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Isabelle Rosselin – linguiste du mois d’octobre 2022

E n t r e t i e n   e x c l u s i f


Anthony Bulger (B&W) snippedL'intervieweur

 

IR

L'interviewée

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Isabelle Rosselin est traductrice du néerlandais et de l’anglais vers le français depuis une trentaine d’années pour l’édition, la presse, l’audiovisuel et des organisations internationales.Diplômée de l’École supérieure des interprètes et des traducteurs à Paris et titulaire d’un DESS de terminologie à l’université de Paris III, elle est réviseuse au service des langues à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement à Londres. Auparavant, elle dirigeait sa propre société de traduction, après avoir été responsable de la traduction à l’hebdomadaire Courrier international et lexicographe au service des dictionnaires bilingues chez Larousse. Elle anime des ateliers de traduction littéraire, notamment au Nouveau centre néerlandais à Paris. Elle a été lauréate, entre autres, du Prix des Phares du Nord en 2016 pour la traduction du roman Villa avec piscine, de l’auteur néerlandais Herman Koch (éditions Belfond), couronnée par le prix de l’Euregio pour ce même livre, et lauréate du Mot d’or 2013 pour la traduction de Congo, une histoire, de David Van Reybrouck.

 

Congo  une histoire Villa avec Pscine

Anthony_Bulger (b & w)Pouvez-vous vous décrire en quelques lignes ?

Isabelle R. smallPassionnée par mon travail, je suis une personne avide de connaissances. . Je suis une éponge, mais qui a du caractère.


Anthony_Bulger (b & w)Vous avez un profil de carrière atypique – traductrice technique et littéraire mais aussi passionnée de pédagogie et de formation. Comment vous définiriez-vous ?
Isabelle R. smallJ’aime relever les défis et je garde un bon sens de l’humour. Les défis, ce sont tous les textes que je traduis. L’humour, c’est ce qui me permet d’avoir du recul sur ce que je fais, de prendre la mesure de la difficulté de la tâche sans me décourager. Pour moi, tous les textes sont une gageure, qu’ils soient techniques ou littéraires. Tout simplement parce qu’on n’a ni l’expérience, ni le vécu, ou encore la vision de la personne qui écrit. Face à un texte, on sait si on se sent prêt à affronter la tâche ou non, donc quand on accepte de traduire un texte, il faut avoir l’honnêteté de dire : non, celui-là, ce n’est pas pour moi, je ne ferai pas du bon travail.

Pour la révision de traductions comme pour la formation, je suis consciente que l’on a tous ses points forts et ses défauts. Cela vaut naturellement pour moi aussi. Certains défauts peuvent se corriger facilement, il suffit de les repérer et de les signaler, tout en encourageant chacun à donner le meilleur de soi, en toute confiance. Une critique constructive et encourageante, voilà ce que j’essaie d’apporter. J’ai enseigné la traduction économique et financière à l’Université de Paris-Diderot (Paris 7), dans le cadre du master de traduction, j’ai encadré de jeunes traducteurs dans le cadre de mentorat de l’Université d’Utrecht et d’ateliers à la Maison des traducteurs à Amsterdam aux Pays-Bas, en leur permettant de publier leur première traduction littéraire, j’ai permis à de jeunes salariés dans l’entreprise de traduction que j’avais créée, Zaplangues, et à la BERD, de se perfectionner, tous ont obtenu des emplois passionnants et je suis heureuse d’avoir pu leur apporter quelques ficelles du métier. Mais aussi de leur avoir donné davantage confiance en eux et de leur avoir dit qu’ils n’avaient rien à perdre à se tromper. Parce que se tromper, si on a un retour et qu’on accueille avec intérêt les critiques bienveillantes, c’est aussi progresser.

 

Anthony_Bulger (b & w)Je me souviens que mes professeurs à la fac nous disaient que nous devions choisir entre le technique et le littéraire car les compétences requises étaient très différentes. Mais vous êtes la preuve du contraire. Êtes-vous une exception à la règle ?

Isabelle R. smallJouer sur les deux tableaux, littéraire ou technique, n’est en effet pas courant. Mais l’approche est à mon avis la même et les compétences requises ne dépendent pas de la qualité littéraire ou technique d’un texte, elles dépendent du texte même. Selon cette distinction arbitraire, littéraire ou technique, à quelle catégorie appartiendrait un discours prononcé par une personnalité comme Martin Luther King devant le Lincoln Memorial, par exemple ? Doit-on le considérer comme technique ou littéraire ? On a là un homme politique, son texte a un objectif « appliqué », concret. Il ne s’agit pas de littérature, et pourtant… Tout est dans la nuance.

Certains textes jugés techniques sont très élégamment rédigés, certains romans sont d’une platitude lamentable. Un texte, qu’il soit technique ou littéraire, peut nécessiter beaucoup de recherches, de temps, d’expérience et de talent.

Je pense qu’il faut choisir ce que l’on fait – quand on a la chance de le pouvoir – selon ses intérêts, ses affinités et son ambition.

Anthony_Bulger (b & w)Quelles sont les qualités les plus importantes pour un traducteur ?

Isabelle R. smallL’écoute, pour comprendre, le doute pour tenir compte d’une inadéquation entre ses compétences, ses connaissances, et celles de la personne qui a écrit le texte, le courage et l’honnêteté pour s’efforcer d’exprimer la pensée d’autrui en respectant le sens, le style, la portée. Et la patience, pour traduire dans le silence, page après page, la pensée d’autrui, puis confronter le résultat de son travail à des relecteurs qui ne sont pas toujours conscients de tout le travail effectué en amont.

 

Anthony_Bulger (b & w)Vous mettez l’accent sur l’importance de la formation. D’après ma propre expérience dans une grande agence de traduction, cette notion d’éducation passe trop souvent à la trappe, faute de temps, d’argent ou, pire, de motivation. Comment analysez-vous le problème ?

Isabelle R. smallIl n’y a pas de traducteurs prêts à l’emploi. Les traducteurs doivent connaître l’organisme ou le client pour lequel ils travaillent : cela prend, à mon avis, au moins trois ans pour un sous-traitant, même chevronné. Le retour sur la traduction qu’on remet est indispensable. J’ai travaillé en tant que traductrice indépendante, en tant que responsable du service de traduction au sein de l’hebdomadaire Courrier international, en tant que responsable de ma propre entreprise de traduction, Zaplangues, maintenant en tant que responsable de la section française du service de traduction de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, et en tant que traductrice littéraire. Dans chacun de ces emplois, j’ai eu des retours sur mon travail. Certaines remarques étaient justifiées – allègement du style, précision terminologique, apport d’une nuance, détection d’un contresens, erreur de référence – , d’autres complètement arbitraires. Employer une expression plutôt qu’une autre qui lui ressemble, choisir un style recherché quand le texte ne s’y prête pas, ajouter inutilement des informations, corriger sans se renseigner au préalable pour savoir si le choix de certains termes est voulu ou non, éliminer systématiquement toutes les répétitions en se contorsionnant pour trouver des équivalences, choisir des expressions alambiquées ou inusitées pour se plier au dogme du politiquement correct – tout cela se fait aussi et c’est à mon sens une perte de temps. J’essaie, quand je forme des traducteurs, de mettre l’accent sur la simplicité, la fidélité au texte, la lisibilité.

Dans les ateliers de traduction littéraire que je donne au Nouveau centre néerlandais à Paris, nous formons un groupe toujours changeant de traducteurs professionnels ou non et nous nous penchons sur des extraits d’œuvres littéraires. Chacun a préparé sa traduction par avance. Les phrases des différents traducteurs apparaissent anonymement, les unes en dessous des autres, dans un livret distribué aux intervenants au début de cet atelier de deux jours. Nous nous efforçons alors, en piochant ici et là dans les solutions proposées, de façonner le texte qui nous semble le mieux refléter l’esprit de l’original. Le résultat auquel nous parvenons est toujours meilleur que celui auquel j’aurais pu parvenir seule. La formation n’est pas à sens unique. Le formateur apprend aussi énormément.

Quand on forme, pourquoi ne pas réagir aux traductions que l’on reçoit en envoyant rapidement un corrigé aux personnes qu’on relit ? Il y a bien sûr des contraintes économiques et de délais. Pour qu’une agence rapporte, il faut produire un texte vite : traduction, relecture, adaptation si nécessaire, et prise en compte des remarques du client, tout cela doit se faire rapidement si l’on privilégie avant tout la rentabilité. Mais des organisations internationales sont aussi confrontées à des exigences économiques et, lorsque le volume de traduction s’accroit considérablement, un retour systématique sur les traductions rendues devient impossible. Ce qui, bien entendu, est vraiment dommage.

Quant à la motivation, c’est certainement un aspect qui joue dans la formation. Quand on fait des remarques et qu’en face, la réaction et la progression sont lentes, cela peut être décourageant. Pourtant, j’ai connu des personnes qui mettaient du temps à avoir un déclic. Le problème venait essentiellement d’un manque de confiance en soi. Une fois ce blocage déverrouillé, elles faisaient des progrès spectaculaires. J’ai eu le plaisir de constater au fil des ans que tous les traducteurs que j’ai formés ou qui se sont perfectionnés sous ma supervision ont obtenu par la suite de très bons postes dans des institutions européennes ou internationales, ou ont créé avec succès leur propre activité en tant qu’indépendant ou entreprise.

 

Anthony_Bulger (b & w)Revenons à la traduction. Permettez-moi de faire l’avocat du diable : à quoi bon dépenser autant de temps et d’argent à la formation alors que les outils de traduction automatisée sont de plus en plus perfectionnés et que nous nous approchons de la Singularité technologique prônée par Ray Kurzweil?

Isabelle R. smallOn peut se former sur le tas, en traduction. Il y a des traducteurs de génie qui n’ont pas suivi de formation. Mais dans le monde d’aujourd’hui, mieux vaut avoir un diplôme. En quoi doit consister une formation de traducteurs, que ce soit pour apprendre le métier ou pour se perfectionner ? Bien malin qui saurait donner une réponse simple. À la base, il faut avoir une prédisposition et des intérêts, comme je l’ai déjà précisé plus haut. Mais une personne qui aime les langues, qui parle plusieurs langues, ne sait pas forcément traduire.

La formation coûte cher et prend du temps ? Oui. Mais que dire du recrutement des traducteurs prétendument parfaits ?  Quel est le coût en ressources humaines pour définir et lancer une annonce, puis présélectionner les candidats ? Quel est le temps passé en correction de tests ?

Les outils de traduction automatisée sont un trésor, s’ils tombent entre de bonnes mains. Je suis pour l’élimination de taches récurrentes, de référencements fastidieux, d’harmonisations chronophages en utilisant des outils de traduction assistés par ordinateur. Et je suis pour l’utilisation de logiciels d’intelligence artificielle qui brassent des corpus gigantesques et peuvent être adaptés à une organisation pour éviter des recherches à n’en plus finir de textes antérieurs comparables pour une mise à jour rapide de documents et même l’obtention d’une première traduction dans un délai ultracourt d’un texte extrêmement long. Et maintenant les machines apprennent. Pour l’instant, de gros problèmes persistent cependant. On forme désormais des traducteurs pour corriger le travail de machines, qui font des erreurs moins prévisibles que les humains. Et les nuances, et le sous-jacent ? Et l’intérêt du travail pour un traducteur qui ne génère plus du texte mais améliore le produit de la machine ? Et les tarifs accordés au rabais aux traducteurs sous prétexte qu’une partie ou la totalité du travail peut être effectué par une machine ?

Tous les traducteurs s’entendent pour dire qu’il y a des textes qui se prêtent bien à la traduction automatisée et d’autres pas.  L’évolution des outils informatiques, et la vision du futur de Ray Kurzweil, touchent tous les domaines. À quand les discours politiques générés par des machines ? De toute évidence, il faut tirer parti de ce que la technologie peut nous apporter en tentant d’éviter de jouer à l’apprenti sorcier.

 

Anthony_Bulger (b & w)Vous avez travaillé à la fois comme traductrice indépendante, mais aussi au sein de votre propre entreprise et dans une équipe de traducteurs pour un organisme international. Avez-vous une préférence ? Et si oui, pourquoi ?

Isabelle R. smallUn aspect fascinant de mon travail est d’être en prise avec les événements lors de la traduction de documents, de correspondances et de rapports en cas de crise, en particulier récemment avec la guerre contre l’Ukraine. Je travaille en équipe, avec d’autres traducteurs mobilisés autour des événements, et la forte réactivité nécessaire et les échanges entre traducteurs sont très fructueux. À la BERD, il y a quatre langues officielles, l’allemand, l’anglais, le russe et le français. L’interprétation de certaines ambigüités selon les langues est très intéressante.

En tant que traductrice littéraire, il m’arrive de traduire en tandem. Je l’ai fait entre autres pour la traduction des Journaux d’Anne Frank, avec un excellent traducteur, Philippe Noble. Pour que la collaboration marche, il faut une bonne complémentarité, une bonne entente et de bons échanges.

Je trouve passionnant et instructif d’observer de près le travail d’une personne exerçant le même métier que moi. La finesse d’analyse du texte, la facilité d’expression, la créativité. J’aime la dynamique qu’engendre le travail à plusieurs.

