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Les professions langagières

Journée internationale de la traduction 2019

Translation 30 sept 2019

 

 

 

 

 

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UNE SEMAINE POUR RENCONTRER LES EXPERTS 

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À l’occasion de la Journée internationale de la traduction et dans le cadre du centenaire de l’interprétation de conférence, la FTI organise une semaine consacrée aux professions langagières. Divers événements retraceront notamment leur évolution dans le milieu institutionnel ainsi que le rôle joué respectivement par les organisations internationales et par la FTI pour encourager la reconnaissance et l’innovation dans les domaines de la traduction et de l’interprétation. Un programme riche qui comprend une exposition, un colloque, des activités de découverte, une journée des organisations internationales, et bien plus encore.

30 septembre – Journée internationale de la traduction: Inauguration de l’exposition « Un procès – quatre langues », qui se tient à Uni Mail jusqu’au 5 octobre. Les interprètes qui ont assuré la communication en quatre langues (anglais, français, russe et allemand) pendant le procès du siècle à Nuremberg sont au cœur de cette manifestation qui réunira les représentants des quatre puissances victorieuses (États Unis, Royaume Uni, France et Russie) ainsi que de l’Allemagne. La FTI profitera de cette occasion pour fêter ses collaborateurs en organisant, en ouverture de la semaine, sa soirée du personnel.

1- 4 octobre – La Faculté propose à Uni Mail diverses activités pour faire découvrir aux jeunes en formation les professions langagières. Nos collaborateurs présentent les divers cursus académiques et les axes de recherche de la Faculté, ainsi que les nombreux débouchés des formations de la FTI, en accord avec l’évolution de ces professions.

2 October – The FTI will open a Simultaneous Interpreting Master Class to the public, allowing you to take a look behind the scenes and see first-hand how top-flight interpreters are trained.

3-4 octobre : Conférence « 100 ans d’interprétation de conférence ». Organisé conjointement par la FTI et l’OIT, cet événement vise à faire le point sur un siècle de pratique, de recherche et de formation en interprétation de conférence. Les participants vont traiter des grandes étapes qu’a connues la profession, en analyser les derniers développements et réfléchir aux défis actuels et futurs.

5 octobre – « Linguists in International Organisations ». L’UCG (Universities Contact Group du réseau des services linguistiques institutionnels IAMLADP) organise, en collaboration avec la FTI, une journée pour promouvoir les professions langagières au sein des organisations internationales. Des stands d’information et des séances de débat avec des représentants des organisations internationales permettront au public intéressé d’en apprendre bien plus sur ces métiers passionnants.

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Mandela language quote

Les auteurs et auteures les plus traduits/es du monde

Voici les auteurs et auteures les plus traduits/es selon « Index Translationum » de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO). L'Index Translationum est un répertoire des ouvrages traduits dans le monde entier, la seule bibliographie internationale des traductions. IL a été créé en 1932. 

Mise a jour aout 2017

https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_most_translated_individual_authors

Rang

Auteur/e

Nationalité

langue

d'arrivee

Langue cible

Totatl de traductions

1

Agatha Christie [1]

anglais

103

7,236

2

Jules Verne

français

4,751

3

William Shakespeare

anglais

4,296

4

Enid Blyton

anglais

90

3,924

5

Barbara Cartland  [2]

anglais

38

3,652

6

Danielle Steel

anglais

43

3,628

7

Vladimir Lenin

russe

3,593

8

Hans Christian Andersen

danois

3,520

9

Stephen King

anglais

3,357

10

Jacob Grimm

allemand

2,977

11

Wilhelm Grimm

allemand

2,951

12

Nora Roberts

anglais

2,597

13

Alexandre Dumas

français

≈100

2,540

14

Arthur Conan Doyle

anglais

2,496

15

Mark Twain

anglais

2,431

16

Fyodor Dostoyevsky

russe

>170

2,342

17

Georges Simenon

français

2,315

18

Astrid Lindgren

suédois

60–95

2,271

19

Pope John Paul II

2,258

20

René Goscinny

français

2,234

21

R. L. Stine

anglais

2,222

22

Jack London

anglais

2,182

23

Leo Tolstoy

russe

2,178

24

Isaac Asimov

anglais

2,159

25

Charles Dickens

anglais

2,112

 

[1]  Agatha Christie, où étiez-vous le 3 décembre 1926 ?

Dans leur première bande-dessinée ensemble, Chantal Van Den Heuvel et Nina Jacqmin ont décidé de mettre en dessins une anecdote méconnue de la vie d'Agatha Christie : sa disparition en décembre 1926… Dans une enquête digne des romans de la reine du crime, cet album raconte et rend hommage à cette écrivaine d'exception.

Glénat et Babelio lancent un concours pour sélectionner 30 lecteurs qui seront conviés à une rencontre exceptionnelle avec les deux auteures le vendredi 6 novembre à Paris. Les lecteurs sélectionnés recevront le roman.

Inscrivez-vous pour rencontrer Chantal Van Den Heuvel et Nina Jacqmin

[2] Barbara Cartland, née le 9 juillet 1901 en Angleterre, morte en 2000, est une écrivaine britannique spécialisée dans les romans d’amour se déroulant durant l’époque victorienne. Elle est une des auteurs les plus prolifiques du XXe siècle et a écrit 723 romans traduits dans 38 langues, faisant d'elle le cinquième auteur le plus traduit dans le monde. Ses ventes de livres sont estimées à plus de 750 millions d'exemplaires, certaines sources avançant même le chiffre de deux milliards.

Brian Harris – linguiste du mois de septembre 2019 (2e partie)

 

E N T R E T I E N    E X C L U S I F
(seconde partie)

Voici le lien vers la première partie de cet entretien, publié il y a quelques semaines : https://bit.ly/2mnMdIF

L'entretien a été mené entre Calgary, Canada et Valencia, Espagne

Susan Vo cropped
Susan Vo – l'intervieweuse
interprète français-anglais

Brian Harris
Brian Harris – l'interviewé
interprète arabe-anglais

Calgary Valencia
Calgary, Canada   Valence, Espagne

 

Notre intervieweuse, Susan VO, est interprète de conférence français – anglais, diplômée de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa que Brian Harris a contribué à fonder. En 14 ans d'expérience, elle a travaillé pour l'Organisation des Nations Unies et le gouvernement fédéral canadien ainsi que dans le secteur privé. Elle a été notre linguiste du mois en août 2018.  Son interview pour Le Mot juste en anglais est disponible ici.

