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Sir Thomas Bodley – linguiste du mois d’octobre 2019

 

Des bibliothèques et des bibliothécaires - 

entretien imaginaire et intemporel entre deux bibliophiles oxfordiens

 

Frank Egerton profile Thomas-bodley


Frank Egerton
{Photo Miriam Berkley)
L'intervieweur

 

Sir Thomas Bodley
(1545 – 1613)
l'interviewé

“Il n'est guère de plus grandes tentations sur terre que celles d'être constamment à Oxford et de lire tous les livres de la Bodléienne.”

Hilaire Belloc

 

Préface :

La bibliothèque Bodléienne (anglais : Bodleian Library), officiellement bibliothèque de Bodley (Bodley’s Library) est la plus prestigieuse des bibliothèques  de l’université d’Oxford. Formellement établie en 1602 à partir de collections plus anciennes, elle tire son nom de Sir Thomas Bodley, membre de Merton College, une des 38 "colleges" dont "Oxford University", l'université la plus ancienne d'Angleterre,  est composé.

 

Oxford University


Sur ses différents sites, la bibliothèque Bodléienne rassemble plus de 12 millions de livres imprimés et permet un accès électronique à plus de 80 000 titres des revues numériques. Elle conserve aussi des collections importantes de documents anciens : manuscrits, papyrus, cartes ou dessins. C'est la deuxième plus importante bibliothèque du Royaume-Uni, après la
British Library. [*]

 

Bodleian_Library_entrance _Oxford

Frank Egerton profileFrancis (Frank) Egerton* est un auteur, bibliothécaire et directeur operationel des bibliothèques bodléiennes d'Oxford. Parallèlement, il exerce des fonctions d'enseignement et de tutorat au sein de plusieurs programmes d'écriture créative de l'Université. Il est titulaire d'un BA (Hons) Oxon et d'un MA Oxon (Langue et littérature anglaises). Il a d'abord été Membre associé de l'Institution royale des Arpenteurs agréés, mais il a quitté son emploi d'agent foncier pour étudier l'anglais à Oxford.

De 1995 à 2008, il a analysé des œuvres de fiction et autres pour différents journaux dont The Times et le Financial Times. Ses deux romans publiés s'intitulent : The Lock et Invisible. La version électronique de The Lock a atteint la finale des Independent e-Book Awards, à  Santa Barbara, en 2002. Dans une recension de l'Invisible, The Times [de Londres] a loué « le vif esprit de l'auteur et sa compréhension du paysage émotionnel ».
* (frank.egerton@kellogg.ox.ac.uk)


Marie Nadia Karsky 2L'entretien qui suit a été traduit par Marie Nadia Karsky à notre intention. Marie Nadia vit et enseigne à Paris, où
elle est maître de conférences au département d'études des pays anglophones (DEPA) de l'Université Paris 8. Elle enseigne la théorie et la pratique de la traduction, et travaille sur la traduction théâtrale, en particulier Molière traduit en anglais. Elle a récemment co-dirigé un numéro de la revue Coup de théâtre avec Agathe Torti Alcayaga, intitulé « Traductions et adaptations des classiques sur la scène anglophone contemporaine ».  Elle a traduit, en collaboration avec sa collègue Claire Larsonneur, la pièce Playhouse Creatures de April de Angelis pour les Presses Universitaires du Mirail (Toulouse). Marie Nadia parle le russe et l'allemand et se passionne pour les arts scéniques, en particulier l'opéra et la danse.

  ORIGINAL ENGLISH VERSION  

—————————-

Frank Egerton profileAllez savoir comment, mais il marche, cet engin. Bonjour, Sir Thomas.

Thomas-bodleyBonjour, Frank. C’est un honneur de vous rencontrer !

