Nous souhaitons la bienvenue à l'auteur et éditeur Hervé Fanini-Lemoine, qui a aimablement accepté de rédiger pour ce blog un article sur les langues parlées en Haïti.
Né en Haïti, Hervé Fanini-Lemoine vit à Miami depuis 1980, les longs jours de trente et une années d'attente, de trente ans d'espoir !
En 1983, il écrit son premier manuscrit, non publié, intitulé « La problématique Haïtienne ». Il devient un agent en immobilier en 1985 et évolue dans cette profession depuis lors.
En septembre 2009, Hervé publie son premier Best-seller haïtien intitulé « Face à Face autour de l'Identité Haïtienne », un ouvrage de référence sur l'histoire et sur la culture haïtienne.
Seulement 13 mois plus tard, en octobre 2010, Hervé publie une série d'articles basés sur les échanges d'un réseau social d'internautes. « Dialogues & Conversations de Facebook » est publié en trois volumes trilingues, français, anglais, créole haïtien ; deux tomes en français, et un en anglais. Ces volumes sont maintenant disponibles sur l'internet comme chez votre libraire.
Hervé ne s'arrête pas là. Comme tout révisionniste de l'histoire, il se sait obligé de clarifier sous un jour nouveau et avec un accent tout différent, l'évènement historique de ladite « Découverte d'Amérique de 1492 ». Dans un livre en anglais intitulé « Banned From History », prévue pour bientôt, il expose, d'un point de vue diachronique et dans une approche évolutive les contingences de cette période.
M. Fanani-Lemoine est le propriétaire de la maison d'édition Kiskeya Publishing Company, LLC.
Langues parlées en Haïti
À première vue, Haïti représente un pays francophone en Amérique et dans le bassin caribéen. La réalité est pourtant différente. Haïti est d'abord un pays créolophone où ses citoyens s'expriment continuellement dans leur langue maternelle dite « créole haïtien ». Puis le français, étant une langue officielle, est utilisée par une minorité. Et plus intimement, la diaspora haïtienne est en majorité anglophone, suivi de l'espagnol comme deuxième langue de ce groupe.
Haïti a une histoire fascinante. Au point de vue anthropologique, Haïti est un amalgame de cultures où des ethnies différentes, africaines, européennes et indigènes ont aidé à la formation et la création d'une langue locale. L'histoire nous a appris que différentes ethnies africaines se sont regroupées sur le territoire de la colonie de Saint-Domingue, antérieurement Hispaniola (Espanola ou petite Espagne), lors de la traversée transatlantique. Haïti est donc née de Saint-Domingue, qui fut tout ensemble un creuset de races imaginaires et un monde d'apartheid, un champ de contradictions sociales contenues et d'oppositions culturelles créatrices, de confrontations et de rencontres de groupes ethniques ou culturels différents. Vue dans ce contexte, la formation du peuple haïtien et de sa culture est le résultat d'un long processus de brassage et de métissage (Gruzinski 1999) de « nations » africaines, au contact de groupes européens colonisateurs. Ce processus complexe de ré-élaboration et de recomposition de traits et d'univers culturels hérités d'Afrique, de métissage biologique d'individus d'origines ethniques différentes, d'affrontement symbolique de groupes sociaux « racialisés » (Franklin Midy, Département de sociologie, UQAM 1993), rigidement hiérarchisés et placés dans les postes de travail selon un classement racial, est à situer, pour être compris bien entendu, dans le cadre de l'esclavage colonial et de la colonie de plantations.
La communication entre esclaves semblait moins importante que le rapport maître-esclave. Cette relation interculturelle donna vraisemblablement naissance au langage « créole ». « Je parle le créole » qui, tout à fait légitime en chaque lieu, prête à confusion : ceux qui sont extérieurs à la réalité linguistique ont alors tendance à penser qu'est ainsi désignée une seule et même langue alors qu'il n'y a aucune intercompréhension spontanée possible entre un Jamaïcain (parlant un créole anglais), un habitant de Curaçao (parlant papiamento) et un Haïtien (parlant un créole de racine française), comme on dit parfois. Pourtant, le langage « haïtien » (Marie-Christine Hazaël-Massieux, Professeur à l'Universite de Provence [en Lettres modernes et Études créoles], 2008) est bien entendu une langue totalement incompréhensible aussi pour un francophone antillais, locuteurs des langues créoles des petites Antilles, qui ont les plus grandes difficultés à comprendre un Haïtien – il leur est nécessaire d'apprendre cette langue pour y accéder vraiment.
Le créole haïtien est parlé aussi en dehors d'Haïti par les membres de la diaspora haïtienne, notamment à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane française, en Floride (Miami), à New York, au Québec (Montréal), en France, etc.
