que Michel Volkovitch, directeur de Translittérature, a eu avec Jean-Michel Déprats et qui a été publié dans le n°47 de cette revue. [1] L'intérêt de ce long entretien est tel que nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs d'en lire la version intégrale. [2] Nous nous bornerons donc à en reproduire, avec l'aimable autorisation de M. Volkovitch, une version abrégée. Au reste, comment mieux situer notre invité qu'en reprenant ce qu'en dit M. Volkovitch : « Depuis vingt-cinq ans, Jean-Michel Déprats consacre avec passion toute son activité traduisante au théâtre. Homme de scène en même temps qu'universitaire, il parvient à une espèce de miracle : ses traductions, écrites pour la voix, combinent la vigueur et la rigueur ; elles ont de quoi séduire le spectateur – avant tout –, mais aussi l'exégète pointilleux. » 

J-M Deprats   Volkovitxh
      Jean-Michel Déprats         
Michel Volkovitch

 

Translittérature : Comment as-tu appris à traduire ?

Jean-Michel Déprats : Au lycée, en khâgne [3] ou à l'École normale supérieure, j'étais très intéressé par l'exercice de la version (anglaise, grecque, latine). En même temps, j'avais la passion du théâtre. À Normale sup, en 1972, j'ai fondé une troupe où j'ai été metteur en scène et comédien pendant une dizaine d'années. C'est avant tout cette activité de comédien, plus que l'activité de linguiste, qui a fait de moi un traducteur de Shakespeare. La plupart des traducteurs se rêvent en écrivains ; moi je traduis en comédien, pour le jeu. Et je n'ai jamais traduit que du théâtre.

TL : Parallèlement, tu as commencé une carrière d'enseignant…

JMD : : À ma sortie de l'École, j'ai trouvé un poste d'assistant à l'Université de Nanterre, et j'y suis toujours. J'ai plusieurs fois été tenté d'abandonner la sécurité de l'enseignement pour consacrer tout mon temps à la mise en scène, et je me suis longtemps reproché de ne pas le faire. Finalement c'est la traduction qui m'a permis de réconcilier l'angliciste et l'homme de théâtre.

TL :Tes débuts de traducteur ?

JMD : En 1979-80, le metteur en scène Jean-Pierre Vincent m'a demandé de traduire une comédie de Shakespeare, « Peines d'amour perdues » (Love's Labour's Lost) , pièce peu connue alors et qui m'enthousiasmait. Je dois dire qu'à l'époque je n'étais pas très attentif aux différences d'une traduction à l'autre. Je lui ai demandé de m'indiquer dans quelle direction il souhaitait que j'aille. Pour moi, il y avait trois directions possibles. D'abord l'approche à la façon François-Victor Hugo : une traduction-glose qui explicite le texte et, du même coup l'allonge, l'affaiblit et le rend difficile à pratiquer à la scène. Puis, la traduction archaïsante, qui me fascinait à l'époque, dans le style de la traduction d'Hamlet que Michel Vittoz avait faite pour Daniel Mesguich. Enfin, une troisième voie : celle empruntée par Jean-Claude Carrière, qui privilégiait la concision, l'énergie vocale, quitte à simplifier parfois la syntaxe et le sens. Ce travail de Carrière prenait évidemment, sur beaucoup de plans, le contre-pied de ce que j'avais appris à l'Université. Pour moi, l'essentiel, c'est la musique, le mouvement de la phrase. Un texte doit respirer, bouger, c'est un être vivant – or cela n'est pas moins vrai s'agissant de la poésie ou de la prose. Nous sommes tous traducteurs de théâtre.

TL : Pour un début, tu n'avais pas choisi la facilité…

JMD : Peines d'amour perdues, c'est 3000 vers et autant de jeux de mots ! D'une certaine manière, oui, j'ai commencé par le plus difficile, mais aussi par le plus jouissif ! À partir de ma première version nous avons retravaillé ensemble, Vincent et moi, avec cette excitation, cette griserie adolescente que produit l'exercice du calembour. Le spectacle a eu beaucoup d'écho, et bientôt les gens de théâtre, qui jusqu'alors ne lisaient pas les projets que je leur proposais, se sont montrés plus attentifs. J'ai vite compris que la traduction me ferait rentrer dans le monde théâtral plus facilement que si je poursuivais mon aventure de metteur en scène. Je me suis donc consacré à la traduction, abandonnant la mise en scène et négligeant quelque peu mes obligations de « carrière » universitaire, notamment celle d'écrire une thèse.

TL : Et tu t'es lancé dans un grand chantier Shakespeare — pour la scène,mais aussi pour l'édition…

JMD : Après Peines d'amour perdues, les metteurs en scène m'ont beaucoup demandé de retraduire des pièces de Shakespeare, demandes que j'ai acceptées avec bonheur. Quinze ans plus tard, j'en avais traduit une quinzaine. Il m'a semblé qu'il y avait une grande absence dans l'édition shakespearienne française : celle de traductions conçues spécifiquement pour la scène. La Pléiade de l'époque proposait en majorité des traductions de François-Victor Hugo, plus quelques traductions d'écrivains : Gide, Supervielle… L'édition collective du Club Français du Livre, parue en souscription, et peu accessible, regroupait en un ensemble assez disparate, des traductions académiques et des traductions d'écrivains (Yves Bonnefoy, Pierre Leyris, Michel Butor, etc.). J'ai donc formé le projet de regrouper et de publier des traductions de Shakespeare écrites pour la scène. J'ai pensé d'abord à une intégrale dans la collection Bouquins, en bilingue, mais Guy Schoeller me donnait cinq ans pour tout boucler, ce qui était évidemment impossible ! Là-dessus j'ai été contacté par la Pléiade, grâce à Jean Fuzier, un grand shakespearien qui avait traduit les Sonnets pour la première Pléiade. Et, comme me l'a dit Schoeller lui-même, la Pléiade, ça ne se refuse pas.

TL : Alors tu t'es lancé.

JMD : Nous nous sommes lancés… C'est un travail énorme, qu'on ne peut concevoir qu'en équipe. Avant même de traduire, il faut d'abord décider de ce qu'on traduit. La moitié des textes de Shakespeare nous sont parvenus dans deux ou plusieurs versions (celle du Folio de 1623 et celles du ou des quartos), entre lesquelles il faut choisir, et la pratique des éditions syncrétiques, qui prévalait jusque-là, n'est plus jugée rigoureuse du point de vue éditorial depuis l'édition Oxford de Stanley Wells et Gary Taylor (1986). Nous avons tenu, Gisèle Venet, ma principale collaboratrice, et moi, à établir notre propre texte, sans reprendre une édition anglaise existante (aucune n'était d'ailleurs complète à cette date-là, ni Oxford, ni Cambridge, ni Penguin). Un chantier colossal, sans doute une folie, vu la complexité des problèmes d'établissement des textes. Quant à la traduction elle-même, au moment de la signature de mon contrat avec Gallimard (1989), j'avais traduit une vingtaine de pièces. Il y en a trente-huit et je devais faire appel à d'autres traducteurs. Traduire Shakespeare, on s'en doute, est une tâche ardue : la langue est si elliptique, si polysémique, la syntaxe si tourmentée, si neuve pour l'époque, le sens si problématique par moments, que le traducteur passe 80 % de son temps à essayer de comprendre, en s'aidant des notes – parfois divergentes – des éditions anglaises existantes. L'édition la plus riche et la plus ouverte du point de vue de l'exégèse est l'édition Arden que j'ai beaucoup utilisée.

TL : Quels sont tes collaborateurs ?

JMD : Pour l'appareil critique, des collègues spécialistes de la période élisabéthaine, pour la traduction aussi bien des metteurs en scène comme Jean-Pierre Vincent, avec qui j'ai co-traduit deux pièces, que des traducteurs littéraires comme Jean-Pierre Richard, ou des universitaires spécialistes de l'anglais élisabéthain (Henry Suhamy, Jean-Pierre Maquerlot, Line Cottegnies, etc.). Mais, l'identité socio-professionnelle importe peu, ce qui compte c'est l'orientation du travail. L'essentiel, c'est que la dimension théâtrale soit toujours présente.

TL : Quelle sera ta part personnelle ?

JMD : J'y serai représenté par la trentaine de pièces que j'ai traduites sur les quarante que comprendra cette intégrale (Nous ajoutons en Appendice Édouard III et Sir Thomas More).[4] Il m'arrive parfois, je l'ai dit, de souhaiter cotraduire. Je vais m'attaquer, par exemple, aux Joyeuses commères de Windsor avec Jean-Pierre Richard, car nous ne serons pas trop de deux pour affronter les jeux de mots, souvent bilingues ou même trilingues (anglais, français et latin) que contiennent certaines scènes.

