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Amélie Josselin-Leray – linguiste du mois de février 2022

(première partie)
 
e n t r e t i e n     e x c l u s i f

NEVER UNDERESTIMATE A WOMAN WITH A BOOK

N.B. 2

Nathalie Barrié
l'intervieweuse 

Amelie photobiblio

Amélie Josselin-Leray
l'interviewée

Nathalie est traductrice littéraire (anglais > français, espagnol > français), nouvelliste, chroniqueuse et parolière.

Elle est agrégée d'anglais et titulaire d'un Master 2 de recherche littéraire de l'université Paris ouest Nanterre et d'un Master 2 de traduction littéraire de l'université Paris 7 – Charles V.

Nathalie a enseigné le français 16 ans aux Etats-Unis, puis l'anglais 12 ans en France.

Elle se consacre à présent à la traduction pour l'édition et à l'écriture de nouvelles et de chansons. Elle écrit des chroniques littéraires sur Babelio et pour le site du collectif Nouvelle Donne dédié à la nouvelle littéraire.

 

Amelie ND

University Toulous

Amélie est maître de conférences
en linguistique anglaise et traduction au département de traduction, d'interprétation et de médiation linguistique (CeTIM, devenu récemment D-TIM), qu'elle a co-dirigé entre 2015 et 2020. Elle a obtenu un
doctorat en traduction, termin-
ologie et lexicologie à l’Université
de Lyon 2. Ses thèmes de
recherche sont la lexicographie,
la terminologie et la linguistique
de corpus et les livres pour enfants traduits.

Amellie CETIM

Centre de Traduction, Interprétation
et Médiation Linguistique

 

Amelie Nathalie portraitAmelie NB 2

AmelieAmelie AJL


Amelie NB 2Amélie Josselin-Leray, vous vous intéressez à la linguistique et à la lexicologie, que vous enseignez à l’université de Toulouse Jean Jaurès, et en partant du lexique, vous avez élargi votre domaine d'étude au plurilinguisme. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours ?


Amelie AJLMon intérêt pour la linguistique et la traduction part avant tout des mots, qui exercent depuis fort longtemps sur moi leur étrange pouvoir de fascination. Je me souviens de deux moments de grâce en particulier qui ont infléchi significativement ma trajectoire : la découverte, Amelie precis Jean Tournierquasiment par hasard, du Précis de lexicologie anglaise de Jean Tournier [1] au détour d’une étagère de la bibliothèque universitaire de Censier (Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle), puis l’émerveillement de n’entendre parler que de dictionnaires lors d’une des premières « Journées des Dictionnaires » John Humbley organisées par Jean Pruvost à l’Université de Cergy Pontoise [2] à la fin des années 90. Je m’y étais rendue sur les conseils de John Humbley, grand spécialiste de lexicologie et de terminologie, qui était à l’époque à l’Université de Nancy 2 et qui devait devenir mon directeur de mémoire de maîtrise.

J’ai eu la très grande chance l’année d’après, dans le cadre de mes études à l’École Normale Supérieure de Cachan, de partir un an en échange universitaire au Canada, où j’ai été confrontée très concrètement à la question du multilinguisme. Les cours que j’ai pu suivre à Amelie Roda Robertsl’École de Traduction et d’Interprétation de l’Université d’Ottawa m’ont passionnée (lexicologie, terminologie, linguistique et traduction…) et j’ai eu la fantastique opportunité de travailler en tant que lexicographe au projet du Dictionnaire Canadien Bilingue, mené par Roda P. Roberts (Université d’Ottawa) et André Clas (Université de Montréal). Ce dictionnaire mettait en pratique les dernières recherches en lexicographie bilingue et en linguistique de corpus.

Cela m’a tellement plu qu’après être rentrée en France pendant un an pour préparer l’agrégation d’anglais, je suis repartie à Ottawa pendant un an grâce à une bourse du Conseil International d’Études Canadiennes et j’ai travaillé une année de Amelie Philippe Thoiron plus sur le dictionnaire, en tant que réviseure, tout en préparant un mémoire sur les anglicismes et les gallicismes dans les dictionnaires sous la direction de Philippe Thoiron (Université Lyon 2).

