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Bon nombre de nos lecteurs connaissent probablement les faits marquants de l'affaire Dreyfus, un scandale qui a divisé la France de 1894 a 1906.
Nous avons décidé de traiter ce dossier selon deux angles inhabituels grâce à deux sources britanniques.
Tout d'abord, nous avons demandé à une fidèle lectrice, Donna Scott de Los Angeles (Californie), très versée en littérature, de faire une recension du livre An Officer and a Spy de l'auteur britannique bien connu Richard Harris. Publié en 2013, il s'agit du premier roman historique de langue anglaise qui traite de cette affaire.
Donna et son mari habitent Los Angeles où elle écrit des nouvelles et des essais. Son intérêt pour la France et sa langue naquit lorsqu'elle commença à étudier le français dans le système scolaire new yorkais, à l'âge de 13 ans. Toutefois, elle ne put jamais concrétiser son rêve d'aller vivre et étudier en France. Au fil des ans, elle a passé des vacances en France, toujours soucieuse de s'imprégner d'une diversité culturelle en constante évolution, mais demeurant partout fière de son passé. Chaque automne le couple loue un appartement à Paris pendant un mois, explorant avidement les réalités culinaires, artistiques et sociétales de la ville.
Nous avons également suggéré à notre correspondante à Londres, Françoise Pinteaux-Jones, de se rendre dans la ville anglaise de Harpenden. En effet, le véritable suspect, Ferdinand Walsin Esterhazy, a fui la France et a vécu dans cette ville jusqu'à sa mort en 1923. Cet aspect de l'affaire Dreyfus est souvent méconnu ou oublié.
Dans quelques semaines, Françoise aura des entretiens avec le maire de Harpenden de même qu'avec des responsables de la Société d'histoire de Harpenden.
Une troisième tranche de cette série? Qui parmi nos lectrices et lecteurs voudrait ajouter un troisième aspect à cette enquête en interrogeant les arrière-petites-filles d'Alfred Dreyfus et d'Emile Zola qui, l'une et l'autre, habitent à Paris, pour autant que nous sachions. (Une telle interview pourra peut-être s'effectuer par Skype).
Vous pouvez lire ci-dessous la recension de Donna Scott, traduite en français par votre dévoué blogueur Jean Leclercq. (Texte original en anglais) Quant au texte de Françoise, il sera publié dans un mois environ.
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An Officer and a Spy :
l'affaire Dreyfus selon Robert Harris
- Hardcover: 448 pages
- Publisher: Knopf; First Edition edition (January 28, 2014)
- Language: English
- ISBN-10: 0385349580
Quand j'ai appris que Robert Harris avait écrit un roman historique sur le thème de l'affaire Dreyfus (se situant au moment où éclate le scandale du procès de 1895 et de la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus), je me suis interrogée sur le choix du genre romanesque alors que tant d'études ont paru sur le sujet au cours de ces dernières années. Je me suis notamment demandée quel pouvait être l'intérêt de revenir sur cette affaire en l'enrichissant de l'imagination de l'auteur ?
Robert Harris s'en est lui-même expliqué : vivement intéressé par l'affaire Dreyfus, le réalisateur Roman Polanski, l'avait chargé de rédiger un scénario. Mais Harris voulait d'abord écrire un livre. Ils avaient collaboré avec succès à réaliser The Ghost Writer (L'écrivain-nègre), un film à suspense politique d'après The Ghost, le roman d'Harris dans lequel beaucoup s'accordent sans doute à voir un portrait à peine voilé du couple d'enfer formé par l'ex-Premier ministre britannique Tony Blair et son épouse. Harris, d'abord ardent partisan de Blair, perdit ensuite toutes ses illusions lorsque celui-ci s'engagea en Irak aux côtés de George Bush.
Sous la plume d'un auteur aussi talentueux, An Officer and a Spy séduira les amateurs de romans historiques, d'affaires d'espionnage et de littérature en général. En choisissant le genre romanesque, Harris donne à ses lecteurs une vision plus sensible et plus nuancée de l'affaire, de ses ramifications et de son actualité dans le monde contemporain.
Ceux qui ne se font qu'une vague idée du procès et de la condamnation d'Alfred Dreyfus, de même que des célébrités artistiques et littéraires françaises ainsi que des personnalités politiques impliquées, tant dans la controverse que dans son issue, vont se régaler ! Ma propre connaissance du dossier s'était limitée à quelques faits : Alfred Dreyfus, officier français d'origine juive, avait été convaincu d'espionnage ; l'antisémitisme avait
joué un rôle important ; une action en diffamation consécutive à la
publication du fameux «J'accuse…» d'Émile Zola avait obligé celui-ci à s'exiler, de peur d'être imcarcéré en France ; et tout ce qui entourait l'affaire constituait une opprobre pour l'autorité militaire et le gouvernement français de l'époque.
Même pour ceux qui connaissent mieux le sujet, je suppose que la plupart ne savent toujours rien du climat d'intrigues dans lequel a été décidée, puis finalement annulée, la condamnation d'Alfred Dreyfus. Harris tire judicieusement parti de l'audace, de la négligence et de la stupidité risible des coupables, lesquelles sont solidement documentées (et pour une bonne part disponibles sur la Toile).