TL : Parmi vos options de départ, il y a celle de ne pas traduire en vers français réguliers les passages versifiés par Shakespeare…

JMD : C'est-à-dire l'essentiel de l'œuvre. La part de la prose, dans l'ensemble, est moindre. C'est donc là une question essentielle. Je ne suis pas convaincu par les traductions qui transposent le pentamètre iambique en alexandrins ou en décasyllabes. À mes yeux l'adoption d'un mètre régulier est dangereuse pour le rythme et le mouvement ; elle subordonne tous les choix à cette option de base et conduit inévitablement à tailler dans la matière sémantique pour ne pas dépasser la mesure car l'anglais shakespearien est plus bref, plus concis que le français ou, plus rarement, à étoffer indûment, deux opérations très artificielles. La poésie dramatique anglaise est accentuelle, ce qui n'est pas reproductible en français. Les traductions en vers réguliers font sonner Shakespeare comme un Corneille de mirliton, ou alors elles deviennent vite clinquantes. Bonnefoy dit très justement que plus le résultat est virtuose, plus il donne une impression d'artifice.

TL : Cela dit, tes traductions respectent, dans leur typographie, l'écriture en vers originelle. En fait, tu traduis les vers en vers libres. Ce qui induit une lecture et un jeu différents…

JMD : Bien sûr ! Mais les puristes associent poésie et vers réguliers et ne considèrent pas que les vers libres soient des vers. C'est la question centrale. Qu'est-ce qu'un vers ? Pour moi, c'est une unité rythmique, pas une quantité syllabique.

J'admire certains vers de Bonnefoy : Par exemple son « Quand nous aurons quitté le tumulte de vivre » dans Hamlet (qui traduit When we have shuffled off this mortail coil dans « Être ou ne pas être ») ou la tirade sur le sommeil dans la traduction de Macbeth par Pierre Leyris, mais il ne me

viendrait pas à l'idée de leur emprunter ce qu'ils ont trouvé de plus personnel. Cette reprise apporterait un élément allogène. Le problème me paraît plus d'ordre esthétique que d'ordre moral. Quand on a le sentiment d'avoir sa manière, sa « voix », on n'a pas l'envie d'emprunter.

TL : Abordons maintenant un aspect plus terre-à-terre. Comment la traduction se glisse-t-elle dans ton emploi du temps, qu'on imagine très chargé ?

JMD : Je ne traduis pas tous les jours, mais c'est tout de même une activité prioritaire. Quand je n'ai pas de traduction en cours, j'éprouve un sentiment de manque. En revanche, je ne crois pas que je souhaiterais faire de la traduction une activité professionnelle unique. J'aime bien enseigner la littérature dramatique élisabéthaine et contemporaine, parler anglais, transmettre en anglais ma passion pour Shakespeare. J'aime moins, je l'avoue, l'enseignement de la version, qui revient à transmettre un ensemble de techniques, de recettes auxquelles je ne crois qu'à moitié… D'autant qu'on en reste souvent, vu le niveau des étudiants, en deçà du seuil où il s'agirait vraiment de traduction littéraire. On passe plutôt son temps à corriger des erreurs de compréhension ou la mauvaise qualité du français.

TL : Comment traduis-tu ? Combien passes-tu de couches ?

JMD : J'ai plusieurs fois changé de méthode. Au début, je faisais d'abord une sorte d'étoilement de variantes, où je mettais à plat tous les possibles. Dans la deuxième étape, trois ou six mois plus tard, je surlignais en rouge ce qui me paraissait rythmiquement le plus juste. L'ennui c'était qu'après tout ce temps j'avais oublié la raison de chaque variante et j'étais obligé de recommencer le travail d'exégèse. Le processus était terriblement long, sans compter que je reprenais ensuite une troisième et une quatrième fois. Il y avait dans cette méthode une peur de figer trop tôt les choses qui dénotait surtout un manque d'assurance. C'est à ce moment qu'une circonstance précise m'a fait opter pour une autre voie. On m'a demandé de traduire Roméo et Juliette… trois mois avant le début des répétitions. Je n'avais pas le choix : il fallait que je donne très vite une première version. J'ai donc décidé d'enregistrer ma traduction au magnétophone, par tranches de quatre vers, puis de donner ce texte à taper au fur et à mesure pour gagner du temps. Il me semblait qu'avec cette approche orale, je commençais déjà une mise en théâtre. J'ai traduit ainsi plusieurs pièces. Sur le plan financier, évidemment, ce n'était pas très intéressant car il fallait payer la ou les dactylographie(s)…

TL : Et l'ordinateur que j'ai vu dans ton bureau ? Ne sert-il à rien ?

JMD : Il me sert, mais depuis peu. Abandonner la « mise en voix » m'a fait un peu peur au départ. Je craignais de me mettre à traduire pour l'écrit plus que pour l'oral.

TL : Tu ne dis donc plus ton texte à haute voix ?

JMD : Non. Je l'entends suffisamment dans ma tête. Pas besoin de « gueuloir ». Ou plutôt le gueuloir est intériorisé.

TL : Le travail de traduction t'est-il agréable ou pénible ?

JMD : Les deux ! Traduire est un plaisir, sinon on n'en aurait pas le désir, mais c'est aussi un acte douloureux. Surtout dans le cas de Shakespeare, quand on connaît le texte pratiquement par cœur : il devient très difficile de décoller de l'anglais. Le premier vers de La nuit des rois, par exemple, si fluide et si musical : If music be the food of love, play on, ou le début de Richard III : Now is the winter of our discontent… En le traduisant, on a l'impression de faire violence au texte, on n'arrive pas à trouver un bon rythme en français. Le Now qui débute Richard III m'a arrêté très longtemps. Je ne pouvais pas commencer par « À présent » ou « Maintenant », trop longs, trop pâteux. J'ai finalement trouvé un mot ancien (alors que ce n'est pas mon style) : le mot « ores ». [5] Même s'il est mal compris, ce mot me paraît une attaque plus dynamique. Le plus difficile n'est pas toujours dans les passages les plus complexes. Les formulations les plus simples, parfois, sont les plus désespérantes. Quand Claudio, dans Mesure pour mesure, définit la vie comme « this sensible warm motion », on se sent impuissant face à cette concision si parlante. Jean-Claude

Carrière traduit : « Cette chaleur sensible et qui bouge ». Ma traduction : « Ce corps sensible, chaud, mobile » me convainc à peine plus que les autres. J'ai dû rajouter ce « corps » pour que ma phrase tienne debout…

TL : As-tu le sentiment d'avoir évolué dans ta pratique ?

JMD : : Je pense que j'ai développé, amplifié mes convictions de départ, mais sans changer sur l'essentiel : le primat du rythme. Je suis tout de même devenu, je crois, moins raide et moins dogmatique sur ce que Meschonnic appelle la « concordance lexicale » à savoir la traduction d'un même mot répété par le même mot en français, quel que soit le sens contextuel. Je respecte ce principe chez Shakespeare, mais chez des auteurs plus contemporains, je m'aperçois qu'il alourdit souvent le texte. Connaissant mieux Shakespeare au fil du temps, je suis aussi devenu plus exigeant sur les questions d'exégèse et de philologie, sur les questions d'édition textuelle.

TL : Quand tu relis une de tes traductions anciennes, que se passe-t-il ?

JMD : Je modifie un certain nombre de choses à chaque nouvelle édition ou à chaque nouvelle mise en scène, mais je n'ai pas trop envie de reprendre l'ensemble, car je n'ai pas fondamentalement changé. Ce que j'aimerais faire un jour, c'est retraduire une pièce différemment. Faire une version archaïsante d'Hamlet, par exemple, en prenant le texte du premier quarto, qui n'est pas encore traduit. J'irais chercher le français de Rabelais, d'Agrippa d'Aubigné. Sachant, évidemment, que ce

Hamlet-là ne serait pas joué, car inintelligible à l'écoute. Et ce serait pour moi une expérience

unique.

TL : Trouves-tu le temps de lire ? Lis-tu plutôt en anglais ou en français ?

JMD : Si l'on inclut Shakespeare et les ouvrages critiques que je dois lire pour préparer mes cours sur le théâtre élisabéthain, je lis davantage en anglais. Je lis beaucoup de pièces nouvelles anglaises. En français je lis surtout des romans, des essais et de la poésie, et plutôt en période de vacances, quand la pression est moins forte. Pour le moment, je lis surtout en italien, pour apprendre la langue, et à cause d'un projet de cotraduction avec l'une de mes filles, italianiste.