Celui-ci a réussi à me convaincre que les langues spécialisées avaient tout autant d’intérêt que la langue générale, voire plus, et c’est pour cela que j’ai consacré, sous sa direction, ma thèse de doctorat à la question de la place de la terminologie dans les dictionnaires généraux. Malgré le fait que les éléments s’étaient un peu ligués contre moi lors de mes précédents séjours canadiens (tempête de verglas en 1998, incendie de ma maison en 2000…), une des choses qui me tenaient le plus à cœur était de mener ce travail au Canada, sous la direction conjointe de Roda P. Roberts.

Le projet de dictionnaire bilingue n’a pas abouti intégralement sous forme publiée, mais la collaboration avec Roda, à qui je dois beaucoup Amelie - livreet que je me permets de remercier encore ici, ne s’est jamais arrêtée. Nous avons ainsi l’an dernier, après deux ans de travail, publié chez Ophrys une version complètement remaniée et mise à jour du Mot et l’Idée 2, un manuel de vocabulaire anglais-français qui fait référence depuis longtemps pour le premier cycle universitaire [3].

Amelie NB 2

Et maintenant ?

Amelie AJLDepuis 2006, je suis Maître de conférences à l’Université Toulouse Jean Jaurès, où mon enseignement en linguistique s’est progressivement resserré sur la sémantique et le lexique d’une part, et sur la traduction dans sa dimension professionnalisante d’autre part (utilisation des outils notamment). J’y ai co-dirigé le Département de Traduction, Interprétation et Médiation Linguistique pendant 5 ans et suis actuellement co-responsable du Master Mention Traduction et Interprétation.

Depuis que j’ai commencé à travailler en collaboration avec ce département il y a quinze ans, j’ai aussi découvert toute la complexité et tous les enjeux de l’interprétation depuis et vers la langue des signes, qui m’était totalement inconnue. Je trouve également très enrichissant le fait d’appartenir à des réseaux nationaux comme l’AFFUMT (longtemps présidée par Nicolas Froeliger [4]), [5] qui regroupe les Masters de Traduction Professionnelle français, ou les réseaux internationaux comme l’EMT, qui est le réseau européen des Masters en Traduction [6].

  Amelie AFFUMPT  


Ma recherche s’effectue au sein du laboratoire CLLE (Cognition, Langue, Langage, Ergonomie) [7], une Unité Mixte de Recherche qui dépend de l’université mais également du CNRS. J’ai la chance d’y côtoyer des collègues qui travaillent sur d’autres langues que l’anglais, Amelie laboratoire CLLE des collègues qui travaillent sur le traitement automatique de la langue, sur des questions de linguistique appliquée mais également des collègues psychologues qui travaillent sur l’ergonomie et la cognition. Les études récentes en traductologie montrent les bénéfices d’approches interdisciplinaires ; le croisement de concepts et de méthodes empruntés à la psychologie a fait ses preuves. La traductologie s’est par exemple emparée des méthodes d’oculométrie (eye-tracking), où l’on considère que les mouvements de l’œil sont le reflet de processus mentaux, pour étudier la réception des sous-titres traduits par les spectateurs ou encore pour analyser l’effort mental produit par les traducteurs lorsqu’ils sont en train de traduire. Le concept d’ergonomie a lui aussi fait son chemin dans les études de traduction, en s’appliquant notamment aux outils numériques qu’utilise le traducteur.

Enfin en ce qui concerne ma propre pratique de la traduction, au-delà des textes académiques relevant des Sciences Humaines et Sociales, je traduis du journalisme narratif mais également, de la littérature jeunesse anglophone, ce qui, je dois l’avouer, est mon péché mignon. J’aimerais y consacrer plus de temps… La pratique nourrit la théorie, et inversement. Une expérience de la pratique me paraît essentielle pour former des futurs traducteurs, sans compter tout simplement le plaisir de jouer avec les mots et l’imaginaire….


