We bridge cultures
Pont Neuf Paris
Pont Neuf, Paris
Japanese Gardens
Japanese Gardens, Pasadena
Montserrat Barcelona
en route Montserrat - Barcelona
Tower Bridge London
Tower Bridge, London
script>
Skip to content

Merci de votre fidélité

Au nom du blog, nous vous souhaitons, chères lectrices et chers lecteurs, chères collaboratrices et chers collaborateurs qui avez fourni des textes dans le courant de 2014, où que vous soyez dans le monde, d'excellentes Fêtes de Fin d'Année.

Bonne annee

Jean LECLERCQ             Jonathan GOLDBERG

Divonne-les-Bains                            Los Angeles

      Francois

         photo François Leclercq

 

White Christmas

I'm dreaming of a white Christmas
Just like the ones I used to know

 

Where the treetops glisten 
and children listen
To hear sleigh bells in the snow


I'm dreaming of a white Christmas

With every Christmas card I write


I'm dreaming of a white Christmas

Just like the ones I used to know

May your days be merry and bright

And may all your Christmases be white

 

IRVING BERLIN

Noël blanc

Je rêve d'un Noël blanc
juste comme ceux que je connaissais

où les cimes scintimment et les enfants écoutent
pour entendre des cloches 
des traîneaux dans la neige

Je rêve d'un Noël blanc
avec chaque carte de Noël que j'écris

Je rêve d'un Noël blanc
juste comme ceux que je connaissais

Que tes jours soient joyeux et radieux
et que tous tes Noëls soient blancs

 

 Version 2014  - Taylor Swift : 

 

Version 1954 - Bing Crosby

  

The Christmas Song

Chestnuts roasting on an open fire
Jack Frost nipping at your nose
Yuletide carols being sung by a choir
And folks dressed up like Eskimos

Everybody knows a turkey and some mistletoe
Help to make the season bright.
Tiny tots with their eyes all aglow
Will find it hard to sleep tonight.

They know that Santa's on his way
He's loaded lots of toys and goodies 
on his sleigh
And every mother's child is gonna spy
To see if reindeer really know how to fly.


And so I'm offering this simple phrase

To kids from one to ninety two
Although it's been said many times,
Many ways, Merry Christmas to you

Songwriters
WELLS, ROBERT / TORME, MEL

La Chanson de Noël

Châtaignes à griller sur un feu ouvert 
Jack Frost mordiller à votre nez 
Chants de Noël étant chantés par une chorale 
Et des gens déguisés comme les Esquimaux 

Tout le monde connaît une dinde et certains gui
Contribuent à rendre la saison brillante , oui 
Tout-petits avec leurs yeux tout embrasé 
Aura du mal à dormir ce soir. 

Ils savent que Santa s sur son chemin 
Il a chargé de beaucoup de jouets
       et de friandises sur son traîneau 
Et l'enfant de chaque mère va espionner 
Pour voir si Rennes savent vraiment comment voler. 

Et donc, je vous offre cette phrase simple 
Pour les enfants d'un à quatre -vingt-douze 
Bien qu'il a été dit plusieurs fois , plusieurs façons 
Joyeux Noël , joyeux Noël, joyeux Noël à vous

Version 2013  - Justin Bieber & Arlana Grande

 

Version 1961 – Nat "King" Cole * Frank Sinatra

  

 

Wilfred Owen, poète anglais de la première Guerre mondiale

 

Gaudry centenary

 
 
Après « Guillaume Apollinaire, flaneur de deux rives» et notre interview William owen avec l'auteur de "Siegfried Sassoon: Soldier, Poet, Lover, Friend", nous poursuivons notre évocation poétique de la Grande Guerre avec Wilfred Owen, considéré comme le plus grand poète de guerre de langue anglaise. Cette fois, c'est notre collaboratrice Isabelle Barth O'Neill qui a bien voulu brosser ce portrait et nous l'en remercions vivement.

 

Isabelle BarthIsabelle, qui habite en Irlande, a été notre linguiste du mois de décembre 2013Après des études de langues à l'Université de Lille 3 qui l'ont menée de la licence au doctorat d'université, avec la combinaison anglais, allemand, néerlandais, Isabelle s'est lancée dans la traduction en travaillant pour de nombreuses ONG, souvent à vocation médicale ou humanitaire.

Parallèlement, elle s'est intéressée aux questions de bilinguisme, situation qu'elle vit au quotidien dans sa famille. Elle s'est activement impliquée dans le mouvement FLAM (Français Langue Maternelle) qui offre un soutien aux familles bilingues.

—————————

Considéré comme le plus grand poète de la Première Guerre Mondiale, Wilfred Owen mourra très jeune, quelques jours seulement avant la fin de la guerre. Tué dans la traversée du Canal de la Sambre, il repose en France, dans la petite commune d'Ors, près de Cambrai.

  Owen Ors Memorial

« Cette plaque commémore la traversée victorieuse de ce canal par l'armée britannique le 4 novembre 1918. Parmi ceux qui y laissèrent leur vie se trouvait le poète Wilfred Owen. »


Son enfance et sa jeunesse

Né le 18 mars 1893 à Oswestry, dans le Shropshire, Wilfred Owen est le fils aîné de Tom Owen, employé des chemins de fer, et de Susan Shaw, issue de la bourgeoisie locale. Cette dernière est une fervente chrétienne d'obédience évangélique. Elle est très soucieuse de respectabilité, mais son père leur a laissé des dettes. La famille consacre beaucoup de temps aux offices et à la lecture de la Bible, des lectures qui marqueront l'imagerie et le vocabulaire du futur poète.

Wilfred suivra les cours de l'École Technique à Mahim. Il y découvre un goût prononcé pour l'étude, et principalement les langues et la littérature anglaise. Il s'enthousiasme pour la poésie et pour John Keats en particulier. Il terminera ses études à l'École Technique de Shrewsbury. Il pourrait devenir instituteur, mais une « expérience le persuade que la vie est ailleurs ».

À 18 ans, les finances familiales ne lui permettent pas d'entrer à l'université. Il lui faut passer un examen d'entrée et obtenir une bourse. Ce n'est donc pas facile… Il part pour Dunsden, près de Reading, pour préparer l'examen d'entrée à l'université auprès du Révérend Herbert Wigan. Ce dernier, qui est chargé de le préparer, oublie vite sa promesse et Wilfred est surchargé de tâches auprès des ouailles de la paroisse et des familles pauvres de la ville. Face à l'illettrisme, la maladie, la misère et l'indifférence des bien-pensants et des nantis, il questionne sa foi. Cette expérience détruira bon nombre de ses convictions religieuses. Il quitte la paroisse en février 1913, après avoir écrit à sa mère : « Le meurtre devait arriver, et j'ai tué mes fausses croyances. ».

Bordeaux

La situation familiale est tendue. Il a réussi son examen d'entrée à l'université, mais n'a pas obtenu de bourse. Il lui faut donc faire autre chose.

À la mi-septembre 1913, il s'embarque pour Bordeaux où il sera d'abord professeur d'anglais à l'école Berlitz, puis précepteur de la fille de M. et Mme Léger, un poste qu'il prendra le 31 juillet 1914, à Bagnères-de-Bigorre. Même si des rumeurs de guerre submergent l'Europe, les sujets expatriés de sa Majesté ne sont pas encore appelés à servir.

Owen tailhade_laurentIl rencontre Laurent Tailhade (1854-1919) qui a connu Verlaine. « D'emblée l'admiration est réciproque. La fougue du jeune Anglais séduit le vieil esthète. Le statut de l'aîné, poète établi et reconnu, impressionne Wilfred. ». Owen découvre le symbolisme ainsi que la puissance de certaines techniques de versification, comme l'assonance, l'allitération, la rime interne qu'il pratiquera plus tard dans ses propres poèmes.

En octobre 1914, Mme Léger part au Canada, Wilfred doit trouver un nouvel appartement et s'installe à Bordeaux. Il visite l'hôpital de la ville où sont soignés des blessés du front. Même si le poète de la compassion n'est pas encore né, il pense déjà à la défense de la civilisation. En décembre 1914, il décroche un poste de précepteur au service de la famille de la Touche. C'est un poste qu'il gardera pendant une année.

 

Retour en Angleterre

En mai 1915, il retourne pour la première fois en Angleterre. Il est en mission pour un parfumeur bordelais. Il retournera ensuite en France. En Owen artists riflesseptembre 1915, sa décision est prise. Il retraverse la Manche et, le 21 octobre 1915, il s'engage comme cadet aspirant-officier au 28e London Regiment mieux connu sous le nom d'Artists' Rifles (Fusiliers des Artistes), une unité d'instruction pour officiers. Son séjour à l'étranger lui avait en fait ouvert les portes de cette prestigieuse unité. Il a alors 22 ans.

 

Le 4 juin 1916, le sous-lieutenant Wilfred Owen est affecté au Manchester Regiment. Le 29 décembre de la même année, il embarque à Folkestone. Le 6 janvier 1917, il rejoint son unité sur la Somme. Entre juillet et novembre 1916, la région dans laquelle il se trouve est fortement touchée par les batailles, le 2e bataillon du Manchester Regiment comble les vides pour remplacer les soldats mis hors de combat. Wilfred Owen reçoit le commandement de la 3e compagnie. Il va alors connaître l'horreur de la guerre de tranchées qui sera aggravée par un hiver exceptionnellement rigoureux.

Le 12 janvier 1917, une sentinelle est mortellement touchée par un éclat d'obus. Très sensible aux douleurs de ses hommes, il en tirera plus tard ces lignes dans The Sentry (La sentinelle) :

«  Through the dense din, I say, we heard him shout
    'I see your lights!' – But ours had long gone out »

(À travers le tumulte, parole, nous l'entendîmes crier
'Je vois vos lampes !' – Mais depuis longtemps les nôtres s'étaient éteintes.)

 

Le froid presque sibérien de l'hiver dans lequel il doit rester couché avec le peloton sera un point de départ du poème Exposure (Froid, première ligne) :

 

« Our brains ache, in the merciless iced east winds that knive us…
Wearied we keep awake because the night is silent… »

(La tête nous fait mal, dans les vents d'est glacés qui sans pitié nous fouaillent…
Fatigués nous veillons, car la nuit est silencieuse…)

 

Dans la nuit du 15 mars, il fait une chute terrible de plusieurs mètres. Commotionné, il est évacué. Dès qu'il est rétabli, il retourne au front et Owen-Craiglockhart_participe à plusieurs attaques. Le 14 avril, il est soufflé par une explosion. En état de choc post-traumatique, on diagnostique une neurasthénie en mai 1917. On le déclare inapte au service armé et il est envoyé à l'hôpital militaire de Craiglockhart, en Écosse, où il arrive le 26 juin de la même année. Ce séjour changera sa vie de poète tout autant que l'expérience du combat l'a perturbé.

 

Convalescence et rencontre avec Sassoon

Le docteur Brock qui s'occupe de lui pense que l'exercice et le travail seront le meilleur des traitements. Il incite donc Wilfred Owen à écrire et ravive son goût pour la marche et la botanique. Puis, il se voit confier l'édition de la revue de l'hôpital : The Hydra (L'hydre).

 

Owen meets sassoonÀ la mi-août, Siegfried Sassoon arrive à Craiglockhart. Il exercera une grande influence sur Wilfred Owen qui fera tout pour le rencontrer. Sassoon l'aidera à trouver sa voie en lui donnant des conseils sur la forme des vers et le choix des titres de ses poèmes ; il l'incite également à narrer sa propre expérience de la guerre. C'est alors le déclic. Wilfred Owen connaît une période de grande activité créatrice et sa santé nerveuse s'améliore, comme l'avait pensé le docteur Brock. Il écrit une série de poèmes majeurs comme Strange Meeting [1] et Exposure. Il compose aussi Anthem for doomed Youth [2] et Dulce et Decorum Est. Fin octobre, il est déclaré guéri et peut quitter Craiglockhart. Il passe quelques jours à Londres et rencontre Herbert George Wells, Arnold Bennett et Osbert Sitwell.

En mars 1918, le sous-lieutenant Wilfred Owen est muté au dépôt de Ripon. Sa carrière poétique  va débuter. Osbert et Edith Sitwell lui demandent quelques poèmes pour leur anthologie annuelle de 1918, The Wheels. Le 10 août 1918, la commission médicale le déclare apte au service armé et le 31 du même mois, il regagne la France pour rejoindre son unité.