En tant que traductrice indépendante, j’ai toujours tissé des liens avec les personnes à la source des textes, en essayant de mieux comprendre les besoins du client. Je n’ai jamais travaillé isolée. Seule oui, mais pas isolée.

Je n’ai donc pas de préférence, entre un environnement de travail ou un autre. Tout dépend du projet et des personnes qui interviennent. Tout dépend aussi de la facilité à obtenir les informations recherchées.

 

Anthony_Bulger (b & w)Dans votre travail au sein de la BERD, vous avez besoin de connaissances techniques approfondies, certes, mais aussi d’autres compétences qu’on pourrait qualifier de « compétences douces ». Expliquez-nous !

Isabelle R. smallLa traduction nécessite certes des connaissances approfondies, le don des langues, la capacité d’exprimer la pensée d’autrui, donc disons des compétences techniques, mais cela ne suffit pas. Les traducteurs sont des intermédiaires. Ils font le lien entre les donneurs d’ouvrage, qui ne sont pas toujours les auteurs, et les récepteurs du travail, qui ne sont pas toujours les lecteurs finaux. Les traducteurs font donc partie d’une longue chaîne et n’ont pas toujours accès aux auteurs initiaux, comme des ministres par exemple, ou aux lecteurs finaux, comme des participants à une conférence à l’autre bout du monde. Il faut donc qu’ils aient conscience de l’origine et de la finalité du texte à traduire, des informations dont ils ne disposent pas toujours malheureusement, et qu’ils puissent se procurer l’information en amont et assurer la bonne réception en aval, ce qui est parfois délicat. La demande de renseignements lorsqu’on traduit un texte peut être perçue comme un manque de compétence, même au sein de l’organisme où l’on travaille ou pour des auteurs que l’on connaît bien. Et si les auteurs sont de langue maternelle française et ont écrit leur texte en anglais, ils peuvent trouver que le texte traduit n’est pas à l’image de ce qu’ils auraient pu écrire dans leur propre langue. De même, le récepteur du travail peut être confronté à une terminologie interne à un organisme qui ne lui convient pas et souhaiter réécrire le texte de façon à produire un autre effet sur les lecteurs. Les modifications souhaitées ou introduites ne sont pas toutes bonnes à prendre. Il faut alors savoir faire preuve d’une grande diplomatie pour conserver certaines formulations.

Anthony_Bulger (b & w)En ce qui concerne la  traduction littéraire : quelles compétences spécifiques sont nécessaires pour réussir dans cette spécialité ?

IRJ’ai répondu plus haut qu’il n’y a pas de compétence spécifique et que tout dépend du texte. J’ajouterai ici cependant qu’en traduction littéraire, il est peut-être moins évident de repérer les références qui sont faites à l’intérieur d’un ouvrage. Dans un livre que j’ai traduit, un notaire faisait visiter une maison. En discutant avec l’auteur, j’ai compris que cette visite, où l’on allait de la cave au grenier, faisait écho à la Divine Comédie de Dante. Il y est fait référence dans le livre, mais si la remarque de l’auteur ne m’avait pas incitée à lire ce poème, je ne me serais pas rendu compte aussi clairement des allusions contenues dans le livre.

Anthony_Bulger (b & w)Quel est le livre que vous a donné le plus de plaisir à traduire ? Et le plus de difficulté ?


IRPour la traduction, je n’emploierai pas le mot plaisir. Le métier est tout de même ardu, même si on l’aime. Je préfère parler plutôt des livres qui m’ont touchée, enthousiasmée. Traduire ces livres a été pour moi un honneur. Je me suis sentie portée par l’énergie, l’intelligence, le talent de l’auteur. Le plus difficile, pour chacun de ces ouvrages, a été de trouver le ton juste.

Guerre et térébenthine (Gallimard, 2015) et Le cœur converti (Gallimard, 2016), de Stefan Hertmans, le premier pour la restitution touchante d’un journal écrit pendant la Première Guerre mondiale par le grand-père de l’auteur puis le récit de la vie de cet homme, et le deuxième pour une incroyable histoire d’amour entre une fille de viking et le fils d’un rabbin au 11e siècle, un roman basé sur des faits réels.

Le journal d’Anne Frank, pour ce témoignage saisissant, émouvant, de cette enfant vive, drôle, éliminée par le régime nazi. Et pour la formidable coopération avec mon co-traducteur Philippe Noble.

PNCongo (Actes Sud, 2010), Contre les élections (Actes Sud, 2014) et Revolusi (Actes Sud, 2022) de David van Reybrouck, celui-ci co-traduit avec Philippe Noble, pour les témoignages bouleversants reçus par l’auteur au Congo et en Indonésie.

Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l'Europe, de Bart van Loo (Flammarion, 2020), traduit en collaboration avec Daniel Cunin : pour tout ce que j’ai appris sur l’histoire de la Bourgogne et donc de la Flandre, ainsi que le talent de conteur de l’auteur et son humour.

Revulsi Le journal d'Anne Frank Les Temeraires

Petit cœur, de Kim van Kooten (Calmann-Lévy, 2018), pour ce roman bouleversant sur un beau-père perverse, une mère dans le déni et une enfant agressée.

Pour conclure ce florilège, je terminerai par le livre le plus difficile que j’aie traduit : Contrepoint, d’Anna Enquist (Actes Sud, 2010). Dans ce court roman, l’auteure évoque la mort de sa fille en s’aidant de la musique, notamment des Variations Goldberg de Bach. Un livre magnifique où j’ai dû jongler entre des aspects très techniques musicaux et d’intenses émotions décrites tout en finesse et en discrétion.

Anthony_Bulger (b & w)Enfin, quel livre auriez-vous aimé traduire ?

Isabelle R. smallOn m’a proposé récemment de retraduire 1984 de George Orwell. Je n’avais pas le temps, mais j’aurais aimé me livrer à cet exercice avec mon fils Etienne, qui a de vrais talents de traducteur, même s’il a opté pour la musique. Il m’a d’ailleurs aidée à traduire le texte d’une chanson dans Petit cœur. La traduction de ce livre d’Orwell aurait été probablement très difficile mais la collaboration extrêmement intéressante.

Anthony_Bulger (b & w)Merci beaucoup Isabelle.

Quand le langage politique devient une arme

Anthony BulgerEn pleine campagne pour l’élection présidentielle française, ce blog examine, comme d'habitude,  les aspects langagiers de la situation. L’article qui suit a été rédigé par Anthony Bulgernotre linguiste du mois de septembre 2020 et  contributeur habituel de ce blog, dont nous apprécions beaucoup le talent linguistique, pédagogique et journalistique. Né en Angleterre, Tony Bulger a travaillé comme directeur pédagogique en Californie et réside en France depuis 40 ans. Auteur, journaliste, traducteur et professeur de langues (anglais, français), il s'intéresse à tout, mais  avec une prédilection pour la littérature, la musique, le cinéma, le vin, la bonne chère et les plaisanteries mordantes.

Cet article a paru récemment dans la prestigieuse revue bilingue FRANCE-AMÉRIQUE [1] et nous le republions ici avec l’autorisation de la revue et de son auteur.
Les illustrations ne faisaient pas partie de l’article original.

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Le discours politique en France est devenu plus familier au cours des deux dernieres annees. Une tendance qu'un veteran parlementaire resume ainsi: « Ils sont passes de la langue de bois aux gros mots. »

Il est rare qu’une question de traduction devienne un sujet d’actualité, et encore plus qu’elle fasse les gros titres de la presse internationale. Mais tout dépend du choix des mots, et – plus important – de la personne qui les utilise. Lorsque le président français a déclaré, dans une récente interview, qu’il voulait « emmerder » les personnes refusant de se faire vacciner, il a déclenché dans son pays ce que l’on pourrait poliment appeler une tempête fécale et a poussé les journalistes étrangers à se précipiter sur leurs dictionnaires pour déchiffrer le sens exact de cette expression.

  Emmerder-definition (1)Chaunu

 

Prenons un moment pour décrypter le problème. Quelle que soit la langue source, l’une des choses les plus difficiles à traduire est le langage informel et en particulier l’argot, qui se cache dans les sous-bois de la lingua franca officielle. De nombreuses expressions vernaculaires sont inventées par telle ou telle communauté ou profession, qu’il s’agisse des bouchers ou des cambrioleurs, afin d’en exclure les profanes. Et plus que tout, l’argot évolue : comme tous les parents le savent, la répétition d’une expression argotique utilisée par les enfants entraînera froncements de sourcils, plaintes du genre « T’es pas cool, papa/maman » et remplacement immédiat de l’expression mise à l’index. De même, de nombreux mots d’argot appartiennent à une époque ou à un milieu spécifique, ce qui rend difficile la traduction d’auteurs comme Louis-Ferdinand Céline ou Damon Runyan, qui étaient de leur temps. Le plus compliqué est sans doute de trouver exactement le même registre : lorsqu’on vous demande de traduire quelque chose d’aussi simple en apparence que How’s it hanging ?, devez-vous opter pour « Ça va ? », « Ça boume ? » – ou pour quelque chose plus proche de la signification littérale américaine ? (Bon courage !)

Pour en revenir au président Macron, ses mots sur les personnes non vaccinées étaient : « J’ai très envie de les emmerder. » Le problème ici est qu’« emmerder » vient du substantif « la merde », que les dictionnaires bilingues traduisent par shit. Même une personne peu familière du français douterait que M. Macron veuille badigeonner les délinquants d’excréments. En fait, le verbe pour l’acte de défécation est « chier » (qui, malgré la ressemblance avec shit, vient du latin et non du vieil anglais). Et il est considéré comme plus vulgaire qu’« emmerder », qui s’est éloigné de son sens littéral.

Alors, que signifie exactement ce mot et pourquoi est-il difficile – et souvent périlleux – à traduire ? Si les dictionnaires français proposent des définitions utilisant des verbes comme « importuner fortement » et « agacer », le mot source contient néanmoins cet élément scatologique qui résonne à l’oreille des Français.

Piss offCertains présentateurs et journalistes américains, peut-être soucieux de la sensibilité de leur public, ont opté pour le verbe to annoy, qui fait écho au verbe français « ennuyer ». L’agence Associated Press a opté pour un timide to bug, tandis que CNN a choisi to really piss off, plus proche du sentiment original. Peut-être à cause de la position de CNN, ou par manque d’une meilleure alternative, une grande partie des médias anglophones a adopté le terme, bien que le New York Times ait précisé que le mot français original était plus vulgaire. (Une démonstration exemplaire de la raison pour laquelle les traducteurs devraient toujours travailler vers leur langue maternelle a été donnée par un journaliste français, qui a passé la phrase dans un outil de traduction en ligne et a trouvé que M. Macron voulait b**ser les non-vaccinés.)

La traduction mise à part, pourquoi M. Macron, qui use normalement d’un langage enjôleur, a-t-il délibérément utilisé un mot qui, il le Jupiter savait, allait choquer? Après tout, il s’agit de l’homme qui s’est présenté comme un président « jupitérien », se tenant haut et fort au-dessus de la grisaille de la politique ordinaire. Pourtant, depuis le début de son mandat, l’habitude qu’a M. Macron de se servir d’expressions crues et inconvenantes est devenue une sorte de marque de fabrique qui lui vaut l’ire de ses opposants et l’embarras de ses partisans. Des expressions argotiques comme « un pognon de dingue » ou des commentaires désinvoltes qualifiant les Français de « Gaulois réfractaires » et de « fainéants » ont marqué les cinq années de sa présidence. Ces maladresses, parmi d’autres, ont été rappelées avec jubilation par les médias à l’occasion de l’affaire « emmerder ». Parallèlement, les ennemis et adversaires politiques de M. Macron ont fustigé sa « vulgarité » et qualifié son choix de mots d’« erreur impardonnable ».

Il est indéniable que le discours politique en France est devenu plus familier au cours des deux dernières décennies, une tendance qu’un vétéran parlementaire résume ainsi : « [Ils] sont passés de la langue de bois aux gros mots. » Ignorant l’adage de Mark Twain selon lequel les grossièretés doivent être laissées aux professionnels compétents et bien formés, de nombreux élus utilisent le mot « merde » et autres substantifs comme s’il s’agissait de signes de ponctuation. Bien sûr, les politiciens français ne sont pas les seuls à recourir plus fréquemment aux jurons. Aux Etats-Unis, l’analyse des données montre que l’utilisation d’explétifs par les membres du Congrès n’a cessé d’augmenter au cours des années 2010. Et la grossièreté présidentielle est une vieille tradition, depuis les « explétifs supprimés » de Richard Nixon jusqu’au récent – et très public – stupid son of a bitch de Joe Biden, traduit dans les médias français par « fils de pute » ou « espèce de connard ». Bien sûr, tous les records ont été battus lorsque Donald Trump a pris ses fonctions : les occurrences du terme shit en particulier ont grimpé en flèche après que le président Trump l’a utilisé pour décrire Haïti, le Salvador et divers pays africains.

