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L’humain bat encore la machine en matière de traduction littéraire

Le texte qui suit a été traduit à partir d’un article basé sur le texte Humans still beat machines when it comes to literary translation, paru sur le site MULTILIGUAL, le 8 novembre 2022. 

Un grand merci a notre traductrice fidèle, Nathalie Généreux,
qui vit à Laval (Canada).

 

Vous n’utiliseriez pas Google Translate pour produire une version anglaise (ou dans n’importe quelle autre langue, d’ailleurs) d’un roman comme Cien años de soledad de Gabriel García Márquez, n’est-ce pas?

La réponse à cette question sera certainement un « non » catégorique. Bien que les chercheurs soient fascinés par les applications potentielles de la traduction automatique (TA) dans le domaine de la traduction littéraire, « les concurrents sérieux des traducteurs littéraires humains sont encore bien loin », conclut le Conseil Européen des Associations de Traducteurs littéraires (CEATL) dans un rapport de 2020.

Cela dit, les chercheurs essaient encore de voir comment la TA peut être appliquée aux œuvres littéraires. Une étude récente menée par un groupe de chercheurs de l’université du Massachusetts à Amherst a tenté de révéler pourquoi la TA n’est pas, dans la plupart des cas, à la hauteur des traductions littéraires réalisées par des humains.

« Étant donné que la traduction automatique est peu étudiée dans le domaine littéraire (en particulier sur le plan des documents), on ne sait pas très bien comment fonctionnent les systèmes de TA de pointe, et quelles erreurs systématiques ils commettent », ont précisé les chercheurs dans un article récemment publié et disponible gratuitement sur ArXiv.

Pour mettre en lumière certains des problèmes de la TA littéraire, les chercheurs ont rassemblé un corpus d’œuvres littéraires dans d’autres langues que l’anglais répondant aux critères suivants :

  • L’œuvre se trouvait dans le domaine public dans son pays d’origine en 2022
  • Plusieurs traductions de l’œuvre faites par des humains ont été publiées en anglais
  • L’œuvre est publiée dans un format électronique

L’ensemble de données compilées par les chercheurs — appelé PAR3 — comprend au moins deux traductions humaines de chaque paragraphe source. Pour évaluer l’efficacité de la TA à des fins littéraires, les chercheurs ont utilisé Google Translate pour créer des versions anglaises des paragraphes sources et les ont présentées côte à côte avec les traductions humaines à deux groupes de lecteurs : des traducteurs littéraires professionnels et des écrivains anglais monolingues.

Comme on pouvait s’y attendre, les deux groupes ont massivement préféré les traductions humaines; dans 84 % des cas, les évaluateurs humains ont préféré les traductions faites par des humains à la version traduite par une machine. Les évaluateurs ont également présenté des idées qui, selon les chercheurs, pourraient être utilisées pour améliorer le potentiel de la TA dans les applications littéraires. En fonction des commentaires formulés, les chercheurs ont déterminé cinq façons d’améliorer la TA. Près de la moitié des erreurs de traduction automatique résultaient d’une traduction « trop littérale » du texte; même s’il ne s’agissait pas d’erreurs flagrantes, elles perturbaient souvent le flux du paragraphe, rendant le texte difficile à lire.

En outre, le manque de contexte a causé environ 20 % des problèmes signalés dans les paragraphes de TA. Les autres erreurs résultaient soit d’un mauvais choix de mots, soit d’une surprécision ou d’une sous-précision, soit d’erreurs dites « catastrophiques » qui « invalident complètement la traduction » (erreur de genre d’un personnage, par exemple). Les évaluateurs ont également utilisé ces renseignements pour créer un modèle de postédition automatique fondé sur le modèle de langage GPT-3 afin d’ajuster le résultat de la traduction automatique. Les versions post-éditées ont reçu des notes plus favorables que les versions non éditées produites par Google Translate.

« Dans l’ensemble, notre travail met en évidence de nouveaux défis en matière de TA littéraire, et nous espérons que la publication des données PAR3 encouragera la communauté de chercheurs à les relever », concluent les chercheurs.