Derniers jours de guerre

Après un bref séjour à Étaples, il rejoint les Manchesters à Corbie, près d'Amiens. Le 1er octobre 1918, il prend d'assaut un nid de mitrailleuses à l'est de Joncourt. L'attaque est un succès. Le jour même, il est proposé pour la Military Cross. Le 3 octobre, le bataillon est relevé et va s'installer au sud du Cateau, à l'est du petit village d'Ors. Wilfred Owen est cantonné dans la maison forestière. Le 31 octobre 1918, il écrit à sa mère : « Il n'y a aucun danger ici. S'il y en avait, il sera passé depuis longtemps quand vous lirez ces lignes. ». Il commence sa lettre ainsi : « Très chère Mère, l'endroit où je t'écris à présent, je l'appellerai 'la cave enfumée de la maison forestière…' ».

 La maison forestière :

Owen ForestryHouse_thumbL'heure H de la traversée du canal de la Sambre est fixée au 4 novembre 1918, à 5h45 du matin. L'artillerie tonne. Les 2nd Manchesters se lancent à l'assaut de la position allemande qui se trouve sur l'autre rive. Il faut construire des passerelles flottantes, mais l'opération tourne court. À 8h30, la bataille est terminée. Les rescapés repassent le canal. Mais le sous-lieutenant Owen est déjà mort, tué en franchissant le canal. Il avait vingt-cinq ans, quatre de ses poèmes ont été publiés, une bonne centaine sont encore inédits.

Le 5 novembre 1918, la London Gazette annonce la promotion de Wilfred Edward Salter Owen au grade de lieutenant. Le 8 novembre, le lieutenant Owen reçoit la Croix militaire pour sa conduite exemplaire sur la ligne Beaurevoir-Fonsomme.

La guerre prend fin trois jours plus tard.

Le 11 novembre, alors que les cloches sonnent en l'honneur de l'armistice, le télégramme fatidique que nul ne souhaitait arrive chez les Owen, à Shrewsbury.

  Owen tombstone 

Après sa mort

En dehors de sa famille et du cercle restreint de ses amis littéraires, sa disparition passe inaperçue. Sa mère fera graver sur sa tombe :

 

« Shall life renew these bodies ? Of a truth
All death will he annulf, all tears assuage »

(La vie renaître-t-elle dans ces corps ? En vérité
Elle frappera toute mort de nullité, toute larme d'inutilité)

Owen wheelsEn 1919, la renommée littéraire commence à poindre, grâce à l'anthologie qu'Osbert et Edith Sitwell lui dédient. Sept de ses poèmes y figurent. L'année suivante, Siegfried Sassoon publie le premier recueil complet de ses poésies, qu'il préface lui-même. La première percée n'aura cependant lieu qu'en 1931, quand Edmund Blunden publie son étude de la version des œuvres accompagnée d'une étude pénétrante.

En 1962, Benjamin Britten utilise neuf de ses poèmes pour son War Requiem, lui rendant ainsi un vibrant hommage. En 1967, Harold Owen, son frère, autorise enfin John Bell a publié sa correspondance, mais non sans avoir procédé à de nombreuses coupures. [1]

 

Poète de la douleur de deuil, de la détresse et de la désespérance

Publiées à titre posthume, ses œuvres parlent de ses visions de la Grande Guerre. Il fait partie du groupe de la War Poetry, un mouvement littéraire anglo-saxon qui s'inscrit dans cette époque de guerre, de catastrophes humaines, d'élans pacifistes suite aux déferlements de haines et d'atrocités. Considéré comme un « témoin » de la guerre, on retrouve dans ses poèmes et sa correspondance « l'absurdité barbare » de cette guerre. Ses textes touchent les cœurs, non pas par des lamentations, mais par un réalisme lyrique. Il est un témoin car il a été un observateur bouleversé par la souffrance engendrée par la guerre. Le soldat brisé et épuisé, rompu et courbatu, est au cœur de sa poésie. Il fait corps avec « ceux qui meurent comme du bétail » (dans « Hymne à la jeunesse condamnée  ») dont voici quelque lignes :

 

Anthem for doomed Youth

What passing bells for those who die as cattle?
Only the monstrous anger of the guns,
Only the stuttering rifles' rapid rattle
Can patter out their hasty orisons,
No mockeries for them from prayers and bells,
Nor any voice of mourning save the choirs, –
The shrill, demented choirs of wailing shells;
And bugles calling for them from sad shires.

 

What candles may be held to speed them all?
Not in the hands of boys, but in their eyes
Shall shine the holy glimmers of good-byes,
The pallor of girls' brows shall be their pall;
Their flowers the tenderness of silent minds,

And each slow dusk a drawing-down of blinds.

Hymne à la Jeunesse condamnée

Quel glas sonne pour ceux qui meurent comme du bétail ?
Seule, la colère monstrueuse des canons,
Seul, le crépitement rapide des fusils hoquetant
Peuvent ponctuer leurs oraisons hâtives,
Pour eux, pas de prières ni de cloches dérisoires,
Nulle voix endeuillée hormis les chœurs, —
Les chœurs suraigus et démentiels des obus gémissants ;
Et les clairons appelant pour eux depuis de tristes comtés.

 

Quelles chandelles seront tenues pour leur souhaiter bon vent ?
Non dans la main des garçons, mais dans leurs yeux,
Brilleront les lueurs sacrées des adieux,
La pâleur du front des filles sera leur linceul,
Leurs fleurs, la tendresse d'esprits silencieux,
Et chaque long crépuscule, un rideau qui se clôt.

 

Pour Wilfred Owen, la guerre s'acharne à déshumaniser le combattant. Dans son poème « Mutilés et Malades mentaux », il dénonce le délabrement de l'être humain dans la guerre. On y retrouve un peu les héros des tragédies grecques, des héros au sort tragique. Il semble que, pour lui, l'amour de Dieu et l'amour des hommes ont abandonné le combattant qui se prépare à mourir par amour de ses compagnons. Le soldat est donc prêt à se dévouer pour que la Vie renaisse. Wilfred Owen est à la fois un poète réaliste et visionnaire.

À mesure que le temps passe, l'œuvre de Wilfred Owen perd peu à peu son envahissant statut de témoignage d'époque pour acquérir celle d'un art poétique transcendant l'anecdote pour faire entendre un chant fort, sombre, lumineux lucide et déchirant à la fois. C'est de l'homme qu'il est question, un homme meurtri, humilié, dépassé, nié jusque dans son humanité même.

Dulce Et Decorum Est, autre poème important, fut écrit pendant son séjour à Craiglockhart. Owen s'adressé à sa mère et lui relate l'histoire d'un groupe de soldats « ivres de fatigue » et contraints de se frayer un chemin « dans la gadoue » pour s'abriter des obus qui pleuvent sur eux.

Il commence ainsi :

Bent double, like old beggars under sacks,

Knock-kneed, coughing like hags, we cursed through sludge,

Till on the haunting flares we turned our backs

And towards our distant rest began to trudge.

Men marched asleep. Many had lost their boots

But limped on, blood-shod. All went lame; all blind;
Drunk with fatigue; deaf even to the hoots
Of tired, outstripped Five-Nines that dropped behind.

 

Pliés en deux, tels de vieux mendiants sous leur sac,

Harpies cagneuses et crachotantes, à coups de jurons

Nous pataugions dans la gadoue, hors des obsédants éclairs,

Et pesamment clopinions vers notre lointain repos.

On marche en dormant. Beaucoup ont perdu leurs bottes

Et s'en vont, boiteux chaussés de sang, estropiés, aveugles ;

Ivres de fatigue, sourds même aux hululements estompés

Des Cinq-Neuf distancés qui s'abattent vers l'arrière

 

Le réalisme du poète conduit le lecteur pas à pas vers la conclusion à la fois grave et revendicatrice : est-il légitime de poursuivre le mensonge de la gloire et de la beauté de la guerre ?

 

Isabelle BARTH

Fondatrice et directrice de Studio Langues :
Fondatrice et directrice de Multilingual Education Café / Expat-Lang  
Fondatrice et directrice de l'école L'atelier de français – FLAM 
Coach en éducation bi- / pluri-lingue chez Multilingual Parenting 
Ambassadrice pour "Language Diversity"  (agence européenne
Membre de ProZ : http://www.proz.com/profile/1329458  
Membre de Translators Café : http://www.translatorscafe.com/cafe/member137667.htm 
Membre des Traducteurs de Translators without Borders, the Rosetta Foundation et BabelFamily

Site : http://mynaamisalbie-afrikaans.jimdo.com/ 

———————

 

[1] traduction française par Xavier Hanotte

[2] Anthem for Doomed Youth: (2:34 m)

  

 What passing-bells for these who die as cattle?
   Only the monstrous anger of the guns.
   Only the stuttering rifles' rapid rattle
Can patter out their hasty orisons.
No mockeries for them; no prayers nor bells,
Nor any voice of mourning save the choirs,—
The shrill, demented choirs of wailing shells;
And bugles calling for them from sad shires.

What candles may be held to speed them all?
   Not in the hands of boys, but in their eyes
Shall shine the holy glimmers of goodbyes.
   The pallor of girls' brows shall be their pall;
Their flowers the tenderness of patient minds,
And each slow dusk a drawing-down of blinds.

 

[3] Delphi Complete Poems and Letters of Wilfred Owen (Illustrated) Kindle Edition $0.99

 

Lecture suppleméntaire:

Wilfred Owen Association 

Article de La Voix du Nord en date du 5 avril 2014, en hommage à Wilfred Owen, pour les Commémorations de la Grande Guerre :

La maison forestière d'Ors qui a accueilli Wilfred Owen en 1918 

http://www.tourisme-cambresis.fr/maison-forestiere-ors.html

Promenade sur les pas de Wilfred Owen :

The War to end all Wars
BBC News, 10.11.1998

Jour du Souvenir – 11 h, le 11e jour du 11e mois
Le Mot juste en anglais, 10.11.2012

GRAVES, Robert Ranke, Goodbye to All that  [Adieu à tout cela], 1929.

WALTER George, The Penguin Book of First World War Poetry (paperback)
Penguin Classics, May 2007

 

À la une : Un First folio dormait à la Bibliothèque d’agglomération de Saint-Omer !

REmy 0De nos jours, ne fait-on de découvertes qu'au fond des mers ? Il semble bien que non puisque un exemplaire de la première édition des œuvres complètes de William
Shakespeare (un
First Folio)
datant de 1623, vient d'être découvert à la Remy 1Bibliothèque d'agglomération de Saint-Omer, modeste chef-lieu d'arrondissement du Pas-de-Calais, dans le nord de la France. Votre fidèle rédacteur, Jean
L., a pu interroger M. Rémy Cordonnier, responsable du pôle des fonds anciens et d'État de cette bibliothèque, et « découvreur » de ce véritable trésor.


LMJ
:
Monsieur Cordonnier, comment devient-on « découvreur » de livres rares ? Quel a été votre cursus universitaire ?

Rémy C.  D'abord, je ne suis pas un spécialiste de la littérature anglaise. J'ai fait des études littéraires générales, couronnées par un doctorat en histoire de l'art médiéval de l'Université Lille 3 (Sciences humaines). À partir des études de maîtrise, j'ai commencé à me familiariser avec les manuscrits et les livres anciens. Responsable des fonds patrimoniaux à la Bibliothèque de Saint-Omer, je préparais, en septembre dernier, une exposition sur les liens historiques entre notre région et l'Angleterre. Parmi les livres anglais anciens que nous possédons, je suis tombé sur cet ouvrage que l'on connaissait, mais que l'on avait jusqu'ici cru, à tort, du XVIIIe siècle. Est-ce l'état de la reliure, la typographie ou certains aspects formels, j'ai jugé l'ouvrage plus ancien.

LMJ : Comment se fait-il qu'il n'ait pas été daté plus tôt ?

Rémy C.D'abord, mes prédécesseurs ont des excuses : les 12 premières pages manquent dont le frontispice et le portrait de Shakespeare. Or, c'est justement ce qui aurait permis d'identifier l'un des quelque 800 exemplaires de la première édition de 36 pièces du grand auteur anglais. Ensuite, les responsables de fonds anciens ont tous leur domaine de spécialisation et peut-être ne s'étaient-ils jamais arrêtés à cet ouvrage particulier.

LMJ : Et comment a-t-il pu se trouver dans votre fonds de livres anciens ?

