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Des chansons bilingues

Eartha Mae Kitt, (1927-2008), danseuse, chanteuse de variétés, de comédies musicales et de jazz, actrice de théâtre et cinéma américaine

 
Je cherche un homme, un homme, un homme
Un Pierre, un Paul, un Jacques ou Tom
Peu m'importe comment il se nomme
S'il est un homme, un homme, un homme.
Je n'exige pas un Apollon
Qui sait briller dans les salons
Ni un type fort comme un Samson
Pourvu que j'aie un mate un bon.
Il n'a pas besoin d'être un milliardaire
Qu'il soit beau, non, ça m'est égal.
Il n'a pas besoin d'être une grande lumière
Star du cinéma ni prince royal.
Je cherche un homme, un homme, un homme
Qu'il s'appelle Pierre ou Paul ou Tom
Pourvu qu'il donne son maximum
Je cherche un homme, un homme, un homme
Doesn't have to be prince or movie star
A Texas oil man or a French marquis
Doesn't have to be handsome as a picture
An ordinary guy's all right with me
Je cherche un homme, un homme, un homme
Un Pierre, un Paul, un Jacques ou Tom
Pourvu qu'il donne son maximum
Je cherche un homme, un homme, un homme

 

Sous les ponts de Paris, lorsque descend la nuit
Tout's sort's de gueux se faufil'nt en cachette
Et sont heureux de trouver une couchette
Hôtel du courant d'air, où l'on ne paie pas cher
L'parfum et l'eau c'est pour rien mon marquis
Sous les ponts de Paris
Sous les ponts de Paris
Quel rendez-vous!
My darling why I sing this song
Is easy to explain
It tells what happens all along
The bridges of the Seine
The vagabonds go there at night
To sleep all their troubles away
But when the moon is shining bright
My heart wants to sing it this way.
How would you like to be
Down by the Seine with me?
Oh what I'd give for a moment or two
Under the bridges of Paris with you
Darling I'd hold you tight
Far from the eyes of night
I’d make your dreams come true
Oh chérie, je veux apporter mes bras
Je veux apporter mon cœur
Je veux apporter all my love
Sous les ponts de Paris, lorsque descend la nuit
I’d make your dreams come true
I’d make your dreams come true

Placottoir, un néologisme de bon aloi !

Nos cousins québécois sont ouverts à la néologie, et j'ai pu une fois de plus le constater, en septembre dernier, dans les rues de Montréal. Afin, semble-t-il, de favoriser la convivialité et le dialogue, et de prévenir la schizophrénie galopante engendrée par l'usage des téléphones portables, les services municipaux ont installé en différents points de la ville de Montréal des placottoirs, c'est-à-dire des éléments de mobilier urbain (fauteuils, bancs, balancelles et jardinières) qui permettent aux citadins de faire une pause et d'engager la conversation avec autrui.

 

PLACOTTOIRS

Photo : Lucette FOURNIER

 

Ce concept a reçu le nom de placottoir, dérivé de placoter qui, selon le Larousse, veut dire bavarder et que l'on peut rapprocher de l'espagnol platicar. Remarquons au passage que placotttoir, endroit où l'on placote, est formé comme trottoir, endroit où l'on trotte, ou fumoir, endroit où l'on fume. Le mot attendra probablement des décennies avant d'entrer (ou non) dans le dictionnaire de l'Académie française. Pourtant, dès lors qu'il est bien formé, un vocable  devrait avoir ipso facto droit de cité. Sinon, la langue s'appauvrit.

PLACOTTOIRS


Si vous voulez utiliser les placottoirs montréalais et recueillir quelques placotages, ce sera bientôt le moment. En effet, avec le réchauffement du climat, les placottoirs, remisés pour l’hiver dans les entrepôts de la Ville de Montréal, ne tarderont probablement pas à reprendre leur place en différents lieux et pour la plus grande joie des Montréalais.



