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Permacrisis – le mot anglais de l’année 2022 selon le dictionnaire Collins

Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle VuilleJoëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse.

Collins dictionaryLe dictionnaire Collins a annoncé début novembre 2022 son mot de l’année. [1]  Il s’agit de « permacrisis », dont la traduction française est « permacrise ». Collins en donne la définition suivante : « An extended period of instability and insecurity ».

  Permacrisis (Washington Post)  

Après une pandémie mondiale ayant causé des millions de morts, une guerre au cœur de l’Europe après des décennies de paix, une crise économique menaçante, et, en toile de fond, le réchauffement climatique, la crise semble effectivement être permanente. D’un point de vue strictement britannique, ajoutez encore les difficultés posées par le Brexit et le cirque politique qui a donné au pays trois premiers ministres en quelques mois, et vous comprendrez la remarque de Alex Beecroft, patron de Collins Learning, qui estime que le mot "sums up just how truly awful 2022 has been for so many people". [2]

D’autres mots mis en avant en 2022 par le célèbre dictionnaire donnent une image particulièrement glauque de la période que nous traversons:

A« warm banks », pour décrire les bâtiments accueillants des personnes privées de chauffage dans leur propre domicile (l’expression est construire par analogie avec les « food banks », que l’on peut traduire par « banques alimentaires » ; le concept est toutefois plus proche de la soupe populaire puisque la chaleur se « consomme » sur place)

A« lawfare », soit le fait d’utiliser (parfois abusivement) des procédures judiciaires (et le droit de façon plus générale) pour intimider autrui (le mot est construit par analogie avec « warfare »)

A« partygate », qui renvoie au scandale causé par la révélation que des fêtes illicites avaient eu lieu dans des bâtiments gouvernementaux (britanniques) pendant le confinement en 2020 et 2021 (le mot est construit par analogie avec la célèbre affaire du Watergate, comme bien d’autres avant lui.) [3]

Partygate 2

 

 

 

 

 

 

A« Kyiv », suivant la graphie ukrainienne plutôt que russe.


Pour vous remonter le moral après ces considérations déprimantes, je vous encourage à rechercher sur votre moteur de recherche ou réseau social favori des images illustrant un autre mot nouvellement entré dans le Collins Dictionary, à savoir « splooting ». Il s’agit de la position (adorable) dans laquelle se mettent parfois nos animaux de compagnie sur le tapis du salon ou dans le gazon du jardin, sur le ventre, les quatre pattes écartées, dans une posture de relaxation totale. « Do yourself a favor », et allez regarder des photos ou des vidéos de chiens et de chats en train de « splooter » ; vous ne le regretterez pas. [4]

————-

[1] https://blog.collinsdictionary.com/language-lovers/a-year-of-permacrisis/

[2] https://www.bbc.com/news/entertainment-arts-63458467

[3] La France a ainsi connu son « Pénélopegate » (autrement connu selon « l'affaire Penepole », du nom de l’épouse d’un ancien premier ministre), le monde du football américain a traversé un « deflategate » lorsque des joueurs ont été accusés d’avoir joué avec des ballons insuffisamment gonflés, etc.

[4] Voir par exemple la labrador américaine Stella, reine du « sploot » sur YouTube : 

 

 

Et si vous vous demandez pourquoi votre chien « sploot », vous trouverez des pistes de réponses (et des photos !) ici: https://petcube.com/blog/sploot/

  Splooting  

Lectures supplémentaires:

Le mot anglais de l’année 2021, selon le dictionnaire d’Oxford : vax

La stylométrie a peut-être permis d’identifier Q

Joelle 3Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle VuilleJoëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse.

Il y a quelques années, j’avais rédigé une contribution sur la linguistique forensique, qui permet parfois d’attribuer des écrits Theodore_Kaczynski à leur auteur à cause des habitudes de langage de ce dernier [1]. Le cas le plus célèbre est celui de Ted Kaczynski, alias Unabomber, identifié grâce à son frère, qui avait reconnu son style d’écriture dans des extraits de documents rendus publics par les forces de l’ordre [2].

L’intelligence artificielle permet aujourd’hui de faire passer la technique à la vitesse supérieure. En effet, deux groupes de chercheurs [3] pensent avoir identifié qui se cache derrière le pseudonyme « Q », à l’origine de la mouvance conspirationniste QAnon [4]. Q a QAnon commencé à publier des messages conspirationnistes sur certains sites du « darkweb » en octobre 2017. L’auteur, se présentant comme un agent de la CIA, prétendait savoir qu’un certain nombre de politiciens états-uniens sont des pédophiles adorateurs de Satan [5]. Ses théories se sont répandues comme une trainée de poudre dans la société américaine et aujourd’hui des milliers [6] d’Américains sont convaincus que Donald Trump sauvera bientôt les États-Unis d’une élite malfaisante (le « deep state ») qui contrôle les gouvernements du monde, le système bancaire, l’industrie, les médias, etc. et qui s’active à maintenir le citoyen lambda dans la pauvreté et l’ignorance tout en s’adonnant à un trafic d’enfants de grande ampleur [7].

Avant de nous pencher sur le cas de Q, rappelons en quelques lignes les bases fondamentales de toute identification forensique :  une personne ou un objet présente des caractéristiques très variables dans une population donnée (intervariabilité élevée) mais très peu variables à travers le temps (intravariabilité basse), et laisse des traces reproduisant ces caractéristiques. Après avoir observé un certain degré de correspondance entre les caractéristiques de la trace et les caractéristiques de la personne ou de l’objet qui pourrait en être la source, l’expert peut quantifier la probabilité d’observer la correspondance si la trace provienne effectivement de telle source ou si elle ne provient pas de telle source, ce qu’il fait au moyen de bases de données répertoriant la rareté des caractéristiques d’intérêt dans la population en question.

Par exemple, la comparaison de profils d’ADN est fondée sur les présupposés suivants : chaque individu possède une combinaison très variable de caractéristiques génétiques (semblable à une suite de lettres), et laisse des traces ADN (sur les surfaces touchées, par exemple) qui reproduisent cette combinaison. Par ailleurs, le profil ADN est en principe immuable au fil de la vie. Si un expert observe un certain nombre de caractéristiques en commun entre une trace ADN et un profil de référence pris à un suspect, il pourra quantifier la probabilité d’observer cette concordance si le suspect est la source de la trace, ou si un tiers, pris au hasard dans la population d’intérêt, est la source de la trace.

A un niveau fondamental, la fiabilité de la comparaison dépend de la capacité de l’expert à rapprocher des traces et des profils de suspects ayant une apparence différente mais provenant en réalité de la même source [8] et à distinguer des traces et des profils de suspects qui se ressemblent mais proviennent de sources différentes. Dans toute technique forensique, il y a des risques de faux résultat positifs (identifier une personne comme étant la source de la trace alors qu’elle ne l’est pas) et de faux résultats négatifs (exclure une personne comme étant la source de la trace alors qu’elle en est bien la source).

La stylométrie fonctionne selon les mêmes principes : on compare les textes signés par Q avec des textes rédigés par une population de suspects. La technique employée par les chercheurs suisses [9] consiste à identifier des groupes de 3 lettres, et à relever ensuite à quelle fréquence chaque groupe de 3 lettres apparaît dans les écrits de Q, respectivement dans les écrits d’une population de suspects. L’idée sous-jacente est, comme en linguistique forensique « traditionnelle », que nous avons chacun des habitudes de langage qui nous sont propres, et que nous les reproduisons de façon consistante sur une certaine période de temps, ce qui permet de rapprocher nos écrits d’aujourd’hui de ceux de 2017, et de nous distinguer des millions d’autres internautes qui laissent des messages sur les mêmes sites internet que nous. En l’occurrence, les chercheurs ont comparé plus de 100'000 mots écrits par Q avec environ 12'000 mots écrits par QAnon (TRump) chacune des 13 personnes soupçonnées d’être Q (notamment des proches de Donald Trump) [10].

Selon les chercheurs, deux hommes se cacheraient ainsi derrière le pseudonyme Q :

Paul-FurberPaul Furber, informaticien sud-africain passionné depuis longtemps par les thèses conspirationnistes et la politique américaine ; il aurait « inventé » Q et aurait posté les premiers messages en 2017;

 

Ron_WatkinsRon Watkins, politicien républicain candidat au congrès de l’Etat de l’Arizona, aurait repris le flambeau dès 2018 ; il était pendant plusieurs années l’administrateur du site 8chan [11] sur lesquels de nombreux messages de Q ont été publiés.

Les deux hommes ont nié être Q [12].

Des critiques ont relevé que ce type d’analyses présentent un risque d’erreur. Tout d’abord, le style même de Q se prêterait mal à une analyse stylométrique car il utilise beaucoup de formulations très courtes et plus ou moins cryptiques, ainsi que du jargon militaire [13]. Par ailleurs, le style d’écriture d’une personne pourrait ne pas être si stable que cela à travers le temps (intravariabilité élevée), et plusieurs personnes pourraient, à un moment donné, avoir des écritures qui se ressemblent car elles subissent les mêmes influences extérieures (intervariabilité basse).  D’ailleurs, l’un des suspects, Furber, a reconnu que son style d’écriture ressemble à Q, mais a mis en avant le fait que, étant un grand admirateur de Q, il l’avait probablement imité inconsciemment, comme d’autres admirateurs [14]. L’argument ne tient toutefois pas, puisque les scientifiques n’ont pas rapproché les écrits de Q de tous, ou plusieurs, admirateurs, mais seulement de Furber. Et certains écrits de Furber sur lesquels l’analyse a porté ont été rédigés tout au début de l’activité de Q, si bien que le phénomène d’imitation inconsciente avancée par Furber ne tient pas la route [15].

Les chercheurs, quant à eux, estiment que leurs techniques sont extrêmement fiables [16], et le fait que deux équipes soient parvenues au même résultat par le biais de méthodes différentes  renforce encore la crédibilité des résultats [17]. Par ailleurs, il semblerait que, avant que les résultats de ces recherches stylométriques aient été rendues publics, des indices indépendants pointaient déjà en direction de Ron Watkins (et de son père) [18].

