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Jean Leclercq : linguiste du mois de décembre 2017


Jean Leclercq
En cette fin d'année, plusieurs invités s'étant décommandés, Le Mot juste a voulu jouer à « l'arroseur arrosé » en invitant l'un de ses fidèles collaborateurs à sa rubrique mensuelle. Jean Leclercq, dont la signature apparaît fréquemment en qualité d'auteur ou de traducteur [1] , a accepté de se prêter à l'exercice, dût-il en souffrir dans sa modestie..

 

LMJ : Comment en êtes-vous venu à la traduction? Pourquoi y êtes-vous resté?

Jean LeclercqJ.L. : Très franchement, par hasard. Après de solides études de lettres et de droit à l'université de Lille et mon service militaire accompli, je me trouvais au Canada pour un séjour qui devait être de durée limitée. J'y rencontrai celle qui est devenue ma femme, et me mis en quête d'un emploi. Un soir, en bavardant avec un compatriote sur la rue Sainte-Catherine, celui-.ci me suggéra deux possibilités : être vendeur au rayon de vêtements masculins d'un grand magasin ou traducteur anglais-français.  La seconde solution me parut plus conforme à mon profil. Je débutai à l'essai dans le service de traduction d'une grande société.  J'appris le métier sur le tas, entouré de collègues sympathiques qui m'aidèrent beaucoup.  Ensuite, ayant acquis quelques années d'expérience, je tentai le concours de recrutement d'une organisation onusienne sise à Genève et j'eus la chance d'être engagé. Au début, la traduction n'était pour moi qu'un emploi d'attente, mais je m'aperçus vite que j'étais étiqueté et qu'il me serait difficile de me réorienter.  Traducteur de fortune, j'allais progressivement devenir traducteur de métier.

LMJ : Restons au Canada, si vous le voulez bien. Quand vous y habitiez ressentiez-vous une tension entre les deux groupes linguistiques ? Dans quelle mesure la politique de bilinguisme a-t-elle atténué cette tension et permis de meilleurs rapports entre les deux communautés 

Jean LeclercqJ.L. Effectivement, j'ai vécu à Montréal de 1966 à 1970, c'est-à-dire à l'époque où les tensions entre les deux groupes atteignaient leur paroxysme, conduisant même à des actes de violence comme on n'en avait pas connus dans la province de Québec depuis la rébellion de 1837. Le gouvernement fédéral, s'inspirant des conclusions de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada (dite Commission Laurendeau-Dunton), s'attacha à mettre en œuvre une politique de bilinguisme à l'échelle du pays tout entier.

 

Dunton et Laurendeau
1968 – Davidson Dunton et André Laurendeau,
coprésidents de la Commission royale
sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada


Pour les francophones du Québec, du Nouveau-Brunswick, de l'Ontario et du Manitoba, le bilinguisme ne se limita plus aux timbres-poste et aux billets de banque. ! La capitale fédérale, Ottawa, cessa d'être une redoute victorienne et s'ouvrit au bilinguisme et au pluriculturalisme. Le Premier Ministre fédéral, Pierre Trudeau, lui-même parfaitement bilingue, fut l'artisan de cette évolution qui contribua beaucoup à réduire les tensions et à apaiser les esprits. Au niveau provincial, le Premier Ministre René Lévêque mena une politique de francisation du Québec qui aboutit à donner un visage résolument français à la Belle Province. Cette évolution, tout à fait remarquable à une époque où les relations  intercommunautaires se sont crispées un peu partout dans le monde, n'a pas toujours été suffisamment méditée en Europe. 

Pierre Trudeau

René Lévêque


LMJ : Aimez-vous traduire ? Qu'est-ce qui vous plaît dans la traduction ?

Jean LeclercqJ.L. : Avec autant de franchise que pour la précédente question, je répondrai que j'ai progressivement aimé traduire. Au début, j'ai trouvé cela intéressant, mais sans plus. Un moyen comme un autre d'attendre une ouverture professionnelle correspondant mieux à ma formation. Le texte à traduire me semblait une contrainte, parfois insupportable. La démarche me paraissait servile. Chemin faisant, je me suis aperçu qu'en traduisant, j'apprenais beaucoup de choses, que je me familiarisais avec toutes sortes de sujets, que chaque texte était une occasion d'enrichir mes connaissances. Il y avait aussi l'envie de transmettre  aussi fidèlement que possible le message, tout en l'adaptant aux subtilités de la langue d'arrivée. Je découvris que traduire, c'est bien plus qu'aligner des mots, c'est recréer, c'est parfois même mieux dire que dans l'original. Bref, que traduire c'est aussi réinventer le texte. Dès lors, je me suis mis à aimer la traduction.

LMJ : Le traducteur n'est-il pas très isolé, retranché derrière ses textes ?

Jean LeclercqJ. L.: De par la nature de son travail, le traducteur est forcément isolé. Il éprouve  souvent la « solitude du coureur de fond », l'impression d'entrer dans un tunnel lorsqu'il entreprend un travail de longue haleine, comme la traduction d'un livre. En outre, il faut en convenir, la profession attire les introvertis, les timides, parfois même les tourmentés. C'est un travail peu gratifiant. Le traducteur est un artisan de l'ombre et, bien souvent, il ne demande pas mieux qu'on l'ignore.  Pourtant, il existe des méthodes d'animation du travail : constitution d'équipes, réunions d'harmonisation terminologique, tutorat par les « anciens », mais peu utilisées, par souci de rendement. À cet égard, les possibilités désormais offertes par les blogs et les réseaux sociaux peuvent aider à désenclaver le traducteur, à rompre son isolement. Je pense entre autres aux Fusionistas à Montréal, au Café des freelances à Paris et aux rencontres de réseautage organisées par l'ATAMESL  ou les Matinales de la SFT. Mais, encore faut-il qu'il le veuille !

LMJ : Vous est-il arrivé de traduire des textes que vous avez trouvés insipides ou/et dans lesquels vous ne compreniez pas le point de vue de l'auteur ?

Jean LeclercqJ.L. Bien sûr, et c'est face à de tels textes qu'on se rebelle parfois. Le traducteur est le seul qui lise véritablement le document. Comme l'a dit l'auteur argentin J. Salas Subirat : « Traduire est la manière la plus attentive de lire ». En détricotant le texte, on en découvre toutes les faiblesses et, souvent, lorsque se pose un problème de traduction, c'est à cause d'une maladresse d'expression dans l'original. Un écrivain canadien me disait un jour que, s'il en avait les moyens, il ferait traduire tous ses livres afin d'en débusquer les faiblesses.   Lui, avait compris l'alchimie complexe de la traduction !

LMJ : Quelle est votre éthique de travail en pareil cas ?

Jean LeclercqJ.L. Tenter d'avoir un contact avec l'auteur du texte afin d'élucider la difficulté. Si possible, le rencontrer. Dans une organisation comme celle où j'ai travaillé, le rédacteur du document est souvent dans les parages. Deux types de réactions sont alors possibles. La moins fréquente est du genre: « lt says what it says, just translate ! ». Mais, le plus souvent, c'est une attitude de compréhension et de collaboration qui amène l'auteur à retoucher l'original dans le sens d'une plus grande clarté ou d'une plus grande précision.

LMJ : À votre avis, quelles sont les qualités essentielles d'un bon traducteur ?

Jean LeclercqJ.L. Je serais tenté de vous répondre ce que Mme Seleskovitch disait lorsqu'on lui posait la même question à propos de l'interprète: la bonne connaissance d'au moins deux langues étrangères mais, surtout, un bon bagage de culture générale.  J'ajouterais que le traducteur doit aussi maîtriser parfaitement la langue d'arrivée, c'est-à-dire sa langue maternelle. En effet, il lui faut  connaître toutes les caractéristiques grammaticales et lexicologiques de la langue d'arrivée, s'il veut pouvoir rendre toutes les nuances du texte qu'il traduit.

LMJ : Combien de langues parlez-vous? Avez-vous certaines dispositions pour ces langues; par exemple, en quelle langue rêvez-vous, préférez-vous lire un livre d'aventure, un livre de cuisine, prenez-vous des notes, etc… ?

Jean LeclercqJ.L. Je dis toujours que je n'en sais qu'une: ma langue maternelle. Mais, je traduis à partir de l'anglais et de l'espagnol, et je me débrouille dans plusieurs autres langues.  Les dispositions, à mon avis, c'est la volonté de communiquer avec l'autre. Si cette volonté vous habite, vous aurez des « dispositions ». Le reste est une question de travail. L'apprentissage des langues requiert un effort. Il faut bachoter, tout au moins au début, pour acquérir la masse critique qui permet ensuite d'apprendre plus agréablement. Quant à la langue dans laquelle on rêve, je crois que c'est une illusion. La langue des rêves n'appartient à aucun Champollion idiome particulier. Le grand Jean-François Champollion, linguiste hors-pair, disait rêver en amharique, mais c'était une boutade! Pour ce qui est des lectures, l'original est toujours préférable, quel que soit le sujet, et quant à prendre des notes, oui, j'en prends et de plus en plus, car ma mémoire n'est plus ce qu'elle était naguère.

LMJ :Enfin, si vous aviez un seul conseil à donner à nos ami(e)s traducteurs/trices, quel serait-il ?

Jean LeclercqJ.L. Ce conseil unique sera en fonction de l'expérience professionnelle du traducteur/trice. Au débutant, au junior, je dirais d'avoir confiance, de ne pas se décourager et de rompre l'isolement. Au confirmé, au senior, je dirais de faire bon accueil aux jeunes, de les épauler et de leur donner confiance, car c'est un métier dans lequel on a trop tendance à douter. 

LMJ : Croyez-vous comme Claude Hagège [  http://bit.ly/2gQdm3j ] que l'anglais exerce une domination sur le français ?

Jean LeclercqJ.L. : Oh, j'en suis persuadé. La « domination douce » de l'anglais s'exerce sur toutes les langues et l'on voit mal comment le français pourrait y échapper. Cette domination traduit la puissance politique, économique et culturelle des pays anglophones dans le monde contemporain. Certaines langues – je pense aux langues scandinaves – sont plus dominées que le français. C'est une réalité qui subsistera jusqu'à ce que cette domination passe en d'autres mains. Jadis, le grec a été la langue véhiculaire du monde méditerranéen, jusqu'à ce qu'il soit remplacé par le latin ! 

 

LMJ : Pour en revenir aux années où vous vous intéressiez à la linguistique, notamment au français et à l'anglais, croyez-vous que la jeune génération soit aussi attachée que la vôtre à la clarté et à la précision de la langue ?

JLCJ. L. Ma réponse est non. Il est bien certain que la jeune génération n'est plus aussi attachée que ses aînés au beau langage. Toutes sortes de facteurs l'y incitent. Le nivellement par la base, la défaillance de l'enseignement, le laxisme que l'on confond avec la liberté, font que l'on accorde moins d'importance à la clarté de l'expression et à la précision des termes. La langue est mise à mal, même par ceux qui devraient normalement la défendre. Mais, là aussi, c'est un phénomène qui n'est pas strictement français et que l'on observe partout. Cependant, des événements récents montrent que le public français reste attaché à la qualité de l'expression. Le président que la France vient de choisir a conquis l'électorat non seulement par sa jeunesse et sa bonne mine, mais aussi par un discours extrêmement soigné. Ses deux principaux rivaux (Le Pen et Mélenchon), quoi qu'on en pense par ailleurs, s'exprimaient eux aussi étonnamment bien. Donc, tout n'est pas perdu, et l'on aime encore le beau langage !

 


 

[1] Parmi d'autres :

La Madeleine, battue des vents…

 Des aviateurs français ont-ils traversé l'Atlantique avant Charles Lindbergh ?

 Sa « salle des urgences de l'esprit » est ouverte 24h/24.

 

Andrei Popescu-Belis – linguiste du mois de novembre 2017

Un nouvel outil pour aider les ordinateurs à traduire

Lorsque la traduction automatique [1] commença à pointer le bout du nez, au début des années 1990, d'aucuns ont prétendu (peut-être pour Computational linguistics se rassurer) qu'automatisme ou pas, il faudrait toujours des êtres humains pour relire le travail et corriger les bévues tenant au contexte. Le traducteur se transformerait donc tout simplement en réviseur. Mais, les progrès de l'intelligence artificielle sont tels qu'on peut entrevoir la possibilité pour la machine de se corriger elle-même.

Le 18 avril dernier La Tribune de Genève a publié un intéressant article de Mme Caroline Zuercher intitulé : « Un nouvel outil pour aider les ordinateurs à traduire ». Vu l'intérêt de ce thème pour bon nombre de nos lecteurs, nous avons acheté à notre confrère, La Tribune de Genève, le droit de reproduire cet article.

Étant donné le rôle central joué par M. Andreï Popescu-Belis dans le domaine de la « linguistique computationnelle », nous l'avons élu linguiste du mois.