 

Placottoirs photo (1)
Notre fidèle contributeur, Jean Leclercq,
assis sur un placottoir
à Montréal

 

Jean Leclercq


Lectures supplémentaires :

LES MOTS DES ESPACES PUBLICS
Typologies, enjeux, défis et vocabulaire

PROJECT FOR PUBLIC SPACES
PLacottoirs (A place to chat) 

 

Charles Kenneth Scott Moncrieff – linguiste du mois de février 2020


INTERVIEW IMAGINAIRE EXCLUSIVE

Jean Findlay (Moncrieff) Charles_Kenneth_Scott-Moncrieff
L'intervieweuse :
Jean Findlay
L'interviewé :
Charles Kenneth Scott Moncrieff
(1889-1930)

Jean Findlay est née à Édimbourg. Elle a étudié le droit et le français à l'Université d'Edimbourg et le théâtre à Cracovie, en Pologne sous la direction de Tadeusz Kantor. Elle a cofondé une compagnie de théâtre primée, écrit et produit des pièces de théâtre qui ont été jouées à Londres, Berlin, Bonn, Rotterdam, Dublin, Glasgow et au Centre Pompidou à Paris. Durant ses années de vie à Londres, elle a rédigé des critiques littéraires et de théâtre pour The Scotsman et été journaliste pour The Independent, Time Out et The Guardian. Jean vit aujourd'hui à Édimbourg avec son mari et leurs trois enfants. Elle a fondé et dirigé la maison d'édition Scotland Street Press (scotlandstreetpress.com). Elle est l'arrière-petite-nièce de C. K. Scott Moncrieff.

Charles Kenneth Scott Moncrieff (1889-1930) est connu pour être « le traducteur de Proust ». Le prix britannique de traduction à partir du français s'appelle, à juste titre, le Prix Scott Moncrieff [1]. Jean Findlay, a rédigé sa biographie, Chasing Lost Time, dans laquelle elle fait apparaître l'émergence progressive du traducteur en remontant à sa petite enfance, mais brosse aussi un chaleureux portrait de l'homme dans sa totalité : le soldat qui continue de croire à la noblesse de la guerre malgré le spectacle et la souffrance des effets d'un séjour prolongé dans les tranchées, l'homosexuel actif, à une époque où les « actes contraires aux bonnes mœurs » étaient poursuivis pénalement, le fervent converti au catholicisme, l'homme qui était au cœur de la vie littéraire du Londres des années 1920 et l'espion envoyé dans l'Italie de Mussolini. Jean Findlay a bien voulu rédiger à notre intention l'interview imaginaire qui suit.

Nadine Australia croppedNadine Gassie, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Ces deux traductrices littéraires très douées ont traduit, entre autres,  un grand nombre des livres de Stephen King, le mythe vivant de la littérature américaine.  Elles passent pour être  « sa nouvelle voix française ». Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

ORIGINAL ENGLISH TEXT

——————————

J. F. : Bonjour… ou bonsoir… selon que tu te trouves dans le même fuseau horaire ou pas…

C. K. S. M. : Je peux me trouver dans n'importe quel fuseau horaire, à ta guise. Bonjour à toi aussi.

J. F.: J'espère que cette intrusion dans ton repos céleste ne te dérange pas, mais nous autres ici-bas avons besoin de quelques renseignements, et d'un peu de bonne vieille sagesse d'antan.

C. K. S. M. : Sache que j'ai appris la sagesse d'antan aussi facilement que tu le peux. J'ai mémorisé l'Ode au matin de la Nativité de Milton à l'âge de cinq ans, étudié le grec et le latin à sept ans, décroché une bourse d'études pour la Winchester School à 13 ans pour ma traduction d'Ovide. Tout cela grâce à mon travail acharné et au dévouement de ma mère.

J. F. : Ta mère était une femme très attentionnée. Elle t'a lu les classiques tout au long de ton enfance.

C. K. S. M. : Oui, j'ai très tôt été familier de Ruskin et de ses idées, ce qui m'a aidé à comprendre Proust plus tard.

J. F. : Nous allons y venir, mais parlons d'abord de ta mère. Elle-même était écrivaine, n'est-ce pas ?

C. K. S. M. : Oui, elle rédigeait régulièrement des chroniques pour les journaux du dimanche et publiait des nouvelles dans le Blackwood's Magazine. Elle a ainsi gagné assez d'argent pour payer les études universitaires de sa sœur cadette.

