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Contre la pensée unique – analyse de livre


Éditions Odile Jacob, 2012
.

Recension d'un livre, rédigée par Grant Hamilton.

 

CollegeTitulaire de la chaire de théorie linguistique au Collège de France depuis 1982, Monsieur Claude Hagège est actuellement professeur honoraire. Distingué polyglotte, il possède des connaissances éparses d'une cinquantaine de langues, parmi lesquelles l'italien, l'anglais, l'arabe, le mandarin, l'hébreu, le russe, le guarani, le hongrois, le navajo, le pendjabi, le persan, le malais, l'hindi, le malgache, le peul, le quechua, le tamoul, le turc et le japonais.

Il est notamment Chevalier de l'ordre national des Arts et des Lettres  Chevalier (1995) et Officier d'Académie (1995). Il a reçu le prix Volney en 1981 et le Prix de l'Académie française en 1986 pour L'homme de paroles. Claude Hagège a publié 16 livres, dont le dernier s'intitule Contre la pensée unique.

Homme de conviction attaché à la culture française, Claude Hagège pourfend l'anglais, comme vecteur de la pensée unique. Dans son dernier ouvrage, il précise cependant que l'anglais est aussi le support d'« esprits libres », d'une « pensée libertaire » […] et qu'il défend la liberté, contre la fausse liberté qui s'appelle le néolibéralisme. [1]

 


GrantTraducteur agréé diplômé de l'Université Laval, Grant Hamilton est le fondateur propriétaire d'Anglocom, cabinet de Québec spécialisé en communication d'entreprise en anglais et en français. M. Hamilton collabore régulièrement aux activités de formation de l'Ordre des traducteurs, terminologies et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) et de l'American Translators Association (ATA) et il enseigne l'adaptation publicitaire du français en anglais dans le cadre du certificat de traduction de la New York University.  En 2009, l'ATA lui a décerné le prix Alicia-Gordon pour la créativité en traduction.



TrucsM. Hamillton est l'auteur de diverses publications. Lancé en 2011, son livre Les trucs d'anglais qu'on a oublié de vous enseigner est un recueil de billets sur la langue anglaise inspirés en grande  partie des questions que ses clients francophones lui ont posées au fil des ans. Avec son complice langagier François Lavallée, il a François_Lavalléepublié en 2012, chez Linguatech éditeur, un recueil de gazouillis sur la traduction intitulé Tweets et gazouillis pour des traductions qui chantent. Nombre de ses articles sont également parus dans The ATA Chronicle et dans la revue Circuit de l'OTTIAQ, dont Translating for Quebec : 8 Essential Rules to Follow, Creative Thinking: Doing What a Machine Cannot  et  Translation in Canada.


Grant Hamilton joue un rôle prépondérant dans le milieu de la traduction et au sein de sa collectivité. Il siège au conseil d'administration de l'OTTIAQ, il a été vice-président de la division Entreprises de traduction de l'ATA de 2009 à 2012 et il préside la division du Québec du programme Le Prix du Duc d'Édimbourg, qui souligne les efforts et l'engagement des jeunes de 14 à 24 ans. En août 2014, M. Hamilton organisa le séminaire On traduit dans les Laurentides, cinquième d'une série de rencontres de formation pour traducteurs œuvrant dans la combinaison de langues anglais-français.

On traduiit

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Contre la pensée unique, par Claude Hagège

Éditions Odile Jacob, 2012.

Ce livre est un plaidoyer contre la pensée unique.
Ce livre est un appel à la résistance.
Quand l'essentiel n'est plus distingué de l'accessoire, quand les projets intellectuels de haute volée se heurtent à la puissante inertie de la médiocrité ambiante et des petits desseins, quand l'uniformisation s'installe dans les goûts, dans les idées, dans la vie quotidienne, dans la conception même de l'existence, alors la pensée unique domine.

La langue anglaise sert aujourd'hui de support à cette pensée unique, mais le français est bien vivant. Et nombreux sont ceux, à travers le monde, qui en mesurent l'apport au combat de l'homme pour la liberté de l'esprit.

C'est l'objet de ce livre que de proposer des pistes pour déployer encore plus largement de nouvelles formes d'inventivité et de créativité.

Critique par M. Grant Hamilton :

Petit plaidoyer contre l'hégémonie de l'anglais comme langue véhiculaire, Contre la pensée unique regorge de faits linguistiques fascinants. M. Hagège nous offre un cours en accéléré sur l'histoire de la langue anglaise, sa domination par le français à l'époque anglo-normande, sa montée inexorable parallèlement à celle des États-Unis, son impérialisme culturel et scientifique d'après-guerre, ses difficultés intrinsèques qui en font une langue frustrante à acquérir, sa singularité stylistique par rapport au français, et même le lent déclin qu'elle semble entamer. Mais la prémisse même du livre selon laquelle l'envahissement de l'espace linguistique mondial par l'anglais procède d'une démarche stratégique et concertée des pays anglophones, et surtout des États-Unis, témoigne, à mon avis, d'une méprise culturelle. L'auteur accorde aux anglophones les instincts et réflexes linguistiques qu'on observe plutôt chez les francophones.

Quelle méprise? Celle d'imaginer que, pour les anglophones, la langue puisse être objet de contemplation.

Voici d'ailleurs ce que j'ai écrit à ce propos dans un rapport remis récemment à un client qui cherchait conseil concernant une signature publicitaire. Le client voulait conserver la signature française, du moins partiellement, même en s'adressant à un public anglophone :

De manière générale, les anglophones habitent un univers exempt de toute forme de sensibilité linguistique. La question linguistique ne s'y pose pas, car tout le monde parle anglais ou s'efforce de le faire. La langue n'est donc nullement objet de contemplation et tout s'interprète à travers le seul prisme de la langue anglaise. Devant une signature laissée en français, on réagira donc de l'une des deux manières suivantes : on tentera de reconnaître les mots anglais dans la signature et on les interprétera dans ce sens ou on conclura que le message n'est pas en anglais et ne s'adresse donc pas à soi, voire qu'il est sans importance.

Quand on côtoie au quotidien une seule langue, la notion même de langue a tendance à s'effacer. On tient pour acquis que tout le monde parle sa langue et on ne réfléchit ni à son enseignement, ni à sa protection, ni même à sa domination sur les autres langues. C'est tout simplement un instrument qu'on a toujours utilisé et que tout le monde utilise, comme ses oreilles ou son nez.

Quand M. Hagège prétend que « les dirigeants américains accordent une (si grande) importance à (l'enseignement de l'anglais car) ils considèrent que le style de vie ainsi que les valeurs dont le vecteur est l'anglais, lesquels sont ceux des États-Unis, se répandront dans le monde à raison de la diffusion de l'anglais lui-même », il se trompe. Bien sûr, les dirigeants américains cherchent à faire rayonner l'American Way of Life et les valeurs démocratiques qui s'y rattachent, car il s'agit là d'un des mythes fondateurs du pays. Mais pour eux, la question de la langue ne se pose pas. Ils oublient tout simplement l'existence d'autres langues, ce qui a ironiquement pour résultat d'affaiblir leur démarche de rayonnement.

D'ailleurs, il y a lieu de se demander si les dirigeants américains accordent véritablement de l'importance à la diffusion de l'anglais. En effet, malgré l'évident avantage que confère aux États-Unis, et à toute l'anglophonie, l'utilisation de l'anglais comme langue du commerce mondial, et malgré son incroyable force d'attraction sur les peuples du monde, il n'existe aucune organisation à vrai dire, aucune structure, aucune stratégie vouée à l'enseignement et au rayonnement de cette langue, à l'image de l'Alliance française, du Gœthe-Institut, voire même de l'Institut Confucius lancé en 2004 par la Chine.

L'auteur s'empresse toutefois de nous signaler que sept États américains ont déclaré l'anglais seule langue officielle en 1986. N'est-ce pas là la preuve, semble-t-il arguer, d'une démarche concertée de promotion de la langue? Encore là, je répondrais que non, car j'y vois plutôt un geste de repli et de refus de l'autre; l'anglais n'a irréfutablement pas besoin de mesures protectionnistes en sol américain et il ne peut donc s'agir d'un geste positif et proactif.

Si l'anglais domine si totalement aujourd'hui, c'est grâce à l'appel économique des États-Unis et, dans une moindre mesure, des pays du Commonwealth. On gravite volontiers vers la richesse. M. Hagège l'avoue lui-même dans son chapitre sur les signes d'une décrue de l'anglais, où il note l'attrait du chinois et du japonais pour les Vietnamiens depuis l'arrivée dans leur pays de gros investisseurs parlant ces langues. Et la question mérite qu'on la pose : si l'anglais amorce un déclin, pourquoi s'affoler?

Cet ouvrage présente par ailleurs un irritant majeur : il semble empreint d'un antiaméricanisme primaire. C'est avec délectation que M. Hagège cite la déclaration de P. Beaudry (2007, p. 56) selon laquelle « L'Amérique s'est construite en partie sur le génocide des Indiens ». Il parle ainsi d'assimilation ethnocidaire, de détournements d'enfants, de maladies destructrices, de migrations pour échapper aux Blancs et de la cruelle et effroyable école unilingue anglaise, concluant que « (l)a domination de l'anglais, qui en est la face visible, n'est pas aisément dissociable d'une vocation d'affrontement ». Il arrive même à dresser certains parallèles entre ce génocide et celui des Juifs par l'Allemagne nazie tout en se défendant de vouloir les confronter exactement. Ce faisant, il soulève tout de même un doute dans l'esprit du lecteur.

Même la CIA y passe. À quoi bon raconter dans un ouvrage sur la langue les manigances de la CIA pour renverser le gouvernement démocratiquement élu du Chili? Et pourquoi ensuite faire des rapprochements entre ce coup d'État, survenu le 11 septembre 1973, et l'attentat contre le World Trade Center de New York, survenu le 11 septembre 2001, laissant ainsi entendre, sans le dire ouvertement, que ce dernier n'était qu'une espèce de retour du balancier?

Et que dire de sa jérémiade contre le logiciel PowerPoint, dans lequel il semble voir une sorte de complot américain d'amollissement des esprits dans un but ultime de domination mondiale? Ou sa hargne contre le Summer Institute of Linguistics, association de missionnaires protestants linguistes qui traduisent la Bible « dans les langues tribales et régionales » (et non le contraire!)? J'en suis resté stupéfait.

Claude Hagège aime manifestement le français. Il s'inquiète du laisser-aller linguistique qui caractérise la France actuelle et lance un appel à l'action que j'approuve entièrement comme Québécois sensibilisé à la fragilité du français face à l'anglais. Mais il est futile de prêter des intentions malveillantes aux anglophones; il faut plutôt lancer un appel à la fierté nationale et au potentiel économique du français comme outil de développement.

Je me permets aussi de mentionner un autre (tout petit) irritant : malgré son amour évident du français, M. Hagège ne semble pas avoir compris qu'il est tout à fait permis dans cette langue de faire des phrases de moins de 25 mots. Ses longs passages aux multiples incises finissent par lasser.

Celui qui s'aventure à lire cet ouvrage apprendra beaucoup, non seulement sur l'anglais, mais aussi sur le français et sur d'autres langues. Mais il devra s'armer d'un sens critique aigu.

Grant Hamilton

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[1] Les Matins de France Culture (29:21 minutes)
Marc Voinchet, 15/1/2012

 

Lecture supplémentaire :

Q and A : The Death of Languages 

 

Marjolijn de Jager – traductrice littéraire, linguiste du mois d’octobre 2014


L'interview suivante a ete menée en anglais par Skype entre Los Angel
es et la ville Stamford, dans l'État de Connecticut.


Marjolijn photo
Computer
M. de  J. – l'interviewee        J. G. – intervieweur
Marjolin trees Earth
Connecticut en automne        Californie en automne   


Traduction Jean Leclercq. (Original text in English)  

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LMJ : Vous êtes née en Indonésie, aux Indes orientales néerlandaises [1], à l'époque. Pour quelles raisons vos parents s'y étaient-ils installés ?

Marjolijn map

Marjolijn : Nous parlons de plusieurs générations, au moins cinq du côté de mon père dont les ancêtres étaient arrivés au milieu du XIXe siècle. Du côté de ma mère, ils étaient là depuis au moins trois générations.

LMJ: Donc, votre langue maternelle a été le néerlandais ? Avez-vous été scolarisée en néerlandais ?