 

 

Frank Egerton profileTout l’honneur est pour moi, Sir Thomas. Ainsi donc, cher public, c’est un plaisir immense pour moi que de pouvoir, aujourd’hui, interviewer Sir Thomas Bodley, lui qui a donné son nom à la bibliothèque bodléienne d’Oxford, mondialement connue. Sir Thomas a personnellement dirigé, et financé, la rénovation de la bibliothèque: pendant la Réforme en Angleterre, le bâtiment original avait été abandonné et la collection de livres détruite. C’est une contribution exceptionnelle que la vôtre, Sir Thomas, et le monde entier vous en sera éternellement reconnaissant.

Bodley (small)Vous êtes trop aimable.

 

Bodleian-Library

Bod History Faculty
The Bodleian Library's Radcliffe Camera 

Frank Egerton profile

Au préalable, j’avais emmené Sir Thomas faire une visite de la bibliothèque dans son état actuel. Sir Thomas, quelles sont vos premières impressions ?

Bodley (small)On la reconnaît encore, et j’ai toujours plaisir à voir l’annexe ajoutée à l’aile occidentale. On l’a construite après ma mort. Cela donne de l’équilibre à l’ensemble, et on gagne ainsi beaucoup d’espace supplémentaire. Je suis intrigué par ces vitraux brillants que les lecteurs regardent sur les tables. J’aimerais en savoir plus, comme pour ces livres électroniques dont vous avez parlé. Et, bien sûr, il n’y a pas d’épées.

Frank Egerton profileNon, je pense qu’on les a interdites il y a un certain temps. On n’a pas le droit au café, non plus, dans cette partie du bâtiment. Et il est strictement interdit de fumer, où que ce soit. Mais peut-être que…

Bodley (small)J’aime me tenir au courant des nouveautés. J’ignore certes ce que sont les livres électroniques, mais le café… on commençait déjà à en boire cinquante ans après ma mort ! Quant à fumer… je me souviens de Sir Walter Raleigh qui cherchait à persuader Sa Majesté la reine Elisabeth d’essayer. Des nuages de fumée, tout le monde qui toussait…. Je pense qu’elle a fini par en voir le côté comique.

Bod sir-walter-raleigh
Bod Queen-Elizabeth-I
Sir Walter Raleigh                                                                                                                      La reine Élizabeth I

 

Frank Egerton profileBon, Sir Thomas, comme vous le savez, ici nous nous intéressons particulièrement aux langues et à la culture européenne, ainsi qu’aux livres et aux bibliothèques…

Thomas-bodleyLe tout, interconnecté.

 

Frank Egerton profileAbsolument ! Vous avez connu l’Europe très tôt, Sir Thomas, non?

Bodley (small)Oui. Je suis né le 2 mars, et mon premier voyage en Europe date de 1555. Papa, marchand à Exeter, était un protestant convaincu et avait contribué financièrement à l’écrasement d’une rébellion catholique dans le sud-ouest du pays. À l’avènement de la reine Marie Tudor, notre famille a fui, d’abord à Francfort, puis à Genève, où papa s’est établi dans l’imprimerie – ce qui a dû jouer un rôle dans la passion que j’ai pour les caractères imprimés ! À l’époque, l’Europe – là où nous nous trouvions, en tout cas – semblait constituer le cœur même du protestantisme. À Francfort, nous étions avec John Knox ; à Genève, j’ai étudié la théologie aux pieds de rien moins que Calvin, ce travailleur infatigable, qui nous a tous inspirés. J’ai aussi appris l’hébreu et le grec. Sans oublier que nous étions entourés de gens qui parlaient des langues différentes. À la mort de la reine Marie, nous sommes rentrés, mais mes souvenirs d’enfance dans le sud-ouest de l’Angleterre me semblaient déjà bien lointains.

Bod Mary Tudor Bof John Knox
Mary Tudor                 John Knox

Frank Egerton profileVous avez dû garder de formidables souvenirs d’Europe, en revanche.

Bodley (small)Oui, bien sûr, mais quelle frustration c’était de savoir la culture européenne si proche, accessible, mais interdite du fait de la discipline scolaire. Je me suis juré d’y retourner.