Rémy C. Pour ce qui est de la provenance, il ne faut pas oublier que l'abbaye de Saint-Bertin, toute proche, a été fondée au VIIe siècle et qu'elle fut la quatrième plus importante de la chrétienté. Depuis le haut Moyen-Âge, les auteurs de langue anglaise Remy 5y ont figuré en bonne place. En outre, au XVIIe siècle, le Collège des Jésuites de Saint-Omer a été la base arrière du catholicisme anglais. Il a accueilli de nombreux jeunes catholiques anglais et irlandais qui fuyaient les persécutions anglicanes. Vous serez peut-être ravis d'apprendre que trois Pères fondateurs de la Nation américaine, Daniel et John Carroll, ainsi que leur cousin, Charles Carroll of Carrollton, y ont étudié. John fondera plus tard l'université catholique de Georgetown. Charles Carroll of Carrollton sera le seul signataire catholique de la Déclaration d'indépendance et tous trois présideront à la naissance des États-Unis d'Amérique. À la Révolution, les fonds de ces maisons religieuses ont été confisqués et confiés à un établissement public. Il y a tout lieu de penser que cet exemplaire, marqué Neville, appartenait à un élève du Collège des Jésuites.

LMJ : Comment pouvez-vous être sûr de l'authenticité de l'exemplaire de la première édition ?

Remy 3Rémy C. Là aussi, j'ai eu de la chance. Le grand spécialiste mondial des First folio, le professeur Éric Rasmussen, qui enseigne la littérature à l'Université du Nevada (à Reno) se trouvait justement à Londres. Informé de ma découverte, il a pris l'Eurostar et, en quelques minutes, a formellement identifié l'ouvrage audomarois. [1] Il pense même que le pseudonyme de Neville est celui d'Edward Scarisbrick, élève au Collège en 1650. [2] D'ailleurs, notre fonds d'ouvrages anciens est très riche. Il compte 800 manuscrits et 230 incunables ainsi qu'une bible de Gutenberg.

LMJ : Maintenant, qu'allez-vous en faire ?

Rémy C. : Jusqu'ici, on ne connaissait que 232 exemplaires du First folio intitulés Mr William Shakespeare's Comedies, Histories & Tragedies. Published according to the True Originall Copies. Il y en a désormais 233. De plus, malgré la trentaine de pages manquantes, il est à 94% complet, ce qui est remarquable. Avec l'une des 49 bibles de Gutenberg, il constitue désormais l'un des deux joyaux de notre bibliothèque. Il constituera le clou de l'exposition de livres anglais rares que nous organiserons prochainement. Bien qu'un First folio ait atteint le prix astronomique de 5,6 millions de dollars lors d'une vente organisée par Christie à Londres en 2001, une chose est sûre : nous sommes les seuls avec la Bibliothèque Nationale à en posséder un en France et nous entendons le garder. N'est-ce pas d'ailleurs la plus belle contribution que nous puissions apporter aux célébrations du quatrième centenaire de la naissance du grand William Shakespeare en 2016 ?

———————————–

[1] adjectif et substantif se rapportant à Saint-Omer.

[2] www.lepoint.fr/tags/new-yorktimes

François Decoster (Maire de Saint-Omer), Bruno Humetz et Rémy Cordonnier examinent l'ouvrage. Photo: CASO

 

 
Lecture supplementaire :

Shakespeare theftsThe Shakespeare Thefts: In Search of the First Folios
  (KIndle Edition)
  Eric Rasmussen
  Palgrave Macmillan Trade; reprint edition 2011

 

 

C. K. Scott Moncrieff: Soldier, Spy and Translator – analyse de livre

Jean Findlay. Chasing Lost Time. The Life of C. K. Scott Moncrieff: Soldier, Spy and Translator. Chatto & Windus, London, 2014, 9780701181079

Mitchell - portrait

Analyse de notre contributeur, Mike Mitchell, prolifique traducteur (et auteur du livre Kyselak Was Here, sous le pseudonyme Michael Robin). Mike habite avec sa femme dans un hameau proche du village de Tighnabruaich, dans le comté d'Argyll, une région de l'ouest de l'Écosse. Traduction : Jean L.

Mitchell c.k. moncrieffCharles Kenneth Scott Moncrieff (1889-1930) est connu comme "le traducteur de Proust" et le prix britannique de traduction à partir du français s'appelle, à juste titre, le Prix Scott Moncrieff. Cette nouvelle biographie, Chasing Lost Time, due à son arrière petite-nièce, Jean Findlay, fait apparaître l'émergence progressive du traducteur en remontant à sa petite enfance, mais brosse aussi un chaleureux portrait de l'homme dans sa totalité: le soldat qui continue de croire à la noblesse de la guerre malgré le spectacle et la souffrance des effets d'un séjour prolongé dans les tranchées, l'homosexuel actif, à une époque où les "actes contraires aux bonnes mœurs" étaient poursuivis pénalement, le fervent converti au catholicisme, l'homme qui était au cœur de la vie littéraire du Londres des années 1920 et l'espion envoyé dans l'Italie de Mussolini.


Scott Moncrieff est né en Écosse et a conservé son "écossité" malgré des études dans une école anglaise (Winchester College); Osbert Sitwell qualifie le pamphlet qu'il a écrit sur lui, son frère et sa sœur de "braiment d'âne écossais" [1]. Il fit sienne l'éthique des institutions privées anglaises et notamment l'esprit de loyauté – vis-à-vis de ses condisciples, de son école et de son pays – et cela, joint à l'étude des auteurs classiques et de leur glorification du héros victorieux, aboutit à faire de lui un officier de réserve enthousiaste à la déclaration de guerre. Comme l'observe Jean Findlay, "la guerre était l'ultime jeu d'équipe." Le feu lui semblait même être une expérience "stimulante", mais des témoignages de ceux qui servirent sous ses ordres le décrivent comme un excellent meneur d'hommes qui se préoccupait avant tout de ceux dont il avait la charge. Revenu en Grande-Bretagne, souffrant de fièvre des tranchées, de pied des tranchées ou, plus tard, d'une grave blessure à la jambe, il n'avait de cesse de retourner au front avec ses hommes. Poète de guerre publié, il resta persuadé que c'était une guerre honorable et il stigmatisa ceux qui, par la suite, en Mitchell owensoulignaient l'horreur et la stérilité. En janvier 1918, il rencontra Wilfred Owen et s'éprit de lui. Il eut conscience du génie d'Qwen, mais aussi de ses propres limites dans ce domaine. Il écrivit: " Je n'écris pas de bonne poésie et, heureusement, je le sais." Ce fut un excellent versificateur (et un auteur quasi-obsessionnel de limericks [2] obscènes), mais il lui manquait l'étincelle de génie. Après la guerre, il s'impliqua très fortement dans la Mitchell coward vie littéraire londonienne. Il connut tous les grands noms, de Noel Coward à D.H. Lawrence, publia des poèmes et des nouvelles, mais la traduction et la critique occupèrent l'essentiel de son temps.

C'est à Winchester qu'il prit conscience de l'attirance qu'il inspirait aux autres garçons et de celle qu'il éprouvait pour eux, et il écrivit des poèmes qui exprimaient de tels sentiments. Certains d'entre eux parurent dans le journal de l'école, soigneusement expurgés des objets de ce désir. En fait, il semble qu'il n'ait probablement pas pu entrer à Oxford à cause d'un avis défavorable du directeur de son école qui lui en voulait d'avoir publié dans un magazine également diffusé aux parents, une anecdote au sujet d'un directeur qui, tout en remâchant un incident homosexuel qu'il avait lui-même vécu à l'école, punissait un élève pour le même motif. À seize ans, il se lia à Robert Ross, l'ami d'Oscar Wilde qui, à Londres, était Mithchell the importanceau cœur d'une coterie littéraire homosexuelle. Est-ce une heureuse coïncidence si, dans De l'importance d'être constant, Algernon s'appelle justement Moncrieff ? C'est alors que Charles commence à mener une double vie, en dissimulant son homosexualité à sa famille qui continue d'inviter des jeunes filles à marier à des bals et des fêtes donnés en son honneur. Cela joue un rôle important dans sa conversion au catholicisme. Il détestait le côté "flammes de l'enfer" de la prédication presbytérienne et sa doctrine impitoyable de la mort sanction du péché. La pratique catholique de la confession et de l'absolution le libérait du sentiment permanent de damnation que lui laissait la religion protestante.


Jean Findlay note très bien les facteurs qui ont contribué à faire de Scott Moncrieff le traducteur qu'il devint. Le premier est la facilité avec laquelle il maniait le langue anglaise et qui remonte à son enfance passée dans un foyer où l'on lisait et commentait de la bonne littérature dès le plus jeune âge, notamment avec sa mère qui était elle-même écrivaine. Son père était juge, mais écrivait aussi des histoires pour des revues féminines. Une anecdote, survenue à l'âge de cinq ans, est déjà révélatrice de l'aptitude qu'il aura plus tard d'entrer dans la peau d'un auteur. Ce jour-là, on l'avait autorisé à aller se coucher plus tard pour assister à une soirée avec les grands. Le lendemain, il avait raconté une blague en imitant parfaitement la manière dont elle avait été dite et les expressions sur les visages de l'assistance. Lorsque sa mère commenta l'événement, il déclara : " Oui, tout cela me revient à l'esprit comme du sucre." En ce temps-là, la Mitchell Paul-Claudeltraduction des auteurs classiques était au centre des études et, à l'examen d'entrée à Winchester, il se classa en tête de tous les candidats pour ses traductions du latin et du grec, ayant – à treize ans – traduit Ovide "en le comprenant presque comme un adulte". Dans un poème sur sa blessure, il cite Paul Claudel (caractéristiquement, en traduction libre) et conclut :

"Ah, de qui alors était cet esprit qui priait

à travers le mien ? Qui dictait fortement, nettement,

jusqu'à me faire chanter ces mots français dans ma langue anglaise ?"

Comme l'écrit Jean Findlay: "Chanter est le verbe qui convient, comme ses futures traductions allaient le montrer."


Mitchell BarbusseAprès sa blessure et sa convalescence, il fut affecté au Ministère de la Guerre et, pendant qu'il était à Londres, il écrivit beaucoup, rédigeant de nombreuses critiques et publiant des nouvelles et des poèmes de son cru. Parmi les critiques, figure celle de la traduction du roman d'Henri Barbusse Le Feu qu'il jugea peu satisfaisante, ce qui stimula peut-être chez lui un intérêt pour la traduction. En mai 1918, il tomba sur un exemplaire de la La Chanson de Roland, qui allait Moncrief - la chanson de rolanddevenir sa première traduction publiée. L'œuvre lui plut, car elle présentait la guerre comme un noble idéal d'honneur et de chevalerie, ce qu'il trouva aussi dans sa traduction suivante, Beowulf. Il commença par traduire une partie de l'introduction en employant l'assonance et en discuta avec Owen, en permission à Londres, et qui expérimentait l'usage de l'assonance plutôt que de la rime dans sa poésie. La traduction parut en 1919 et fut chaleureusement saluée par la critique. Elle contenait une Mitchill chestertonintroduction de G K Chesterton qui admirait la capacité de Scott Moncrieff d'entrer dans le texte et de permettre à son auteur de s'exprimer par sa voix, concluant : "L'une des aventures et des prouesses les plus remarquables et les plus valables des lettres modernes."

Scott Moncrieff a vraisemblablement appris le français surtout de manière informelle : jusqu'à trois ans, il a eu une nounou belge francophone "et il a appris rapidement, comme par jeu". Il se peut qu'il y ait eu des cours de français dans son école primaire privée et il y avait les vacances familiales en France – à l'âge de six ans, la famille séjourna à Langrune, près de Caen, alors même que Proust, comme d'habitude, passait des vacances non loin de là, à Cabourg. Pendant la guerre, il était dans les Flandres où il aura certainement été obligé de parler français. À Edimbourg, il a étudié l'anglais avec le professeur Saintsbury dont les travaux de littérature française sont bien connus. Il lui arrivait de s'excuser de l'imperfection de son français, comme dans une lettre à Proust, qu'il écrivit en anglais, et fut un jour mortifié de découvrir "une bourde absurde" qu'il avait commise en traduisant "chapeau melon" par "melon hat". Il aurait dû dire howler, mais les traducteurs savent comment ce genre de chose peut se produire quand on s'attache à d'autres aspects, notamment à la façon dont Scott Moncrieff s'employait à restituer ce qui lui semlait être le juste rythme des phrases complexes de Proust.

C'est ce qui ressort tout particulièrement dans le livre de Findlay lorsqu'elle révèle la technique dont se servait Moncrieff pour cerner ce qui lui semblait être le juste déroulement de la phrase, plutôt que de s'attacher à la concordance littérale des termes. Dans son introduction à l'édition de 1684 Mitxhell satyricondu Satyricon de Pétrone, Scott Moncrieff loue le traducteur, William Burnaby, qui, s'il "n'utilise pas toujours un anglais savant, use d'une excellente langue familière et fait preuve de bon sens dans son interprétation". Il écrit cela en 1923, après la sortie du premier volume de sa traduction de Proust, et c'est l'expression même de sa façon de faire. Je pense que par "familière" il veut dire "idiomatique". Du reste, en 1927, il institua un prix annuel de la traduction à Winchester College qui, symptomatiquement, s'intitulait : "Prix de la traduction idiomatique".