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Podcast en anglais : Experienced literary translators hardly make a living

 

Lecture supplémentaires:

L’ordinateur va-t-il nous voler notre travail ? – James Hadley, Contrepoint No. 4

Laure-Anne Bosselaar, linguiste du mois de decembre 2022

 à l’ombre d’un jacaranda


 

e n t r e t i e n   e x c l u s i f

CP snipped
Christine Pagnoulle
l’intervieweuse

Laure-Anne+Bosselaar
Laure-Anne Bosselaar
l'interviewée

Christine a enseigné les littératures de langue anglaise et la traduction à l’Université de Liège (Belgique) ; elle est membre-fondatrice du CIRTI (Centre interdisciplinaire de recherches en traduction et interprétation) et de la collection Truchements aux Presses universitaires de Liège.

Christine est traductrice militante pour des associations altermondialistes et traductrice littéraire, avec une prédilection pour les poèmes. À côté d’articles et de recueils de textes, elle a publié des traductions de poèmes dans des magazines et des anthologies ainsi que quelques volume.

Laure-Anne est poète, autrice, éditrice, consultante, traductrice et enseignante. Elle est d'origine anversoise mais réside en Californie depuis plus de trente ans. Elle a beaucoup partagé avec feu son mari le poète Kurt Brown. Elle a été nommée Poète Lauréate de la province de Santa Barbara, où elle vit actuellement. Depuis toujours son souhait est d’écrire une poésie à la fois exigeante et accessible à tous. 

Christine nous raconte:

Laure-Anne est une jeune femme de 80 ans, des traits fins, une grande vivacité d’expression. Elle est jeune de son enthousiasme et de ses convictions, de son amour de la vie et des autres, de son amour des mots, dans au moins trois langues, qui en fait une grande poétesse et une véritable philologue, au sens étymologique du terme.

Elle me reçoit (par la magie d’Internet) dans une belle pièce lumineuse de son bungalow à Santa Barbara, à côté d’un bouquet d’amaryllis de son jardin. Très vite, au lieu de l’entretien mené avec ordre et rigueur que j’avais préparé, notre rencontre devient une conversation foisonnante, où les thèmes se croisent et rebondissent, nourris d’ailleurs de nos intérêts communs tant en politique qu’en littérature et de similitudes dans nos vies familiales.

Elle me raconte un peu son passé  (parce que je l’y invite). Fille unique de parents vieillissants de la bonne bourgeoisie d’Anvers, elle grandit sans recevoir beaucoup d’amour. Dès quatre ans, elle est placée en pensionnat. L’ambition de ses parents est d’en faire une jeune fille bien élevée qui se trouverait un mari avec une ‘bonne position’. Rebelle, elle va les décevoir sur toute la ligne. Elle se retrouve en internat au Lycée Léonie de Waha (Liège), une institution qui à l’époque recevait surtout des jeunes filles de la bourgeoisie, puis à l’abbaye de Berlaimont, sur une colline surplombant la vallée de l’Ourthe. Or déjà adolescente, elle se sent résolument de gauche et souhaite par-dessus tout faire du théâtre populaire. Elle réussira à emprunter cette voie, à mener sa propre vie et à suivre des cours d’arts dramatiques au Conservatoire de Bruxelles.

Son premier mariage avec un commerçant anversois lui laisse des souvenirs mitigés. Son mari était gentil, attentionné, mais elle s’occupait de tout dans le ménage, élevait leurs deux enfants, ne donnait guère que quelques heures de cours de français par semaine. Bref, elle se sentait étouffer. Quand ses enfants ont eu 16 et 13 ans, elle est partie avec eux pour les États-Unis. Et là a commencé pour elle une autre vie. Plus large, comme dirait Paul Magnette [1]. Plus lumineuse. Plus stimulante.

Kurt BrownElle y a rencontré celui qui allait être son mentor en même temps que son second mari et un beau-père idéal pour ses grands enfants, le poète Kurt Brown, décédé en 2013. Celui-ci avait lancé en 1976 des rencontres d’été pour écrivains et aspirants écrivains, l’Aspen Writers’ conference, dix jours de séminaires et d’ateliers entre adultes, un moment de stimulation intense qui se poursuit par des cours en ligne avec des personnes motivées aux quatre coins du monde. C’est ainsi d’ailleurs que Laure-Anne a rencontré Kurt, en se portant volontaire pour aider à l’organisation, ce qui lui donnait le droit de participer gratuitement. (Une anecdote à ce propos : Kurt lui demande de s’occuper du housing des inscrits, et elle proteste qu’il n’est pas question qu’elle fasse le ménage, n’ayant pas compris qu’il s’agissait de leur trouver où loger. Ironiquement, quelques mois plus tard, elle nettoyait la maison qui était devenue la leur…)