Marjolijn : Je suis née à Bornéo où mon père travaillait dans les champs pétrolifères de la Royal Dutch. En mars 1942, lorsque les Japonais ont envahi les Indes néerlandaises, nous vivions à Java (le livre de Helen Colijn, Song of Survival : Women Marjolijn SurvivalInterned, qui narre l'histoire de la missionnaire britannique Margaret Dryburg, se passe dans un de ces camps à Sumatra). Les Japonais ont incarcéré tous les non-Indonésiens dans des camps de femmes et d'enfants (garçons jusqu'à 10 ans) et dans des camps d'hommes. Les femmes devaient travailler dans les bananeraies, garder les porcs ou creuser des puits, tandis que les enfants cultivaient les potagers dont la production aboutissait sur la table du commandant du camp. L'éducation était strictement interdite.

Risquant gros, ma mère décida qu'elle n'aurait pas une enfant illettrée et entreprit de me faire la classe ainsi qu'à quatre ou cinq autres enfants, en se servant d'un bâton pour tracer des signes dans le sable puisqu'il n'y avait ni papier, ni crayons, ni livres. C'était une enseignante improvisée, nous faisant progresser par étapes, et elle réussit très bien. À tel point qu'à une exception près, nous pûmes tous entrer miraculeusement en 4ème année, une fois la guerre terminée. En arrivant à Melbourne, à l'âge de neuf ans, je fus très chaleureusement accueillie à la St. Michael Anglican School. Finalement, un an après, j'ai redoublé ma 4ème année à Amsterdam, parce que les matières enseignées à Melbourne et à Amsterdam étaient trop différentes. C'est ainsi que je n'avais jamais appris l'histoire des Pays-Bas.

LMJ : Ayant survécu à la Deuxième Guerre mondiale, avez-vous ressenti une affinité particulière avec Anne Franck ?

Marjolijn : Oui, dans une certaine mesure, mais pour une bonne part aussi parce que Marjolijn AnneFrank je n'avais pas d'amis à Amsterdam et que nous étions à peu près du même âge, c'est-à-dire mon âge lorsque j'ai lu son livre, et son âge lorsqu'elle l'a écrit. En temps réel, née en 1929, Anne Franck avait sept ans de plus que moi. Elle me semblait être une amie lointaine. Son journal ressemblait au mien en ce sens qu'il y était question de l'école et des camarades de classe. Lorsque j'ai relu mon journal quelques années plus tard, je l'ai jugé égocentrique et je l'ai détruit, ce que j'ai fait de tous les journaux intimes que j'ai pu tenir pendant un certain temps, avant de cesser définitivement dans la trentaine.

LMJ : Vous avez fait toutes vos études supérieures aux États-Unis. Quelles ont été les matières dans lesquelles vous vous êtes spécialisée ? Quel a été votre sujet de thèse de doctorat ?

Marjolijn : B.A. de Hunter College (New York), avec français, matière principale, et Marjolijn NCgrec classique, matière secondaire. M.A. de l'Université de Caroline du Nord Chapel Hill, avec français, matière principale, et espagnol, matière secondaire. Doctorat de la même université avec littérature française, matière principale; littérature espagnole, 1ère matière secondaire et littérature comparée, 2ème matière secondaire (obligatoire). Ma thèse de doctorat a été une étude stylistique de l'un des sept chants (Les Feux) du long chef-d'œuvre épique d'Agrippa d'Aubigné [2], Les Tragiques (9.000 vers) qui traite des huguenots [3] et des souffrances que leur infligea l'église catholique.

LMJ : Vous avez enseigné aux cours d'été de l'Université de New York pendant dix ans. Parlez-nous-en.

Marjolijn : J'ai commencé par enseigner la traduction littéraire (du français vers l'anglais) dans le cadre du programme SCPS de l'Université de New York qui était un cours à option alors proposé pendant seulement dix semaines, en été. Si je ne m'abuse, à l'heure actuelle, tous les cours sont enseignés en ligne et je dois vous avouer que je suis heureuse d'avoir pu faire cours avec des élèves en face de moi. Ceux-ci avaient des cours obligatoires dans des domaines particuliers (traduction juridique, médicale, commerciale) et c'était l'un des rares cours à option qu'ils pouvaient suivre.

LMJ : La liste de distinctions et des prix que vous avez reçus est longue. Quelle est celle (ou celui) dont vous êtes la plus fière ?

Marjolijn : L'ALA  (African Literature Association) est toujours l'organisation professionnelle la plus importante à laquelle j'appartiens. Dès le début, elle m'a révélé des domaines de la littérature et des cultures dont je ne savais (et ne sais toujours) pas grand chose. Comme j'en fait partie depuis 28 ans, elle est également devenue pour moi un cercle d'amis qui me sont chers. Lorsque l'ALA m'a décerné son Distinguished Membership Award, notamment pour mes traductions de littérature africaine francophone, ce fut pour moi une consécration, venant d'une organisation extraordinaire et immensément respectée.

LMJ : Vous avez été invitée comme traductrice-résidente à la Villa Gillet, à Lyon. [4] Dites-nous-en quelques mots.

Marjolijn : Je m'étais aperçue que je pouvais y prétendre si je collaborais à un projet français ou francophone de nature à les intéresser, ce qui était le cas avec ma traduction de Riwan ou le Chemin de sable (1999) de Ken Bugul. En septembre 2007, j'ai passé là-bas un mois intensément satisfaisant, traduisant la moitié environ du texte, tout en faisant connaissance avec bon nombre des merveilleuses richesses culturelles de la ville. Malheureusement, il ne s'est trouvé aucun éditeur qui veuille publier ce livre et j'ai dû abandonner le projet quand d'autres travaux (rémunérateurs) se sont présentés.

LMJ : Vous êtes allée en Afrique pour la première fois en 1986. Par la suite, vous vous êtes rendue à plusieurs reprises en Afrique de l'Ouest dans les années 1990. Pour quelles raisons ?

Marjolijn_West_AFricaMarjolijn : La première fois, c'était pour rencontrer mon fils, volontaire du Corps de la Paix au Togo. Par la suite, je me suis rendue au Togo, au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Mali, au Burkina Faso et au Ghana. À deux reprises, j'ai bénéficié d'une bourse du Fonds national pour les humanités et, en deux autres, pour des conférences de l'ALA. J'ai mené des recherches dans ces pays, avec l'aide de mon mari qui était photographe professionnel et qui prenait en vidéo des sujets qui m'intéressaient. Il a tourné un documentaire de 75 minutes que j'ai présenté à une conférence de l'ALA.

LMJ : Expliquez-nous le rapport entre le passé colonial de votre famille et votre intérêt pour l'Afrique.

Marjolijn : J'ai milité toute ma vie, de même que j'ai détesté le colonialisme toute ma vie. Ayant la possibilité, par mon activité professionnelle, de faire connaître certains écrivains africains à des lecteurs anglophones, la traduction a été et demeure pour moi un geste politique, en plus de tout l'amour que j'apporte à ces textes, bien sûr.

LMJ : Pouvez-vous citer deux auteurs africains dont vous admirez les œuvres et que vous avez traduits et peut-être connus personnellement.

Marjolijn : Werewere Liking, originaire du Cameroun, a vécu en Côte d'Ivoire Marjoloijn Werewere pendant la plus grande partie de sa vie adulte. En 1985, elle a fondé le village de KI-YI M'Bock (ce qui signifie "le savoir suprême" en bassa, sa langue maternelle) aux environs d'Abidjan. (Sur la Toile, plusieurs mots-clés mènent au village de KI-YI.) Il s'agit de protéger et d'entretenir la culture panafricaine traditionnelle sous toutes ses formes, allant du théâtre, à la danse, à la musique (tant vocale qu'instrumentale), les arts plastiques, le costume jusqu'aux spectacles et aux classes pour adolescents. Liking est un authentique personnage de la Renaissance en ce sens qu'elle est elle-même tout aussi douée dans presque toutes ces disciplines artistiques. En outre, c'est un bon peintre, un bon auteur dramatique et une romancière exceptionnelle. J'ai traduit trois de ses romans : The Amputated Memory (The Feminist Press, 2007), It Shall Be of Jasper and Coral (Journal of a Misovire), et Marjolijn LoveLove-Across-a-Hundred-Lives (University of Virginia Press, CARAF, 2000). Je les aime et les admire tous, mais Love-Across-a-Hundred-Lives est mon préféré pour mille et une raisons, et notamment pour l'extraordinaire personnage de la grand-mère qui intervient à tout moment dans le récit, l'imprégnant (littéralement) de sa sagesse du fonds des âges.

La romancière et réalisatrice Assia Djebar est née en Algérie où elle Marjolijn Assia Djebar a grandi et fait ses études supérieures, avant d'aller à Paris. En juin 2005, elle a été élue à l'Académie française, première auteure maghrébine à siéger sous la Coupole.

Son film, Nouba des femmes du mont Chenoua (1978) est l'histoire d'une ingénieure algérienne qui regagne son pays après un long exil en Occident. Les femmes sont toujours au cœur de son œuvre – les femmes dans leurs rapports à la société, aux hommes dans leurs vies, à leurs univers privé et professionnel, à l'exil et à la guerre – mêlant vérité historique et mythe à des éléments autobiographiques et imaginaires. Parmi son abondante production, j'ai traduit : Children of the New World: A Novel of the Algerian War (The Feminist Press, 2005), Women of Algiers in Their Apartment, (CARAF, University of Virginia Press, 1992), Algerian White, co-traduction avec David Kelley (Seven Stories Press, 2001).

Marjolijn Book Cover    Marjolijn Book cover 2

Dans une large mesure grâce à l'ALA et aux départements universitaires d'études africaines et de littérature africaine, entre autres, la littérature africaine et des auteurs africains ont finalement gagné une part du prestige, de la reconnaissance et de l'attention qui leur revient en Occident. Le moment est venu de nous éloigner de l'eurocentrisme, et ces œuvres figurent parmi les meilleurs guides qui puissent nous aider à le faire.

LMJ : Hormis les écrivains africains, quels ont été les travaux de traduction que vous avez jugés particulièrement intéressants ou difficiles ?

Marjolijn Hendrika FreudMarjolijn : Ces dernières années, j'ai eu le plaisir de traduire plusieurs ouvrages de psychanalyse écrits en néerlandais (deux par Hendrika Freud et deux autres Marjolijn Antoine Ladanpar Antonie Ladan). La psychologie et la psychanalyse m'ont toujours beaucoup intéressée ; le défi, c'était pour moi de travailler sur un texte dont le contenu ne m'était pas du tout familier sur le plan professionnel. Toutefois, comme pour les écrivains africains, l'un des auteurs était une amie d'enfance grâce à laquelle j'ai pu entrer en contact avec l'autre. Ainsi, je pouvais leur poser directement des questions, ce qui est toujours une chance et, bien souvent, une nécessité.

LMJ : Enfin, parmi tous les ouvrages que vous avez traduits, pouvez-vous en citer un avec lequel vous éprouvez une affinité particulière ?

Marjolijn : L'une de mes traductions préférées est le livre de Myriam Antaki intitulé :Verses of Forgiveness, un petit roman extrêmement lyrique qui se passe au Moyen-Orient et dont le thème est la tragédie qu'engendre à plusieurs niveaux l'incompréhension mutuelle entre le judaïsme, la chrétienté et l'islam.

Marjolijn Myriam    Marjolijn verses

Les coordonnées de Marjolijn de Jager :
(203) 322-0706, mdjtranslations@gmail.com

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Notes: 

[1] Grâce à ses hardis navigateurs – on tend parfois à l'oublier – le petit royaume des Pays-Bas put se tailler (et conserver jusqu'au milieu du XXe siècle) un vaste Marjoijn VOCempire colonial en Asie et dans les Amériques. À l'est, cette entreprise fut l'œuvre d'une compagnie de commerce, la Vereenigde Oost-Indische Compagnie (la VOC), créée par les Provinces-Unies en 1602. La VOC détenait également le monopole du commerce du Japon avec l'Occident. Dissoute en 1799, elle fut pendant deux siècles l'instrument du capitalisme et de l'impérialisme bataves.  Par la suite, la colonie des Indes orientales continua à être gérée comme une entité distincte. C'est ainsi que sa défense était assurée par une armée privée, Marjolin Arthur_Rimbaud constituée de mercenaires et indépendante des forces métropolitaines. Le poète Arthur Rimbaud s'y engagea et, après une formation élémentaire au Helder (en Zélande), fut envoyé à Java. La vie militaire lui convenait décidément mal ; il déserta vite et revint en Europe en travaillant sur un cargo. Cette éphémère expérience extrême-orientale fut certainement une révélation pour le jeune Ardennais. 