Au sujet de sa traduction de La Chanson de Roland, il écrit à des amis : "S'il vous plaît, lisez-la à haute voix" et il rappelle à ses lecteurs de l'église presbytérienne d'Écosse que tout le poème peut être chanté comme un psaume métrique. Lire à voix haute était aussi sa technique de traduction. Pour cela, deux de ses amies l'aidaient en lisant le français à haute voix de telle sorte qu'il saisisse le rythme de la prose à mesure qu'il la traduisait. Le rythme était également un des facteurs qui ont dicté le choix du titre et ce fut probablement ce qui le guida vers le Remembrance of things past de Shakespeare pour désigner l'ensemble de l'œuvre. Proust lui fit observer que l'on perdait ainsi l'ambiguïté voulue du temps perdu/gaspillé. Inspiré d'un vers de Baudelaire, À l'ombre des jeunes filles en fleurs est un autre titre dont il n'était pas possible de rendre l'ambiguïté voulue en français. Eût-elle été possible, l'ambiguïté de 'blossoming' et de 'starting their periods' aurait été inacceptable dans la Grande-Bretagne des années 1920. Après avoir envisagé des citations de différents auteurs allant de Marvell à Housman, Scott Moncrieff s'en tint finalement à Within a Budding Grove, titre d'un poème de William Allingham.

On ne sait pas précisément où et quand Scott Moncrieff eut connaissance de Proust mais, en 1919, au moment où sortait le deuxième tome d'À la Recherche du Temps perdu, il en proposa une traduction à Constable & Co (qui lui répondirent qu'ils ne voyaient pas l'utilité de publier une traduction de l'abbé Prévost), mais il doit lui avoir plu immédiatement à la fois pour sa présentation franche de l'homosexualité et son adhésion à la cause catholique. Le premier motif fut une source de difficultés avec Sodome et Gomorrhe, ouvrage que les éditeurs anglais hésitaient à publier alors que leurs confrères américains s'y intéressaient beaucoup. Scott Moncrieff évita le scandale que le titre n'aurait pas manqué de déclencher en Grande-Bretagne, en recourant à un autre emprunt à la Bible : The Cities of the Plain. Ses traductions de Proust firent un effet immédiat, tant sur les écrivains que sur les lecteurs, et on peut en trouver, par exemple, dans Finnegan's Wake (La Veillée de Finnegan) où James Joyce cite (en les Mitchill - lighthouseécorchant) deux titres : 'swansway' et 'pities of the plain'; To the Lighthouse (La Promenade au Phare), roman de Virginia Woolf, publié en 1927, est jonché d'expressions tirées des traductions de Proust.

Pour Scott Moncrieff, traduire Proust est, de toute évidence, une œuvre d'amour (comme le furent plus tard ses traductions de Pirandello) et il entreprit le premier tome avant d'avoir trouvé un éditeur. Il déploya de grands efforts pour faire une place à l'écrivain français dans le public anglophone, par exemple en étant l'instigateur et l'éditeur d'un ouvrage d'hommages en anglais faisant écho à la plaquette publiée en France à la mort de Proust, en 1922. Et il y réussit, comme il le fit par la suite avec ses traductions de Stendhal. Avec sa façon de déterminer un rythme et "d'entrer dans le texte", il parlait d'une voix à laquelle l'oreille anglaise était sensible. Cela a été attesté par les éloges qu'il reçut des critiques, tel John Middleton Murray qui écrit : "aucun lecteur anglais n'en tirera davantage en lisant Du Côté de chez Swann en français qu'en lisant Swann's Way en Mitchell swann's wayanglais. Joseph Conrad lui écrivit même : " J'ai été plus intéressé et fasciné par votre restitution de Proust que par sa création." Il y a eu d'autres traductions depuis, mais il est peu probable qu'aucune d'entre elles, aussi fidèles soient-elles, ne la supplante dans l'affection des lecteurs.

Les traducteurs aussi doivent beaucoup à Sccott Moncrieff. Plus qu'à quiconque, c'est grâce à lui que la traduction en est venue à être considérée comme une tâche littéraire créative et non pas seulement reproductive.

Mitchell FindlayTirant un excellent parti de l'abondante matière à sa disposition – y compris une valise de cuir bouilli qu'on lui avait offerte, bourrée de lettres, d'agendas, de carnets de notes oubliés – Jean Findlay a écrit une relation chaleureuse et vivante de la vie de son arrière grand-oncle qui sera du plus grand intérêt pour les traducteurs ainsi que pour les lecteurs qui s'intéressent à Proust et à la vie littéraire du Londres des années 1920.

—————————

[1] Scott Moncrieff. The Strange and Striking Adventure of Four Authors in Search of a Character. 1926.

[2] Dans un petit "pavé" à la page 1504, l'excellent dictionnaire Robert & Collins Senior en donne la définition suivante : Un limerick est un poème humoristique ou burlesque en cinq vers dont les rimes se succèdent dans l'ordre aabba. Le sujet de ces épigrammes (qui commencent souvent par "There was a..") est généralement une personne décrite dans des termes crus ou sur un mode surréaliste.

Limerick est une ville de la République d'Irlande. 

Le boycott : une mise en quarantaine ?

Chacun sait que, dans les siècles passés, de nombreux mots sont entrés dans la langue anglaise, soit directement du grec ou du latin, soit par l'intermédiaire du français ou directement du français. En revanche, au Boycott - atlanticcours du XXème siècle, avec l'essor rapide de l'influence de l'anglais, beaucoup de termes ont traversé la Manche ou l'Atlantique en sens contraire. Deux mots, quarantine et boycott (l'un et l'autre utilisés en anglais comme verbes et comme substantifs), et leurs homologues français, quarantaine (mettre en quarantaine) et boycott (boycotter), illustrent l'interpénétration des deux langues, tant directe qu'indirecte.

Quarantine

Boycott christLe terme anglais quarantine est associé au français « quarantaine », mais son origine remonte plus loin. En latin, le chiffre quarante se disait quadraginta, origine du vieil anglais quarentyne désignant "le désert où le Christ jeûna pendant quarante jours ». Dans les années 1520, le mot prit sa forme actuelle, mais pour désigner cette fois la période de quarante jours pendant laquelle  la veuve avait le droit de demeurer dans la maison de son époux défunt. Cette règle fut édictée dans la Grande Charte (Magna Carta) de 1215 et consacrée par le droit coutumier afin de donner à la veuve la possibilité de faire le deuil de son mari en toute sérénité et d'écarter d'éventuels héritiers un peu trop pressés de la chasser de son domicile.

La racine latine quadraginta a donné quaranta en italien mais, si quarantina signifie « quarantaine » (environ quarante),le mot quarantena désigne la période de 40 jours pendant laquelle un navire soupçonné de transporter une maladie était tenu en isolement. Les navires arrivant à Venise en provenance de ports infectés étaient obligés de rester au mouillage pendant 40 jours avant d'accoster. En effet, Venise risquait d'être une proie facile pour la peste car c'était un port d'escale et de transit pour toutes les voies maritimes reliant l'Europe à l'Orient, un vrai carrefour qui accueillait des navires et des gens de partout. La Sérénissime république se dota donc de moyens de prévention modernes, créant des zones de quarantaine sur quelques îles éloignées de la ville, les lazzaretti [1], imitée en cela par d'autres ports italiens et européens. En France, la plupart des ports méditerranéens (dont Sète et Toulon) disposaient d'un lazaret.

Le délai de quarante jours n'avait pas été fixé au hasard. Il correspondait à la durée maximale d'incubation des maladies infectieuses contagieuses, d'après l'état des connaissances à l'époque. Il a été ramené à 14 jours et même moins, selon les maladies. Les mesures et les délais de surveillance des maladies soumises à surveillance sont désormais définis par le Règlement sanitaire international.

Depuis l'épidémie de fièvre hémorragique à virus Ebola, survenue en Afrique il y a quelques mois, la question a beaucoup agité les médias, non seulement dans les pays d'où elle est partie, mais également aux États- Kaci-Hickox-CDCUnis et ailleurs dans le monde.[2] La dernière anecdote largement médiatisée concerne une infirmière, Kaci Hickox qui, ayant été contrôlée Ebola-négative à son retour du Liberia, a refusé de se soumettre à l'isolement quarantenaire de 21 jours recommandé par les Centres de Lutte contre les Maladies (CDC d'Atlanta).


Boycott

L'Encyclopedia Britannica définit le boycott comme : « un ostracisme collectif et organisé s'appliquant au domaine des relations du travail, de l'économie, de la politique ou de la vie sociale, pour protester contre des pratiques jugées abusives.»

De même que les locuteurs anglais n'associent généralement pas le mot quarantine au latin quadraginta, à l'italien quarantena ou au français quarantaine, rares sont les Français qui sachent l'origine du mot boycott.

Le capitaine Charles C. Boycott (1832-1897) était un régisseur irlandais qui refusait de baisser les loyers de ses fermiers. Il tenta même d'expulser ceux des fermiers qui ne payaient pas les fermages exigés. En conséquence, la Ligue foncière irlandaise l'ostracisa en 1880. Ses salariés cessèrent le travail dans les champs, les étables et même dans sa maison. Les entrepreneurs locaux cessèrent de travailler avec lui, et le facteur local refusa de lui livrer son courrier. [3]

Il était loin d'imaginer la notoriété linguistique que lui vaudrait son geste. Voici comment se dit boycott dans plusieurs grandes langues de communication :

Français

boycott, boycottage

Espagnol

boicat

Italien

boicottagio

Allemand

boykott

Japonais

boikotto
ボイコット

Russe

бойко́т

Grec

μποϋκοτάζ
boükotáz

Espéranto

bojkoto

Néerlandais

boycot

L'hébreu emploie le mot Herem qui, dans son acception biblique, est la condamnation religieuse la plus grave qui puisse frapper un individu, dès lors mis au ban de la société juive. Le cas le plus connu d'application de cette sanction fut celui du philosophe hollandais du XVIIe siècle Baruch Spinoza [4] dont les conceptions peu orthodoxes quant à l'authenticité de la Bible hébraïque lui valurent d'être ostracisé à l'âge de 23 ans. Par la suite, ses ouvrages furent également mis à l'Index de l'église catholique.

Le boycott, qui consiste à bouder un produit ou à isoler un individu, pourrait être une arme redoutable (sinon absolue) à l'appui d'une cause. Les Bostonnais qui, lors de la fameuse Tea Party saccageaient les cargaisons de thé en provenance d'Angleterre, pratiquaient-ils autre chose que le boycott ? Gandhi y eut maintes fois recours. Plus près de nous, lorsqu'à la suite du naufrage d'un certain pétrolier au large des côtes d'un pays que nous connaissons bien, des écologistes s'avisèrent de bouder une certaine marque de carburant, celle-ci s'en émut aussitôt et s'employa alors à prodiguer des apaisements, "jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.» Cette forme de lutte n'entraînerait aucune violence, aucune émeute, aucun trouble de l'ordre public, mais nécessiterait une forte mobilisation des individus et une grande solidarité entre eux.

Choisis à titre d'exemples de termes qui ont migré d'une langue à l'autre jusqu'à devenir universels, les deux concepts se rejoignent finalement. En effet, le boycott n'est pas autre chose que la mise en quarantaine d'un individu ou d'un produit. Si la quarantaine tend à devenir désuète, le boycott a probablement encore un bel avenir devant lui !

——————————————————-
 

1] Un lazzaretto ou lazaret est un poste de quarantaine pour les voyageurs maritimes. Les lazarets peuvent être des bateaux amarrés en permanence, des îlots éloignés ou des bâtiments sis sur la terre ferme. Selon le dictionnaire Garzanti, il semble que le terme italien soit l'altération du nom de l'hôpital Santa Maria di Nazareth, près de Venise, où fut installé le premier de ces lieux d'isolement. Il se peut aussi que le terme fasse référence à Saint-Lazare, protecteur des pestiférés. Jusqu'en 1929, certains lazarets servaient également à désinfecter les envois postaux. Dans les temps bibliques, la crainte de la lèpre s'exprime au chapitre XIII du Lévitique qui énonce les mesures à prendre pour isoler les sujets infectés (Règles à suivre par le lépreux, XIII, 45-46). L'expression lazar houses semble inspirée de la parabole de Lazare, le mendiant. Notons qu'en allemand das Lazarett désigne un hôpital, et plus spécialement un hôpital militaire.

Lazaretto 2Le lazzaretto de Milan et son église restaurée dont il est amplement question dans I Promessi Sposi (Les Fiancés) de Manzoni.