J. F. : Et ton père était avocat.

C. K. S. M. : Juge aux affaires criminelles. Ou sheriff comme on les appelle toujours en Écosse.

J. F. : Et l'on attendait de toi que tu suives les traces de ton père ?

C. K. S. M. : J'ai en effet étudié le droit à l'Université d'Édimbourg, mais ensuite, ayant remporté une bourse d'études pour un diplôme d'anglais, je me suis spécialisé en langue anglo-saxonne. Tout cela m'a aidé à traduire Beowulf, Wisdsith, Finnsburgh, Waldere, Deor [2], publié en 1921.

J. F. : À cette époque, tu avais traversé l'épreuve de la Première Guerre mondiale.

C. K. S. M. : Oui, la traduction de Beowulf [3] fut une sorte de catharsis du guerrier. Tout comme mes poèmes dans The New Witness, mes articles et mon feuilleton de guerre humoristique par lesquels je tentais de voir le côté plus léger des choses. Cette guerre fut un enfer, bien sûr, mais j'ai toujours essayé de plutôt voir la poésie, la camaraderie, l'humour. Mes lettres à ma mère ne décrivaient pas l'horreur, c'était impossible, elles racontaient plutôt les animaux trouvés, les Français rencontrés, les bons moments passés avec mes compagnons d'armes.

J. F. : Tu as lié de solides amitiés pendant la guerre et tu es tombé amoureux.

C. K. S. M.: Ah, oui, c'est vrai que je suis célèbre pour ça ! C'est beau d'être célèbre pour ça : tomber amoureux. J'en suis fier. Le 11 Owennovembre 2019, BBC World a consacré toute une émission à mon amour mémorable, quoique tendre et subtil, pour Wilfred Owen [4], et qui cent ans plus tard recèle encore une part de mystère. J'avais rencontré Wilfred à l'occasion du mariage de Robert Graves [5] en janvier 1918. C'était un poète inconnu, timide et taciturne, dont Robert Graves les cheveux blanchissaient déjà au début de la vingtaine. On ne devrait pas envoyer de poètes à la guerre… Deux ans plus tôt, j'avais aidé Robert Graves à obtenir une affectation en Angleterre. J'ai essayé de faire la même chose pour Owen, mais on manquait d'hommes au cours de ce dernier été de la guerre. Nos rangs avaient été décimés. Lui et moi nous rencontrions souvent pour discuter de poésie. Je traduisais La Chanson de Roland à l'époque et vantais la façon dont la poésie française joue de l'assonance et de la consonance, ce que Wilfred expérimentait en anglais. C'était un été chaud et pénible, Londres était remplie de soldats et je me souviens l'avoir retrouvé pour une courte permission à sa descente du train et avoir essayé de lui trouver une chambre où dormir à Londres puis, m'apercevant qu'il avait oublié son portefeuille sur mon bureau, avoir fait l'aller-retour cinq fois ce soir-là d'Eaton Square à Cadogan Square avec ma jambe (dont j'avais perdu un bon morceau) dans une attelle-étrier. J'en ai tiré un sonnet :

Last night into the night I saw thee go,

             And turned away; and heavy of heart I clambered

Up the steep causeway: weary, late and slow

            By my lone bed arrived. But, I enchambered,

Out cried the sullen alert artillery:

            Shrilled watchmen: woke the slumbering streets in riot.

And, was I sad for my night’s swallowing thee,

            Then I was glad because thy night was quiet.


J. F.: Quelle cruelle ironie. Tu l'as aidé à publier ses premiers poèmes, mais tu n'as pas pu retirer son nom de la liste du War Office et on l'a envoyé au front se faire tuer. Anéanti par sa mort, tu as écrit un autre sonnet pour Owen que tu as inclus dans ta dédicace de La Chanson de Roland:

When in the centuries of time to come,

Men shall be happy and rehearse thy fame,

Shall I be spoken of then, or they grow dumb,

Recall these numbers and forget this name?