[2] Aubigné (Agrippa d'), 1551-1630. "Poète français, né près de Pons, en Saintonge, camarade d'enfance d'Henri IV, protestant qui resta toute sa vie intransigeant sur la religion. D'une étonnante précocité, il pouvait lire, avant huit ans, le latin, le grec et l'hébreu." (Dictionnaire des littératures, publié sous la direction de Philippe Van Tieghem. Paris, Presses universitaires de France, 1968, pp. 258-259).

Marjolijn Aggripa   

Agrippa d'Aubigné vécut et mourut dans la Maison de la Rive, rue de l'hôtel de ville, à Genève.

Il était le grand-père de Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, seconde épouse du roi Louis XIV

[3] Déformation de l'allemand Eidgenossen (nom des Genevois partisans de la confédération contre le duc de Savoie) que les catholiques français finirent par utiliser (péjorativement à l'origine) pour désigner les protestants calvinistes, en France. Les guerres de religion ont opposé les papistes aux huguenots. Synonyme : parpaillot(ote).

[4]

Marjoiljn Villa GilletLa Villa Gillet, située dans le parc de la Cerisaie, 25, rue Chazière à 69004 Lyon (France), se veut un laboratoire d'idées. Des artistes et des penseurs s'y retrouvent périodiquement afin de réfléchir ensemble aux problèmes du monde contemporain. Le bâtiment fut construit en 1912 par l'architecte Joseph Folléa pour de riches industriels lyonnais, la famille Gillet. En mai de chaque année, s'y tiennent les Assises internationales du Roman. Notons que, depuis 2011, la Villa Gillet organise à New York, le festival "Walls & Bridges – Transatlantic Insights" qui entend instaurer un dialogue entre penseurs et artistes français et américains.

 

Lecture supplementaire :

Literary Translation by Marjolijn de Jager, Ph.D. 

Paradise Road (1997 film)

Marjolijn - Paradise Road

 

Alfred Nobel: «Vous dites que je suis une énigme»

 

Pierre-AndreSuite aux annonces Nobel photo de l'attribution des prix Nobel de 2014, dont deux à des Français (littérature et économie), notre nouveau collaborateur, Pierre-André Rion, revient sur des aspects insolites de la vie d'Alfred Nobel, ce chimiste suédois qui légua sa fortune à l'Institut Nobel. Le 23 octobre est l'anniversaire d'Alfred Nobel.

Le saviez-vous ? Contrairement à ce que racontent les sites francais et anglais de Wikipedia, ce n'est pas la lecture d'une nécrologie annoncant  – de manière prematurée – sa propre mort qui aurait incité Alfred Nobel à leguer sa fortune. Les sites suédois et allemand n'en soufflent mot. Et la Bibliotèque nationale de France n'en conserve aucune trace.

Le saviez-vous ? Son père lui avait fait promettre de renoncer à une carrière d'écrivain. Alfred Nobel est pourtant l'auteur de poèmes, d'un roman de critique sociale «Dans l'Afrique la plus brillante», et d'une tragédie scandaleuse: «Nemesis».

Une nécrologie introuvable

«Le marchand de la mort est mort. Le Dr. Alfred Nobel, qui fit fortune en trouvant le moyen de tuer plus de personnes plus rapidement que jamais auparavant, est mort hier». S'il faut en croire les versions anglaises et française des sites de Wikipedia consacrés à Alfred Nobel, c'est en ouvrant l'édition du 12 avril 1888 du journal «L'Idiotie Quotidienne» (ou «Idiotie Quotidienne») qu'Alfred Nobel apprend qu'il serait déjà mort. Ce choc l'aurait fait réfléchir, et il aurait alors décidé de léguer sa fortune à l'humanité.

Nobel Ludvig EmannuelConfusion tragique: en réalité, ce même jour, c'est son frère jalousé Ludvig Nobel qui est mort à Cannes le 12 avril 1888 selon les sites allemand et anglais de Wikipedia. Mais le mystère s'épaissit: selon le site français de Wikipedia, Ludvig Nobel est mort en mars 1888 (et non en avril). Et si Ludvig n'est pas mort le 12 avril, l'histoire de la nécrologie ne tient pas.

Or selon la Bibliothèque Nationale de France (BNF), le journal «L'Idiotie Quotidienne» n'y est pas conservé. La BNF ignore le nom du reporter qui aurait rédigé cette nécrologie. Si cette histoire a pour avantage d'expliquer l'origine du geste généreux d'Alfred Nobel, il pourrait aussi s'agir d'un canular.

Nobel Wayback MachineUn moyen simple de le vérifier serait de consulter les archives Alfred Nobel. En effet, selon la « Way Back Machine » d'un ex-site web de l'UNESCO, il était initialement prévu qu'elles soient gérées par l'UNESCO en tant que documents inscrits au patrimoine de l'humanité. Mais ces archives sont finalement restées en Suède. Seuls ces originaux permettraient d'en savoir plus.

Une mère éprise de littérature

Si son influence est souvent minimisée dans les biographies traditionnelles d'Alfred Nobel, par ses vifs goûts littéraires, il se pourrait que la mère d'Alfred soit à l'origine de ses ambitions de poète. Caroline Andriette, née Ahlsell, a donné le jour à six enfants. Alors que le couple Nobel vit encore chichement à Stockholm, ses deux premiers enfants, Rolf et Betty, meurent en bas âge. Robert, l'aîné, naît en 1829. Ludvig, pour sa part, naît en 1831. Alfred Nobel vient au monde en 1833, deux ans après son frère Ludvig.

 

Immanuel Nobel Karolina Nobel

Immanuel Nobel & Caroline Andriette

Son frère cadet meurt dans une explosion

Nobel Emil_NobelLe cadet de la famille, Emil Oskar, naît en 1843. Avec quatre autres personnes, il meurt en 1864 lors d'une grosse explosion à l'usine Nobel de Stockholm. Cyniquement dit: l'efficacité de la dynamite, inventée par Alfred, est ainsi prouvée. Nullement impressionné, trois mois plus tard, Alfred Nobel fonde à Stockholm, avec deux associés, une S.A.: la «Nitroglycerin Aktienbolaget». Il crée bientôt des usines Nobel en Allemagne, France, Espagne, Italie, Autriche-Hongrie, Grande-Bretagne et Etats-Unis, avec le succès que l'on sait.

Un père ingénieur, inventeur et endetté

En 1833, année de naissance d'Alfred, son père, Immanuel Nobel, propriétaire d'une entreprise de construction, doit déclarer faillite suite à des accidents de bateaux et à une catastrophe due à un incendie. Il fonde ensuite en 1835 la première fabrique suédoise d'articles en caoutchouc, mais cette entreprise fait aussi faillite. Jusqu'en 1837, Immanuel Nobel a accumulé des dettes d'un tel montant qu'il ne peut échapper à ses créanciers qu'en s'enfuyant en Finlande.

Dettes remboursées à Saint-Pétersbourg

À partir de 1849, il séjourne à Saint-Pétersbourg. Déjà inventées en Suède par Immanuel Nobel, les premières véritables mines maritimes suscitent un grand intérêt auprès des militaires russes, de sorte qu'il se voit offrir, en 1842, 3'000 roubles d'argent de prime de développement, ce qui lui permet de rembourser ses anciennes dettes, de détenir une fabrique de mécanique, puis de faire venir femme et enfants à Saint-Pétersbourg.

Immanuel Nobel ayant trouvé l'aisance, il n'envoie pas ses fils à l'école publique. Deux brillants professeurs de chimie (l'un deux attirera l'attention d'Alfred sur les propriétés de sa future invention: la dynamite) viennent à domicile pour leur dispenser les mathématiques, la physique et les sciences naturelles. Instruits en suédois, en russe, en français, en allemand et en anglais, cinq langues qu'ils maîtrisent remarquablement à l'oral comme à l'écrit, ils apprennent la poésie, l'histoire, la philosophie et les belles lettres.

Polyglotte fasciné par Byron et Shelley

Alfred Nobel apprend le français en traduisant Voltaire, d'abord vers le Nobel Wordsworthsuédois, puis du suédois vers le français, puis il contrôle le tout sur la base de l'original. Il étudie les romantiques anglais, en particulier Wordsworth, Byron et Shelley, son poète favori qui l'impressionne durablement. Il lit en russe Tolstoï, «Eugène Onéguine», l'épopée en vers de Pouchkine, et «Nid de Gentilhomme», de Tourgueniev.

Ses goûts littéraires

Il affectionne les contes d'Andersen et se sent proche des dramaturges Nobel walter scottnorvégiens Ibsen et BjØrnson. Musset, Walter Scott, Goethe et Schiller sont des auteurs familiers qu'il cite aisément. Lors de sa première visite à Paris, en 1851, il publie son poème «Vous dites que je suis une énigme», qui résume à lui seul toute son existence.

Plus tard, à Paris, il rencontrera Victor Hugo chez lui, fréquentera le salon littéraire de Juliette Adam-Lamber. Les auteurs de la «Nouvelle Revue» et ceux de la «Revue des Deux Mondes» feront partie de son cercle de connaissances, et sans doute aussi de jeunes écrivains comme Pierre Loti, Paul Bourget et Maupassant.

Philosophie et théorie de la connaissance

Nobel spinozaÀ l'instar de Leibniz, il écrit parfois jusqu'à 20 lettres par jour. Il étudie le positivisme d'Auguste Comte, annote l'histoire de la philosophie d'Alfred Schwegler, lit Descartes, Spinoza, Giordano Bruno, Gibbon.

Il commente Platon, Aristote, Démocrite, mais aussi Newton, Darwin et Haeckel. Luthérien libre-penseur, Nobel darwinfoncièrement sceptique, il est inspiré par la thèse de Locke selon laquelle «le cerveau est un enregistreur très fiable de nos impressions», mais aussi par la théorie de la connaissance d'Alexandre de Humboldt.

Un poète contrarié

Le père d'Alfred le considère comme trop introverti et lui fait promettre de ne jamais se destiner à la carrière d'écrivain. Comparé à son frère Ludvig Nobel, le «Rockefeller russe», futur roi du pétrole de Bakou, Alfred n'a pas les pieds sur terre. Son père l'envoie en Italie, à Paris et aux Etats-Unis pour y apprendre le métier de chimiste, d'inventeur et d'entrepreneur.

Le père continue à expérimenter tout seul dans sa cuisine, mais il se trompe, par manque de méthodes de mesures. Le fils, en revanche, a inventé un gazomètre, un appareil à mesurer les liquides ainsi qu'un manomètre. La rivalité père-fils prend un tour violent lorsque le fils remarque que son père avait soumis l'une de ses inventions à un embargo.

A l'âge de 35 ans, alors que certains de ses projets vont à vau-l'eau, Alfred envisage sérieusement d'abandonner les affaires et les inventions pour consacrer toute sa vie à l'écriture. Mais il reste finalement fidèle à sa promesse.

La vengeance d'Alfred

Enfin, pas tout à fait: Alfred Nobel a rédigé une pièce de théâtre considérée Nobel Beatricecomme blasphématoire, «Nemesis» (ou la vengeance des dieux), une tragédie romaine en prose en 4 actes sur la vie de Béatrice Cenci inspirée en partie du style de Shelley dans sa tragédie en vers intitulée «The Cenci». Un groupe de religieux suédois aurait influencé la décision d'en brûler tous les manuscrits. En 1896, au moment où Alfred Nobel est en train de mourir, et alors qu'il vient de déshériter ses héritiers en léguant ses biens à une fondation encore inexistante, tous les manuscrits de «Nemesis» vont être détruits immédiatement après
sa mort. Tous ? Non, trois exemplaires seront épargnés.

«Nemesis» n'a été publiée qu'en 2003, et dans une édition bilingue suédois-espéranto.
La pièce a été traduite en slovène (2004) via la version en espéranto, en italien (2005), en français (2008) et en espagnol (2008). En 2010, elle a été publiée en Russie dans une autre édition bilingue (russe-espéranto).