 

[2] Ebola: The Natural and Human History of a Deadly Virus, de David Quammen, est paru ce mois-ci.

[3] Captain Boycott and the Irish, de Joyce Marlow, Saturday Review Press; [1st American ed.] edition (1973)

Boycott 2

 

 

 

 

 

 

4] Irvin Yalim. Le problème Spinoza. Paris, Lgf, 2014.

 

Jean L. et Jonathan G.

Marie Houzelle –
linguiste du mois de novembre 2014

 

Marie


LMJ : Où êtes-vous née  et où avez-vous grandi ?

Marie LezignanJe suis née à Toulouse, et j'ai grandi à Lézignan-Corbières, une petite ville du sud de la France, entre Narbonne et Carcassonne. À 14 ans, après la mort de mon père, j'ai suivi ma mère à Toulouse, où j'ai continué mes études.

LMJ : À l'école, vous avez appris le latin, l'espagnol et l'anglais. J'imagine qu'en dehors de l'école, l'occitan était très présent, malgré les efforts des autorités pour l'exclure.

J'ai suivi des cours de latin et d'anglais puis d'espagnol au collège Joseph-Anglade, à Lézignan. Joseph Anglade, né à Lézignan en 1868, après une thèse à l'université de Montpellier sur le troubadour Guiraut Riquier, a complété sa formation en Allemagne (Bonn, Fribourg-en-Brisgau). Il est devenu professeur de langue et littérature occitane à l'université de Marie - l'institutToulouse et a fondé l'Institut d'Études Méridionales. Pendant mes premières années de collège, je ne savais rien de lui. Mais chaque automne, pendant les vendanges, j'aimais écouter les vieilles dames qui travaillaient près de moi et conversaient en occitan. Je leur posais parfois des questions sur la langue, et un jour l'une d'elles s'est écriée : « Mais elle veut tout savoir ! Elle est comme Josèp Anglada. ». Elles l'avaient bien connu et avaient été ses informatrices pour Contribution à l'étude du languedocien moderne : le patois de Lézignan (Aude). Elles s'étonnaient encore qu'on puisse s'intéresser à un patois méprisé par la plupart des citadins.

À la fin du XIXe siècle l'école, devenue obligatoire, a imposé le français comme langue unique. Les punitions et humiliations étaient fréquentes quand il arrivait aux enfants d'utiliser entre eux à l'école la langue qu'ils parlaient à la maison. Le résultat de cette politique – mais aussi d'une urbanisation croissante – est qu'au milieu du XXe siècle l'Occitan, encore vivant dans les campagnes, est souffreteux dans les villes. On l'entend sur les marchés, on le comprend, et presque tout le monde le parle de temps en temps, mais il s'agit souvent d'expressions figées, de proverbes. On peut recourir à l'occitan pour parler du temps, de la vigne, des relations familiales, des nouvelles locales, et pour les jugements moraux, les moqueries, les compliments, les injures. Mais quand il s'agit de l'école, de la littérature, du cinéma, de la politique nationale, le français s'impose.

 

LMJ : Un de mes amis, originaire d'Espalion, me disait qu'à l'école primaire, son instituteur avait une attitude plus positive. Il disait à ses élèves : "Si vous voulez parler occitan, parlez-le bien et, si vous parlez bien l'occitan, vous parlerez bien le français !". Que pensez-vous de cela ?

Je trouve que cet instituteur a bien raison. J’imagine que la scène se passe pendant la seconde moitié de XXe siècle, au moment où le rejet des langues régionales commence à laisser place, chez quelques esprits éclairés, à l’intérêt et à la sympathie. 

 

LMJ :De même, vous avez acquis pas mal de catalan, en plus de votre connaissance de l'espagnol. Comment cela s'est-il produit ?

Le catalan et l'occitan sont linguistiquement proches. Mes parents louaient une maison en Catalogne (du côté espagnol) pour les vacances, et entre enfants nous n'avions pas de problèmes pour nous comprendre. Il y avait une différence : en Catalogne, tout le monde parlait catalan tout le temps – sauf avec les visiteurs qui venaient du reste de l'Espagne, mais dans les années cinquante il n'y en avait pas beaucoup. Sous Franco, le castillan était la seule langue officielle et tout le monde l'apprenait à l'école ; dans la vie courante, le catalan résistait très bien. C'est peut-être ce qui m'a donné à réfléchir, très tôt, sur ce qui s'était passé en France pour l'occitan. Mais il y avait aussi, déjà, des signes de renaissance occitane dans le midi : des troupes de théâtre, des chanteurs-compositeurs.

LMJ : Toute jeune, vous lisiez énormément et vous avez lu beaucoup de romans en anglais. Cette année, vous publiez votre premier roman, Tita (Summertime Publications), rédigé en anglais et qui narre l'histoire d'une fillette de sept ans qui lit des auteurs français comme Marcel Proust. Le personnage de Tita, est-ce vous ? 

Marie Houzelle TitaPour écrire Tita, je suis partie de mes souvenirs, déjà bien fictionnalisés – ma sœur cadette et mes petites amies d'abord, mes enfants ensuite demandaient toujours « des histoires », et il fallait bien fournir, donc je puisais autant dans ma biographie que dans mes lectures.

Quand je commence à écrire, j'ai souvent des conversations en tête, des personnes, des situations réelles ; mais je me sens libre et très vite les situations se transforment, d'autres se produisent, des personnages se dessinent, des dialogues se développent. Ce qui reste de la « réalité » est souvent une expression bizarre, une réaction qui m'a étonnée.

LMJ : Vous avez étudié la phonétique anglaise à l'Université de Berlin. Estimez-vous que l'anglais soit influencé par ses origines latines et françaises ou par ses racines germaniques ?

Après la licence, j'ai suivi mon mari à Berlin (où il enseignait la sociologie de la littérature à la Freie Universität) avec notre fille Julie, alors âgée de Marie Berlintrois mois, et j'ai participé à des séminaires de phonétique anglaise (en particulier, sur l'intonation) à la Technische Universität.

Je ne connaissais pas du tout l'allemand quand je suis arrivée, et on me demandait souvent si je prenais des cours pour l'étudier, mais je ne voulais pas m'enfermer dans une salle de classe avec d'autres étrangers. J'étais heureuse d'apprendre une nouvelle langue sur le tas. Je parlais allemand toute la journée. Mon mari était très occupé par la préparation de ses cours et, en dehors de son collègue américain, Samuel Weber, avec qui il m'arrivait de parler anglais, personne n'a jamais essayé de s'adresser à moi autrement qu'en allemand. Plus tard, quand ils nous ont rendu visite en France, j'ai découvert que la plupart de nos amis parlaient français (et anglais, bien sûr) ; je leur suis reconnaissante d'avoir tout de suite compris, malgré mes tâtonnements, que j'allais me débrouiller dans leur langue.

Il me semble que l'anglais est, à la base, une langue germanique. Mais sa double origine est pour moi l'un de ses charmes. J'aime beaucoup, aussi, le fait que l'anglais a pu évoluer gaiement dans beaucoup de régions du globe, et reste constamment accueillant aux mots des autres langues.

Quand j'écris, quelle que soit la langue, je garde toujours présente à l'esprit l'histoire de chaque mot. Quand j'ai des doutes, je vais faire un tour dans les dictionnaires étymologiques.

En anglais, je préfère souvent les mots d'origine germanique, plus courts, plus rugueux, et si robustes. J'aime bien, en particulier, essayer de raviver ceux qui auraient tendance à disparaître. Mais le contraste avec les mots d'origine latine, plus longs et plus prétentieux, peut être amusant. L'anglais, pour moi, est un très grand terrain de jeu, avec un minimum de règles et un maximum de possibilités.

Marie, language tree

LMJ : Vous détenez aussi un certificat de phonétique de l'Université de Rennes. Je crois comprendre que ce choix s'explique par la réputation du professeur et les conditions d'études. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?  

En première année de licence d'anglais à Toulouse, j'avais pris comme option le certificat de Linguistique Générale – notre professeur était un jeune chercheur spécialiste des langues de la Malaisie. J'étais enthousiasmée par Troubetzkoy et par la phonologie en général. J'ai aussi Marie -Abbe-F-Falchundécouvert le travail du chanoine François Falc'hun, linguiste breton, sur la phonétique et sur la toponymie. Comme il n'y avait pas à Toulouse d'enseignement spécifique de la phonétique, j'ai décidé d'aller terminer ma licence à Rennes. Là, dans les combles de la faculté de lettres, nous étions cinq ou six à écouter le chanoine Falc'hun nous parler de ses recherches sur les chansons populaires et sur les noms de lieux en Bretagne. Nous posions beaucoup de questions. Il essayait aussi de démontrer que, contrairement à la doctrine la plus répandue, de nombreux dialectes de Bretagne sont directement issus du gaulois, même s'ils ont été influencés par la langue des immigrés venus des îles britanniques. Dans le laboratoire, le chanoine et son assistant parlaient breton. De bons souvenirs.

LMJ : Vous avez un mastère en littérature anglaise de l'Université de Paris – Diderot Paris VII. Quel a été le sujet de votre mémoire ? L'avez-vous rédigé en français ou en anglais ?

Marie bostonians-henry-james-dvdJ'ai écrit un mémoire de maîtrise sur « Le Plaisir dans The Bostonians de Henry James ». Mon directeur de mémoire, Paul Rozenberg, m'a conseillé de le rédiger en anglais, mais je ne m'en sentais pas capable.

J'ai obtenu la mention très bien mais Paul Rozenberg, à la fin de ma soutenance, m'a conseillé d'écrire plutôt de la fiction. Ce que j'ai fait, mais pas tout de suite, et en anglais.

LMJ : Lorsque vous avez commencé à travailler comme traductrice, ce n'était pas de la traduction littéraire (sauf votre traduction de Belle-famille, sortie sous forme de Kindle Single e-book en 2012) et cela ne devait probablement pas combler votre amour de la littérature, eu égard à votre Marie Houzelle Best Paris Storieshaut niveau universitaire. Aurait-on tort de dire que vous n'avez véritablement pu exprimer votre talent littéraire qu'à partir du moment où vous avez commencé à écrire des nouvelles (parues dans Best Paris Stories, Narrative Magazine, Pharos, Orbis, Serre-Feuilles et autres médias )?

J'ai toujours écrit, pour le plaisir et l'aventure, en français et dans quelques autres langues. Enfant, des poèmes en espagnol. Ensuite plus souvent en anglais, probablement parce que je lisais beaucoup dans cette langue.

J'ai continué. Je ne pensais guère à publier ce que j'écrivais. Pour gagner ma vie, j'ai fait des traductions, parce qu'on m'en proposait. J'ai aussi (entre autres utilisations de mes compétences linguistiques) rédigé des guides touristiques, enseigné la traduction à l'université et les langues (le français aux étrangers, l'anglais à tous) dans une école d'art.

LMJ : Malgré la connaissance que vous avez acquise des différentes langues dont nous avons parlé, allant de l'occitan à l'allemand, vous semblez avoir lié votre carrière littéraire à l'anglais. Le fait d'écrire Tita (qui a été salué par la critique) en anglais et d'avoir deux autres ouvrages en chantier, également en anglais, est assez remarquable. D'autant plus que vous n'avez fait que de courts séjours en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Comment expliquez-vous ce choix de préférence au français ?

C'est une chose de pratiquer plusieurs langues plus ou moins correctement et de s'amuser à écrire dans des carnets ; c'en est une autre de publier des poèmes, des nouvelles, un roman, dans une langue qu'on a apprise à l'école, qu'on n'a jamais parlée ni dans sa famille, ni (sauf quelques semaines par-ci par-là) dans aucun des pays où elle est en vigueur. Quand j'y réfléchis, je me trouve bien téméraire.

Si j'ai passé outre à mes premières appréhensions, c'est d'abord que j'avais beaucoup lu en anglais (fiction, poésie, sciences sociales) depuis l'adolescence. Je dois mes débuts dans ce domaine à mon professeur de seconde, Ginette Castro, qui a apporté dans la classe et proposé de nous prêter une petite collection de romans pris dans sa bibliothèque personnelle (à l'époque, nous n'aurions eu aucun accès, autrement, à des livres en Marie Braveanglais). Le premier que j'ai choisi était Brave New World, d'Aldous Huxley. Au même moment nous étions en train d'étudier, avec elle, « The Rime of the Ancient Mariner » et Macbeth. J'ai continué avec Jane Austen, Henry Fielding, Samuel Richardson, Mary Shelley, George Eliot, Jean Rhys, Raymond Chandler, Lydia Davis…

Plus tard, j'ai écrit des romans en français, mais les résultats me dépitaient. J'ai publié quelques récits et poèmes dans des revues. À la même époque, je lisais avec délice les treize volumes de The Private Papers of James Boswell. J'ai voulu m'essayer au journal (en anglais), et je me suis inscrite au Paris Writers Workshop, où Jake Lamar m'a encouragée. Là, Rose Burke m'a donné son article (dans USA Today) sur l'atelier hebdomadaire d'Alice Notley et Douglas Oliver au British Institute, que j'ai suivi pendant plusieurs années. J'y ai beaucoup appris. Je me suis aussi habituée à lire mes productions en public (au début, surtout des poèmes), et à les entendre de l'extérieur.