Aussi tentant que cela puisse être de conclure que M. Macron a consciemment ou inconsciemment canalisé le Trump qui est en lui, il y a quelques explications plus probables à son choix de langage. La première est directement liée à la pandémie de Covid et au ressentiment croissant exprimé par les vaccinés contre la « toute petite minorité » de Français qui refuse de se faire vacciner. En employant une tournure de phrase souvent utilisée avec insolence ou colère – « Je t’emmerde » est une réplique courante –, le président Macron exploite ce sentiment populaire sans prendre de gants. Selon un linguiste, le choix d’un mot délibérément transgressif par une personne très puissante – plus précisément, lorsqu’un chef d’Etat enfreint les règles du langage châtié – est le signe qu’une démonstration de force est en cours. En d’autres termes, les résistants au vaccin recevront une piqûre ou un coup de pied au derrière.

La deuxième explication du choix des mots est le désir du président d’être plus proche des électeurs. Il a longtemps été perçu comme un élitiste urbain déconnecté du quidam ordinaire qu’il est censé servir, quelqu’un qui utilise des expressions telles que « les gens qui ne sont rien » pour décrire ceux qui ne réussissent pas et qui a publiquement décrit son pays comme « irréformable ». Aujourd’hui, alors que l’élection présidentielle doit avoir lieu en avril, M. Macron essaie peut-être de parler de façon triviale afin de paraître accessible. (Plus tard lors de cette fameuse interview au cours de laquelle il a prononcé le mot « emmerder », il s’est servi d’expressions plus terre à terre comme « aller au ciné » et « prendre un canon au bar ».) Un président ne doit pas s’exprimer ainsi. Contrairement à un candidat, pour qui ce serait presque un devoir.

Quoiqu’il en soit, le tumulte suscité par le choix des mots de M. Macron souligne l’évolution de la parole politique. Pour reprendre les termes d’un éditorialiste français, « pour contrer l’impuissance des actes, les responsables politiques ont tendance à gonfler la puissance des mots. [Ils rajoutent] toujours plus de Tabasco pour que le plat ne paraisse pas fade. » Et nous savons tous ce que cela peut entraîner, n’est-ce pas ?

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[1] Ce titre de presse a été fondé en 1943 par des Français exilés à New York dans le but de sensibiliser le public américain à la cause française et de soutenir le mouvement de résistance organisé par Charles de Gaulle. Le journal était autrefois édité dans les locaux de la Délégation de la France Libre à New York, au numéro 626 de la Cinquième Avenue. 

Lectures supplémentaires :

Macron rebuke to unvaccinated citizens incurs anger in parliament
The Guardian, 5 January 2022

 

Joe Johnson – traducteur du mois de decembre 2021

e n t r e t i e n   e x c l u s i f

 


Anthony Bulger

Joe Johnson

Anthony Bulger
l'intervieweur

Joe Johnson
l'interviewé

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Paroles de l'intervieweur : 

J’ai le privilège de m’entretenir avec Joe Johnson, professeur titulaire de français et d’espagnol à l’université d’État de Clayton située à Morrow, en Géorgie, près de la ville d’Atlanta. Je suis aussi un tantinet jaloux car il lui a été confié la mission de mes rêves : traduire les albums d’Astérix pour le public américain.[1]


Valerie FrancoisNous remercions infiniment Valérie François, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous. Valérie,  traductrice très chevronnée, est née en France mais reside en Espagne. Elle a été notre linguiste du mois de septembre 2017.
Son site se trouve ici.  Voir aussi : Deux enfants, trois langues - Maeli et Aeon Poirat  François – linguistes du mois d'avril 2019

 

Anthony BulgerQu’est-ce qui vous a initialement attiré vers la langue et la culture française ?

Joe JohnsonComme beaucoup d’enfants qui finissent par choisir une direction particulière dans la vie, j’avais un bon professeur dans mon petit lycée de Floride, qui m’a donné envie d’apprendre le français, une langue qui m’avait toujours intrigué aimant lire des livres tels que Les Trois Mousquetaires, L’Île mystérieuse et Le Tour du monde en 80 jours, ou regarder leurs adaptations cinématographiques. J’ai suivi deux années de cours de français avec ce professeur et, lorsque je suis allé à l’Université Citadel à Charleston, en Caroline du Sud, j’ai choisi de me spécialiser en français, puis également en espagnol. 

C’est en tant qu’étudiant de premier cycle que j’ai eu mes premières expériences d’études à l’étranger, une semaine à La Rochelle, une autre à Limoges et un mois à Paris. Ces premiers contacts avec la France m’ont donné envie d’y retourner, et au début de ma maîtrise de français à l’Université de Caroline du Sud, j’ai eu la chance de partir deux ans à l’étranger dans le cadre d’un échange d’enseignants, en tant que lecteur d’anglais à l’Université de Haute-Alsace à Mulhouse. Parmi les différents cours qui m’ont été confiés, j’ai enseigné le « thème », un exercice consistant pour les étudiants français à traduire des textes français en anglais. Cela a été ma première expérience dans la traduction professionnelle !

De retour aux États-Unis, après avoir obtenu ma maîtrise universitaire et commencé ma thèse de doctorat à l’Université de Floride, l’un PB des professeurs de mon département m’a donné l’opportunité de traduire les légendes d’un petit livre du sociologue Pierre Bourdieu. Cette première expérience m’a valu d’autres propositions de traduction, jusqu’à ce qu’un lettreur de bandes dessinées de Gainesville, en Floride, me persuade de traduire plusieurs romans graphiques de François Schuiten et Benoît Peeters et de soumettre ces traductions spontanément à NBM Publishing. Bien que je n’aie pas rencontré un succès immédiat, peu de temps après, le fondateur et rédacteur en chef de NBM, Terry Nantier, m’a demandé de terminer une traduction alors en cours, ce qui a conduit à mes premières traductions de bandes dessinées en 1997.


Anthony BulgerVous êtes un universitaire renommé
[2], connu d’abord pour vos travaux d’érudition, notamment vos traductions de Bourdieu. Comment avez-vous été choisi pour traduire Astérix ? Aviez-vous lu l’un des albums auparavant ?

Joe JohnsonVous êtes très aimable de dire que je suis « connu » pour mes travaux d’érudition, mais cela dépend toujours de son cercle de connaissances, n’est-ce pas ? Oui, je suis connu de mes collègues effectuant des études sur le XVIIIe siècle, mais probablement davantage en tant que réviseur et conférencier pour des conférences savantes, notamment celles de la Southeastern American Society for Eighteenth-Century Studies. Ma plus grande contribution aux lettres s’est toutefois avérée être dans le domaine de la traduction. Depuis 1997, j’ai publié des centaines de traductions de bandes dessinées et de romans graphiques français en anglais américain chez NBM Publishing, Papercutz, Super Genius, Bamboo, First Second et Dead Reckoning. Je traduis des bandes dessinées pour Papercutz depuis 2007, ils connaissent donc très bien mon travail et se tournent vers moi pour leurs besoins de traductions. Avant cela, j’avoue n’avoir lu qu’un seul tome d’Astérix, dont je me suis servi dans le cadre d’un cours sur des sujets annexes que j’ai donné un semestre sur un éventail de bandes dessinées et de romans graphiques français.


Anthony BulgerOn vous a déjà entendu dire que, quand vous étiez enfant, les comics avaient été votre voie vers la lecture. Le terme anglais «  comics » est généralement traduit par « bande dessinée ». Mais les deux concepts sont différents à bien des égards, ne serait-ce que par le public visé. Serait-ce l’une des raisons pour lesquelles Astérix n’a jamais vraiment décollé aux Etats-Unis ?

Joe JohnsonEn ce qui concerne les comics de ma génération, je dois dire que oui. Même si je me souviens avoir lu des comics comme Archie ou The Peanuts, je lisais surtout les comics de super-héros comme Green Lantern, Green Arrow, Batman, Superman, mon préféré, The Legion of Superheroes, ou dans le monde Marvel, The X-Men, Thor et The Avengers. Dans mon école primaire, nous avions tout un troc de bandes dessinées ! Même si j’ai adopté avec enthousiasme la lecture de « vrais » livres, tels que les adultes distinguaient alors les livres imprimés des bandes dessinées, j’ai continué à lire des comics jusqu’à l’âge adulte. Un de mes bons amis à C.A. l'université était abonné à des revues comme Captain America, donc j’ai continué à en profiter les week-ends quand je n’étais pas occupé à autre chose.

Ce n’est que lorsque j’ai vécu en France que j’ai vraiment commencé à découvrir la tradition française de la bande dessinée, et c’était un Schtroumpfs tout nouveau monde pour moi. Je me suis déjà demandé pourquoi une franchise beaucoup moins sophistiquée comme Les Schtroumpfs – que j’ai également traduite pour Papercutz – pouvait avoir beaucoup plus de succès aux États-Unis. J’en ai conclu que les histoires ont un attrait plus universel… elles ne sont pas liées à un lieu, une histoire, une culture populaire spécifiques, etc. Les histoires d’Astérix, en revanche, sont difficiles à comprendre pour les enfants américains parce qu’elles sont totalement liées à la culture et à l’histoire européennes. De plus, les albums sont écrits pour le plaisir des enfants et des adultes qui, s’ils sont parents, ont le plaisir d’expliquer les allusions à leurs enfants, qui sinon ne suivent l’histoire que pour les aventures vécues par les protagonistes. Quel enfant français ou américain comprendrait les blagues en latin de l’histoire ? Que peut signifier pour un public américain contemporain le fait qu’Astérix fasse allusion à Tino Rossi et à ses chansons, par exemple ? Les enfants américains auront-ils des stéréotypes sur les Suisses, les habitants du Sud de la France ou d’autres régions d’Europe, etc. ? 

Anthony BulgerAvez-vous été intimidé par cette mission ?

Joe JohnsonOui, beaucoup, comme vous pouvez le déduire de ce que j’ai dit jusqu’à présent. Il est rarement aisé de traduire des jeux de mots par exemple, et les quelque 20 premiers tomes d’Astérix en abondent. J’ai également été intimidé par le fait que les trois premiers tomes devaient être traduits assez rapidement, alors que le reste de mes activités professionnelles sollicitait déjà mon temps et mon attention. Tous les tomes d’Astérix, comme les ouvrages contemporains de Peyo, sont beaucoup, beaucoup plus verbeux que les BD de notre époque, comme ceux de Lewis Trondheim par exemple, un de mes auteurs préférés.

 
Peyo
Peyo

Trondeim
Lewis Trondheim
 

Anthony BulgerVous avez « hérité » des traductions en anglais britannique d’Anthea Bell et de Derek Hockridge. Cela vous a-t-il créé des problèmes ?

Joe JohnsonPour le meilleur ou pour le pire, nous avons décidé conjointement avec les éditeurs que je ne lirais pas les traductions existantes, afin de ne pas en être influencé. L’une des idées de ce projet était que je traduise en anglais américain. De temps en temps, lorsque je suis bloqué sur un passage d’un album d’Astérix, je demande aux éditeurs de m’envoyer un extrait de cette page ou de l’image dans la traduction britannique afin que je puisse voir les choix de mes prédécesseurs. Cela m’a parfois surpris, car la traduction était plus éloignée de l’original que je n’aime généralement l’être ou que les éditeurs ne le souhaitent. D’ailleurs, une fois j’ai remarqué qu’ils avaient inséré une blague qui n’était pas dans l’original. Comprenez bien qu’il ne s’agit pas d’un jugement sur les mérites de la traduction antérieure. Ce qui constitue une bonne traduction diffère selon les époques et dépend grandement de ce que les éditeurs veulent dans la traduction et de ce que l’éditeur d’origine est prêt à accepter. Il est clair que la traduction Bell-Hockridge s’est avérée être un succès largement apprécié. Il est intéressant de noter que certaines appréciations sur Amazon que j’ai pu lire concernant les nouvelles traductions, comparent les deux traductions et accusent les nouvelles de changer la traduction simplement pour le plaisir de le faire.

La GTVoici un petit exemple où une nouvelle traduction était nécessaire. J’ai récemment terminé la traduction du tome 22 d’Astérix : La Grande Traversée, [3] un volume dans lequel nos héros rencontrent des Amérindiens et des Vikings, l’un de ces derniers portant le nom de l’ancien premier ministre britannique Harold Wilson [4].  Alors que ce nom aurait été significatif pour les lecteurs britanniques en 1975, il est clair qu’il ne fonctionnera pas pour un public américain en 2021, alors je l’ai substitué par un nom de l’histoire américaine… J’attends toujours de voir ce que les éditeurs de Papercutz ont à dire concernant ma suggestion !

Anthony BulgerEt qu’en est-il des noms de personnages ? Utilisez-vous les traductions de Bell/Hockridge ? (Goscinny a admis un jour que la traduction de B&H pour Assurancetourix, le barde si peu musicien, par « Cacofonix », était meilleure que l’original).

Joe JohnsonNous utilisons principalement les noms existants de B&H pour les personnages et les noms de lieux inventés, mais avec des changements occasionnels, dont celui auquel j’ai fait allusion précédemment. Nous sommes conscients du fait qu’il existe un « univers Astérix » composé de bandes dessinées, de films et d’un parc à thème. Si nous créons trop de noms, cela ajoute à la confusion, donc nous ne changeons généralement pas les noms des personnages principaux. Pour le personnage principal du druide, nous avons toutefois décidé de dire « Panoramix » plutôt que « Getafix », ce qui a incité un commentateur sur Amazon à nous accuser d’être politiquement corrects. « Getafix » nous a semblé, aux éditeurs et à moi-même, une idée très années 1960-1970 qui assimilait le personnage à un trafiquant de drogue alors que son nom avait déjà une signification intelligible pour les anglophones.