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Popescu-belis-« Entre les langues, ça ne colle jamais!» Le diagnostic est celui d'Andrei Popescu-Belis, chercheur senior à l'Institut de recherche Idiap de Martigny (Suisse).[2] À la tête d'un consortium, cet informaticien a développé de nouvelles techniques pour améliorer les outils de traduction automatique. Il a présenté les résultats de ses travaux lors d'une conférence qui s'est tenue à Valence (Espagne) au début du mois d'avril 2017.

Chacun a son anecdote et nous avons tous déjà lu un mode d'emploi surréaliste passé entre les mains d'un traducteur maladroit. Le problème, détaille Andrei Popescu-Belis, c'est que tous les mots, ou presque, ont plusieurs sens, donc plusieurs traductions. Les pronoms ne sont pas identiques dans toutes les langues… Les Espagnols et les Italiens se permettent même d'en supprimer! Pour compliquer le tout, la concordance des temps varie également. Et ne parlons pas du chinois ou du japonais…

100 milliards de mots

L'enjeu est de taille puisqu'un outil comme Google Translate traite chaque jour quelque 100 milliards de mots. Depuis les années nonante, des progrès ont été effectués en recourant aux statistiques: l'ordinateur apprend la probabilité qu'un mot signifie une chose plutôt qu'une autre, en fonction des mots voisins. La proposition d'Andrei Popescu-Belis a été de ne plus effectuer ce calcul phrase par phrase mais de croiser des informations contenues ailleurs dans le texte. Ainsi, si le terme anglais «rock» est employé, il faut regarder si l'on parle de musique (rock'n roll) ou de géologie (la roche).

Un autre exemple? Les pronoms font en général référence à ce qui est apparu plus tôt dans le texte. Or, le «it» anglais (destiné aux objets et aux animaux) n'existe pas en français: on utilisera «il» ou «elle». Si vous demandez à un ordinateur de traduire «Ma tante a acheté une excellente voiture. Elle n'est pas très jolie», la version anglaise risque fort de remettre en cause la beauté de votre parente. Pour une bonne raison: le système a appris que «joli» est généralement utilisé pour des personnes, contrairement à «rouillé» ou «en panne». Là encore, un coup d'œil dans le rétroviseur pourrait éviter un impair.

Algorithmes publics

L'idée, donc, est de pousser le programme à «comprendre le sens global pour améliorer les choix locaux». Cette question est désormais étudiée dans le monde entier. A Martigny, Genève et Zurich, une vingtaine de personnes ont participé au projet d'Andrei Popescu-Belis, financé par le Fonds national suisse de la recherche. Des linguistes de l'Université de Genève ont notamment cherché à savoir où regarder pour donner la bonne réponse. «Dans les grandes lignes, nous indiquons au système le nombre de phrases précédentes qu'il doit analyser et comment il doit les analyser, puis nous procédons à des tests en conditions réelles», résume l'informaticien.

Avec l'anglais et l'espagnol, ces travaux permettent de supprimer un tiers des erreurs liées aux pronoms et 80% des problèmes de verbes. «Notre outil prend du temps pour effectuer les calculs, précise le chercheur. Il ne permet pas de traiter des milliers de phrases à la minute.» L'utilisation par tout un chacun n'est donc pas encore possible, mais ces algorithmes sont publics. D'autres pourront «les emballer et les rendre plus efficaces». Trois collaborateurs du consortium ont d'ailleurs été débauchés par Google Zurich.

«L'esprit est plein d'ardeur, mais la chair est faible»

Reste à savoir si, un jour, notre ordinateur pourra livrer un résultat parfait. «Nous en sommes très loin, mais ces systèmes permettent déjà de comprendre dans les grandes lignes un article rédigé dans une langue inconnue.» Autre limite: si certaines langues ont été bien étudiées, la plupart restent les parents pauvres de la traduction automatique.

Andrei Popescu-Belis conclut que, dans ce domaine, les chercheurs se sont en général montrés trop optimistes. Durant la guerre froide, les Américains essayaient déjà de décrypter les messages russes. L'histoire raconte qu'ils auraient testé leur système avec la phrase biblique «The spirit is willing but the flesh is weak» («L'esprit est plein d'ardeur, mais la chair est faible»). Un aller-retour vers le russe et le résultat aurait donné: «La vodka est forte, mais la viande est pourrie.» Depuis, de grands progrès ont été réalisés. La Bible, toutefois, reste hors de portée.

Un outil pour faire des recommandations

Le domaine d'activité d'Andrei Popescu-Belis s'appelle «linguistique computationnelle». Hormis la traduction automatique, son équipe aide des sites Internet à proposer des recommandations. Elle a par exemple développé pour TED (un site regroupant de courtes conférences réalisées par des personnalités marquantes) un mécanisme permettant de conseiller aux usagers de nouvelles vidéos.

La subtilité: les suggestions ne sont pas uniquement liées au fait que vous vous êtes déjà intéressé à un thème. Elles prennent en compte les commentaires que vous avez déposés, le logiciel étant capable de déterminer si leur tonalité est positive ou négative. «Quand vous écrivez «nul» ou «exceptionnel», cela ne pose pas de problème, mais si vous employez le terme «pas mal», l'ordinateur doit comprendre que ces mots doivent être traités ensemble», décrit le chercheur. L'analyse permet aussi de savoir sur quels aspects vous êtes positif ou négatif. «Nous avons employé cette méthode pour un site de livres audio. Nous pouvons ainsi préciser si vous avez apprécié l'histoire ou son lecteur.»

Pour Andrei Popescu-Belis, l'inconvénient de tels outils est qu'ils enferment les gens dans des cases et n'élargissent pas leur horizon – que ce soit dans les loisirs ou sur les opinions. Et le risque de manipuler le public? «Nous n'avons jamais développé de projet commercial mais c'est vrai, cela permettrait une publicité ciblée. De toute façon, il faut savoir que ce que nous faisons sur le net n'est jamais privé, mais se reflète en partie dans les recommandations que nous recevons.»

—————-

[1]

 Triangle de vauquois

Triangle de Vauquois, modèle pour les fondements de la traduction automatique

 

[2] L'Institut de Recherche Idiap (anciennement Institut d'intelligence artificielle perceptive), situé à  Martigny, (Valais Suisse), est une fondation de recherche autonome, indépendante et à but non lucratif spécialisée dans la gestion d'informations multimédia et dans les interactions homme-machine multimodales. L'institut a été fondé en 1991 par la municipalité de Martigny,  l'État du Valais, l'Ecole polytechnique federale de Lausanne, l'Université de Genève et Swisscom.  L'institut de Recherche Idiap est agréé par les gouvernements du Valais et de la Confédération Suisse et est associé à l'EPFL par un plan de développement commun (LIDIAP est le laboratoire de l'EPFL de l'Idiap). Il est reconnu internationalement pour ses travaux en reconnaissance de la parole, apprentissage artificiel, vision par ordinateur et interface homme-machine. 

Alors qu'il n'employait qu'une trentaine de personnes en 2001, l'Idiap a en 2016 une centaine d'employés, dont 80 chercheurs.

Idiap

 

 

Gaston Dorren, linguiste du mois d’octobre 2017

 INTERVIEW

Lyda Ruijter
L’intervieweuse

Gaston Dorren
L’interviewé

Gaston Dorren, écrivain et linguiste demeurant aux Pays-Bas, a publié trois livres de linguistique. L’un d’eux est paru en anglais sous le titre : Lingo – Around Europe in Sixty Languages et a été traduit dans plusieurs autres langues. Il a collaboré à des revues de linguistique de grande diffusion aux Pays-Bas, en Belgique, en Grande-Bretagne, en Norvège et en Suisse. Dernièrement, son article “Talking Gibberish” a paru dans aeon.co. Gaston parle l’anglais, l’allemand, l’espagnol et un peu le français. Il lit plusieurs autres langues et blogue sur languagewriter.com.

Lingo 1

 

Née dans une ferme d’un petit village des Pays-Bas, Lyda Ruijter est diplômée de l’Université d’Utrecht dont elle détient une maîtrise en sociologie,  avec comme domaines d’études la thérapie familiale, la criminologie, la méthodologie et les statistiques.  Elle a occupé les fonctions de Directrice locale d’une étude publique sur les victimes de crimes, et de Coordonnatrice régionale de l’organisation Humanitas. Venue étudier aux Etats-Unis, elle a obtenu un doctorat en linguistique à l’Université du Wisconsin à Madison. Elle a occupé différents postes d’enseignement dans les départements de linguistique, de pédagogie et d’anglais, tant aux États-Unis qu’en Malaisie.

 

 ENGLISH VERSION  – Traduction Jean Leclercq

 

Lyda: Quand avez-vous commencé à vous intéresser aux langues en tant que sujet d’étude ?

Gaston: Je pense que tout a commencé lorsque j’ai appris l’anglais, le français, l’allemand et le latin à l’école. Ce n’est qu’à ce moment-là que le limbourgeois, le dialecte que nous parlions dans la région, la province méridionale du Limbourg, m’est apparu comme une langue à part entière, et non pas une sorte de néerlandais informel. Ce fut une révélation : le limbourgeois, comme l’anglais, le français et les autres langues, avait des règles de grammaire, un vocabulaire et des sonorités nettement différents du néerlandais. Je ne m’étais jamais arrêté à cela auparavant. C’est en apprenant d’autres langues que je me suis ouvert les yeux, ou plutôt les oreilles !

 

Lyda: Votre éducation a-t-elle joué un rôle dans l’intérêt que vous avez porté aux langues ?

Gaston: Certainement. Ma mère était assez pointilleuse quant à l’emploi du mot juste, en néerlandais comme en limbourgeois. Mon père enseignait le français (ce qui explique le choix de mon prénom), ma première petite amie était allemande et la plupart des émissions de télévision que je regardais, comme The 6 Million Dollar Man et M*A*S*H, étaient en anglais, avec sous-titrage en néerlandais.

 

Lyda: Avez-vous pris conscience de la langue de l’élite en grandissant dans la classe supérieure ?

Gaston: Certainement pas; j’appartiens à la plus moyenne des classes moyennes. Le seul trait élitiste familial dont je me souvienne remonte bien avant ma naissance. Quand mon père était élève à l’école normale, mon grand-père lui écrivait des lettres en français. Lorsque mon grand-père était enfant, en 1900, le français était encore la langue de l’élite dans cette partie du Limbourg et, à l’âge adulte, il était enclin au snobisme.

 

Lyda: Vous avez écrit Lingo: Around Europe in Sixty Languages, publié aux États-Unis il y a deux ans. C’est un périple linguistique qui conduit le lecteur dans toute l’Europe, à l’écoute de soixante langues. Comment avez-vous conçu ce livre ? Décrivez à nos lecteurs ce qu’ a été pour vous la rédaction d’un tel ouvrage.

Gaston: En fait, c’est venu tout naturellement, à partir de quelques textes que j’avais écrits pour m’amuser. Les jugeant assez prometteurs, je m’interrogeais sur leur dénominateur commun, et je retins ce thème des langues européennes qui se révéla extrêmement stimulant. Le livre, d’abord publié en néerlandais, fut très bien accueilli par la critique. Jouant le tout pour le tout, je le fis traduire en anglais à mes risques et périls. Cela a merveilleusement marché, parce que, grâce à mon agent, Caroline Dawnay et au très perspicace éditeur Mark Ellingham (Profile Books), le livre devint une sorte de succès de librairie en Grande-Bretagne. D’autres éditions, y compris l’américaine, ont également donné des résultats très satisfaisants. Le livre est maintenant édité dans sept langues différentes. À mon grand désespoir, il manque surtout le français et l’italien. J’aimerais vraiment que Lingo paraisse dans ces deux langues. L’édition espagnole est merveilleuse, ce qui montre bien que Lingo peut s’accomomder d’une langue romane !

 

Lyda:  Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs l’influence que de fortes personnalités ont exercer sur l’évolution des langues ? Dans votre livre, vous montrez que, souvent, tel ou tel personnage fortement motivé a sauvé une langue de l’extinction ou a favorisé une certaine variante d’une langue. Avez-vous noté le caractère politique des choix faits de promouvoir telle langue ou telle variante de langue plutôt que telle autre ? 

Gaston: Oui, c’est vrai qu’en y réfléchissant, bien des langues doivent beaucoup à un ou deux individus. Peut-être ont-ils eux-mêmes bataillé pour qu’elles soient reconnues ou leurs livres ont-ils puissamment influé sur la langue courante. C’est le cas de Martin Luther pour l’allemand et de Dante pour l’italien. Ce sont des noms familiers, mais, plus à l’est, il y a tous ces pères des langues maternelles dont la plupart des Européens et des Américains n’ont jamais entendu parler. Certains d’entre eux peuvent effectivement avoir sauvé leur langue de l’extinction ou, au moins, de la marginalisation. Par exemple, dans Lingo, je raconte l’histoire du linguiste et nationaliste slovaque Ľudovít Štúr. Malgré ses efforts, le slovaque n’obtint un statut officiel qu’avec l’effondrement de l’empire austro-hongrois, et ce n’est qu’après la rupturee avec la Tchéquie que la langue slovaque a vraiment obtenu droit de cité. Cela marche dans les deux sens : de même que le slovaque avait besoin d’un pays pour s’épanouir, la Slovaquie avait besoin d’une langue pour affirmer sa nationalité. Je simplifie les choses, mais l’on estime souvent que le nationalisme et l’appartenance linguistique vont de pair, notamment en Europe. Je ne suis pas si certain que ce soit une bonne chose. Nation et langue font un mélange détonant et même toxique. La Catalogne est le plus récent exemple des tensions que cela peut créer, et des conflits analogues se sont produits dans toute l’Europe.