ORIGINAL ENGLISH VERSION (Part 2)

Notre invité, Brian HARRIS, vient de fêter ses 90 ans. Sa longue, passionnante et pour tout dire prodigieuse carrière dans la traduction et l'interprétariat, tant aux niveaux pratique que théorique, ainsi que sa prédilection pour l'histoire, se trouvent reflétés dans cet entretien. Il est à souligner que l'on doit à Brian Harris l'invention du terme anglais « translatology » pour désigner l'étude scientifique de la traduction. (Dans les années 1970 le professeur de traduction Jean-René Ladmiral introduisit le terme « traductologie » en France où il fit florès et s'exporta rapidement dans d'autres langues romanes pour y devenir « traductología », etc. ; en revanche, « translatology » ne prit pas et fut rapidement éclipsé par « translation studies ».) La contribution la plus importante de Brian Harris à la traductologie est la « traduction naturelle ». Au début des années 1970, alors que son rôle était d'enseigner la traduction à des étudiants d'université, il lui apparut que la traduction était pratiquée avec succès par quantité de gens dépourvus d'une telle formation, et que dans les faits, ces derniers la pratiquaient bien davantage que les traducteurs formés à l'université, et bien souvent à un niveau d'exigence tout aussi élevé. Beaucoup parmi les interprètes avec lesquels Brian travaillait à l'époque, y compris au sein du Parlement du Canada, n'avaient reçu aucune formation officielle. Brian en tira la conclusion que tous les bilingues sont capables de traduire, dans les limites qui sont les leurs. En 1978, il a co-publié avec Bianca Sherwood, « Translating as an Innate Skill » (« Traduire, une compétence innée ») considéré comme l'article de référence sur la traduction naturelle.

Brian habite Valence, Espagne, avec sa femme et leurs chats. Le blog de Brian s'appelle UNPROFESSIONAL TRANSLATION.

 

Nadine Australia croppedNadine Gassie, qui a bien voulu traduire les deux parties de cet entretien, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Ces deux traductrices littéraires très douées ont traduit, entre autres,  un grand nombre des livres de Stephen King, le mythe vivant de la littérature américaine.  Elles passent pour être  « sa nouvelle voix française ». Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

ENTRETIEN ORIGINAL EN ANGLAIS: https://bit.ly/2l9BkJY

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Susan Vo : Quel rôle a joué la théorie de la Traduction Naturelle dans le développement de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa ? Comment a-t-elle été reçue par le milieu universitaire à l'époque ?

Brian Harris : J'ai consacré les cinquante dernières années de ma carrière au sacerdoce de l'Hypothèse de la Traduction Naturelle (HTN), plus importante à long terme que tout le reste. Je dis « hypothèse » car il n'y a pas encore de preuve définitive, mais les indices sont forts.

Le premier à affirmer que tous les bilingues savent traduire a été le sémioticien bulgare Alexander Ludskanov, mon mentor en traduction. Il l'a écrit une décennie avant moi, expliquant aussi la différence entre traducteurs naturels (non formés) et traducteurs professionnels. Il disait que ce que nous faisons dans les écoles de traduction, ce n'est pas enseigner à traduire mais à le faire selon les normes et les critères d'une culture et d'une société.

Deuxièmement, affirmer que la capacité universelle des bilingues à traduire est innée revient à dire que si nous naissons avec la capacité d'apprendre des langues, nous naissons aussi avec celle de les traduire entre elles. L'argument principal est le très jeune âge auquel les enfants bilingues commencent à traduire et à très bien le faire : autour de trois ans et sans aucun enseignement de leurs aînés. Argument analogue à celui de Chomsky pour la compétence linguistique innée. Le texte-clé sur ce point est « Translation as an Innate Skill » disponible sur ma page Academia.edu. Lors de l'écriture de ce texte, Bianca Sherwood et moi-même avons eu la chance de bénéficier des enregistrements d'un petit garçon bilingue québécois réalisés par Meryl Swain, psycholinguiste scolaire à Toronto.

C'est au linguiste français Jules Ronjat que l'on doit d'avoir constaté que les jeunes enfants savent traduire : son étude réalisée sur son propre fils bilingue date de 1913.

Mais Ludskanov comme Ronjat étaient restés ignorés des théoriciens de la traduction. Ma contribution a été de démontrer l'importance de leur travail et de le poursuivre.

L'idée de la « compétence innée » a globalement été accueillie avec scepticisme, voire carrément ridiculisée, par la communauté des traducteurs professionnels et des professeurs de traduction. A contrario, elle a été appréciée par des psycholinguistes de renom comme Wallace Lambert de l'Université McGill au Canada, David Gerver de l'Université Stirling en Écosse, Kenji Hakuta et son étudiante Marguerite Malakoff de l'Université Stanford aux États-Unis. Et aussi par Gideon Toury, influent théoricien de la traduction, dont le concept de « traducteur natif » concordait avec le mien de « traduction naturelle ».

L'acceptation de ce dernier n'a progressé que lentement au cours des quarante dernières années, mais certains de ses aspects sont aujourd'hui couramment admis, ou presque. Les études sur le courtage en langues, qui ont débuté aux États-Unis dans les années 90, ont révélé à quel point les enfants traduisent. Dans la dernière décennie, les conférences et publications sur la NPIT (interprétariat et traduction non professionnels) ont contribué à lever les malentendus autour du vieil adage voulant qu'« être bilingue ne signifie pas qu'on peut traduire » (ou interpréter). Partout, les ONG, les éditeurs de mangas et de jeux vidéo, Wikipédia et bien d'autres dépendent de la traduction participative en réseau. Bien sûr il y a à prendre et à laisser. La production de masse et l'amateurisme peuvent rarement égaler le savoir-faire qualifié, mais c'est le prix à payer pour que toutes ces traductions soient effectuées.