La question de l’identité de Q reste donc ouverte pour le moment.

Q, quant à lui, semble muet depuis décembre 2020…

 

[1]         La linguistique judiciaire. Analyse de livre

[2] https://www.washingtonpost.com/wp-srv/national/longterm/unabomber/trialstory.htm (dernière consultation le 19.5.2022)

[3]           Claude-Alain Roten et Lionel Pousaz de OrphAnalytics, une start-up suisse ; et les Français Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps.

[4]           La lettre Q est censée renvoyer à un niveau d’accréditation ultrasecret du département de l’énergie états-unien. Quant à « anon », c’est une aberéviation de « anonymous ». Voir le glossaire de la Anti-Defamation League : https://www.adl.org/blog/qanon-a-glossary

[5]           The New York Times, Who is Behind Qanon ? Linguistic Detectives Find Fingerprints, Febuary 19, 2022, consultable ici : https://www.nytimes.com/2022/02/19/technology/qanon-messages-authors.html

[6]           Le mouvement étant largement clandestin, il est difficile de savoir combien de personnes y adhèrent idéologiquement. La Anti-Defamation League estime que plusieurs dizaines de milliers de personnes aux Etats-Unis sont des sympathisants de Q.

[7]           https://www.adl.org/qanon

[8]           Par exemple, parce que la trace est détériorée car elle a été exposée aux éléments pendant une certaine période.

[9]           A noter que les deux groupes de chercheurs n’ont pas utilisé exactement la même méthode.

[10]         https://www.letemps.ch/monde/createurs-qanon-demasques-une-startup-suisse

[11]         idem

[12]         https://www.courrierinternational.com/article/theorie-du-complot-les-mysterieux-messagers-de-qanon-enfin-demasques

[13]         The New York Times, Who is Behing Qanon ? Linguistic Detectives Find Fingerprints, Febuary 19, 2022, consultable ici : https://www.nytimes.com/2022/02/19/technology/qanon-messages-authors.html

[14]         https://www.siliconrepublic.com/business/qanon-authors-identity-paul-furber-ron-watkins-linguistics

[15]         The New York Times, Who is Behing Qanon ? Linguistic Detectives Find Fingerprints, Febuary 19, 2022, consultable ici : https://www.nytimes.com/2022/02/19/technology/qanon-messages-authors.html

[16]         idem

[17]         https://www.siliconrepublic.com/business/qanon-authors-identity-paul-furber-ron-watkins-linguistics

[18]         https://www.insider.com/who-is-q-why-people-think-jim-watkins-qanon-8chan-2020-10

Lecture supplémentaire :

QAnon (book cover)QAnon: An Objective Guide to Understand QAnon, The Deep State and Related Conspiracy Theories: The Great Awakening Explained

Michael D. Quinn KRPACEGROUP LLC (November 22, 2021)

Du « blanchiment » qui prend toutes les couleurs de l‘arc-en-ciel

…des néolgismes anglais

Joelle Veuill 2Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle Vuille. Joëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse. Toutes les contributions de Prof. Vuille sur ce blogue se trouvent a https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/

Joëlle fut notre linguiste du mois d'avril 2021

Dans cette contribution, il sera question de blanchiment, dans le sens moralement répréhensible du terme, et qui se décline depuis quelques années en différentes couleurs et arôme de sirop, comme nous le verrons.

Nos lecteurs connaissent certainement les significations conventionnelles du mot “whitewashing”, à savoir blanchir (à la chaux, par exemple) ou dissimuler (une action illicite). Mais le mot est aussi utilisé depuis environ un siècle pour désigner le fait de faire incarner au cinéma des personnages non blancs à des acteurs et actrices d’origine caucasienne. [1] Dès les années 1910, en effet, certains producteurs de cinéma demandent à leurs acteurs blancs de se grimer en noir (« blackface ») ou en jaune (« yellowface ») afin d’incarner des personnages afro-américains ou asiatiques, respectivement. Cette pratique perdurera jusque dans les années 1960, à l’image de Laurence Olivier incarnant le rôle-titre dans Othello, décrit par Shakespeare comme étant un « maure ».

Aujourd’hui, il serait impensable de faire jouer des acteurs et actrices en « blackface » [2]. Pourtant, les comédiens et comédiennes issus des minorités ethniques sont encore souvent cantonnés à des rôles secondaires. Les réalisateurs justifient le fait de construire leurs films autour de personnages centraux blancs par le fait qu’il serait soi-disant impossible d’obtenir des financements si le film n’est pas porté par une superstar du grand écran (encore majoritairement blanche), et que c’est ce que le public voudrait voir. Le même raisonnement s’appliquerait aux acteurs et actrices LGBTQIA+, qui seraient délaissés car ils ne sont pas assez connus. C’est la raison pour laquelle, par exemple, la célébrissime Scarlett Johannsen a été pressentie pour jouer un homme trans dans le film “Rub and Tug”, avant qu’une vague d’indignation du public ne fasse capoter le projet [3].

Mais l’argument de la rentabilité financière est problématique car il est circulaire : les investisseurs souhaitent financer des films portés par des acteurs et actrices connus, qui attireront le public et permettront de générer des revenus. Or, si on n’emploie jamais d’acteurs et d’actrices asiatiques ou trans, ceux-ci n’auront jamais de notoriété, et n’auront donc jamais cette capacité à générer des revenus. À l’inverse, on voit bien que des acteurs et actrices très célèbres comme Halle Berry, Idris Elba, ou encore Laverne Cox, génèrent de très gros revenus lorsqu’ils jouent dans un film. Par ailleurs, une étude menée par l’Université de Californie à Los Angeles a montré que le public souhaite voir de la diversité dans le cinéma ; cette excuse semble donc avoir un fondement empirique peu solide [4].

Qu’il s’agisse d’acteurs blancs qui incarnent des personnages relevant d’une minorité ethnique, ou des actrices cisgenres jouant des personnages trans, le problème est toujours le même : ces acteurs et actrices déjà très connus volent des rôles très rares à des personnes qui sont sous-représentées dans l’industrie du cinéma, et qui ont besoin de cette représentation afin de faire entendre leur voix et normaliser leurs talents.

A partir du mot “whitewashing” a été créé le terme de “pinkwashing”, qui est apparu pour la première fois sous la plume de Sarah Schulman dans le New York Times en 2011 [5].

Le « pinkwashing » désigne l’hypocrisie de certaines institutions, personnes ou entreprises qui semblent prendre le parti des personnes LGBTQIA+, mais le font superficiellement et principalement pour s’attirer la sympathie des clients, alors qu’elles conservent par ailleurs des pratiques qui nuisent concrètement à la communauté LGBTQIA+. Par exemple, on habille son logo des couleurs de l’arc-en-ciel au mois de juin (mois des fiertés), tout en investissant massivement dans une usine en Hongrie, où les droits des personnes LGBTQIA+ sont quotidiennement bafoués.

Le « pinkwashing » est lié au concept d’homonationalisme [6], terme créé par la théoricienne queer Jasbir Puar en 2007. Cette dernière emploie le mot pour désigner l’attitude de certains Occidentaux qui utilisent la défense des droits LGBTQIA+ pour attaquer d’autres communautés sous prétexte que celles-ci seraient homophobes, alors que la motivation véritable de ces personnes seraient racistes ou xénophobes. Par exemple, certains partis européens d’extrême droite, habituellement peu sensibles aux droits des minorités sexuelles, dénoncent l’Islam comme étant archaïque et intolérant aux droits des minorités sexuelles ; il s’agit alors moins de défendre la cause LGBTQIA+ que d’attaquer les musulmans. L’homonationalisme est donc dénoncé comme une hypocrisie, la plus grande tolérance de l’Occident envers les personnes LGBTQIA+ étant instrumentalisée pour discriminer des migrants soi-disant homophobes.

Le « purple-washing » renvoie au violet symbolisant le féminisme, et est aussi appelé « femvertising » en anglais. Le concept est proche du « pink-washing » et de l’homonationalisme, en ce qu’il sert à dénoncer un féminisme de façade, se glorifiant des acquis occidentaux en matière d’égalité entre les genres (toujours pas atteinte) pour dénoncer la condition des femmes qui seraient bien pire dans d’autres parties du globe (notamment dans les pays musulmans). [7]

Pour continuer dans les couleurs de l’arc-en ciel, on parle de « greenwashing » (aussi appelé « ethical-washing », traduit par éco-blanchiment en français) lorsqu’une entreprise axe son discours publicitaire autour d’une action éco-responsable (unique) pour s’attirer la bienveillance du public ou de nouveaux investisseurs, alors que la majorité de ses activités commerciales demeurent très nocives pour l’environnement et/ou les droits de l’homme.[8]

C’est ainsi que de nombreux marques de vêtements – l’une des industries les plus polluantes de la planète – se sont dotées ces dernières années de collections soi-disant respectueuses de l’environnement, qui font l’objet d’un marketing intense, alors que la majorité des vêtements produits par la marque continuent à être fabriquées dans des conditions abjectes.[9] D’autres marques inventent des labels éco-responsables qui n’existent pas, mentent sur la composition des produits vendus, jouent sur les mots (« conçu en France », pour un produit dessiné dans un atelier parisien mais fabriqué en Chine), mettent l’accent sur un aspect positif du produit pour mieux cacher le reste (mention « sans parabens » alors que le produit contient de nombreux autres polluants), soulignent une qualité sans pertinence par rapport à la nature du produit (estampiller « vegan » un produit en polyester), ou encore adoptent des slogans vagues qui n’ont aucune réalité concrète sur le terrain (« nous nous engageons pour la nature ») [10] 

Citons encore le « blue-washing », terme très récent qui désigne le fait de s’associer au logo bleu des Nations-Unies et aux valeurs que celles-ci représentent dans le but de promouvoir son entreprise [11]. En cas de « blue-washing », l’entreprise dit publiquement adhérer au « Pacte mondial » de l’ONU et à ses 10 principes fondamentaux, comme l’interdiction du travail des enfants, l’interdiction de l’esclavage, la lutte contre la corruption, la protection de l’environnement, etc., sans toutefois les respecter en réalité, ou pas complètement.