Amelie NB 2Les technologies de la traduction et la TAO font partie de votre domaine de recherche et d'enseignement à l'université, Trados et les corpus électroniques notamment. Pouvez-vous développer l'idée de corpus électroniques en traduction et leurs usages ? Comment ces corpus fonctionnent-ils en association avec des concordanciers ?

Amelie AJLLes technologies de la traduction, dans un sens large, englobent tous les outils numériques qui sont à la disposition du
traducteur. Cela va donc du dictionnaire électronique, de la base de données terminologiques en ligne jusqu’aux moteurs de Amelie TAO traduction automatique, en passant les outils de TAO (Traduction Assistée par Ordinateur) ou par les corpus électroniques.
Les corpus électroniques sont de gigantesques réservoirs de données textuelles authentiques (écrites ou transcrites de l’oral) et soigneusement sélectionnées, qui peuvent atteindre désormais un ou plusieurs milliards de mots. Ils servent à attester de l’usage qui est véritablement fait de la langue et peuvent être interrogés par certains outils très puissants, le plus élémentaire d’entre eux étant le concordancier. Certains corpus, comme le British National Corpus, le Corpus of Contemporary American English ou encore Frantext pour ne citer que les plus connus, sont monolingues et d’autres sont bilingues, voire multilingues, comme le United Nations Parallel Corpus.

De manière générale, ces corpus sont très utiles pour le traducteur qui cherche à mieux comprendre un terme de la langue-source, en pouvant l’observer en contexte, ou à mieux utiliser un terme en langue-cible. Il peut également avoir accès à des fragments de texte déjà traduits et alignés dans les corpus multilingues. En ayant recours aux corpus, le traducteur a notamment accès à la fréquence des mots et des combinaisons de mots. Certaines combinaisons privilégiées, appelées collocations, contribuent à l’idiomaticité de la langue, ce que le traducteur vise lorsqu’il produit son texte en langue-cible.

Les corpus étaient autrefois plutôt réservés aux initiés (chercheurs en linguistique, lexicographes…) mais leur accès s’est désormais largement démocratisé et des outils tels que Sketch Engine permettent désormais à un public plus large d’y avoir accès. Il faut également garder à l’esprit que les mémoires de traduction qui sont utilisées dans les outils de TAO s’apparentent à des corpus, tandis que ce qui nourrit les moteurs de traduction automatique n’est autre  qu’un ensemble de corpus très volumineux.

Amelie NB 2Linguee est pour l'instant couramment utilisé, sera-t-il un jour obsolète au profit d'outils plus performants ? Pensez-vous que cette évolution, si elle se fait, se fera rapidement ?

Amelie AJLAahh…Linguee ! C’est un peu le serpent de mer… Je ne crois pas que ce soit en termes d’obsolescence que la question se pose. Pour faire bref, tout le monde s’en sert (moi la première) mais personne n’en est toujours véritablement satisfait !

Tout le monde (étudiants, linguistes, traducteurs, chercheurs dans des disciplines très différentes…) s’en sert parce qu’il permet de voir des mots en contexte, dans des énoncés a priori réels, ce que ne permet pas (actuellement) le format du dictionnaire traditionnel. Mais personne ne sait exactement ce qui s’y trame. Linguee est un objet protéiforme, aux contours assez mouvants, mais qui ne dit pas qui il est véritablement : il s’annonce comme dictionnaire, mais propose maintenant la traduction automatique en premier, et bien que les segments alignés ressemblent à des extraits de corpus, ce n’est pas un vrai outil de corpus dans la mesure où l’utilisateur ne peut effectuer des recherches précises, et où les métadonnées sur les sources ne sont pas vraiment disponibles. C’est surtout sur ce point que j’insiste auprès de mes étudiants en traduction, car il est indispensable qu’un futur traducteur ait un regard critique sur les outils qu’il utilise. « Un bon ouvrier a de bons outils » est un précepte que je ressasse beaucoup en cours ! Je pense que Linguee est le prélude à un très bon outil du traducteur, qui combinerait savamment toutes ces fonctions de dictionnaire, de base de données terminologiques, d’accès aux corpus et de traduction automatique, mais qu’il reste à concevoir et réaliser. Des recherches sont en cours sur cette question.