Part of thy praise, shall my dull verses live

In thee, themselves–as life without thee–vain?

So should I halt, oblivion’s fugitive,

Turn, stand, smile know myself a man again.

I care not: not the glorious boasts of men

Could wake my pride, were I in Heaven with thee;

Nor any breath of envy touch me, when,

Swept from the embrace of mortal memory

Beyond the stars’ light, in the eternal day,

Our contented ghosts stay together.


Mais soyons justes, ce n'est pas seulement cela qui t'a valu ta notoriété. Tu t'es ensuite consacré à la traduction de Proust.

C. K. S. M. : Et de Stendhal, Pirandello, Héloïse et Abélard, et bien d'autres. Mais Proust, vois-tu, m'aurait compris. À bien des égards, nous avions beaucoup en commun : même prédilection secrète pour les hommes, même obsession de la généalogie, notre lien par Ruskin, mon temps passé en France à apprendre à aimer ses cathédrales et ses villages, sa langue et sa religion. Je me suis converti au catholicisme et Proust regorge de références catholiques. Je regrette de ne l'avoir pas rencontré, encore que la lecture de l'œuvre d'un auteur nous permette parfois d'en savoir bien plus qu'une simple rencontre.

Stendhal (Moncrieff) Heloise (Moncrieff) Apelard (Moncrieff)
Stendhal
(Marie-Henri Beyle)
Héloise Pierre Abélard
(ou Abailard ou Abeilard)

 

Note du blog :

Stendhal [1783-1842] : écrivain français, considéré comme l'un des maîtres du réalisme psychologique.
Abélard [1079 – 1142] : philosophe scolastique français, théologien et logicien prééminent, célèbre pour sa liaison avec Héloïse.
Héloise [1090-1164] : religieuse française, écrivaine, universitaire et abbesse, elle tient une place importante dans l'histoire littéraire française et dans le développement de la représentation féministe.

J. F. : On dit qu'un biographe est celui qui en sait le plus, et qu'un biographe littéraire sait pratiquement tout. Mais la traduction de Proust reste ta grande œuvre.

C. K. S. M.: Je ne l'ai jamais achevée : c'est elle qui m'a achevé. Bien que tout ait commencé plutôt aimablement. Proust était l'esprit parfait à fréquenter. Sa Recherche réunit prose, poésie et métaphysique en un tout harmonieux, traversé de strates de sous-texte, satire et allusions. Sa lecture ralentissait le temps, et sa traduction le ralentissait plus encore, et comme j'avais besoin de me guérir après la guerre, il me fallait des esprits et des cœurs bienveillants. Noël Coward m'a présenté à Eva Cooper [6] et elle est la première à qui j'ai lu mon Proust à voix haute, chez elle à la campagne à Hambleton Hall. Plus tard, j'ai rencontré d'autres esprits bienveillants sur qui le tester.

J. F. : Tu l'as testé sur à peu près toutes tes connaissances.

C. K. S. M. : Oui, et mon déménagement en Italie fut fort bienvenu, il y avait là tant d'écrivains anglais et américains en exil. La vie y était moins chère, le climat plus ensoleillé et les églises, les peintures et l'architecture une vraie nourriture pour l'âme. J'adorais aussi les bains de mer, depuis mon enfance en Écosse, mais après ma blessure de guerre et avec ma fièvre des tranchées chronique, il me fallait des eaux plus tièdes. J'ai séjourné à Florence, Pise et enfin Rome, dans de belles chambres de location où je pouvais me concentrer sur ma traduction.

J. F. : Mais tu as exercé une autre activité en Italie. Tu as continué à travailler pour le gouvernement britannique, auprès du British Passport Office à Rome, mais c'était une couverture pour des activités d'espionnage.