 

Lyda: À quel projet travaillez-vous actuellement ?

Gaston: Je travaille à un livre qui devrait sortir à la fin de 2018, sur les langues les plus parlées dans le monde, de l’anglais au mandarin et à l’espagnol, jusqu’à des langues quelque peu moins connues comme le tamoul, le swahili et le vietnamien. Même si l’anglais est la langue mondiale d’aujourd’hui, seulement environ un terrien sur huit sait le parler à peu près couramment. Ce livre sera à propos de la plupart des sept autres terriens. Comme dans Lingo, chaque chapitre aura son angle d’attaque. Pour le chapitre sur le vietnamien, par exemple, j’essaie actuellement de l’apprendre et je vais prochainement aller passer quelques semaines sur place. Le chapitre sur le français portera sur le fort accent mis sur la Norme et sur l’aversion de Paris pour les langues minoritaires. L’article 2 de la Constitution dit que : « La langue de la République est le français », une fiction juridique pour réprimer les droits culturels des minorités. Une nation confiante en elle-même qui veut que ses citoyens soient libres et divers ne devrait jamais énoncer une prétention aussi autoritaire. Bigre, voilà qui ne va vraiment pas m’aider à trouver un éditeur français, n’est-ce pas ?

 

Lyda: Comme nous sommes tous deux néerlandais, je peux vous demander si vous croyez que le style de laisser-faire culturel en honneur aux Pays-Bas a permis une moindre normalisation, une moindre pression des pouvoirs en place de se conformer à la norme une seule langue, et davantage d’acceptation des variantes de la langue.

Gaston: Je crois que la situation du néerlandais est plus ou moins la même que celle de l’anglais. Il y a une norme mais, exception faite de l’orthographe, de grandes différences sont aujourd’hui tolérées, tant au niveau régional qu’en matière de civilité. Ce que la culture linguistique a de particulier aux Pays-Bas, c’est la tendance à ne pas réagir quant à l’avenir de la langue. Les universités deviennent vite des espaces uniquement anglophones. Si bien qu’à terme, les élites ne seront pas capables d’exposer des questions de leur compétence aux profanes – c’est-à-dire à des gens comme vous et moi, car nous sommes tous des profanes dans la plupart des domaines. Nous risquons de perdre le vocabulaire néerlandais dans des pans entiers de l’activité et du savoir humains. Cela ne va peut-être pas m’empêcher de dormir – le changement climatique est bien pire – mais j’estimerais que c’est une grande perte culturelle.

 

Lyda: Comme, chez vous, voyages et observations linguistiques sont intimement liés, vous considérez-vous comme un linguiste, ou un géographe, ou autre chose encore ?

Gaston: Je suis un linguiste, mais ma linguistique est d’un genre qui nécessite beaucoup de connaissances en géographie et en histoire. C’est ainsi que l’un des projets auxquels je réfléchis aura effectivement trait à la géographie – au problème des frontières, pour être exact. Mais, mieux vaut ne pas en dire plus à ce stade.

 

Lyda: Votre style m’a particulièrement impressionnée. Vous devez avoir un très bon traducteur en anglais. Je suis curieuse de lire l’édition néerlandaise afin de voir comment vous aviez formulé certains passages de l’original.

Gaston: Merci ! Oui, Alison Edwards a fait un excellent boulot. Comme d’ailleurs la plupart des traducteurs dans d’autres langues. Ce fut un vrai bonheur de travailler avec la plupart d’entre eux, non seulement parce que ce sont des gens passionnés par leur métier, mais aussi parce que faire traduire ce livre de linguistique, disons en espagnol ou en allemand, m’a obligé à jeter un regard neuf sur certaines langues, en me plaçant du point de vue des langues cibles. J’ai même fait des causeries à des traducteurs dans plusieurs pays pour traiter de cet aspect de Lingo.

 

Lyda: Aimeriez-vous ajouter quelque chose d’autre ?

Gaston: Oui, un détail ludique intéressant. Pendant sept ou huit ans, je me suis produit comme auteur-compositeur de chansons. Je crois que cela m’a appris combien il est important d’avoir le public avec soi. Ce vécu a absolument modifié ma façon d’écrire, l’a rendue plus personnelle et, je l’espère, plus attirante. Il m’a aussi appris à faire des causeries. Auparavant, j’étais très mauvais, et maintenant c’est une de mes activités préférées.

 

 

Valérie François – linguiste du mois de septembre 2017

Jonathan Goldberg s'est entretenu avec Valérie François, traductrice douée et polyvalente, par Skype de Los Angeles a Málaga, en Espagne. Le site de Valerie est accessible à l'adresse http://www.FrenchTranslations.eu

        

Valérie François

J.G.

Malaga

Los Angeles

JG : Vous avez vécu toute votre enfance en France, et votre vie d'adulte jusqu'à ce jour à l'étranger. Où êtes-vous née en France ? Au cours de votre enfance, auriez-vous imaginé partir vivre à l'étranger ?

VF : Je suis née dans un village des Vosges, un département de la région aujourd'hui appelée Grand Est. J'ai grandi dans un petit village vosgien appelé Aulnois, qui compte une centaine d'habitants. Les villes et villages des Vosges sont en général peu connus par mes interlocuteurs. Aux personnes qui m'interrogent sur mon lieu de naissance, j'ai pour habitude de répondre en citant la ville de Nancy, comme étant la plus grande ville la plus proche, mais se trouvant tout de même à une heure de route en voiture ou en train. Je me rappelle que lorsque mes parents m'ont annoncé qu'on partait s'installer près de Valence, la Porte du Sud de la France, quand j'avais quatorze ans, j'en étais très heureuse, j'ai toujours eu l'âme voyageuse. À peine cinq ans plus tard, et après un séjour linguistique aux États-Unis et en Allemagne, je partais m'installer en Écosse pour une année d'étude universitaire « Erasmus ».

JG : À quel âge avez-vous commencé à développer un intérêt pour les langues étrangères ? Quelles langues parlez-vous aujourd'hui ? 

VF : Ma passion pour les langues a débuté par un intérêt pour les mots. Dès ma plus tendre enfance, j'ai eu un intérêt grandissant pour les mots, peu après avoir appris à lire. Je me rappelle notamment mon intérêt particulier pour les dictionnaires, monolingues ou bilingues et vouloir à tout prix les lire. Je demandais à ma mère de m'expliquer quelques mots et définitions dans le dictionnaire, une habitude qui s'est d'ailleurs transmise, car à mon tour je parcours très souvent les dictionnaires avec ma fille de huit ans. Cette passion des dictionnaires, et par la suite des glossaires ne m'a jamais quittée, au point de conserver au fur et à mesure des années des mêmes dictionnaires aux éditions différentes, ce qui me vaut quelques taquineries de mon entourage ! Au cours de mes différents séjours linguistiques et de mes études à l'étranger, je prenais des notes sur des points de traduction qui se présentaient à moi dans la vie de tous les jours. J'ai par la suite créé un glossaire que j'alimentais jour après jour et qui est devenu la base de l'outil de terminologie en ligne de l'entreprise où j'ai exercé comme traductrice. J'ai commencé à apprendre l'anglais et l'allemand au collège, l'italien au lycée, et l'espagnol en Irlande grâce à des échanges linguistiques (français/espagnol) que nous organisions avec mes collègues espagnols.

JG : Vous avez travaillé et vécu en Irlande, parlez-nous de votre expérience de vie en Irlande.

VF : Je me suis installée en Irlande en 2008. J'ai eu l'opportunité de rejoindre une nouvelle équipe de traducteurs européenne basée à Dublin, après avoir travaillé comme seule traductrice dans le bureau parisien de l'entreprise qui m'embauchait. Quand l'opportunité s'est présentée, le départ pour l'Irlande était une évidence pour moi. J'avais toujours rêvé de vivre dans un pays anglophone, et l'Irlande représentait à mes yeux un pays fascinant et où il faisait bon vivre. Nous avons vécu sept ans en Irlande avec ma famille, mes deux enfants y sont nés. Le départ de l'Irlande n'a pas été une décision facile. Nous portons ce pays dans nos cœurs, et nous n'excluons pas de repartir s'y installer un jour. En particulier ma fille, qui se dit « d'abord » irlandaise et qui se lie pour l’instant plus facilement d'amitiés avec les écoliers anglophones de son école en Espagne.

JG : Les diplômes que vous avez obtenus entre l'année 2001 et l'année 2004 ne semblaient pas vous diriger de manière inéluctable vers une carrière de traductrice. Parlez-nous de votre parcours et de la période à laquelle vous avez décidé de consacrer votre carrière à la traduction.

  VF : Lorsque j'ai choisi d'effectuer des études supérieures en langues étrangères, j'ai choisi le cursus plus généraliste des « langues étrangères appliquées » (étude des langues anglaise et allemande appliquées aux affaires internationales et au commerce) afin d’élargir mes possibilités, ne sachant pas encore très bien quels débouchés exacts je voulais atteindre. La seule chose dont j’étais sûre, c’est que je souhaitais approfondir l'apprentissage de mes trois langues étrangères (anglais, allemand, italien). Tout au long de ce cursus, j'ai suivi des cours de traduction qui m'ont passionnée. Les deux années suivantes, j'ai obtenu une maîtrise (master 1) en Langues Étrangères Appliquées de l'Université Sorbonne Nouvelle (Paris III) puis un master 2 en management des affaires internationales de l'École de Commerce CESCI à Paris. À la fin de mes études, j'ai pu travailler dans une entreprise du secteur des biotechnologies en tant que coordinatrice export, une mission dans un environnement soucieux du détail et axé sur la qualité. J’ai ensuite pris connaissance d’un poste de traducteur en entreprise qui s’ouvrait à Kansas City. Cette annonce a suscité un très vif intérêt chez moi. J’ai passé les tests de traduction avec succès et j’ai décroché mon premier poste de traductrice en entreprise, basé à Paris (et non plus à Kansas City, comme il était prévu initialement). Après neuf années de collaboration au sein de la même entreprise, dont cinq ans en tant que traductrice (« Global Localization Analyst ») et quatre ans en tant que consultante des solutions de pharmacie, alors que l'opportunité m'était présentée d'évoluer dans mes responsabilités, j'ai choisi de reprendre mon métier de traductrice à plein temps.

JG : Vous parlez aujourd'hui cinq langues, mais vous choisissez de ne traduire que de l'anglais vers le français. N'avez-vous pas voulu inclure d'autres langues dans votre répertoire de langues sources ?

VF : Lors de ma mission de traductrice que j'ai exercée pendant cinq ans dans une société américaine d’informatique médicale (un éditeur de logiciels dédiés aux hôpitaux), je traduisais de l'anglais vers le français presque exclusivement. J'ai bénéficié d'une spécialisation très forte grâce notamment aux tâches de localisation des logiciels de pharmacie dont j'étais chargée à part entière et d'une mission de quatre ans en tant que consultante de la solution logicielle de pharmacie auprès de clients (hôpitaux) français, irlandais et anglais. Je pense que sans cette spécialisation dans le domaine de la santé, et de la pharmacie en particulier, que j’ai développée au cours de mon parcours professionnel, je n’aurais pu m'installer à mon compte de façon pérenne en tant que traductrice spécialisée. J'ai donc choisi de concentrer mes efforts sur ma spécialisation et ma combinaison de langues la plus développée à ce jour, plutôt que de diversifier mes langues de travail, ce qui demandait un effort d'un autre type. Pour autant, je ne pense pas tirer un trait sur la possibilité de diversifier mes langues de travail à l'avenir.

 

JG : Il semble que vous ayez la capacité de sortir des domaines techniques et des affaires dans votre travail de traduction. Il m'a été en effet possible de le constater à la suite de vos contributions sur des sujets de littérature et de filmographie sur ce blog et de votre excellente traduction d'un texte juridique que j'ai pu voir. Avec ces aptitudes diversifiées, n'avez-vous pas parfois l'envie de traduire en dehors de votre champ de spécialisation par plaisir ? 