LMJ : Je sais que Laurel Zuckerman et d'autres Anglo-Saxons vivant à Paris, eux-mêmes auteurs de livres ou animateurs de cercles littéraires, sont de vos amis. Diriez-vous qu'il s'agit d'une communauté débordant de vitalité ? Organisent-ils des lectures publiques dans les librairies anglaises de la capitale ?

Dès que j'ai commencé à écrire un peu sérieusement en anglais – et, assez vite, à publier dans la revue Pharos, à faire des lectures dans les librairies et les cafés – j'ai découvert un milieu très varié (Irlandais, Sud-Africains, Indiens, Philippins, Écossais, Israéliens, sans compter les Anglais et Nord-Américains), vivant et accueillant. J'y ai noué de nombreuses amitiés. Je fais ainsi partie de plusieurs petits groupes qui cultivent une joyeuse émulation et un examen critique sans détour. C'est une chance que j'apprécie.

Marie LibraryÀ Paris, il y a souvent des lectures à la bibliothèque américaine (ALP) et dans les cafés (Ivy Writers, Poets Live, Paris Lit Up, SpokenWord…). Des magazines paraissent de temps en temps, et parfois s'obstinent. Des librairies chères à nos cœurs ont malheureusement disparu (Village Voice Marie villaged'Odile Hellier, Red Wheelbarrow de Penelope Fletcher). Mais il en reste quelques-unes, en particulier Shakespeare and Company, très active ces dernières années grâce à Sylvia Whitman et à son équipe. On peut y trouver mon roman, ainsi qu'a Reelbooks (Fontainebleau) et Bradley's Bookshop (Bordeaux).

Note du blog:
L'ambassade de France à Washington a favorisé l'ouverture d'une nouvelle librairie française, Marie Albertine_110Albertine Books (du nom de l'héroïne d'À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust) qui a ouvert ses portes à New York en septembre. Le magasin offre 14.000 titres classiques et contemporains, en provenance de 30 pays francophones. Il sera également le lieu de débats et de discussions franco-américains et euro-américains. Il me semble que votre groupe d'amoureux de la littérature de langue anglaise devrait inciter les ambassades britannique et américaine à Paris à s'inspirer de cet exemple en installant une nouvelle librairie anglophone à Paris. Dans cet espoir, je ne peux que vous encourager dans vos projets et vous remercier d'avoir répondu à nos questions.  

Lecture supplémentaire :

Marie Houzelle (blog)

Enjamber les siècles :
un défi à la démographie [1]

Tyler - 2 grandsonsAujourd'hui, deux citoyens des États-Unis, les frères Harrison (90 ans) et Lyon (86 ans) Tyler qui habitent, le premier, dans le Tennessee et, le second, en Virginie, peuvent – sans plaisanter – dire que leur grand-père vivait au XVIIIe siècle et même à la fin du règne de Louis XVI !

Tyler president colored photoSi cette prouesse suscite tant d'intérêt outre-Atlantique, c'est que ce grand-père était tout simplement John Tyler (1790-1862), le dixième président de l'Union. Né à Greenway (Virginie), le 29 mars 1790, il était le deuxième fils de John Tyler, juge et gouverneur de la Virginie, et de Mary Armistad Tyler [2]. Après des études au College of William and Mary (à Williamsburg), il est admis au barreau en 1801, à dix-neuf ans ! Il se lance ensuite dans la politique et suit la filière classique en entrant deux ans plus tard, en 1811, à la Chambre des Représentants de Virginie. En 1813, il épouse Letitia Christian qui lui donnera huit enfants. Il poursuit son ascension politique et devient gouverneur de Virginie et sénateur des États-Unis (en 1827 et 1833). À l'élection présidentielle de 1840, il est le colistier de William Henry Harrison, Tyler and Harrison le héros de Tippecanoe. Une chanson-slogan, Tippecanoe and Tyler too, contribue à les faire triompher de Martin Van Buren. Malheureusement, le président Harrison décède au bout d'un mois, semble-t-il d'une pneumonie contractée lors de la cérémonie d'investiture. John Tyler devient le dixième président des États-Unis et le premier à accéder à la présidence de cette façon, c'est-à-dire par décès du chef de l'exécutif en cours de mandat. Autre première, Letitia Christian Tyler meurt à la Maison Blanche, le 10 septembre 1842. C'est la première fois qu'une « première dame » décède au cours du mandat de son époux. Le président se remarie à Julia Gardiner et son activité génésique ne fléchit pas puisqu'il aura d'elle sept enfants (5 garçons et 2 filles) entre 1844 et le 16 janvier 1862, date de sa mort à Richmond (Virginie), en pleine guerre de Sécession.

Tyler - family treeC'est du deuxième lit que naquit Leon Gardiner Tyler (1853-1935), le père des deux frères Harrison et Lyon, respectivement nés en 1924 et 1928, et toujours vivants. Les trois générations enjambent donc une période de 224 années, et cela grâce à deux paternités tardives : à 63 ans pour le président et à 71 et 75 ans pour son fils, John Gardiner Tyler.

L'Amérique est le lieu de tous les records, me direz-vous. Mais, à cet égard, la « vieille Europe » n'est pas tout-à-fait en reste. Si l'on ne connaît aucun cas de grand-père né au XVIIIe siècle, la lignée de Ferdinand de Lesseps, le diplomate et constructeur du canal de Suez, n'en est pas moins étonnante. En effet, le vicomte Ferdinand de Lesseps, neveu du baron Tyler Ferdinand_de_LessepsJean-Baptiste Barthélemy de Lesseps (seul survivant de l'expédition de La Pérouse parce que débarqué au Kamchatka avant le naufrage de l'Astrolabe et de la Boussole), est né en 1805 (comme Alexis de Tocqueville). Marié deux fois, il eut cinq fils de sa première union et Robert La Cazedouze enfants de ses secondes noces dont la dernière, Giselle (1885-1973), à l'âge de 80 ans. Cette Giselle a eu un fils, Robert La Caze, né en février 1917, et donc petit-fils du vicomte.
Grand pilote automobile, vétéran des 24 heures du Mans, Robert La Caze a aujourd'hui 97 ans et n'a bien sûr jamais connu son grand-père, décédé en 1894.

Les paternités tardives ont toujours mobilisé la presse de boulevard. On cite souvent le cas de Charlie Chaplin qui avait 73 ans lors de la naissance du dernier enfant qu'il eut de son épouse Oona, fille du grand dramaturge Eugène O'Neill.

 

Tyler ccfamilyair 2

                                               la famille Chaplin

 

Plus près de nous, dans le monde politique, le président Sarkozy a innové en devenant père à 56 ans, ce qui n'était jamais arrivé au Palais de l'Élysée depuis la Révolution. Les amateurs de termes rares retiendront que les empereurs d'Orient qualifiaient de « porphyrogénètes » (nés dans la pourpre) leurs enfants venant au monde pendant leur règne.

La « parentalité tardive » n'est nullement le propre de notre époque. Deux démographes [3] ont montré que que les maternités après 40 ans concernaient 6,1% des naissances en 1901 et seulement 1,1% dans les années 1980. Malgré la possibilité que la PMA offre aux femmes d'enfanter bien plus tard qu'auparavant, c'est la paternité tardive qui, seule, permet d'enjamber les siècles.

Jean L.

————————————————–

[1] La matière du présent article provient essentiellement d'une chronique de Jean-Pierre Robin, parue sous le titre : « Mon grand-père est né au XVIIIe siècle » : le miracle des paternités tardives, dans Le Figaro du 6 octobre 2014, p.31. Nous conseillons vivement à nos lecteurs de s'y reporter pour de plus amples informations. A regarder aussi : le video clip "President Tyler: The VP who became President" – https://www.youtube.com/watch?v=Svwg0j19KGI

[2] Yves Demeer. La vice-présidence des États-Unis d'Amérique. Paris, Presses universitaires de France, 1977, p.174.

Tyler parents

 

[3] Marc Bessin & Hervé Levilain.
Parents après 40 ans. Paris,
Éditions Autrement, 2012, 187 p.

 

Petit lexique de LMJ de la paternité

ascendant

progenitor, ancestor

degré de parenté

degree of relationship

descendance

descent

filiation

filial relation

plus proche parent

next-of-kin

maternité tardive

late motherhood

parentalité tardive

late parenthood

parents ou apparentés

blood relatives, kin

paternité tardive

late fatherhood

progéniture

progeny, offspring

 

 

Revue de L’Ecume des Jours/ Mood Indigo,
de Michel Gondry (2013)

Michele Druon

L'analyse qui suit est redigée pour ce blog par notre fidèle contributrice, Michèle Druon professeur émérite à la California State University, Fullerton, où elle a enseigné la langue, la culture et la littérature  françaises. *

 

Michele - Michel GondryIl fallait beaucoup d'audace à Michel Gondry pour s'attaquer, dans son dernier film, L'Ecume des Jours , (2013) [1] à une œuvre aussi mythique, qui reste encore à la mémoire, et au cœur, de la plupart des Français aujourd'hui. Ce roman de Boris Vian, le plus célèbre, nous l'avons tous lu dans notre jeunesse, ou si nous faisons partie de plus jeunes générations, nous l'avons étudié au lycée. On se rappelle ce conte moderne où deux amoureux idylliques, Colin et Chloé, évoluent dans un Paris surréel et à demi-rêvé, entourés d'un autre Les ecumes couple, Chick et Alise, et de leur cuisinier-savant Nicolas. Leurs aventures sont cocasses, absurdes, fantaisistes : une souris parle, des anguilles vivantes sortent du robinet, et on y croise en chemin des personnages abondamment caricaturés tels que Jean-Sol Partre (Jean-Paul Sartre) , auteur du Vomi, et la duchesse de Bovuard (Simone de Beauvoir). Mais elles laissent aussi un profond sentiment de mélancolie lorsque surgit, au point culminant du bonheur, la maladie de Chloé qui ultimement casse le rêve et ramène à la réalité de la douleur et de la mort. [2]

Michele - Boris Vian portraitC'est un roman de jeunesse pour Boris Vian (qui a 26 ans quand il le publie en 1947) mais c'est aussi, à bien des égards, le roman de la jeunesse par son énergie, son romantisme, ses délires et son désir de subvertir les conventions établies : la génération contestataire des années soixante ne s'y est pas trompée quand elle redécouvre le roman, longtemps ignoré par le public et les critiques, et en fait ce qui sera désormais un livre-culte. La légende du roman, bien sûr, c'est aussi celle son auteur, dont l'aura extraordinaire n'a fait que grandir avec le temps : comment ne pas être ébloui en effet par ce personnage prodigieux qui fut, en une seule et courte vie, ingénieur (diplômé de la prestigieuse École Centrale), inventeur, scénariste, acteur [3], peintre, traducteur (de l'anglais au français) [4], chansonnier [5], musicien de jazz (trompettiste) [6] – et enfin auteur d'une énorme production littéraire, critique et musicale (qu'on redécouvre et réédite d'ailleurs systématiquement depuis une dizaine d'années)[7] .

La magie de l'Ecume des Jours, c'est justement qu'il incarne pour nous, dans tous les sens du mot, l'esprit de Boris Vian: son humour, sa poésie, son imagination, son écriture pétillante de jeux de mots, sans oublier non plus son côté «jazz», car L'Ecume des Jours est aussi un roman musical par son rythme et sa liberté d'invention, et par ses multiples références au Michele - Duke Ellingtonblues et au jazz américain («Chloe» se réfère à un arrangement de Duke Ellington). Et puis – autre couche de  nostalgie ! – c'est aussi l'esprit de toute une époque, le Paris de l'après-guerre, qui ressuscite avec ce roman : les Michele - cafe de flore«zazous», les cafés et clubs de jazz tels que le Tabou, les Deux Magots, Le Café de Flore, l'existentialisme, la bohême de Saint Germain des Près….