Et pour terminer, sortons du registre des couleurs pour évoquer le « maplewashing », en référence au drapeau canadien et à sa feuille d’érable, qui désigne la propagande culturelle qui voudrait que le Canada serait exemplaire dans son système politique, et notamment dans son traitement des populations autochtones, et aurait donc des leçons à donner, notamment à ses voisins états-uniens, sur la gestion des relations entre communautés ethniques et culturelles [12]. La découverte récente des tombes de près de 1’100 enfants autochtones enlevés à leurs familles au cours du XXème siècle et placés dans des homes gérés par l’État (et l’Église catholique) dans le but de les acculturer à la culture blanche [13] montre que ceux qui souhaitent « blanchir » l’image des institutions canadiennes ont encore du pain sur la planche…

[1] Merriam-Webster Dictionary: A New Meaning of 'Whitewashing' Old word. New meaning.

[2] Il y a toujours des exceptions à la règle. Récemment, un magazine a fait poser en couverture la jeune mannequin caucasienne Ondria Hardin sous le titre « African queen » : White Model Ondria Hardin poses as “African Queen” in Numéro Magazine

[3] Scarlett Johansson, and the old issue of white-washing

[4] UCLA's 2019 Hollywood Diversity Report is hopeful for a more inclusive future in the industry

[5] Israel and ‘Pinkwashing’

[6] Homoliberalism is not the answer to homophobic nationalism

[7] Féminisme Washing –
     Quand les entreprises récupèrent la cause des femmes

     Comment traduire « greenwashing » : écoblanchiment ou verdiment ?    

[8] Qu’est-ce que le «greenwashing»? Cinq indices qui vous permettent d’identifier ce procédé

[9] Greenwashing : 5 exemples des pires pratiques en la matière

[10] 12 PRATIQUES DE GREENWASHING ET ETHICALWASHING

[11] After greenwashing, blue-washing?

[12] Uniting against corruption 

[13] Maplewashing 

[14] Why Canada is mourning the deaths of hundreds of children

Note du blog – réponse d'une lectrice :

Parmi les lecteurs et lectrices qui ont apprécié l'article ci-dessus, figure Mme. Christy Simon, Brand content manager chez Greenly (www.greenly.earth).

Nous attirons l’attention de nos lecteurs et lectrices à l’article intitulé « Le Greenwashing, c’est quoi ? définition et exemples », publié le 13/7/21 sur le site de Greenly.

Lecture supplémentaire : 

Le langage des couleurs – un aperçu politique et historique

 

les mots ont un sexe

Pourquoi "marmotte" n'est pas le féminin de "marmot", et autres curiosités de genre

de Marina Yaguello, Paris : Ed. Points, 2014, 185 pages.
Recension de livre par Joëlle Vuille, Ph.D.

Marina Yaguello

Joëlle Vuille

Marina Yaguello est une linguiste, professeur émérite à l'Université de Paris VII. De langue maternelle russe, elle travaille sur le français, l'anglais et le wolof.

Joëlle Vuille est juriste et criminologue et habite en Suisse. Toutes les contributions de Prof. Vuille sur ce blogue se trouvent a https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/

Joëlle fut notre linguiste du mois d'avril 2021

 

Dans sa chanson Miss Maggie, Renaud célèbre la non-violence des femmes : « Même à la dernière des connes/Je veux dédier ces quelques vers /Issus de mon dégoût des hommes /Et de leur morale guerrière ». Afin d'illustrer son propos, il rappelle que de nombreux mots renvoyant à la violence et à la mort sont masculins, comme « un génocide, un SS, un torero ».

C'est que, contrairement à nos amis élevés dans la langue de Shakespeare, nous autres francophones attribuons un genre aux mots, même lorsque ceux-ci renvoient à des objets inanimés ou à des concepts abstraits.

Mais la langue est-elle toujours cohérente lorsqu'il s'agit d'attribuer un sexe aux mots? Pas vraiment. Et elle peut même se révéler parfaitement discriminatoire dans certains cas. C'est que la langue est fortement influencée par les mentalités de la communauté dans laquelle elle est parlée. Elle n'est pas neutre d'un point de vue idéologique, à tel point que certains parlent de « sexisme linguistique » [1] en référence à la nature genrée du langage.

 
En effet, qui ne s'est pas déjà demandé pourquoi il n'y a pas de mot pour désigner une femme syndic ? ou comment appeler une sage-femme qui se trouverait être un homme ? ou comment s'adresser à son médecin si celle-ci est une femme (Madame le Docteur ? Madame la Doctoresse ? Madame la Docteure ? ).  Et pourquoi une secrétaire a-t-elle une fonction subalterne alors que le secrétaire (secrétaire général, secrétaire d'État, etc.) est un homme de pouvoir ? Voici quelques-unes des questions auxquelles Maria Yaguello se propose de répondre. En bref, une lecture fascinante.


Le lecteur apprendra par exemple que certains mots changent de sens selon qu'ils sont mis au masculin ou au féminin. Un avocat, par exemple, est un homme de loi, tandis qu'une avocate intercède pour son mandant dans un sens plus général. Quant aux femmes agissant en justice, elles se font appeler « avocate » ou « femme avocat », même si, lorsqu'il s'agit de leur titre, seul le masculin semble être admis : « Maître Jeanne Chauvin, avocat à la cour ». (Notons au passage qu'il est encore d'usage pour un avocat homme d'appeler sa collègue « Cher Confrère » et que, si la consoeur en question préside un jour le barreau, on l'appellera tout naturellement « Madame le Bâtonnier »).

 
Le lecteur apprendra également pourquoi il existe peu de mots génériques féminins (des exceptions notables étant « personne » et « victime »), pourquoi certains mots n'ont pas de féminin (on pensera à « témoin »), comment les féminins se forment (pourquoi un menteur devient-il une menteuse alors qu'un acteur ne devient pas une acteuse ?), comment certains mots ont changé de sexe au fil du temps, à quoi sert le genre dans le langage, etc. Une entrée du livre débat d'ailleurs du sexe des anges, un mot masculin renvoyant à une personne habituellement représentée de façon androgyne et qui, comme mot doux, ne s'applique presque qu'à des femmes (« belle comme un ange »).

Au-delà de la question du genre dans le langage, le livre regorge d'informations fascinantes sur l'étymologie des mots en général. On apprend par exemple que « salaud » (ou « salop ») désignait initialement une personne très sale, puis une personne moralement méprisable, alors que sa version féminine prit rapidement le sens de prostituée. Sans compter que la lecture de ce petit ouvrage permet également de rafraîchir sa mémoire et de se rappeler qu'un astérisque est bien masculin, tout comme un autoradio (même si ce dernier est formé sur deux mots féminins ; curieux non ?).

L'auteure (oui, avec un –e) offre ainsi un panorama complet du fonctionnement du genre en français. Les mots y sont présentés sous forme de lexique, et font l'objet d'un commentaire agrémenté de nombreux renvois internes qui permettent de comparer les phénomènes linguistiques les uns aux autres (et d'en relever, notamment, les nombreuses incohérences). En replaçant les mots dans leur contexte historique, Marie Yaguello illustre également de manière éloquente comment la langue évolue, quel est le rôle des locuteurs dans cette évolution et quelles transformations cela traduit d'un point de vue sociologique. Le propos est également illustré de nombreuses citations littéraires qui permettent d'apprécier les mots dans leur contexte.

Finalement, il paraît pertinent d'évoquer ici une initiative récente prise en Suède : en mars 2015, un pronom neutre a en effet fait son entrée dans les dictionnaires officiels (à noter que l'usage, lui, remonte aux années 1960 lorsqu'il a été considéré comme politiquement incorrect d'utiliser le pronom masculin de façon universelle). Ce nouveau pronom, « hen », est utilisé à la place des pronoms masculins et féminins lorsqu'une référence genrée ne semble pas pertinente. Cette évolution a été directement influencée par la visibilité toujours plus grande des populations transgenres, qui ont popularisé l'utilisation du pronom neutre dans la langue suédoise jusqu'à en faire un usage officiellement admis.

Dans les années 1980, Michel Sardou s'imaginait être une femme et savourait en chantant le piquant qu'il y aurait à « Être un P.D.G. en bas noirs, Sexy comm'autrefois les stars, Être un général d'infanterie, Rouler des patins aux conscrits/ Enceinte jusqu'au fond des yeux, Qu'on a envie d'app'ler monsieur, Être un flic ou pompier d'service, Et donner le sein à  mon fils. » L'exemple suédois nous laisse espérer qu'un jour viendra où Madame le Général portera un titre féminisé (ou neutre) qui rendra compte d'une égalité reconnue des femmes dans la société…

[1] Dictionnaire critique du sexisme linguistique
Recension, Prof. Fabienne Baider

« cancel culture », « Karen » et « snowflakes » :

les mots qui font partie du débat politique dans la presse anglo-saxonne

Joelle VuilleL'article qui suit fut rédigé par Joëlle Vuille, Ph. D., notre collaboratrice dévouée et auteure de plusieurs traductions d'articles rédigés en anglais au fil des années. Joëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse. Toutes les contributions de Prof. Vuille sur ce blogue se trouvent a https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/

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Cancel culture = culture de l'annulationculture du bannissement. Parfois aussi appelée “call-out culture”, ou culture de la dénonciation.

Selon le dictionnaire Merriam-Webster, « to cancel someone » signifie « to stop giving support to a person » ; un synonyme est « to boycott » [1] . L'expression « Cancel culture » désigne un phénomène social dans lequel une masse d’individus appellent à isoler une personne de son cercle professionnel ou familial, ou plus largement de lui ôter l’opportunité de s’exprimer publiquement, lorsque le public (ou un certain public) pense que le discours ou le comportement de cette personne est choquant ou inapproprié ; ou le fait de censurer certains propos, d’effacer certains symboles, etc. La « cancel culture » touche souvent des personnages publics, mais peut également affecter une personne lambda filmée en train d’agir d’une façon choquante ; on pensera au grand nombre de femmes blanches américaines filmées ces dernières années en train de discriminer une personne afro-américaine vaquant à ses occupations [2]. (Ce type de femmes est communément appelée une « Karen », soit une femme blanche qui abuse de sa position privilégiée dans la société américaine pour obtenir la réalisation de ses moindres désirs).