Dans le livre, le narrateur s'appelle Georges Picquart. C'est un militaire de carrière qui a eu Dreyfus comme élève et qui dit de l'armée : « elle est … mon cœur et mon âme, mon miroir, mon idéal. » De la part d'Harris, c'est d'entrée de jeu un choix à la fois sage, ironique et habile, plutôt que de s'attacher au personnage plus évident d'Alfred Dreyfus. Justement, l'art du conte excelle lorsqu'un personnage est présenté dans une situation difficile et qu'il entreprend un voyage initiatique qui le modifiera à jamais. La bonne littérature est non seulement bien écrite, mais accomplit cet exercice particulièrement bien, communiquant au lecteur une précieuse perception des choses qu'il va garder dans la vie « réelle ».
Dans l'affaire Dreyfus revisitée par Harris, Picquart connaît toute une série de situations traumatisantes qui le modifieront jusqu'aux tréfonds de son être existentiel, comme c'est aussi le cas pour la France entière à ce moment-là. Pour le lecteur, c'est donc une double satisfaction de pénétrer un vécu à la fois personnel et collectif.
Au départ, Picquart est convaincu de la culpabilité de Dreyfus. Il est même récompensé de sa loyauté et de sa participation au procès par une promotion à la tête du service de contre-espionnage. Sans rien vouloir dévoiler (c'est tellement un roman à suspense que trop en dire de l'intrigue ruinerait une bonne part du réel plaisir qu'occasionne sa lecture), c'est au moment où Picquart s'intéresse à ce qui semble être un deuxième cas de militaire transmettant des "secrets défense » aux Allemands qu'il se trouve dans la position inconfortable du lanceur d'alerte malgré lui.
Picquart a maintenant accès aux documents qui, jugés « sensibles », n'ont été connus que dans les hautes sphères du pouvoir. Le procès lui-même s'est déroulé au mépris de la procédure normale. Ça ne vous rappelle rien ? Et ce n'est là que le premier des nombreux aspects de l'affaire Dreyfus qui entrent en résonance avec certains événements contemporains. Le droit des prisonniers de Guantanamo à un procès équitable nous vient immédiatement à l'esprit.
L'écheveau complexe de preuves de plus en plus nombreuses de l'innocence de Dreyfus est méticuleusement déroulé. Loin d'être lassantes, ces précisions m'ont paru constituer un puzzle partagé avec le lecteur en temps réel, à mesure que Picquart les assemble. Son voyage aboutit à des auto-révélations à mesure que se pose à lui, avec de plus en plus d'acuité, la question de savoir s'il faut – et comment – aller de l'avant face aux informations dévastatrices qu'il recueille sur les militaires et les hommes qu'il est si honoré de servir. Un lanceur d'alerte politique se doit d'envisager les dégâts collatéraux qu'il provoquera. Picquart sait qu'il fera du tort à des personnes physiques et à l'institution même du gouvenement français et de son armée. Bon nombre de ces victimes sont des innocents entraînés dans le sillage du coupable. Quel que soit le côté où l'on penche, cela nous rappelle que même des lanceurs d'alerte comme Julian Assange et Edward Snowden ont dû connaître de tels dilemmes .
À mesure que Picquart détricote obstinément le dossier d'accusation qui a envoyé Dreyfus à l'Île du Diable, l'évolution du pays vers la modernité se trouve de plus en plus menacée. Son univers s'emplit de tentatives d'assassinats (tant physiques qu'intellectuels), le serpent rampant de l'antisémitisme crache son venin sur la population, l'opinion des milieux politiques et artistiques est divisée, et l'on tente d'étouffer l'affaire par des moyens qui seraient inimaginables si nous n'avions nous-mêmes vécu, il n'y a pas si longtemps, des étouffements outrageants. (En lisant les instructions que Picquart recevait de ses supérieurs à l'effet d'abandonner son enquête sur le conseil de guerre de Dreyfus parce que « Cela rouvrirait trop de plaies… Cela déchirerait le pays,» je me suis surprise à crier « étouffer, comme toujours, c'est ridicule! »).
Harris se donne beaucoup de mal à exposer les raisons pour lesquelles le climat régnant en France à l'époque semblait mûr pour un jugement précipité et propice à tout le mal ensuite fait par tant de gens. Une peur paranoïaque de l'Allemagne sévissait alors dans le pays, consécutive à la défaite essuyée vingt-cinq ans plus tôt lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Dreyfus, Juif alsacien, conservant des liens familiaux en Allemagne, cristallisa ces sentiments d'hostilité à l'égard des immigrants. De tels sentiments existent en France et dans toutes les régions du monde aujourd'hui dès lors que l'ethnicité des citoyens d'un pays évolue massivement et menace l'identité nationale. Comme le nationalisme alimente ces insécurités grandissantes, nous ne pouvons qu'espérer qu'il y ait assez de Georges Picquarts pour endiquer le déferlement d'injustices qu'il provoque.
Donna Scott
MIse a jour (19/11/2020) :
Archive exceptionnelle :
écoutez la voix d'Alfred Dreyfus lui-même, en 1912
France Culture
Comments
One response to “An Officer and a Spy – l’Affaire Dreyfus”
Île du Diable:
Je suis un peu surprise par la référence au Masque de fer: Le bagne de Cayenne n’entre en usage qu’au milieu du 19ème siècle.
On rapporte la présence du Masque de fer a Sainte Marguerite, une des îles de Lérins, dans la Méditerranée (qui abritera aussi en son temps Edmond Dantès au Château d’If). La Méditerranée a longtemps suffi à contenir les forçats.