 

Oui, devant un auteur et une œuvre si iconiques, la tentative de Michel Gondry était dès le départ une gageure : comment adapter au cinéma un texte aussi brillant, et qui traîne avec lui tant de résonances et tant de souvenirs ? Sans doute est-ce cette épaisseur de mémoire qui rendait l'entreprise si risquée, et qui explique en partie la tiédeur des réactions au film, qui ne semble guère avoir été apprécié du grand public ni en France ni aux Etats-Unis (où il a été présenté sous le titre de Mood Indigo [8]), malgré le talent et la célébrité des acteurs choisis pour en incarner les Michele - Romain Durisrôles : Romain Duris dans celui de Colin, Audrey Tatou dans celui de Chloé, et l'inénarrable Omar Sy dans celui du Michele - Omar Sy cuisinier Nicolas. Les appréciations des critiques ont elles aussi été mitigées, tantôt célébrant le brio technique et visuel du film, tantôt au contraire lui reprochant son «trop plein de rétro» et d'effets spéciaux. Ces diverses réactions s'expliquent aussi justement par le «trop plein» du film, dont l'intensité et la surabondance thématique, visuelle et musicale peuvent lasser, ou accabler certains spectateurs. Mais c'est dans cette surabondance, justement, que gisent la richesse et la virtuosité du film, qui est tout entier un hommage ardent et émerveillé au génie multiforme de Boris Vian.

C'est un film très riche, en effet, un film à multiples niveaux et foisonnant de références de toutes sortes (littéraires, cinématographiques, musicales), qui parfois recrée, parfois réinvente le conte originel en y interjetant ici et là des allusions à d'autres époques. Fidèle à l'esprit du livre, c'est aussi un film à la fois visuel et musical, où la poésie des images est de bout en bout Charrysoutenue et enrichie par la splendide bande sonore montée par Etienne Charry , où alternent swing ou be-bop endiablé, blues, jazz classique et moderne et parfois rock contemporain .

Gondry recrée les gags et inventions du roman avec une jubilation évidente, et à travers une cascade d'images cocasses, ingénieuses et « techno-rétro» : tels le fameux « pianocktail» de Colin (un piano qui fabrique des cocktails en musique) , ou son appartement magique, ici métamorphosé en un wagon de train à multiples pièces, étrangement suspendu au milieu de grands immeubles parisiens. Les jeux de mots et métaphores du roman sont souvent converties en métaphores visuelles :  la danse du «biglemoi» prend ainsi la forme bizarre mais fascinante d'une élongation des jambes des danseurs; et «le petit nuage» qui transporte au ciel les amoureux devient dans le film un cygne-nacelle de manège d'enfant, attaché a une grue à côté des Halles, et qui entraîne le spectateur dans un voyage aérien, rêveur et nostalgique, au-dessus d'un Paris à la fois ancien et moderne.

Le spectateur s'amuse donc beaucoup dans la première partie du film qui mène en crescendo, comme dans le livre, au mariage de Colin et de Chloé vers le milieu du récit; tout semble alors accélérer dans la frénésie et la folie douce, et exploser dans un escène délirante et époustouflante où des wagonnets sur rails grimpent et descendent à toute allure les escaliers de l'église, inversés comme dans les dessins de Escher, et qui se termine par la bénédiction peu orthodoxe (et anti-bourgeoise) du prêtre : «Vivez heureux, loin du travail et de la famille!».

Mais tout à coup, une ombre se glisse à l'apogée du bonheur : Chloé prend froid en sortant de l'église de son mariage, et le conte de fées va peu à peu changer de couleur, et le rêve tourner cauchemar à mesure que grandit le «nénuphar» qui lui mange les poumons. Le film de Gondry épouse exactement la double tonalité du livre, son passage de la gaîté à la tristesse, et de la vitalité de la jeunesse au délitement de tout dans la deuxième partie du récit. Colin, ruiné par son meilleur ami Chick et la maladie de Chloé, doit désormais gagner sa vie, et le monde du travail réapparaît alors sous la forme d'un univers tortionnaire et militarisé, une sorte d'enfer stigmatisé par des images terribles et absurdes, comme celle où des hommes nus sur des tas de terre couvent des glands de plomb pour faire éclore des fusils. Le film alors peu à peu s'assombrit, et passe au noir et blanc, tout en gardant une profonde poésie dans les images, tandis que l'appartement de Colin et Chloé lui aussi noircit, se dégrade et se rétrécit dans une progression qui mime le lent étouffement de Chloé par la maladie.

A la fin du film, le générique défile sur la musique de Mood Indigo, et sur le beau visage las et usé de Duke Ellington qui joue au piano en transparence. Et si le spectateur, ému et envoûté, tarde alors à quitter son siège, c'est parce que l'ineffable tendresse et mélancolie du blues de Ellington éclaire tout le film et devient «l'écume des jours » – «froth on a daydream» (9)- marquant ainsi une magnifique conclusion à cette histoire sur la légèreté et l'évanescence du bonheur, si vite gagné et perdu, et sur les ravages du temps qui passe. De cette histoire, Michel Gondry a aussi fait une fable très riche et profondément nostalgique sur une époque,un Paris et un auteur toujours chers à notre mémoire. Ne manquez pas de voir, et de revoir ce film: il vous enchantera les sens, le cœur et l'esprit.

====================================================================================

[1] Le film est sorti en France et en Belgique en avril 2013. Michel Gondry Michele - Eternal Sunshine est surtout connu pour son film de 2004, The Eternal Sunshine of the Spotless Mind, une comédie romantique américaine qui mêle polar et science-fiction.

Gondry a écrit le scenario de son film L'Ecume des Jours en collaboration avec son producteur, Luc Bossi.

Précédemment, le roman n'avait eu qu'une seule adaptation cinématographique en France en 1968, et une autre adaptation japonaise en 2001 sous le titre Chloé.

[2] Cette présence de la mort dans ce roman fantaisiste et burlesque qu'est Michele - J'ai crache surL'Ecume des Jours surprend moins quand on sait que le père de Boris Vian avait été assassiné chez lui en 1944, peu avant la rédaction du livre. Peut-être aussi Boris Vian, souvent malade depuis l'enfance, pressentait-il sa propre fragilité. Il est mort prématurément d'un arrêt cardiaque, en 1959, à l'âge de 39 ans, à la première présentation de l'adaptation filmée de J'Irai Cracher Sur Vos Tombes.

Les_liaisons_dangereuses_(1959_movie_poster)[3] On se rappelle en particulier dans
le film Les Liaisons Dangereuses
de Roger Vadim (1958) avec Gérard Philippe et Jeanne Moreau.

 

 

[4] Sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, Boris Vian a en effet publié en français des pastiches de romans policiers américains, à la James Cain, dont le plus célèbre, et celui qui lui a valu le plus d'ennuis légaux, est J'irai Cracher sur Vos tombes (1946)qu'il essaiera d'ailleurs de retraduire en anglais, à posteriori!

[5] Certaines chansons de Vian sont internationalement connues, telles Le Déserteur, chanson antimilitariste composée en 1954 à la fin de la guerre d'Indochine, et qui deviendra une sorte d'hymne pacifiste chantée plus tard en Amérique par Peter Paul and Mary, et Joan Baez.

 

Michele - hot club de france[6] Pour pratiquer le jazz, Boris Vian s'inscrit dès 1937 au Hot Club de France, présidé par Louis Armstrong  et Hugues Panassié. Plus tard, c'est au club St Germain qu'il fera connaissance de son idole, Duke Ellington

[7] La production critique et littéraire de Boris Vian est gargantuesque: sous son propre nom, Vian a écrit onze  romans,  dont les plus connus, à part L'Ecume des jours, sont L'Automne à Pékin, L'Arrache-coeur  et L'Herbe rouge Ce à quoi s'ajoutent quatrerecueils de poèmes,  des nouvelles, plusieurs pièces de théâtre, des critiques de jazz (entre autres dans les magazines Jazz-Hot  et Combat), et des scénarios pour le cinéma. Outre ses très nombreuses chansons – on en compte à ce point 535 mais l'inventaire n'est pas intégral – Boris Vian a aussi publié des romans sous de nombreux pseudonymes, notamment des «romans américains» (voir note 5)

La publication de l'œuvre intégrale de Boris Vian en 2010 dans la prestigieuse collection de La Pléiade, chez Gallimard marque son « adoubement» (dit l'Express) final en littérature.

[8] Et dans une version écourtée de 36 minutes.

[9] Froth on a Daydream est le titre de la traduction anglaise du livre par Stanley Chapman.

Interview courte (1:44 minutes) avec Boris Vian :

 

* Mme Druon a fait ses études universitaires d'anglais (spécialisation : Littérature & Culture Américaine, Licence) à l'Université d’Amiens,  et en Lettres modernes, (Licence, mention très bien), à l'Université d‘Aix-en-Provence. Elle a obtenu son Doctorat en Littérature française à l’University of California at Los Angeles (spécialisations: le Nouveau roman; Théorie et critique littéraire contemporaine; philosophies post-modernes).

Elle a publié des articles en français et en anglais dans de nombreuses revues littéraires universitaires et philosophiques (French Review,Stanford French ReviewL’Esprit Créateur, Problems in Contemporary Philosophy), ainsi que dans des ivres publiés aux États-Unis, en France et au Japon.

Michèle est actuellement chargée de la liaison avec les Écoles de l'Alliance Française à Pasadena, ainsi que du Groupe Cinéma (sorties et discussions mensuelles sur films français). Bien qu'officiellementà la retraite, elle est invitée à enseigner occasionnellement à la California State University.

 

 

Un linguiste distingué, Giuseppe Gaspare Mezzofanti.

 

MadeleineL'article qui suit est le premier dans notre nouvelle série d'articles sur des grands traducteurs de l'histoire : le cardinal Giuseppe Caspar Mezzofanti, Sir William Jones, C.K. Scott Moncrieff et Léon Dostert. Nous remercions infiniment Mme. Madeleine BOVA, notre collaboratrice et correspondante fidèle en Italie de sa précieuse et érudite contribution.

  —————————
Depuis l'Antiquité on cite des personnages capables de s'exprimer en plusieurs langues. Marco Polo, dans Le Million, dit que Bouddha en parlait plus de vingt. Pline l'Ancien relate que Mithridate, Roi du Pont-Euxin, avait une mémoire prodigieuse et s'exprimait en vingt langues. L'illustre rabbin Mezzofanti la-reine-cleopatre-Eliezer décrit un fait encore plus extraordinaire : Mardochée, un personnage du livre d'Esther dans la Bible,  connaissait plus de soixante-dix langues (Russell, p. 7) [1]. Plutarque écrit que la Reine Cléopâtre  s'entretenait avec les ambassadeurs sans interprètes. Zénobie, reine de Palmyre, parlait le syrien, le grec, le latin et l'égyptien. François-Joseph, Empereur d'Autriche-Hongrie (1830-1916), s'était attaché à apprendre toutes les langues de son vaste Empire, y compris l'italien naturellement. Le libraire et éditeur genevois Mendel Slatkine connaissait, dit-on, 42 langues et dialectes. Charles Berlitz, Mezzofanti Berlitzné dans une famille polyglotte, apprit l'anglais avec son père et l'allemand avec sa mère. À l'âge adulte et après des études supérieures à Yale, il prétendait parler 23 langues sont 12 couramment. Plus près de nous, Claude Hagège, professeur de linguistique au Collège de France, s'est familiarisé avec une cinquantaine de langues. Mythe ou réalité, il faut faire la part des choses. Mais aujourd'hui, à la Commission Meezzofanti IianisEuropéenne, un traducteur, Iianis Ikonomou, connaît 36 langues. Né à Héraklion (l'antique Candie), en Crête, il semble avaler les langues comme le Minotaure du labyrinthe de Cnossos dévorait les jeunes Athéniens que Thésée devait lui offrir en tribut tous les neuf ans…C'est moins cruel !