————-

[1] Jean-Michel Déprats est Maître de conférences à l'université Paris X-Nanterre. En plus d'une trentaine de pièces de Shakespeare et cinq d'Howard Barker, il a traduit Christopher Marlowe, Oscar Wilde, John Millington Synge, Virginia Woolf, Tennessee Williams, Arnold Wesker, David Hare et quelques autres. Ses traductions lui ont valu, en 1996, le Molière du meilleur adaptateur d'une pièce étrangère et, en 2002, le prix Osiris ainsi que le prix Halpérine-Kaminsky (Consécration) de la Société des gens de lettres. On peut retrouver Jean-Michel Déprats dans un superbe film d'Henry Colomer. Il y apparaît, de même que dans cet entretien, comme l'un des traducteurs les plus marquants – et les plus conscients – de sa génération.

[2] Translittérature est une revue semestrielle éditée par l'Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) et les Assises de la traduction littéraire en Arles. Elle est dirigée par M. Michel Volkovitch.

http://www.translitterature.fr/media/article_478.pdf

[3] Dans le jargon estudiantin, les deux années de classes préparatoires à l'École normale supérieure s'appellent l'hypokhâgne ou classe de Lettres supérieures (1ère année) et la khâgne ou classe de Première supérieure (2ème année). Les élèves d'une khâgne sont des khâgneux, euses. Comme le disait Pierre Reboul, « une khâgne, c'est avant tout des khâgneux. »

[4] Voir à propos de Sir Thomas More :
Sentiments xénophobes en Angleterre – 500 ans avant le Brexit

[5] Ores ou or, dont le Petit Robert dit qu'il dérive du latin populaire hora et signifie maintenant, présentement. Le mot survit dans l'expression d'ores et déjà, signifiant dès maintenant, dès aujourd'hui.


Lectures supplémentaires
:

Shakespeare Goes to Paris – How the Bard conquered France

Shakespeare et les Français
Revue de deux mondes

Shakespeare Masterclass

Shakespeare, de Jean-Michel Deprats
Presses Universitaires de France
Poche – 13 avril 2016

Shakespeare JM Deprats

Le Grand Shakespeare illustré
Editions du Chêne (23 mars 2016)

Shakespeare illustre

 

Michel Rochard – linguiste du mois de juin 2021

e n t r e t i e n   e x c l u s i f

 

Bulger 2 +_

Michel Rochard (.}

Anthony Bulger
l'intervieweur

Michel Rochard
l'interviewé

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Michel Rochard est diplômé de traduction et d’interprétation de liaison du FAS Germersheim de de l’Université Johannes Gutenberg de Mayence. Titulaire d’un doctorat en traductologie, il était enseignant à l’ESIT (Université Paris 3) et à la formation en Etudes Interculturelles de Langues Appliquées (EILA) de l’université de Paris-Diderot. Il a essentiellement exercé son activité de traducteur et de réviseur dans le secteur institutionnel à la Banque de France et à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Bulger 2Anthony Bulger : Tu es notre Linguiste du mois, mais es-tu vraiment un linguiste ?

 

 

Michel Rochard (.}Michel Rochard : Je ne me suis jamais considéré comme un linguiste – expert de la linguistique ou des langues. Je suis traducteur. Je pense que l’anglais linguist ne recouvre pas la même signification que le français linguiste. [1] 

La traduction institutionnelle concerne les organismes publics nationaux ou internationaux, les organisations non-gouvernementales et les grandes entreprises privées soumises à des obligations de traduction (institutions financières, cabinets comptables ou juridiques, etc. ) et cabinets de traduction travaillant pour ces institutions. C’est là que l’on trouve des réviseurs professionnels.


Bulger 2 +_ C’est quoi traduire ?

 

 

Michel RochardPour moi, face à une difficulté, le traducteur se transforme en enquêteur, à la recherche du moindre indice dans le texte, qui va suivre les pistes qui s’ouvrent à lui en faisant des hypothèses, qu’il va vérifier, jusqu’à ce qu’il ait reconstitué le message de l’auteur dans toute sa logique. C’est l’application de la théorie de l’enquête du criminologue, philosophe et pédagogue américain, John Dewey. Que fait-on quand on cherche ses lunettes ? On commence par se dire, où j’étais la dernière fois que je les ai utilisées, et on vérifie, et si ce n’est pas le bon endroit, on fait une autre hypothèse, qu’on vérifie, etc. Jusqu’à ce qu’on trouve la solution et les lunettes. C’est une enquête et elle aboutira peut-être à constater que nos lunettes… étaient sur notre nez !

Bulger 2 +_C’est quoi réviser ?

Michel RochardRéviser, c’est reprendre l’enquête du traducteur. La révision, c’est aussi une affaire de relations humaines et un acte pédagogique.

 

 

Bulger 2 +_Qu’est-ce qui peut faire capoter la relation entre traducteur et réviseur ?

MR : Si le réviseur est là pour corriger et sanctionner le traducteur, ou si le traducteur estime illégitime toute intervention du réviseur, ou encore si le réviseur n’assume pas la responsabilité d’améliorer la traduction ou si le traducteur cherche à s’adapter servilement au réviseur, le lien humain et pédagogique ne s’installera pas et le traducteur ne progressera pas ! .

Michel RochardQuelles sont les bonnes pratiques de la révision en milieu institutionnel ?

MR : Dans toute la mesure du possible, il faut apporter aux traducteurs internes et externes les mêmes ressources documentaires, terminologiques, contacts référents, pour qu’ils travaillent dans les mêmes conditions et que les traducteurs externes se sentent intégrés dans une grande équipe. En fin de révision, il faut assurer un retour d’information, avec le texte révisé en marques de révision et, y compris en faisant valoir les qualités de la traduction.

Le réviseur doit aussi éviter de tout mélanger dans ses commentaires. Il doit insister sur les lacunes structurelles de la traduction, notamment pour les traducteurs juniors : erreurs de sens ou de logique, surtraduction ou sous-traduction, mauvaise exploitation de la documentation ou erreurs de terminologie. Enfin, il ne s’attardera pas chez ces traducteurs sur les maladresses d’expression ou sur des erreurs mineures (cela viendra lorsque les lacunes structurelles seront surmontées).

Si une révision du même ordre revient souvent dans la traduction, il est inutile de les mentionner toutes dans le retour d’information. Il suffit d’en donner un exemple emblématique au lieu de noyer le traducteur sous les exemples. L’exception à cette dernière règle concerne les traducteurs qui n’ont pas fait leur travail sérieusement. Pour eux, la révision et le retour d’information doivent être impitoyable et aboutir à une rupture de la relation professionnelle.

Dans tous les autres cas, la révision se doit d’être bienveillante et différenciée selon la maturité professionnelle du traducteur. Pour les traducteurs internes, le retour d’information doit se faire oralement. Cela renforce la relation humaine et désacralise la révision.

L’oral est un outil pédagogique très efficace. Lorsqu’un traducteur interroge un réviseur sur un passage qu’il a du mal à comprendre, le réviseur ne doit pas lui apporter la solution « toute crue », mais demander au traducteur : « dis-moi avec tes mots ce que tu as compris ? ». Un traducteur qui a vraiment entrepris une enquête sur cette difficulté va très souvent avoir une bonne partie de la solution qu’il n’arrivait pas à formuler à l’écrit.

La méthode de révision pédagogiquement la plus efficace est ce que Jean-François Allain, ancien responsable de la traduction au Conseil de l’Europe, appelle la relecture croisée. Le traducteur lit à haute voix sa traduction tandis que le réviseur lit l’original. Avec cette méthode, le traducteur bute sur les passages qu’il a mal maîtrisé et prend conscience de sa lacune sans même attendre une réaction du réviseur. En revanche, dans les passages bien maîtrisés, le traducteur est à l’aise avec son texte, voire le déclame comme dans une pièce de théâtre.

Enfin, il peut arriver que le réviseur se trompe. Si le traducteur est convaincu d’avoir raison, il doit défendre sa traduction, sinon, il abdique de sa personnalité de traducteur.

Bulger 2 +_La révision est-elle utile dans la formation initiale des traducteurs ?

 

Michel RochardOui, la révision et les bonnes pratiques que j’ai décrites sont un excellent moyen de rompre avec le cours de langue ou de version-thème donnant lieu à la correction de copies, pour passer à un enseignement véritablement professionnel fondé sur l’apprentissage par la pratique, cher à Dewey.

 

Bulger 2 +_

Comment pourrait se dérouler un cours de traduction specialisée ?

 

Michel RochardIdéalement, je proposerai le modèle suivant, sachant qu’il est très exigeant et très chronophage pour l’enseignant qui ne doit cependant pas préparer la traduction. La parole du maître doit être rare ! D’abord, on distribue le texte sur lequel le groupe va travailler. Les étudiants lisent attentivement le texte et l’enseignant invite le groupe à parler de ce qu’ils connaissent du sujet et de ce qu’ils ont compris ou pas du texte.  L’enseignant n’apporte jamais de solution de traduction et se contente de donner des indices de réflexion lorsque la discussion est bloquée. C’est une façon d’inciter le groupe à approfondir l’enquête.