 VF Je pense avoir développé ces capacités de diversification tant au cours de mon cursus universitaire que de mes expériences en entreprise. Il fut un plaisir pour moi de contribuer sur ce blog, autant que cela fut un exercice ardu, car la traduction générale et littéraire est un exercice bien plus compliqué pour moi que la traduction technique. Néanmoins, la question que vous posez tombe à point nommé. Après ces presque trois années, par chance fructueuses, en tant que traductrice indépendante spécialisée dans le secteur de la santé, je cherche en effet à développer de nouvelles compétences. Comme le reflète peut-être mon parcours universitaire et professionnel, j'aime relever des défis. Mon nouveau défi est de parvenir à exercer mon métier dans des domaines qui me sont d'un intérêt plus particulier.

JG : Vous vivez en Espagne avec votre mari français et vos deux enfants français nés en Irlande. Comment abordez-vous le multilinguisme au quotidien ? Quelle langue parlez-vous à vos enfants ? 


VF
 : Maeli (Valerie) reading_a_book (2)Nous parlons à nos enfants la langue qui nous est la plus naturelle, c'est-à-dire le français. Néanmoins, mes deux enfants
parlent également couramment l'anglais et l'espagnol. Ma fille de huit ans et mon fils de quatre ans sont tous deux nés en Irlande. Ils ont pu pratiquer l'anglais au quotidien jusqu'en 2015. Une fois que nous sommes arrivés à Málaga, en Espagne, nous avons découvert un environnement culturel et linguistique international, et les enfants ont pu rejoindre une école bilingue (anglais/espagnol). Nous abordons cet apprentissage simultané de langues variées de la manière la plus naturelle possible.

Les  enfants ont la possibilité de parler ces trois langues presque tous les jours de l'année, grâce à leurs parents français, leurs professeurs et amis espagnols et anglais, et notre entourage plurilingue. Le fait de vivre dans cet  environnement constitue pour eux la meilleure façon d'entretenir et de contribuer à l'apprentissage de plusieurs langues. Le soir, au coucher, ma fille lit des histoires en anglais à son petit frère, nous leur lisons des histoires en français, parfois en anglais, mais pour les histoires en anglais, nous préférons laisser le soin à notre fille qui a un accent anglais naturel !

JG : Parlez-nous des plaisirs et des frustrations que vous connaissez dans votre métier de traductrice et en tant que traductrice indépendante en particulier.

VF : Pour avoir travaillé en entreprise pendant onze ans, dont cinq ans en tant que traductrice en interne, je dirais que la principale frustration que je connais aujourd'hui est de ne plus être entourée de tous les experts médicaux (pharmaciens, médecins, infirmier/ères) et techniques qui travaillaient près de moi au quotidien à Paris, ou de mon équipe de traducteurs à Kansas City et à Dublin, avec lesquels nous débattions entre autres de sujets de terminologie. J'apprécie néanmoins l'environnement de travail personnel, de pouvoir travailler dans mon propre bureau, entourée de tous mes livres et dictionnaires, et parfois sur ma terrasse sous le soleil andalou !

JG : Quels sont vos projets pour l'avenir ?

VF : Je projette actuellement de créer mon site internet avec mon mari et de développer mon activité. Quant à mes aspirations futures, comme je l'ai mentionné précédemment, je souhaite allier mes aptitudes en traduction à de nouveaux domaines d'intérêt. Ma spécialisation aujourd'hui est technique, et je voudrais pouvoir contribuer à des questions d'intérêt plus général, d'ordre politique, culturel ou littéraire. En outre, j'ai toujours eu un fort intérêt pour les institutions et les activités multilingues de l'Union européenne, que j'ai cultivé de par les modules que j'ai suivis à l'université et plus récemment de par mon travail de traduction et de validation linguistique effectué indirectement pour l'Agence européenne des médicaments. A l'avenir, je souhaiterais me rapprocher des organisations européennes ou internationales et pouvoir travailler sur des thématiques me tenant à cœur, touchant notamment notre environnement de vie en Europe et dans le monde. Je pense en parallèle à poursuivre des cours ou formations pouvant m'aider à suivre cette direction.

JG : Je vous souhaite une excellente Journée mondiale de la traduction, ainsi qu'à nos lectrices et lecteurs du monde entier.  

 

Happy Translator's Day

                                                                                          

Traductions/adaptations de Valérie sur ce blog :

Entre les draps d'Hollywood

Gad Elmaleh aux États-Unis

 

Esther Allen – linguiste du mois d’août 2017


WwBFondé en 2003, 
Words Without Borders entend favoriser la compréhension entre les cultures grâce à la traduction, la publication et la promotion de la meilleure littérature internationale contemporaine.

Avec deux de ses collègues, Esther Allen, traductrice new-yorkaise (espagnol-portugais–français//anglais) a accordé à Words Without Borders une interview centrée sur le film «Premier contact» ("Arrival"), sorti en 2016, dont le principal personnage est une linguiste. De mystérieuses « oblongues capsules » sont apparues en treize endroits différents de notre planète. Elles sont pilotées par d'étranges créatures heptapodes dont les intentions inquiètent les autorités. Une spécialiste de la linguistique comparée, Louise Banks (interprétée par Amy Adams)est chargée par l'armée américaine d'établir le contact avec eux afin de sonder leurs intentions. La traduction s'avère alors être le seul espoir de l'humanité.
 

Le Mot juste a obtenu d'Esther Allen et de Words Without Borders l'autorisation de traduire et de publier cet entretien (après en avoir retranché les réponses de ses collègues).



AllenEsther Allen a traduit de l'espagnol, du portuguais et du français une longue liste d'œuvres littéraires. Parmi celles-ci figure l'anthologie José Martí: Selected Writings parue dans les Penguin Classics. Avec Susan Benofsky, elle a dirigé la publication d'In Translation: Translators on Their Work and What It Means. Elle a collaboré et dirigé la publication de To Be Translated or Not To Be (Institut Ramon Llull, 2007), le rapport du PEN International sur la traduction et la mondialisation. Ex-membre du New York Public Library's Cullman Center for Scholars and Writers, et du Leon Levy Center for Biography, le gouvernement français l'a élevée au grade de chevalière dans l'Ordre national des Arts et des Lettres pour son action de promotion d'une culture de la traduciton en langue anglaise. Elle enseigne à la City University of New York.
 

Words Without Borders (WWB): Comment Premier contact a-t-il si justement saisi la situation du traducteur ?

Esther Allen: Dans L'Histoire de la vie, de Ted Chiang, la nouvelle qui a inspiré Premier contact, le personnage central de Louise Banks est associé aux mots «linguiste» et «linguistique», mais le verbe «traduire» n'apparaît jamais.  Ce que fait en partie l'adaptation cinématographique de l'œuvre de Chiang, c'est d'introduire la notion de traduction. Si bien que Premier contact est une incroyable transposition, dans la mesure où l'on part d'une nouvelle écrite en 2000 et qu'en l'adaptant, en l'élargissant et en la réinventant, on aboutit à un propos qui, avec profondeur et préscience, correspond à ce que nous sommes en 2017. Lire la nouvelle permet de découvrir d'intéressantes perspectives sur les origines du film, mais ses ambitions intellectuelles et politiques sont baucoup plus limitées.

Ce que qu'affirme Premier contact – bien mieux que la nouvelle de Chiang – c'est que la traduction est affaire de contexte. Quand Louise Banks traduit un des symboles utilisés par les heptapodes par «offre d'armes», le monde entier s'affole. Mais, elle soutient que le mot pourrait avoir plusieurs sens, armes n'en étant qu'un parmi d'autres. C'est exactement ce que fait le traducteur face à l'ambiguité inhérente à chaque mot, ambiguité plus redoutable encore quand on passe d'une langue à une autre. N'importe quel terme d'une langue donnée a la possibilité de se muer, légitimement, en toutes sortes d'autres vocables dans la langue cible, selon le contexte, l'intention et une foule d'autres facteurs.  

WWB: En quoi Premier contact se méprend-il terriblement sur ce qu'est un traducteur ?

A. : J'ai fait la grimace lorsque, dans l'une des nombreuses scènes de visions fulgurantes, j'ai appris que le livre de Banks sur la langue des heptapodes s'intitulait La langue universelle. C'est le signe d'un retour au modèle linguistique chomskyen [Chomskyan linguistic model] qui bat en brèche l'hypothèse de Sapir-Whorf. Pourtant, cette  hypothèse de Sapir-Whorf – qui veut que notre représentation du monde, et tout particulièrement notre notion du temps, dépendent de la langue que nous parlons – est le postulat central qui sous-tend à la fois la nouvelle et le film.  Et c'est seulement cette hypothèse de Sapir-Whorf qui intéresse la traduction. Les traducteurs n'ont pas affaire à l'universel, ils s'occupent des cas particuliers, des contextes. Mais, cela participe davantage de l'histoire de la linguistique que de l'exercice de la traduction. 

WWB: Comment feriez-vous pour enseigner l'anglais à un heptapode ? Qu'avez-vous  pensé de la méthode Banks ? Que feriez-vous autrement ?

ArrivalA.: Vous mettez le doigt sur l'une des faiblesses logiques du film. Louise Banks a l'idée géniale de ne pas tenter une communication orale; sa grande innovation consiste à écrire en langue «humaine» sur le tableau, et de montrer ces signes aux heptapodes qui, à leur tour, communiquent au moyen de leur langue écrite. Puis, plus tard dans le film,  sans donner aucune explication sur la façon dont cela s'est produit, Banks parle aux heptapodes, lesquels comprennent et répondent par écrit. À mon avis, il faut supposer  que les heptapodes sont bien plus avancés que les humains et qu'ils ont pu comprendre ses paroles rien qu'en l'observant. Il peut être difficile d'apprendre d'un heptapode, mais il n'est certainement pas difficile de lui enseigner. 

WWB: Sans vouloir rien dévoiler de l'intrigue, que pensez-vous de l'hypothèse selon laquelle l'apprentissage d'une langue peut profondément changer la façon dont on appréhende l'univers ?

Esther Allen: Des études neurologiques ont démontré que quand on apprend à voir le monde à travers plus d'une langue, cela modifie la structure du cerveau et les processus neurologiques, améliore l'aptitude à apprendre et protège contre le déclin lié à l'âge. Et bien sûr, cela modifie aussi la façon dont on appréhende l'univers !   

WWB: Qu'est-ce que cela vous fait  de voir une traductrice être l'héroïne d'un film de science-fiction hollywoodien ?

Esther Allen: Au cours de ces quelque quinze dernières années, Hollywood a manifesté de plus en plus d'intérêt pour le plurilinguisme. Naguère, les superhéros évoluaient dans un monde où tout un chacun parlait anglais, même dans les lieux les plus écartés.  Maintenant, c'est au superhéros d'être polyglotte et, même dans les superproductions, certaines scènes sont sous-titrées. Mais, Premier contact est un film d'un genre différent. Ce n'est pas vraiment un film de science-fiction hollywoodien, c'en est un pastiche. Louise Banks n'est surtout pas une super-héroïne et son aptitude à la communication n'a rien de surnaturel. C'est une spécialiste, affrontant un problème difficile qu'elle apprend à gérer au terme d'un processus lent et pénible, plein de complexités, d'ambiguités, d'obstacles et de peines au cours duquel elle ne braque  jamais un pistolet, ni ne crie sur personne. Si le monde est un jour sauvé, il le sera par des mots et non par des armes. Qu'un film commercial délivre ce message, sous la forme d'une méditation poétiquement cinématographique sur la traduction, me semble tenir du miracle – bien plus encore dans le climat politique qui est le nôtre.   


WWB: Enfin, la question-prime – Accepteriez-vous des autorités la mission de communiquer avec des extra-terrestres ? Dans l'affirmative, retireriez-vous votre combinaison de protection anti-risques biologiques  pour accomplir une telle mission 
?

Esther Allen: Traduire oblige toujours à s'affranchir de certains obstacles et à s'exposer au danger. Se débarrasser de sa carapace de protection biologique est une condition préalable dans ce genre de travail. Louise Banks en est parfaitement consciente lorsqu'on lui confie cette mission. Pour moi,  et pour la plupart des traducteurs que je connais, il serait difficile de dire non à une telle occasion d'écrire l'histoire. Mais, il serait aussi très difficile de dire oui à n'importe quelle collaboration avec un gouvernement ouvertement favorable à la suprématie blanche et dont le seul souci serait d'enrichir davantage encore le clan des milliardaires. L'un des aspects les plus intéressants de ce film est la description qu'il donne du rôle des autorités dans le très proche avenir. Aucun président des États-Unis n'apparaît sur l'écran et il est clair que le monde n'aspire à la suprématie d'aucune nation, de même qu'il  n'y a pas de coordonnateur unique des douze sites où apparaissent les astronefs.  