Anthony BulgerPour les fans d’Astérix comme moi, les jeux de mots sont l’un des plaisirs associés à la lecture. Comme vous le savez, René R. Goscinny Goscinny était un classiciste qui aimait glisser des références latines et grecques dans les dialogues. Comment cela se traduit-il pour les lecteurs américains, et quelle stratégie adoptez-vous pour la traduction ?

 

Joe JohnsonEn dehors des commentaires des clients, j’ignore ce que les lecteurs américains pensent de notre approche en la matière, mais dès le début, les éditeurs de Papercutz et moi-même avons décidé de fournir simplement des traductions en note de bas de page pour les expressions provenant du latin ou d’autres langues et de fournir des traductions pour les noms de lieux latins en Gaule. Bien sûr, j’ai cette d’habitude d’ajouter des notes de bas de page et de fin de page dans mes travaux d’érudition !


Anthony BulgerEn tant que traducteur moi-même, je suis toujours en difficulté devant les jeux de mots : dans quelle mesure dois-je m’en tenir à l’original ou dois-je opter pour une résonance totalement différente ? Avec les bandes dessinées, bien sûr, la tâche est encore compliquée par la nécessité de faire correspondre la blague et l’illustration. Quelle est votre approche ?

Joe JohnsonSi je peux faire fonctionner le jeu de mots ou l’humour dans les deux langues, je le fais, mais cela n’arrive pas très souvent. En général, je m’efforce de remplacer le jeu de mots français par un autre jeu de mots ou une autre blague, qui s’adapte à la situation. J’ajoute une note entre parenthèses dans la traduction à l’intention des éditeurs, pour signaler qu’une image ou bulle particulière contient une blague et comment celle-ci fonctionne. Ils ont peut-être une meilleure idée que moi ! Il peut arriver, par exemple, qu’un personnage utilise une expression dont les mots ont un sens littéral décrivant une action dans l’histoire, mais forment également une expression idiomatique au sens différent ou complémentaire. En général, il existe une figure de style anglaise qui peut remplacer celle en français, alors on travaille à rebours pour faire une blague sur la figure anglaise.

Anthony BulgerVous arrive-t-il d’ajouter votre propre humour, des calembours ou autres types de jeux de mots ?

Joe JohnsonNon, je ne pense pas que je devrais le faire parce que c’est l’histoire des auteurs, après tout. Je considère également les blagues et les jeux de mots comme des éléments de rythme dans une histoire. Ce sont les auteurs qui décident du moment de la pause comique, pas moi. Je pense que cela vaut également en ce qui concerne la façon dont les phrases sont construites. Très souvent, il me serait facile de fournir une traduction anglaise plus succincte que la tournure française. Mais je ne pense pas que cela soit la chose à faire, car presque toujours, les auteurs auraient pu écrire quelque chose qui aurait été tout aussi succinct en français et ont choisi de ne pas le faire. S’ils ont choisi des phrases et des tournures plus longues, je pense que je dois en faire autant en anglais américain.

Anthony BulgerQuelles ont été les parties les plus difficiles dans l’approche de la traduction ? Et les parties les plus faciles ?

Joe JohnsonVous avez déjà indiqué les parties les plus difficiles en évoquant les jeux de mots et les blagues… Tout au long de ma première ébauche, je laisse souvent ces parties temporairement non traduites pour y réfléchir, laisser l’inspiration venir, et je continue avec les parties qui sont plus simples à traduire.

Anthony BulgerImaginez-vous le lecteur américain potentiel dans votre esprit ?

Joe JohnsonPeut-être pas tant comme une image que comme une voix. Avec cette série, j’essaie de penser à ce que les adolescents qui m’entourent comprendront facilement.

Anthony BulgerQuelle stratégie appliquez-vous pour l’argot et le français non standard dans Astérix ?

Joe JohnsonJ’essaie généralement d’adopter un anglais américain standard. Les éditeurs de Papercutz sont originaires du Bronx et du sud-est du Massachusetts. Je pense que l’auditeur de Hachette – la personne qui critique, fait des suggestions, signale les erreurs, etc. – est originaire de la côte ouest des États-Unis. Cette diversité linguistique m’aide à ne pas trop glisser dans ma langue régionale en tant que personne originaire du Sud culturel des États-Unis. L’identité régionale peut se manifester dans les plus petites choses ; par exemple, la plupart des gens de ma région du Sud ont tendance à ajouter un « s » à « toward », « afterward », qui, selon des sources en ligne, est l’orthographe préférée au Royaume-Uni et non l’orthographe américaine. Auparavant, j’ai dit « proven » au lieu de « proved » (le terme approuvé par le style Associated Press). Les éditeurs – dans le cadre de cette série de traductions – ont choisi de ne pas utiliser de représentations orthographiques de l’argot américain comme je pourrais le faire dans d’autres traductions. Ainsi, pour Astérix, nous ne disons pas des choses comme « gonna », « ain’t » ou « heckuva ». Et pas une seule fois je n’ai dit « y’all » dans une traduction d’Astérix ! 😊

En ce qui concerne le français non standard, je m’assure généralement que les éditeurs comprennent ce qui se passe dans l’original, puis j’essaie de créer un effet similaire en anglais, quel que soit le son ou la caractéristique grammaticale, ou je crée un tic de langage que nous répétons avec des personnages récurrents. S’il s’agit d’une caractéristique de prononciation, ce n’est pas particulièrement difficile puisque vous pouvez simplement la répéter en anglais. Évidemment, cela ne correspondra pas à ce que nous pourrions considérer comme un accent régional aux États-Unis, mais cela signale au lecteur que les habitants de cette région ont un accent différent. Ironiquement, c’est probablement plus difficile à réaliser lorsque les personnages sont des caricatures des Britanniques, qui parlent un franglais dans les histoires, dans lequel ils imposent des structures grammaticales ou des tournures de phrases anglaises à la langue française. Si je traduis cela en anglais, cela ressemble juste à de l’anglais, donc vous devez vous assurer que cela sonne stéréotypiquement britannique plutôt qu’américain, si possible.


Anthony BulgerQu’en est-il des langues régionales et du français non standard – je pense en particulier aux Goths et aux Vikings ?

Joe JohnsonComme je l’ai mentionné précédemment, j’ai récemment travaillé sur le tome 22 d’Astérix : La Grande Traversée dans laquelle Astérix et Obélix rencontrent une bande de Vikings avec lesquels ils ont du mal à communiquer. Visuellement, il est facile de reproduire ce que les auteurs originaux ont fait en utilisant des lettres barrées ou pointillées comme Å ou Ø. Il y a un passage dans l’histoire où les deux parties essaient de se parler en langage télégraphique, ce qui est assez facile à recréer en anglais.

Anthony BulgerLes albums d’Astérix ont été critiqués pour la façon dont ils représentent les personnes de couleur et les minorités. Un cartooniste américain les a même qualifiés de grossièrement racistes. Comment abordez-vous cette question lorsque vous traduisez ?

Joe JohnsonEn tant que traducteur, je n’ai généralement que très peu de marge de manœuvre pour aborder ces questions, si ce n’est pour signaler toute partie troublante ou tout malaise aux éditeurs, qui sont les seuls à pouvoir traiter des questions telles que la couleur des personnages dans les histoires ou négocier avec la maison d’édition française concernant toute modification majeure de l’original. Il y a un passage où j’ai pu apporter un changement dans la traduction d’une scène A. & le Chaudron
d’Astérix, tome 13 : Astérix et le Chaudron. Dans cette scène, un personnage lambda se présente à un stand de légumes sur une place de marché à la recherche d’une frisée (un type de salade). Le marchand se méprend et dirige le client vers le marché aux esclaves où il est censé acheter une personne aux cheveux crépus, c’est-à-dire une personne de peau noire. Cela ne m’a pas paru drôle du tout, et cela élude le fait que les Romains réduisaient en esclavage un grand nombre de personnes dans les régions qu’ils avaient conquises, comme la Gaule, sans tenir compte de la race. J’ai donc fait en sorte que le client recherche des poireaux (« leeks ») (un aliment que les gens mangeaient à l’époque) et que le marchand dirige le client vers un plombier pour réparer les fuites (« leaks »). Cela représente un détail dans les albums.

 

Anthony BulgerVotre dernière publication est un livre d’un tout autre genre : Friendship and Devotion, or Three Months in Louisiana (Jackson : University Press of Mississippi, 2021) de l’écrivaine française du XIXe siècle Camille Lebrun. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Joe JohnsonDepuis l’époque où j’étais étudiant en doctorat, mon principal domaine de recherche universitaire a été l’exploration du thème de l’amitié idéalisée dans la littérature française. Pour ma prochaine monographie, je travaille sur la représentation de l’amitié dans la littérature française pour enfants à partir de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, une époque où beaucoup d’œuvres utilisaient des thèmes similaires pour décrire aux enfants comment l’amitié naît, s’entretient et peut aussi prendre fin. Au fur et à mesure que j’ai lu ces œuvres, je les ai présentées lors de conférences savantes. L’un de ces textes qui a suscité un grand intérêt Friendship de la part du public est celui de Pauline Guyot (1805-1886), qui publiait généralement sous le pseudonyme de Camille Lebrun : Amitié et dévouement, ou Trois mois à la Louisiane (1845). L’histoire dépeint deux jeunes Américaines qui ont grandi et ont été élevées dans un pensionnat parisien et qui retournent chez elles en Louisiane pour commencer leur vie d’adulte sur une terre d’esclavage, de profondes divisions raciales et de ségrégation, d’épidémies de fièvre jaune et d’une écologie magnifique mais menaçante. L’amitié et la dévotion des deux jeunes femmes sont menacées lorsque l’une d’elles apprend qu’elle est métisse. Il s’agit donc d’un récit sur le passé multiculturel et multilingue de la Louisiane, qui témoigne des luttes auxquelles nous sommes encore confrontés aujourd’hui aux États-Unis. Comme ce court roman n’avait jamais été traduit en anglais, Robin White, un de mes collègues de l’université d’État Nicholls à Thibodaux, en Louisiane, et moi-même avons décidé d’en effectuer une traduction annotée. Cette fois, nous avons bien pu utiliser « y’all » dans la traduction !


Anthony Bulger« Thanks to all of y’all » (merci à vous tous) chez Papercutz pour cette nouvelle traduction d’Astérix et merci à vous, Joe, de nous avoir accordé cet entretien. Et en dépit de ma jalousie professionnelle, je vous félicite pour votre travail !

 

NDLR :

[1] Les deux autres traductrices d'Astérix vers l'anglais, Anthea Bell et Adriana Capadose (Hunter) ont été interviewées pour ce blog.

[2] Interim Assistant Dean, College of Arts & Sciences, Clayton State University, Morrow, Georgia.

[3] Le dernier tome d'Astérix, Astérix et le Griffon, a été publié en français et en quelques langues etrangères en octobre et novembre cette année, dont une traduction en anglais américain réalisée par notre interviewé. Voir Astérix et le Griffon.

 

Asterix & Griffon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[4]  années 1960 et 1970.

Lecture supplémentaire :

Papercutz Brings Beloved 'Asterix' Comics to US This Summer

Moebius et moi

 

D'autres entretiens d'Anthony Bulger :

Nicolas Ragonneau – linguiste du mois d'octobre 2020

Michel Rochard – linguiste du mois de juin 2021

Nicolas Froeliger – linguiste du mois de mai 2021

e n t r e t i e n   e x c l u s i f


Froeliger 2


L'interviewé


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L'intervieweur

Ancien traducteur professionnel, Nicolas Froeliger codirige aujourd’hui le master ILTS (Industries de la langue et traduction spécialisée) à l’Université de Paris. Ses recherches portent sur la traduction pragmatique et la sociologie de la traduction.

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.


Bulger 2 +_Anthony Bulger
: Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel ?


Froeliger 2Nicolas Froeliger
: Mon parcours professionnel a été une succession de heureux hasards et de rencontres fructueuses. Je n’avais aucune intention de devenir traducteur, et encore moins enseignant. D’ailleurs, je n’avais aucune intention tout court : comme aujourd’hui de plus en plus d’étudiants, l’existence d’une vie professionnelle à l’issue des études relevait pour moi de l’abstraction. Je savais surtout ce que je ne voulais pas : avoir un supérieur hiérarchique, ou être le supérieur hiérarchique de quelqu’un d’autre. J’ai choisi une filière de langues étrangères appliquées (LEA) parce que je n’étais pas trop mauvais en langues, que je ne voulais renoncer ni à l’allemand ni à l’anglais, et que j’aimais trop la littérature pour vouloir l’étudier : je préférais rester un amateur ; puis j’ai passé le concours d’entrée de l’ESIT (la doyenne des formations de traduction en France, et à l’époque à peu près la seule) parce qu’une de mes amies était candidate. Mais, je l’avoue, sans guère de projet ni de perspective.