Et, comme dans d'autres domaines, il existe deux voies pour passer de la traduction naturelle à la traduction spécialisée ou professionnelle : l'enseignement et l'auto-apprentissage par imitation. C'est par le second que nous apprenons notre langue maternelle, et c'est ce que Toury entend par « traducteur natif ».

Sur mon blog, Unprofessional Translation, je suis revenu à l'idée déjà défendue par des sémioticiens comme Ludskanov : ce que nous appelons « traduction » est la spécialisation pour le langage de la conversion plus générale de toutes sortes de signes, et c'est de cette capacité générale que nous héritons.

Susan Vo : Diriez-vous, avec le recul et en observant les tendances actuelles, qu'il y a une similitude entre traduction naturelle et interprétation simultanée ? Selon vous, quels traits seraient inhérents à la personnalité de tous les interprètes simultanés (d'un point de vue cognitif, culturel et même personnel), et comment ces traits se développent-ils ? Naturellement, ou intentionnellement ?

Brain Harris : L'Hypothèse de la Traduction Naturelle est une théorie générale de la traduction (orale, écrite ou signée) qui ne dit rien de spécifique de l'interprétation, simultanée ou autre. Il va sans dire que les interprètes simultanés doivent être des traducteurs compétents, mais la HTN ne s'intéresse pas à la qualité des traductions, simplement à la capacité qu'ont les gens à traduire. En traduction spécialisée, il y a quantité d'autres facteurs à prendre en considération : la famille, la scolarité, l'expérience professionnelle, les voyages, etc. Mais, en laissant de côté la HTN, il se peut que certaines caractéristiques soient naturelles car provenant de capacités avec lesquelles nous, les interprètes, naissons ou que nous développons sans qu'elles nous aient été enseignées − ce qui ne signifie pas qu'on ne puisse les améliorer par l'enseignement et la pratique.

La plus commentée est la vitesse mentale. Les interprètes simultanés doivent être des penseurs rapides, mais ce n'est pas si simple, car l'interprétation simultanée n'est pas exactement simultanée. Il y a ce que les linguistes appellent la « latence », ou l'intervalle de déverbalisation, qui est généralement de deux ou trois secondes. Et c'est bien souvent le plus que les interprètes simultanés peuvent se permettre s'ils ne veulent pas perdre une partie des propos de l'orateur. Tout le monde n'a pas cette compétence. C'est pourquoi nous insistons sur les tests d'observation en situation lors des examens d'admission. Des études récentes d'imagerie par résonance magnétique ont montré qu'il pourrait y avoir un facteur physiologique à la vitesse mentale, lié au revêtement des axones dans notre cerveau. Mais ça ne prouve pas qu'elle soit héritée génétiquement.

Un autre trait souvent mentionné est la personnalité. Il est vrai que les interprètes de conférence sont des « performeurs » qui doivent se produire en direct, bien souvent devant des milliers d'auditeurs. Les études sur ce point remontent aux années 1950 mais, sans preuve concluante que ce soit inné, on peut simplement se borner à dire : peut-être. Il en va de même pour la concentration, le fractionnement mental, l'endurance, ou même la capacité à travailler en équipe.

En ce qui concerne les « tendances actuelles », le sujet brûlant aujourd'hui est l'automatisation. Il est vrai que l'interprétation ne se pratique encore qu'au niveau simple décrit par l'HTN, mais elle va progresser. Et automatique, c'est bien l'opposé de naturel.

Susan Vo : La traduction automatique, qui a pris un tournant décisif en 1988, peut être considérée comme le précurseur de fonctionnalités courantes aujourd'hui, et en constante évolution : Google traduction, applications de traduction, utilisation de l'intelligence artificielle dans les services linguistiques. Que pensez-vous du rôle de la TA, du rôle du traducteur humain et de ce qui se profile à l'horizon ?

Brian Harris : Mon intérêt pour la traduction automatique remonte à 1966, quand j'ai été recruté par une équipe de l'Université de Montréal qui conduisait des recherches sur la TA pour le Conseil national de recherches du Canada. Nous faisions partie de la deuxième génération de chercheurs en TA : la première remontait aux années 1950. J'avais été recruté comme linguiste mais j'ai vite compris qu'il est impossible de faire de la recherche en TA sans une certaine connaissance en informatique. J'ai donc pris des cours de programmation et de linguistique mathématique et j'ai travaillé pendant trois ans comme assistant d'un brillant informaticien français, Alain Colmerauer, qui a plus tard été l'inventeur du langage de programmation de l'IA appelé PROLOG. Nous avons connu un succès relatif en concevant le prototype d'un programme de TA appelé METEO qui, depuis 1974, a traduit de nombreux bulletins météorologiques officiels canadiens de l'anglais vers le français.

Ensuite, à la fin des années 1980, bien après que j'ai délaissé la TA pour me tourner vers d'autres intérêts et alors que les ordinateurs étaient devenus beaucoup plus puissants, IBM a causé une révolution avec l'introduction de la traduction automatique statistique (TAS) qui est devenue la base de la TA actuelle. J'ai joué un rôle modeste dans les débuts de la TAS, en travaillant sur l'alignement des traductions avec leurs textes sources, mais comparé à celui d'IBM, ce travail était insignifiant.

Puis, en 1996, le hasard m'a permis d'accéder à une nouvelle compréhension de la TA et de l'IA. Un de mes étudiants d'Ottawa, Bruce McHaffie, m'a proposé d'explorer l'utilisation des réseaux neuronaux en TA. Les réseaux neuronaux sont actuellement les outils informatiques dominants dans ce qu'on appelle communément l'IA. Je l'ai encouragé et il a réussi à produire une étude de faisabilité pour son mémoire de maîtrise. C'était un pionnier : hélas, il n'avait à sa disposition que des logiciels de réseaux neuronaux primitifs et il a fallu plus d'une décennie avant que les réseaux ne se généralisent.