C. K. S. M. : Nous surveillions la montée du fascisme. Je me souviens avoir observé dès mon premier jour en Italie que le pays était dirigé par des « adolescents sous cocaïne ». C'était dangereux, pas comme la guerre, bien entendu, mais il fallait faire attention. Louis Christie, qui était alors Messager du Roi George V, a été roué de coups en pleine rue par les fascistes, sans avertissement, et il a dû quitter Rome définitivement. Pour moi, être journaliste-traducteur était la couverture parfaite. Je descendais jusqu'à la jetée de Livourne et bavardais avec les marins, et c'est ainsi que j'ai découvert que la cargaison qu'ils embarquaient sur des bateaux à destination du Yémen était des munitions destinées à un soulèvement contre le protectorat britannique là-bas, et que parmi l'équipage se trouvaient des ingénieurs en communication et des experts en explosifs. J'ai aussi découvert des mobilisations de l'armée et des exercices militaires en cours près de Gênes. 

J. F. : Donc Proust n'a pas entièrement accaparé ta vie.

C. K. S. M. : Non, mais j'ai développé une façon de voir par ses yeux, une façon de voir non seulement la beauté en toute chose, mais aussi l'humour et la satire. C'est aussi Proust qui m'a financé. J'ai signé des contrats simultanément à Londres et à New York. Les Américains payaient mieux et ne se formalisaient pas du contenu. À Londres, Chatto & Windus n'ont pu imprimer Sodome et Gomorrhe − bien que je l'eusse traduit par Cities of the Plain − en raison des lois sur l'obscénité. Albert Boni [7] à New York n'a pas hésité et c'est pourquoi le texte a d'abord été publié aux États-Unis.J'ai également traduit et tenté de promouvoir Pirandello dans le monde anglophone. PirandelloJ'ai vu ses pièces et je l'ai rencontré à plusieurs reprises. C'était un distrait, une fois il est arrivé pour dîner avec vingt-sept heures de retard. J'avais sa bénédiction concernant mes traductions. J'ai rappelé à Chatto & Windus que mon instinct était bon (je leur avais précédemment conseillé d'acheter les droits des pièces de Noël Coward et ils m'avaient ignoré). Le prix Nobel de littérature qui a couronné plus tard Pirandello m'a donné raison.

J. F. : Il existe une nouvelle traduction de Proust : elle a pris sept ans à sept traducteurs. Que penses-tu de cela ?

C. K. S. M. : Cela fait quarante-neuf ans pour un seul homme, plus que la durée de ma propre vie : extraordinaire! Proust mérite une retraduction pour chaque époque et pour que les traducteurs aient du travail. Néanmoins, je pense que l'on doit conserver mon interprétation comme une clé pour l'époque où vivait Proust.

J. F.: Aujourd'hui, près de cent ans après, le titre que tu as donné à l'ensemble de l'œuvre, traduisant À la Recherche du Temps Perdu par Remembrance of Things Past [± Souvenir des choses passées], suscite encore la controverse.

K. S. M. : Tant mieux, la controverse est toujours saine. Laisse-moi m'expliquer. Ce titre provient du Sonnet 30 de Shakespeare », « When to the sessions of sweet silent thought/I summon up remembrance of things past,/I sigh the lack of many a thing I sought,/And with old woes new wail my dear time’s waste» [« Quand aux sessions de doux penser silencieux/Je convoque le souvenir des choses passées,/Je soupire l'absence de mainte chose cherchée,/Et versant des pleurs neufs sur de vieux malheurs, je gâche mon temps précieux. »] À l'époque où j'ai traduit Proust, il ne faisait aucun doute que tout mon lectorat connaissait ce sonnet et ces vers. « Temps perdu » en français signifie à la fois temps gâché, enfui et passé, et le sonnet 30 renferme tout cela. La traduction moderne, «In Search of Lost Time » [littéralement « À la recherche du temps perdu »] réduit la polysémie. J'ai emprunté à la poésie toutes mes traductions des titres des volumes de Proust. Je ne suis jamais venu à bout du dernier. Le temps m'a rattrapé. Je corrigeais encore les épreuves sur mon lit d'hôpital dans mes derniers jours.