Le fait d’identifier publiquement et d’isoler une personne qui a agi d’une façon qui déplaît au groupe social n’est pas un phénomène nouveau. Mais l’expression « cancel culture » est intimement liée aux réseaux sociaux [3] , et, d’après le dictionnaire Merriam-Webster, est apparue pour la première fois en 2017 [4]. L’un des premiers mouvements massifs de « cancelling » a été le mouvement #MeToo sur Twitter, lors duquel des milliers de femmes ont soudain identifié publiquement des hommes qui les avaient agressées sexuellement, entrainant l’ostracisation de ces derniers, surtout dans le cas de personnages publiques [5] .

Depuis lors, le terme est utilisé de façon beaucoup plus large. Relèvent de la « cancel culture », par exemple :

  • Le fait de déboulonner la statue du marchand d’esclaves Edward Colston et de la jeter dans une rivière, comme cela s’est produit à Bristol (Royaume-Uni) il y a quelques mois  [6] ;
  • L’annulation d’une conférence que devait donner la commentatrice politique ultra-conservatrice Ann Coulter à l’Université de Californie à Berkeley en 2017;
  • L’annulation de la série « Roseanne » après que l’actrice principale Roseanne Barr a twitté au sujet de Valerie Jarrett, conseillère du président Barack Obama, afro-américaine et née en Iran, « muslim brotherhood & planet of the apes had a baby=vj » (traduction libre : les frères musulmans et la planète des singes ont eu un bébé = vj ») [7] ;
  • Le fait, pour certaines radios et télévisions, en France et ailleurs, de ne plus diffuser la musique de Noir Désir après que son chanteur Bertrand Cantat a été condamné pour le meurtre de sa compagne Marie Trintignan en 2003 [8];
  • Le fait de changer le titre du célèbre roman de Agatha Christie « Ten little niggers» (publié en 1949) en « And then there were none ».

Ce sont en général les conservateurs qui accusent les progressistes d’annuler les discours qui ne leur plaisent pas et les personnes considérées comme non politiquement correctes. Les progressistes ne sont toutefois pas à l’abri de l’ire de leur propre camp, comme lorsque le sénateur américain Al Franken a été forcé à la démission par le chef de file du parti démocrate au Sénat, Chuck Schumer, après qu’une photo de lui semblant caresser la poitrine d’une femme endormie a fait surface dans les médias [9].

Pour bon nombre de conservateurs, la culture de l’annulation est contraire à la liberté d’expression ; ils se moquent des progressistes qui ne sont pas capables de supporter des propos qui les heurtent en les traitant de « snowflakes » (flocon de neige, symbole de la fragilité extrême puisqu’il fond dès qu’on le touche).  

Savoir si la « cancel culture » est une bonne chose ou non est controversé. Il est vrai que la « cancel culture » donne un pouvoir immense à des individus qui n’en ont pas, c’est-à-dire nous tous, qui par le biais des réseaux sociaux pouvons exprimer notre approbation ou notre réprobation en temps réel et par millions. Par exemple, lorsque J.K. Rowling prend soi-disant la défense des femmes « biologiques » contre les femmes trans [10], il est à mon sens utile et constructif que la twittosphère lui rappelle que la libération des unes ne doit pas se faire en écrasant les autres, et qu’on peut se battre pour l’égalité des genres sans tout ramener à une question de chromosomes XX ou XY.  En ce sens, la « cancel culture » concrétiserait une forme de justice populaire qui permet de tenir responsables les personnes puissantes qui discriminent, harcèlent, et insultent leur prochain.

D’autres considèrent, à l’inverse, que la cancel culture est une forme de censure. Pour eux, par exemple, le fait que Twitter suspende indéfiniment le compte de Donald Trump serait une entrave inadmissible à la liberté d’expression d’un personnage public qui devrait pourvoir communiquer avec son électorat [11] . Cela serait d’autant plus problématique que Twitter est une entreprise privée, qui occupe une position de quasi-monopole sur ce marché, et qui de facto peut donc museler un autre individu privé, sans être limitée par les libertés fondamentales garanties par la Constitution. 

Certains commentateurs voient même dans la « cancel culture » la forme moderne du lynchage, pour trois raisons [12] :

  • Une personne peut, du jour au lendemain, être totalement ostracisée à cause d’une seule parole ou d’un seul geste de travers [13] ;
  • La foule se déchaîne immédiatement sans aucune forme de procès, et sans respect de la présomption d’innocence ;
  • Le but n’est pas de rendre justice mais de terroriser les cibles afin qu’elles n’osent plus jamais s’exprimer.

On peut également se demander si la « cancel culture » ne serait pas parfois (voire souvent ?) provoquée par des considérations économiques plutôt que par une saine indignation morale. Par exemple, lorsque le parlementaire pro-Trump Josh Hawley, qui avait prévu de publier un livre exposant sa vision politique, a vu son contrat  annulé par la maison d’édition Simon & Schuster à la suite des émeutes au Capitol en janvier 2021 (dont Hawley est considéré comme partiellement responsable par l’opinion publique), on peut imaginer qu’une part au moins des préoccupations de la maison d’édition était d’éviter le dommage économique découlant d’une association avec un homme politique désormais très controversé [14].

Certains épisodes récents montrent que la cancel culture peut être poussée à des extrémités absurdes. Par exemple, un professeur de la University of Southern California (USC), à Los Angeles, a récemment été suspendu après un cours en management de la communication. Le sujet du jour était les « filler words », comme « err », « hum », « like » (en anglais). Ayant travaillé en Chine, il a illustré son propos en expliquant que, en chinois, un « filler word » commun est « ne ga », qui sonne, en anglais, comme le mot « nigger », un tabou absolu dans la société américaine (où il n’est jamais dit, et encore moins écrit ; si cette contribution était destinée à un public américain, je l’aurais d’ailleurs écrit « n*** » ou utilisé la péri-phrase « the N word »). Des étudiants se sont plaints au doyen de l’usage de ce mot, et le professeur a été remplacé par un collègue pour donner son cours [15].

La « cancel culture » ne connaît pas tellement de nuances. Ainsi, le chef de la communication de Boeing a récemment dû démissionner lorsqu’il est apparu qu’il avait soutenu en 1987 que les femmes n’avaient pas leur place dans l’armée [16]. Veut-on vraiment punir les gens pour des opinions exprimées il y a 33 ans, s’ils n’ont plus rien dit de tel depuis lors ?

De surcroît, la « cancel culture » semble définitive : une fois ostracisé, il n’est pas possible de s’excuser, de faire amende honorable et de reprendre sa place dans le groupe social. Le paria garde son statut sur le long terme. La comédienne Kathy Griffin, par exemple, avait fait une plaisanterie de très mauvais goût en 2017, lorsqu’elle avait été prise en photo avec une fausse tête de Donald Trump ensanglantée, comme s’il avait été décapité [17]. Depuis lors, une enquête des services secrets a établi qu’il ne s’agissait pas d’une menace réelle, qu’elle n’avait aucune intention de l’attaquer physiquement [18], et elle s’est excusée publiquement à de nombreuses reprises ; pourtant, en 2021, sa carrière est toujours à l’arrêt.

En ce qui concerne les évènements historiques, la « cancel culture » a été accusée de récrire le passé. Ainsi, par exemple, ses opposants estiment que les statues de généraux américains confédérés devraient être préservées au nom de l’héritage qu’elles représentent. Elles symboliseraient non pas la coupable sédition d’un groupe d’états désireux de protéger leur système esclavagiste, mais le noble combat d’honnêtes planteurs de coton se battant pour la préservation de leurs droits face à un gouvernement fédéral abusif. Nous sommes toutefois de l’avis que cette position occulte elle aussi une part du passé. En effet, les statues des généraux américains confédérés n’ont pas été érigées juste après la guerre de Sécession dans le but d’honorer la mémoire de concitoyens et de proches tombés au combat. Elles ont été réalisées à la fin du XIXème siècle, soit des décennies plus tard, dans le but d’intimider les personnes noires vivant dans ces Etats au moment où celles-ci commençaient à revendiquer des droits civiques égaux à leurs concitoyens blancs [19]. Ces statues ne symbolisent donc pas le combat pour la liberté, mais bien le combat pour l’oppression, et en tant que telles, il est légitime de se demander si elles doivent vraiment être préservées.

Le problème que nous voyons dans la « cancel culture » est qu’elle limite le type de discours acceptable dans la société, ce qui met directement en péril la démocratie. En droit constitutionnel [20], il est en effet largement admis que la liberté d’expression doit être totale [21] dans une démocratie, non seulement parce qu’une seule restriction (légitime) à ce droit fait naître le risque d’en entraîner d’autres (non légitimes), mais également parce que, sur le « marché libre des idées » (marketplace of ideas), les mauvaises idées seront naturellement éliminées, et les bonnes idées seront promues et partagées toujours plus largement [22]. Pour trouver un consensus social qui nous permette de vivre ensemble, il est donc nécessaire que nous participions tous à ce marché des idées et que nous soyons libres d’y exprimer nos souhaits, nos craintes et nos aspirations, quels qu’ils soient.