Le 8 septembre 2005, «Nemesis» est jouée en première mondiale à l'Intima Theatre de Stockholm. Il s'agit de la tentative d'une jeune femme d'assassiner son père abusif avec l'aide d'un prêtre débauché. Selon son metteur en scène, Rikard Turpin, «c'est une parade sinistre de torture, de viol et d'inceste qui présente une vision de toxicomane de la Vierge Marie, une conversation avec Satan, et se termine sur une scène de torture d'une durée de 40 minutes».

Quant aux autres secrets d'Alfred Nobel, ils reposent aux archives Nobel, à Stockholm.

Pierre-André Rion

Lecture supplémentaire :

http://www.nobelprize.org/

Churchill, Shakespeare et Cervantes

Nobel book

 

 

 

 

 

 

 

The Nobel Peace Prize: What Nobel Really Wanted
Fredrik S. Heffemehl
Praeger (August 19, 2010)

 

Nobel Book 2

 

 

 

 

 

 

 

Alfred Nobel:  A Biography
Kenne Fant
Arcade Publishing (August 5, 2014)

 

annonce – nouvelle série d’articles

Nous sommes heureux d'annoncer la parution prochaine d'une nouvelle série d'articles consacrés à quatre des plus prodigieux et des plus attachants linguistes de l'histoire :

        

Le cardinal Giuseppe Caspar Mezzofanti 
(1774 – 1849)

Sir William Jones 
(1746 – 1794)

C.K. Scott Moncrieff 
(1889 – 1930)

Léon Dostert 
(1904 – 1971) *

 

Quatre de nos collaborateurs de talent : Madeleine Bova (Italie), Beila Goldberg (Belgique), Mike Mitchell (Écosse) et Isabelle Pouliot (États-Unis) 
 
        
                                                 
 
ont respectivement entrepris de rédiger un article sur chacun de ces quatre personnages. Nous publierons leurs textes au cours des quatre prochains mois.  
 
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* Le dernier, Léon Dostert, est né en France et a ensuite émigré aux États-Unis. C'est un traducteur atypique qui s'est distingué en devenant l'interprète personnel du général Eisenhower. Mieux encore, il s'est rendu célèbre en mettant au point l'interprétation simultanée, technique utilisée pour la première fois aux cours du procès des criminels de guerre de Nuremberg, et désormais devenue courante dans les prétoires, les conférences et bien d'autres endroits de par le monde.

Langues parlées en Haïti

Nous souhaitons la bienvenue à l'auteur et éditeur Hervé Fanini-Lemoine, qui a aimablement accepté de rédiger pour ce blog un article sur les langues parlées en Haïti.

    

Né en Haïti, Hervé Fanini-Lemoine vit à Miami depuis 1980, les longs jours de trente et une années d'attente, de trente ans d'espoir !
En 1983, il écrit son premier manuscrit, non publié, intitulé « La problématique Haïtienne ». Il devient un agent en immobilier en 1985 et évolue dans cette profession depuis lors.
En septembre 2009, Hervé publie son premier Best-seller haïtien intitulé « Face à Haiti book coverFace autour de l'Identité Haïtienne », un ouvrage de référence sur l'histoire et sur la culture haïtienne.
Seulement 13 mois plus tard, en octobre 2010, Hervé publie une série d'articles basés sur les échanges d'un réseau social d'internautes.
« Dialogues & Conversations de Facebook » est publié en trois volumes trilingues, français, anglais, créole haïtien ; deux tomes en français, et un en anglais. Ces volumes sont maintenant disponibles sur l'internet comme chez votre libraire.
Hervé ne s'arrête pas là. Comme tout révisionniste de l'histoire, il se sait obligé de clarifier sous un jour nouveau et avec un accent tout différent, l'évènement historique de ladite « Découverte d'Amérique de 1492 ». Dans un livre en anglais intitulé
« Banned From History », prévue pour bientôt, il expose, d'un point de vue diachronique et dans une approche évolutive les contingences de cette période.

M. Fanani-Lemoine est le propriétaire de la maison d'édition Kiskeya Publishing Company, LLC.

  

Langues parlées en Haïti

 

 Herve map 

À première vue, Haïti représente un pays francophone en Amérique et dans le bassin caribéen. La réalité est pourtant différente. Haïti est d'abord un pays créolophone où ses citoyens s'expriment continuellement dans leur langue maternelle dite « créole haïtien ». Puis le français, étant une langue officielle, est utilisée par une minorité. Et plus intimement, la diaspora haïtienne est en majorité anglophone, suivi de l'espagnol comme deuxième langue de ce groupe.

Haïti a une histoire fascinante. Au point de vue anthropologique, Haïti est un amalgame de cultures où des ethnies différentes, africaines, européennes et indigènes ont aidé à la formation et la création d'une langue locale. L'histoire nous a appris que différentes ethnies africaines se sont regroupées sur le territoire de la colonie de Saint-Domingue, antérieurement Hispaniola (Espanola ou petite Espagne), lors de la traversée transatlantique. Haïti est donc née de Saint-Domingue, qui fut tout ensemble un creuset de races imaginaires et un monde d'apartheid, un champ de contradictions sociales contenues et d'oppositions culturelles créatrices, de confrontations et de rencontres de groupes ethniques ou culturels différents. Vue dans ce contexte, la formation du peuple haïtien et de sa culture est le résultat d'un long processus de brassage et de métissage (Gruzinski 1999) de « nations » africaines, au contact de groupes européens colonisateurs. Ce processus complexe de ré-élaboration et de recomposition de traits et d'univers culturels hérités d'Afrique, de métissage biologique d'individus d'origines ethniques différentes, d'affrontement symbolique de groupes sociaux « racialisés » (Franklin Midy, Département de sociologie, UQAM 1993), rigidement hiérarchisés et placés dans les postes de travail selon un classement racial, est à situer, pour être compris bien entendu, dans le cadre de l'esclavage colonial et de la colonie de plantations.

La communication entre esclaves semblait moins importante que le rapport maître-esclave. Cette relation interculturelle donna vraisemblablement naissance au langage « créole ». « Je parle le créole » qui, tout à fait légitime en chaque lieu, prête à confusion : ceux qui sont extérieurs à la réalité linguistique ont alors tendance à penser qu'est ainsi désignée une seule et même langue alors qu'il n'y a aucune intercompréhension spontanée possible entre un Jamaïcain (parlant un créole anglais), un habitant de Curaçao (parlant papiamento) et un Haïtien (parlant un créole de racine française), comme on dit parfois. Pourtant, le langage « haïtien » (Marie-Christine Hazaël-Massieux, Professeur à l'Universite de Provence [en Lettres modernes et Études créoles], 2008) est bien entendu une langue totalement incompréhensible aussi pour un francophone antillais, locuteurs des langues créoles des petites Antilles, qui ont les plus grandes difficultés à comprendre un Haïtien – il leur est nécessaire d'apprendre cette langue pour y accéder vraiment.

Le créole haïtien est parlé aussi en dehors d'Haïti par les membres de la diaspora haïtienne, notamment à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane française, en Floride (Miami), à New York, au Québec (Montréal), en France, etc.

Sur le plan social, il s'est donc créé une dissension linguistique, le créole haïtien n'est pas très valorisé, car il est associé à une classe dite «inférieure». Ce sont le français, l'anglais ou l'espagnol à qui on octroie une valeur prestigieuse et qui peuvent servir de langues brillantes de communication. Pour tenter d'éliminer l'élitisme dont souffraient les écoles haïtiennes, un ancien ministre de l'Éducation s'était prononcé ainsi :

« …on assiste donc à une lutte entre les deux langues (Bernard, 1978) ; lutte liée tout au long de l'histoire d'Haïti à une sorte de conflit de classe sociale : le français, langue de la classe dominante qui fait tout pour dénigrer et maintenir dans un état d'infériorité la langue du plus grand nombre ; contre le créole, langue unique des masses à qui on a fini par faire croire qu'ils sont inférieurs à ceux qui parlent le français. Il s'est donc créé une idéologie diglossique tendant à consolider la superposition entre les deux langues en conflit. L'école a été le moyen le plus sûr pour asseoir cette idéologie ».

En d'autres termes, la scolarisation a continué à creuser un fossé de langage pour les moins nantis. Quant au français, il demeure une langue seconde pour la plupart des Haïtiens. Les individus les moins scolarisés ne l'apprendront à peu près jamais ; les plus instruits peuvent s'exprimer dans un français convenable, parfois même excellent et proche du « français de France ». Les Haïtiens bilingues peuvent parler les deux langues en même temps, c'est-à-dire en alternance, dans une même phrase (franglais, anglais francisé, créolisme francisé ou français créolisé…).

En général, il est rare qu'un Haïtien dit scolarisé, instruit, ne puisse connaître un minimum de français, mais pour soutenir une conversation dans cette langue il faut avoir été à l'école assez longtemps, au moins tout le primaire et une partie du secondaire. Selon certaines estimations, environ 10 % de la population haïtienne, soit plus de 830 000 personnes, peuvent s'exprimer en français. On peut s'étonner que le français soit encore parlé en Haïti, après deux cents ans d'indépendance, mais ce serait oublier que le créole haïtien est à base de français ; cette langue, en raison de ses similitudes avec le créole (base française et racine latine), restera toujours plus Herve mauriceprès de celui-ci que toute autre langue. Théoriquement du moins, il apparaît plus facile pour un Haïtien d'apprendre le français que… l'anglais. C'est un phénomène bien connu à l'île Maurice (océan Indien), alors que les Mauriciens, presque tous créolophones (à base de français) veulent apprendre le français d'abord, l'anglais ensuite. En réalité, tous les Haïtiens s'identifient au créole, et en second lieu au français parce que c'est la langue du pouvoir, publiée langue officielle (politique, administratif, éducatif et culturel). Du fait que beaucoup d'Haïtiens se sont installés en République dominicaine et aux États-Unis, de nombreux membres de la diaspora haïtienne parlent également l'espagnol ou l'anglais.

Le français est aussi la langue maternelle de quelque 1600 Français et d'autant de Québécois vivant en Haïti, dont à peu près 90 % demeurent à Port-au-Prince.

Cette sorte d'opposition entre le français et le créole est toutefois en train de changer devant les avancées de l'anglais. Alors qu'autrefois, les Haïtiens instruits s'installaient à Paris, aujourd'hui les Haïtiens de la diaspora se réfugient d'abord à New York et à Miami, puis à Montréal (Québec). Les États-Unis accueillent de plus en plus d'Haïtiens qui acquièrent l'anglais comme langue seconde, qu'ils transmettront à leurs enfants, lesquels l'utiliseront éventuellement comme langue maternelle. La langue d'une bonne partie de la diaspora haïtienne se change à l'avantage de l'anglais. Ceux qui retourneront à Haïti, après avoir séjourné des années aux États-Unis, auront acquis une autre langue. Même le créole qu'ils parlent est maintenant influencé par l'anglo-américain, donnant ainsi naissance au « franglais ». L'anglais est devenu pour une partie de la diaspora haïtienne la langue de promotion sociale et économique. Et cette diaspora, qui regroupe plus de trois millions d'individus, peut devenir le principal agent de la promotion de l'anglais.

Pour le moment, au point de vue social, l'anglais ne remplacera pas le français en Haïti. Mais il risque de lui livrer une solide concurrence, surtout si les États-Unis maintiennent leur influence et continuent à subventionner des programmes culturels Haiti institutpar le truchement de l'Institut haïtiano-américain de Port-au-Prince. L'institut est fréquenté aujourd'hui par plus de 1000 étudiants par mois. Ce campus compte la plus grande librairie en anglais en Haïti et des salles pour l'organisation des activités culturelles dans cette langue. Depuis les années 1980, de nombreuses écoles privées, dont la langue d'enseignement est l'anglais, ont poussé comme des champignons. Ces établissements n'attirent pas encore les classes populaires, mais de plus en plus d'enfants de la classe moyenne les fréquentent. Il se pourrait donc, dans un avenir proche que le trilinguisme s'installe au pays, sans oublier la proximité de la RD et les échanges commerciaux qui s'y effectuent.

A ce propos, l'espagnol, par le truchement des « Braceros » de la République dominicaine, fit une entrée assez discrète dans la société d'Haïti. Puisque la langue ibérienne était associée à la prostitution dominicaine en Haïti, l'Haïtien se voit encore réticent à s'en approprier à haute voix. Tout comme l'institut haitiano-américain, l'institut « Lope de Vega » est une institution qui fait la promotion de l'espagnol.