Traduction : Jean Leclercq

 

Professeur Nicholas de Lange – linguiste du mois de juillet 2017

Nicholas-de-LangeYanky Fachler a aimablement accedé a notre demande de se rendre à Cambridge pour s'entretenir avec le Professeur Nicholas de Lange, traducteur en anglais d'une bonne douzaine de livres de l'écrivain israélien Amos Oz, et notamment de Judas, titre présélectionné pour le Man Booker International Prize de 2017. Le Professeur de Lange, rabbin ordonné du judaïsme réformé, est Membre honoraire et Professeur d'hébreu et d'études juives à la Faculty of Divinity and Faculty of Asian and Middle Eastern Studies de l'Université de Cambridge. Il a occupé des fonctions d'enseignant invité au Centre d'Oxford pour les études hébraïques et juives, au Séminaire théologique juif de Hongrie (Budapest), à l'École pratique des hautes Études à Paris, à l'Université libre de Berlin, à l'Université de Toronto et à l'Université Princeton. C'est un traducteur prolifique de romans contemporains en hébreu, et il a présidé l'Association israélienne des traducteurs. Dans les extraits qui suivent, le Professeur de Lange nous livre quelques réflexions sur l'art de la traduction littéraire.

 

Yanky FaschlerNotre intervieweur, Yanki Fachler est écrivain, traducteur, homme de radio, formateur aux techniques de communication et auteur de plusieurs livres dans les domaines des affaires et de l'histoire juive moderne. Yanky est né et a fait ses études au Royaume-Uni, il a passé près de trente ans en Israël et habite actuellement en Irlande où il préside la Société d'histoire juive d'Irlande.

 

Interview traduite de l'anglais par Jean Leclercq.

ORIGINAL ENGLISH VERSION

 

 

Nicole Nolette – linguiste du mois de juin 2017

 

NN profileL'interviewéeNicole Nolette est professeure adjointe en études françaises à l’université de Waterloo en Ontario, au Canada, depuis juillet 2017. Pour son livre Jouer la traduction. Théâtre et hétérolinguisme au Canada francophone (2015), elle était lauréate du prix Ann-Saddlemyer de l’Association canadienne pour la recherche théâtrale et du prix du meilleur ouvrage en théâtre remis par la Société québécoise d’études théâtrales pour la période 2014-2016. Elle a publié de nombreux articles dans les domaines de la traductologie, du théâtre et des littératures franco-canadiennes. De 2014 à 2016, elle était chercheuse postdoctorale du Conseil de recherches en sciences sociales associée au Cultural Agents Initiative de l’université Harvard.

 

GBL'intervieweuse :  Geraldine Brodie est maître de conférence en théorie de la traduction et en traduction du théâtre, et responsable de la maîtrise en théorie et pratique de la traduction à l'University College London. Geraldine a imaginé et co-organisé la série de conférences Translation in History et le Theatre Translation Forum et elle a été co-rédactrice en chef de la revue en ligne New Voices in Translation Studies de 2012 à 2015.

Ses recherches portent sur les pratiques de traduction du théâtre dans le Londres contemporain, y inclus la collaboration du traducteur dans la production du spectacle, ainsi que l'intermédialité et l'interlinéarité des surtitres. Elle donne fréquemment des présentations sur ces sujets au Royaume-Uni et à l'international et son travail figure dans de nombreuses publications. Geraldine est membre du panel de partenaires d'ARTIS, une nouvelle initiative de formation en recherche dans le domaine des études de traduction et d'interprétation. 

Geraldine est détentrice d'une maîtrise en littérature comparée du University College London et d'un diplôme de premier cycle à Brasenose College, Oxford, où elle s'est spécialisée en linguistique, vieil et moyen anglais et vieux français. Elle a aussi un Diploma de Español como Lengua Extranjera de l'Instituto Cervantes. Les intérêts de recherche de Geraldine comprennent les voix multiples en traduction, la traduction théâtrale directe, indirecte et littérale, l'adaptation et la version, l'intermédialité des surtitres et l'éthique de la traduction. Geraldine est membre de l'Institute of Chartered Accountants in England and Wales et membre du Chartered Institute of Taxation. Sa première monographie, The Translator on Stage, sera publié en décembre 2017 par Bloomsbury. 

Elle a été notre linguiste du mois d'août 2016.

 
L'interview suivante a été menée  par Skype entre Londres et Ottawa.
CLICK HERE FOR ENGLISH TRANSLATION BY GERALDINE BRODIE


GB : Votre récent livre, Jouer la traduction, [1] interroge le théâtre traduit et bilingue issu de contextes canadiens où le français est une langue minoritaire. Comment vous êtesvous intéressée à ce sujet? Quelle était votre expérience du français au Canada?

NN book cover

NN :Je me suis intéressée au théâtre bilingue (français-anglais) et à sa traduction vers 2005, en étudiant avec Louise Ladouceur au campus francophone de l'Université de l'Alberta (Campus Saint-Jean). Je m'intéressais alors au théâtre bilingue de l'Ouest canadien, et je considérais qu'au lieu d'envisager la traduction de ce théâtre comme une impossibilité (comme une intraduisibilité), on pourrait l'envisager comme un jeu. J'ai ensuite voulu voir si ce jeu de la traduction pourrait se produire ailleurs, dans d'autres conditions postcoloniales ou diglossiques, par exemple. J'ai choisi d'étudier deux autres études de cas semblables à celle de l'Ouest canadien : la province de l'Ontario, à l'ouest du Québec et la région de l'Acadie à l'est du Québec. La ville de Montréal et l'Université McGill me semblaient être les lieux idéaux d'où observer l'évolution et la circulation des productions théâtrales d'un peu partout au Canada. J'y ai travaillé avec Catherine Leclerc, spécialiste du plurilinguisme littéraire et auteure de Des langues en partage? Cohabitation du français et de l'anglais en littérature contemporaine (2010).

J'ai aussi pu voyager sur les lieux de la production de ce théâtre et de ses traductions au fil des ans. Au cours des trois dernières années, j'ai habité aux États-Unis pour poursuivre un stage postdoctoral avec Doris Sommer au Cultural Agents Initiative de l'université Harvard grâce à une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Et depuis un an, j'enseigne en Nouvelle-Écosse, à l'extrême frontière (et aux origines) du territoire de l'Acadie. Mes études en traductologie se sont faites en français dans des universités de langue anglaise, et c'est dans un contexte semblable que j'enseigne maintenant.  

 

GB : Avez-vous des exemples de manières de présenter le théâtre d'expression française dans des contextes où le français est une langue minoritaire? Quelles sont les approches de la traduction, et quelles sortes de publics sont visés?

NN : Il y a une différence assez importante entre le théâtre produit à l'ouest du Québec (Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie-Britannique) et celui produit à l'est (Acadie). En Ontario et au Manitoba, par exemple, les francophones forment environ 4 % de la population; en Alberta et en Saskatchewan, ce pourcentage ressemble davantage à 2 %. En Acadie du Nouveau-Brunswick, par contre, le français est la langue principale de 30 % de la population. Cette divergence dans la démographie des groupes minoritaires semble aussi trouver une place dans les pratiques de production et de traduction du théâtre bilingue.

En Acadie, la population francophone, pourtant en grande partie bilingue, crée peu de théâtre bilingue, mais investit toute une gamme de variétés du français dans sa production artistique. Certaines de ces variétés locales du français (dont le chiac de la région de Moncton) comprennent également des emprunts et des alternances codiques. C'est le cas, par exemple, du spectacle futuriste Empreintes, présenté par le Collectif Moncton-Sable d'après un texte de Paul Bossé, dans lequel figure une interprète cyber-sapienne du chiac qui s'amuse bien avec les traductions qu'elle nous offre.

En Ontario et encore plus dans l'Ouest canadien, les artistes de théâtre prisent davantage le théâtre bilingue. Ceux de l'Ouest canadien lui donnent souvent une vocation identitaire, ou communautaire, alors que ceux de l'Ontario ont un penchant pour l'exploration artistique, et parfois postdramatique, du bilinguisme sur scène. Je pense, par exemple, au spectacle Le Rêve totalitaire de dieu l'amibe de Louis Patrick Leroux, dans lequel le personnage de La Commentatrice pose des jugements ironiques en anglais sur l'action dramatique qui se déroule en français. Dans un autre spectacle, celui de L'Homme invisible/The Invisible Man, deux interprètes se partagent le récit : l'un raconte, l'autre traduit, puis le sens de la traduction s'inverse de sorte qu'il n'y a plus vraiment de langue de départ et de langue d'arrivée.

De manière similaire aux pratiques plurilingues, c'est vers l'ouest que les théâtres explorent plusieurs stratégies de traduction. Le surtitrage, par exemple, apparaît au Théâtre français de Toronto vers 2005 et est rapidement intégré dans plusieurs des institutions théâtrales minoritaires de l'Ontario et de l'Ouest. Par contre, il n'y a pas encore de politique de surtitrage en Acadie; quand elles circulent vers l'ouest, cependant, les productions théâtrales acadiennes peuvent être surtitrées.

Je m'intéresse à ces différences régionales par rapport au bilinguisme et à la traduction, mais j'envisage également comment les productions théâtrales circulent et sont légitimées dans les grands centres de théâtre au Canada : Montréal en français et Toronto en anglais. Comme les spectateurs de ces métropoles ne partagent pas nécessairement le bilinguisme des communautés minoritaires productrices des formes théâtrales qui nous intéressent, les créations se métamorphosent pour ces nouveaux publics. Ainsi, un même spectacle bilingue peut devenir plus ou moins bilingue en se rapprochant de spectateurs qui n'ont pas les capacités d'en comprendre le français ou l'anglais.

Ce sont ces deux niveaux (l'inscription première du bilinguisme et ses traductions subséquentes) que j'appelle la traduction ludique. Dans le livre, je fais part de certains paradoxes dans la réception des productions théâtrales bilingues ou surtitrées à Toronto et à Montréal. D'une part, à Toronto, les surtitres en anglais servent non seulement à attirer des spectateurs dont il s'agit de la langue première, mais aussi des spectateurs francophones déshabitués au français en raison du contexte minoritaire. D'autre part, les spectateurs francophones de Montréal sont eux aussi souvent bilingues, et résistent moins que prévu à la présence de l'anglais sur leurs scènes.  

 

GB : Votre livre explore le concept de la « traduction ludique ». Pouvez-vous expliquer comment ce concept fonctionne en relation au théâtre d'expression française au Canada? Comment ce concept peut-il s'appliquer à d'autres formes de théâtre en traduction?

NN: J'ai parlé de traduction ludique à deux niveaux : celui d'une inscription ludique du bilinguisme dans un spectacle de théâtre, et celui de sa réinscription dans les traductions ultérieures de ce spectacle pour d'autres publics. Dans ces deux cas, la traduction ludique peut prendre la forme de personnages traducteurs, de répliques redistribuées ou de surtitres au-dessus de la scène.  L'idée du jeu me semble particulièrement porteuse : elle traverse la langue (les jeux de mots, par exemple) comme le théâtre (où on parle de jeu de l'acteur). Considérer le théâtre franco-canadien sous l'angle du jeu est également assez innovateur : on déplore souvent l'assimilation en cours qui se manifesterait dans le bilinguisme des groupes minoritaires.  Il me semble que le concept du jeu nous permet également d'ouvrir des possibilités par rapport à la traduction. Se donner du « jeu » (au sens de l'espace nécessaire au mouvement) dans l'activité de la traduction, c'est suivre le filon du jeu de mots et du jeu du plurilinguisme. C'est cesser d'envisager ces pratiques comme fondamentalement intraduisibles.  
Je crois également que le concept de la traduction ludique pourrait s'appliquer à d'autres formes de théâtre issues de groupes minoritaires au seuil de différentes langues. Les travaux de Tace Hedrick sur la poésie bilingue (espagnole-anglaise) d'Amérique du Nord et sa traduction, par exemple, me font penser qu'il y a des liens hémisphériques à tracer par la traduction ludique. Il y aurait aussi d'autres contextes plurilingues où ce serait intéressant de tester le concept, comme Hong Kong ou Iakoutsk.  

 

GB : Je remarque que votre livre intègre des sources théoriques de langue anglaise et française. Comment envisagez-vous une traduction de votre propre livre en anglais?

Pic NoletteNN : En écrivant ce livre, j'avais pour but de traverser les frontières linguistiques et culturelles de la théorie de la traduction, des littératures minoritaires et du spectacle. Le concept du jeu, par exemple, me permet de tirer de chez Johan Huizinga et Roger Caillois, mais aussi de la French theory retravaillée par les études culturelles américaines. J'ai voulu piger dans un répertoire interdisciplinaire et interculturel pour faire parler des objets qui traitaient de traduction et qui étaient encore en processus de traduction.  Faire parler ces objets était peut-être plus évident en français : le livre s'adresse surtout à un public qui connaît déjà un peu le théâtre franco-canadien. La traduction de ce livre vers l'anglais demanderait une meilleure présentation du contexte qui anime les enjeux du théâtre franco-canadien afin d'y initier ce nouveau public.  

 

GB : Où vous mènera votre recherche à l'avenir?