Par contre, la filière LEA et l’apprentissage de la traduction pragmatique (on disait à l’époque « technique ») m’ont énormément apporté par la prise qu’ils offraient sur le réel, par opposition par exemple à des études centrées sur la langue ou la littérature : découvrir le droit, l’économie, les bases de la technologie, les finances, bref, l’existence d’une réalité matérielle au-delà de la langue, mais accessible par la langue, a été un enrichissement énorme.

A l’approche du diplôme de traduction, ayant encore deux années à passer avant le service militaire (qui ne disparaîtrait, en France, que quelques années plus tard), je me suis dit que je n’avais rien à perdre à créer, avec deux amies, une petite société de traducteurs, qui de toute manière ferait rapidement faillite, mais donnerait à tous une expérience utile et serait une occasion de travail collectif. Complète erreur d’appréciation : la société, baptisée Architexte, a duré 32 ans ; faute de préparation, nous avons certes commis à peu près toutes les erreurs possibles, mais elle a prospéré – et m’a même permis d’éviter le service militaire… Je m’y suis passionné pour le nucléaire, les grands réseaux électriques, le BTP, la chimie, mais aussi la presse (grand public et professionnelle), le juridique, l’économie du développement et les finances. Le monde de la traduction se divise entre autres entre ceux qui pensent qu’un traducteur professionnel doit a priori pouvoir aborder tout domaine, et ceux qui ne jurent que par la spécialisation. Nous faisions partie de la première catégorie, avec pour ambition de produire quoi qu’il arrive des textes donnant l’impression d’avoir été écrits en langue originale par un spécialiste du domaine. Ce qui veut dire beaucoup de révision et de recherche documentaire, une productivité assez limitée, mais une clientèle fidèle. Plus tard, j’ai compris qu’une approche vraiment terminologique (c’est-à-dire qui considère non pas le lexique, mais la structure du domaine) nous aurait économisé beaucoup d’efforts, mais à défaut d’en avoir profité moi-même, j’en fais aujourd’hui profiter mes étudiants. C’était aussi l’occasion d’expérimenter quelques principes : salaire égal pour tous, prise de décision en commun, le moins possible de sous-traitance. Une sorte de phalanstère, qui nous a aussi conduit à beaucoup travailler sur l’harmonisation de nos styles d’écriture : l’idée était que les destinataires ne puissent pas distinguer ce qui avait été traduit par tel ou tel d’entre nous.

Parallèlement, parce que j’aimais toujours la littérature – sans avoir aucunement l’intention d’en traduire – et pour garder un pied dans l’université, que j’avais finalement peu fréquentée, je me lançai dans une thèse, sur les romans de Thomas Pynchon. Avec une contrainte : n’y parler à aucun moment de traduction. Je me reposais de mon travail de traducteur en rédigeant ce travail, et de ce travail en traduisant. C’était aussi un moyen d’améliorer mon écriture en français : avec mes collègues, nous avions l’impression d’avoir d’énormes carences dans ce domaine, et de ne pas savoir comment les comble. Là aussi, les choses ont changé, notamment avec la généralisation des guides de style. Le jour de la soutenance, plusieurs membres du jury ont été surpris de m’entendre dire que cette thèse n’avait absolument pas pour objectif de me faciliter une carrière universitaire, et était finalement une lubie qui avait débordé de son lit. Elle me serait néanmoins fort utile quelques années plus tard, lorsque je décidai finalement de me porter candidat sur un poste de maître de conférences.

C’est qu’entre-temps, j’avais commencé à donner quelques cours à des étudiants en traduction. D’abord à contrecœur : j’étais persuadé de ne pas être fait pour cela, et je n’en avais d’ailleurs aucune envie. C’était pour dépanner un ancien enseignant devenu un ami cher, André Chassigneux [1], qui partait en mission quelques semaines (pour traduire sur place le rapport annuel de la Banque des règlements internationaux, à Bâle). Et là, surprise : d’abord j’y ai pris plaisir, et ensuite, j’ai découvert que cela me permettait de mieux traduire, parce que, tout à coup, il devenait nécessaire d’argumenter sur ses choix – et éventuellement de les réviser. Je me suis donc pris au jeu, et progressivement impliqué davantage dans ce domaine. Au bout de huit ans, j’ai fini par basculer du côté universitaire, où j’en suis vite venu à former des traducteurs, au sein du master ILTS (Industrie de la langue et traduction spécialisée). Avec un pincement au cœur, parce que j’étais un traducteur heureux, et une inquiétude : est-ce qu’on est encore légitime à enseigner la traduction professionnelle lorsque, soi-même, on n’est plus professionnel ? Pour atténuer cette angoisse, j’ai repris une petite activité d’indépendant, mais je l’ai vite abandonnée, car je n’avais tout simplement plus le temps : contrairement à ce que beaucoup imaginent, la vie universitaire est extrêmement prenante si l’on veut faire les choses à peu près correctement. Et je ne le ferais plus aujourd’hui, car, d’une part, j’ai déjà l’impression de consacrer mon temps à la traduction d’une autre manière et, d’autre part, je ne crois pas que mon rôle soit de concurrencer mes anciens étudiants : à eux de jouer, maintenant. Quelques années plus tard, encore, je passais mon HDR (habilitatio diriger des recherches), et m’impliquais encore un peu plus dans la formation, y compris à l’échelle européenne, dans le cadre du réseau EMT (master européen en traduction), ou via l’Association française des formations universitaires aux métiers de la traduction (AFFUMT), que j’ai présidée quatre ans. Et nous voilà aujourd’hui.

  AFFUMT  

Bulger 2 +_Pour nos lecteurs étrangers, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le diplôme HDR ?

Froeliger 2La plus haute qualification universitaire, l’HDR donne la possibilité de diriger des thèses, et dans le domaine qui est le mien, la traduction pragmatique, il y a trop peu de doctorants par rapport aux besoins en formation. Accessoirement, c’est aussi un sésame pour pouvoir postuler sur un poste de professeur, ce que j’ai fait peu de temps après ma soutenance. Mon expérience de plusieurs univers m’a en fait convaincu que l’avenir de la traduction se joue dans l’action conjointe entre les professionnels (via en particulier les associations qui les représentent), les formations et la recherche. C’est en grande partie à cela que je consacre mes efforts, ce qui m’a notamment conduit à organiser, seul ou à plusieurs, une quinzaine de colloques et à créer une liste de diffusion sur la traductologie francophone, avec aujourd’hui quelque 1 800 abonnés : traductologie-fr@listes.sc.univ-paris-diderot.fr.

Bulger 2 +_Qu’entendez-vous par « la traduction pragmatique », le titre de votre ouvrage* ?

Froeliger 2On parle de traduction pragmatique (le terme est dû à Jean Delisle [2]) pour désigner toute forme de traduction destinée avant tout à la communication, par rapport à celles (littéraires, principalement) qui servent un objectif artistique. La traduction pragmatique englobe donc la presse, le juridique, l’économie, les finances, et toutes sortes d’autres domaines, mais son cœur est la traduction technique : pour moi, quand on sait se débrouiller d’un texte technique, on est en mesure de tout traduire, parce que les modèles intellectuels et stylistiques sont là. Mais tous ne seront pas du même avis…

Bulger 2 +_Avec la banalisation de la traduction automatique neuronale, la profession de traducteur n’est-elle pas devenue caduque ?

Froeliger 2C’est vrai que le monde en général – et donc l’univers de la traduction – a radicalement changé depuis l’époque où j’ai fait mes débuts, et où finalement, il était assez simple de savoir ce qu’était et ce que faisait un traducteur. Aujourd’hui, il y a une profession qui englobe une multitude de métiers, souvent très pointus, et très marqués par le développement de l’informatique. La traduction automatique neuronale est un de ces développements, et marque effectivement un progrès certain, qui favorise d’ores et déjà le développement de la postédition, et modifie en partie la structure de la profession. Pour autant, c’est un élément parmi d’autres, qui oblige chacun, traducteur et formation en traduction, à se positionner. Mais comme le dit Alan Melby [3], « les seuls traducteurs que la traduction automatique va faire disparaître sont ceux qui traduisent déjà comme une machine. » En d’autres termes, c’est le niveau d’exigence qui augmente.

Bulger 2 +_Que diriez-vous à un(e) jeune qui se demande si la traduction est un métier d’avenir ?

Froeliger 2Je lui dirais – et en fait, j’ai assez souvent l’occasion de lui dire – que, oui, c’est précisément un métier d’avenir, parce que c’est un métier qui évolue. Ce qui suppose de se montrer à la hauteur des évolutions en question : il faut, d’une part, connaître et comprendre les outils, leur logique, leurs limites et, d’autre part, être capable d’apporter une valeur ajoutée humaine par rapport à ces outils. Ce qui suppose d’avoir été correctement formé, et il y a de plus en plus de formations de qualité allant dans ce sens, mais aussi de se mettre régulièrement à niveau, car la profession n’a pas fini de muer. Ce qui demeure, finalement, c’est pour moi l’importance de l’élucidation : il faut comprendre pour faire comprendre, et cela procure du plaisir… Comme tout ce qui est passionnant, c’est aussi difficile ; mais si l’on est passionné, la difficulté devient un attrait supplémentaire. Comme le dit Wittgenstein pour résumer sa première philosophie, « Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement » : cela pourrait être la devise des traducteurs pragmatiques si l’on omet la deuxième partie de la phrase (« et ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire. »).

Bulger 2 +_Quelle est la traduction (livre, article, blog, etc.) qui vous a le plus marqué ?

Froeliger 2L’ennui est que je pourrais en citer des dizaines… J’ai néanmoins eu l’impression de progresser énormément, par exemple, en ayant participé dès la conception, au projet Courrier international [4], qui avait (et a toujours, après 30 ans d’existence) pour ambition de donner à un public francophone un accès à la presse du monde entier, sous la forme d’un hebdomadaire. J’y ai appris l’essentiel de ce que je sais sur la traduction de presse. Autre exemple, la traduction, pendant dix années consécutives, du Rapport mondial sur le développement humain, du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), qui a lancé le fameux indicateur du développement humain (IDH). Toujours dans des conditions d’urgence et d’improvisation qui ne surprendront pas les lecteurs un peu aguerris, mais avec une confiance totale : nous étions responsables de la version française de A à Z, jusqu’à la signature du bon à tirer – et sans jamais signer le moindre contrat ou bon de commande, ce que je ne recommanderais en aucun cas aujourd’hui. Et depuis 2009, il me faut citer le réseau EMT (master européen en traduction), que j’ai déjà évoqué : pour la première fois, des formations de qualité (la sélection est ultra rigoureuse) pouvaient se concerter à l’échelle européenne pour échanger des bonnes pratiques et peser sur l’avenir de la profession, en concertation avec les autres acteurs du secteur. Cela permet de passer d’une vision provinciale, où chacun est centré sur sa formation, en regardant les autres avec méfiance, à une vision non seulement européenne, mais mondiale des choses. Et c’est, là encore, une aventure humaine très précieuse. Au final, je dirais donc que je suis un traducteur du XXe siècle qui aspire à être un traductologue et un responsable de formation du XXIe siècle. Et qui a eu de la chance, chance que je souhaite aux traductrices et traducteurs de demain.

Book cover Les noces * Les Noces de l'analogique
et du numérique :
de la traduction pragmatique
(Belles lettres, collection « Traductologiques », Paris)

 

 

​1. Traducteur auprès de plusieurs organismes internationaux, dont le FMI et l’OCDE, André Chassigneux était aussi un professeur renommé qui a formé plusieurs générations de jeunes étudiants dans les plus grandes écoles de traduction en France (ESIT, ISIT, INALCO…). Estimé et apprécié pour son intelligence et sa finesse d'analyse, il était capable de rendre lumineux les sujets de prime abord les plus abstrus, de faire comprendre à ses étudiants qu’une bonne traduction était aussi une traduction belle. André nous a quittés en 2017.

 2. Professeur émérite, Université d’Ottawa, École de traduction et d’interprétation

3.  Emeritus Professor, Brigham Young University, Linguistics and English Language

4. Fondé en 1990, Courrier international est un hebdomadaire d’actualité qui publie une sélection d’articles de la presse étrangère – plus de 1 500 sources – traduits en français. (www.courrierinternational.com).

 

Nicolas Ragonneau – linguiste du mois d’octobre 2020

e n t r e t i e n    e x c l u s i f

Nicolas

L'interviewé

Bulger cropped

L'intervieweur

Nicolas Ragonneau est un éditeur, écrivain et traducteur français. En tant que journaliste, il a écrit sur la littérature, l’art et la pêche à la mouche dans de nombreux magazines et revues. Il a également mené des entretiens, en anglais et en français, avec des artistes et musiciens pour le site Paris DJs. Grand amateur de Marcel Proust, il anime un site [1] dédié à ce grand écrivain. Depuis 2011 il est éditeur et directeur du marketing aux Editions Assimil [2], spécialisées dans l’auto-apprentissage des langues.

 

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Languages-of-the-world

 

Bulger 2Pourriez-vous nous parler de votre famille, y compris de votre enfance et de vos premiers contacts avec la langue anglaise ?