Amelie NB 2Sketch Engine, par exemple, semble être très performant : quelles nouvelles évolutions apporte-t-il ?

Amelie AJLSketch Engine, lui, est un véritable outil de corpus, contrairement à Linguee. Initialement conçu par le (regretté) linguiste Adam Kilgarriff, il offre une assez vaste gamme de fonctionnalités qui restaient plutôt confidentielles et un peu cryptiques il y a quelques années et qui se sont en quelque sorte démocratisées récemment. On peut y consulter de grands corpus existants, ou bien y constituer un corpus à partir de pages web ou encore charger son propre corpus pour utiliser des outils d’analyse qui se trouvent dans l’interface. Une fonctionnalité très intéressante est la fonction WordSketch, qui permet en quelques secondes de dresser, si je puis dire, le portrait-robot d’un mot : on peut voir, par exemple, pour un verbe, de quels adverbes il est le plus fréquemment accompagné ou bien dans quelles constructions syntaxiques il est le plus souvent utilisé.

La seconde partie de cet entretien sera publiée sur ce blog le mois prochain.

—————-

1. TOURNIER, Jean (1993) : Précis de lexicologie anglaise, troisième édition, Paris, Nathan université, « Fac langues étrangères ».
2. https://www.jeanpruvost.com/journ%C3%A9e-des-dictionnaires
3. Amelie - livreJOSSELIN-LERAY Amélie, ROBERTS Roda P. & BOUSCAREN Christian (2021).
Le Mot et l’idée 2.
Anglais : Vocabulaire thématique,
Ophrys, 470 pages.

4. Nicolas Froeliger – linguiste du mois de mai 2021
5. https://affumt.wordpress.com/
6. https://ec.europa.eu/info/resources-partners/european-masters-translation-emt_fr
7. https://clle.univ-tlse2.fr/
 

 

Auteurs et traducteurs tirent la couverture à deux

Entretien avec Jennifer Croft et Mark Haddon, de la campagne #TranslatorsOnTheCover

L'entretien qui suit a été publié dans numéro no, 6 de Contrepoint (2021 32), la revue du Conseil Européen des Associations de Traducteurs Litteraires. Nous le reproduisons ici avec l'autorisation amiable des interviewés et de la revue. 

La Journée mondiale de la Traduction 2021 a vu le lancement de #TranslatorsOnTheCover qui appelle tous les écrivains et écrivaines à demander à leurs éditeurs de faire figurer le nom de leurs traductrices ou traducteurs en couverture de leurs œuvres. Jennifer Croft et Mark Haddon, à l’origine de cette campagne, ont gentiment (et quasiment du jour au lendemain) accepté de répondre aux questions de Contrepoint.

 

Jennifer Croft Mark Haddon

Jennifer Croft a remporté en 2020 le prix international d'écriture William Saroyan pour Homesick, récit autobiographique illustre, ainsi que le prix Man Booker International 2018 pour sa traduction du polonais a l'anglais de Flights, oeuvre d'Olga Tokacruk, prix Nobel de littérature. (Titre original Bieguni, traduit du polonaius au francais sous le titre Les Pelegrins par Grazyna Erhard, éditions Noir su Blanc, 2010.)

Jennifer Croft
Photo : collection privée

Mark Haddon est l'auteur de quatre romans, parmi lesquels Le bizarre incident du chien pendant la nuit et, plus récemment, L'Odysse du marsouin (traduits en français par Odile Demange, respectivement aux éditions Pocket Jeunesse, 2005, at aux éditions NiL, 2021).