Frank Egerton profileMais parlez-nous d’abord d’Oxford, cette ville qui est devenue synonyme du nom de Sir Thomas Bodley.

Bodley (small)Sitôt revenus, je me suis inscrit à l’université, à Magdalen College. Nous foulions la terre anglaise en septembre 1559, et avant la fin de l’année, j’étais déjà étudiant. Mes études à l’Académie de Genève m’ont bien servi. J’ai obtenu de bons résultats, et en 1564, je suis devenu fellow à Merton College. Un an plus tard, ils me recrutaient en tant qu’enseignant de grec, leur tout premier. Pendant un temps, j’ai cru que ma carrière se terminerait à Oxford, là où elle avait commencé. Pourtant, je ressentais une impatience au fond de moi, peut-être parce que, déraciné très jeune, j’ai eu un aperçu de l’immensité du monde. Je cherchais, je cherchais… j’en voulais toujours plus. J’ai essayé beaucoup de choses différentes. Les langues, toujours au cœur de tout chez moi – qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit du grec et en particulier de l’hébreu, que nous avons promu, un autre fellow et moi, de toutes nos forces, donnant aux autres accès au savoir renfermé dans des textes écrits en hébreu. Mais une quantité d’autres positions s’ajoutaient à ma vie universitaire: administrateur financier du college, administrateur des jardins, orateur public adjoint… que d’opportunités !

Frank Egerton profileEt quelles amitiés…

Bodley (small)Oui, absolument, en particulier celle de Sir Henry Savile, que j’ai connu à Oxford. Un homme cultivé et loyal, qui devait tellement m’en apprendre lorsque, à la fin du siècle, je me suis lancé dans le projet de la bibliothèque.


Frank Egerton profileMais avant cela, les voyages et la diplomatie…

Bodley (small)Ah, oui, les voyages. Jamais je n’ai oublié le vœu que je m’étais fait à mon retour en 1559. Voici ce que j’ai écrit dans mon autobiographie : « Je souhaitais de plus en plus voyager au-delà des mers, afin d’arriver à la connaissance de certaines langues modernes en particulier, et d’accroître mon expérience de l’administration des affaires. » J’ai voyagé en France, puis en Allemagne et en Italie, apprenant le français, l’italien et l’espagnol. J’ai passé plus de quatre ans dans ces pays. Les langues me fascinaient, tout comme les nouvelles compétences que je pouvais exploiter au service de notre nation. Sous le patronage de Robert Dudley, Comte de Leicester, et de Sir Francis Walsingham, je suis devenu huissier de la chambre de la reine et membre du parlement, bien que cette fonction soit, hélas, celle que j’ai le moins bien exécutée. De 1585 à 1598, l’année où j’ai fini par abandonner la partie, je consacrais ma vie à la diplomatie et à la négociation secrète –

Bod Dudley 1 a Bod Washingham 1
Robert Dudley, Comte de Leicester     Sir Francis Walsingham


Frank Egerton profileL’espionnage?


Bodley (small)On ne le considérait pas ainsi… Pas comme votre James Bond…

Frank Egerton profileJames Bond?

Bodley (small)Je vous ai bien dit que j’aimais me tenir au courant des nouveautés, même s’il y en a beaucoup…

Frank Egerton profilePas tout à fait James Bond, alors.

Bodley (small)Même si, comme j’aime à le penser, j’ai eu une influence sur les événements internationaux, au moins au début. Lorsqu’on m’a envoyé, seul, transmettre des lettres de la reine à Henri III, le roi de France, qui venait d’être contraint de fuir Paris, on m’a obligé de garder « le secret le plus absolu. » Je me permets de le dire (et je l’ai mentionné dans mon autobiographie) : le résultat s’est avéré bénéfique, non seulement pour le roi Henri, mais aussi pour « tous les protestants de France » Si seulement cela a avait continué ainsi ! Il y a eu la rencontre avec Ann, bien sûr, et notre mariage – voilà les événements les plus importants de cette époque, mais ensuite, pendant 9 ans, j’ai vécu à La Haye, sans toujours avoir Ann à mes côtés, cherchant inlassablement à persuader les Provinces-Unies qu’il leur fallait aider la reine dans sa guerre contre l’Espagne, et d’autre part, que ce privilège devait les inciter à lui octroyer de grosses sommes d’argent. Aucune partie ne cédait. Je me trouvais entre Charybde et Scylla. Ah, le management intermédiaire, il ne faut pas m’en parler !

