La langue des signes en Afrique du Sud et ailleurs…

Lost in Interpretation en Afrique du Sud
(seconde partie)

La première partie de cet article, « A la une – le dossier d'Oscar IMG_763_2_2_2_6Pistorius », a paru sur ce blog le 14/09/2014. Voici la seconde partie, rédigée également par Beila Goldberg, notre correspondante à Bruxelles, et qui revient sur les difficultés propres à l’interprétation dans le contexte de l’analyse des deux affaires survenues en Afrique du Sud.

 

La Cérémonie d'hommage [1] rendu à Nelson Mandela le 10 décembre 2013 dans le stade Soccer City de Soweto restera liée aux images d'un soi-disant interprète de la langue des signes sud-africaine (SASL), imposteur ou schizophrène, portant un ruban officiel d'accréditation et gesticulant à côté du président Barak Obama pendant son discours. 

 

B Obama & interpreter

Ses gestes incohérents, sans aucune signification, ont scandalisé la communauté sourde sud-africaine. Plus de cent mille personnes rivées devant leur poste de télévision se sont vues ainsi privées de comprendre l'hommage rendu par toutes les personnalités présentes et venues des quatre coins du monde et dont même le nom Madiba [2] leur restait incompréhensible ! 

Tham

Seul interprète en langue des signes [3] tout au long de cette cérémonie, cet olibrius a officié pendant près de quatre heures.

Ce qui en soi, s'il l'avait fait correctement, aurait représenté un exploit considérable, un record digne de figurer au Guiness Book.

Mais Thamsanqa Jantjie restera célèbre pour de plus tristes raisons.

 

 

Le Ministre des Arts et de la Culture, Paul Mashatile, a présenté ses excuses officielles à la communauté sourde ainsi qu'à la Nation et fait également part d'un projet de loi pour mieux encadrer les différentes professions de l'industrie de la langue.

La South African Sign Language (SASL) est la langue des Sourds de la République d'Afrique du Sud. Une langue reconnue par la Constitution et protégée par le Pan South African Language Board.

Comme le mentionne la Commission européenne sur son site, l'interprétation en langue des signes est une interprétation simultanée [4]  .

Stéphan Barrère, interprète en langue des signes française et auteur Stephdu blog « des signes et des mots  chroniques d'un interprète en langue des signes française » [5] n'a pas tardé à réagir à ce scandale en rappelant combien la France exclut de fait les Sourds alors que depuis le 11 février 2005 la langue des signes française (LSF) est reconnue par la loi comme « langue à part entière ».

 

LangageUne loi, à laquelle Christian Cuxac, éminent linguiste français, spécialiste de la LSF [6] n'est pas étranger. Son implication et ses nombreux ouvrages ont très largement contribué tant au développement qu'à la reconnaissance de la langue des signes française.

Dans la francophonie, pour des raisons historiques, politiques, religieuses, culturelles, géographiques ou même éducatives, la langue des signes utilisée en français peut être très différente.

En France : la langue des signes française ou LSF.

Au Québec : la langue des signes québécoise ou LSQ est liée à la LSF sans pourtant être pareille.

En Belgique francophone : la langue des signes de Belgique francophone ou LSBF est liée à la langue des signes flamande qui n'est pas celle des Pays-Bas où la langue des signes s'apparente à la LSF…

En Suisse romande : la LSF remplace de plus en plus les différentes langues des signes régionales utilisées par les anciens Sourds romands, et ce à leur plus grand regret.

Au Burkina Faso, à la suite d’initiatives éducatives américaines, la langue des signes américaine (SAL) est devenue celle de l'enseignement des Sourds. La langue des signes burkinabé (ou mossi) utilisée à Ouagadougou disparaîtra peut-être avec ses Anciens.

Ces différences se retrouvent dans d'autres pays qui parlent la même langue.

La langue des signes allemande n'est pas la même que l'autrichienne, l'américaine ne correspond pas à l'anglaise qui est très proche de l'australienne.

Comme dans les langues orales, il y a des familles de langues des signes, des langues vivantes qui reflètent la culture d'une communauté sourde et évoluent avec les besoins de leurs signeurs, les Sourds 

Le mot signeur, dont l'apparition est très récente, désigne le locuteur sourd qui signe plutôt que d'oraliser. Il signe dans sa langue, chaque langue des signes étant une langue à part entière.

Toutes les langues des signes ne bénéficient pas encore ni du même statut ni de la même reconnaissance légale.

La majuscule de Sourd souligne l'appartenance culturelle à un monde différent de celui des Entendants. Suivant les pays, plus ou moins d'importance est donnée à ces différentes communautés. Ce que prouvent l'accessibilité à l'enseignement [7] et le nombre d'émissions télévisuelles qui leur sont consacrées.

Jusqu'à présent plus de cent langues des signes ont été répertoriées et suivant la langue, les gestes des mains changent [8] ; des langues qui ont aussi leurs dialectes.