Ce concept de marché libre des idées a été concrétisé récemment dans certaines solutions alternatives à la « cancel culture ». Par exemple, à Lausanne (Suisse), il y a une rue Agassiz. Louis Agassiz était un biologiste et géologue suisse très connu et respecté à son époque, qui fut nommé professeur à Harvard en 1847. Agassiz était opposé à l’esclavage, mais il était raciste, et ses travaux ont été utilisés pour justifier l’esclavagisme aux Etats-Unis. Lorsque des voix se sont élevées pour réclamer que la rue soit renommée, la municipalité a décidé de garder le nom de la rue et de placer sous les plaques qui indiquent le nom de la rue des panneaux d’information sur les travaux et la pensée de Agassiz, expliquant pourquoi sa vision des « races » est problématique et pose un danger réel encore aujourd’hui [23]. La solution nous semble intéressante, même si elle n’est pas praticable dans toutes les situations. Le pic Agassiz (un sommet dans les alpes bernoises), par exemple, n’a pas (encore) été renommé et on ne sait pas trop où il faudrait placer une éventuelle plaque d’information si on souhaitait le faire. Dans le même débat, la ville de Neuchâtel a pris l’option inverse, et a simplement renommé la place Louis Agassiz en place Tilo Frey (du nom d’une femme politique suisse de mère camerounaise) [24].

En conclusion, la « cancel culture » est un concept protéiforme. Si elle engendre parfois des débats de société importants et intéressants, il nous semble qu’elle présente également le risque de limiter les discours exprimés dans l’espace public, par peur des représailles. Or, dans des sociétés toujours plus diverses, la communication entre groupes et entre individus est essentielle pour faire avancer notre projet social commun. Toutefois, il n’y a pas de communication possible si chaque mot de travers peut valoir à celle qui le prononce une lettre écarlate.

 

1. https://www.merriam-webster.com/words-at-play/cancel-culture-words-were-watching

2. On pensera à Amy Cooper, filmée en mai 2020 alors qu’elle dénonçait calomnieusement à la police un ornithophile afro-américain se promenant dans Central Park ; à Alison Ettel qui, en juin 2018, a appelé la police pour dénoncer une fillette noire de 8 ans qui vendait des bouteilles d’eau devant sa maison pour financer une visite à Disneyworld ; ou encore à Jennifer Schulte qui, en mai 2018, a téléphoné à la police pour dénoncer un groupe de jeunes afro-américains en train de faire un barbecue dans un parc à Oakland (Californie).

3. https://statenews.com/article/2020/09/a-look-into-cancel-culture?ct=content_open&cv=cbox_latest

4. https://www.merriam-webster.com/dictionary/cancel%20culture

5. Pour certains, comme Harvey Weinstein, cela a mené à de multiples condamnations pénales ; pour d’autres, comme Louis CK, la mise à l’index a été temporaire et leur carrière a repris quelques années plus tard.

6. https://www.forbes.com/sites/lisettevoytko/2020/06/07/british-protesters-throw-slave-trader-statue-into-river-and–other-stunning-global-protest-moments/

7. https://www.nytimes.com/2018/05/29/business/media/roseanne-barr-offensive-tweets.html

8. https://www.lepoint.fr/medias/nagui-je-ne-passerai-pas-les-chansons-de-bertrand-cantat-02-12-2017-2176832_260.php

9. La photo est reproduite ici : https://www.theatlantic.com/entertainment/archive/2017/11/al-franken-that-photo-and-trusting-the-women/545954/

10. https://www.scotsman.com/arts-and-culture/books/jk-rowling-twitter-why-harry-potter-author-has-been-accused-transphobia-social-media-platforms-2877977

11. Il échappe apparemment à ces personnes que Donald Trump peut à tout moment convier n’importe quelle agence de presse ou télévision nationale ou locale, et faire une déclaration qui sera immédiatement transmise à la planète entière. La censure est donc toute relative…

12. Une position apparemment partagée par des individus aussi divers que l’activiste canadienne d’extrême droite Lauren Southern (https://www.skynews.com.au/details/_6175184070001) et le comédien britannique Rowan Atkinson (https://www.express.co.uk/comment/expresscomment/1380339/freedom-of-speech-britain-culture-offence-woke). On peut quand même douter du fait que se faire lyncher soit équivalent au fait de voir son compte Twitter suspendu…

13. Tout comme un homme afro-américain pouvait jadis être lynché pour un acte anodin. Même si les faits sont encore peu clairs aujourd’hui, il semblerait ainsi que le tristement célèbre Emmett Till ait été lynché pour avoir sifflé une femme blanche ; il avait alors 14 ans.

14. Hawley a rapidement trouvé une nouvelle maison d’édition. Pour d’autres exemples de sorties de livres annulées (dont celle de l’autobiographie de Woody Allen), voir https://time.com/5798335/woody-allen-memoir-canceled/

15. https://www.insidehighered.com/news/2020/09/08/professor-suspended-saying-chinese-word-sounds-english-slur

16. https://www.theatlantic.com/international/archive/2020/07/cancel-culture-and-problem-woke-capitalism/614086/

17. https://www.hollywoodreporter.com/news/more-kathy-griffin-shows-canceled-as-backlash-trump-stunt-grows-1009749

18. https://abcnews.go.com/Entertainment/kathy-griffin-president-trump-ordered-secret-service-investigation/story?id=54757722

19. John J. Winberry (2015). "'Lest We Forget': The Confederate Monument and the Southern Townscape". Southeastern Geographer55(1): 19–31. 

20. La liberté d’expression est notamment garantie par l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le 1er Amendement à la Constitution américaine, et l’article 16 de la Constitution suisse.

21. Une exception communément admise étant la criminalisation de la diffamation et de la menace, car cela met directement en péril les droits d’une personne déterminée (la victime). Ma liberté d'expression s’arrête lorsque je porte atteinte à la réputation d’autrui, et lorsque je l’effraie. Chaque ordre juridique a ses propres règles en la matière.

22. https://www.mtsu.edu/first-amendment/article/999/marketplace-of-ideas

23. L’affaire Agassiz a également un pendant américain, puisque la descendante d’esclaves photographiés par Agassiz a récemment attaqué l’Université Harvard en justice, exigeant le versement d’une compensation financière (puisque Harvard commercialise encore les photos de ses ancêtres en faisant un profit). Voir https://www.lematin.ch/story/le-racisme-du-suisse-louis-agassiz-devant-la-justice-americaine-122740635409

24. https://www.letemps.ch/suisse/part-dombre-louis-agassiz

Lecture supplémentaire :

Pour une vision très tranchée (et quelque peu polémique) sur la question, voir :
https://www.revuedesdeuxmondes.fr/nouveau-numero-cancel-culture-tyrannie-des-minorites-le-nouvel-ordre-mediatique/

Homme/femme, mode d’emploi

Joelle VuilleL'article qui suit fut rédigé par Joëlle Vuille, Ph. D., notre collaboratrice dévouée et auteure de plusieurs traductions d'articles rédigés en anglais au fil des années. Joëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse. Toutes les contributions de Prof. Vuille sur ce blogue se trouvent a https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/

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OED3A l’occasion de la Journée internationale des femmes du 8 mars, un groupe d’activistes a publié une lettre ouverte demandant à Oxford University Press (OUP) que soient supprimés du Oxford English Dictionary certains synonymes du mot « woman » jugés sexistes. [1].

Il est vrai que certaines entrées laissent songeuse. Par exemple, le OED donne comme synonyme de « woman » les mots « bitch », « maid », « chick », « filly », « biddy », « bint », « wench », ou encore « matron ». Si tous ces mots ne sont pas insultants ou rabaissants, ils véhiculent toute de même une image de la femme stéréotypée.

Pour l’usage du mot « woman », l’OED propose notamment les exemples suivants :

  • « God, woman. Will you just listen? »
  • « Ms September will embody the professional, intelligent yet sexy career woman »
  • « I told you to be home when I get home, little woman »

Le lecteur conviendra que ces exemples peignent une image caricaturale du rôle de la femme dans la société moderne.

Merriam-WebsterEn comparaison, du côté de chez Merriam-Webster [2], les synonymes sont similaires, mais les exemples sont plus neutres :

  • « She grew up to become a confident and beautiful woman. »
  • « The store sells shoes for both men and women. »

Mais que dire des définitions et exemples donnés par le OED pour les hommes ? Les auteurs de la lettre ouverte (j’utilise le masculin dans l’espoir qu’un certain nombre de signataires sont du genre mâle) relèvent tout d’abord que les exemples sont beaucoup plus nombreux et variés pour les hommes, et donc moins stéréotypés. Toutefois, nous sommes d’avis que la manière de définir ce qu’est un « homme » ne va pas sans poser problème, aussi. Ainsi, « man » est défini notamment comme « a person with the qualities associated with males, such as bravery, spirit, or toughness ». Or, ce type de représentations, classiques, véhicule une image toxique de la masculinité qui fait du tort aux femmes (en favorisant des comportements de contrôle et violents), et qui emprisonne les hommes dans un registre pouvant causer de grandes souffrances psychiques au fil de la vie (en empêchant une saine expression des émotions). N’en déplaise au OED, un homme est toujours un homme lorsqu’il a peur, pleure, ou demande de l’aide en cas de difficultés.

Oxford University Press, de son côté, a répondu que le dictionnaire ne fait que refléter l’usage que les gens font de la langue, et n’a pas l’ambition de prescrire aux locuteurs comment ils doivent parler.  Pour ma part, je suis sensible à la nécessité de documenter les usages, y compris les usages historiques, d’un mot. Toutefois, il ne faut pas oublier que des centaines de millions de gens apprennent l’anglais dans le monde comme deuxième ou n-ième langue, et que le OED est le dictionnaire de référence de bon nombre d’entre eux, car il est repris par les grands moteurs de recherche que sont Google et Yahoo à qui il fournit leurs définitions. L’impact qu’a le OED sur les locuteurs du monde entier ne doit donc pas être sous-estimé, et la moindre des choses seraient que les termes dérogatoires soient mentionnés comme tels (à l’heure où j’écris, seul « bitch » est signalé comme étant offensant).