Frank Egerton profileOh, je vois bien, oui !

Bodley (small)Ecoutez donc ceci, écrit par un des secrétaires de la reine en 1594 : « C’est à bon droit que, depuis de nombreuses années, Sa Majesté attend, de la part des Provinces et en signe de leur gratitude, une offre correspondant à une portion annuelle des vastes sommes dépensées par Sa Majesté… » Elle exigeait un retour sur investissement ; quant à eux, ils pensaient qu’elle leur avait simplement rendu service. La situation était impossible. Et puis cette intrigue à la cour… Je n’en pouvais plus.

Taylor Institution Library Oxford Bod Old Schools Quadrangle Library
Taylor Institution Library (Bodleian)
Photo Bodleian Libraries, University of Oxford
Main Bodleian Library 

 

Frank Egerton profileVous le dites vous-même: “J’en concluais … qu’il me faudrait m’établir à la Bibliothèque d’Oxford, intimement persuadé que… je ne pouvais trouver meilleure occupation que de mettre ce lieu (qui, à l’époque, était entièrement ruiné et dévasté) au service, public, des étudiants. »

Bodley (small)J’avais eu la chance de sauver ma tête ! Je me mis donc à un projet qui me trottait en tête depuis quelques années déjà. A l’époque où j’avais été étudiant, puis jeune universitaire à Oxford, il n’y avait pas de bibliothèque universitaire : les manuscrits légués par Humfrey, le Duc de Gloucester, avaient tous été saisis au nom d’une loi promulguée par le roi Edouard VI, puis disséminés aux quatre vents. Vous vous rendez compte ? Un grand nombre d’ouvrages ont été utilisés, paraît-il, par des relieurs pour servir de couverture à des publications moins « superstitieuses ». Des textes classiques, d’une valeur insigne… Comme j’avais fait un mariage très fortuné (Ann était veuve, son premier mari avait gagné des millions, au cours actuel, au commerce des pilchards) –

Bod humphrey- Bod Edouard
Humfrey, le Duc de Gloucester  Le roi Edouard VI


Frank Egerton profileDes pilchards?

Bodley (small)C’est comme des sardines, mais c’est meilleur. Nous n’avions pas d’enfants, alors il semblait juste d’employer l’argent pour le bien des générations d’étudiants à venir. Grâce aux conseils inestimables de Sir Henri, j’ai fait réaménager l’ancien bâtiment et j’ai persuadé les personnes que je connaissais de léguer des livres ; j’en ai acheté d’autres par le biais de libraires qui allaient les chercher à Paris, à Francfort, et même en Italie. Sir Francis Bacon a dit de cette bibliothèque qu’elle était « une Arche pour préserver le savoir du déluge ». Nous avons principalement rassemblé des ouvrages européens, mais aussi des livres en arabe et en persan, et un ou deux en chinois, même si personne à l’époque ne pouvait les lire.

Bod latin sign Bof Divinity School interior
Entrance to Bodleian  Library  Divinity School

 

Frank Egerton profileOn considérait alors les livres chinois comme des curiosités sans grande valeur, n’est-ce pas?