A la fin du cours, l’enseignant demande à quelques volontaires de préparer chez eu la traduction d’un petit nombre de paragraphes et de lui envoyer par courriel leur travail. En début d’année, l’enseignant a fourni et expliqué une liste de codes correspondant aux différentes erreurs, lacunes ou maladresses, mais aussi aux passages réussis et bonnes idées. Et ce sont ces codes qu’il va utiliser dans son examen de ces traductions. Ces codes sont des indications montrant les passages à améliorer par l’étudiant. C’est une révision indicative.

L’étudiant retravaille sa traduction et la renvoie à l’enseignant qui procède à une révision professionnelle du travail de l’étudiant. On est ici pleinement dans le learning by doing.

Bulger 2 +_Oui, mais est ce que la traduction automatique neuronale (TAN) ne va pas faire disparaître la fonction de réviseur institutionnel ?

 

Michel RochardElle va plutôt faire évoluer son rôle. Les corpus sur lesquels s’appuient les moteurs de traduction automatique neuronale doivent être préparés avec soin, car ils servent à entraîner ces moteurs et à maximiser l’efficacité des algorithmes et de l’apprentissage profond de l’intelligence artificielle. Or, par leur expérience et leur connaissance de l’institution ou de ses composantes spécialisée, les réviseurs sont les plus à même de sélectionner les textes les plus utiles et surtout d’éviter les biais cognitifs qui sont la maladie infantile de l’intelligence artificielle. Il y a donc un rôle important en amont du processus

Et puis, il y a un rôle plus traditionnel en aval. La post-édition n’est pas une révision, mais l’étape qui permet de porter le résultat brut de la traduction automatique à un niveau acceptable. Pour les documents politiquement les plus importants et les plus chargés en implicite, le réviseur est le garant en dernier ressort, celui qui verra l’erreur de logique, le point technique mal maîtrisé, l’allusion politique, etc.

En fait, ces capacités relèvent du domaine de la communication plurilingue qui est le champ d’action des traducteurs communicants. Il s’agit d’un domaine en plein développement, qui est axé non plus sur la transmission du texte source, mais sur l’adaptation du message à un public cible. C’est une activité nécessitant une grande créativité que la traduction automatique n’a pas.

Bulger 2 +_Tu fais partie de ces traducteurs qui ont une réflexion théorique, mais qui ne laissent pas la théorie s’affranchir de la pratique. Qu’est-ce que tu pourrais recommander aux futurs traducteurs ?

Michel RochardChaque fois que vos traductions sont révisées et commentées, accueillez cette révision comme une chance ! Enfin, face aux mutations technologiques, spécialisez-vous, approfondissez vos connaissances, formez-vous à la post-édition et travaillez vos capacités de communication !


Bulger 2 +_Merci, Michel !

 

 

 

[1] Note du blog :

Nous partageons l’avis de notre invité sur ce point. LEXICO.com (le dictionnaire en ligne d’Oxford University Press) donne deux définitions du mot anglais linguist :

1. A person skilled in foreign languages.

2. A person who studies linguistics.

Nous aimerions ajouter une troisième définition : A person with exceptional talent in or knowledge of the use of their own language or any language. Il s'avère qu'en français, le mot « linguiste » a uniquement le sens indiqué dans la deuxième définition de LEXICO.

C’est en fonction du premier sens indiqué ci-dessus que nous désignons notre « linguiste du mois », en prenant quelques libertés avec la langue française. Pour sa part, notre blog-soeur en anglais présente des entretiens avec des Wordsmiths. Nos lecteurs et lectrices sont invités à proposer un équivalent de Wordsmith.

 

Nicolas Froeliger – linguiste du mois de mai 2021

e n t r e t i e n   e x c l u s i f


Froeliger 2


L'interviewé


Bulger cropped

L'intervieweur

Ancien traducteur professionnel, Nicolas Froeliger codirige aujourd’hui le master ILTS (Industries de la langue et traduction spécialisée) à l’Université de Paris. Ses recherches portent sur la traduction pragmatique et la sociologie de la traduction.

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.


Bulger 2 +_Anthony Bulger
: Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel ?


Froeliger 2Nicolas Froeliger
: Mon parcours professionnel a été une succession de heureux hasards et de rencontres fructueuses. Je n’avais aucune intention de devenir traducteur, et encore moins enseignant. D’ailleurs, je n’avais aucune intention tout court : comme aujourd’hui de plus en plus d’étudiants, l’existence d’une vie professionnelle à l’issue des études relevait pour moi de l’abstraction. Je savais surtout ce que je ne voulais pas : avoir un supérieur hiérarchique, ou être le supérieur hiérarchique de quelqu’un d’autre. J’ai choisi une filière de langues étrangères appliquées (LEA) parce que je n’étais pas trop mauvais en langues, que je ne voulais renoncer ni à l’allemand ni à l’anglais, et que j’aimais trop la littérature pour vouloir l’étudier : je préférais rester un amateur ; puis j’ai passé le concours d’entrée de l’ESIT (la doyenne des formations de traduction en France, et à l’époque à peu près la seule) parce qu’une de mes amies était candidate. Mais, je l’avoue, sans guère de projet ni de perspective.

Par contre, la filière LEA et l’apprentissage de la traduction pragmatique (on disait à l’époque « technique ») m’ont énormément apporté par la prise qu’ils offraient sur le réel, par opposition par exemple à des études centrées sur la langue ou la littérature : découvrir le droit, l’économie, les bases de la technologie, les finances, bref, l’existence d’une réalité matérielle au-delà de la langue, mais accessible par la langue, a été un enrichissement énorme.

A l’approche du diplôme de traduction, ayant encore deux années à passer avant le service militaire (qui ne disparaîtrait, en France, que quelques années plus tard), je me suis dit que je n’avais rien à perdre à créer, avec deux amies, une petite société de traducteurs, qui de toute manière ferait rapidement faillite, mais donnerait à tous une expérience utile et serait une occasion de travail collectif. Complète erreur d’appréciation : la société, baptisée Architexte, a duré 32 ans ; faute de préparation, nous avons certes commis à peu près toutes les erreurs possibles, mais elle a prospéré – et m’a même permis d’éviter le service militaire… Je m’y suis passionné pour le nucléaire, les grands réseaux électriques, le BTP, la chimie, mais aussi la presse (grand public et professionnelle), le juridique, l’économie du développement et les finances. Le monde de la traduction se divise entre autres entre ceux qui pensent qu’un traducteur professionnel doit a priori pouvoir aborder tout domaine, et ceux qui ne jurent que par la spécialisation. Nous faisions partie de la première catégorie, avec pour ambition de produire quoi qu’il arrive des textes donnant l’impression d’avoir été écrits en langue originale par un spécialiste du domaine. Ce qui veut dire beaucoup de révision et de recherche documentaire, une productivité assez limitée, mais une clientèle fidèle. Plus tard, j’ai compris qu’une approche vraiment terminologique (c’est-à-dire qui considère non pas le lexique, mais la structure du domaine) nous aurait économisé beaucoup d’efforts, mais à défaut d’en avoir profité moi-même, j’en fais aujourd’hui profiter mes étudiants. C’était aussi l’occasion d’expérimenter quelques principes : salaire égal pour tous, prise de décision en commun, le moins possible de sous-traitance. Une sorte de phalanstère, qui nous a aussi conduit à beaucoup travailler sur l’harmonisation de nos styles d’écriture : l’idée était que les destinataires ne puissent pas distinguer ce qui avait été traduit par tel ou tel d’entre nous.

Parallèlement, parce que j’aimais toujours la littérature – sans avoir aucunement l’intention d’en traduire – et pour garder un pied dans l’université, que j’avais finalement peu fréquentée, je me lançai dans une thèse, sur les romans de Thomas Pynchon. Avec une contrainte : n’y parler à aucun moment de traduction. Je me reposais de mon travail de traducteur en rédigeant ce travail, et de ce travail en traduisant. C’était aussi un moyen d’améliorer mon écriture en français : avec mes collègues, nous avions l’impression d’avoir d’énormes carences dans ce domaine, et de ne pas savoir comment les comble. Là aussi, les choses ont changé, notamment avec la généralisation des guides de style. Le jour de la soutenance, plusieurs membres du jury ont été surpris de m’entendre dire que cette thèse n’avait absolument pas pour objectif de me faciliter une carrière universitaire, et était finalement une lubie qui avait débordé de son lit. Elle me serait néanmoins fort utile quelques années plus tard, lorsque je décidai finalement de me porter candidat sur un poste de maître de conférences.