« Ce que nous revendiquons (Dr. Hugues StFort, 2014), c'est la nécessité de se servir de la langue première de tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti pour un enseignement efficace et de qualité. Nous voulons que les enfants et les jeunes adultes apprennent dans la langue qu'ils comprennent le mieux, c'est-à-dire « l'haïtien -le kreyòl ». Je me répète : je ne suis pas contre l'enseignement du français en Haïti. Haïti a besoin du français et le français doit perdurer en Haïti ».

« …Ce qui se passe actuellement en Haïti (Emmanuelle Gilles 2014), c'est que nous sommes en train de payer les conséquences de l'accaparement de la langue française par les classes dominantes qui ont refusé pendant longtemps dans le pays que toutes les populations haïtiennes bénéficient du savoir et de la connaissance par le truchement de la langue française. Ces classes dominantes ont érigé la langue française comme marqueur social, comme outil de domination sociale. Elles ont poussé l'absurdité à vouloir singulariser une langue, le français, comme seule apte à véhiculer le savoir et les connaissances alors que l'autre, le kreyòl, a été stigmatisée, infériorisée, minorée ».

En bref, officieusement, l'Haïtien s'exprime dans quatre langues distribuées dans des couches sociales différentes et réparties selon les lieux géographiques. Sur ce, je suggère que l'instruction en Haïti soit faite dans ces quatre langues.

  1. L'haïtien (kreyòl – créole), parce que c'est la langue nationale, la langue populaire, parlée et comprise de tous les Haïtiens.
  2. L'anglais, parce que c'est le langage international, de communication, d'affaires et du tourisme. D'ailleurs, les partenaires commerciaux d'Haïti les plus importants sont anglophones.
  3. Ensuite, l'espagnol, parce que géographiquement, Haïti est entouré d'hispanophones. La République dominicaine est le premier exportateur de produits alimentaires, et le Venezuela est un partenaire financier assez important.
  4. Finalement, on retrouve le français, parce qu'à mon avis, d'une part, nous y sommes encore historiquement et émotionnellement attachés. D'autre part, la communauté haïtienne vivant en France, au Canada (Québec) et dans certains pays d'Afrique, représente encore un bastion assez solide de francophonie.

 

Hervé Fanini-Lemoine

 

Lecture supplémentaire :

érudit

This village school in Haiti helped propel a national movement to teach kids in Creole Public Radio International

 

Actualité linguistique

Nigel est devenu Niguelito ! Un perroquet anglophone retrouvé parle maintenant espagnol

 

Gray parrotTORRANCE, Californie. — Un perroquet domestique qui parlait anglais avec un accent britannique a été réuni avec son maître quatre ans après sa disparition. Le hic ? Le perroquet, appelé Nigel, s'exprime désormais en espagnol.

Grâce à la micropuce implantée sous la peau du perroquet, une vétérinaire californienne, Teresa Micco, a retracé Darren Chick, un Britannique qui réside à Torrance. Mme Micco a d'abord cru que le perroquet était le sien, qu'elle recherche depuis neuf mois.

Les pérégrinations des quatre dernières années du perroquet demeurent inconnues, mais M. Chick a expliqué que le perroquet, qui parlait anglais avec un accent britannique, parle maintenant l'espagnol.

 Isabelle Pouliot

 

Lecture supplémentaire

 

            Alex          

            The Alex Studies: 
Cognitive and 
            Communicative Abilities of Grey Parrots

             Irene Maxine Pepperberg
             Harvard University Press;
             1st edition (May 30, 2002)

              Video 2:31 minutes :

  

An Officer and a Spy – l’Affaire Dreyfus

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Dreyfus portrait

   Alfred Dreyfus

Bon nombre de nos lecteurs connaissent probablement les faits marquants de l'affaire Dreyfus, un scandale qui a divisé la France de 1894 a 1906.

Nous avons décidé de traiter ce dossier selon deux angles inhabituels grâce à deux sources britanniques.

 

Donna ScottTout d'abord, nous avons demandé à une fidèle lectrice, Donna Scott de Los Angeles (Californie), très versée en littérature, de faire une recension du livre An Officer and a Spy de l'auteur britannique bien connu Richard Harris. Publié en 2013, il s'agit du premier roman historique de langue anglaise qui traite de cette affaire.

Donna et son mari habitent Los Angeles où elle écrit des nouvelles et des essais. Son intérêt pour la France et sa langue naquit lorsqu'elle commença à étudier le français dans le système scolaire new yorkais, à l'âge de 13 ans. Toutefois, elle ne put jamais concrétiser son rêve d'aller vivre et étudier en France. Au fil des ans, elle a passé des vacances en France, toujours soucieuse de s'imprégner d'une diversité culturelle en constante évolution, mais demeurant partout fière de son passé. Chaque automne  le couple loue un appartement à Paris pendant un mois, explorant avidement les réalités culinaires, artistiques et sociétales de la ville. 

Nous avons également suggéré à notre correspondante à Londres, Françoise Pinteaux-Jones, de se rendre dans la ville anglaise de Harpenden. En effet, le véritable suspect, Ferdinand Walsin Esterhazy, a fui la France et a vécu dans cette ville jusqu'à sa mort en 1923. Cet aspect de l'affaire Dreyfus est souvent méconnu ou oublié. 

 

 

Dreyfus Walsin

     Ferdinand Esterhazy

    Dreyfus Harpenden 2

 

 

Dans quelques semaines, Françoise aura des entretiens avec le maire de Harpenden de même qu'avec des responsables de la Société d'histoire de Harpenden.

 

Drefus great-grandUne troisième tranche de cette série? Qui parmi nos lectrices et lecteurs voudrait ajouter un troisième aspect à cette enquête en interrogeant les arrière-petites-filles d'Alfred Dreyfus et d'Emile Zola qui, l'une et l'autre, habitent à Paris, pour autant que nous sachions.  (Une telle interview pourra peut-être s'effectuer par Skype).

Vous pouvez lire ci-dessous la recension de Donna Scott, traduite en français par votre dévoué blogueur Jean Leclercq. (Texte original en anglais) Quant au texte de Françoise, il sera publié dans un mois environ.

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An Officer and a Spy :
l'affaire Dreyfus selon Robert Harris

  • Hardcover: 448 pages
  • Publisher: Knopf; First Edition edition (January 28, 2014)
  • Language: English
  • ISBN-10: 0385349580

 Dreyfus book cover     RHarris

 

Quand j'ai appris que Robert Harris avait écrit un roman historique sur le thème de l'affaire Dreyfus (se situant au moment où éclate le scandale du procès de 1895 et de la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus), je me suis interrogée sur le choix du genre romanesque alors que tant d'études ont paru sur le sujet au cours de ces dernières années. Je me suis notamment demandée quel pouvait être l'intérêt de revenir sur cette affaire en l'enrichissant de l'imagination de l'auteur ?

Robert Harris s'en est lui-même expliqué : vivement intéressé par l'affaire Dreyfus, le réalisateur Roman Polanski, l'avait chargé de rédiger un Dreyfus-Ghost-writerscénario. Mais Harris voulait d'abord écrire un livre. Ils avaient collaboré avec succès à réaliser The Ghost Writer (L'écrivain-nègre), un film à suspense politique d'après The Ghost, le roman d'Harris dans lequel beaucoup s'accordent sans doute à voir un portrait à peine voilé du couple d'enfer formé par l'ex-Premier ministre britannique Tony Blair et son épouse. Harris, d'abord ardent partisan de Blair, perdit ensuite toutes ses illusions lorsque celui-ci s'engagea en Irak aux côtés de George Bush.

Sous la plume d'un auteur aussi talentueux, An Officer and a Spy séduira les amateurs de romans historiques, d'affaires d'espionnage et de littérature en général. En choisissant le genre romanesque, Harris donne à ses lecteurs une vision plus sensible et plus nuancée de l'affaire, de ses ramifications et de son actualité dans le monde contemporain.

Ceux qui ne se font qu'une vague idée du procès et de la condamnation d'Alfred Dreyfus, de même que des célébrités artistiques et littéraires françaises ainsi que des personnalités politiques impliquées, tant dans la controverse que dans son issue, vont se régaler ! Ma propre connaissance du dossier s'était limitée à quelques faits : Alfred Dreyfus, officier français d'origine juive, avait été convaincu d'espionnage ; l'antisémitisme avait
joué un rôle important ; une action en diffamation consécutive à la
publication du fameux «J'accuse…» d'Émile Zola avait obligé celui-ci à s'exiler, de peur d'être imcarcéré en France ; et tout ce qui entourait l'affaire constituait une opprobre pour l'autorité militaire et le gouvernement français de l'époque.

Dreyfus J'Accuse

Dreyfus Zola    

Même pour ceux qui connaissent mieux le sujet, je suppose que la plupart ne savent toujours rien du climat d'intrigues dans lequel a été décidée, puis finalement annulée, la condamnation d'Alfred Dreyfus. Harris tire judicieusement parti de l'audace, de la négligence et de la stupidité risible des coupables, lesquelles sont solidement documentées (et pour une bonne part disponibles sur la Toile).

Dans le livre, le narrateur s'appelle Georges Picquart. C'est un militaire de carrière qui a eu Dreyfus comme élève et qui dit de l'armée : « elle est … mon cœur et mon âme, mon miroir, mon idéal. » De la part d'Harris, c'est d'entrée de jeu un choix à la fois sage, ironique et habile, plutôt que de s'attacher au personnage plus évident d'Alfred Dreyfus. Justement, l'art du conte excelle lorsqu'un personnage est présenté dans une situation difficile et qu'il entreprend un voyage initiatique qui le modifiera à jamais. La bonne littérature est non seulement bien écrite, mais accomplit cet exercice particulièrement bien, communiquant au lecteur une précieuse perception des choses qu'il va garder dans la vie « réelle ».

Dans l'affaire Dreyfus revisitée par Harris, Picquart connaît toute une série de situations traumatisantes qui le modifieront jusqu'aux tréfonds de son être existentiel, comme c'est aussi le cas pour la France entière à ce moment-là. Pour le lecteur, c'est donc une double satisfaction de pénétrer un vécu à la fois personnel et collectif.

 

Dreyfus Picquart

      Georges Picquart

 

 

Au départ, Picquart est convaincu de la culpabilité de Dreyfus. Il est même récompensé de sa loyauté et de sa participation au procès par une promotion à la tête du service de contre-espionnage. Sans rien vouloir dévoiler (c'est tellement un roman à suspense que trop en dire de l'intrigue ruinerait une bonne part du réel plaisir qu'occasionne sa lecture), c'est au moment où Picquart s'intéresse à ce qui semble être un deuxième cas de militaire transmettant des "secrets défense » aux Allemands qu'il se trouve dans la position inconfortable du lanceur d'alerte malgré lui.

Picquart a maintenant accès aux documents qui, jugés « sensibles », n'ont été connus que dans les hautes sphères du pouvoir. Le procès lui-même s'est déroulé au mépris de la procédure normale. Ça ne vous rappelle rien ? Et ce n'est là que le premier des nombreux aspects de l'affaire Dreyfus qui entrent en résonance avec certains événements contemporains. Le droit des prisonniers de Guantanamo à un procès équitable nous vient immédiatement à l'esprit.

L'écheveau complexe de preuves de plus en plus nombreuses de l'innocence de Dreyfus est méticuleusement déroulé. Loin d'être lassantes, ces précisions m'ont paru constituer un puzzle partagé avec le lecteur en temps réel, à mesure que Picquart les assemble. Son voyage aboutit à des auto-révélations à mesure que se pose à lui, avec de plus en plus d'acuité, la question de savoir s'il faut – et comment – aller de l'avant face aux informations dévastatrices qu'il recueille sur les militaires et les hommes qu'il est si honoré de servir. Un lanceur d'alerte politique se doit d'envisager les dégâts collatéraux qu'il provoquera. Picquart sait qu'il fera du tort à des personnes physiques et à l'institution même du gouvenement français et de son armée. Bon nombre de ces victimes sont des innocents entraînés dans le sillage du coupable. Quel que soit le côté où l'on penche, cela nous rappelle que même des lanceurs d'alerte comme Julian Assange et Edward Snowden ont dû connaître de tels dilemmes .