Bodley (small)Moi pas : quelqu’un s’était donné la peine d’écrire tous ces caractères, quelqu’un d’autre l’avait payé pour le faire. Comment savoir quelle sagesse ils recelaient ? Ce que je savais, en revanche, c’était qu’un jour, un savant viendrait à Oxford nous révéler leurs secrets. Rapidement, des érudits venus de l’étranger nous rendaient visite : vingt-deux au cours des deux premières années. En 1610, j’ai conclu un accord avec la Stationers Company, qui avait le monopole de toutes les publications, stipulant qu’ils nous fourniraient un exemplaire gratuit de tous les ouvrages qu’ils enregistraient.

Frank Egerton profileUn accord qui tient toujours, bien qu’on donne maintenant de nombreux exemplaires sous forme de livre électronique.


Bodley (small)Encore ces livres électroniques ! Enfin, comme toute bibliothèque, nous nous sommes rapidement retrouvés à court d’espace, il a donc fallu que je finance une annexe. Un des grands moments de la bibliothèque a été la visite du roi Jacques – l’année d’avant, on m’avait anobli pour services rendus. Cependant, vers la fin du projet et avant de pouvoir construire l’annexe suivante, beaucoup plus grande, j’ai compris que mon heure approchait et j’ai rendu l’âme le 29 janvier 1613. Et là, me voici.

Frank Egerton profileVous voici en effet ! Et à Oxford, votre bibliothèque est toujours bien présente, ce dont le monde entier vous sait gré. Sir Thomas Bodley : figure mythique des bibliothèques !

Bodley (small)Merci de m’avoir invité ! C’était un plaisir. Mais maintenant, lorsque nous serons dans la Green Room, il faut absolument que vous m’en disiez plus au sujet de ces livres électroniques…

 

Bodleian 14 Bodleian 16
Codrington Library, All Souls College     St. Edmund Hall Library


[*] Coïncidence patronymique partielle, il existe, à Genève, une fondation Martin Bodmer, du nom d'un grand bibliophile qui, dès le plus jeune âge, s'employa à collectionner les ouvrages rares (papyri, incunables, manuscrits, éditions originales, etc.). En 1951, ce fonds inestimable fut constitué en Bibliotheca Bodmeriana, puis en bibliothèque-musée de la Fondation Martin Bodmer, magnifiquement installée à Cologny (Suisse) dans les locaux conçus par le grand architecte tessinois Mario Botta.

Bibliographie :

Bodley, T., & Lane, J. (1894). The life of Sir Thomas Bodley, written by himself. [La Vie de Sir Thomas Bodley, écrite par lui-même] Retrieved from https://archive.org/details/TheLifeOfSirThomasBodleyWrittenByHimself/page/n5.

Centre for Editing Lives and Letters, in partnership with the Bodleian Library. (n.d.). The diplomatic correspondence of Thomas Bodley, 1585-1597 [La correspondence diplomatique de Thomas Bodley, 1585-1597]: DCB/001/HTML/0462/008. Retrieved from http://www.livesandletters.ac.uk/cell/Bodley/transcript.php?fname=xml//1594//DCB_0462.xml.

Bodleian Libraries. (2015). Marks of Genius: Novum organum (new instrument) [Signes de génies: nouvel instrument]. Retrieved from https://genius.bodleian.ox.ac.uk/exhibits/browse/novum-organum-new-instrument.

Clennell, W. (2013, May 30). Bodley, Sir Thomas (1545–1613), scholar, diplomat, and founder of the Bodleian Library, [Bodley, Sir Thomas (1545-1613), érudit, diplomate, et fondateur de la bibliothèque bodléienne] Oxford. Oxford Dictionary of National Biography. Retrieved from https://www.oxforddnb.com/view/10.1093/ref:odnb/9780198614128.001.0001/odnb-9780198614128-e-2759.

Wright, S. (2008, January 03). Bodley, Laurence (1547/8–1615), Church of England clergyman [Bodley, Laurence (1547/8 – 1615), ecclésiastique de l’Église anglicane]. Oxford Dictionary of National Biography. Retrieved from https://www.oxforddnb.com/view/10.1093/ref:odnb/9780198614128.001.0001/odnb-9780198614128-e-2758.