J. F. : Tu correspondais aussi avec T. S. Eliot.[8]

C. K. S. M. : Et je lisais Balzac qui a dit : « Le temps est le seul capital des gens qui n'ont que leur intelligence pour fortune ».


J. F.
: Tu adorais Rome et c'est là que tu es mort à quarante ans et que tu es enterré. J'ai trouvé ta tombe au cimetière de Campo Verano, avec l'Alpha et l'Oméga gravés dans la pierre.

C. K. S. M. : Oui, Rome est la ville éternelle, Urbs Aeterna.

 

——

[1] Le prix Scott Moncrieff est un prix littéraire britannique annuel doté d'une somme de 2 000 £ couronnant des traductions du français vers l'anglais, décerné chaque année à un ou plusieurs traducteurs pour un travail de longue durée estimé avoir des « qualités littéraires » par la Translators Association. Seules les traductions d'abord parues au Royaume-Uni sont éligibles au prix.

[2] Titre du recueil rassemblant ces cinq poèmes épiques en vieil anglais que Moncrieff traduisit en anglais de son temps.

[3] Poème épique majeur de la littérature anglo-saxonne, probablement composé entre la première moitié du VIIe siècle et la fin du premier millénaire. L'auteur, anonyme, est désigné sous le nom de « poète du Beowulf » par les érudits.

[4] Poète anglais très connu en Angleterre  et en Europe et parfois considéré comme le plus grand poète de la Première Guerre mondiale. Mort à l'âge de 25 ans.

[5] Poète et romancier britannique. Aujourd'hui, Robert Graves est surtout connu pour son roman historique, Moi, Claude, adapté pour la télévision sous le titre Moi, Claude empereur, (I, Claudius).

[6] Eva Cooper était une hôtesse cultivée qui tenait maison ouverte dans sa grande maison des East Midlands en Angleterre. Elle y recevait des écrivains, tel Noël Coward, à qui elle prodiguait ses encouragements.

[7] Cofondateur américain de la maison d'édition Boni & Liveright et éditeur pionnier de livres de poche.

[8] Dramaturge et critique littéraire américain naturalisé britannique, il a reçu le prix Nobel de littérature en 1948.

Un coup d’état aux États-Unis?

Des réflexions linguistiques

 

Dernièrement, les médias ont largement diffusé la nouvelle suivante : « Amazon wants to depose President Donald Trump and others over a $10 billion Pentagon cloud contract awarded to Microsoft, according to court documents unsealed Monday» Autrement dit,  « Amazon veut que le Président Donald Trump et d’autres déposent sous serment à propos d’un contrat de stockage de données du Pentagone d’un montant de $10 milliards, accordé à Microsoft, selon des documents judiciaires rendus publics lundi dernier. »

Dans un contexte politique, le mot deposition (en anglais) et « déposition » (en français) ont généralement la même signification. La déposition d’un souverain ou d’un chef d’État est associée à la notion de coup d’état (expression couramment utilisée en anglais, faute d’un équivalent). Dans les deux langues, to depose et déposer sont des verbes transitifs. 

Dans un contexte juridique, le verbe français « déposer » et le substantif « déposition » ont des significations tout-à-fait différentes de leurs équivalents anglais et sont partiellement des faux-amis.  Dans le système judiciaire français, un témoin peut être convié à déposer (à Depotémoigner), le verbe étant alors intransitif.  Aux États-Unis, deux différences s’observent, l’une juridique et, l’autre, linguistique. La première est qu’une déposition a lieu dans le bureau d’un avocat (ou dans une salle de réunion réservée par un avocat) et constitue un avant-procès. Le témoin (appelé deponent), prête serment et témoigne sous serment. Les questions et les réponses sont consignées par un sténographe judiciaire qui rédige ensuite un procès-verbal qui pourra être utilisé au procès. Linguistiquement, le verbe to depose est alors transitif parce que l’avocat de la partie adverse « dépose » le témoin, lequel ne dépose pas (comme c’est le cas en droit français), mais il est « déposé » (deposed). 