Lors de la célébration du 10e anniversaire de la Journée européenne des langues au Conseil de l’Europe du 26 septembre 2011, une Soirée-rencontre organisée par la Division des Politiques linguistiques avait pour thème « La contribution particulière des langues des signes à notre diversité linguistique et culturelle ».

Je cite Mark Wheatley, Directeur exécutif de l’Union européenne des Sourds (EUD) dans son introduction : « Il n’existe pas de “langue des signes internationale”, celle-ci est souvent considérée comme une “langue auxiliaire” utilisée entre locuteurs de langues des signes de différents pays. Ce n’est pas une (véritable) langue des signes, mais plutôt un pidgin qui utilise des signes fortement iconiques et des caractéristiques grammaticales communes ; ses locuteurs conviennent souvent d’un sens spécifique lors d’une conversation.» J'accorde certainement plus de crédit à ses propos qu'à ce qui a été écrit jusqu'à présent sur la langue des signes internationale (LSI ou ISL), appelée aussi Gestuno.

 

Dans une de ses chroniques, l'interprète, passeur de mots [5], Stéphan Barrère dit toutes les difficultés de l'interprétation en langue des signes :
« Par exemple il n’existe pas (à ma connaissance) un signe unique signifiant [euthanasie]. Nous devons donc passer par un “périsigne” comme «interrompre le traitement médical jusqu’à ce que mort s’ensuive”. »

Bien avant que les feux de l'actualité ne révèlent aux yeux de l'Afrique du Sud et du monde entier les bévues d'interprétation survenues lors de deux événements très médiatisés, cette cérémonie en hommage à Nelson Mandela et le procès Oscar Pistorius, (voir l’article antérieur, « A la une – le dossier d’Oscar Pistorius)  une loi réglementant toute l'industrie des métiers de langue était discutée au Parlement sud-africain. Le South African Language Practioneer's Council Act a été promulgué le 27 juin 2014. Une loi qui garantit les critères de formation et de compétence pour accéder aux diverses professions de langue avec leurs définitions, une loi qui inclut également un Code de déontologie tout comme la nomination d'un Comité en charge de la bonne exécution de ladite loi.

L'interprète traduit, mais tel un funambule, il n'a pas droit à l'erreur.

Il doit faire preuve d'une très grande vivacité d'esprit pour traduire sans trahir.

Le traducteur, lui, peut revenir sur ses mots, les corriger, consulter un dictionnaire et prendre le temps de la réflexion.

Ces deux exemples sud-africains illustrent toute la complexité de l'interprétation. Il faut à la fois traduire la signification et présenter aussi la souplesse de la rendre à celui qui doit l'entendre, ce qui rejoint la théorie du sens des traducteurs.

Dans un pays aussi multilingue, mieux encadrer les professionnels de la langue relevait d'une nécessité certaine au vu d'un certain amateurisme et du laxisme ambiant.

Très ambitieuse dans sa rédaction, cette nouvelle loi, saluée le 7 mars sur Times Live [9], n'est pas encore entrée en vigueur. Très ou trop ambitieuse, elle en devient aussi restrictive allant jusqu'à régir la profession des lexicographes.Cette loi qui régira toute l'industrie des métiers de la langue sera-t-elle un jour respectée ?=

Cela dit, le Parlement européen de Strasbourg a connu aussi ses couacs de traduction  [10] et l'Union européenne s'est retrouvée « lost in interpretation ».

Ce qui arrivera [11]  malheureusement encore.

Le Parlement européen compte pour la première fois dans son histoire, un Sourd-Muet, l'eurodéputé  [12], Ádám Kósa [13] , avocat hongrois.

Ce scandale sud-africain du faux interprète en langue des signes aura cependant eu un effet salutaire, celui de faire prendre conscience à l'Union européenne de toute l'importance de la formation des interprètes en langue des signes [15]. 

 

Liens :

[1] cérémonie  d'hommage à Nelson Mandela : TV5Monde

[2] Madiba  Nelson Mandela : Pourquoi l’appelle-t-on Madiba en Afrique du Sud ? abidjan.net

[3] Langue des signes   Wikipedia

[4] interprétation simultanée  site de la Commission européenne

[5] l'interprète passeur de signes   Stéfan Barrère

[6] La LSF, son histoire et Christian Cuxac 

 

[7] C'est l'Amérique ! Radio Télévision Suisse

[8] ARTE 1ère partie : un Français et un Allemand ne recourent pas aux mêmes signes pour s'exprimer dans leur langue des signe

[9] Times LIVE

[10] Erreur de traduction à Strasbourg  Le Point.fr

[11] 2-2 Confusion linguistique dans l'Union européenne

[12] Ádám Kósa eurodéputé
 http://www.youtube.com/watch?v=mHvZ7LJ1Glg

[13] Ádám Kósa : le questionnaire de Proust
 http://www.youtube.com/watch?v=QDS-9LO91fk

[14] Réactions au Parlement européen

 

 

Beila Goldberg