Tyack, Geoffrey. Bodleian Library : Souvenir Guide [La bibliothèque bodléienne: visite guidée]. Revised ed. Oxford, 2014. Print.

 

Lectures supplémentaires :

A History of the Bodleian Libraries

Bibliothèques et bibliothécaires dans le miroir des articles du monde – Bulletin des Bibliothèques de France

 

 

Les comptines anglaises et la Realpolitik américaine

Dans notre dernier article intitulé : « C'est bonnet blanc et blanc bonnet », nous avons fait allusion à deux chefs d'État enfantins (dont nous ne répéterons pas les noms ici).

  Trump & Johnson  

 

L'article narrait l'histoire de la comptine anglaise Tweedledum et Tweedledee qui remonte à Lewis Carroll, en 1872 et, avant cela, au poète anglais John Byrom, au 18e siècle.

Toujours sur le thème des comptines anglaises, nous traiterons aujourd'hui de Little Miss Muffet, œuvre d'un auteur inconnu, qui a été publiée pour la première fois en 1805 bien qu'elle remonte au seizième siècle. Cette comptine fait partie d'une collection dite de Mother Goose (Ma Mère l'Oie), l'auteur imaginaire d'une collection de contes de fée français et, plus tard, de comptines anglaises.

Mother-goose-melodiesLe nom de Mother Goose est apparu dans la langue anglaise au début du 18e siècle lorsque parut la collection de contes de fée de Charles Perrault (membre de l'Académie française qui s'est occupé de  la collecte et la retranscription de  contes issus de la tradition orale française) intitulée « Les Contes de ma Mère l'Oie ». Elle fut d'abord traduite en anglais sous le titre de Tales of Mother Goose. Par la suite, une compilation de comptines anglaises intitulée : Mother Goose's Melodies, ou Sonnets for the Cradle, contribua à perpétuer le nom, tant en Grande-Bretagne qu'aux États-Unis. Ces comptines sont passées de génération en génération et de famille en famille à de jeunes enfants des deux côtés de l'Atlantique.

Mother goose Timbre Charles Perrault

Dans la comptine, Little Miss Muffet, (La petite demoiselle Muffet) assise sur un tabouret, mange son caillé et son petit lait :

 
Little Miss Muffet,
Sat on a tuffet,
Eating her curds and whey;
Along came a spider,
Who sat down beside her,
And frightened, Miss Muffet, away.
La petite demoiselle Muffet
Assise sur un tabouret*
Mangeait son caillé et son petit-lait**.
Vint une araignée
Qui s'assit à côté
Mademoiselle Muffet partit tout effrayée.
 

Le terme curds, en français le caillé, est au cœur du présent article. Avec le petit-lait (whey), le caillé (curds) est un produit de la fabrication du fromage. Lorsqu'on ajoute de la présure (une enzyme provenant des ruminants ou des nombreuses autres sources d'enzymes qui peuvent se substituer à la présure animale, allant des plantes et des champignons aux sources microbiennes) au lait, celui-ci caille. Ces morceaux de caillé (encore appelé caillebote) sont ce que l'on appelle curds en anglais. Le petit-lait (whey) est alors le sous-produit de ce processus.

De nos jours, le fromage frais s'apparente au caillé et petit lait que l'on consommait couramment il y a quatre cents ans, à l'époque de la composition des comptines.

Il faut bien faire la différence entre le mot curds et son homophone Kurds (les Kurdes, en français), ces populations de langue indo-européenne et majoritairement de confession musulmane sunnite, essentiellement établies dans quatre pays : Turquie, Iran, Irak et Syrie.

Ces présentations étant faites, examinons le dessin ci-dessous, paru dans le quotidien britannique The Times du 10 octobre 2019.