C’est ainsi qu’une partie de son activité d’enseignante se passe en ligne, avec ces poètes de tous âges. Par ailleurs elle organise des séminaires gratuits à la bibliothèque publique de la ville de Santa Barbara, là aussi pour des adultes motivés qu’elle guide avec bonheur vers les formes d’expression qui conviennent à chacun·e.

En Belgique déjà, elle écrivait des poèmes en néerlandais et en français, sans jamais arriver à les faire publier, par manque de magazines ou d’éditeurs intéressés. En revanche, aux États-Unis, elle trouve foison de petites maisons d’édition qui publient peu mais des ouvrages These Many Rooms de grande qualité. Encouragée par son mari, elle a publié au moins cinq recueils de poèmes. These Many Rooms, le dernier en date (publié en 2019 par Four Way Books) explore la lumière qui se cache dans l’ombre du deuil. Celui sur lequel elle travaille actuellement sera composé de poèmes de 14 vers, donc des sonnets, mais non rimés, à l’écoute de la nature qui nous entoure et que nous saccageons trop souvent.

Seule ou avec Kurt, elle a également édité plusieurs anthologies (les premières fois ; hôtels, motels, bars et restaurants ; la vie sauvage dans les villes ; rebelles et renégats…). La dernière en date, While You Wait. Poems from Santa Barbara County, publiée par la toute petite maison d’édition Gunpowder Press en 2021, elle l’a  éditée en tant que Poète Lauréate de la province de Santa Barbara  ; elle y rassemble des écrivains de toutes provenances ethniques, dont des représentants du peuple Chumash, qui vivait là bien des siècles avant l’arrivée des Européens. Elle espère ainsi présenter une fresque de la diversité culturelle de sa terre d’accueil. Grâce aux dons récoltés, des exemplaires ont pu être fournis gratuitement non seulement aux bibliothèques, mais aussi dans les centres et cabinets médicaux voire les salons de coiffure, où ils offrent une lecture plus intéressante que les magazines qui figurent habituellement dans les salles d’attente.

The Plural of HappinessLaure-Anne prodigue des conseils d’écriture, relit, corrige et tente d’améliorer les MSS qui lui sont soumis. Elle traduit également, des poètes étatsuniens en français et des poètes flamands en anglais, ainsi un recueil de poèmes d’Herman de Coninck, traduit avec son mari, The Plural of Happiness. Ces différentes activités, toujours en rapport avec la langue, se nourrissent réciproquement en un cercle vertueux. Elle insiste sur l’équilibre difficile mais nécessaire entre une recherche formelle exigeante (loin des formes bâclées de certains poètes contemporains adeptes du spoken word) et une écriture qui parle à tous et à chacune, qui en appelle aux sensations, au corps : une poésie démocratique, dit-elle, qui soit accessible aux sans-abris comme aux bourgeois, aux maçons comme aux professeurs.

Elle le constate tous les jours : le monde va mal. L’approfondissement des inégalités renforce les mouvements d’extrême-droite, le racisme et l’antisémitisme, comme si nous n’avions rien appris des horreurs du nazisme. Le changement climatique et ses conséquences sur l’environnement ont en mode  fast forward, mais les mesures structurelles qui devraient être prises sont bloquées par le lobbying de multinationales. Il y a donc vraiment de quoi s’inquiéter pour nos petits-enfants. Pourtant, le bonheur est là, paisible, à portée de main, dans les fleurs du jardin, le ciel à l’aube, l’ombre tutélaire du jacaranda.

 

 

Jacaranda-Trees

Un boulevard de Santa Barbara

 

Paul Magnette[1] Actuel président du Parti socialiste belge (francophone), auteur d’un livre intitulé La vie large. Manifeste écosocialiste, La Découverte, 2022.

 

 
 

 

La paralysie du Congrès américain : « gridlock » et « filibuster »

…dans la foulée des élections américaines au Sénat et à la Chambre des représentants  

Joelle 3Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle VuilleJoëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse.