Pour en revenir à l’annonce précitée, celui qui ne serait pas très au courant du système judiciaire américain pourrait, à première vue, en Coup conclure qu’Amazon tente un coup d’état visant à renverser le président Trump. Mais, à la faveur des explications qui précèdent, il devrait apparaître qu’Amazon a seulement entrepris d’attraire en justice l’État américain et/ou M. Donald Trump et que, dans le cadre d’une telle procédure, Amazon cherche à obliger Trump à déposer sous serment (littéralement, à le « déposer »).  Si bien que la déposition de M. Trump, au sens politique de coup d’état, n’est pas envisagée sérieusement, à ce stade tout au moins. Pas plus qu’il n’est imaginable de le « déposer » comme un paquet de linge sale !

Jonathan G. 

La Grande-Bretagne – le chant du cygne

 

Brexit countdown“Brexit – a flippant-sounding coinage that became a dream of Shakespearean proportions, a bitter national quarrel that sundered families and friendships, a synonym for political discord and dysfunction – will finally take formal effect…”

Los Angeles Times, January 30, 2010

 


Auld lang syneAprès le vote ratifiant le traité de retrait du Royaume-Uni de l’UE, de nombreux eurodéputés se sont levés pour entonner la chanson écossaise « Auld Lang Syne * » (« Ce n’est qu’un au revoir »).

L'OBS, 29 janvier 2020

 

 

 

Des articles parus sur ce blog au fil des années récentes :

Waterloo, creuset de l'Europe ? -  14.07.2015

BREXIT – perspective linguistique – 21.06.2016

Sombres lendemains du Brexit – 24.06.2016

Ceux-là avaient flairé le Brexit – 02.11.2017

From shambles to snafu to shutdown 10.01.2019

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  • Auld Lang Syne 3

 

 

 


La chanson du  réveillon de la Sainte-Sylvestre

Robert Burns (1759 – 1796)
poète écossais, symbole de l'Écosse

Should auld acquaintance be forgot,
And never brought to mind?
Should auld acquaintance be forgot,
And auld lang syne?
For auld lang syne, my jo,
For auld lang syne,
We'll tak a cup o' kindness yet,
For auld lang syne.
And surely ye'll be your pint-stowp!
And surely I'll be mine!
And we'll tak a cup o' kindness yet,
For auld lang syne.
We twa hae run about the braes,
And pu'd the gowans fine;
But we've wander'd mony a weary foot,
Sin auld lang syne.
We twa hae paidl'd i' the burn,
Frae morning sun till dine;
But seas between us braid hae roar'd
Sin auld lang syne.
And there's a hand, my trusty fiere!
And gie's a hand o' thine!

Adaptation des scouts francophones


Faut-il oublier les amis

ne pas s'en souvenir ?
Faut-il oublier les amis
les jours du temps passé ?

Refrain
Aux jours du temps passé, ami
Aux jours du temps passé
Buvons ensemble à l'amitié
Et aux jours du temps passé.

Nous avons voyagé tous deux
chaque jour d’un cœur léger
Tours et détours un long chemin
depuis le temps passé.

Nous avons galéré tous deux
du lever au coucher
Océans nous ont séparés
depuis le temps passé

Voici ma main ami fidèle
donne ta main à l'amitié
Et nous boirons encore longtemps
aux jours du temps passé.

Et tu offres le premier verre
et j'offre ma tournée
Buvons ensemble à la l'amitié
Et aux jours du temps passé.

 

 

L’odyssée du grand dictionnaire de latin :

de A à Zythum en 125 ans (et des poussières)

C'est dans les années 1890 que des chercheurs allemands ont commencé à travailler sur le Thesaurus Linguae Latinae. Optimistes, leurs successeurs espèrent en avoir terminé en 2050.