Après avoir lu cela, ma curiosité a été piquée et j’ai décidé de consulter le site du dictionnaire de référence en français, à savoir le Larousse [3]. Résultat : rien de dérangeant à signaler du côté des définitions [4]. On y lit par exemple qu’une femme est:

  • Un être humain du sexe féminin.
  • Un adulte de sexe féminin, par opposition à fille, jeune fille : La voilà une femme maintenant.
  • Une épouse : Il nous a présenté sa femme.
  • Un adulte de sexe féminin, considéré par rapport à ses qualités, à ses défauts, à son activité, à son origine, etc. : Femme du monde. Femme de lettres

Les citations historiques, quant à elles, contiennent quelques perles qu’il vaut la peine de reproduire ici :

  • J'ai toujours été étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelle conversation peuvent-elles tenir avec Dieu ? (C. Baudelaire, 1821-1867)
  • Il y a mille inventions pour faire parler les femmes, mais pas une seule pour les faire taire. (G. Bouchet, 1513-1594)
  • Une femme qui a un amant est un ange, une femme qui a deux amants est un monstre, une femme qui a trois amants est une femme. (V. Hugo, 1802-1885)
  • Adressez-vous plutôt aux passions qu'aux vertus quand vous voudrez persuader une femme. (Marquis de Sade, 1740-1815)
  • La femme chaste est celle que nul n'a sollicitée. (Ovide, 43 av. JC-17 après JC)

En guise de conclusion, je souhaiterais citer Irina Dunn : « A woman without a man is like a fish without a bicycle ». A méditer…

 

[1] BitchVoir The Guardian du 3 mars 2020 : Fresh call for Oxford dictionaries to change 'sexist' definitions,  une pétition demandant que la définition du mot « woman » soit modifiée a récolté plus de 30'000 signatures. Si vous souhaitez la signer, elle est ici

[2] https://www.merriam-webster.com/thesaurus/woman

[3] Nous aurions voulu consulter également le Robert en ligne, mais n’y avons pas eu accès.

[4] https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/femme/33217

 

Lectures supplementaires

La lexicologie – une histoire amusante du dictionnaire anglais le plus célèbre – 06/01/2014

La linguistique judiciaire – 13/03/2014

Les Mots ont un sexe29/02/2016

The Word Detective, A Life in Words,  14/02/2017

Le méchante virgule d'Oxford 20/04/2017

Les mots anglais du mois : “ Manterrupting” , “mansplaining” et “manspreading” : ou quand les mot conceptualisent le sexisme ordinaire – 04/04/2018

Dictionnaire critique du sexisme linguistique – 10/03/2019

Elisabeth Ière d’Angleterre traduisait-elle Tacite pour son plaisir ?

Joelle croppedNous sommes heureux de retrouver notre correspondante fidèleJoëlle VuillePh.D.,  juriste-criminologue, maître-assistante à l'Université de Neuchâtel et chargée de cours à la faculté de droit, des sciences criminelles et d'administration publique de l'Université de Lausanne.

 

 

De nombreux mythes entourent la vie de la reine Elisabeth Ière d’Angleterre (1533-1603), fille du Roi Henri VIII Elizabeth 1 et d'Anne Boylen : on a dit d’elle qu’elle était en réalité un homme (car sinon, comment expliquer ses accomplissements intellectuels, sa finesse stratégique et son sens des affaires ?), qu’elle a écrit les pièces de Shakespeare (car sinon, comment expliquer que le fils d’un gantier ait eu une connaissance si subtile de la nature humaine et une maîtrise si magistrale de la langue qui portera son nom ?), ou encore que, malgré son surnom de Reine Vierge, elle avait en réalité eu de nombreux amants, dont un lui aurait même donné un enfant.

S’il est parfois difficile, quatre siècles plus tard, de trier le bon grain de l’ivraie parmi les rumeurs ayant couru sur elle, une chose est établie : Elisabeth Ière d’Angleterre était une polyglotte accomplie. Enfant, elle avait en effet appris de nombreux idiomes avec les meilleurs tuteurs de son époque. A l’adolescence, elle parlait couramment sept langues : l’anglais, le gallois, le grec, le latin, l’espagnol, le français et l’italien. Plus tard, elle apprit également l’allemand, le flamand, l’écossais, l’irlandais et le cornique. Il est reconnu aujourd’hui que sa maîtrise des langues lui permit d’asseoir son pouvoir sur un royaume s’étendant à des régions linguistiques multiples et facilita ses relations diplomatiques avec les monarques européens et leurs émissaires à la cour d’Angleterre.

Elizabeth Annals of TacitusRécemment, l’historien John-Mark Philo a fait une découverte étonnante à Lambeth Palace [1], à Londres : il a trouvé une traduction en anglais du livre premier des Annales de Tacite portant l’écriture d’Elisabeth en personne. Il s’agit d’un texte de 17 folio, traitant de la mort d’Auguste et du règne de Tibère. Le texte semble avoir été conservé à Lambeth Palace depuis le XVIIème siècle, mais n’a été découvert que récemment.  Il est d’autant plus intéressant qu’il constitue l’une des rares traductions en anglais de Tacite faites à l’époque moderne.

Elizabeth Lambeth Palace Interior Elizabeth Lambeth Palace Exterior
Lambeth Palace
(
interieur)
      Lambeth Palace
(exterieur)

Plusieurs indices ont permis au chercheur de conclure que le manuscrit avait été rédigé par la reine Elisabeth Ière d’Angleterre [2] :

  • tout d’abord, le contexte dans lequel le document a été découvert rend possible le fait qu’il s’agisse effectivement d’un écrit de la reine ; en effet, la traduction était dans les documents laissés par Thomas Tenison, archevêque de Canterbury de 1694 à 1715, et a été retrouvée avec les « Bacon Papers», une grande collection de documents officiels issus de la cour de Elisabeth.
  • ensuite, le document est rédigé sur un type de papier dont on sait qu’il était très utilisé par les secrétaires de la reine dans les années 1590 ; il contient les mêmes filigranes que le papier que la reine utilisait pour sa correspondance personnelle, à savoir un lion rampant, ainsi que les lettres G.B. et une arbalète en contremarque ;
  • le document porte l’écriture très particulière de la reine : le texte a certes été rédigé par un secrétaire, mais il contient des annotations et corrections présentant les mêmes caractéristiques que l’écriture d’Elisabeth, une écriture qualifiée de très brouillonne. (Le chercheur relève avec malice que, à la cour des Tudor, le degré de lisibilité des écritures étaient inversement proportionnel au rang social du scripteur ; « for a queen, comprehension is somebody else’s problem » [3]; vers la fin de sa vie, l’écriture d’Elisabeth était tellement illisible que les documents de sa main envoyés à des tiers étaient accompagnés d’une copie rédigée par un scribe afin que le destinataire puisse prendre connaissance du contenu).
  • Philo note également le style particulier de la traductrice du document, qui correspond au style d’autres traductions dont on sait qu’elles ont été faites par la reine : le texte anglais examiné ici est très proche du style bref de Tacite en latin. Philo donne plusieurs exemples où la reine s’est attachée à conserver l’ordre latin des mots, et a omis le verbe être (comme en latin) ; ceci résulte souvent dans des formulations anglaises curieuses, voire même obscures. En ce sens, le style de cette traduction diffère d’autres traductions contemporaines, comme par exemple celle de Richard Greenway, dont les phrases en anglais sont plus longues et plus détaillées – et plus facilement compréhensibles pour le lecteur anglophone.

Elizabeth 1 signature

Mais pourquoi Elizabeth aurait-elle traduit Tacite, si elle est réellement l’auteure de cette traduction ? On ne le sait pas vraiment. Peut-être s’intéressait-elle à Tacite pour des raisons professionnelles : s’inspirer de la vie de chefs d’Etat illustres afin de la guider dans ses décisions, soit pour les imiter, soit au contraire pour éviter de commettre les mêmes erreurs qu’eux. Mais il est également possible qu’elle ait traduit le célèbre auteur latin pour son plaisir, comme hobby en quelque sorte. En effet, il semblerait que ces exercices de traductions aient été un passe-temps quotidien pour elle. On sait qu’elle a traduit, du latin en anglais, Sénèque, Cicéron, Boèce, Horace, Erasme, ainsi que d’autres textes telles que des prières de Katherine Parr (la sixième épouse du père d’Elisabeth, Henri VIII).  

 

[1] Lambeth Palace abrite la bibliothèque de l’archevêché de Canterbury et contient une partie importante des archives de l’Eglise d’Angleterre

[2] Philo, John-Mark (2019). "Elizabeth I’s Translation of Tacitus: Lambeth Palace Library, MS 683." The Review of English Studies, New Series, 1-30.

[3] Elizabeth I revealed as secret scribe of historic manuscript, BBC News, 29 November 2019

 

Pour en savoir plus :

  • Queen Elizabeth I, Facts and Myths, Royal Museum Greenwich: 
  • Jones R., Elizabeth I revealed as secret scribe of historic manuscript, disponible sur : https://bbc.in/2uk4CtB
  • G. Hewitt, Facts and Myths From the Life of Queen Elizabeth I, disponible sur: https://bit.ly/2QNBClu
  • Hosington, B. M. (2018). The Young Princess Elizabeth, Neo-Latin, and the Power of the Written Word. In Elizabeth I in Writing (pp. 11-36). Palgrave Macmillan, Cham.
  • Found: A Manuscript Sloppily Edited by Queen Elizabeth 1 – Atlas Obscura, disponible sur

 

en français :

Elizabeth - French cover

La royauté au féminin. Elisabeth 1ère : Elisabeth Ire

Nouvelles Etudes historiques – format Kindle
Bernard Cottret

Chez Fayard Amazon Media EU S.à r.l

 

Bromance, himpathy & frenemy – les mots anglais du mois

JoelleL'article qui suit a été rédigé par notre fidéle collaboratrice, Joëlle Vuille. Diplômée en droit suisse et titulaire d'un doctorat en criminologie, Joëlle est actuellement chargée de recherche à l’École des sciences criminelles de l’Université de Lausanne.

Joëlle est l'auteure de plusieurs articles que nous avons publiés au fil des années, entre autres : « Les mots anglais du mois :  Manterrupting, mansplaining & manspreading », mots qui reflètaient des usages sexistes, souvent l'apanage des hommes. Cette fois-ci, honneur à ces mêmes hommes, avec une série de néologismes intéressant spécifiquement ces messieurs.