Quant à savoir si l'IA produit de meilleurs résultats que la TA statistique, vous pouvez faire l'expérience vous-même : les possibilités sont multiples sur Internet et gratuites. D'après mon expérience personnelle, je dirais que l'IA l'emporte de très peu. Avec un avantage majeur sur la TAS cependant : plus besoin d'aligner les textes. Donc, avec le temps, l'IA prendra le dessus, ce qui devrait conduire à de nouvelles améliorations car les systèmes neuronaux apprennent par l'expérience.

À long terme, la TA restera confrontée à des problèmes que l'IA actuelle ne peut résoudre. L'un d'eux a été identifié par le chercheur israélien Yehoshua Bar-Hillel dès les années 1960. C'est l'application du savoir non-linguistique, ce qu'il a appelé le « savoir encyclopédique », car nous n'avons pas de représentations informatiques adéquates de ce savoir. Par exemple, la traduction correcte d'une phrase aussi simple que « Cross the river » exige que le traducteur français (ou le système de TA) sache si le destinataire est une connaissance proche (« Traverse la rivière ») ou non (« Traversez la rivière ») et soit sensible à la différence d'usage entre les français européen et canadien ; et sache également s'il s'agit d'une simple « rivière » ou d'un cours d'eau qui se jette dans la mer (« fleuve »). La traduction juridique, quant à elle, exige une connaissance des systèmes juridiques.

De même qu'en 1966, où nous ne pouvions pas prévoir ce que serait la TA aujourd'hui, il ne nous reste plus qu'à attendre la prochaine révolution. Mais le point de non-retour a été atteint, et l'étape suivante est l'interprétation automatique. Elle se profile déjà à l'horizon.

 

Pourquoi les Français sont-ils si réfractaires aux autres langues ?

En février de cette année, la revue américaine Mother Jones a publié un article intitulé “Why Are the French So Afraid of Other Languages?” de la plume de Kevin Drum.

L’article commence par cette déclaration : « Les animations liées à la scène « Young Adult » au Salon du Livre à Paris le mois prochain ont provoqué un tollé dans le milieu des auteurs et intellectuels français qui ont qualifié l’adoption de la terminologie anglaise « d’acte insupportable de délinquance culturelle. » La prolifération de termes anglais au Salon du Livre où la “scène YA” faisait la part belle aux mots “Le Live”, “Bookroom”,“Photobooth » et “Bookquizz” (entre autres) a piqué au vif une centaine de gens de lettres français. Dans une tribune publiée dans « Le Monde », ils ont fait part de leur vive indignation aux organisateurs pour leur recours à « ce sous-anglais qu’est le globish. »

L’auteur de l’article dans la revue américaine poursuit son analyse par cette interrogation : “ Ma question, à présent, s’adresse aux Français qui liront cet article. Je sais que ce grief n’a rien de nouveau et que la France protège sa langue avec une ferveur peu commune. Or, ces défenseurs du français ont-ils pris note de ce qui se passe dans d’autres pays où l’on ne retrouve pas un tel fanatisme vis-à-vis du langage ? »

Elsa Wack 2Nous avons invité quelques contributeurs à répondre à cette question. La contribution de Grant Hamilton (Canadien) a été publiée au mois de juillet. Voici une seconde analyse, cette fois-ci  de la plume d'Elsa Wack (Suisse), notre linguiste du mois de janvier 2014. Elsa, née à Genève, est traductrice indépendante de l'anglais et de l'allemand vers le français. Titulaire d'une licence ès lettres, ayant aussi fait de la musique, du théâtre et du cinéma, elle aime écrire et sa préférence va aux traductions littéraires.

Pour retrouver les contributions précédentes d'Elsa, cliquez sur son nom sous la section "Catégories" dans la colonne à droite du site.

 

So what am I missing?”  demande l’auteur de l’article. Réponse : vous passez peut-être à côté du fait que l’italien et le russe, comme le français, changent sous l’influence des mots d’anglais. Et le pire c’est qu’ils n’apprennent pas forcément l’anglais par ce processus : les mots d’anglais importés trouvent leur vie à eux, comme des personnages qui échappent à la plume du romancier et gagnent leur autonomie.

Le globish et la « pureté de la langue» sont un peu des vues de l’esprit: chaque langue a sa manière d’assimiler des mots d’anglais.

Quant à ce qui rend la langue française particulièrement irritable et susceptible, c’est peut-être le déclin mal accepté d’un peuple qui était aux côtés des Anglo-Saxons dans le camp des vainqueurs des deux Guerres mondiales.

En Suisse, mon pays natal, la langue romanche, les divers patois du français, ou encore, avec plus de succès, le « Dialekt » suisse-allemand, qui est en réalité une collection de dialectes, tentent de résister à l’extinction. C’est une affaire d’identité. Qui se satisfait de mourir ?

Mais le français a été une langue de cour, dans plusieurs pays. Elle a colonisé l’anglais à partir de l’invasion normande en 1066. On sait bien que l’anglais possède énormément de doublets, l’un contenant la racine latine et l’autre la racine germanique. Ces doublons se départagent le lexique de diverses manières : veal, de racine latine, pour la chair qu’on mange, et calf, de racine saxonne, pour l’animal vivant; ou, de manière plus générale, le français s’invitant dans des mots plus intellectuels et académiques. Ainsi, les Français ont imposé leur propre forme de globish aux Anglais bien avant le retour de manivelle actuel.

De manière différente, le français est aussi présent aux Amériques, notamment dans les langues créoles.

GuyaneL’ancienne chanteuse de rues que je suis se doit de terminer avec une chanson. Celle-ci vient de Guyane. Il s’agit apparemment d’une variante de l’histoire d’un homme qui travaillait six jours par semaine, « trois jours pour moi, trois jours pour ma doudou »; le colon ne l’a pas payé, après quoi le natif  s’est fait  poignarder (par la doudou ?). Là où le français importé est submergé par le parler local, j’ai tenté de retranscrire la prononciation telle quelle. Si quelqu’un pouvait compléter la chanson ou traduire les passages en italique, merci!