Dreyfus island 2À mesure que Picquart détricote obstinément le dossier d'accusation qui a envoyé Dreyfus à l'Île du Diable, l'évolution du pays vers la modernité se trouve de plus en plus menacée. Son univers s'emplit de tentatives d'assassinats (tant physiques qu'intellectuels), le serpent rampant de l'antisémitisme crache son venin sur la population, l'opinion des milieux politiques et artistiques est divisée, et l'on tente d'étouffer l'affaire par des moyens qui seraient inimaginables si nous n'avions nous-mêmes vécu, il n'y a pas si longtemps, des étouffements outrageants. (En lisant les instructions que Picquart recevait de ses supérieurs à l'effet d'abandonner son enquête sur le conseil de guerre de Dreyfus parce que « Cela rouvrirait trop de plaies… Cela déchirerait le pays,» je me suis surprise à crier « étouffer, comme toujours, c'est ridicule! »).

Harris se donne beaucoup de mal à exposer les raisons pour lesquelles le climat régnant en France à l'époque semblait mûr pour un jugement précipité et propice à tout le mal ensuite fait par tant de gens. Une peur paranoïaque de l'Allemagne sévissait alors dans le pays, consécutive à la Dreyfus 1870défaite essuyée vingt-cinq ans plus tôt lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Dreyfus, Juif alsacien, conservant des liens familiaux en Allemagne, cristallisa ces sentiments d'hostilité à l'égard des immigrants. De tels sentiments existent en France et dans toutes les régions du monde aujourd'hui dès lors que l'ethnicité des citoyens d'un pays évolue massivement et menace l'identité nationale. Comme le nationalisme alimente ces insécurités grandissantes, nous ne pouvons qu'espérer qu'il y ait assez de Georges Picquarts pour endiquer le déferlement d'injustices qu'il provoque.

Donna Scott 

MIse a jour (19/11/2020) :

Archive exceptionnelle :
écoutez la voix d'Alfred Dreyfus lui-même, en 1912

France Culture

 

 

 

De l’Italie à la Grande-Bretagne et jusqu’à l’Inde, le long voyage des trésors romains

 Première partie :

Aureus d'or à l'effigie de l'empereur Caligula

 

Treasures (coin)
Pièce romaine,
an 40 de notre ère,

frappée à Rome et retrouvée dans le sud de l'Inde

Cette pièce a été frappée à Rome au premier siècle de notre ère, mais elle faisait partie d'un trésor retrouvé dans le sud de l'Inde, vers la fin du 19e siècle. Comment ces pièces ont-elles pu se rendre si loin de leur lieu d'émission? Nous savons que le commerce de l'Empire romain avec l'Asie était florissant, [1] notamment avec l'Inde du sud. Les pièces d'or romaines servaient à payer des marchandises venues d'Orient, comme les épices et la soie. Selon le naturaliste et écrivainPliny latin Pline l'Ancien (an 23/24-79 de notre ère), ce commerce avec l'Orient était alors si important que plus de 25 millions de deniers sortaient de l'Empire chaque année, équivalant à un million de pièces d'or comme celle-ci.

CaligulaL'effigie de la pièce est celle de l'empereur romain Caius qui a régné de 37 à 41. Il est mieux connu sous le surnom de Caligula (de caliga : petites bottes). La pièce a été taillée au ciseau à métal, comme de nombreuses pièces retrouvées dans ce trésor : les commerçants indiens ont peut-être voulu vérifier si la pièce était en or massif et non simplement plaquée d'or. La pratique bouddhique de ces commerçants indiens interdisait les images humaines, ce qui peut expliquer que les effigies des pièces aient été martelées.

 

  Roman CaligulaA. BarrettCaligula: the corruption of power 
  (Yale  University Press, 1998)

  J. Williams (ed.), 
  Money: a history 
  (The British Museum Press, 1997)

 [1]  Roman trade with India – New World Encyclopedia


Deuxième partie :

Des bijoux de l'époque romaine découverts à Colchester

 

Colchester jewelry

 De gauche à droite : chaîne d'argent, bracelet en argent, bracelet en or, bracelet en or, bracelet en or, bracelet en argent.
                                                photo: The Colchester Archaeological Trust

 

 

COLCHESTER (Angleterre) — Un assortiment de bijoux datant de l'époque romaine, notamment trois bracelets en or, une chaîne en argent, deux bracelets d'argent, un bracelet d'argent, quatre bagues, un coffret renfermant deux paires de boucles d'oreilles en or et un sac de pièces de monnaie, ont été retrouvés pendant des travaux de rénovation d'un grand magasin de Colchester, la plus ancienne ville britannique dont l'existence soit

Colchester Castle

                           'Colchester Castle'
    bati sur les  foudations du Temple de Claudi

documentée. Cette cache de bijoux avait été enterrée sous le plancher d'une maison incendiée pendant la révolte de la reine celte Boudicca (ou Boadicée) contre les soldats romains, en l'an 61. À la suite des affrontements, le sol a été recouvert d'une épaisse couche rouge et noir de sédiments, sur laquelle est édifiée l'actuelle ville de Colchester. « Notre équipe a retrouvé la cache de bijoux intacte de même que le sol où elle a été enfouie. Nous avons donc soigneusement exhumé les articles et les avons consignés un par un en dehors du site, manipulation effectuée avec une grande rigueur », a indiqué le président du Colchester Archaeological Trust, Phillip Crummy, au journal Trust EADT 24. De plus, un bout d'os de mâchoire humaine et un tibia humain, sectionné avec une épée lourde et acéré, ont été exhumés. « Nous avons également retrouvé sur le sol de la pièce où se trouvait la cache de bijoux, de la nourriture jamais consommée, dont des dattes, des figues, du blé, des pois et du grain », a expliqué M. Crummy. Ces vivres étaient probablement entreposés dans la pièce où ils ont été carbonisés et préservés par le feu.

 

Les plus vieux bijoux jamais découverts : vieux de 100 000 ans, des grains de coquillage de la collection du Musée d'histoire naturelle 

JewelryDes grains de coquillage, vieux de 100 000 ans, sont les plus vieux bijoux jamais découverts. On a déterminé que les deux petits coquillages marins ont été percés artificiellement pour servir de pendentifs ou de collier. Cette découverte, publiée dans la revue Science en 2006, aide les scientifiques à reconstituer l'évolution du comportement moderne.

Les deux coquillages ont été exhumés entre 1931 et 1932, dans la grotte d'Es Skhul, au milieu d'un gisement contenant aussi des restes humains anatomiquement modernes. Skhul, aujourd'hui en Isra
ël, faisait partie de la Palestine à l'époque sous mandat britannique.

 

Troisième partie :

Notes historiques :

1. La conquête de la Grande-Bretagne par les Romains.

« Il est difficile, pour des peuples faibles, de rester libres s'ils se trouvent à portée d'une grande puissance militaire. La Gaule étant conquise, la Bretagne devenait pour les Romains le but de campagne le plus naturel. César avait besoin de victoires pour étonner Rome et d'argent pour récompenser soldats et partisans. En ces îles fabuleuses, il espérait trouver de l'or, des perles et des esclaves. » (André Maurois. Histoire de l'Angleterre. Paris, A. Fayard et Cie,1937.) Il tentera deux expéditions, en 55 et 54 avant Jésus-Christ, sans s'installer durablement dans tout le pays. Toutefois, des relations commerciales étaient établies et les monnaies de l'Empire y avaient cours. Ce n'est qu'en 43 après Jésus-Christ que Claude (qui avait succédé à Caligula) envoya outre-Manche quatre légions (soit environ 50.000 hommes) qui investirent toute l'actuelle Angleterre, mais rencontrèrent plus de résistance au Pays de Galles et en Écosse. Les Romains construisirent des routes et édifièrent des places fortes pour y tenir garnison. Toutes les villes anglaises dont le nom se termine par chester ou cester, comme Chester, Colchester, Doncaster, Dorchester, Winchester, Worcester, ont été à cette époque des camps romains (castra). Boadicee 2Vers 60, la reine Boadicée, veuve du roi des Icènes, se révolta contre les Romains. Mais, après avoir ravagé Londres (Lundinium), elle fut vaincue et s'empoisonna. Succéda alors le sage gouvernement d'Agricola, le beau-père de Tacite, qui sut pratiquer une colonisation pacifique couronnée de succès. Cependant, Rome ne parvint jamais à étendre sa présence à l'ouest et au nord. Les farouches Picts et Brigantes résistaient à toute pénétration romaine et descendaient périodiquement razzier les villes du sud. En l'an 120, l'empereur Hadrien vint en Bretagne et, renonçant à conquérir le Nord, fit édifier une ligne fortifiée allant de la Tyne au golfe de Solway et constituée de quatorze forts et d'une muraille de pierre, le fameux mur d'Hadrien. La réponse fournie par le peuple écossais à la question qui lui était posée le 18 septembre dernier dispensera les autorités britanniques de reconstruire cet ouvrage défensif !

Hadrian

  

 (45 minutes)

Lecture supplémentaire :

 

Boadicee

Statue de Boadicée, héroïne de la patrie, érigée à Londres,
œuvre de Thomas Thornycroft 

Boudicca, Queen of the Iceni
Archeology, July 16, 2013
A publication of the Archaeological Institute of America

In case you missed it… 9 places associated with the collapse of Roman Britain
History extra, 20 October 2014

2. La monnaie de la Grande-Bretagne:

En Grande-Bretagne, le système dit du denier a été instauré par le roi Henri II (1519-1559). Il se fondait sur le système du poids de Troyes, utilisé pour peser les métaux précieux. Le penny était égal à 1,5 gramme d'argent fin. Une livre valait donc 240 x 1,5 g, soit une livre d'argent fin. Une « couronne » était initialement une pièce d'or émise pendant le règne d'Henri VIII, en 1544. Elle devint une pièce d'argent sous son fils Édouard VI, en 1551. Plus tard, la couronne en vint à s'appeler le shilling (en vieil anglais « scilling »), terme également utilisé  dans d'autres langues, tel le schilling qui est, aujourd'hui encore, l'unité monétaire de l'Autriche. En français, on a dit aussi schelling, terme que l'on trouve, par exemple, chez Victor Hugo. 

Sources :

Archeology.org
BritishMuseum.org
Natural History Museum

 

Quatrieme partie:

Glossaire du Mot Juste:

 

a bad penny

Un drôle de type

a penny for your thoughts

À quoi penses-tu ?

A penny saved is a penny earned

Un sou est un sou

I need to spend a penny

Je dois aller à la toilette

in for a penny, in for a pound

Autant faire les choses jusqu'au bout

It costs a pretty penny

Cela coûte un beau sou

pennies from Heaven

De l'argent qui tombe du ciel

pennies on the dollars (USA)

Beaucoup moins cher que le prix
initial; en droit, être payé « au marc le franc », c'est-à- dire d'une certaine proportion de la créance. 

penniless

Sans le sou

penny arcade

Salle de jeux (avec machines à sous)

penny dreadful

Roman à quatre sous

penny pincher

Pingre, radin

penny-wise, pound-foolish

Économiser un franc
et en prodiguer mille

The penny dropped

Le déclic s'est produit

 

A la une (26 septembre, 2014) :

East Devon (Angleterre). Des archéologues et des conservateurs du British Museum ont annoncé qu'un détecteur de métaux amateur a découvert le plus grand trésor de monnaies anciennes jamais mis au jour en Grande-Bretagne. Il s'agit de pas moins de 22.000 pièces datant de 260 à 350 après Jésus-Christ qui étaient en très bon état lorsqu'elles ont été sorties du sol.  

 

Isabelle_Pouliot (1)

 

rédigé par Isabelle Pouliot (dont traduction des articles parus dans archeology.org et le site du British Museum) et par Jean Leclercq, pour le lexique et les notes historiques.

Isabelle, traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) a fondé la société DESIM Inc. en 2012. (http://traduction.desim.ca)

La langue des signes en Afrique du Sud et ailleurs…

Lost in Interpretation en Afrique du Sud
(seconde partie)

La première partie de cet article, « A la une – le dossier d'Oscar IMG_763_2_2_2_6Pistorius », a paru sur ce blog le 14/09/2014. Voici la seconde partie, rédigée également par Beila Goldberg, notre correspondante à Bruxelles, et qui revient sur les difficultés propres à l’interprétation dans le contexte de l’analyse des deux affaires survenues en Afrique du Sud.