 

Les mots :

Little Miss Muffet
Sat on a tuffet
Giving the Kurds away…"

sont une allusion a la réorientation de la politique étrangère des Etats-Unis décidée par le Président Trump (Twitterdum) lorsqu'il fit part de son intention de laisser les forces turques pénétrer dans les territoires du nord de la Syrie habités par les Kurdes, en ordonnant le retrait des troupes américaines qui s'y trouvaient jusque-là. Les mots «giving the Kurds away » font allusion a l'abandon des Kurdes par leurs allies, les Etats-Unis. Le Président turc apparait sous les traits de l'araignee de la comptine.

L'identité du personnage vêtu de jaune ne laisse aucune place à l'imagination. 

Jonathan Goldberg & Jean Leclercq

 

Note linguistique :

Realpolitik : (avec une majuscule) Stratégie politique qui s'appuie sur le possible, négligeant les programmes abstraits et les jugements de valeur, et dont le seul objectif est l'efficacité.(Dictionnaire Larousse)

 


Jonathan Goldberg

Note historique :

À l'époque ottomane, le problème des nationalités ne se posait pas dans les mêmes termes qu'aujourd'hui. Les populations non-turques (Grecs, Arméniens, Kurdes, Assyro-chaldéens, Circassiens, Juifs, etc.) devaient allégeance et tribut au sultan, mais elles pouvaient conserver leur langue, leur religion et leurs institutions traditionnelles. En outre, le sultan étant également khalife, il s'attachait les minorités de confession musulmane. Avec l'avènement du kémalisme, il n'en fut plus de même, l'État devenait laïc et tout le monde devait être turc. Les Alliés de 14-18 avaient fait des promesses d'indépendance aux Kurdes, mais ils ne les tinrent pas. Les Kurdes furent éconduits et sans doute auraient-ils dû s'en souvenir à notre époque !

Jean Leclercq

Lectures supplementaires : 

Chansons et comptines

 

C’est bonnet blanc et blanc bonnet !

Pascale Pardieu-BakerNous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Pascale Tardieu-Baker, traductrice et interprète indépendante qui travaille à Paris de l’anglais vers le français (et vice-versa à l’oral). La traduction aide à étancher sa curiosité naturelle et sert d’alibi à sa boulimie de films, livres et magazines.

Pascale a bien voulu rédiger l'article ci-dessous à notre intention.

 

Tweedledum (Economist)

Dernièrement, la revue britannique The Economist a fait sa couverture d'une caricature de Twitterdum (Donald Trump) et Twaddledee (Boris Johnson). Ces pseudonymes sont un jeu de mots sur, respectivement, Tweedledum et Tweedledee dont le sens et l'étymologie sont exposés ci-après. Twitterdum se compose de Twitter, allusion à la méthode que Trump utilise pour communiquer ses orientations, et dum, mot qui se prononce comme dumb dont le b final est muet [1] . Les deux composants de Twitterdum sont aisément attribués à Trump. Quant à Twaddle, cela signifie bêtises, âneries, alors que dee n'a pas de signification particulière. Johnson est souvent accusé de parler Twaddle, c'est-à-dire de débiter des âneries (ou pire encore), qui sont souvent déguisées dans un langage grandiloquent. [2]

Autrement dit, The Economist a transposé et actualisé le traditionnel duo de patronymes popularisé par l’écrivain anglais-irlandais, Lewis Carroll (1832-1898), ainsi qu'on le verra plus loin, pour le restituer dans le contexte de l'actualité  politique insensée et déjantée que connaissent simultanément les États-Unis et le Royaume-Uni, du fait des bouffonneries de leurs dirigeants flamboyants et blondinets.

Tweedledum et Tweedledee [3] sont des personnages jumeaux, surtout connus des Image1 lecteurs francophones pour leur apparition dans les pages du roman de Lewis Carroll [4] « De l'autre côté du miroir » (1872), la suite des « Aventures d’Alice au pays des merveilles », ou bien dans le film de Tim Burton, « Alice au pays des merveilles » (2010) Ces deux noms sont à l’origine sortis d’un épigramme moqueur du poète John Byrom (1692 – 1763) [5] (ou y ont peut-être été ajoutés par Jonathan Swift ou Alexander Pope) avant d’être utilisés dans une comptine britannique. Quel que soit le contexte, il ne s’agit pas d’un sobriquet flatteur, puisqu’il évoque des personnages qui se querellent sans raison. Suivant les traductions ils portent différents noms, Tralalère et Tralala, ou bien Bonnet blanc et Blanc bonnet.