Sur le plan social, il s'est donc créé une dissension linguistique, le créole haïtien n'est pas très valorisé, car il est associé à une classe dite «inférieure». Ce sont le français, l'anglais ou l'espagnol à qui on octroie une valeur prestigieuse et qui peuvent servir de langues brillantes de communication. Pour tenter d'éliminer l'élitisme dont souffraient les écoles haïtiennes, un ancien ministre de l'Éducation s'était prononcé ainsi :
« …on assiste donc à une lutte entre les deux langues (Bernard, 1978) ; lutte liée tout au long de l'histoire d'Haïti à une sorte de conflit de classe sociale : le français, langue de la classe dominante qui fait tout pour dénigrer et maintenir dans un état d'infériorité la langue du plus grand nombre ; contre le créole, langue unique des masses à qui on a fini par faire croire qu'ils sont inférieurs à ceux qui parlent le français. Il s'est donc créé une idéologie diglossique tendant à consolider la superposition entre les deux langues en conflit. L'école a été le moyen le plus sûr pour asseoir cette idéologie ».
En d'autres termes, la scolarisation a continué à creuser un fossé de langage pour les moins nantis. Quant au français, il demeure une langue seconde pour la plupart des Haïtiens. Les individus les moins scolarisés ne l'apprendront à peu près jamais ; les plus instruits peuvent s'exprimer dans un français convenable, parfois même excellent et proche du « français de France ». Les Haïtiens bilingues peuvent parler les deux langues en même temps, c'est-à-dire en alternance, dans une même phrase (franglais, anglais francisé, créolisme francisé ou français créolisé…).
En général, il est rare qu'un Haïtien dit scolarisé, instruit, ne puisse connaître un minimum de français, mais pour soutenir une conversation dans cette langue il faut avoir été à l'école assez longtemps, au moins tout le primaire et une partie du secondaire. Selon certaines estimations, environ 10 % de la population haïtienne, soit plus de 830 000 personnes, peuvent s'exprimer en français. On peut s'étonner que le français soit encore parlé en Haïti, après deux cents ans d'indépendance, mais ce serait oublier que le créole haïtien est à base de français ; cette langue, en raison de ses similitudes avec le créole (base française et racine latine), restera toujours plus près de celui-ci que toute autre langue. Théoriquement du moins, il apparaît plus facile pour un Haïtien d'apprendre le français que… l'anglais. C'est un phénomène bien connu à l'île Maurice (océan Indien), alors que les Mauriciens, presque tous créolophones (à base de français) veulent apprendre le français d'abord, l'anglais ensuite. En réalité, tous les Haïtiens s'identifient au créole, et en second lieu au français parce que c'est la langue du pouvoir, publiée langue officielle (politique, administratif, éducatif et culturel). Du fait que beaucoup d'Haïtiens se sont installés en République dominicaine et aux États-Unis, de nombreux membres de la diaspora haïtienne parlent également l'espagnol ou l'anglais.
Le français est aussi la langue maternelle de quelque 1600 Français et d'autant de Québécois vivant en Haïti, dont à peu près 90 % demeurent à Port-au-Prince.
Cette sorte d'opposition entre le français et le créole est toutefois en train de changer devant les avancées de l'anglais. Alors qu'autrefois, les Haïtiens instruits s'installaient à Paris, aujourd'hui les Haïtiens de la diaspora se réfugient d'abord à New York et à Miami, puis à Montréal (Québec). Les États-Unis accueillent de plus en plus d'Haïtiens qui acquièrent l'anglais comme langue seconde, qu'ils transmettront à leurs enfants, lesquels l'utiliseront éventuellement comme langue maternelle. La langue d'une bonne partie de la diaspora haïtienne se change à l'avantage de l'anglais. Ceux qui retourneront à Haïti, après avoir séjourné des années aux États-Unis, auront acquis une autre langue. Même le créole qu'ils parlent est maintenant influencé par l'anglo-américain, donnant ainsi naissance au « franglais ». L'anglais est devenu pour une partie de la diaspora haïtienne la langue de promotion sociale et économique. Et cette diaspora, qui regroupe plus de trois millions d'individus, peut devenir le principal agent de la promotion de l'anglais.
Pour le moment, au point de vue social, l'anglais ne remplacera pas le français en Haïti. Mais il risque de lui livrer une solide concurrence, surtout si les États-Unis maintiennent leur influence et continuent à subventionner des programmes culturels par le truchement de l'Institut haïtiano-américain de Port-au-Prince. L'institut est fréquenté aujourd'hui par plus de 1000 étudiants par mois. Ce campus compte la plus grande librairie en anglais en Haïti et des salles pour l'organisation des activités culturelles dans cette langue. Depuis les années 1980, de nombreuses écoles privées, dont la langue d'enseignement est l'anglais, ont poussé comme des champignons. Ces établissements n'attirent pas encore les classes populaires, mais de plus en plus d'enfants de la classe moyenne les fréquentent. Il se pourrait donc, dans un avenir proche que le trilinguisme s'installe au pays, sans oublier la proximité de la RD et les échanges commerciaux qui s'y effectuent.