 

La Cérémonie d'hommage [1] rendu à Nelson Mandela le 10 décembre 2013 dans le stade Soccer City de Soweto restera liée aux images d'un soi-disant interprète de la langue des signes sud-africaine (SASL), imposteur ou schizophrène, portant un ruban officiel d'accréditation et gesticulant à côté du président Barak Obama pendant son discours. 

 

B Obama & interpreter

Ses gestes incohérents, sans aucune signification, ont scandalisé la communauté sourde sud-africaine. Plus de cent mille personnes rivées devant leur poste de télévision se sont vues ainsi privées de comprendre l'hommage rendu par toutes les personnalités présentes et venues des quatre coins du monde et dont même le nom Madiba [2] leur restait incompréhensible ! 

Tham

Seul interprète en langue des signes [3] tout au long de cette cérémonie, cet olibrius a officié pendant près de quatre heures.

Ce qui en soi, s'il l'avait fait correctement, aurait représenté un exploit considérable, un record digne de figurer au Guiness Book.

Mais Thamsanqa Jantjie restera célèbre pour de plus tristes raisons.

 

 

Le Ministre des Arts et de la Culture, Paul Mashatile, a présenté ses excuses officielles à la communauté sourde ainsi qu'à la Nation et fait également part d'un projet de loi pour mieux encadrer les différentes professions de l'industrie de la langue.

La South African Sign Language (SASL) est la langue des Sourds de la République d'Afrique du Sud. Une langue reconnue par la Constitution et protégée par le Pan South African Language Board.

Comme le mentionne la Commission européenne sur son site, l'interprétation en langue des signes est une interprétation simultanée [4]  .

Stéphan Barrère, interprète en langue des signes française et auteur Stephdu blog « des signes et des mots  chroniques d'un interprète en langue des signes française » [5] n'a pas tardé à réagir à ce scandale en rappelant combien la France exclut de fait les Sourds alors que depuis le 11 février 2005 la langue des signes française (LSF) est reconnue par la loi comme « langue à part entière ».

 

LangageUne loi, à laquelle Christian Cuxac, éminent linguiste français, spécialiste de la LSF [6] n'est pas étranger. Son implication et ses nombreux ouvrages ont très largement contribué tant au développement qu'à la reconnaissance de la langue des signes française.

Dans la francophonie, pour des raisons historiques, politiques, religieuses, culturelles, géographiques ou même éducatives, la langue des signes utilisée en français peut être très différente.

En France : la langue des signes française ou LSF.

Au Québec : la langue des signes québécoise ou LSQ est liée à la LSF sans pourtant être pareille.

En Belgique francophone : la langue des signes de Belgique francophone ou LSBF est liée à la langue des signes flamande qui n'est pas celle des Pays-Bas où la langue des signes s'apparente à la LSF…

En Suisse romande : la LSF remplace de plus en plus les différentes langues des signes régionales utilisées par les anciens Sourds romands, et ce à leur plus grand regret.

Au Burkina Faso, à la suite d’initiatives éducatives américaines, la langue des signes américaine (SAL) est devenue celle de l'enseignement des Sourds. La langue des signes burkinabé (ou mossi) utilisée à Ouagadougou disparaîtra peut-être avec ses Anciens.

Ces différences se retrouvent dans d'autres pays qui parlent la même langue.

La langue des signes allemande n'est pas la même que l'autrichienne, l'américaine ne correspond pas à l'anglaise qui est très proche de l'australienne.

Comme dans les langues orales, il y a des familles de langues des signes, des langues vivantes qui reflètent la culture d'une communauté sourde et évoluent avec les besoins de leurs signeurs, les Sourds 

Le mot signeur, dont l'apparition est très récente, désigne le locuteur sourd qui signe plutôt que d'oraliser. Il signe dans sa langue, chaque langue des signes étant une langue à part entière.

Toutes les langues des signes ne bénéficient pas encore ni du même statut ni de la même reconnaissance légale.

La majuscule de Sourd souligne l'appartenance culturelle à un monde différent de celui des Entendants. Suivant les pays, plus ou moins d'importance est donnée à ces différentes communautés. Ce que prouvent l'accessibilité à l'enseignement [7] et le nombre d'émissions télévisuelles qui leur sont consacrées.

Jusqu'à présent plus de cent langues des signes ont été répertoriées et suivant la langue, les gestes des mains changent [8] ; des langues qui ont aussi leurs dialectes.

Lors de la célébration du 10e anniversaire de la Journée européenne des langues au Conseil de l’Europe du 26 septembre 2011, une Soirée-rencontre organisée par la Division des Politiques linguistiques avait pour thème « La contribution particulière des langues des signes à notre diversité linguistique et culturelle ».

Je cite Mark Wheatley, Directeur exécutif de l’Union européenne des Sourds (EUD) dans son introduction : « Il n’existe pas de “langue des signes internationale”, celle-ci est souvent considérée comme une “langue auxiliaire” utilisée entre locuteurs de langues des signes de différents pays. Ce n’est pas une (véritable) langue des signes, mais plutôt un pidgin qui utilise des signes fortement iconiques et des caractéristiques grammaticales communes ; ses locuteurs conviennent souvent d’un sens spécifique lors d’une conversation.» J'accorde certainement plus de crédit à ses propos qu'à ce qui a été écrit jusqu'à présent sur la langue des signes internationale (LSI ou ISL), appelée aussi Gestuno.

 

Dans une de ses chroniques, l'interprète, passeur de mots [5], Stéphan Barrère dit toutes les difficultés de l'interprétation en langue des signes :
« Par exemple il n’existe pas (à ma connaissance) un signe unique signifiant [euthanasie]. Nous devons donc passer par un “périsigne” comme «interrompre le traitement médical jusqu’à ce que mort s’ensuive”. »

Bien avant que les feux de l'actualité ne révèlent aux yeux de l'Afrique du Sud et du monde entier les bévues d'interprétation survenues lors de deux événements très médiatisés, cette cérémonie en hommage à Nelson Mandela et le procès Oscar Pistorius, (voir l’article antérieur, « A la une – le dossier d’Oscar Pistorius)  une loi réglementant toute l'industrie des métiers de langue était discutée au Parlement sud-africain. Le South African Language Practioneer's Council Act a été promulgué le 27 juin 2014. Une loi qui garantit les critères de formation et de compétence pour accéder aux diverses professions de langue avec leurs définitions, une loi qui inclut également un Code de déontologie tout comme la nomination d'un Comité en charge de la bonne exécution de ladite loi.

L'interprète traduit, mais tel un funambule, il n'a pas droit à l'erreur.

Il doit faire preuve d'une très grande vivacité d'esprit pour traduire sans trahir.

Le traducteur, lui, peut revenir sur ses mots, les corriger, consulter un dictionnaire et prendre le temps de la réflexion.

Ces deux exemples sud-africains illustrent toute la complexité de l'interprétation. Il faut à la fois traduire la signification et présenter aussi la souplesse de la rendre à celui qui doit l'entendre, ce qui rejoint la théorie du sens des traducteurs.

Dans un pays aussi multilingue, mieux encadrer les professionnels de la langue relevait d'une nécessité certaine au vu d'un certain amateurisme et du laxisme ambiant.

Très ambitieuse dans sa rédaction, cette nouvelle loi, saluée le 7 mars sur Times Live [9], n'est pas encore entrée en vigueur. Très ou trop ambitieuse, elle en devient aussi restrictive allant jusqu'à régir la profession des lexicographes.Cette loi qui régira toute l'industrie des métiers de la langue sera-t-elle un jour respectée ?=

Cela dit, le Parlement européen de Strasbourg a connu aussi ses couacs de traduction  [10] et l'Union européenne s'est retrouvée « lost in interpretation ».

Ce qui arrivera [11]  malheureusement encore.

Le Parlement européen compte pour la première fois dans son histoire, un Sourd-Muet, l'eurodéputé  [12], Ádám Kósa [13] , avocat hongrois.

Ce scandale sud-africain du faux interprète en langue des signes aura cependant eu un effet salutaire, celui de faire prendre conscience à l'Union européenne de toute l'importance de la formation des interprètes en langue des signes [15]. 

 

Liens :

[1] cérémonie  d'hommage à Nelson Mandela : TV5Monde

[2] Madiba  Nelson Mandela : Pourquoi l’appelle-t-on Madiba en Afrique du Sud ? abidjan.net

[3] Langue des signes   Wikipedia

[4] interprétation simultanée  site de la Commission européenne

[5] l'interprète passeur de signes   Stéfan Barrère

[6] La LSF, son histoire et Christian Cuxac 

 

[7] C'est l'Amérique ! Radio Télévision Suisse

[8] ARTE 1ère partie : un Français et un Allemand ne recourent pas aux mêmes signes pour s'exprimer dans leur langue des signe

[9] Times LIVE

[10] Erreur de traduction à Strasbourg  Le Point.fr

[11] 2-2 Confusion linguistique dans l'Union européenne

[12] Ádám Kósa eurodéputé
 http://www.youtube.com/watch?v=mHvZ7LJ1Glg

[13] Ádám Kósa : le questionnaire de Proust
 http://www.youtube.com/watch?v=QDS-9LO91fk

[14] Réactions au Parlement européen

 

 

Beila Goldberg

 

Linguistes du mois de septembre :
Angelika Eberhardt et Pierre-André Rion.

 


  ZzswissEst-ce pour faire régler sa montre ou pour acheter  du chocolat ? Ce mois-ci, 
Jean  Leclercq s'est encore Geneva choco
rendu à Genève.
 
 Cette fois, pour interroger une interprète de  conférence et un traducteur, tous deux très activement engagés dans la vie associative.
  

 

Z angelika     Z - guy
                     

Inviter chaque mois un(e) linguiste, semble être une bonne idée. Mais, que dire d'en inviter deux ? Surtout, s'il s'agit d'une interprète de conférence, Angelika Eberhardt, et d'un traducteur, Pierre-André Rion, ASTTIrespectivement co-animatrice et co-animateur du Groupe régional genevois de l'ASTTI (l'Association suisse des traducteurs, terminologues et interprètes).*

Deux professions, deux parcours professionnels différents, mais une volonté commune de réunir et de faire dialoguer des gens qui, souvent, n'ont que trop tendance à travailler isolément.

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J. L. Honneur aux dames, commençons par vous, Angelika. Comment êtes-vous venue à la profession d'interprète de conférence, métier prestigieux qui en attire beaucoup mais n'en retient que très peu ?

Angelika. Je suis devenue interprète parce que j'aimais les langues, le contact avec les gens en général et les cultures étrangères. En plus, comme pour beaucoup d'interprètes, j'avais l'impression que ce boulot avait sa raison d'être puisqu'il aidait les gens à communiquer, à dialoguer et parfois à s'entendre. Qu'on pouvait ainsi contribuer à améliorer un tout petit peu le monde. Vision très romantique des choses, j'en conviens ! J'avais déjà fait des traductions à l'université de Sarrebruck (Allemagne), et c'est la raison pour laquelle je me suis lancée un peu à l'aveuglette, à la fin de mes études, en 2000. J'étais sûre que je serais contrainte d'occuper un emploi à temps partiel pendant une période de transition plus ou moins longue. Mais, j'ai eu une chance folle car, dès les premiers mois de ma vie professionnelle, j'ai décroché un énorme contrat qui m'a occupée pendant les trois premiers mois et un autre, peu de temps après, qui m'a permis de mettre le pied à l'étrier… Je suis arrivée à Genève en 2011, pour des raisons privées.

J. L. Jusqu'ici, il n'a été question que de traduction. Comment êtes-vous passée à l'interprétation, activité qui implique des aptitudes particulières. Quelle est votre combinaison linguistique ? Comment votre travail se répartit-il entre les différentes langues dans lesquelles vous interprétez ? Quelle est celle qui vous donne le plus de difficultés ?