Depuis la publication de ce livre, je poursuis plusieurs pistes de recherche. L'une d'entre elles est l'apport de la technologie, omniprésente dans les productions théâtrales plurilingues et leur traduction. Le personnage de l'interprète cyber-sapienne dans Empreintes montre que le dialecte chiac et la traduction de style Babelfish peuvent aller de pair. L'utilisation des surtitres est un autre exemple de l'apport des technologies à la traduction du plurilinguisme. J'aimerais creuser davantage ce lien, peut-être même en enquêtant les manières par lesquelles on perçoit les technologies de la scène.  Je cherche également à pousser plus loin la théorie du théâtre plurilingue : au-delà de la tragédie de l'assimilation, au-delà du jeu tout de même partiellement dénonciateur de la traduction ludique, il me semble qu'une autre forme de théâtre bilingue pousse encore plus loin pour viser la rencontre interculturelle. En ce sens, elle est porteuse d'espoir et de rencontres possibles. Au Canada, le jeu relève d'abord des artistes de théâtre franco-canadiens, l'espoir des artistes anglo-canadiens. Un examen plus complet prendrait en compte ces deux formes possibles du théâtre bilingue au Canada. Il reste à théoriser ces moments où la rencontre – et la traduction – semblent possibles.

[1] Jouer la traduction
Théâtre et hétérolinguisme au Canada francophone

Les Presses de l'Université d'Ottawa
27 mai 2015

   

Geert Sivellis – linguiste du mois de mai 2017

De passage à Amsterdam (Pays-Bas), la ville aux 881.000 vélos, Jonathan G. s’est entretenu avec Geert Sivellis, à la suite d’une promenade guidée.

 

  Geert Sillevis

  Geert Sivellis

Traduction: Jean Leclercq  (ORIGINAL ENGLISH TEXT)


LMJ : Vous avez un nom à consonance néerlandaise et vous habitez Amsterdam. Mais vous êtes né, vous avez grandi, au Portugal. Comment cela s'explique-t-il ? 

Geert SillevisGeert Sivellis : Mes parents sont tous deux néerlandais, mais ils se sont rencontrés au Portugal et y ont commercé pendant de nombreuses années. Jusqu'à 19 ans, j'ai vécu près de Lisbonne.

 

LMJ : La première chose qui a frappé nos oreilles, c'est que vous parlez anglais très distinctement, avec un pur accent américain, que votre anglais est très idiomatique et votre débit rapide. Personne n'imaginerait que vous soyez né et ayez grandi ailleurs qu'aux États-Unis. Pourtant, vous êtes né au Portugal, de parents néerlandais, et c'est plus tard que vous vous êtes installé aux Pays-Bas. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?

Geert SillevisG.S. : J'ai grandi au Portugal, dans un milieu très international. Il y avait au moins cinq écoles internationales anglophones dans la région. L'anglais était la langue courante. Pendant quelque temps, mes parents ont tenté d'enseigner le néerlandais à leur progéniture, mais cela s'est avéré trop déroutant pour de jeunes cervelles qui apprenaient en même temps l'anglais et le portugais. Comme le néerlandais nous semblait la langue la moins utile à ce stade, nous l'avons abandonné. Toutefois, mes parents le conservèrent comme leur langue secrète. Ils se parlaient en néerlandais lorsqu'ils avaient quelque chose à se dire que les enfants ne devaient pas savoir. Je n'ai commencé à apprendre le néerlandais qu'après m'être installé aux Pays-Bas pour aller à l'université (où tous mes cours étaient également en anglais). Beaucoup de gens trouvent amusant et déroutant qu'un jeune Néerlandais soit né au Portugal mais parle anglais. Pourtant, cela n'était pas rare là où j'ai grandi.  Nous regardions tous un tas  d'émissions de télévision et de films américains qui nous fournissaient les expressions idiomatiques. Quant à la vitesse d'élocution, je suppose qu'étant le cadet d'une fratrie de quatre, c'était le seul moyen de pouvoir placer un mot !    

LMJ : Quel conseil donneriez-vous à quiconque désire acquérir la plus grande maîtrise possible de l'anglais ou de toute langue autre que celle qui est parlée localement ?

Geert SillevisG.S. : Ce que beaucoup de gens observent quand ils se rendent au Portugal, c'est le haut niveau de l'anglais qui y est parlé, surtout par rapport à l'Espagne voisine. La principale raison en est qu'au Portugal on ne double pas les films et les émissions de télévision en anglais, contrairement à ce qui se fait en Espagne. Du coup, les Portugais sont bien plus en contact avec la langue anglaise. Donc, mon conseil serait : regardez la télévision. 


LMJ : À 19 ans, vous vous intallez à Utrecht . Quelles études y poursuivez-vous ?

Geert SillevisG.S. : J'ai suivi les cours du Collège universitaire d'Utrecht. C'était le premier collège universitaire de culture générale de type américain aux Pays-Bas. Il y a maintenant des collèges de ce genre dans de nombreuses villes du pays. Mes études s'ordonnaient autour de l'histoire, de la littérature et des arts d'interprétation, plus quelques bricoles. Les lettres étaient ma matière principale. 

LMJ : Pouvez-vous classer les langues que vous connaissez, par ordre de maîtrise écrite et parlée que vous en possédez ?

Geert SillevisG.S. : L'anglais d'abord, comme langue natale, écrite et parlée. Ensuite, je maîtrise le portugais parlé, mais je peine à l'écrire. Ce n'est pas ma langue natale. Mon néerlandais est en progression constante – j'estime en posséder maintenant une maîtrise relative. Là aussi,  j'ai du mal à l'écrire (la langue écrite diffère sensiblement de la langue  parlée). Je maîtrise presque l'espagnol, ou plutôt le portuñol que la plupart des Portugais connaisent. Je n'ai guère l'occasion d'écrire en espagnol. Enfin, j'ai une certaine connaissance du français, suffisante tout au moins pour me débrouiller en pays francophone. À Amsterdam, on peut vivre longtemps sans jamais avoir besoin de parler néerlandais. Les gens d'ici aspirent à parler anglais.  

 

LMJ : Vous êtes guide pour une grande agence de tourisme amsteldamoise [1] . Mais vous êtes à votre compte. Voyez-vous cela comme une carrière ou comme une étape vers autre chose ? 


Geert SillevisG.S. : Je viens d'avoir 30 ans, si bien que cette question est de celles qui, la nuit, me taraudent l'esprit.  Franchement, j'adore mon travail, j'aime rencontrer des gens venant de partout et leur raconter des histoires. Propriétaire de mon entreprise (les merveilleux Get Lost Tours), j'ai la liberté de cultiver d'autres intérêts tels que l'écriture, les voyages, la scène, et d'autres tocades de créativité. J'ai écrit et dirigé quelques films. J'espère continuer en utilisant mon travail pour financer mes violons d'Ingres. J'aime
également utiliser mon expérience de guide pour des créations. C'est ainsi qu'avec un associé, j'ai monté Zeyto Games. Nous concevons des jeux du genre puzzle/chasse au trésor en ligne dont le thème est une exploration des villes d'Amsterdam et de Lisbonne. On résout un puzzle et, par la même occasion, on découvre l'histoire des villes. En somme, on fait d'une pierre, deux coups !        

Get Lost ToursZeyto

 

LMJ : Comme guide, vous citez de nombreux événements historiques relatifs à  Amsterdam et aux Pays-Bas en général. Quel niveau de connaissance possédez-vous de l'histoire de ce pays ? Devez-vous lire pour parfaire votre savoir ?


Geert SillevisG.S. : J'adore les livres d'histoire des Pays-Bas, j'adore visiter des musées et, heureusement, j'ai des amis qui ont les mêmes goûts, si bien que nous échangeons souvent des anecdotes. Je dirais que j'ai une connaissance assez profonde de l'histoire des Pays-Bas, encore qu'elle soit résolument – excusez le néologisme -  amstello-centrique !

 

LMJ : Quelles autres activités professionnelles avez-vous exercées parallèlement  à vos fonctions de guide ?

Geert SillevisG.S. :  J'ai travaillé comme chroniqueur de voyages (ce qui n'est pas aussi drôle qu'il y paraît), j'ai hébergé une émission de radio pendant un an et il m'est arrivé de prêter ma voix comme doubleur. Il y a quatre ans, j'ai été engagé pour installer le bureau lisboète  d'une des agences de tourisme avec lesquelles je travaille et j'y ai consacré neuf mois. Comme je l'ai déjà dit, j'ai commencé à concevoir des jeux de piste urbains en ligne. De façon moins professionnelle (c'est-à-dire sans être rémunéré), j'écris des contes et je les joue. Actuellement, je travaille à un livre pour enfants et je compose, mais très très lentement, un spectacle musical.

 

LMJ : Comment comparez-vous Lisbonne et Amsterdam du point de vue de la qualité de vie ? Y-a-t-il une autre ville où vous aimeriez vivre ?

 

Lisbonne

 530.000 habitants

Amsterdam

 800.000 habitants

 

Geert SillevisG.S. : Lisbonne change tellement vite que mes impressions pourraient être très dépassées. La ville devient un point névralgique de la technologie – la vie n'y est pas chère, les gens y sont extrêmement cordiaux et la cuisine y est la meilleure d'Europe. Le climat est incroyable et c'est incroyablement beau. J'ai choisi de vivre à Amsterdam parce que c'est tellement international et que le niveau de vie y est très élevé. Cela veut dire qu'il y a un tas de gens créatifs qui ont le temps et les moyens de s'adonner à leurs passions. Cela me permet de trouver facilement des illustrateurs, des compositeurs et des stylistes pour travailler à mes petits projets. Le seul bémol est ici l'horreur du climat, mais je m'en accomode. Amsterdam est joyeuse et cordiale, incroyablement sûre et très petite. De cœur, je suis l'enfant d'une petite ville. Franchement, je suis toujours surpris que plus de gens ne veuillent pas vivre à Amsterdam. [2] C'est la ville la plus proche de la perfection que j'aie jamais vue. Ceci dit, si l'occasion se présentait, j'aimerais vivre à New York ou à San Francisco, deux villes où j'ai séjourné pendant quelque temps.

—————————-

Notes – J.L.

 [1] Amsterdam vient du vieux néerlandais Amstelerdam : la digue sur l'Amstel, fleuve canalisé de 31 km de long qui arrose la ville. Les habitants d'Amsterdam sont les Amsteldamois, et Geert possède des connaissances amsteldamo-centriques ! Néologisme qui a peu de chances de s'inviter en traduction. Mais, qui sait ?      

 [2] Cette préférence pour New York marquée par notre invite, Geert Sevellis, peut avoir des racines historiques. On se souvient que la ville a été fondée par Peter Stuyvesant, un navigateur des Pays-Bas, et sa toponymie témoigne encore de ses origines bataves : Harlem, Hoboken, etc.

Maisons de style néerlandais, bâties au début du XXe sur William Street au bas de Manhattan, rappelant les origines néerlandaises de la ville. De la colonie du XVIIe , il ne reste que des vestiges archéologiques à la suite des deux grands incendies de New York de 1776 et de 1835.

 

 

 

Nadine Gassie et Océane Bies –

linguistes du mois d’avril 2017

traductrices littéraires, anglais > français.

  Nadine Nadine corrected

              Nadine Gassie                          Océane Bies

 

Jean-Paul croppedNotre intervieweur, Jean-Paul Deshayes, est ancien professeur agrégé d'anglais et formateur en IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) ayant également enseigné le français à Londres pendant dix ans du collège à l’université. Jean-Paul poursuit son activité de traducteur pour la presse magazine. Il est membre de l'ATLF (Association des traducteurs littéraires de France). Bien que retraité, il s’occupe diversement : échanges avec d’autres traducteurs, lectures variées, bricolage et arts martiaux, voyages à Londres avec son épouse anglaise pour rendre visite à leur fille et sa petite famille. Il considère la traduction (thème et version) comme un exercice intellectuel particulièrement stimulant et s’y adonne à la fois professionnellement et pour son plaisir personnel. Jean-Paul a mené l'interview  depuis Trivy, en Bourgogne du Sud. Océane se trouvait a Bordeaux et Nadine à Garrey, dans les Landes.


Souvent qualifié de « travailleur de l’ombre », le traducteur joue pourtant un rôle capital dans la diffusion d’œuvres écrites dans une langue étrangère. C’est grâce à lui, et à lui seul, que notre culture personnelle s’enrichit de lectures inaccessibles autrement et que nous découvrons des auteurs connus dans leur pays, mais inconnus dans le nôtre. Trop souvent hélas, le nom du traducteur n’est pas cité dans les émissions, chroniques et blogs qui présentent la version française d’une œuvre écrite en langue étrangère. Une telle omission est un manque de respect total du droit moral de l’auteur de la traduction. C’est en  lisant
 
Avec « Fin de ronde », Stephen King cogne – Le Monde, 15/3/2017, que nous avons relevé les noms (heureusement cités) des deux traductrices de Fin de Ronde, thriller de Stephen King, paru en France le 8 mars 2017 (ALBIN MICHEL).