 

 

 

Mark Haddon
Photo : collection privée

Contrepoint : Comment vous, traductrice et écrivain, avezvous été amenés à lancer ensemble cette campagne ?

Mark : Je connaissais le travail de Jennifer surtout par sa traduction du polonais à l’anglais de Flights, d’Olga Tokarczuk, lauréate du Booker International Prize. Par la suite, j’ai lu son article publié dans le Guardian sur l’invisibilité des traducteurs. Elle y expliquait que leur difficile travail créatif revenait à faire un choix pour chaque mot d’un livre et que par conséquent, leur nom devrait apparaître sur sa couverture. À cette lecture, je me suis senti coupable. En effet, bien qu’en contact avec certains de mes traducteurs (Harry Pallemans aux Pays-Bas, Hamid Dashti en Iran…), j’avais envers la traduction une attitude semblable à celle du monde du livre en général : pour moi, c’était un phénomène invisible, lointain. Mon accès de culpabilité a cependant laissé place à une phase d’éclairement : tandis que les traducteurs n’ont guère le pouvoir de changer le statu quo, les éditeurs, eux, ont ce pouvoir mais pas la motivation. Je me suis dit que si les auteurs se souciaient davantage du traitement accordé à leurs traducteurs, un changement serait possible. J’ai alors demandé à mes agents, Aitken Alexander Associates, si je pouvais peser pour que toute future traduction porte le nom de son traducteur ou de sa traductrice en couverture. Comme ils m’ont assuré de leur soutien, je me suis mis en rapport avec Jennifer et nous avons dressé une liste d’écrivains que nous pensions disposés à agir dans le même sens.

Mais la machine s’est véritablement lancée quand j’ai pris contact avec Nicola Solomon, formidable directrice de la Society of Authors. Nous avons élaboré à quatre mains un manifeste que l’association a adressé par courriel à tous ses membres. Avant même que nous ayons obtenu 1 000 signatures, Pan Macmillan s’engageait à mentionner le nom de ses traducteurs sur ses couvertures.

Quant à Jennifer et moi, nous ne nous sommes toujours pas rencontrés, hormis lors d’une brève réunion tactique en ligne et d’une interview radiophonique réalisée par la BBC de part et d’autre de l’Atlantique. Mais nous nous sommes bien promis de partager un café et un gâteau quand nous coïnciderons dans le même fuseau horaire.

Contrepoint : Comment allez-vous transformer cette énorme vague de réponses positives en conversion avérée de nouveaux éditeurs ?

Mark : La campagne a maintenant [NdlR : début novembre 2021] réuni 2 300 signatures. Nous venons d’envoyer à tous nos soutiens des suggestions de courriers à adresser à leurs agents et/ ou éditeurs, les exhortant à indiquer le nom de leurs traducteurs sur leurs couvertures. Bien entendu, cela ne va pas sans complications. Certaines maisons d’édition campent sur leurs positions, sans qu’aucune n’avance pour autant d’arguments réellement solides. La palme revient à Pushkin Press, qui répond ceci à cette lettre envoyée par les auteurs : « On omet le fait que le traducteur n’est pas l’auteur, dont il conviendrait de connaître l’avis sur la question. » Par ailleurs, il existe évidemment des territoires où l’on traduit des titres commerciaux en masse, en interne et de manière collective. Par conséquent, nombre de ces livres n’ont pas de traducteur attitré. Cependant, si une majorité de nos signataires tiennent la promesse qu’ils ont publiquement exprimée, nous espérons que Pan Macmillan sera le premier de nombreux éditeurs à changer de politique, dans le meilleur des cas pour des raisons éthiques ou, du moins, pour suivre le mouvement.

Contrepoint : Que répondriez-vous aux objections selon lesquelles une rémunération correcte et des contrats équitables importent davantage qu’un nom sur une couverture ?