D’après l'Oxford English Dictionary, un « gridlock » est, dans son sens littéral, « a state of severe road congestion arising when continuous queues of vehicles block an entire network of intersecting streets, bringing traffic in all directions to a complete standstill ». C’est donc un embouteillage causé par l’arrêt du trafic sur un segment de route, qui se répercute ensuite sur les rues adjacentes, bloquées à leur tour.  Le mot « gridlock » est construit à partir des mots « grid » (grille, en référence à l’entrelacement des routes) et « lock » (verrou).

Le mot a également un sens imagé, fréquemment utilisé dans le contexte politique: « a situation in which it is impossible to make any progress ». Dans ce cadre, des synonymes de « gridlock » sont « deadlock », « political stalemate », ou encore « impasse ». Il décrit la situation où de nouvelles lois ne peuvent pas être adoptées, ou des lois existantes ne peuvent pas être révisées, parce que les deux chambres d’un parlement, respectivement les autorités législatives et exécutives d’un Etat, se bloquent mutuellement. Aux Etats-Unis, par exemple, on craint que, après les élections de mi-mandat en novembre 2022, le processus législatif soit bloqué du fait que le Sénat reste à majorité démocrate tandis que la Chambre des représentants est désormais à majorité républicaine. Si le problème existe depuis la création des institutions politiques américaines, il semble s’être aggravé depuis une vingtaine d’années, et Barak Obama et Donald Trump ont particulièrement souffert du fait que le Congrès était paralysé lorsqu’ils ont voulu faire adopter certaines lois. [1]

L’une des causes de ce « gridlock » est la règle du « filibuster », qui donne un pouvoir très important au parti minoritaire au Sénat des Etats-Unis. [2]  Le mot « filibuster », qui a la même racine que le mot « flibustier » en français [3] et désigne à l’origine un type de pirate, renvoie dans son sens politique à un acte d’obstruction dans un corps législatif, et/ou à la personne qui le pratique [4]. Au Congrès des Etats-Unis, le Sénat a ainsi besoin d’une majorité qualifiée des 3/5 pour mettre une loi à son ordre du jour, soit 60 votes sur 100 membres au total (si la Sénat est composé régulièrement à ce moment-là). [5]  Une façon d’empêcher la chambre de voter sur un certain objet est donc, pour un sénateur, de prendre la parole pendant des heures, voire des dizaines d’heures, [6] afin de repousser le moment du vote, jusqu’à ce que la proposition législative soit abandonnée par la majorité ou modifiée afin de devenir acceptable pour la minorité.

L’effet du « filibuster » ces dernières décennies a été de rendre quasiment impossible l’adoption d’une loi qui ne fait pas consensus entre Démocrates et Républicains. Il est d’ailleurs régulièrement question d’abolir le « filibuster » ; des personnalités politiques aussi variées que Donald Trump, [7] Barack Obama [8] et Bernie Sanders [9] se sont prononcés en faveur de l’abolition. Mais comme chaque parti craint que l’abolition ne profite à l’autre, ce n’est probablement pas demain la veille…  

 

[1] Sur l’obstruction des Républicains sous la présidence Obama, voir :https://bit.ly/3YBao3D ; sur l’obstruction des Démocrates sous la présidence Trump, voir https://politi.co/3hBt56K 

[2] Pour une explication basique, voir https://n.pr/3Wc1tnU 

[3] Pirate de la mer des Antilles, aux XVIIe et XVIIIe siècles (Larousse).

[4] Sur le « filibuster » au Sénat des Etats-Unis, voir https://brook.gs/3BMRcGi

[5] C’est le principe ; il y a toutefois quelques exceptions.

[6]  Le record actuel est toujours détenu par le sénateur de Caroline du Sud Strom Thurmond, qui a parlé pendant 24 heures et 18 minutes, en 1957, afin d’empêcher l’adoption du « Civil Rights Act », qui devait étendre les droits civils et politiques reconnus aux personnes afro-américaines.

[7] Même si ce dernier semble avoir varié dans sa position  au fil du temps : https://on.msnbc.com/3YxG8XB

[8]  https://politi.co/3PTFnUZ[8] 

[9]  https://bit.ly/3YBxjw0