NicolasJe suis né dans une famille avec un très fort tropisme anglo-américain. Mon grand-père, qui avait fait la Seconde Guerre mondiale et qui vénérait les Américains pour avoir « libéré la France », conservait des objets américains comme des reliques : Zippo, balle de base-ball, etc. Mon oncle, anglophone, hispanophone et grand voyageur, amateur de chaussures Clarks, me racontait des histoires de desert boots sur fond d’aventures en Birmanie. 70 ans après leur création, j’ai toujours plusieurs paires de desert boots

J’écoutais beaucoup de brit pop à l’adolescence, Genesis, Led Zeppelin, Police, Talk Talk, les groupes du label 4AD, de la new wave… j’ai toujours aimé l’anglais, et je l’ai appris très « naturellement ». Je ne trouvais pas qu’il s’agissait d’une langue difficile, ce qu’elle est pourtant, et bien davantage qu’on ne le croit ! J’ai aussi fait de l’italien, de l’espagnol et du latin, mais ces langues hélas pour moi sont dans un certain état d’attrition… bref, mon anglophonie n’a rien d’exceptionnel, au contraire. À 53 ans, j’incarne assez bien cette génération du tout-anglais.

Je me souviens de mon premier et seul voyage linguistique en Angleterre, à Brighton. C’était en 1981, j’avais 14 ans, j’étais arrivé par la Castle Goringmer, en bateau. On suivait des cours dans un endroit qui s’appelait Castle Goring, que j’ai vite rebaptisé Castle Boring. Je me souviens des « piers », du bord de mer, de vieillards dans des chaises roulantes, de la cuisine qui était vraiment désastreuse : tout cela est était très exotique à mes yeux. Brighton à cette époque était loin d’être le haut-lieu de la fête que la ville est devenue dans les années 2000 avec Fatboy Slim !

Bulger 2On peut dire que l’enseignement des langues a beaucoup évolué depuis cette époque ! La langue que vous avez apprise à l’école, est-elle la même que vous avez utilisée dans votre vie professionnelle ?

NicolasEn travaillant pour Marshall Cavendish dans les années 90, j’ai fait de nombreux séjours professionnels à Londres dans le quartier de Soho. Quand on travaille dans une ville étrangère, on la ressent, on la vit, on l’utilise et on la voit d’une façon toute différente du touriste lambda.
À la foire internationale du livre de Francfort, qui se tient chaque année, l’anglais est évidemment la langue de travail Francfort pour échanger avec les éditeurs du monde entier. En plus de 20 éditions, j’ai observé un changement important dans la maîtrise l’anglais chez tous ceux dont ce n’était pas la langue maternelle. Les progrès ont été spectaculaires, mais c’est aussi une question de générations. Les jeunes éditeurs, agents ou responsables des droits étrangers, quelle que soit leur nationalité ou origine, montrent des compétences linguistiques importantes, bien supérieures à ce qu’on voyait il y a 25 ans.

Bulger 2Au-delà de l’utilité commerciale, ou mercantile, de cet apprentissage, quels en sont les autres points structurants ?

NicolasJ’ai rapidement compris à quel point la langue (pas seulement l’anglais évidemment), sa maîtrise à l’écrit comme à l’oral, pouvait être un instrument de pouvoir, de jeu et de ravissement. La découverte des travaux de Ferdinand Saussure sur l’arbitraire du signe, en terminale, a été une révélation pour moi. Aujourd’hui encore ces questions de motivation du signe linguistique (cratylisme) ou d’arbitraire me fascinent. Ce sont pour moi des sujets d’échanges constants, notamment avec notre autrice de japonais chez Assimil, Catherine Garnier.

Bulger 2Vous travaillez pour une maison d’édition française, spécialisée depuis 90 ans dans les méthodes d’autoapprentissage de langues. Quelles sont les tendances que vous observez depuis quelques années ? Est-ce que l’anglais est toujours la langue étrangère dominante ?


NicolasPendant longtemps l’anglais était le moteur du catalogue d’Assimil, mais en 20 ans les choses ont bien changé. Le Assimil niveau moyen des apprenants a augmenté, les jeunes sont imprégnés d’anglais en permanence, le fait de parler l’anglais en France n’est plus une exception, donc la puissance de l’anglais s’est atténuée sur nos marchés (en librairies comme en numérique), sans qu’aucune langue ne semble vraiment progresser fortement. L’espagnol est très solide, et je pense que son importance devrait grandir dans les années à venir. Le portugais, l’italien et l’arabe sont stables, comme le japonais. L’attrait pour le chinois est bien moins fort qu’auparavant.


Bulger 2La géopolitique joue un rôle dans cette bourse des langues.


NicolasLa perspective du Brexit, l’élection de Donald Trump aux USA ont rendu le monde anglophone bien moins désirable. Ce n’est pas seulement un constat basé sur mes lectures ou la veille que j’effectue sur les langues. C’est un fait qui se vérifie chez tous les acteurs de l’apprentissage des langues : l’anglais est en perte de vitesse, pour différentes raisons, mais la géopolitique en est une. Certaines des prophéties de David Gradoll [3] sur la langue dominante se sont réalisées, d’autres sont en passe de se réaliser : en 1997, il évoquait un  ‘scénario-catastrophe’ dans lequel le monde entier se retourne contre l’anglais en associant cette langue à l’industrialisation, la destruction des cultures, l’atteinte aux droits de l’homme fondamentaux, l’impérialisme de la culture-monde, comme à l’accroissement des inégalités sociales ».
Le monde anglo-saxon voit son « soft power » s’effacer toujours davantage et ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Les signes se Parasite multiplient : aux Oscars Parasite, un film coréen en coréen rafle la mise et s’avère un succès mondial, le tourisme aux USA s’érode fortement depuis plusieurs années, la parole américaine à l’international est de moins en moins audible et crédible ; même sur Internet, l’anglais n’est plus hégémonique, j’en passe et des meilleures. Je croise de plus en plus de personnes qui me disent ne plus comprendre les Américains, et qui manifestent à l’endroit des Etats-Unis la plus grande antipathie. Les Américains peuvent remercier Trump pour cela, mais pas sûr que ça change s’il est battu en novembre. Quant au Royaume-Uni, il est menacé d’implosion comme chacun sait et sera peut-être un royaume désuni sous peu. Il ne fait plus rêver, ni les ouvriers polonais, ni les étudiants Erasmus, et la conduite récente de Boris Johnson à l’endroit de l’UE, qui remet en cause le gentleman’s agreement (ce qui en affaires et en diplomatie n’était pas un vain mot) fait le reste. L’anglais britannique et américain vont être encore plus déconnectés de leurs attaches culturelles et devenir encore davantage ce desespéranto dont parle l’écrivain Gérard Macé dans Kyôto, un monde qui ressemble au monde.

  TRump & Johnson  

Bulger 2
« Soft power » ? Ce n’est pas très français !

NicolasJe vois où vous voulez m’emmener ! Je n’ai aucun souci à user de mots ou d’expressions anglaises, du moment qu’ils ne disent pas moins bien ce qu’on pourrait exprimer en français. En l’occurrence, soft power n’a pas vraiment d’équivalent satisfaisant en français. Mais je vous rassure, je suis très agacé par le franglais qui règne dans l’entreprise en France, particulièrement dans le milieu des médias, du sport, de la communication et de l’Internet. Parfois, quelqu’un m’envoie un courriel pour me demander si on peut faire un call (on m’a aussi proposé un phoner) : quand je lis ou que j’entends ça, je tombe de ma chaise. En quoi un call est-il meilleur, plus savoureux qu’un appel téléphonique ? est-ce que nos échanges seront plus féconds et créatifs parce qu’on l’appelle un call ? pareil pour « déceptif », un mot utilisé ad nauseam, qui serait plus jeune et enviable que « décevant », mais qui hélas ne veut pas dire la même chose ! je pourrais multiplier les exemples à l’envi, du mot benchmarking, utilisé à tort et à travers, à cet anglicisme qui me hérisse, « je reviens vers vous ». Est-ce que tous ces locuteurs se rendent compte à quel point cette utilisation dévoyée de l’anglais est ringarde, risible et ridicule ? Une fois qu’on a dit cela, soyons lucides : même si les USA et le Royaume-Uni disparaissaient demain, l’anglais ne perdrait pas pour autant son statut de langue mondiale ou de lingua franca autorisant le monde entier à la déformer indéfiniment.


Bulger 2Nous vivons une période exceptionnelle avec la crise du Covid-19, qui va changer énormément de choses. D’après vous, quels seront les impacts culturels, notamment en ce qui concerne l’apprentissages des langues ?

 

NicolasLa crise sanitaire va fragiliser des millions de gens sur le plan économique et social, et l’éducation va fortement reculer dans beaucoup de pays. Et le plus tragique, c’est que le capitalisme le plus brutal semble renforcé par la pandémie. Beaucoup d’entre nous espèrent depuis longtemps une troisième voie, mais ce n’est pas pour demain. La tentation de repli, de vie en autarcie de certains esprits étroits devient une réalité imposée. Que va devenir l’apprentissage des langues dans un monde sans échanges où l’unilatéralisme domine ? Paradoxalement, il est possible que la rebabélisation du monde dont je parle souvent s’accélère. La traduction automatique ou instantanée a fait des progrès très impressionnants ; avec des échanges humains qui s’amenuisent, tous les outils de traduction assistée vont être utilisés de plus en plus en ligne et la nécessité d’apprendre une langue peut s’avérer moins impérieuse. L’apprentissage en ligne va Zoom-vs-Skype poursuivre son développement, plus ou moins « sauvage » ou autorisé, avec des intermittents qui donneront des cours sauvages, plus ou moins autorisés ou professionnels, sur Zoom, Skype ou d’autres outils de conférence. Par ailleurs, les robots n’attrapent pas le coronavirus.

Bulger 2Vous pensez donc qu’il y aura moins d’interaction entre différentes cultures, alors que, dans notre monde hyper-connecté, il serait logique de s’attendre à plus d’interactions ?

NicolasEn effet, mais vous voyez aussi que des phénomènes comme la « cancel culture » et les récents incidents liés à l’appropriation culturelle participent aussi de cette sorte de recroquevillement. Au fond, ces gens et les nationalistes de tout bord partagent une même idée de la pureté, qui est sans doute un des plus grands mythes de l’Histoire ou, pour parler de façon moins policée en utilisant le mot juste : une vaste connerie. En considérant que des Blancs ne peuvent pas jouer une pièce qui traite notamment des Premières Nations (je songe évidemment à Katana au théâtre du Soleil Cartoucherià la Cartoucherie de Vincennes, mais aussi à la représentation des Suppliantes d’Eschyle accusée de blackface), on fait preuve de naïveté et de bêtise, comme si chacun d’entre nous était un être génétiquement homogène et culturellement pur !

Bulger 2
Et alors ? Vous avez quelque chose contre la pureté ?

 

NicolasEn sciences humaines, dès qu’on utilise l’adjectif « pur » en épithète, les problèmes commencent ! Rien de tout cela n’existe. La pureté, c’est bon pour les chimistes, seuls le métissage et le contact existent, le monde est composite et nous le sommes avec lui. Si on suit le raisonnement de ceux qui combattent l’appropriation culturelle, alors on ne devrait plus parler de langues étrangères ! Tous ces polyglottes qui apprennent des dizaines de langues comme Richard Simcott [4]  ne sont que des pillards ! arrêtons l’appropriation culturelle ! que chacun parle la langue de son passeport ! ou alors l’espéranto !

Bulger 2Heureusement, vous plaisantez… n’est-ce pas ? Si la connaissance des langues est la porte de la sagesse, comme a dit le philosophe, on ne doit pas rester sur le pas de cette porte, n’est-ce pas ?

NicolasBien sûr. Mais il faudra le rappeler sans cesse avec davantage de conviction, car de nombreuses forces sont à l’œuvre pour nous le faire oublier !

 

[1] proustonomics.com

[2] Éditions Assimil, fondée en 1929 par Alphonse Chérel

[3] Gradoll, David, The Future of English? The Popularity of the English language in the 21st Century, 1997, British Council ; Why global English may mean the end of ‘English as a Foreign Language´, January 2006, British Council

[4] Richard Simcott, polyglotte britannique, a étudié quelques 50 langues et en parle un quinzaine couramment.

Anthony Bulger – linguiste du mois de septembre 2020

Notre linguiste du mois, Anthony Bulger, né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, est auteur, journaliste et enseignant. Il Bulger croppeda aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie. Nous faisons le point sur son parcours, ainsi que ses perspectives pour l’avenir de l’enseignement et la traduction, fondées sur une carrière fructueuse et variée dans ces différents champs linguistiques.

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Pourriez-vous nous parler de votre famille, y compris de votre enfance et de votre premier contact avec la langue française ?