  Fin de ronde       Stephen King
   
Autre surprise : il n’est pas très fréquent qu’une traduction soit le fruit d’un travail en commun, comme celui qu’ont réalisé avec talent Nadine Gassie et Océane Bies, un tandem d’autant plus solide et harmonieux qu’il réunit la mère (Nadine) et la fille (Océane) ! Leur éloignement géographique relatif
n’est guère un obstacle à notre époque où les échanges par mail et téléphone sont si aisés. Toutefois, des séances intenses de travail à deux sont nécessaires, surtout à la fin, lors des ultimes relectures, des corrections et à la réception des épreuves. Grâce à ce dialogue toujours constructif et ce souci constant de la qualité, Nadine Gassie et Océane Bies réalisent un travail unique qui donnera au lecteur français le plaisir de s’approprier des œuvres enfin à sa portée.

Nous les remercions vivement d'avoir répondu à nos questions avec enthousiasme et précision.

 

Jean-Paul croppedJ-P : Pouvez-vous présenter votre parcours et nous indiquer ce qui a guidé votre choix du métier de traductrice littéraire ? Peut-on parler de vocation ?

Nadine croppedNadine Gassie : Dans mon cas, oui, je crois qu'on peut parler de vocation. J'ai eu très tôt conscience de la place du traducteur « posté à la porte du livre »… faisant office de portier, détenant les clés. J'ai le souvenir, enfant, d'avoir toujours préparé le plaisir de la découverte d'un nouveau livre par la lecture jouissive de tous les éléments ayant concouru à sa présence entre mes mains : titre, nom de l'auteur, de l'éditeur, de l'illustrateur et, bien sûr, du traducteur, toujours discret, en page de titre intérieure, juste en dessous du titre, donc juste avant « l'ouverture » du livre en français, qui sans lui ne peut se faire…


OceaneOcéane Bies
 : Je ne parlerais pas de vocation, non. En revanche, on peut dire que je suis tombée dedans quand j'étais petite. Ma mère étant traductrice, j'ai été sensibilisée à l'anglais dès mon plus jeune âge, et puis j'ai toujours été entourée de livres. C'est comme ça que je me suis naturellement orientée vers une fac d'anglais. J'ai un master 2 recherche en LLCE. Mais je ne me suis jamais imaginée traductrice, bien au contraire, car ayant vu ma mère à la tâche durant toute mon enfance, j'ai très vite pris conscience de la somme énorme de travail que ce métier exige. Et puis j'ai commencé à relire certaines épreuves pour ma mère, et c'est comme ça que de fil en aiguille, je me suis mise à travailler avec elle.

 

Jean-Paul croppedJ-P : Quelles qualités stylistiques (ou autres) vous inspirent particulièrement dans une œuvre que vous acceptez de traduire ? Y a-t-il une ou plusieurs œuvres pour lesquelles traduire a été un très grand plaisir ?

Nadine croppedNadine : J'aime les styles qui bousculent « la langue » (et les idées) convenue-s, bouleversent nos a priori, et ce faisant inventent une nouvelle langue, reflet d'une nouvelle vision du monde, lesquelles viendront métamorphoser les nôtres.

C'est probablement l'œuvre de Melanie Rae Thon qui, à ce titre, a été et reste pour moi l'enjeu le plus fort, source d'intense jouissance bien plus que de plaisir.

OceaneOcéane : Étant jeune traductrice (j'exerce ce métier depuis quatre ans), j'accepte tout ce qu'on pourrait me proposer, peu importe le style ou les qualités du livre. Disons que je ne peux pas me permettre de refuser un contrat. Mais jusqu'à présent on peut dire que j'ai eu de la chance, car j'ai fait mes premières armes avec deux grands auteurs (et ma mère pour mentor), et se voir confier leurs œuvres a toujours été pour moi un immense honneur, ainsi qu'une énorme responsabilité, c'est pourquoi j'ai toujours pris un grand plaisir à les traduire.


Jean-Paul croppedJ-P : Avez-vous une façon particulière de procéder quand vous vous attelez à la traduction d'un nouveau livre ?

 

OceaneOcéane : Tout d'abord, je m’attelle à la lecture. Ça peut paraître évident mais on me demande souvent si je lis le livre avant de le traduire. Donc oui, plutôt deux fois qu'une. Lorsque je commence la traduction à proprement parler, je procède à une deuxième lecture par chapitre où je me concentre exclusivement sur la recherche de vocabulaire et de références (culturelles, historiques, techniques…). Car le travail de traduction est avant tout un travail de recherche. Une fois tel ou tel chapitre « défriché », je me lance dans la traduction.

Nadine croppedNadine : Je lis une première fois le roman, ou recueil de nouvelles, je prends des notes en marge : associations d'idées, références à d'autres écrits de l'auteur, à des questions de société, etc. Je prends acte et conscience des première et dernière phrases du texte, pour savoir où je vais et comment je dois y aller, et j'attaque. Je m'entoure durant la traduction de tout un univers symbolique et signifiant en rapport avec l'œuvre, en vue de favoriser mon travail (livre-audio, photos, musiques, films, gastronomie, etc.). Si je peux, je pars faire de la traduction in situ, sur les lieux de la fiction…


Jean-Paul croppedJ-P : Les auteurs que vous traduisez  répondent-ils aux interrogations éventuelles dont vous leur faites part ? Avez-vous des retours de leur part sur votre version française de leurs œuvres ?

Nadine croppedNadine : J'ai cessé de faire appel aux auteurs pour débrouiller les questions qui se posent en cours de traduction, car j'ai observé que si la plupart d'entre eux acceptent de répondre avec bienveillance, ils ne mesurent pas, la plupart du temps, les enjeux qui se posent à nous, dans notre langue. Nos questions les laissent perplexes, ou parfois même les dépassent, ils ne les comprennent pas, d'autant qu'eux-mêmes sont, au même moment, sortis de ce texte, déjà ancien pour eux, et accaparés par l'écriture d'un nouveau texte… Internet, nos relations, notre perspicacité nous suffisent amplement la plupart du temps pour tout résoudre, sans avoir à importuner nos auteurs.

OceaneOcéane : Je n'ai jamais été en contact direct avec un auteur. Peut-être par pudeur : j'ai tendance à me dire que les écrivains ont autre chose à faire que de discuter avec leurs traducteurs, car ils peuvent en avoir beaucoup. Et puis le travail en binôme permet de pallier à d'éventuelles difficultés avec deux fois plus d'efficacité. Aucun retour non plus sur la version française de leurs œuvres, car ils n'ont pas forcément les connaissances requises dans telle ou telle langue pour juger de la qualité d'une traduction.


Jean-Paul croppedJ-P : Vous est-il arrivé d’être sur le point de jeter l’éponge tant les difficultés d’un texte, non repérées au départ, vous semblaient insurmontables ?

 

OceaneOcéane : Non, et c'est là l'avantage de la traduction en binôme, tout est plus surmontable lorsqu'on est deux.

 

 

Nadine croppedNadine: Non, même si seule, il m'est souvent arrivé de passer par une phase de découragement ou d'accablement située à peu près à la moitié de l'ouvrage, moment que je vis alors comme l'approche du sommet d'une montagne terriblement dure à gravir, sachant que la seconde partie sera plus facile à négocier, comme la redescente dans la vallée.

 


Jean-Paul croppedJ-P : Comment avez-vous organisé votre travail en binôme pour la traduction de certains titres de Stephen KING notamment ? Quelles sont les contraintes matérielles ou autres et quels sont les avantages ? Recommanderiez-vous cette formule à d’autres traducteurs ?

OceaneOcéane : Très simplement. On se partage généralement le roman en deux. Chacune effectue sa part, s'ensuit un interminable travail de relecture, de concertation et d'harmonisation. Les compétences ou analyses de l'une sont souvent  complémentaires de celles de l'autre, ce qui permet selon moi d'aboutir à des traductions équilibrées et le plus justes possible. Le travail en binôme permet d'avoir du recul sur le texte, chose que l'on perd souvent en cinq mois ou plus de travail acharné. Le dialogue, l'écoute, l'humilité, le compromis, tout cela aide à la réalisation d'une traduction bien faite. Lorsque l'ego est mis de côté, je pense que le travail en binôme ne peut avoir que des avantages (si ce n'est que la paye est divisée en deux à l'arrivée…). Il s'agit aussi de savoir défendre ses idées lorsqu'il y a désaccord. C'est un travail d'équilibre dont il ne faut jamais perdre de vue l’intérêt premier : celui du texte.

Nadine croppedNadine : Nous modifions notre stratégie à chaque roman ou recueil de nouvelles, sachant qu'un texte dicte sa façon d'être traduit. Mais nous veillons généralement à respecter une équité quasi parfaite, sans qu'il y ait de cadre rigide non plus. Nous traduisons, en volume, la moitié chacune, puis nous nous relisons et corrigeons mutuellement, par échange de fichiers, avec à l'occasion une conversation téléphonique, mais c'est rare. Nous réservons l'entrevue en tête à tête et la discussion de vive voix, sur les derniers points à harmoniser, pour la fin, avant remise à l'éditeur du manuscrit finalisé.

C'est une méthode idéale, de liberté totale pour chacune, tout en bénéficiant du soutien constant de l'autre, de partage équilibré des responsabilités, et d'accroissement des potentialités. Sur un auteur aussi complexe et riche en voix énonciatives que Stephen King, nous avons découvert que c'est un avantage certain, garant de même richesse vocale en français.

 

Jean-Paul croppedJ-P : Pour nos lecteurs qui souhaiteraient en savoir plus sur Stephen King , pourriez-vous nous présenter cet auteur et
nous indiquer depuis quand vous êtes devenues  « sa nouvelle 
 voix  » en français ?

 

Nadine croppedNadineStephen King, mythe vivant de la littérature américaine, a publié plus de cinquante romans, tous best-sellers, et plus de deux cents nouvelles. Depuis son premier roman, paru en 1974, il n'a cessé de s'imposer en maître dans le domaine de l'horreur, du fantastique, de la science-fiction et du roman policier. Depuis 2007, j'ai traduit trois  de ses romans en solo ainsi qu'un recueil de nouvelles. 

OceaneOcéane : J'ai rejoint l'aventure en 2013 et nous avons traduit ensemble cinq de ses romans et son dernier recueil de nouvelles.

 

 


     SK book 3       SK book 2       SK Book 4


Jean-Paul croppedJ-P : Traduire Stephen KING doit être une expérience unique ! Quelles sont les spécificités et les difficultés de cet auteur ?

Nadine croppedNadine : C'est bien sûr une expérience unique et un enjeu de taille ! King est un auteur multi-genres et prolifique, donc sa traduction exige beaucoup de lectures préparatoires et de lectures concomitantes, pour accompagner la traduction : nous devons lire ce qu'il a écrit avant, pendant, et savoir même ce qu'il écrira après… Nous devons lire ses maîtres et ses sources, citées ou pas, nous devons savoir ce qui se dit et s'écrit de lui, ce que lui-même dit et écrit de lui. Et nous devons faire un travail aussi puissant et percutant que le sien sur la langue et sur le monde, car c'est un auteur qui avance vite et fort, et nous devons le suivre, à pas de géant. Le titre du tout récent article du Monde : « Fin de Ronde : King cogne », sur le dernier opus de la trilogie Hodges, semble nous donner raison. Si King cogne, c'est que ses traductrices cognent aussi…

OceaneOcéane : Stephen King a une écriture en apparence très simple car très fluide, à la limite de l'oralité. Mais cette apparente simplicité est bien évidemment le fruit d'un long travail. Je pense notamment à la trilogie Hodges, où l'oralité est poussée à son paroxysme par la prise en charge de la narration par tous les personnages, alternant ainsi les styles et les points de vue énonciatifs, parfois même d'une phrase à l'autre, et y compris dans une même phrase. Stephen King a aussi cette particularité qu'il manie les sauts dans le temps à la perfection, il promène constamment ses lecteurs d'un temps de la narration à un autre, ce qui peut être déconcertant pour le traducteur qui ne doit jamais perdre de vue qui parle, quand, à qui, comment, etc… Avec son style très frontal, oral, polyphonique et multitemporel, je dirais que Stephen King est un auteur qui casse les codes de la littérature conventionnelle.

 


Jean-Paul croppedJ-P :On entend souvent dire que « traduire, c’est trahir » ? Comment parvenir à trahir le moins possible ?

OceaneOcéane : Je ne suis pas d'accord avec cette idée. Pour moi, traduire, c'est servir. Car la traduction est avant tout une passerelle entre les personnes, les peuples, les cultures, les idées… Il y a bien entendu mille façons de traduire un texte, comme il peut y avoir mille façons de lire un texte. Donc selon moi c'est encore une fois une question d'équilibre, équilibre entre sa propre sensibilité et ce qui caractérise le texte en lui-même, qu'il s'agisse du style ou du message porté par l'auteur. Il faut accepter où le texte nous mène, sans se faire prendre au piège de l'interprétation hâtive, parfois même de la pudeur, ou, à l'inverse, de l'étoffement et de l'embellissement.