Qu’est-ce qui frappe à ma porte

Tu entreras dans bord du cimetière
Tu trouveras trois tomb’s abandonnées
Sur les trois tomb’s, il y a trois ros’s fanées
La plus fanée des trois, c'est mon cœur qui se repose

Tou tou tou tou qu'est-ce qui frappe à ma porte ?
C'est moi Tino qué là, ti fa souci frisé
Depuis longtemps la pluie qu'a mouillé moi
Si c'est tes pleurs d'amour, où té où vé ballé

[…] …tou m’as pa pas pagué pou ma doudou…

Si moi ‘té riche, en or et en argent,
Moi té ké ach’té un 'tit bateau en or
'ti bateau or, moi téké mété dans fleuve
pour moi t’é doudou moi épessa allé poné

Bimbamo ti bo [donne-moi un baiser] doudou
bimbamo ti bo chéri
bimbamo tibo pour soulager coeur à l'amour

(Tiré de l'album Tumuc Humac, recueil de Francis Mazière, forêt amazonienne / Guyane. Accompagnement de guitare un peu désaccordée.)

«La plus fanée des trois», c’est peut-être le cœur de la langue française qui se repose… bien loin des indignations soulevées par le Salon du Livre à Paris, et à l’abri de tout «sous-anglais globish».

Brian Harris – linguiste du mois de septembre 2019

 

E N T R E T I E N    E X C L U S I F
(première partie)

L'entretien suivant a été mené entre Calgary, Canada et Valencia, Espagne

Susan Vo cropped
Susan Vo – l'intervieweuse
interprète français-anglais

Brian Harris
Brian Harris – l'interviewé
interprète arabe-anglais

Calgary Valencia
Calgary, Canada   Valence, Espagne

Notre intervieweuse, Susan VO, est interprète de conférence français – anglais, diplômée de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa que Brian Harris a contribué à fonder. En 14 ans d'expérience, elle a travaillé pour l'Organisation des Nations Unies et le gouvernement fédéral canadien ainsi que dans le secteur privé. Elle a été notre linguiste du mois en août 2018.  Son interview pour Le Mot juste en anglais est disponible ici.

ORIGINAL ENGLISH INTERVIEW (Part 1)

Notre invité, Brian HARRIS, vient de fêter ses 90 ans. Sa longue, passionnante et pour tout dire prodigieuse carrière dans la traduction et l'interprétariat, tant aux niveaux pratique que théorique, ainsi que sa prédilection pour l'histoire, se trouvent reflétés dans cet entretien. Il est à souligner que l'on doit à Brian Harris l'invention du terme anglais « translatology » pour désigner l'étude scientifique de la traduction. (Dans les années 1970 le professeur de traduction Jean-René Ladmiral introduisit le terme « traductologie » en France où il fit florès et s'exporta rapidement dans d'autres langues romanes pour y devenir « traductología », etc. ; en revanche, « translatology » ne prit pas et fut rapidement éclipsé par « translation studies ».) La contribution la plus importante de Brian Harris à la traductologie est la « traduction naturelle ». Au début des années 1970, alors que son rôle était d'enseigner la traduction à des étudiants d'université, il lui apparut que la traduction était pratiquée avec succès par quantité de gens dépourvus d'une telle formation, et que dans les faits, ces derniers la pratiquaient bien davantage que les traducteurs formés à l'université, et bien souvent à un niveau d'exigence tout aussi élevé. Beaucoup parmi les interprètes avec lesquels Brian travaillait à l'époque, y compris au sein du Parlement du Canada, n'avaient reçu aucune formation officielle. Brian en tira la conclusion que tous les bilingues sont capables de traduire, dans les limites qui sont les leurs. En 1978, il a co-publié avec Bianca Sherwood, « Translating as an Innate Skill » (« Traduire, une compétence innée ») considéré comme l'article de référence sur la traduction naturelle.

Brian habite Valence, Espagne, avec sa femme et leurs chats. Le blog de Brian s'appelle UNPROFESSIONAL TRANSLATION.

 

Nadine Australia croppedNadine Gassie, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Ces deux traductrices littéraires très douées ont traduit, entre autres,  un grand nombre des livres de Stephen King, le mythe vivant de la littérature américaine.  Elles passent pour être  « sa nouvelle voix française ». Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

ORIGINAL ENGLISH TEXT

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Susan Vo : Né à Londres, vous avez eu une enfance et une scolarité hors du commun. Diplômé en arabe classique et en histoire du Moyen-Orient de la SOAS (École d'études orientales et africaines de l'Université de Londres), vous avez aussi étudié à l'Université américaine du Caire et résidé à Paris pour un travail de recherche post-doctoral sur l'histoire du Liban. Vous avez par la suite travaillé en Espagne avant d'émigrer au Canada. Quelle trajectoire fascinante !

Pouvez-vous nous raconter l'origine de votre lien avec la langue et la culture arabes, les circonstances qui vous ont permis d'acquérir vos autres langues de travail, et ce qui vous a conduit à émigrer au Canada ?

Brian Harris : J'ai la grande chance d'être né en Angleterre et d'avoir eu l'anglais pour langue maternelle dans laquelle parler et penser. Cela m'a épargné beaucoup d'efforts comparativement à beaucoup d'autres. Mais le Londres dans lequel je suis né, même s'il a beaucoup changé depuis, était déjà une ville cosmopolite où l'on entendait parler quantité de langues. Mon premier souvenir de langue étrangère remonte à l'âge de trois ans environ. Nous vivions en appartement au-dessus d'une famille française et quand nous nous croisions le matin, leurs enfants nous chantonnaient « Bonjour ! ». Comme ma mère me disait de répondre « Good morning ! », j'ai vite compris ce que ce « Bonjour » signifiait.

Mon père a eu une influence majeure. Il parlait plusieurs langues. Il conversait avec ma grand-mère en yiddish, avait remporté un prix d'allemand à l'école et grappillé quelques rudiments d'espagnol lors d'un séjour Barcelone. Mais, plus important encore comme l'avenir le montrera pour moi, il avait servi en Égypte avec les forces britanniques pendant la Première Guerre mondiale. Il s'y était fait des amis et avait appris un peu d'arabe parlé. Quand nous étions enfants, il nous avait fabriqué un petit jeu qui consistait à parler dans un micro en imitant les sons et les intonations des locuteurs européens que nous entendions à la radio. Des années plus tard, j'ai lu dans The Silent Way, de Caleb Gattegno, qu'il faudrait commencer à apprendre une langue par sa mélodie, ce qui est vrai, mais rarement pratiqué dans les cours de langue.