C’est qu’entre-temps, j’avais commencé à donner quelques cours à des étudiants en traduction. D’abord à contrecœur : j’étais persuadé de ne pas être fait pour cela, et je n’en avais d’ailleurs aucune envie. C’était pour dépanner un ancien enseignant devenu un ami cher, André Chassigneux [1], qui partait en mission quelques semaines (pour traduire sur place le rapport annuel de la Banque des règlements internationaux, à Bâle). Et là, surprise : d’abord j’y ai pris plaisir, et ensuite, j’ai découvert que cela me permettait de mieux traduire, parce que, tout à coup, il devenait nécessaire d’argumenter sur ses choix – et éventuellement de les réviser. Je me suis donc pris au jeu, et progressivement impliqué davantage dans ce domaine. Au bout de huit ans, j’ai fini par basculer du côté universitaire, où j’en suis vite venu à former des traducteurs, au sein du master ILTS (Industrie de la langue et traduction spécialisée). Avec un pincement au cœur, parce que j’étais un traducteur heureux, et une inquiétude : est-ce qu’on est encore légitime à enseigner la traduction professionnelle lorsque, soi-même, on n’est plus professionnel ? Pour atténuer cette angoisse, j’ai repris une petite activité d’indépendant, mais je l’ai vite abandonnée, car je n’avais tout simplement plus le temps : contrairement à ce que beaucoup imaginent, la vie universitaire est extrêmement prenante si l’on veut faire les choses à peu près correctement. Et je ne le ferais plus aujourd’hui, car, d’une part, j’ai déjà l’impression de consacrer mon temps à la traduction d’une autre manière et, d’autre part, je ne crois pas que mon rôle soit de concurrencer mes anciens étudiants : à eux de jouer, maintenant. Quelques années plus tard, encore, je passais mon HDR (habilitatio diriger des recherches), et m’impliquais encore un peu plus dans la formation, y compris à l’échelle européenne, dans le cadre du réseau EMT (master européen en traduction), ou via l’Association française des formations universitaires aux métiers de la traduction (AFFUMT), que j’ai présidée quatre ans. Et nous voilà aujourd’hui.

  AFFUMT  

Bulger 2 +_Pour nos lecteurs étrangers, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le diplôme HDR ?

Froeliger 2La plus haute qualification universitaire, l’HDR donne la possibilité de diriger des thèses, et dans le domaine qui est le mien, la traduction pragmatique, il y a trop peu de doctorants par rapport aux besoins en formation. Accessoirement, c’est aussi un sésame pour pouvoir postuler sur un poste de professeur, ce que j’ai fait peu de temps après ma soutenance. Mon expérience de plusieurs univers m’a en fait convaincu que l’avenir de la traduction se joue dans l’action conjointe entre les professionnels (via en particulier les associations qui les représentent), les formations et la recherche. C’est en grande partie à cela que je consacre mes efforts, ce qui m’a notamment conduit à organiser, seul ou à plusieurs, une quinzaine de colloques et à créer une liste de diffusion sur la traductologie francophone, avec aujourd’hui quelque 1 800 abonnés : traductologie-fr@listes.sc.univ-paris-diderot.fr.

Bulger 2 +_Qu’entendez-vous par « la traduction pragmatique », le titre de votre ouvrage* ?

Froeliger 2On parle de traduction pragmatique (le terme est dû à Jean Delisle [2]) pour désigner toute forme de traduction destinée avant tout à la communication, par rapport à celles (littéraires, principalement) qui servent un objectif artistique. La traduction pragmatique englobe donc la presse, le juridique, l’économie, les finances, et toutes sortes d’autres domaines, mais son cœur est la traduction technique : pour moi, quand on sait se débrouiller d’un texte technique, on est en mesure de tout traduire, parce que les modèles intellectuels et stylistiques sont là. Mais tous ne seront pas du même avis…

Bulger 2 +_Avec la banalisation de la traduction automatique neuronale, la profession de traducteur n’est-elle pas devenue caduque ?

Froeliger 2C’est vrai que le monde en général – et donc l’univers de la traduction – a radicalement changé depuis l’époque où j’ai fait mes débuts, et où finalement, il était assez simple de savoir ce qu’était et ce que faisait un traducteur. Aujourd’hui, il y a une profession qui englobe une multitude de métiers, souvent très pointus, et très marqués par le développement de l’informatique. La traduction automatique neuronale est un de ces développements, et marque effectivement un progrès certain, qui favorise d’ores et déjà le développement de la postédition, et modifie en partie la structure de la profession. Pour autant, c’est un élément parmi d’autres, qui oblige chacun, traducteur et formation en traduction, à se positionner. Mais comme le dit Alan Melby [3], « les seuls traducteurs que la traduction automatique va faire disparaître sont ceux qui traduisent déjà comme une machine. » En d’autres termes, c’est le niveau d’exigence qui augmente.

Bulger 2 +_Que diriez-vous à un(e) jeune qui se demande si la traduction est un métier d’avenir ?

Froeliger 2Je lui dirais – et en fait, j’ai assez souvent l’occasion de lui dire – que, oui, c’est précisément un métier d’avenir, parce que c’est un métier qui évolue. Ce qui suppose de se montrer à la hauteur des évolutions en question : il faut, d’une part, connaître et comprendre les outils, leur logique, leurs limites et, d’autre part, être capable d’apporter une valeur ajoutée humaine par rapport à ces outils. Ce qui suppose d’avoir été correctement formé, et il y a de plus en plus de formations de qualité allant dans ce sens, mais aussi de se mettre régulièrement à niveau, car la profession n’a pas fini de muer. Ce qui demeure, finalement, c’est pour moi l’importance de l’élucidation : il faut comprendre pour faire comprendre, et cela procure du plaisir… Comme tout ce qui est passionnant, c’est aussi difficile ; mais si l’on est passionné, la difficulté devient un attrait supplémentaire. Comme le dit Wittgenstein pour résumer sa première philosophie, « Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement » : cela pourrait être la devise des traducteurs pragmatiques si l’on omet la deuxième partie de la phrase (« et ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire. »).

Bulger 2 +_Quelle est la traduction (livre, article, blog, etc.) qui vous a le plus marqué ?

Froeliger 2L’ennui est que je pourrais en citer des dizaines… J’ai néanmoins eu l’impression de progresser énormément, par exemple, en ayant participé dès la conception, au projet Courrier international [4], qui avait (et a toujours, après 30 ans d’existence) pour ambition de donner à un public francophone un accès à la presse du monde entier, sous la forme d’un hebdomadaire. J’y ai appris l’essentiel de ce que je sais sur la traduction de presse. Autre exemple, la traduction, pendant dix années consécutives, du Rapport mondial sur le développement humain, du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), qui a lancé le fameux indicateur du développement humain (IDH). Toujours dans des conditions d’urgence et d’improvisation qui ne surprendront pas les lecteurs un peu aguerris, mais avec une confiance totale : nous étions responsables de la version française de A à Z, jusqu’à la signature du bon à tirer – et sans jamais signer le moindre contrat ou bon de commande, ce que je ne recommanderais en aucun cas aujourd’hui. Et depuis 2009, il me faut citer le réseau EMT (master européen en traduction), que j’ai déjà évoqué : pour la première fois, des formations de qualité (la sélection est ultra rigoureuse) pouvaient se concerter à l’échelle européenne pour échanger des bonnes pratiques et peser sur l’avenir de la profession, en concertation avec les autres acteurs du secteur. Cela permet de passer d’une vision provinciale, où chacun est centré sur sa formation, en regardant les autres avec méfiance, à une vision non seulement européenne, mais mondiale des choses. Et c’est, là encore, une aventure humaine très précieuse. Au final, je dirais donc que je suis un traducteur du XXe siècle qui aspire à être un traductologue et un responsable de formation du XXIe siècle. Et qui a eu de la chance, chance que je souhaite aux traductrices et traducteurs de demain.

Book cover Les noces * Les Noces de l'analogique
et du numérique :
de la traduction pragmatique
(Belles lettres, collection « Traductologiques », Paris)

 

 

​1. Traducteur auprès de plusieurs organismes internationaux, dont le FMI et l’OCDE, André Chassigneux était aussi un professeur renommé qui a formé plusieurs générations de jeunes étudiants dans les plus grandes écoles de traduction en France (ESIT, ISIT, INALCO…). Estimé et apprécié pour son intelligence et sa finesse d'analyse, il était capable de rendre lumineux les sujets de prime abord les plus abstrus, de faire comprendre à ses étudiants qu’une bonne traduction était aussi une traduction belle. André nous a quittés en 2017.

 2. Professeur émérite, Université d’Ottawa, École de traduction et d’interprétation

3.  Emeritus Professor, Brigham Young University, Linguistics and English Language

4. Fondé en 1990, Courrier international est un hebdomadaire d’actualité qui publie une sélection d’articles de la presse étrangère – plus de 1 500 sources – traduits en français. (www.courrierinternational.com).