 

Bromance est un mot valise composé de « bro », une abréviation familière de « brother », et de « romance » (« bromance » est employé tel quel en français, au féminin : une bromance). Dans une recherche scientifique sur le sujet, la « bromance » a été définie comme une « highly close and intimate friendship, where both parties are emotionally invested in each other’s well-being » [1] . Une bromance s’exprime usuellement par des marques physiques d’affection, tel que le « hug ». Deux hommes étant dans une « bromance » peuvent d’ailleurs parfois se donner un « bro hug » [2], défini comme une accolade virile entre deux Obama bidenhommes hétérosexuels se saluant, se disant au revoir ou se congratulant de quelque chose. Barak Obama et son ancien vice-président Joe Biden, par exemple, ont une relation qui a souvent été Aflek damon qualifiée de « bromance » [3] , tout comme David Beckham et Gary Neville, Matt Damon et Ben Affleck [4], ou encore les anciens présidents américains John Adams et Thomas Jefferson [5]  A noter que l’adjectif « bromantic » [6]  est également régulièrement employé dans la presse anglophone [7].

Le concept de bromance semble dériver de la tolérance toujours plus grande de l’homosexualité masculine dans les sociétés occidentales modernes ; il est désormais acceptable pour deux hommes d’exprimer de l’affection l’un pour l’autre sans craindre d’être traité de « gay ». Impliquant des échanges émotionnels sur des sujets délicats, la bromance encourage les hommes à développer des relations au sein desquelles ils peuvent révéler leurs vulnérabilités ou leurs anxiétés. Battant en brèche les représentations traditionnelles toxiques sur la masculinité, le concept de bromance pourrait ainsi contribuer à diminuer le risque de violence et de suicide chez les jeunes hommes, et à améliorer leur santé mentale de façon générale. [8]

 
Selon comment évolue la bromance entre deux hommes, il se pourrait qu’un jour l’un considère l’autre comme son « frenemy ». Mot porte-manteau de « friend » et « enemy », frenemy désigne la personne (homme ou femme) avec laquelle on entretient des relations amicales tout en étant un rival ou un concurrent. Apparu pour la première fois par écrit en 1953, le mot frenemy peut désigner aussi bien une relation personnelle que Kimprofessionnelle, entre des individus, des entreprises ou même des Etats [9]. Pour des couples de frenemies célèbres, on pensera notamment à Lindsey Graham et Donald Trump, Beyoncé et Kim Kardashian, ou encore à Colonel Hogan et Colonel Klink dans la série Hogan’s Heroes (connue dans le monde francophone sous le titre de « Papa Schultz »). En termes plus abstraits, on pourrait aussi dire que la presse et les politiciens de façon générale entretiennent des relations de frenemies [10] . Une variante (moins fréquente, semble-t-il) est le porte-manteau « brenemy », contraction des mots « brother » et « enemy ».

J’ai lu pour la première fois le mot « himpathy » dans une lettre à l’éditeur publiée dans la revue scientifique « Science » [11] . Dans leur missive, les auteurs dénonçaient le soutien apporté par de nombreuses personnalités du monde scientifique à un professeur de biologie de l’Université de Californie à Irvine, Francisco Ayala, poussé à la démission après avoir été mis en cause pour des comportements inappropriés envers le sexe dit faible [12] . La « paternité » du terme « himpathy » est attribuée à une professeure de philosophie de l’université Cornell, Kate Manne, pour désigner l’empathie disproportionnée et inappropriée dont semblent jouir les hommes puissants lorsqu’ils sont accusés, de façon crédible, d’agressions sexuelles, de violence domestique ou même de meurtre [13]. Fait preuve de « himpathy » celui (ou celle) qui met en avant la réussite professionnelle de l’accusé et les conséquences dramatiques que peut avoir la dénonciation sur sa vie privée et sa carrière, en passant sous silence les conséquences que le crime et la procédure judiciaire (ainsi que l’exposition médiatique) auront sur la BKvictime des faits allégués. On pensera notamment aux déclarations de Donald Trump [14] et d’autres commentateurs [15] au sujet de Brett Kavanaugh, accusé d’agression sexuelle par plusieurs femmes durant sa procédure de confirmation comme juge à la Cour suprême américaine. A l’heure où le mouvement #MeToo prend toujours plus d’ampleur, nul doute que la démonstration de « himpathy » envers les accusés deviendra également plus fréquente.

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[1] Robinson S., Anderson E., White A. (2018). The bromance : Undergraduate male friendships and the expansion of contemporary homosocial boundaries, Sex Roles 78/1, 94-106.  

[6] https://www.theadultman.com/live-and-learn/best-bromances/. Dont on peut d’ailleurs aussi dire qu’ils étaient « frenemies » : The Greatest Frenemies in Political History, Mental Floss

[7] The 20 Most Bromantic Celeb Bromances Of All Time, BuzzFeed, October 10, 2014

[9] Winchell, Walter (19 May 1953). "Howz about calling the Russians our Frienemies?". Nevada State Journal. Gannett Company.

[14] “I feel so badly for him. This is not a man who deserves this.” Voir https://www.nytimes.com/2018/09/26/opinion/brett-kavanaugh-hearing-himpathy.html

[15] Certains se sont par exemple demandé si une agression sexuelle commise adolescent devrait mettre en péril la carrière future de l’agresseur. (Ari Fleischer, Press secretary sous George W. Bush).Why Kavanaugh should make men question 'himpathy',  CNN

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Le « palais de la mémoire »

Joelle croppedLa recension qui suit a été rédigée par Joëlle Vuille, notre collaboratrice dévouée et auteure de plusieurs traductions d'articles rédigés en anglais au fil des années. Madame Vuille a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie, et elle est actuellement chargée de recherche à l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne.

 

Moonwalking with Einstein,
The Art and Science of Remembering Everything

by Joshua Foer, Penguin Books, 2011.

 
Simonides

S’ouvrant sur les prouesses du poète Simonide de Céos, inventeur de la mnémotechnique au 5e s. av. J.-C., cet ouvrage rend compte de l’année que l’auteur a passée à s’entraîner pour participer au U.S. Memory Championship, une compétition durant laquelle les participants doivent mémoriser le plus vite possible des séquences de centaines de visages et de noms, de mots, de chiffres, ou encore de cartes à jouer.

En plus d’évoquer des cas documentés de personnes ayant développé une mémoire exceptionnelle (souvent, semble-t-il, à la suite d’accidents ou de maladies) et de personnes ayant complètement perdu la leur, l’auteur replace la mémoire dans son contexte biologique, historique et social d’une façon assez captivante. Et il partage avec le lecteur certaines techniques de mémorisation qu’il a lui-même utilisées pour améliorer sa mémoire.

Memory PalaceL’une des techniques les plus fascinantes est une méthode appelée « palais de la mémoire » (memory palace), ou, plus formellement, méthode des loci ou méthode des lieux (nous l’explicitons plus bas). Elle est pratiquée depuis l’Antiquité et produit des résultats spectaculaires. Je le sais car, en lisant le livre, je m’y suis essayée. Même si plus de deux semaines se sont écoulées depuis l’exercice et si je n’y ai plus du tout pensé depuis lors, je vois encore parfaitement une jarre d’ail en saumure devant la porte du garage de la maison de mon enfance et Claudia Schiffer se prélasser dans une baignoire remplie de fromage blanc juste devant l’entrée. Si j’entre dans les toilettes qui se situent juste à gauche de la porte, je vois un saumon fumé tourner paisiblement dans le lavabo, et six bouteilles de vin blanc se disputer de leurs voix cristallines quant à leurs qualités respectives (Gewürztraminer, Riesling, Sauvignon blanc, Chardonnay, etc.). Au-dessus des escaliers qui descendent du hall vers la cuisine, un fantôme blanc flotte au-dessus de ma tête avec des chaussettes multicolores aux pieds. Et à la cuisine, un homme assis au bord de l’évier ajuste son tuba avant de plonger joyeusement dans la vaisselle.

Les mots anglais du mois : “ Manterrupting” , “ mansplaining” et “manspreading”

 : ou quand les mots conceptualisent le sexisme ordinaire

 

Joelle VuilleL'article qui suit fut rédigé par Joëlle Vuille, notre collaboratrice dévouée et auteure de plusieurs traductions d'articles rédigés en anglais au fil des années. Madame Vuille a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie, et elle est actuellement chargée de recherche à l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne.

 

La dernière décennie a vu apparaître trois mots-valises censés décrire des expériences que feraient bon nombre de femmes dans leur vie quotidienne depuis longtemps. Nous en offrons ici un survol.

 

1.  Mansplaining 


Le terme « mansplaining » (issu de la contraction de « man » et « explaining ») peut être traduit par « mecsplication » [2]. Il fait Men Explain Things to Meréférence à la tendance de certains hommes à expliquer aux femmes avec condescendance, presque avec mépris, ce qu’elles savent souvent déjà ou ce que elles seules peuvent connaitre ou ressentir. Si le mot est nouveau (il semble dater de 2008), le concept, lui, est ancien. Dans un petit livre intitulé « Men explain things to me » [3], Rebecca Solnit racontait par exemple, comment, à une soirée, un homme lui avait fait la leçon sur un livre qu’il n’avait de toute évidence pas lu… sans savoir que c’était elle qui l’avait écrit. 

Le « mansplaining » recouvre toutes sortes de situations. L’exemple le plus ancien documenté à ce jour semble être l’homme qui, en 1903, théorisait sur les raisons pour lesquelles les femmes ne voulaient pas du droit de vote [4]. Il y a eu, ensuite, celui qui expliquait à une femme ce qu’elle ressent lors d’un orgasme [5], en passant par le cuisinier amateur qui expliquait à une cheffe comment faire chauffer de l’huile dans une poêle [6]. Dans le cadre du débat sur le Brexit, on pensera au milliardaire Aaron Banks corrigeant la professeure d’histoire antique Mary Beards sur les raisons de la chute de l’empire romain (selon lui : l’immigration), les vagues souvenirs de lycée du premier valant apparemment autant que les décennies de recherche sur le sujet de la seconde [7]. Les exemples sont innombrables.