C'est à l'entrée au collège, à 11 ans, que j'ai démarré sérieusement l'apprentissage des langues : allemand et français, plus le latin, le tout avec d'excellents professeurs. À cette époque, le latin était indispensable pour entrer à Oxford ou Cambridge, et les exercices de traduction faisaient partie intégrante des leçons et des manuels de langue. Ils ont donc été mon introduction aux normes en vigueur en matière de traduction. C'est là que l'on m'a appris à « traduire les idées, pas les mots ». Comme c'était les années de guerre, les occasions de parler nos langues vivantes étaient rares. Mais nous consacrions aussi beaucoup de temps à la lecture des littératures nationales, ce qui, à mon sens, manque à l'enseignement des langues actuel. Quelle ironie, tout de même, de penser que les petits Anglais étudiaient mille ans de littérature allemande pendant que les Allemands faisaient pleuvoir des bombes et des missiles sur Londres et que nous faisions classe dans des abris antiaériens ! La littérature, c'est quelque chose que l'on peut partager avec les locuteurs natifs, et cela vous introduit à la culture d’une langue. Même chose pour le latin : je me souviens encore de mon texte latin préféré, le Pro Roscio Amerino de Cicéron, un superbe drame autour d'un procès à Rome.

Lorsque l'heure du choix est arrivé, à l'entrée à l'université, j'ai opté pour l'arabe. Ceci pour deux raisons. La première, d'ordre pratique, étaient les perspectives d'emploi. Mes camarades d'école qui maîtrisaient bien les langues se dirigeaient tous vers des langues européennes alors que la demande en arabe était forte de la part des services diplomatiques et des compagnies pétrolières et que pratiquement personne n'y répondait. À cette époque, le Foreign Office britannique avait même sa propre école de langue arabe au Liban. Et, encore une fois, j'ai bénéficié des encouragements de mon père. C'est d'ailleurs grâce à l'un de ses contacts en Égypte que j'ai été invité à étudier à l’Université américaine du Caire. Ma grand-mère est décédée au même moment et j'ai perçu un petit héritage juste suffisant pour financer le voyage. J'ai donc traversé la France en stop et pris un billet bon marché sur le pont d'un navire italien ralliant Marseille à Alexandrie. Mon séjour en Égypte a été fabuleux. C'était la fin du régime du roi Farouk, entre le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell et la révolution militaire du général Naguib, un temps où le Caire était encore un creuset de peuples et de langues. Outre l'arabe égyptien, je côtoyais quotidiennement le grec, l'italien, le français, l'arménien et même le ladino (judéo-espagnol). Lors de la projection hebdomadaire de films américains à l'université, il y avait un second écran à côté de l'écran principal pour accueillir tous les sous-titres !

Harris BOA LogoAprès avoir obtenu mon diplôme de la School of Oriental and African Studies (SOAS) à Londres, j'aurais pu y poursuivre des études de troisième cycle au département d'arabe, mais le problème était qu'on n'y enseignait que l'arabe classique, c'est-à-dire l'arabe médiéval. Or moi, mon objectif étant de trouver un emploi, je tenais à poursuivre en arabe moderne, surtout après mon aventure au Caire. C'est alors que j'ai entendu parler d'un lecteur au département d'histoire du Moyen-Orient qui utilisait l'arabe moderne pour ses recherches. C'était Harris Bernard Lewis
Bernard Lewis
, qui deviendrait plus tard professeur à Princeton. Il m'a pris comme étudiant et j'ai commencé avec lui un doctorat sur l'histoire du Liban. Mais d'abord il me fallait passer un deuxième Master en histoire. Bernard Lewis m'a alors fait une faveur inestimable. Comme il pensait que les historiens devaient travailler à partir de documents d'origine, il m'a obtenu une bourse pour aller faire mes recherches aux archives du Quai d'Orsay, le ministère français des Affaires étrangères à Paris. Une autre expérience fabuleuse au cœur de la correspondance consulaire manuscrite du XIXe siècle. Et qui a bien sûr considérablement amélioré mon français.

J'ai ensuite découvert qu'il existait des sources russes pour ma thèse et Lewis m'a conseillé d'apprendre le russe mais ma vie a pris une tournure différente et je me suis orienté vers une autre langue. J'avais eu pour camarade de classe un garçon originaire de Gibraltar ayant été évacué sur Londres en 1940 lorsqu'une invasion allemande de Gibraltar semblait imminente. Comme tous les Gibraltariens, il était bilingue anglais et espagnol andalou. Sa connaissance de l'espagnol lui avait valu un job d'été d'étudiant comme guide de vacanciers Harris book coverbritanniques en Espagne pour une agence de voyages londonienne. Comme il savait que j'étais allé en Espagne (deux semaines en tout et pour tout !) et que j'avais appris un peu d'espagnol grâce à la méthode Hugo écornée de mon père Apprendre l'espagnol en trois mois sans prof, il m'a appelé un jour, c'était un lundi, pour me dire que des obligations familiales l'empêchaient de quitter Londres le samedi suivant avec un groupe de 80 personnes : est-ce que je pouvais le remplacer ? Pour lever mes doutes, il m'a dit que les employés de l'agence de voyage savaient encore moins d'espagnol que moi et il m'a donné des instructions essentielles pour m'en sortir. En fait, leurs affaires marchaient si bien que l'agence nous a recrutés tous les deux pour cet été-là et le suivant. Entretemps, mon espagnol a progressé vertigineusement, j'ai même appris un peu de catalan, sans avoir jamais pris un seul cours d'espagnol. Je dis toujours à ceux qui me demandent des conseils pour apprendre une langue que le meilleur moyen est de décrocher un emploi qui vous oblige à travailler dans cette langue. J'ai si bien donné satisfaction que le propriétaire de l'agence m'a proposé leur poste de représentant permanent en Espagne. C'était une offre impossible à refuser. J'ai laissé tomber mon doctorat pour aller vivre un an à Madrid, puis un an à Barcelone.