 

Joëlle Vuille, linguiste du mois d’avril 2021

Entretien exclusif avec notre invitée,  Joëlle Vuille, professeure de droit pénal et criminologie

  Joelle Veuille  

Le mot juste : Pourriez-vous nous parler de votre famille, y compris de votre enfance et de votre premier contact avec la langue anglaise ?

JV : J’ai grandi dans une famille où tout le monde parle couramment plusieurs langues. Ma maman est issue d’une famille germanophone, mais elle a grandi dans une ville francophone et elle a vécu en Angleterre. Quant à mon papa, sa famille a vécu dans plusieurs pays quand il était enfant, avec le résultat qu’il parle français, allemand et italien couramment. Et moi, je suis née et ai grandi en Suisse alémanique, mais nous parlions français à la maison. Pendant longtemps, l’anglais n’a pas joué un grand rôle dans notre vie familiale : nous avions de la famille aux Etats-Unis, mais nous avions perdu le contact. Jusqu’à l’été de mes 13 ans, lorsque ma petite-cousine californienne est venue passer ses vacances chez nous. A ce stade, j’avais eu une année d’enseignement de l’anglais à l’école, et je le pratiquais sans grand enthousiasme. Mais j’ai eu un déclic, et à partir de là, j’ai absorbé l’anglais comme une éponge. J’ai commencé à lire tout ce qui me tombait sous la main, et l’un de mes souvenirs les plus intenses est d’avoir lu « Jamaica Inn » de Daphné du Maurier, je devais avoir 14-15 ans. J’ai adoré ce livre ! A partir de là, je n’ai plus jamais arrêté de lire en anglais pour mon plaisir ; et encore aujourd’hui, lire en anglais est pour moi beaucoup plus relaxant que de lire en français ou en allemand, bizarrement.

Le mot juste : Vous avez fait des études de droit et de criminologie, qui vous ont finalement amenée à vivre aux Etats-Unis. Racontez-nous votre parcours.

JV : Oui, j’ai d’abord fait des études de droit à l’Université de Lausanne, en Suisse. Après avoir décroché mon diplôme, j’ai obtenu mon premier emploi académique grâce au fait que je parlais aussi l’allemand ; c’était un petit projet de recherche avec la police de la ville de Zurich. Mon supérieur à cette époque était un professeur de criminologie très renommé, qui avait d’ailleurs un don assez incroyable pour les langues. Il m’a toujours semblé qu’il apprenait une nouvelle langue à chaque fois qu’il passait un peu de temps dans un nouveau pays. C’est à cette époque j’ai contracté le virus de la recherche. J’ai donc fait un doctorat, et puis je suis partie pendant deux ans à l’Université de Californie à Irvine pour mener une recherche postdoctorale. Et depuis mes débuts dans le milieu académique, mes collègues m’ont toujours sollicitée pour faire des petites traductions (de façon informelle, je n’ai aucune formation dans ce domaine). J’aime beaucoup cela, même si je suis régulièrement étonnée de la difficulté que peuvent poser certaines traductions. J’ai beaucoup d’admiration pour les traducteurs et les interprètes !

 

Le mot juste : Vous enseignez actuellement le droit pénal et la criminologie à l’Université de Fribourg en Suisse ; j’imagine que comme juriste, les mots et la langue ont une grande importance pour vous.

JV : C’est vrai que comme juriste, il faut aimer les mots, car l’interprétation de la loi est souvent une question de langage, même si cela ne se limite pas à cela. Dans le domaine du droit en particulier, j’ai toujours été fascinée par le fait qu’il ne suffit pas de traduire un mot dans une autre langue pour pouvoir comprendre ce que ce mot signifie dans un système juridique étranger. L’exemple classique a longtemps été le mot « trust », qui qualifiait une institution bien connue dans les pays de Common Law, en droit continental. Il n’y avait pas d’équivalent en français, car le concept lui-même n’existait pas dans nos systèmes juridiques. Il y a aussi parfois des faux amis. Par exemple, le droit suisse (comme d’autres droits issus de la tradition napoléonienne) classe les infractions pénales en trois catégories : les crimes, les délits et les contraventions. En Suisse alémanique, nous avons donc des Verbrechen (crimes), des Vergehen (délits) et des Übertretungen (contraventions). En Allemagne, en revanche, il n’y a que des Verbrechen et des Vergehen. Les Übertretungen existent, mais elles relèvent du droit administratif et non du droit pénal. Le même mot fait donc référence à des concepts totalement différents.

 

Le mot juste : D’ailleurs, entre l’Université de Fribourg en Suisse et l’Université de Freiburg en Allemagne, il peut aussi y avoir des confusions ! Vous vous plaisez à Fribourg ?

JV : Oui, énormément ! Ce qui me plaît particulièrement, c’est que cette université est bilingue. La moitié de mes collègues sont germanophones, et chacun parle à l’autre dans sa langue. Par ailleurs, nous avons également des étudiants étrangers et nous enseignons certains cours en anglais. C’est un environnement très stimulant.

 

Le mot juste : Mais pour en revenir à la précision du langage, la criminologie doit être moins compliquée de ce point de vue, non ?

JV : Pas vraiment (rire). La criminologie ambitionne notamment de mesurer le phénomène criminel, et pour ce faire, elle recourt à divers instruments, notamment des statistiques officielles (nombre d’enquêtes ouvertes, nombre de condamnations, nombre de détenus) et des sondages auprès de la population. Ces derniers sont employés pour circonscrire ce qu’on appelle le chiffre noir de la délinquance, c’est-à-dire les délits qui ne remontent pas jusqu’aux autorités, par exemple parce que les victimes ne les dénoncent pas ; on demande donc directement à un échantillon de la population s’il a subi telle infraction dans les 12 derniers mois. Un élément intéressant avec les sondages est qu’on peut les mener dans différents pays, et ensuite procéder à des comparaisons. Or, traduire les questions dans différentes langues pour obtenir des chiffres comparables soulève régulièrement des complications. Par exemple, une de mes collègues, spécialisées dans les violences de genre, s’est longtemps demandé à quoi correspondait en français le concept de « date » (dans le sens approximatif de « petit(e) ami(e) »). Le problème est justement que, en Suisse ou en France, la « date » n’est pas un type de relations qui existe. On n’échappe donc pas aux problèmes de langue, même en criminologie !

 

Le mot juste : En fait, votre parcours professionnel est plutôt éloigné de la linguistique, alors comment en est-vous venue à écrire pour ce blog ?

JV : J’étais encore en Californie lorsque Jonathan Goldberg m’a contactée pour me demander si je serais intéressée à contribuer. Je ne sais pas comment il m’avait trouvée (rire). Étant donné que j’ai toujours été intéressée par la linguistique, je n’ai pas hésité. Et je dois dire que, même si j’ai de moins en moins de temps pour écrire pour ce blog, j’ai toujours beaucoup de plaisir à le faire car cela m’oblige à lire des choses passionnantes qui me sortent de mes livres de droit.

Alyssa Kermad, linguiste du mois de mars 2021

E N T R E T I E N   E X C L U S I F  

Kevin

Alyssa

L'intervieweur :
Kevin Hirschi,

doctorant en linguistique appliquée
à la Northern Arizona University

Northern_Arizona_University_seal.svg

L'interviewée :
Alyssa Kermad, 

professeure adjointe de linguistique appliquée et d'anglais à des apprenants étrangers (TESOL − Teaching English to Speakers of Other Languages)
à la California State Polytechnic University,
Pomona.

Kevin Hirschi est doctorant (et récipiendaire d'une bourse spéciale de la présidence) au sein du programme de linguistique appliquée de la Northern Arizona University où il enseigne le français et l'anglais. Il étudie actuellement les facteurs en jeu dans la réussite de l'entraînement à la prononciation assistée par smartphone dans divers groupes d'étudiants de l'anglais comme seconde langue : immigrés adultes, étudiants internationaux, étudiants en langues étrangères. Kevin a été professeur d'anglais volontaire du Corps de la paix en République kirghize où il a donné des cours de compétences en pensée critique au niveau universitaire et formé des enseignants aux stratégies de l'enseignement communicatif. Après avoir obtenu sa maîtrise en enseignement de l'anglais comme seconde langue (MA-TESL), Kevin a été assistant d'anglais américain à Tbilissi, en Géorgie, où il a développé des programmes d'écriture universitaire et enseigné diverses disciplines : études américaines, prononciation de l'anglais, méthodes de recherche. Kevin parle l'anglais, le français, le russe, le kirghize, l'espagnol, l'allemand et le turc.