Angelika. Mon premier grand contrat était un mélange d'interprétation, de traduction et d'accompagnement. Puisque je suis interprète de profession, j'ai cherché le contact avec des collègues et aussi des clients potentiels dans la région où je me suis établie après les études. Voilà comment j'ai pu décrocher les premiers mandats d'interprétation. Puis, j'ai passé des tests d'accréditation auprès de différentes organisations internationales. Et, très important, j'ai adhéré à des associations professionnelles (tout d'abord allemandes, puis une association internationale – l'AIIC). Ensuite, quand je suis arrivée à Genève, j'ai fait des recherches et j'ai présenté une demande d'adhésion à l'ASTTI. On y fait des connaissances, on peut faire du réseautage, participer à des formations. Les associations défendent nos professions… Enfin, elles publient des bases de données de leurs membres ce qui permet aux clients de nous trouver ! Comme interprète, je travaille avec les combinaisons suivantes: allemand <-> français et anglais/espagnol -> allemand. Comme traductrice, je ne travaille que vers l'allemand. En interprétation, je dirais que le français et l'anglais sont plus fréquents que l'espagnol. Chaque combinaison linguistique a ses défis particuliers. Je ne dirais pas qu'il y a une combinaison qui me donne des difficultés particulières.

J. L. Vous, Pierre-André, n'êtes pas venu directement à la traduction. Vous êtes plutôt devenu progressivement traducteur professionnel à l'issue d'un parcours que vous allez nous raconter.

Pierre-André. J'ai fait des études supérieures de lettres (licence de philosophie de l'Université de Lausanne) et de langues vivantes (anglais et allemand), enrichies par des séjours en Allemagne (Münster et Berlin) et au Royaume-Uni (Birmingham et Exeter). Ensuite, j'ai débuté dans le journalisme à l'A.T.S. (Agence Télégraphique Suisse), puis au quotidien La Suisse, à Genève. Je me suis reconverti dans la traduction en dirigeant successivement le service de traduction (allemand/anglais) d'une grande compagnie d'assurances, puis celui d'une agence de traduction boursière et financière. Depuis 2001, je suis traducteur indépendant, spécialisé dans les finances et les assurances.

J. L. Cet impressionnant bagage de culture générale vous a-t-il aidé dans votre activité de traducteur allemand-français et anglais-français ? Comme pour Angelika, les associations professionnelles vous ont-elles aidé à vous faire une place dans le milieu professionnel ?

Pierre-André. Oui, le capital de culture générale est un atout dans ce métier. C'est ce qui vous permet de mieux saisir ce que veut dire l'auteur de l'original. Comment faire de la traduction financière, par exemple, sans savoir lire un bilan ? Quant aux associations professionnelles, je dirais que c'est fondamental. Sans elles, je ne me serais jamais lancé à mon compte. À l'ASTTI, j'ai rencontré des collègues, j'ai compris que l'on pouvait gagner sa vie en étant indépendant, j'ai pris confiance en moi, j'ai tissé un réseau de clients, j'ai appris à négocier, à vendre mon travail, toutes choses très importantes. Je me suis aussi perfectionné grâce aux cours de formation continue proposés régulièrement par l'ASTTI. Et aussi en participant chaque année à «Equivalences». Consacré cette année au thème «Traduction et technique», ce congrès annuel de l'ASTTI d'une durée d'une journée se tiendra à l'Hôtel Kursaal à Berne le 24 octobre prochain. Ou à l'Université Zz spiezd'été de la traduction financière, organisée par l'ASTTI tous les deux ans à Spiez, petite ville pittoresque lovée sur la rive sud du lac de Thoune et à laquelle sont invitées de «grandes pointures» du monde de la traduction financière. Ici, à Genève, notre groupe régional organise tous les trois mois environ une rencontre centrée sur un sujet donné, ce qui est une occasion de recruter de nouveaux membres, de faire circuler les informations d'actualité sur ce qui se passe au sein de l'ASTTI, de nous retrouver et de dîner ensemble pour ceux qui le souhaitent.

J. L. Quelque chose m'intrigue, chez vous, Angelika, c'est que vous soyez à la fois interprète et traductrice. D'habitude, ces deux professions sont distinctes. Elles font appel à des compétences différentes et correspondent souvent à des personnalités différentes. Comment conciliez-vous l'oral et l'écrit ?

Angelika. Les compétences ne sont pas différentes, mais complémentaires. Comme disent les juristes: «La plume est serve, mais la parole est libre». En cabine, il faut trouver très vite une solution, qui n'est pas forcément la meilleure. Lorsqu'on traduit, on a davantage de temps pour rechercher la meilleure formulation possible, on a la possibilité de relire, de peaufiner son texte. Surtout, il sera ensuite gravé dans le marbre et l'on en sera longtemps responsable. Interpréter et traduire, c'est un miroir à deux faces, chacune nourrissant l'autre. Tout au moins, c'est comme cela que je conçois ma profession. Ensuite, il est un impératif qui tient à l'évolution du marché linguistique. Avant, on était engagé longtemps à l'avance, on pouvait bâtir son plan de charge.
Planifier des «saisons» à long terme était encore plus ou moins possible. Maintenant, on est pressenti à bien plus brève échéance, et les conférences se tiennent presque toutes au printemps ou à l'automne. Une longue période creuse s'installe pendant les mois d'été et il est alors commode d'avoir une ou plusieurs traductions pour faire la soudure. Il est des interprètes qui ne veulent pas traduire, mais ce n'est pas mon cas !

J. L. Et pourquoi avoir choisi Genève pour exercer votre activité d'interprète et de traductrice plutôt que Bruxelles ou d'autres villes internationales ?

Angelika. Je n'ai pas forcément pris la décision en fonction des débouchés  parce qu'il y a des possibilités à beaucoup d'endroits (pas forcément avec toutes les langues ou combinaisons mais quand-même).
Puisque je fais desZ lac leman traductions aussi, j'étais en outre un peu plus libre dans mon choix. La balance a penché en faveur de Genève pour des raisons purement personnelles. Mon père disait toujours qu'il adorerait passer sa retraite au bord du Lac Léman et j'ai compris pourquoi il le disait quand j'ai voyagé au Lac Léman pour la première fois (à l'âge de 22 ans).

Puis, plus tard, je me suis fait des amis à Genève. Le paysage, le lac et les amis étaient principalement les facteurs qui ont été décisifs pour ma décision.

  
Z geneva

J. L.
Que pensez-vous, Pierre-André, de cette opposition qu'on fait souvent entre les interprètes, qui seraient plutôt extravertis, et les traducteurs plutôt introvertis ? Est-ce qu'il y a du vrai là-dedans ou est-ce plutôt un cliché ?

Pierre-André. Je constate fréquemment que les traductrices et les traducteurs, surtout ceux qui se sont mis à leur compte et qui travaillent en indépendants, sont un peu du genre «loup solitaire». D'où le rôle d'autant plus important que peuvent jouer les groupes régionaux de l'ASTTI , qu'il s'agisse du groupe régional de Bâle, de Berne, de Genève ou de Zurich. C'est dans ce cadre que l'on sent «battre le pouls» de l'Association. Et plus nous serons nombreux en tant que membres actifs au sein de l'ASTTI, plus nous pourrons faire entendre notre voix, tant au plan cantonal que fédéral, pour faire connaître et défendre les intérêts d'une profession trop habituée à rester dans l'ombre.

J. L. Napoléon disait qu'il n'aimait pas Genève parce qu'on y entendait partout parler l'anglais. Qu'en est-il du dialogue entre Romands et Alémaniques en Suisse, l'un des rares pays au monde qui ait le privilège d'avoir quatre langues officielles (si l'on ajoute encore l'italien et le romanche) ?

Pierre-André. Vu de l'extérieur, on pourrait croire que puisque l'allemand est la langue obligatoire dans les écoles romandes, et le français la langue obligatoire en Suisse alémanique, les échanges entre Romands et Alémaniques sont très intenses. Aujourd'hui, c'est malheureusement loin d'être le cas. Quand j'étais enfant, en Suisse alémanique, la tradition était d'envoyer les jeunes filles de 16 ans faire leur année de Welschland en tant que baby-sitters dans une famille romande. Ce fut le cas dans notre famille. D'où un double étonnement: d'abord, j'ai réalisé pour la première fois que l'allemand n'était pas une langue scolaire et artificielle, mais que c'était une langue vraiment parlée ailleurs dans mon pays. Ensuite, que le schwyzertütsch (dialecte suisse allemand) parlé de l'autre côté de la Sarine, Rostila rivière marquant la frontière linguistique (la «barrière de Röstis» ou «Röstigraben», littéralement le fossé de röstis, du nom d'un célèbre plat de pommes de terre), m'aurait été nettement plus utile que le bon allemand pour engager la conversation.

J. L. L'enseignement du français se porte-t-il bien actuellement dans les cantons de Suisse alémanique ?

Pierre-André. Non, certains cantons de Suisse alémanique viennent même de décider de supprimer l'enseignement du français à l'école primaire. À leur décharge, il faut souligner qu'à la différence des francophones, les Alémaniques doivent apprendre trois langues étrangères : d'abord le bon allemand, et ensuite le français et/ou l'anglais. L'usage du dialecte alémanique peut déjà faire obstacle à la maîtrise du bon allemand. Il n'est dès lors guère étonnant que l'anglais ait plus de succès, le français étant moins prestigieux aux yeux des jeunes Alémaniques et très difficile à apprendre, comparé à l'anglais.

Par exemple, à la télévision se déroulent en ce moment trois campagnes de votation totalement différentes, selon qu'on regarde la télévision de Suisse alémanique (en suisse allemand), la télévision de Suisse italophone (en italien) ou la télévision de Suisse romande (en français).
Les médias allemands influencent considérablement la Suisse alémanique; les médias italiens marquent de leur empreinte le canton du Tessin (Suisse italienne) et les médias français la Suisse romande. Et les Suisses votent après avoir regardé «leur» télévision, ignorant le plus souvent tout
de ce qui s'est passé à la télévision dans les deux autres régions linguistiques du pays.


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J. L. Vous connaissez la boutade prêtée à Talleyrand : «Il y a cinq continents, et puis il y a Genève. Il faut donc croire que Genève est au centre du monde». Est-ce encore valable aujourd'hui ?

Pierre-André. Oui, la boutade de Talleyrand est plus que jamais valable. Et ce qu'on oublie souvent, c'est que si New York et Genève peuvent rivaliser quant au nombre d'organisations internationales qui y ont leur siège, Genève est indiscutablement le centre du monde en ce qui concerne le nombre d'organisations non gouvernementales (ONG). Un simple coup d'œil sur le site du Centre d'Accueil de la Genève Internationale  vous en convaincra.

J.L. On reproche parfois à la Suisse de vouloir se replier sur soi, de vouloir rester à l'écart des pays qui l'entourent, voire du vaste monde. Ce risque de repli sur soi existe-t-il pour l'ASTTI ?

Pierre-André. À voir le nombre de collègues venus d'Allemagne, d'Autriche, d'Angleterre, d'Italie, de France, de Belgique, et même du Canada et des États-Unis, pour participer à l'Université d'été de la traduction financière à Spiez, je ne crois franchement pas que cette crainte se justifie. Et je ne peux qu'encourager les membres de l'ASTTI à renforcer leurs liens avec les associations sœurs actives sur les cinq continents.

J. L. Quels conseils donneriez-vous à des jeunes qui s'engagent dans la profession ? D'abord vous, Angelika.

Angelika. Le monde a beaucoup changé. Il faut être au point, savoir utiliser tous les instruments de travail que la technologie met à notre disposition. À notre époque aussi, il faut être visible, projeter une image, et cela même si la traduction est un métier qui incite à la modestie. Un studio de conseil graphique peut très bien concevoir pour vous une jolie carte de visite, voire un site Internet, qui vous aidera à nouer des contacts. Ensuite – et là je m'adresse à ceux qui se dirigent vers l'interprétation – il faut se dire que l'interprétation est volatile et ne pas dédaigner la traduction, car ce peut être un bon second pilier.

J. L. Quant à vous, Pierre-André, quels conseils prodigueriez-vous ?

Pierre-André. Outre l'appartenance à une ou plusieurs associations qui, je vous l'ai dit, est très importante, il est bon d'avoir un «tuteur», un traducteur confirmé qui puisse guider vos premiers pas. Et puis, il faut aussi, soyons réalistes, savoir vendre son travail. Les débutants, frais émoulus des études supérieures, ont rarement appris à vendre leurs prestations. Donc, suivre un petit cours d'initiation à la vente me paraît indispensable.

 

 

 

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La seule fois que nous avons interviewé deux personnes   ensemble, il s’agissait des Canadiens Émile et Nicole Martel, les parents de l’auteur Yann Martel, qui ont traduit son livre, « L’Histoire de Pi » de l’anglais vers le français.

 

Lecture supplémentaire :

Soirée Krystyna Skarbek à Genève