Anthony-Bulger 2Fils d’un officier de la Royal Navy, j’ai changé de port d’attache au moins dix fois pendant mes 15 premières années. À chaque occasion, pour « fondre dans la masse », je me suis efforcé à adopter l’accent et le parler locaux. Par conséquent, mes premiers mots – d’après mes parents – furent I wanna perkin (« I want a biscuit »), dans le dialecte écossais de la région de Glasgow, où j’ai passé les trois premières années de ma vie. Arrivé à l’âge canonique de douze ans, après de nombreux déménagements, je savais commander à manger et à boire en utilisant au moins six accents différents. Lorsque j’ai commencé à apprendre le français au collège, c’était comme si j’assimilais un nouveau dialecte – du moins, pendant les trois premiers mois ! Grâce à mes professeurs, j’ai découvert le plaisir de communiquer dans une autre langue que la mienne. Après le lycée, plutôt que d’aller à la fac, je voulais me servir de mes connaissances linguistiques : j’ai donc fait une école de journalisme dans le but de devenir tout de suite le correspondant international d’un grand journal, sans penser pour un instant qu’il faille d’abord faire ses armes sur le terrain domestique… Ah ! La jeunesse ! Du coup, je suis parti à Paris pour parfaire mon français, découvrir d’autres horizons et écrire un roman profond et novateur. Mais, comme souvent, la vie prend un autre tournant : je suis devenu professeur de langues (anglais, français), et c’est dans ce cadre qu’un éditeur parisien, Assimil [1], m’a demandé de mettre à jour sa méthode d’apprentissage, L’Anglais sans peine. Ce que je ne savais pas, c’est que ce livre était célèbre – sans doute la première méthode autodidacte en France destinée au grand public –, dont la première phrase, My tailor is rich, appartenait depuis des décennies à la culture populaire française. Ainsi a commencé une collaboration continue avec cette maison d’édition, pour laquelle j’ai écrit une douzaine de livres d’apprentissage de l’anglais et du français. [2] En parallèle, j’ai poursuivi une carrière de traducteur et d’enseignant universitaire. Aujourd’hui à la retraite, je continue à écrire et suis revenu à ma formation initiale de journaliste, en rédigeant deux chroniques mensuelles pour le magazine France-Amérique. [3] Quant à mon fameux roman profond et novateur, il est toujours en attente…

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Combien de langues parlez-vous ?


Anthony-Bulger 2
Je commence enfin à maîtriser à fond l’anglais, ma langue maternelle ! Professionnellement, je traduis de français en anglais. À l’école, outre le français, j’ai appris le latin et le russe. De par mes voyages, j’ai des connaissances en plusieurs autres langues, comme l’italien ou le grec – mais dans ces cas, je parle suffisamment pour me mettre dans le pétrin mais pas assez pour m’en sortir.

 

En France tout le monde s’auto-flagelle et dénonce la piètre qualité de l’enseignement en anglais et le faible niveau des jeunes dans cette langue. Ne trouvez-vous pas que c’est un peu exagéré et que le niveau a plutôt progressé ces vingt dernières années ?

Anthony-Bulger 2Je suis entièrement d’accord. Le mythe que « Nous, les Français, on est nuls en langues» est bien enraciné dans la culture populaire. Mais c’est bien cela : un mythe. Certes, on peut toujours améliorer l’enseignement des langues – le rendre moins scolaire, par exemple – mais les progrès réalisés depuis une vingtaine d’années sont énormes. D’une part, la pédagogie s’est
enrichie d’outils TICE (technologies de l’information et de la communication) ou de ce que l’on appelle (assez pompeusement)
des « modalités et espaces nouveaux » pour l’enseignement, qui facilitent l’apprentissage. D’autre part – et plus important – les jeunes générations aujourd’hui sont plus mobiles et, grâce à les innovations technologiques, plus ouvertes aux mondes extérieurs et donc aux langues et cultures étrangères.

Cela dit, ce mythe de « nullité linguistique » perdure pour des raisons plutôt culturelles. En milieu scolaire, les langues étrangères sont souvent enseignées comme n’importe quelle autre matière, un ensemble de connaissances théoriques à acquérir dans un contexte qui encourage peu l’initiative personnelle et tend à fustiger l’erreur. Du coup, le processus de tâtonnement et d’erreur « bénigne » qui est essentiel à l’apprentissage des langues est considéré comme fondamentalement défectueux. Il faut rendre l’enseignement et l’apprentissage des langues plus naturels – tout comme l’apprentissage de sa propre langue.

Les traducteurs professionnels se posent beaucoup de questions, légitimes, avec l’arrivée des outils numériques du type DeepL, toujours plus perfectionnés. Comment voyez-vous l’évolution du métier de traducteur ?


Anthony-Bulger 2Vaste débat ! Indiscutablement, les outils technologiques ont fait beaucoup avancer la profession depuis 20 ans – et continueront à le faire.  Les logiciels sont de plus en plus perfectionnés et des outils de TAN (traduction automatique neuronale) nous aident énormément en termes de cohérence terminologique, de rapidité, etc. Personnellement, et contrairement à beaucoup de mes confrères, je pense que la TAN va devenir omniprésente  dans l’industrie de la traduction – car il s’agit bien d’une industrie – et que les traducteurs devront faire évoluer leur compétences techniques et linguistiques en parallèle. Autrement dit, ils doivent dès aujourd’hui se spécialiser dans un ou plusieurs domaines précis – juridique, médical, financier, etc. – et, en même temps, suivre constamment l’évolution des outils. [4]

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Tous ces bouleversements menacent également les acteurs traditionnels de l’apprentissage des langues, comme Assimil…

Anthony-Bulger 2Oui et non.

Oui dans le sens où l’offre de cours et de méthodes virtuels monte en flèche et que certains de ces outils sont de bonne facture. De plus, l’interface en ligne permet une interactivité qui jusqu’à présent faisait défaut aux méthodes traditionnelles et qui, en outre, renforce le côté ludique de l’apprentissage – un élément-clé de l’assimilation et un composant essentiel de la méthode Assimil depuis toujours.
Non, parce que les concepteurs de méthodes – du moins, certains d’entre eux – suivent ces évolutions assidûment et les intègrent au fur et à mesure dans leurs offres.  Il est vrai que ces apports technologiques ont souvent un côté « gadget », dont le contenu pédagogique est mince. N’empêche, notre but est de toujours aider l’apprenant au mieux, de retenir son attention et le faire vivre la langue cible en la manière la plus complète possible. Partant, si ces technologies de rupture peuvent être utiles, il faut les intégrer dans nos cours et nos méthodes. Mais il faut surtout garder à l’esprit que c’est le contenu pédagogique, pas les gadgets, qui est primordial.

Venons-en à l’anglais. En dehors des facteurs économiques, qu’est-ce qui a fait de cette langue la lingua franca? Était-elle prédestinée, par sa simplicité et sa plasticité, à devenir une référence quasi universelle ?

Anthony-Bulger 2Prédestinée ? Je ne pense pas.  On ne peut pas faire abstraction des facteurs économiques et commerciaux car, en partie, c’est à cause d’eux que l’anglais s’est essaimé depuis le 18ème siècle. Certes, avec la colonisation de l’Amérique du Nord, l’Australie, etc. par la Grande-Bretagne, l’anglais a pris le large (tout comme le français, d’ailleurs – n’oublions pas Jacques Cartier, Champlain et compagnie), mais c’est surtout avec la montée en puissance économique, politique, voire « pop-culturelle » des États-Unis que l’anglais s’est ancré dans notre conscience collective. Et puis le rôle et l’influence des pays anglo-saxons pendant et après les deux guerres mondiales au 20ème siècle (le Traité de Versailles, la création de l’ONU, etc.) sont des facteurs non négligeables.

Cet essor fut facilité, bien sûr, par la grande souplesse de l’anglais et sa relative simplicité comparé à d’autres langues (peu de formes verbales, absence de genres, etc.)  – mais aussi parce que la langue s’adapte en permanence, en se simplifiant (la perte de tutoiement/vouvoiement, par exemple) et en assimilant sans complexe des mots, des néologismes voire des tournures grammaticales venus de partout. Attention : j’ai bien dit simplicité relative car, par certains aspects – par exemple, la prononciation ou les verbes à particule – l’anglais est loin d’être une langue simple !
GlobishEn somme, l’anglais universel – ce « globish », censé être parlé et compris par le monde entier – est un sabir plutôt qu’autre chose. Sans mentionner des variantes comme le Singlish (l’anglais de Singapour), l’Indlish (Inde), le Japlish (Japon) – ou du franglais ! L’anglais tel qu’on le parle dans l’Anglosphère (notre équivalent de la francophonie) est riche des apports culturels, historiques, géographiques et sociologiques qui l’ont façonné et fait évoluer depuis des siècles. C’est cette langue-là qu’il faut appréhender, pas le globish !   


Quels sont les nouveaux mots et expressions dignes d’intérêt en anglais britannique ?


Anthony-Bulger 2L’anglais britannique imite de plus en plus son « cousin » américain, donc des termes comme mansplaining, deepfake ou encore hellacious traversent l’Atlantique à la vitesse grand V. Cependant, les Britanniques ne sont pas totalement américo-dépendants, car ils peuvent puiser dans un réservoir de langues parlées par les enfants et petits-enfants issus de l’immigration. Par exemple bonnga (du tagalog), signifie « cher », « extravagant » (I want a bongga gift for my birthday) ou encore chuddies (hindi), qui veut dire sous-vêtements. Il ne faut pas négliger les contributions des autres pays du Royaume-Uni, notamment l’Écosse, qui nous donne a sitooterie (un endroit où on peut s’asseoir dehors – to sit out – pour bavarder) et a bidie-in (un.e concubin.e, du vieux verbe to bide, rester un moment), ou encore l’Irlande du nord, avec scundered (fâché) et Bout ye? (Comment tu vas ?). Les expressions idiomatiques spécifiques – That’s pants (C’est nul), It’s gone pear-shaped (Les choses ont commencé à mal tourner) ou He’s a wind-up merchant (C’est un charrieur) –, sont, elles aussi, très évocatrices. Mais ce qui m’intéresse davantage en ce moment est le vocabulaire policé qu’adopte les médias pour éviter de froisser les sensibilités de différents groupes – et qui est souvent contesté par les membres de ces mêmes groupes. Je pense notamment à BAME (Black, Asian, Minority Ethnic), une étiquette rejetée par de nombreuses personnalités (artistes, politiques, hauts fonctionnaires) noirs ou asiatiques. Cette tendance à vouloir lisser le langage pour classifier et étiqueter donne à réfléchir sérieusement.

Est-ce que les personnalités politiques britanniques massacrent la langue anglaise comme la classe politique française massacre le français ?

Anthony-Bulger 2En tant que gentleman, je ne jetterai l’opprobre sur personne, car, en France, on ne sait pas qu'est-ce qu'il s'agit là-dedans… [5]

Pour la langue anglaise, le problème est un peu différent. Beaucoup d’hommes et de femmes politiques anglais (plutôt que britanniques) pensent que, pour être pris au sérieux, on doit employer un registre de langue élevé, caractérisé par des mots d’origine latine ou grecque ou encore par le jargon. Donc le discours politique est souvent truffé de phrases opaques, dénuées de sens précis. Par exemple, « We want to own the strategic roadmap in order to deliver actionable insight for interfacing with communities» (comprenez « Nous essayerons de parler au peuple »). Mon écrivain politique préféré, George Orwell, disait « Political language is designed to make lies sound truthful and murder respectable, and to give an appearance of solidity to pure wind(Le langage politique est conçu pour rendre le mensonge vraisemblable, le meurtre respectable et pour donner une apparence de solidité au vent).
Heureusement, il existe une association, le Plain English Campaign, http://www.plainenglish.co.uk/ qui mène une campagne  – parfois désopilante – de vigilance active contre le charabia, en décernant ses prix Golden Bull aux pires excès langagiers, par exemple un magasin qui cherche à recruter un ambient replenishment assistant plutôt qu’un shelf stocker (gondolier). Si seulement on pouvait créer une branche française ! 866

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[1] Cet entretien reprend en partie un entretien paru sur le blog des Éditions Assimil.

[2] Explorations (Pergamon Press, Oxford, 1979), Investigations (Collins, London 1982), Le Nouvel anglais sans peine (Assimil, Paris, 1978), Perfectionnement anglais (Assimil, Paris, 1988), New French With Ease (Assimil, Paris, 1990) ; Using French (Assimil, Paris, 1995) ; L'Anglais (Assimil, Paris, 2002) ; Plus anglais que ça… Assimil, Paris, 2004) ; Perfectionnement anglais (Assimil, Paris, 2009) ; L'argot britannique (Assimil, Paris, 2011) ; Guide de conversation (Assimil, Paris, 2012) ; Les Expressions anglaises (Assimil, Paris, 2013) ; Objectif Langues : Apprendre l’anglais (Assimil, 2017) ; Objectif Langues : Learn French (Assimil, 2018) ; QCM : 300 tests d’anglais (Assimil, 2019) ; 300 Multiple Choice Questions (Assimil, à paraître en 2021)

Bulgar - expressions anglaises ASIMIL Bulger perfectionnement-anglais


[3]
Voir notre interview avec Guénola Pellen, Directrice de la revue FRANCE-AMÉRIQUE

[4] Voir notre interview avec Andrei Popescu-Belis, linguiste computationnel.

[5] Qu'est-ce qu'il s'agit là-dedansQu'est-ce qu'il s'agit là-dedans – citation verbatim d’un ancien président français – est le titre d’un livre drôlissime, par l’auteure et scénariste Anne Queinnec, qui recense et analyse les fautes de français « commises » par nos politiques.