Jenny : Les contrats deviennent équitables lorsqu’on reconnaît aux traducteurs un rôle de créateurs à part entière. En mettant en avant leur identité, les éditeurs qui mentionnent leur nom sur la couverture de leurs livres prouvent leur engagement en faveur de la reconnaissance de ces professionnels et permettent aux lecteurs d’en faire autant. Si personne ne sait qui est le traducteur ou la traductrice, pourquoi lui verser des droits ? À l’inverse, si tout le monde sait que telle personne a écrit chaque mot de tel livre, a défendu son auteur auprès des éditeurs, agents, journalistes ou fondations ainsi que sur les medias sociaux, a organisé des lectures de ses œuvres… ne devient-il pas évident qu’il faut le payer à la hauteur de ses mérites ?

Traduit de l’anglais par Marie-Christine Guyon 

Lectures supplémentaires :

The movement to put translators’ names on book covers is working. 

Literary Hub, October 12, 2021

Le 2 février 2022 – le centenaire de la publication d’Ulysse

….et le cent quarantième anniversaire de son auteur, James Joyce.

  James Joyce  

Nous accueillons chaleureusement notre nouvelle contributrice, Nathalie Barrié – traductrice litteraire (anglais > français, espagnol > français), nouvelliste, chroniqueuse et parolière [1].  Nous la laissons se présenter elle-même.

N.B.

La fiction, plus ou moins courte, est mon péché mignon. 

Dans une première vie, j’ai enseigné le Français Langue Étrangère pendant 16 ans aux États-Unis et l’anglais pendant 12 ans en région parisienne. Agrégée d’anglais, j’ai profité d’une année de formation pour suivre le Master de traduction littéraire de l’université de Paris 7, où j’ai rencontré des maîtres, notamment le traducteur helléniste Michel Volkovitch, qui m’encouragea à écrire mes propres textes.

Deux autres Masters suivirent, [2]  de traduction et de traductologie, et j’errerais sans doute encore dans les méandres de la voie académique si la traduction ne m’avait mis le pied à l’étrier des réalités éditoriales, soit à ce jour, une quarantaine d’ouvrages traduits pour l’édition.

 

JJ UlyssesCela m’a pris, pour être honnête, du temps pour commencer à déchiffrer (je ne dirais pas comprendre) Ulysse. J’en suis venue à la supposition que Joyce opérait une dissection graduelle du langage, une dissolution, peut-être animé par un esprit de mutinerie au sein même de l’anglais, une mutinerie langagière donc, par un goût de l’hérésie dont la définition, « détourner un système de l’intérieur », s’est imprimée à jamais dans mon esprit lors du cours d’André Topia, spécialiste de Joyce, auquel j’ai eu la chance d’assister à la Sorbonne en 2006. Dans cette écriture, on sent un glissendo (Joyce était aussi chanteur lyrique à ses heures) entre le style du début du roman, relativement « académique », et les styles divers et variés des autres chapitres qui flirtent avec l’impossible, ce « versant secret du langage » évoqué par Barthes dans Le degré zéro de l’écriture. Joyce met à mal l’unité de style, d’action, de lieu et de temps, brouillant les repères pour utiliser, puis dépasser les règles traditionnelles de la fiction. L’éternité semble être contenue dans une seule journée, le 16 juin, le fameux Bloom’s JJ Bloom's Day Day célébré en Irlande. Plus encore, une seconde de cette unique journée semble contenir une infinité de rêves, de pensées, de fantasmes. L’ambition du livre serait-elle de contenir la réalité, d’être plus vaste qu’elle ? Une telle ambition n’exclurait pas l’humour, lequel participe aussi de l’évolution de toutes les cultures, et l’auteur démiurge en use volontiers, qui traduit, par exemple, le langage de la mer en onomatopées : seesoo, hrss, resseeiss, oos. Le froissement des vagues, leur va-et-vient sur la grève, y est audible.