Pendant longtemps, ma dernière langue apprise et pratiquée a donc été l'espagnol. Puis mes qualifications m'ont valu des missions d'enseignement en Jordanie et au Maroc qui ont contribué à revitaliser mon arabe. Mon travail en Espagne m'a aussi conduit à faire mes premières armes en interprétariat.

En 1999, après avoir pris ma retraite d'universitaire au Canada, j'ai reçu une autre offre impossible à refuser pour un poste temporaire dans une université espagnole. Je suis donc retourné en Espagne où j'ai atterri dans un village de la banlieue de Valence. La plupart des gens y sont bilingues espagnol et valencien, qui est une variété de catalan. J'ai donc emprunté un livre de cours préparatoire à ma propriétaire pour apprendre le valencien et lire de la littérature valencienne.

Si je devais aller m'installer dans un autre pays, ce qui est peu probable maintenant, je n'hésiterais pas à en apprendre la langue. Nous naissons tous avec une capacité innée pour l'apprentissage de nombreuses langues, même à un âge avancé ; mais cela nécessite du temps, des efforts, un environnement de locuteurs natifs, et de la confiance en soi.

 

Quelle a été votre contribution à cette vision ambitieuse et formidable qui conduisit à la fondation de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa ? Quels furent les principes fondamentaux qui guidèrent le développement de l'école et de son programme ?

L'École de traduction de l'Université d'Ottawa avait déjà six ans d'existence quand, en 1975, on m'y a parachuté, depuis le Département de linguistique où j'enseignais, afin de réformer son programme de maîtrise. J'ai aussi réformé son programme de licence et j'en suis resté directeur pendant quatre ans.
L'école s'appelait alors « École de traducteurs et d'interprètes » mais ne comportait en réalité qu'un seul cours d'interprétation, assuré tout de même par l'interprète en chef de la Chambre des communes et que plusieurs interprètes parlementaires de cette génération ont suivi. J'étais moi-même devenu interprète de conférence en 1970 et il me semblait que je pouvais donner de la substance à l'intitulé « et interprètes ». Notre programme de maîtrise était basé sur le modèle européen avec examen d'entrée exigeant, enseignement de l'interprétation consécutive avant celui de l'interprétation simultanée, tutorat par des interprètes professionnels et examen terminal devant un jury professionnel. Mais nous y avions fait un ajout original : une période obligatoire d'apprentissage sur le lieu de travail, autrement dit un « stage ». Il s'agissait de participer à une conférence réelle en tant que membre actif de l'équipe d'interprètes. La chose aurait été difficile à imposer en Europe à cause de l'opposition de l'AIIC (Association internationale des interprètes de conférence) et j'ai bien eu quelques différends avec certains membres de l'AIIC Canada, mais fort heureusement nous avons pu bénéficier de la coopération de professionnels compréhensifs. Si j'ai persisté, c'est que j'étais convaincu que l'interprétation de conférence est une performance publique et que donc les jeunes interprètes se devaient d'être exposés au stress de se produire en public.J'ai fait des erreurs. L'une d'elles a été de limiter les cours d'interprétation au niveau maîtrise. Ici, en Espagne, il est courant pour tous les étudiants en traduction de premier cycle d'avoir un ou deux cours d'interprétation. J'en comprends l'utilité aujourd'hui, mais à l'époque, je partageais la vision commune et erronée qui consistait à assimiler interprétariat à interprétariat de conférence, alors qu'en réalité, il existe de multiples autres branches qui offrent des emplois : interprétariat auprès des tribunaux, interprétariat commercial, communautaire, téléphonique, etc., et on peut enseigner tout cela aux étudiants de premier cycle. Ils peuvent ainsi se faire une idée de ce que cela représente, et les plus doués d'entre eux peuvent être orientés vers l'interprétariat de conférence.

Une autre erreur a été d'enseigner uniquement l'interprétariat en anglais et en français. C'est compréhensible dans le contexte canadien bilingue, mais cela a pu empêcher des diplômés de postuler à des postes lucratifs aux Nations Unies.

Jusqu'à cette dernière décennie, l'Université d'Ottawa était la seule au Canada offrant un programme professionnalisant en interprétariat de conférence. Aujourd'hui, elle bénéficie d'un accord avec le Bureau de la traduction du gouvernement du Canada, qui fournit les Martin Chubgongenseignants. Je suis fier que le tout premier étudiant sorti diplômé en 1982, il y a près de quarante ans, occupe désormais le poste de secrétaire général de l’Union interparlementaire à Genève : il s'agit du Camerounais Martin Chungong.

 

 À SUIVRE PROCHAINEMENT

Quelles sont les meilleures ressources linguistiques en ligne en français et en anglais?

Grant Hamilton updatedNous sommes heureux de retrouver notre fidèle contributeur, Grant Hamilton, Anglo-Québécois, auteur de « Les trucs d’anglais qu’on a oublié de vous enseigner » (Éditions de l'Instant Même, 14 mars 2011). Il a exposé ses points de vue linguistiques et politiques dans ses contributions précédentes, à savoir : 

Le sacrilège d’un Anglo-Québécois

À tout seigneur, tout honneur…

L'anglicisation au Canada

Grant est Président d’Anglocom, Inc., bureau de traductions, Québec, rédacteur-traducteur agréé-réviseur de langue, vice-président de la division Entreprises de traduction de l’American Translators Association (ATA), membre du conseil de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec, président de la division du Québec du programme Le Prix du Duc d’Édimbourg et formateur en traduction. Voici ses conseils concernant les meilleures ressources linguistiques en ligne. 

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À question simple, réponse nuancée

Je n’étais pas certain d’être la bonne personne pour répondre à cette question quand le magazine Circuit me l’a soumise. En ma qualité de propriétaire de cabinet, je ne traduis plus beaucoup. Certes, j’enseigne la traduction et j’embauche et forme des traducteurs, dont je révise parfois les travaux. Mais d’autres sont sans doute mieux placés que moi pour parler de traduction.