Nadine croppedNadine : J'adhère totalement à la formule unique et novatrice d’Océane : « Traduire, c'est servir » ! Elle a magnifiquement répondu sans tomber dans le piège du poncif. Si seulement ce bel adage pouvait tordre le cou une fois pour toutes au vieil et éculé « Traduire, c'est trahir » qui ne reflète que l'ignorance et la frustration des non-initiés à cette science rigoureuse et cet art consommé qu'est l'exercice de la traduction littéraire.

Un traducteur conscient des enjeux de signifiance d'un texte, c'est-à-dire ses enjeux poétiques et politiques, et de ses enjeux énonciatifs, c'est-à-dire ses enjeux personnels et trans-personnels, ne sera jamais un traître à rien ni personne mais un serviteur authentique de « la voix », et des voix, qui lui sont données à entendre. Les autres sont des traîtres, naturellement, mais ce ne sont pas des traducteurs !

 

Jean-Paul croppedJ-P : Y a-t-il un auteur/un titre que vous adoreriez traduire et pensez-vous que vous arriveriez à convaincre un éditeur de vous en confier la traduction ?

Nadine croppedNadine : J'aimerais continuer à traduire pour un nouvel éditeur mon auteur australien principal, Tim Winton, que j'ai servi avec une vraie force poétique pendant vingt ans avant que les éditions Rivages et leur nouvelle traductrice ne massacrent son dernier opus, Eyrie, en 2015. Ce scandale éditorial passé alors inaperçu doit maintenant éclater au grand jour et un grand éditeur français doit absolument « sauver » le non moins grand Winton. J'y travaille.

OceaneOcéane : Il y a un texte que j'aurais aimé traduire, pour répondre différemment à votre question : Johnny s'en va-t-en guerre, de Dalton Trumbo, roman antimilitariste par excellence. Bouleversant par le thème, bien sûr, mais aussi par sa puissance narrative. Et déjà admirablement traduit…

 


Jean-Paul croppedJ-P : Travaillez-vous actuellement sur une traduction particulièrement passionnante ?

OceaneOcéane : Aucune traduction en cours pour le moment, je consacre donc mon temps à des lectures en vue d'éventuels projets à proposer à des éditeurs.

Nadine cropped
Nadine
: Oui, bien sûr… mais c'est top secret !

 

 

Top secret

Entretiens menés par Jean-Paul DESHAYES avec d'autres linguistes :

Edith Soonckindt – linguiste du mois de mai 2014

Annie Freud – linguiste du mois de septembre 2015

 

Interviews précédentes réalisées en 2017 

Andrew Leigh – linguiste du mois de mars 2017

Ce mois-ci, notre linguiste invité s'appelle Andrew Leigh. Il est britannique et spécialisé dans la traduction juridique et commerciale de l'espagnol et du français en anglais. Il possède l'agence Allegro Legal Translations,  installée à Sheffield, dans le sud du Yorkshire. C'est notre fidèle correspondante,  Cynthia Hazelton, qui a bien voulu l'interroger. Comme Andrew, Cindy est titulaire d'un diplôme de droit et exerce la profession de traductrice juridique. Elle enseigne également la traduction juridique français/anglais à Kent State University (Ohio). L'entretien s'est déroulé entre Cleveland (Ohio) et Sheffield (Angleterre).

Andrew Leigh, LL.B.

         Cynthia Hazelton, D. Jur.

Sheffield
(population 550,000)

Cleveland
(population 400,000)


Cynthia Hazelton
:  Pouvez-vous décrire à nos lecteurs la trajectoire de votre carrière de traducteur et de propriétaire d'une agence de traduction ? 

Andrew Leigh : Je crois avoir suivi un itinéraire professionnel classique. J'étais bon en langues à l'école secondaire et à l'Université de Salford. J'ai poursuivi mon cursus à l'Université de Westminster, à Londres, où j'ai obtenu un M.A. en traduction. En 2000, j'ai trouvé un emploi de traducteur dans une agence londonienne où j'ai travaillé pendant trois ans. C'était une merveilleuse façon de débuter dans la traduction. J'avais à traduire toutes sortes de textes que des collègues chevronnés révisaient ensuite. J'ai appris mon métier sur le tas, dans une ambiance très porteuse. À l'époque, je n'étais spécialisé dans aucun domaine particulier. Je traduisais des textes  médicaux, techniques, comptables et commerciaux. Je décidai alors qu'il vaudrait mieux me spécialiser dans un certain domaine, et j'aimais beaucoup le droit. C'est alors que j'ai commencé à faire davantage de traductions juridiques.

En 2003, je me suis installé à Sheffield comme traducteur juridique. Je m'aperçus vite que, pour être un bon traducteur juridique, il me fallait une certaine connaissance du droit. Je traduisais pendant la journée et j'allais à l'école de droit le soir. Cela, pendant cinq ans. Entretemps, nous avions eu deux enfants. Bref, un emploi du temps très chargé.

Lorsque j'ai obtenu mon diplôme de droit, j'ai fondé mon agence : Allegro Legal Translation.

Je travaille pour des particuliers, des sociétés, des cabinets juridiques et des agences de traduction. J'aime travailler pour une diversité de clients.

C.H.: Étant spécialisé en traduction juridique (du français ou de l'espagnol en anglais), vous évoluez dans le domaine de la «jurilinguistique». Il s'ensuit qu'il vous faut jeter un pont à la fois entre deux langues, mais aussi entre deux systèmes juridiques. Vous devez transposer dans le texte cible, par exemple, une notion de droit français qui peut être étrangère à votre client britannique ou américain.

Comment vous préparez-vous à traduire du droit civil au droit coutumier ? [1]

A.L.: Eh bien, c'est ce que je fais quotidiennement. Et c'est là qu'entre en jeu la possession d'un diplôme de droit. Ayant une solide connaissance des deux systèmes (le droit civil et le droit coutumier) [2], je suis en mesure d'en juger. Ainsi, quand il s'agit de traduire le nom d'une juridiction telle que le Conseil des Prud'hommes, qui n'a pas d'équivalent en droit coutumier, je sais comment l'expliquer en anglais.

 

C.H.: Pouvez-vous nous donner un exemple de notion juridique qui existe dans un système, mais pas dans l'autre ?

A.L.: La notion coutumière de trust n'existe pas en droit civil. En revanche, la réserve héréditaire, chère au droit civil, n'existe pas en droit coutumier. Il faut alors se demander pour qui l'on travaille. Si c'est pour un particulier, une explication de texte s'impose. Si c'est pour un juriste, et notamment s'il est familier du droit français, on peut laisser l'expression en français ou la traduire, mais sans explications.

C.H.: Ces temps-ci, il est beaucoup question de la traduction automatique. Le NY Times et The Economist ont publié des articles sur les grands progrès faits par Google dans ce domaine.

En avez-vous déjà ressenti les effets sur vos affaires?

A.L.: Non, je n'ai pas ressenti d'effets dans mes affaires.Le volume de travail n'a pas changé et je traduis toujours le même genre de documents. On ne m'a pas demandé de réviser une traduction faite automatiquement.

 

C.H.: Pensez-vous que l'on puisse se passer de la traduction humaine ?

A.L.: Le rôle de la traduction humaine va probablement changer, mais je ne pense pas qu'on puisse un jour s'en passer. On aura toujours besoin d'un traducteur humain à un stade ou à un autre du processus de traduction. Récemment, en traduisant un document, je suis tombé sur un mot qui, dans le contexte, n'avait aucun sens, et cela même s'il était correct dans la langue d'origine. Finalement, je me suis aperçu qu'il était mal orthographié. Correctement écrit, le mot reprenait tout son sens. Une machine n'aurait pas pu faire cela. Il fallait une cervelle humaine pour repérer cette anomalie. Il y a peu, j'ai lu une bonne formule à ce sujet : « La traduction automatique ne menacera que ceux qui traduisent comme des automates. »

 

C.H.: Comment le Brexit, une fois qu'il sera effectif, influera-t-il sur la tendance des Britanniques à travailler et à vivre hors de chez eux, et modifiera-t-il l'envie de la jeune génération d'apprendre des langues européennes ?

A.L.: Les traducteurs ont généralement les idées larges. Une récente enquête auprès des traducteurs britanniques a révélé qu'environ 95% d'entre eux étaient favorables au maintien dans l'UE. Je suis sûr que le Brexit provoquera des manques à gagner. J'ai participé au programme Erasmus, et j'ai étudié en France et en Espagne. Le Brexit aura des incidences négatives sur la liberté de s'installer et de travailler dans un autre pays. Les traducteurs devront demander des visas et des permis de travail. L'intégration en pâtira.

Au Royaume-Uni, il n'est plus obligatoire d'étudier une langue étrangère pendant toute l'école secondaire. Je crains que le Brexit contribue à accroître le nombre des élèves qui n'aprendront jamais une autre langue.

 

C.H.: Ici, aux États-Unis, des moyens considérables sont affectés à la fourniture de services d'interprétation et de traduction aux niveaux local, étatique et fédéral. Ainsi, dans certains États, les épreuves écrites du permis de conduire sont disponibles dans différentes langues.

Pensez-vous qu'une telle pratique serve ou desserve les immigrants qui ont besoin d'acquérir une bonne maîtrise de l'anglais dans leur pays d'adoption, que ce soit le Royaume-Uni ou les États-Unis d'Amérique ?

A.L.: Au Royaume-Uni, bon nombre de documents administratifs émanant du gouvernement sont traduits dans des langues d'ethnies minoritaires, telles que l'ourdou, le pachto et l'arabe, mais rarement dans les grandes langues européennes, comme le français, l'espagnol, l'italien, etc. Au Pays de Galles, des documents comme les bulletins de vote sont imprimés en anglais et en gallois. Or, à mon avis, tous les citoyens ont le droit d'avoir accès aux services publics dans une langue qu'ils comprennent.

La langue n'est qu'un élément de l'épineux problème de l'intégration. La véritable intégration requiert aussi une égalité des chances dans les domaines social, culturel, éducatif et économique.

 

C.H.: Nous vivons dans un monde où l'automatisation supprime des emplois dans de nombreux secteurs. Vous avez organisé des «webinaires». Prévoyez-vous que les «webinaires» ou les vidéo-conférences vont contribuer à réduire les effectifs d'enseignants universitaires en remplaçant les cours magistraux ou même les conférences internationales ?

A.L.: Les webminaires (ou séminaires en ligne) que j'ai organisés ont concerné le droit et le commerce de la traduction. Ici, au Royaume-Uni, l'Institute of Translation and Interpreting organise un cours en ligne très réussi : « S'établir traducteur indépendant » qui se décline en huit modules : Surmonter l'obstacle de l'inexpérience, Utiliser les réseaux sociaux, Rédiger un plan d'affaires et Facturer son travail, etc. Mon module s'intitule : Se faire payer à temps. J'ai aussi organisé des webminaires pour CPD Webminars. Les plus récents portaient sur le droit européen. Les webminaires permettent à des gens du monde entier de se connecter et d'enrichir leurs connaissances. Cependant, je ne vois pas les webminaires remplacer les universités ou les conférences internationales.

 

C.H.: Quel est pour vous le plus grand défi de la traduction juridique?

A.L.: Je ne sais jamais ce qui m'attend, ce que je traduirai après ce que j'ai entre les mains. C'est tout l'intérêt de mon travail. Pour être un bon traducteur, il faut avoir de la curiosité intellectuelle parce que l'on est appelé à faire beaucoup de recherches. La traduction, c'est bien plus que d'aligner des mots sur le papier. Il faut posséder une vaste connaissance du sujet.

 

C.H.: Voudriez-vous ajouter quelque chose d'autre ?

A.L.: Il est très important d'affiner constamment ses compétences essentielles. En traduction, le succès tient plus aux qualifications de chacun qu'à la possession d'un site Web clinquant ou à une forte présence dans les réseaux sociaux.

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Notes du blog :

[1] Les Traditions Juridiques du Droit Civil et de la Common Law

[2] On l'oublie parfois, la France a longtemps connu une coexistence des deux systèmes. Jusqu'à l'instauration du Code civil (en 1804), le pays était partagé entre, grosso modo, une moitié septentrionale régie par le droit coutumier et une moitié méridionale régie par le droit écrit (directement hérité du droit romain). En Nouvelle-France, faute d'un parlement local, c'était la coutume du parlement de Paris qui s'appliquait. Le droit coutumier et le droit écrit formaient le droit dit civiliste, par opposition au droit canonique. À partir de l'ordonnance de Montils-les-Tours (1454), Charles VII et ses successeurs se sont inlassablement employés à unifier et codifier les coutumes. La dernière pierre de cette longue construction législative fut posée par Napoléon avec l'adoption du Code civil Dans certains territoires français d'outre-mer, le droit coutumier s'applique toujours à certaines populations. C'est notamment le cas en Nouvelle-Calédonie et à Wallis-et-Futuna. 
Jean Leclercq