A ce propos, l'espagnol, par le truchement des « Braceros » de la République dominicaine, fit une entrée assez discrète dans la société d'Haïti. Puisque la langue ibérienne était associée à la prostitution dominicaine en Haïti, l'Haïtien se voit encore réticent à s'en approprier à haute voix. Tout comme l'institut haitiano-américain, l'institut « Lope de Vega » est une institution qui fait la promotion de l'espagnol.
« Ce que nous revendiquons (Dr. Hugues StFort, 2014), c'est la nécessité de se servir de la langue première de tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti pour un enseignement efficace et de qualité. Nous voulons que les enfants et les jeunes adultes apprennent dans la langue qu'ils comprennent le mieux, c'est-à-dire « l'haïtien -le kreyòl ». Je me répète : je ne suis pas contre l'enseignement du français en Haïti. Haïti a besoin du français et le français doit perdurer en Haïti ».
« …Ce qui se passe actuellement en Haïti (Emmanuelle Gilles 2014), c'est que nous sommes en train de payer les conséquences de l'accaparement de la langue française par les classes dominantes qui ont refusé pendant longtemps dans le pays que toutes les populations haïtiennes bénéficient du savoir et de la connaissance par le truchement de la langue française. Ces classes dominantes ont érigé la langue française comme marqueur social, comme outil de domination sociale. Elles ont poussé l'absurdité à vouloir singulariser une langue, le français, comme seule apte à véhiculer le savoir et les connaissances alors que l'autre, le kreyòl, a été stigmatisée, infériorisée, minorée ».
En bref, officieusement, l'Haïtien s'exprime dans quatre langues distribuées dans des couches sociales différentes et réparties selon les lieux géographiques. Sur ce, je suggère que l'instruction en Haïti soit faite dans ces quatre langues.
- L'haïtien (kreyòl – créole), parce que c'est la langue nationale, la langue populaire, parlée et comprise de tous les Haïtiens.
- L'anglais, parce que c'est le langage international, de communication, d'affaires et du tourisme. D'ailleurs, les partenaires commerciaux d'Haïti les plus importants sont anglophones.
- Ensuite, l'espagnol, parce que géographiquement, Haïti est entouré d'hispanophones. La République dominicaine est le premier exportateur de produits alimentaires, et le Venezuela est un partenaire financier assez important.
- Finalement, on retrouve le français, parce qu'à mon avis, d'une part, nous y sommes encore historiquement et émotionnellement attachés. D'autre part, la communauté haïtienne vivant en France, au Canada (Québec) et dans certains pays d'Afrique, représente encore un bastion assez solide de francophonie.
Hervé Fanini-Lemoine
Lecture supplémentaire :
This village school in Haiti helped propel a national movement to teach kids in Creole – Public Radio International
Comments
4 responses to “Langues parlées en Haïti”
Un synopsis extremement clsir, objectif et educatif.
Je partage les recommendations mais j’ai peur que les ressouces pour l’executer nous fassent defaut. Ce n’est pas impossible avec l’aide de certains pays qui auraient à coeur l’education des generations à venir et qui partageraient la vision de Mr Fanini-Lemoine.
Tout est complique en Haiti, et le secteur de l’education n’est pas epargne. Mais comment integrer le creole effectivement? Je me rappelle le ministre Bernard dans son initiative de l’integration du creole, mais il a echoue. Je suis certain que l’on n’aurait pas a faire appel a notre vernaculaire, si l’education etait a la portee de tous. Apres tout, notre generation ne s’en est pas mal sortie juste avec le francais. J’assume que tu as fait des recherches dans ce sens, car c’est vraiment bien ecri. Je n’ai pu m’empecher de rire, quant au mot ” FRANGLAIS ” , que tu as utilise. Great job!
Je suis camerounais et j’étudie histoire. J’aime apprendre des autre histoire je trouve cette article assez passionnante
Je partage aussi cet approche pour l’enseignement de ces quatre langues à partir du jardin d’enfants et non des classes secondaires et dans des conditions adéquates. La plupart d’entre nous avons appris ces autres langues au niveau du secondaire, pourtant nous n’arrivons pas à nous exprimer convenablement sans avoir poursuivi des études supplémentaires pour parfaire notre language. Une analyse bien pensée. Merci.