Et puis, est-ce bien la bonne question?

Elle donne l’impression qu’il existe quelque part une liste des meilleurs et des pires ressources en ligne et qu’il suffit de la trouver. À mon avis, c’est bien plus compliqué que ça.

Je consulte de moins en moins de dictionnaires, de lexiques [1] et de guides de rédaction. Je ne conteste pas leur utilité et je m’y réfère pour de la terminologie spécialisée et des points précis de grammaire et de style. Mais je préfère observer la langue dans des sites unilingues qui n’ont pas à voir avec le domaine langagier, car ma préoccupation première est l’usage à l’oral et à l’écrit. 

Typiquement anglophone

J’ai constaté au fil des ans que le respect de l’usage est typique du monde anglophone, qui préfère généralement une approche descriptive à une approche normative de la langue.

Normal, puisque l’anglais est une langue vivante et mouvante, qui emprunte sans vergogne à d’autres langues et accepte l’éloignement de la norme. Aucune autorité ni région du monde ne fixe ses règles. L’idée même d’une Académie ou d’un Office de la langue anglaise tiendrait d’ailleurs de l’aberration.

N’y a-t-il pas des règles en anglais?

Bien sûr. Mais même les règles qui semblaient les plus immuables il y a trente ans bougent aujourd’hui, façonnées et transformées par la force de l’usage.

Adolescent, j’aurais été très agacé par le slogan de McDonald « I’m lovin’ it », car les verbes attributifs comme « to love » ne se conjuguaient pas au présent progressif (en –ing). Par ailleurs, un abonné de mon fil Twitter me signalait récemment que mon emploi du subjonctif avec « It is recommended that » et « It is suggested that » avait un je-ne-sais-quoi de suranné.

Le bon ou le mauvais usage

En anglais, le bon et le mauvais usage s’établit donc comme au tribunal : en fonction de l’expérience et des connaissances cumulatives et en constante évolution de ceux à qui nous demandons de trancher. Et les magistrats de la langue de Shakespeare, ce sont les journalistes, les rédacteurs, les enseignants, les annonceurs, les communicateurs et, oui, les traducteurs qui manient la langue au quotidien.

C’est donc à nous d’observer attentivement ces arbitres de la langue et de déterminer où s’établit le consensus. Peut-on insérer un adverbe ou une locution adverbiale entre le « to » et le verbe à l’infinitif? L’usage du pronom à la troisième personne (he/she) est-il permis avec un sujet singulier dont on ne connaît pas le genre? « Beg the question » et « raise the question » peuvent-ils être synonymes? Comme en common law, nos réponses s’ajouteront à celles des autres, et ainsi s’enrichira l’usage de l’anglais.

Et le traducteur dans tout ça?

On pourrait donc dire que l’anglais repose davantage sur des préférences stylistiques que sur des règles. Pour le trait d’union, par exemple, il n’y a pas de règle à proprement parler; ce signe typographique s’emploie de toutes sortes de façons. Le traducteur doit donc connaître les diverses écoles et choisir son camp.

Voyez quel guide de rédaction reflète le mieux votre philosophie et votre démarche, et suivez-le pour chaque mandat. (Ne me demandez pas de choisir. Faites confiance à votre jugement professionnel!)

Par exemple, j’ai rédigé cet article en anglais à l’origine, sans mettre de majuscule à « anglophone » et à « francophone », comme le fait le Globe and Mail, quotidien de référence au Canada. Pourtant, dans mon dernier article pour Circuit, le réviseur a mis la majuscule à ces mots. Il n’y a pas de bonne et de mauvaise réponse. Ce sont simplement deux visions différentes.

S’en tenir à son choix

On peut être BCBG ou grunge, contemporain ou classique, mais pas les deux en même temps. Il faut choisir le style qui nous convient et qui marche pour nous.

Voici un autre conseil : ayez une opinion raisonnée sur tout. En matière d’habillement, vous connaissez vos propres goûts, non? De même, vous devriez savoir si vous préférez écrire Washington, D.C. (avec une virgule et des points) ou Washington DC. Faute d’avoir réfléchi à la question, vous risquerez de pécher par manque d’uniformité. Et votre client aura tôt fait de vous signaler que vous avez écrit « D.C. » au premier paragraphe et « DC » au quatrième.

Le français, une autre approche

La langue française, comme la société qui la parle, est davantage codifiée. Le monde francophone est naturellement porté à s’en remettre à une autorité et à résister au changement. Il confie même à des terminologues la mission de proposer des néologismes aux traducteurs. Il a donc tendance à vérifier les règles et à les suivre à la lettre.

Il n’y a aucun mal à ça. Et ça va de soi pour un groupe linguistique qui ne jouit pas de la même force que l’anglais et dont la langue se parle principalement en Europe, où elle est née. Rappelons également que c’est ainsi que les Français ont tendance à organiser la société. Ils ont leur « code civil » de la langue : Le Petit Robert, le Grévisse, etc.

Le petit Robert Grevisse  

Les meilleures ressources en ligne en français et en anglais?

Le fait est qu’aucune ressource n’est fiable en tous points. Il faut donc consulter chacune d’entre elles avec prudence, et certaines avec plus de prudence que d’autres, car même les meilleures ont des lacunes.

Mais cela a quelque chose de très stimulant. Car jour après jour, le traducteur exerce son jugement professionnel. Il fait partie du jury dont les décisions orientent l’évolution de la langue

Ayez confiance en votre jugement, en vos intuitions linguistiques. Soyez intimement convaincus de votre expertise, parce que vous avez examiné ces questions sous toutes leurs coutures et que vous vous êtes prononcé sur elles. Si vous y arrivez, vous serez un meilleur traducteur et vous contribuerez aussi au rayonnement de votre univers linguistique.

[1] Les avantages insoupçonnés des glossaires.
Audrey Pouligny, mars 2018

 

Lectures supplémentaires :

Finding Fossilized Words in Phrases Frozen in Time
Visual Thesaurus

A World Without "Whom": The Essential Guide to Language in the BuzzFeed Age
Emmy Favilla, November 2017. Bloomsbury USA