Il me semble ici opportun de rappeler que Joyce a passé la majeure partie de sa vie adulte loin de son Irlande natale, vivant en Italie et parlant le triestin en famille, un dialecte de l’italien. Il s’intéressait aussi beaucoup au celte et se plaisait à déformer les mots anglais en JJ Finnegan's Wakeleur ajoutant des consonances celtiques. Cette tendance hérétique, cette colère en somme qui sous-tend son œuvre (la colère, telle celle d’Achille, peut être fondatrice d’un ordre nouveau) apporte quelque chose d’inédit à la langue anglaise, y incorpore de l’étrangeté. Finnegans Wake « finit le job », pourrait-on dire, mais il m’est impossible d’imaginer ce que Joyce avait en tête en l’écrivant. Une phrase me revient de sa correspondance : « Je suis au bout de l’anglais », éclairant faiblement ma lanterne…

La première traduction existante d’Ulysse remonte à 1929. Ses auteurs étaient Valery Larbaud et Gustave Morel.

JJ Valery Larbaud

JJ plaque

La seconde traduction date de 2004, fruit d’un collège de traducteurs placés sous la direction de Jacques Aubert. Dans Ulysse, Joyce joue sur les mots et avec les mots à grande échelle. Inspiré de la fable antique, Ulysse met en scène les différentes étapes du voyage du héros antique en gardant les noms des différents lieux qui jalonnent son chemin (par exemple Ithaque, Charybde et Scylla) ou des personnages qu’il a rencontrés (Calypso, Circé, Nausicaa, etc.), mais en les transférant dans le Dublin des années 1920. Joyce se plaît à jouer sur plusieurs niveaux de lecture, maniant les allusions littéraires. Athée, déçu par l’éducation religieuse de son enfance mais esthétiquement attiré par les ors du faste catholique, il se plaît également à jouer avec les symboles religieux, à « détourner le système de l’intérieur », encore et encore. Il croit aux « épiphanies », dans une conception personnelle et non religieuse : certains signes discrets adressés par l’inconscient via des éléments surgissant dans le réel, le quotidien. Il s’intéresse aux récentes découvertes de Freud sur l’inconscient. Il incorpore notamment à son œuvre les principes de déplacement et de condensation freudiens du rêve. La structure profonde du roman est recouverte par les fils de la trame : rappelons-nous que le mot « texte » a pour étymologie le mot « tissu ».

L’aspect symbolique et freudien d’Ulysse


Dans James Joyce et la création d'Ulysse, Frank Budgen, peintre et ami de Joyce, nous livre ce précieux témoignage, traduit en français JJ Frank_Budgen par Edith Fournier : « À l'époque où il écrivait « Pénélope » (le dix-huitième et dernier chapitre d’Ulysse, qui se conclut par le fameux monologue de Molly), Joyce m'écrivit : « Son monologue tourne lentement, régulièrement bien qu’avec des fluctuations, capricieusement mais sûrement, comme l'immense globe terrestre lui‑même qui n'en finit plus de tourner. Les quatre points cardinaux de ce monologue sont : les seins, les fesses, la matrice et le sexe de la femme, que représentent respectivement les mots : parce que (because), fond (bottom) – dans tous les sens du mot : fond de la poche, fond de la classe, fond de la mer, fond de son cœur –, femme (woman), oui (yes) » [3]. On voit donc ici que des mots d'apparence aussi anodine que yes ou because recèlent un sens inattendu dans le récit joycien, qui les investit d'une force symbolique féminine et sexuelle. Et le mot de la fin du monologue de Molly Bloom, ce fameux yes répété en écho, ne laisse plus de place à l'équivoque, et doit sonner comme une victoire aux oreilles du mari déçu auquel il s'adresse.