Au delà de l’anecdote énervante, le « mansplaining » est un symptôme du manque de crédibilité que la société accorde aux femmes lorsqu’elles parlent de leurs propres expériences ou lorsque des sujets plus ou moins complexes sont abordés. Bien sûr, les hommes ont le droit d’avoir un avis sur le féminisme, les contractions lors de l’accouchement et l’inconfort de certaines chaussures à talon. Mais lorsqu'un groupe dédié à la réforme de la législation sur la contraception ou l’avortement est composé uniquement d’hommes [8], il y a un problème. Et  lorsque les hommes (en tant que groupe) remettent systématiquement en doute la réalité des expériences faites par un grand nombre de femmes (on pensera au sexisme sur le lieu de travail, par exemple, ou au harcèlement de rue), ou l’écartent sous prétexte qu’elles sont trop sensibles ou n’ont décidément aucun sens de l’humour,  il est temps de rééquilibrer la discussion et de donner la parole à celles qui vivent ces situations au quotidien.

 

 

2. « Manterrupting »

Manterrupting

 

Manterrupting 1Terme popularisé par la journaliste américaine Jessica Bennet [9], le « manterrupting » peut être défini comme l’interruption systématique et injustifiée des femmes par leurs collègues masculins [10]. Une étude devenue célèbre avait établi il y a quelques années que les hommes accaparent les 75% de temps de parole dans les réunions professionnelles, bien au delà d’une représentation proportionnelle des genres [11].

Au delà du manque de politesse qu’il incarne, le « manterrupting » a toutefois une facette plus insidieuse. En effet, le langage étant un outil de pouvoir, en interrompant continuellement leur interlocutrice, les hommes monopolisent les conversations, marquent une hiérarchie, et augmentent leur crédibilité professionnelle [12], alors que les femmes, elles, apprennent à se taire [13].

Un article récent a mis en lumière le phénomène au sein de la Cour suprême des Etats-Unis [14]. Les auteurs ont examiné les transcriptions des débats devant cette juridiction afin d’identifier quels juges interrompaient le plus souvent leurs collègues, respectivement étaient le plus souvent interrompus par eux. Il ressort que les femmes juges étaient interrompues de façon disproportionnée par rapport à leurs collègues masculins : elles représentaient le 22% des juges, mais étaient la cible de 52% des interruptions. Et plus elles étaient nombreuses à la Cour suprême, plus elles étaient interrompues par leurs collègues : en 1990, Sandra Day O’Connor était la seule femme siégeant à la Cour suprême, et les 35.7% des interruptions étaient dirigées contre elle. En 2002, alors qu’il y avait deux femmes à la Cour suprême, elles étaient victimes de 45.3% des interruptions. En 2015, les trois femmes juges étaient la cible de 66% des interruptions. La même année, une femme juge était interrompue presque 4 fois plus souvent qu’un homme juge, en moyenne [15].

Cette attitude de la part des hommes pourrait être renforcée par la façon de parler de certaines femmes. En effet, les femmes utiliseraient plus de mots visant à rendre leur discours moins direct et moins ferme (en utilisant ce que les linguistes anglosaxons appellent des hedges tels que peut-être, parfois, d’une certaine façon, etc.), s’excuseraient plus [16], poseraient plus de questions, nuanceraient plus leurs propos, s’interrompraient plus pour inviter d’autres à parler, montreraient plus de soutien aux interlocuteurs, etc. [17] Une solution pourrait dès lors être d’apprendre aux filles et aux femmes à s’exprimer différemment ou plus comme les hommes. Mais cela soulève un autre problème, car certaines études suggèrent que les femmes qui adoptent les mêmes habitudes de langage que les hommes sont perçues comme trop agressives et trop dominantes et perdent alors en crédibilité professionnelle [18]. Le problème reste donc entier.

3. « Manspreading »

 

Manspreading 1

Le « manspreading », enfin, est un phénomène bien connu des utilisatrices de transports publics (le mot lui-même n’est apparu qu’en 2008, sur Twitter, d’après le Oxford English Dictionary [19]). Il s’agit de cette tendance qu’ont certains hommes à s’asseoir les jambes très écartées et de prendre ainsi deux fois plus de place que leurs voisines [20]. On parle en français d’ « étalement masculin ».   

Si certains voient dans le phénomène un simple comportement malpoli isolé, d’autres le perçoivent comme le symptôme d’une lutte politique pour le contrôle de l’espace. Citant la sociologue Colette Guillaumin, qui a étudié depuis les années 1970 les positions des hommes et des femmes dans les espaces publics, Le Monde rappelle que l’homme qui écarte les jambes, debout ou assis, est « une des caractéristiques majeures de la virilité occidentale, à la manière du cow-boy qui descend de cheval et reste jambes écartées » [21]. Y répond la femme qui croise les jambes, symboliquement pour protéger son sexe d’une possible agression, ou tout simplement pour se faire plus petite et éviter un combat de genoux. D’après certaines féministes, ces comportements seraient le syndrome de la même domination masculine qui se traduit dans les pratiques sociales en inégalités salariales et aux violences domestiques et sexuelle. Raison pour laquelle le « manspreading » devrait être combattu, comme toute autre dérive du patriarcat. 


Certaines villes (dont New York, Paris et Madrid) ont donc décidé de prendre le taureau par les cornes et affichent désormais des messages de sensibilisation dans les transports publics.

Manspreading 4

 

La réaction des hommes ne s’est pas faite attendre, et elle est riche d’enseignements: insulter les femmes qui dénoncent le phénomène, inverser la problématique (« Certaines femmes le font aussi, surtout quand elles sont enceintes ou grosses ») et ridiculiser la revendication ou la noyer dans des revendications absurdes (« Et les gens qui se tiennent à gauche sur l’escalator, alors ?! ») [22]. À les entendre, les hommes auraient une bonne raison de s’asseoir les jambes écartées, à savoir éviter une pression trop grande sur des organes génitaux (très) volumineux [23]. Puisqu’on vous le dit…

 

[1] L’auteure remercie la Prof. Fabienne H. Baider, Université de Chypre, Département d’Etudes françaises et d’Etudes européennes, pour sa relecture et ses suggestions.

[2] Mansplaining : «Les mots sont liés au pouvoir» – Liberation -  

[3] Ces hommes qui m’expliquent la vie, de Rebecca Solnit, traduit de l’anglais par Céline Leroy, éditions de l’Olivier, sorti le 1er mars 2018.

[4] A Cultural History of Mansplaining – The Atlantic, November 1, 2012

[5] 12 Absolutely Infuriating Examples of Mansplaining – Cosmoploitan – March 24, 2017

[6] He Told Me how to Pronounce my own Name – Mail – May 18, 2017

[7] https://bzfd.it/2uLA9o9

[8] Une fois sous Obama ; la seconde sous Trump : 

[9] How Not to be Interrupted in Meetings, TIME   January20, 2015
Il faut ajouter que l’interruption  est un sujet très étudié en analyse conversationnelle (cf. les nombreux travaux en Language et gender à ce sujet) et cela depuis des années. Comme l’humour, l’interruption peut être symptomatique soit d’un rapport de force  (invasion de l’espace de parole de l’autre), soit de solidarité (on montre son enthousiasme, son empathie, etc.)

[10] Définition reprise de :Contre le « manterrupting », le bâton de parole, Le Monde 05.02.2018
Voir également: Speaking While Female, The New York Times, January 12, 2015

[11] The Great Gender Debate, Mail, 19 September 2012

[12] Voir l’étude passionnante de Victoria Brescoll sur le lien entre temps de parole et la compétence perçue :Who Takes the Floor and Why: Gender, Power, and Volubility in Organizations

[13] Afin de mettre en lumière le phénomène de « manterrupting », une application a été créée par BTEC, appelée « Women interrupted ». L’application utilise le micro du smartphone pour analyser les conversations et compter le nombre de fois que les interlocutrices sont interrompues par des interlocuteurs.

[14]  How Ruth Bader Ginsburg Cut Down on the Supreme Court's 'Manterrupting, Inc.com, 12.23.2014

[15] Mais le genre n’est peut-être pas la seule dimension à prendre en compte dans ce contexte. Les mêmes chercheurs ont relevé que Sonia Sotomayor, qui est latina, est interrompue est interrompue de façon disproportionnée par les avocats (hommes) des parties.

[16] Le début de ce sketch de SNL avec Aidy Bryant et Colin Jost sur l’égalité salariale entre hommes et femmes illustre bien le propos : 

 

[17] Voir la méta-analyse de Leaper C./Robnett R. C,  Women Are More Likely Than Men to Use Tentative Language, Aren’t They? A Meta-Analysis Testing for Gender Differences and Moderators, Psychology of Women Quarterly 35(1), 129-142, 2011.

[18] Sur le sujet de la crédibilité des avocates, voir les études synthétisées par Jaquier V./Vuille J., Les femmes et la question criminelle, Genève : Seismo, 2017, p. 408-410.  Il existe aussi une littérature assez importante sur le leadership féminin qui pose les mêmes questions.

[19] Manspreading: how New York City’s MTA popularized a word without actually saying it

[20] Voir notamment : "Manspreading": une campagne de sensibilisation dans les transports new-yorkais s'attaque aux incivilités masculines, Huffington Post, December 23, 2014.

On pense aussi à la place des bras sur les accoudoirs dans les avions qui est prise d’assaut par vos voisins.

[21] Comment le « manspreading » est devenu un objet de lutte féministe, Le Monde, 06.07.2017

[22] Les réactions des hommes à la dénonciation du "manspreading" sont pleines d'enseignements, HUFFPOST, 17.06.2017

[23] Revealed: The Scientific Explanation behind 'Manspreading', Independent, 27 July, 2017 

Lecture supplémentaire :

« Ce n’est pas la langue qui est sexiste, mais les comportements sociaux »
Le Monde, 26.12.2017

D'autres articles par la meme auteur parus sur ce blog :
https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/