Alyssa Kermad est professeure adjointe de linguistique appliquée et d'anglais à des apprenants étrangers (TESOL − Teaching English to Speakers of Other Languages) à la California State Polytechnic University, à Pomona.

Pomona

Ses recherches portent sur les caractéristiques de l'apprentissage de la seconde langue : expression et prononciation, perception du discours, prosodie et pragmatique, acquisition de la seconde langue, différences individuelles et évaluation du discours.

 

Applied linguistics

Nadine thumbnail


Nadine Gassie
, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Sa derniere traduction,
L’appel du cactoès noir (Riding the Black Cockatoo, redigé par l'auteur australien, John Danalis), vient de paraitre  chez les éditions Marchialy. Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

 


Kevin thumnail
 Qu'est-ce qui vous a incitée à étudier le français et la linguistique ?

 
Alyssa thumbnailJ'ai su dès mon plus jeune âge que je voulais travailler dans les langues vivantes. J'étais en CM2 quand notre maître nous a parlé de correspondance scolaire. Pour un dollar, on pouvait choisir un pays et recevoir le nom et l'adresse d'un élève qui avait envie de correspondre avec nous. J'ai choisi environ cinq correspondants de cinq pays différents. Tous ne m'ont pas répondu mais ma correspondante du Japon l'a fait aussitôt. Grâce à l'échange de lettres, de petits cadeaux, de nourriture, etc., nous sommes devenues amies. Tellement amies qu'elle est venue me voir aux États-Unis et que je suis allée la voir au Japon alors que j'avais à peine 14 ans. Notre amitié l'a même incitée à venir faire sa dernière année de lycée avec moi aux États-Unis ! C'est presque surréaliste qu'une simple correspondance scolaire ait débouché sur une véritable amitié. Je la regardais étudier très tard le soir, non seulement pour bûcher les matières, mais pour le faire dans sa deuxième langue. C'est là que j'ai su que je voulais travailler avec des apprenants en langues comme elle, et que je voulais apprendre des langues moi aussi. J'ai commencé par étudier le japonais, appris à lire et écrire en caractères katakana, hiragana, kanji… À l'université, j'ai commencé l'apprentissage du français et une spécialisation en anglais, linguistique et TESOL. Après avoir obtenu ma licence à la California Polytechnic State University, à San Luis Obispo, je suis partie passer deux années scolaires  en France comme assistante de langue* recrutée par le ministère de l'Éducation nationale. La première année j'ai été nommée dans une école primaire à Troyes et la deuxième année dans un lycée technique à Reims. Comme j'étais en immersion complète dans la langue et la culture, mon français s'est tellement amélioré que j'ai pu passer les niveaux B2 et C1 des tests de compétence linguistique en français. Je suis ensuite retournée aux États-Unis pour terminer ma maîtrise puis, après l'obtention de mon diplôme, je suis revenue en France où j'ai enseigné à nouveau à Reims, mais à l'université cette fois. Mon expérience de l'enseignement en France a abouti à la prise de conscience que je souhaitais devenir chercheuse en linguistique appliquée, notamment en expression et prononciation de la seconde langue. Je trouvais fascinant qu'il y ait une si grande variabilité dans les performances de prononciation entre les apprenants et je voulais découvrir ce qui expliquait cette variabilité. C'est ce qui a inspiré ma thèse qui portait sur les différences individuelles et les conséquences au niveau de la prononciation.


Kevin thumnail
Pensez-vous qu'une compétence en langues et en linguistique aide à prendre en charge les problèmes du monde réel ?

Alyssa thumbnailC'est une question importante. Dans mes cours d'« Introduction à la linguistique » en premier cycle, je commence toujours par faire réfléchir mes étudiants à l'importance du langage (parlé, écrit, signé, non verbal, etc.) en leur faisant imaginer le monde, ou ne serait-ce qu'une seule journée, sans langage. Il s'ensuit une prise de conscience que le langage est partout. C'est l'essence de ce qui fait de nous des êtres humains et nous permet de nous instruire, d'accomplir nos missions dans le cadre de notre travail, d'avoir des conversations avec nos proches, de lire et comprendre un bon livre, de regarder un film, de rédiger des mails, de nous repérer dans un aéroport, de prononcer un discours, etc., etc.

Le langage étant au cœur de toutes nos activités, la connaissance en linguistique est cruciale dans quantité de domaines du monde réel autres que l'apprentissage ou l'enseignement et la recherche en langues. Je pense par exemple à la politique linguistique, à l'initiation aux dialectes, à la traduction, à l'interprétation, au marketing, aux affaires, aux relations internationales, au gouvernement, à l'informatique, au droit, à la médecine, aux pathologies du langage, etc., etc. La linguistique procure une sorte de « super pouvoir » pour s'attaquer aux questions, problèmes et controverses du monde contemporain. Elle nous permet de penser systématiquement un moyen pour tendre vers une fin.


Kevin thumnailVotre connaissance du français vous sert-elle dans vos exemples didactiques ?

 

Alyssa thumbnail

Je m’appuie beaucoup sur ma connaissance du français pour donner des exemples à mes étudiants sur la façon dont d'autres langues fonctionnent. Le français en particulier fournit d'excellents exemples de l'opposition entre le tu et le vous de politesse, que mes étudiants hispanophones peuvent relier à l'opposition tú/usted. Je m'inspire du français pour illustrer des noms genrés, que l'anglais n'a pas. Le français est également idéal pour illustrer des problèmes phonétiques qui se posent aux anglophones, comme la distinction entre « dessus » (son u) et « dessous » (son ou). Cela permet également de se familiariser avec les variations de prononciation du français d'une communauté linguistique à une autre, que ce soit au niveau régional, européen ou international. Sans oublier le verlan qui est un système linguistique à part entière extrêmement fascinant. Je n'ai jamais appris le verlan à l'école, probablement parce qu'il n’était pas perçu comme « correct », mais dès mon arrivée en France, je l'ai entendu partout −  dans les rues, dans les salles de classe, dans les films, dans les chansons et dans les conversations. Le verlan va bien au-delà d'une simple inversion des syllabes car les mots en verlan subissent également des changements phonétiques, orthographiques et de sens. De plus, on ne peut pas renverser n'importe quel mot − les mots en verlan sont établis dans et par la communauté linguistique. Cela montre que la variation linguistique n'est pas juste une utilisation aatoire d'une langue dégradée : c'est un usage gouverné par des règles, systématique, et qui fait donc partie intégrante du fonctionnement d'une langue vivante.


Kevin thumnail
Nous sommes ici dans l'Ouest des États-Unis où l'espagnol est très présent. Quel est l'intérêt d'apprendre le français pour des gens qui résident sur la côte ouest et dans le Sud-ouest américain ?

Alyssa thumbnailLe sud de la Californie est une ratatouille linguistique. J'adore entendre toutes ces langues parlées autour de moi quand je sors. Il y a beaucoup de francophones dans le sud de la Californie mais c'est l'espagnol qui est le plus majoritairement parlé. Étant donné leur origine latine, connaître le français facilite l'apprentissage de l'espagnol, et vice versa. Je débute encore en espagnol mais j'essaie de continuer à progresser. J'arrive souvent à m'appuyer sur ma connaissance du français pour dériver et comprendre des mots en espagnol.


Kevin thumnail
L'anglais domine le monde en tant que langue véhiculaire. Qu'est-ce que cela implique pour les Américains et pour l'apprentissage des langues en classe ?

Alyssa thumbnailLa domination de l'anglais en tant que langue véhiculaire a des implications à la fois positives et négatives pour les Américains. Du côté positif, le besoin de professeurs d'anglais à travers le monde est important ; par conséquent, des domaines d'études tels que le TESOL, les langues étrangères, la linguistique appliquée, l'éducation, etc. peuvent offrir des débouchés à des Américains à l'étranger. Vivre et travailler à l'étranger favorise naturellement le plurilinguisme, la conscience de la diversité culturelle et les relations interculturelles avec différentes communautés. Nous pouvons partager notre culture avec d'autres tout en découvrant d'autres modes de communication et de vie. Du côté négatif, il y a la zone de confort « anglais seulement ». Chez eux et en voyage, les Américains peuvent largement se débrouiller en ne connaissant que l'anglais. Mais cette mentalité fait porter le fardeau de la communication aux autres, qui doivent savoir parler notre langue. Cela peut aussi donner l'impression que l'anglais est une langue plus importante que les autres, même si ce n'est pas notre intention. J'encourage les Américains à apprendre ne serait-ce que quelques mots d'autres langues, surtout lorsqu'ils voyagent. Il y a quelque chose de très gratifiant, une satisfaction très personnelle, à prononcer des sons pour créer des mots qui ont du sens dans une langue qui n'est pas notre langue maternelle. Connaître plusieurs langues, même à un niveau débutant, élargit nos possibilités d'interactions dans le vaste réseau mondial. Le bilinguisme et le plurilinguisme sont des façon de s'engager dans la citoyenneté mondiale et de témoigner de notre intérêt pour le monde qui nous entoure, les cultures, les gens et aussi les textes qui nous entourent.