Dans les dix-sept chapitres précédents, rien ne préfigure cette fin heureuse du roman car l'infidélité de Molly est omniprésente dans l'inconscient de Leopold Bloom. « Molly » est d'ailleurs le nom de l'herbe magique qui protège Ulysse contre le mauvais sort dans l'Odyssée, mais qu'il perd en chemin. Le roman tout entier est un long détour que fait Bloom pour éviter de regarder en face l'infidélité de sa femme Molly et pour tuer le temps en dehors de chez lui pendant qu'elle reçoit son amant, Blaze Boylan, dans leur propre maison. Leopold essaie de chasser de ses pensées cette réalité déplaisante mais elle resurgit à la première occasion, en particulier dans « Circé », le chapitre 15, qui révèle le contenu de ses rêves. Les doubles sens sont donc légion, et il est d'autant plus important qu'ils apparaissent en traduction qu'ils ressortent d'un mécanisme de défense psychique caractéristique du personnage principal et lié au récit global.

Au début de « Circé », Bloom se regarde dans un miroir et voit :

Original : Lovelorn longlost lugubru Booloohoom

Traduit en 1929 (T1) par :  Le délaissé lontemps perdu lugubru Booloohoom

Et en 2004 (T2) par : Délaisséperdu lugubro Booloohoom

Une allusion symbolique à Blaze Boylan, l'amant de Molly Bloom, apparaît dans le passage suivant, très différemment traduit à 75 ans d’intervalle :

O Big Blaze. Might be his house. Beggar's bush.

T1 Ça dache ferme. Si c'était chez lui. Le feu quelque part.

T2 Grand incendie blazonnant. Peut-être sa maison. Buisson flamboylant.

Le symbolisme des couleurs est récurrent dans « Circé », en particulier le jaune, rappelant à Bloom qu’il est cocu :

O Damn your yellow stick.

T1 Au diable ton bâton couleur de cocu.

T2 Que le diable emporte ton safrané bâton.

Toutefois, comme le rappelle l’article du New York Times du 2 février 2022, jour du centenaire de la publication d’Ulysse et des 140 ans de Joyce, tout n’est pas qu’allusions dans Ulysse, le thème sexuel y est aussi décrit de façon graphique, et se mêle au thème de l’amour, un amour charnel très ancré dans la réalité des corps, a priori éloigné du romantisme. Leopold Bloom, le protagoniste, est un voyeur attiré par la vue du fessier féminin et habité par des fantasmes sexuels. C’est sans doute là la grande audace d’Ulysse pour son époque et ce qui explique qu’avant sa parution à Paris par l’entremise de Sylvia Beach, propriétaire de la librairie parisienne, Shakespeare & Company,  il ait été refusé par les éditeurs et interdit pour obscénité aux États-Unis.

JJ & SB JJ Shakespeare & Co

 Adrienne Monnier, Sylvia Beach & James Joyce,
chez Shakespeare & Company, Paris 1938

L’article du New York Times rappelle que rares sont les livres, même actuels, qui se terminent sur une scène d’orgasme féminin, avec le fameux monologue de Molly Bloom et son « yes » récurrent qui le ponctue. Joyce donne ici, à l’aube du XXème siècle, une place de choix à la femme dont il semble célébrer l’intimité et le droit au plaisir, ce que viendrait confirmer sa torride correspondance avec sa femme, Nora Barnacle.

[1]

   

 

Rue St. Ambroise 44
 
Rue St. Ambroise 46

 

Nathalie (B&W)

 

Le Chien

https://bit.ly/3Bqtv5r

Babelio (snipped)https://bit.ly/3rULTQH

Nouvelle Donne 2

https://bit.ly/3oRpEJK

[2]  James Joyce a fait l'objet du memoire de Nathalie pour un de ces Masters 

[3] Frank Budgen, James Joyce et la création d'Ulysse, traduit par Edith Fournier, Paris, Denoël, 2004, p. 290.

Lectures supplémentaires:

Styles littéraires insolites

Les attaches françaises de James Joyce
Cynthia Hazelton

James Joyce: sa vie, cinéma et musique –
Colman O'Criodain et Magdalena Chrusciel

Silence, Exile Punning – The New Yorker

The Seductions of Ulysses – The New Yorker

J.J. 100 Years

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

One Hundred Years of James Joyce’s “Ulysses”

Penn State University Press

 

 

 
 

 

978-0-271-09289-8