Pouvoir Discret ou Soft Power ?

Le français a-t-il succombe à l’auto-colonisation ?

Le 13 juillet 2019,  nous avons fait état d’un article de Kevin Drum, intitule « “Why Are the French So Afraid of Other Languages?”, publié dans la revue américaine Mother Jones. L’article débutait ainsi : « En mars dernier, au Salon du Livre de Paris, les animations du secteur d’exposition dénommé "Young Adult" ont provoqué un tollé parmi les auteurs et les intellectuels français qui ont qualifié l’adoption de la terminologie anglaise « d’acte insupportable de délinquance culturelle. » »

L’auteur fait allusion à une tribune collective, publiée dans Le Monde du 26 janvier 2019 dans laquelle une centaine d’écrivains, d’essayistes, de journalistes et d’artistes se sont indignés de voir le « globish », un sous-anglais, supplanter la langue de Molière. (« Dans un salon consacré au livre, et à la littérature française, n’est-il plus possible de parler français ? ») 

À l’époque nous avons invité deux fidèles contributeurs à commenter l’article qui a paru dans Mother Jones, et voici leurs analyses :

Grant Hamilton (Canadien) – Pourquoi les francophones ont-ils si peur des langues étrangères ?

Elsa Wack (Suisse) – Pourquoi les Français sont-ils si réfractaires aux autres langues ?

FRANCE-AMERIQUEIl s’avère que FRANCE-AMÉRIQUE, la prestigieuse revue des francophiles aux États-Unis (et probablement la plus connue des publications bilingues français-anglais dans le monde), a consacré un article sous la plume d’Anthony Bulger, au thème du Salon du Livre et aux décisions très controversées de ses organisateurs, dès le mois de mai 2019.

Avec l’aimable autorisation de son auteur et celle de la Rédactrice en Chef de la revue, nous publions ci-après l’article de M. Bulger, intitule « Le globish », dont nous avons retranché l’entretien avec le poète et critique d’art Alain Borer [1] , à l’origine de l’article du Monde qui fait suite au billet d’Anthony Bulger. (Les photos qui accompagnent ce texte n'ont pas paru dans l'article de FRANCE-AMÉRIQUE.)

Anthony BulgerD’origine britannique, Anthony Bulger vit et travaille en France depuis plus de 40 ans. Avec une double formation d’enseignant et de journaliste, il a notamment dirigé un centre de formation professionnelle en région parisienne, animé un réseau d'enseignants pour une importante société de séjours linguistiques et dispensé des cours à l'ESIT (Paris-Dauphine) et à l'université Paris-Diderot. Il a dirigé un cabinet de traduction à Paris et se consacre désormais à l’écriture. À travers une douzaine de livres, la plupart édités chez Assimil, il cherche à partager son enthousiasme pour les langues et leurs origines, sans jamais oublier que l’apprentissage n’est pas seulement un travail intellectuel mais aussi – et surtout – une source de plaisir et d’enrichissement culturel.    

 
Comment le français lutte contre le Globish
 

On aurait dû y célébrer la langue et la littérature françaises. Au lieu de cela, le Salon Livre Paris, qui s’est déroulé en mars dernier, a suscité la controverse en raison de la décision des organisateurs de mettre en avant la littérature « Young Adult » (plutôt que « jeune adulte ») à travers une série d’événements tout aussi mal nommés. Passez à la Bookroom, au Photobooth, au Bookquizz et même au Brainsto (sans doute une « séance de brainstorming », mais pourquoi pas une marque de produit d’entretien). Cette initiative malheureuse a déclenché une levée de boucliers, suivie d’une pétition, largement relayée, condamnant l’usage du « globish » plutôt que du français lors d'un événement aussi prestigieux. Publié dans Le Monde et signé par une centaine d'écrivains, artistes et journalistes de renom, l'article dénonçait un acte de « délinquance culturelle ». Les signataires étaient choqués et attristés qu'un regrettable pseudo-anglais soit utilisé pour encourager les jeunes Français à lire des livres dans leur langue maternelle. Et par-dessus le marché, dans la capitale française ! Pour couronner le tout, les organisateurs du salon ont affirmé que des trouvailles comme Bookquizz étaient « plus vivantes » que tout autre équivalent français.

FRANGLAISLa tribune du Monde et le tumulte qui en a résulté reflètent plus qu'une simple réaction moqueuse à l’égard de la dernière épidémie de franglais, ce micmac de mots français et anglais que les linguistes qualifient de « macaronique » (rien à voir avec l'actuel président français, en dépit de ses discours truffés de mots anglais). Ce qui a vraiment mis le feu aux poudres, c’est l'idée sous-jacente que tout ce qui est affublé d’un nom anglais est fondamentalement plus branché ou juste mieux que son équivalent exact en français. Un crowdfunding va-t-il générer plus de pognon qu'un financement participatif, qui est exactement la même chose ? Un community manager est-il plus efficace qu'un animateur de communauté, ou une business school l’est-elle plus qu’une école de commerce ? La réponse semble définitivement être non !L’univers des nouvelles technologies est le plus gros pourvoyeur de nouveaux mots qui débarquent en France depuis les États-Unis, et restent obstinément en anglais. La raison principale, en dehors de l’incapacité à inventer des équivalents français satisfaisants, tient probablement au fait que connaître le terme anglais donne l’impression qu’on maîtrise le concept qui le sous-tend. Clairement, les choses sont plus cool en anglais, une attitude qui porte même un nom : la coolitude. Cela a débouché sur des importations parfois douteuses, allant du bashing (bien plus violent que le dénigrement) et du burn-out (plus invalidant que l’épuisement professionnel), à l’adjectif bankable (plus rentable que bancable, terme que le français connaît depuis plus d’un siècle) et  le happy-hour (beaucoup plus enivrant que l'heure heureuse, et difficile à prononcer après quelques apéros bien tassés). La dernière nouveauté, sans surprise, ce sont les fake news, également utilisées au singulier – une fake news – même si « news » en anglais est un substantif indénombrable. L’Académie française, cette gardienne de la langue française, a mis au point une alternative intelligente : une infox, mot-valise composé d’information et d’intoxication, mais les mauvaises habitudes ont la vie dure.Pourtant, la campagne anti-globish ne se focalise pas seulement sur l’emprunt lexical, cet échange séculaire qui a transformé les importations anglaises telles que « flannel » en flanelle, et les exportations françaises comme conter fleurette en flirt. Le problème, c’est que cette autoroute à double sens est devenue une voie à sens unique. Le poète et critique Alain Borer, à l’origine de l’article du Monde, a déclaré que la langue française était désormais à l’image de l’industrie française : elle importe tout sans rien exporter. En adoptant le globish, elle a succombé à l’auto-colonisation. Borer connaît bien ce phénomène des deux côtés de la barrière linguistique, étant professeur invité de littérature française à l'Université de Californie du Sud depuis 2005. « Bien sûr, les langues évoluent, dit-il, mais le français évolue à l'envers. » Alors, comment cette « dé-évolution » s'est-elle produite? (Voir le Questions et réponses) Le désir de faire tomber la tour de Babel en trouvant un langage universel n’est pas nouveau. Vous vous souvenez des cours de latin à l'école ? Et qui se souvient de l'espéranto ? Fatalement, c’est l’anglais – ou une sorte d’anglais – qui est devenu la lingua franca au cours des cinquante dernières années, et cela pour diverses raisons. Parfois, elles sont nobles. Par exemple, le linguiste et philosophe britannique Charles OgdenCharles K. Ogden a créé le Basic English, une forme d'anglais basique, destiné à servir de langue auxiliaire internationale et à promouvoir la paix dans le monde. Pour cela, la simplicité était essentielle. Selon Ogden, les 25 000 mots du Shorter Oxford Dictionary pouvaient être ramenés à 850 en supprimant les synonymes, tout en conservant la possibilité d’exprimer les mêmes idées. Le Basic English a connu un succès limité et il est désormais considéré comme un point de départ pour les étrangers qui se lancent dans l’apprentissage de cette langue. (Le « Special English » de Voice of America est une déclinaison de l’idée originale d’Ogden.) Le Globish – avec un « G » majuscule – représente une nouvelle tentative de créer un langage compréhensible dans le monde entier. Ironiquement, c’est  un homme d’affaires français qui a imaginé ce concept en 1995. Jean-Paul Nerrière, ancien dirigeant d’IBM, avait remarqué que les non-anglophones trouvaient plus facile de faire des affaires entre eux qu'avec des anglophones. Il comprit que ce qu’ils parlaient Jean-Paul Nerrière n’était pas l’anglais, mais une version allégée – ou « décaféinée » –  qui pouvait être comprise plus ou moins n'importe où parce qu’elle n’était pas encombrée de références culturelles. Nerrière mit au point un ensemble de règles fondamentales et un vocabulaire de 1 500 mots (deux fois plus que pour le Basic English), qu'il a publiés dans un ouvrage [2]. Mais dès le départ, Nerrière a insisté sur le fait que le globish n’était pas une langue, pas un vecteur de culture, mais simplement un moyen efficace pour communiquer. Selon lui, cette invention allait limiter l'influence de l'anglais car il s'agissait juste d'une construction à des fins économiques, un moyen de faire des affaires. Surtout, cela aiderait à sauver le français et toutes les autres langues menacées par l'anglais.Cependant, à un moment, le Globish a cessé d'être un langage contrôlé, comme l'avait imaginé son inventeur, et a été submergé par un sabir universel, surnommé globish avec un « g » miniscule. Contrairement à des phénomènes portant le même nom, comme le Spanglish ou le Chinglish, formes hybrides d'anglais et d'une autre langue (en l’occurrence l’espagnol et le chinois), le globish est un hybride de l'anglais – un parasite qui infeste le corps de son hôte. En 1998, Braj Kachru, linguiste à l’Université de l’Illinois, a identifié trois cercles concentriques d’anglais : le cercle intérieur, dont font partie les
pays où l’anglais est la langue maternelle ; un cercle extérieur, avec des pays comme l’Inde, où l’anglais est langue officielle associée, un legs de l’expansion impériale du Royaume-Uni et aussi en raison du poids économique des États-Unis ; et enfin un cercle « en expansion » de pays où l'anglais n'a pas de racines historiques mais où il est enseigné comme langue étrangère.

 

  Braj-kachru-Circles of English  

En bref, le reste du monde. Lorsque Kachru a conçu son modèle il y a vingt ans, le nombre de locuteurs du troisième cercle comptait entre 500 millions et un milliard d’individus. Aujourd'hui, ce chiffre se situe entre 1,5 milliard et 1,7 milliard, et grossit inexorablement. Par conséquent, l'anglais n'appartient plus aux locuteurs dont c’est la langue maternelle. Le pays qui compte le plus grand nombre d'anglophones et de locuteurs en herbe de la langue de Shakespeare n'est pas les États-Unis, c’est la Chine. Et ces « non natifs » ont fondamentalement changé la langue. Elle a mué en globish, conquérant le monde, mais en énervant sur son passage des millions de personnes.Il n’y a pas que les Français à se sentir pris au piège. Les parlementaires allemands, par exemple, ont déposé un projet de loi visant à supprimer les expressions et termes anglais qui entrent dans la langue tels quels. Un porte-parole de la German Language Association a récemment déclaré qu'il était parfois impossible de parler allemand en Allemagne, par exemple dans le domaine du marketing, dont le vocabulaire est en anglais. (Incidemment, le mot allemand pour « marketing » est le même qu'en français : das Marketing / le marketing.) Néanmoins, on peut affirmer que c'est en France que les sentiments anti-globistes sont les plus forts. Il ne s’agit pas de nostalgie, ni même de résistance à la mondialisation qui, comme le souligne Alain Borer, est « un processus primitif ». L’hostilité vient d’un rejet de la « colonisation via la substitution », où une langue est remplacée par une autre. Cependant, chaque langue comporte sa réalité et son identité propres, ce qui résiste à toute simplification. Ainsi, bien que le Globish permette par exemple à un Coréen de commander un gadget à une société bulgare ou à un Péruvien de négocier des accords avec un Suédois, il ne leur permettra pas – ni à aucun autre utilisateur du Globish – d’enrichir leur discours d’idiomes, de trouver des points communs culturels, ou, tout aussi SEvellks 2important, de plaisanter. Le Globish est peut-être le jargon international du troisième millénaire, mais comme le souligne Alain Borer, il ne peut en aucun cas exprimer la complexité de la pensée ou refléter la beauté d’expression qu’autorise le français. Comme le disait le grand historien Jules Michelet, l'histoire de la France a commencé par sa langue : « La langue est le signe principal d’une nationalité. » C'est pourquoi le pouvoir discret du français doit toujours l'emporter sur le soft power du globish.

[1] 

Alain Borer (book cover)

 

De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française
Alain Borer
Editions Gallimard

2 octobre 2014

 

 

 

[2]

Bulger Découvrez le Globish
Découvrez le Globish

et Do Not Speak English, Parlez Globish.

Jean-Paul Nerrière, Philippe Dufresne, Jacques Bourgon

 

 

Lecture supplementaire : 

Face a l'anglais, le français n'a pas encore dit son dernier mot
SLATE France – 2 novembre 2019