Kevin thumnailQuelles réformes devraient entreprendre les États-Unis dans ce but ? Quel serait l'impact de ces changements ?

Alyssa thumbnailEn termes de politique linguistique, je suis fermement convaincue que les États-Unis devraient accorder plus de place à l'apprentissage des langues à un âge précoce. Et reconnaître la valeur du bilinguisme et du plurilinguisme, que nous devrions considérer comme des atouts. Si nous regardons ce qui se fait dans le reste du monde, en Europe notamment, les élèves commencent très tôt l'apprentissage d'une première langue vivante, et en choisissent ensuite une seconde. J'ai pour ma part enseigné l'anglais en France à des enfants du primaire qui pourront sans doute aller plus tard jusqu'à l'acquisition d'une troisième langue vivante ! Mais l'apprentissage des langues à un âge précoce n'est pas une priorité dans le système scolaire américain. C'est selon moi le résultat combiné de l'anglocentrisme et du statut de l'anglais comme langue véhiculaire. Si nous pouvions nous organiser, en tant que nation, pour donner plus de place à cet enseignement précoce, l'effet serait considérable, conduisant non seulement à une plus grande reconnaissance du bilinguisme et du plurilinguisme, mais aussi à une meilleure connaissance des autres cultures et à l'ouverture de plus grandes opportunités. Une telle ouverture d'esprit favoriserait aussi la conscience de la diversité linguistique, culturelle et géographique.  

Kevin thumnailOn sait que l'accent (tant pour les apprenants que pour les locuteurs de minorités) est source de réels problèmes d'intégration sociale. En quoi la discrimination par l'accent est-elle différente des autres types de discrimination ?

Alyssa thumbnailLa discrimination par l'accent est différente pour plusieurs raisons mais surtout parce qu'elle n'est pas perçue comme telle, elle est silencieuse et passe souvent inaperçue. Néanmoins, ses effets sur le locuteur sont considérables. Cela est dû en grande partie à l'idéologie de ce que l'on considère comme étant la langue « standard » ou la prononciation « attendue ». Tout ce qui s'en écarte est dès lors sujet à stigmatisation. Mais cette idée d'écart par rapport à la norme est relative et varie d'une personne à une autre. On peut penser que porter un jugement sur la façon dont quelqu'un s'exprime trouve sa justification rationnelle dans cette dichotomie idéologisée du « standard » opposé au « non standard », ou que ce n'est pas de la discrimination parce qu'il s'agit « seulement » de langue. Mais nous savons tous que la vérité est tout autre. Nos variations langagières sont profondément enracinées dans notre identité, notre culture, notre appartenance ethnique, notre région, notre famille même. Par conséquent, la discrimination linguistique est tout aussi grave que les autres formes de discrimination. Rosina Lippi-Green (2012) l'a évoqué ainsi : « La discrimination par l'accent se constate partout dans la vie quotidienne. C'est une attitude si communément admise, si largement perçue comme appropriée, qu'on peut la considérer comme l'ultime porte d'entrée clandestine de la discrimination. Et cette porte d'entrée est grande ouverte » (p. 74). Lippi-Green a écrit ça en 2012 et on peut dire qu'en 2021, cette porte est toujours grande ouverte. 

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Kevin thumnailPensez-vous qu'un jour cette discrimination par l'accent appartiendra au passé ? Comment pourrions-nous y arriver ?

Alyssa thumbnailCette discrimination est présente partout dans le monde mais je pense qu'un jour la prise de conscience se fera. Cela risque d'être long, mais les choses progressent, des recherches et des actions de sensibilisation sont menées. Je pense aussi que nous avons tous un rôle à jouer, non seulement pour répandre cette prise de conscience mais aussi pour nous efforcer d'être plus attentionnés dans nos échanges verbaux. Nous devons faire savoir à nos interlocuteurs que leur accent ne les rend pas moins humains. En fait, les gens sont surpris de découvrir que tout le monde a un accent ! Nous devons nous concentrer sur une communication réussie plutôt que sur des différences de communication. En ce qui concerne l'anglais et son rôle de langue véhiculaire, nous devons garder à l'esprit que les locuteurs natifs de l'anglais sont en minorité ; il y a actuellement plus d'anglophones non natifs que d'anglophones natifs. C'est pourquoi les normes et les idéaux sont si déconnectés de la réalité. Dans le cas de notre propre langue, l'anglais américain, nous devons accepter différentes variantes qui ne sont pas considérées comme « standard » car elles ont toutes leur degré de complexité et de systématisme. Et nous pouvons aussi faire l'effort d'être de meilleurs auditeurs. Beaucoup d'entre nous seraient surpris de découvrir que s'ils arrêtaient de juger les gens sur la façon dont ils parlent, ils les comprendraient mieux !

Kevin thumnailLa question « D'où êtes-vous ? » est encore trop systématique. Comment concilier le respect de l'identité des gens et de leur singularité avec un réel intérêt pour leurs origines ?

Alyssa thumbnailCette question, encore trop systématique, comme vous le dites, est épineuse. Les êtres humains ont la faculté de remarquer une différence d'accent en moins d'une seconde, et ils ont tendance à attribuer tout aussi rapidement des étiquettes aux locuteurs dont la voix a un son différent de la leur. Mais imaginez un anglophone vivant aux États-Unis qui commence sa journée en s'arrêtant pour prendre un café. Il commande son café et on lui demande : « D'où êtes-vous ? ». Il passe ensuite à la poste pour envoyer une lettre et on lui demande « D'où êtes-vous ? ». Puis il se rend à son travail, passe un coup de téléphone et la personne au bout du fil détecte immédiatement son accent et lui demande : « D'où êtes-vous ? » Ces questions répétées peuvent finir par marginaliser quelqu'un alors que tout ce qu'il veut, c'est prendre un café, envoyer une lettre ou passer un coup de fil ! Et qu'il essaie probablement activement de s'intégrer à la communauté linguistique dans laquelle il se trouve. Mais la question « D'où êtes-vous ? » peut aussi être posée avec un véritable intérêt ou pour établir une relation plus personnelle. Elle peut être une entrée en matière pour échanger sur nos intérêts en matière de voyages, d'apprentissage des langues, de culture, etc. Mon conseil serait de réserver la question « D'où êtes-vous ? » à ces situations de rapprochements interpersonnels ou lorsque vos bonnes intentions seront clairement perçues comme telles.

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Kevin thumnailVous publiez prochainement, en collaboration, un ouvrage intitulé Second Language Prosody and Computer Modeling [Prosodie et modélisation informatique pour la 2e langue]. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Alyssa thumbnailL'ouvrage Second Language Prosody and Computer Modeling est le résultat de la collaboration de deux spécialistes de linguiste appliquée, moi-même et la professeure Okim Kang de l'université de Northern Arizona, avec un informaticien, le professeur David Johnson de l'université du Kansas. Il paraîtra prochainement chez Routledge. Le livre est organisé en trois parties. La première expose les bases linguistiques de la modélisation informatique. On y définit ce qu'est la prosodie et on retrace l'évolution historique des cadres prosodiques. Nous nous attachons ensuite à décrire deux cadres majeurs couramment utilisés pour décrire la prosodie aujourd'hui. Puis nous expliquons les nombreuses façons dont les propriétés du discours ont été calculées manuellement par les humains afin de montrer comment on peut former les ordinateurs. La deuxième partie reprend les connaissances de base de la première partie et les applique aux processus de modélisation informatique. Par exemple, nous abordons le processus de la décomposition automatique de la parole humaine continue en syllabes grâce à des algorithmes informatiques. Nous expliquons aussi comment les modèles informatiques ont progressivement déduit des propriétés prosodiques. Cette partie se termine sur une comparaison de plusieurs modèles informatiques d'évaluation automatiquement de la compétence orale et de l'intelligibilité du discours à partir de mesures suprasegmentales de la parole. Enfin, la troisième partie de notre livre explore diverses directions pour l'avenir de la recherche et les applications futures des modèles prosodiques.

Okim Kang

David Johnson

Dr. Okim Kang Dr. David Johnson

* Note de la traductrice : Tous les mots en italiques qui suivent sont en français dans le texte.

 

References :

Kang, O., Johnson, D., & Kermad, A. (forthcoming). Second language prosody and computer modeling. Routledge—Taylor & Francis.

Lippi-Green, R. (2012). English with an accent: Language, ideology, and discrimination in the United States (3rd ed.). New York, NY: Routledge

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