 

  T & t  

Ces traductions, en utilisant des paires de mots très proches, reprennent ce qui constitue la caractéristique principale des deux personnages qui sont toujours dépeints comme se ressemblant énormément et agissant de façon identique. Notre paire de bonnets, en particulier, est une expression moqueuse connue depuis le XVIIème siècle, et utilisée pour décrire deux choses ou personnages qui – bien
que présentés comme différents – sont en fait identiques. Un peu plus près de nous, en 1969, l’expression bonnet -blanc et blanc -bonnet est remise à l’honneur quand elle est utilisée par Jacques Duclos, homme politique communiste, à propos de Georges Pompidou et Alain Blancbonnet 1Poher, tous deux candidats à l’élection présidentielle, qu’il a décrit durant l’un de ses discours comme « des jumeaux ou des siamois ». Il serait à l’origine de l’utilisation de l’expression « bonnet blanc et blanc bonnet » sur les affiches électorales en référence aux deux rivaux.

Quant à Tralalère, il s’agit d’une version de tralala, onomatopée utilisée pour fredonner ou remplacer des paroles de chanson oubliées, et dont Tralali semble être une variante.

Pour en revenir à la couverture de The Economist, le mot reckoning mérite également une brève analyse linguistique. Normalement,  reckoning se traduirait en français par compte, calcul, estimation,  (voire liquidation dans le cas du calcul des droits à pension). Mais, en pareil cas, et dans le contexte des événements qui tombent sur les têtes de Trump et de Johnson, il évoque la pesée des âmes, le Jour de vérité de la Bible et du Coran, et renvoie au Jugement de Dieu des chrétiens et des musulmans, c'est-à-dire au moment où chacun est appelé, après sa mort, à rendre compte des actions qu'il a commises pendant sa vie. L’expression anglaise “time  of reckoning “ fait allusion au moment où l'on rend des comptes de ce que l'on a fait, où l'on paie ses dettes, où l'on exécute ses promesses et où l'on remplit ses obligations et – pour certains politiciens – au jour de leur destitution.

  T+T  

 

[1] La signification littérale du mot dumb est muet/te mais pendant des années le mot s’est employé également de façon péjorative pour signifier idiote ou stupide. Cet usage est aujourd’hui considéré comme politiquement incorrect ou, plus précisément, socialement inacceptable car blessant pour la communauté des muets. Pour l'étymologie du mot, voir https://www.etymonline.com/search?q=dumb

[2]  Alexander Boris de Pfeffel Johnson a la langue bien pendue
        Le mot juste en anglais, 24.07.2019

[3] Dans d'autres langues :

EspagnolPatachunta y Patachún

EspérantoFingrumad kaj Fingrumid

ItalienPincopanco e Pancopinco  / Dindino e Dindello

RusseТраляля и Труляля (Tralyalya i Troulyalya)

[4] Il convient de rappeler qu'il était Lewis Carroll qui celui, en 1882, a inventé le terme anglais “portmanteau word” (en français « mot-valise » ), choisissant paradoxalement le mot français « portmanteau « . Selon Etymonline.com le mot français est entré en anglais dans les années 1540 pour désigner une personne chargée de porter le manteau d’un prince, mais sa signification est devenue « grande valise » quelque 40 ans plus tard. Carroll l’a apposé avant le mot « word » pour créer ce nouveau terme.

[5] John Byrom inventa une méthode révolutionnaire de sténographie.

 

Lecture supplementaire :

The Curious Origins of Tweedledum and Tweedledee

Alice au pays des traductions
Le mot juste en anglais – 29.10.2015