Dans la grande tradition bolognaise

Le touriste qui visite Bologne longera peut-être la rue Giuseppe Gaspare Mezzofanti,  mais bien peu savent aujourd'hui qui était ce personnage. Ma petite cousine calabraise qui a fait son droit à Bologne, cela s'impose [2], m'a avoué connaître cette rue, mais n'avoir jamais cherché à en savoir davantage.
Mezzofanti portraitGiuseppe Gaspare Mezzofanti, personnage aussi humble que surprenant, naît à Bologne en 1774 au sein d'une modeste famille. Son père est menuisier et lui-même est destiné à le devenir. À l'âge de trois ou quatre ans, il passe la plupart de son temps dans l'atelier de son père, mais le destin veut que la petite fenêtre auprès de laquelle il s'assoit donne sur une salle de classe où des élèves récitent des vers latins et grecs, que le petit Gaspare est en mesure de répéter sans aucune erreur. Une institutrice réussit non sans peine à convaincre son père de l'envoyer à l'école, ce qui semble inutile puisqu'il doit devenir menuisier…Il fréquente d'abord une petite école élémentaire où il montre tout de suite une brillante intelligence, puis il faut encore une fois persuader son père de lui faire poursuivre des études. Les moyens de la famille sont limités, il va donc fréquenter les "écoles pieuses" (Scuole Pie) qui sont gratuites, mais destinent leurs élèves au séminaire et au sacerdoce.
Très tôt, le petit Gaspare se distingue par son intelligence et, à l'âge de treize ans, il passe l'examen final de philosophie et théologie  que les autres élèves passent normalement à dix-huit ans. C'est durant ces années que de nombreux jésuites chassés du Portugal, d'Espagne, de France, d'Amérique latine et d'autres pays affluent à Bologne où ils sont accueillis comme prêtres enseignants. Avec une facilité surprenante, Gaspare apprend l'espagnol, le français, l'anglais et même une langue scandinave. Il poursuit ses études au séminaire puis à l'Université de Bologne. Il prend les ordres en 1797 et obtient cette même année la Chaire de Langues Orientales. (grec, hébreu, arabe).
L'Italie n'est pas encore unifiée (et ne le sera qu'en 1861) et le duché de Bologne fait alors partie des États Pontificaux, placé sous la protection de l'Empereur du Saint-Empire romain germanique, François II. Bonaparte, au cours  de ses campagnes d'Italie fonde la République Cisalpine et le Pape doit céder Bologne et Ferrare à la France. Bientôt l'Abbé Mezzofanti est appelé à jurer fidélité au gouverneur français, mais il refuse, son seul chef Mezzofanti - Piespirituel étant le Pape (Pie VI), ce qui lui vaut une destitution de sa chaire de professeur en 1799. Il devient alors précepteur privé et "Confesseur des étrangers". Durant ces années de guerres (1796 -1797 – 1799), les hôpitaux de Bologne accueillaient des soldats blessés de l'Empire austro-hongrois et le bon abbé confessait les croyants ou réconfortait simplement les blessés dans leurs propres langues : magyar, roumain, polonais, tchèque, illyrien, croate… qu'il avait apprises avec les officiers de leurs régiments. "Je remplissais constamment ma tête de nouveaux mots" disait-il et il ne dormait que trois heures par nuit. Le 29 janvier 1803, il est nommé assistant bibliothécaire de l'Institut de Bologne où il commence à rédiger un catalogue raisonné de grec et de langues orientales qui était demeuré très lacuneux jusqu'alors. À la fin de cette même année, il est réintégré dans sa Chaire de langues orientales à l'Université. Un nouveau conflit entre Napoléon et le Pape Benoît XIV fait en sorte qu'un décret supprime purement et simplement ladite chaire à l'Université de Bologne. L'Abbé Mezzofanti reçoit une petite pension et réintègre la bibliothèque de l'Institut. Il reprend définitivement sa chaire le 28 avril 1814, après la chute de Napoléon.
Le retour de la paix ramène le flux des voyageurs et la renommée de l'Abbé devient si grande que de nombreux linguistes accourent de toute l'Europe pour le rencontrer et souvent pour vérifier ses capacités. Il réussit toujours à en recueillir non seulement approbation, mais aussi félicitations. En 1817, Harford déclare qu'il parle anglais à la manière d'Addison, Stuart Rose le compare à Pic de la Mirandole et, en 1819, Lady Morgan déclare qu'il maîtrise quarante langues. Tout ceci en n'ayant quitté Bologne qu'à deux Mezzofanti -livourneoccasions : une fois, pour se rendre à Parme en 1806 et y prendre une précieuse anthologie persane, et une autre fois à Livourne [3] où il a l'occasion d'aller à la synagogue et d'écouter des chants hébraïques. Il tente aussi de communiquer avec des marins grecs qui parlent le romaïque ou grec moderne.

Trois grandes rencontres

Parmi les très nombreuses personnalités que Mezzofanti a rencontrées, trois sont restées célèbres.

Le duel verbal avec Lord Byron

Mezzofanti - ByronAu début de l'année 1817, le poète anglais Lord Byron, banni d'Angleterre [4], après avoir vagabondé à travers l'Europe, rend visite à l'Abbé Mezzofanti et le citera parmi « Les grands noms d'Italie » dans la dédicace du quatrième chant de Childe Harold, (02/01/1818). Il le provoque en duel verbal d'imprécations et d'expressions argotiques dans toutes les langues qu'il connaissait. Ce sont celles des postillons, tartares, mariniers, marins, pilotes, gondoliers, muletiers, chameliers, cochers et autres maîtres de poste…Quand Lord Byron eut terminé, l'abbé lui demanda : « …and is that alĺ? » Le noble poète répondit qu'il ne pouvait aller plus loin à moins d'inventer d'autres mots pour l'occasion. « Pardonnez-moi, My Lord » reprit l'abbé et il continua à lui décliner un grand nombre de termes argotiques très recherchés jusqu'alors inconnus de son visiteur. Byron en conclut qu'il aurait dû exister au temps de la Tour de Babel, comme interprète universel.

 

La visite de l'Empereur François 1er d'Autriche [5]

Mezzofanti - lempereurCette visite contribua à établir encore davantage la réputation de l'abbé Mezzofanti. Ayant fixé une audience à l'abbé, l'Empereur François avait pris la précaution de s'assurer de la présence d'un certain nombre de personnages de sa suite, soigneusement sélectionnés comme représentants des principales langues de l'Empire austro-hongrois. L'un après l'autre, un germanophone, un magyar, un bohème, un illyrien, un polonais, un valache, un moldave s'adressèrent au professeur étonné et confus devant sa Majesté… Il répondit à chacun d'eux avec une facilité et un à-propos qui lui valurent non seulement l'admiration mais encore les applaudissements de l'auditoire.

Mezzofanti - IppolitoLa collaboration avec un étudiant éminent : Ippolito Rosellini
Un étudiant exceptionnel du professeur Mezzofanti fut le disciple et successeur de l'égyptologue Jean-François Champollion [6]. Avant de remplir sa Mezzofanti_champollion-figeac_maturecharge de professeur de langues orientales à l'Université de Pise, le jeune Rossellini vint se perfectionner en hébreu à Bologne où Il publia une étude sur les « points-voyelles » de la langue hébraïque qui doit beaucoup à l'aimable critique et aux conseils de son professeur.

Les honneurs suprêmes

Mezzofanti Gregory_XVIEn octobre 1831, libéré de ses charges familiales, il accepte finalement l'invitation du Pape Grégoire XVI de se rendre à Rome. D'abord nommé chanoine de Sainte-Marie Majeure, il reçoit la pourpre cardinalice en 1838 et la direction de la bibliothèque du Vatican. Mais, il ne renonce jamais à rencontrer les linguistes qui viennent converser  avec lui ; il les reçoit dans la bibliothèque où il ne cesse de travailler aux catalogues. Il est également nommé Recteur de la  Propaganda Fides, collège qui, en 1837, comptait des étudiants de 41 nationalités et avec lesquels il s'entretient quotidiennement. Pressé de dire combien de langues il parlait, il avoue au Dr. Cox qu'il connaît 45 langues, plus le dialecte bolognais. « Je ne peux l'expliquer naturellement. Dieu m'a donné ce pouvoir particulier, mais si vous voulez savoir comment j'ai entretenu ces langues, je peux seulement vous dire que lorsque j'entends un mot et en comprends le sens, je ne l'oublie jamais. »
Un philologue allemand (Bunsen)  lui a reproché d'être un simple linguiste et non pas un philologue et de n'avoir laissé aucune méthode d'étude. Pourtant, les dictionnaires, vocabulaires, grammaires et anthologies étaient constamment ses outils d'étude.
Son « don naturel » a été cultivé grâce à son processus mental de perception, d'analyse, de jugement, d'oreille délicate et d'organe phonateur. Il savait très bien l'hébreu, l'arabe, l'arménien, le persan, le turc, l'albanais le maltais, le grec, le romaïque (grec moderne), le latin, l'italien, l'espagnol, le portugais, le français, le suédois, le danois, le néerlandais, l'anglais, le tchèque, le magyar, le russe et le chinois.
D'autres encore, mais moins bien.
Ses connaissances et son habileté demeurent au-dessus de tout soupçon.

Mezzofanti - book cover[1] Russell, C.W. The Life of Cardinal Mezzofanti. London, Longman, Brown and Co. , 1858.


[2] L'université de Bologne, qui rivalise avec la Sorbonne pour le titre de plus ancienne université d'Europe, l'est certainement pour son école de droit. Dès 1088, une florissante faculté recevait des étudiants de l'Europe Mezzofanti - francescoentière. Francesco Accursio (que les Français appellent Accurse), grand glossateur et l'un des rénovateurs du droit romain, en fut l'un des illustres maîtres.

[3] Livourne n'est pas seulement célèbre pour sa morue à la livournaise et son pain d'épices, sa race de poules leghorn et les chapeaux de paille de Signa (le chapeau de paille d'Italie) qui étaient convoyés par le fleuve Arno, alors encore navigable, jusqu'au port de Livourne et exportés dans tout le Mezzofanti-Modigliani-1905monde anglo-saxon sous le nom de Leghorns, c'est aussi la ville de naissance d' Amedeo Modigliani, et c'est encore la seule ville d'Italie où il n'y eut jamais de ghetto [voir ce mot à 3 bis]. Les Médicis, seigneurs de Toscane, banquiers, mécènes et gens d'affaires avaient bien compris que s'ils laissaient les juifs libres d'exercer leurs professions, ces derniers contribueraient à enrichir la ville. Livourne (Livorno en italien), était  appelée " Ligorno" en dialecte tosco-ligure, ce qui explique l'étymologie du toponyme anglais Leghorn.
[3 bis] le ghetto. Tout le monde connaît ce mot, mais peut-être pas son origine. Dans son livre "L'hébraïsme expliqué à mes enfants", Elena Loewenthal écrit (p. 22 ) : ghetto, mot important qui provient de Venise où, en 1516, il fut imposé aux juifs de résider uniquement dans la zone du getto, là où autrefois se trouvait une fonderie". Le getto était le jet de métal en fusion qui jaillissait de la fonderie. En italien, le "g" de getto se prononce comme le "j" de "Jane", mais les nombreux juifs venus d'Allemagne ont gutturalisé le"g" en /g/ comme gehen, son que l'on écrit "gh" en italien devant e ou i, d'où l'orthographe ghetto.

[4] Le noble poète banni d'Angleterre à cause de sa vie "scandaleuse", fit un long voyage à travers l'Europe. Après avoir passé quelques années en Italie, il s'enflamma pour la cause  grecque et mourut à Missolonghi, en 1804. (cf. Histoire de la littérature anglaise, de David Daiches et Vies secrètes des grands écrivains, de Robert Schnakenberg).

[5] François 1er d'Autriche-Hongrie est l'ex-empereur François II du Saint-Empire Romain, aboli par Bonaparte en 1804.

Mezzofanti - rosetta-stone-8[6] Le grand égyptologue français qui. en 1822, déchiffra les hiéroglyphes grâce à la "pierre de Rosette". Il avait appris l'arabe, l'hébreu et le copte « l'idiome de transition qui s'est parlé en Égypte depuis l'introduction du christianisme ». C'était le lien caché avec les hiéroglyphes. Il mourut d'épuisement, à Paris, en 1832. Quelques années auparavant, en 1828-1829, il avait encore fait une expédition avec son fidèle collaborateur Ippolito Rossellini, lui-même élève de l'abbé Mezzofanti.

Madeleine BOVA

Lecture supplémentaire:

Mezzofanti - BabelBabel No More: The Search for the World's Most Extraordinary Language Learners
Michael Erard
Free Press, January 2012

 

A la une : Jour du Souvenir –

11 h, le 11e jour du 11e mois

“The blood-swept lands and seas of red, where angels fear to tread.”
(testament d’un soldat britannique inconnu)


A l'occasion du centenaire de la première Guerre Mondiale, nous adressons nos lecteurs à l'article publié sur ce blog le 10 novembre 2012

et à l'article Le coquelicot, Ypres et l'Yser publié sur ce blog le 2 decembre 2012.

Poppies

Sea of poppies commerating WW1 – 2014
(1 : 30 minutes)

 


Lecture supplémentaire
:

WWI centenary: The 100 year old trenches of Flanders Fields, in pictures
The Telegraph, 11 November, 2014

The Great War, 1914-1918

The War to End All Wars, BBC News

Armistice Day – Remembrance Sunday

1914, le début de la Grande Guerre et la fin d'un monde

La Canada dans la première Guerre mondiale

Guilaume Apoliinaire, le « flaneur des deux rives »


Prochainement sur ce blog:

Wilfred Owen – poète anglais de la première Guerre Mondiale

Albert-Paul Granier, poète-soldat inconnu