Traduit a partir d'un article rédigé par Annalisa Quinn, paru dans le New York Times, le 4 decembre 2019. Traduction Nadine Gassie

Annalisa Quinn Nadine Australia cropped
Annalisa Quinn Nadine Gassie

MUNICH − Lorsqu'ils commencèrent à travailler sur un nouveau dictionnaire de latin dans les années 1890, ces chercheurs allemands pensaient en avoir pour 15 ou 20 ans.

125 ans plus tard, le Thesaurus Linguae Latinae (T.L.L.) a vu la chute d'un empire, deux guerres mondiales, la partition puis la réunification de l'Allemagne… et son arrivée à la lettre R.

Non par manque d'effort. Bien au contraire. Alors que la plupart des dictionnaires s'intéressent à la signification la plus importante ou la plus récente d'un mot, celui-ci vise à en recenser tous les occurrences d'utilisation, des premières inscriptions latines du VIe siècle avant EC jusqu'à environ 600 après EC. Le fondateur du dictionnaire, Eduard Wölfflin, décédé en 1908, a décrit les entrées du T.L.L. non comme des définitions mais comme des  « biographies » de mots.

La première entrée, pour la lettre A, fut publiée en 1900. Et le T.L.L. est censé parvenir à son dernier mot − « zythum », une bière égyptienne − d'ici 2050. Cette entreprise savante, d'une précision minutieuse et d'une lenteur glaciaire, a, à ce jour, produit 18 volumes grand format de texte minuscule, le travail collectif de près de 400 chercheurs, dont beaucoup sont morts depuis longtemps. Les lettres Q et N ont été mises de côté, car elles débutent trop de mots difficiles : les chercheurs devront donc y revenir plus tard.

Latin David Butterfield« Ce travail est d'une ampleur prodigieuse », indique David Butterfield, maître de conférences en lettres classiques à Cambridge, qui ajoute que lors de la première parution en 1900, « il n'a échappé à personne que le mot qui clôturait cette tranche était “absurdus”. »

Cette somme monumentale se destine à un petit nombre de classicistes pour qui la possibilité de comprendre la moindre occurrence d'utilisation d'un mot est importante non seulement pour lire la littérature, mais aussi pour comprendre la langue et l'histoire.

Le poète et classiciste A.E. Housman, décédé en 1936, a naguère évoqué les « équipes travaillant à la chaîne sur ce dictionnaire dans l'ergastulum (cachot) de Munich », mais aujourd'hui le T.L.L. est logé sur deux étages ensoleillés d'un ancien palais. Seize employés à plein temps et des lexicographes en visite travaillent dans des bureaux et une bibliothèque contenant des éditions de tous les textes latins qui nous sont parvenus depuis l'an 600 avant EC, et environ dix millions de fiches jaunissantes rangées dans des piles de cartons hautes jusqu'au plafond.

Latin dictionary shelves

Ces fiches constituent le cœur du projet. Il existe une fiche par occurrence de mot datant de la période classique. Celles-ci, classées par ordre chronologique, indiquent le contexte d'apparition du mot : poèmes, prose, recettes de cuisine, textes médicaux, récépissés, plaisanteries salaces, graffitis, inscriptions ou tout autre support ayant survécu aux vicissitudes des deux derniers millénaires.

La plupart des étudiants en latin puisent au même canon raréfié, sans grand contact avec les conditions d'emploi de la langue quotidienne à l'époque. Or, pour le T.L.L., l'individu anonyme ayant insulté un ennemi via des graffitis sur un mur de Pompéi est un témoin aussi précieux de l'acception d'un mot latin qu'un empereur ou poète (« Phileros spado », disait le graffiti, c'est à dire « Phileros est un eunuque »).

Environ 90 000 de ces fiches couvrent des occurrences du mot « et ». Afin de saisir toutes les nuances possibles de son sens, le chercheur ayant rédigé l'entrée de ce mot a lu chacun des passages où il figure et les a triés par catégories d'usage, tel un scientifique cataloguant des spécimens. Cela a pris des années.


Cropped from bottome« Nous nous devons de connaître toutes sortes de textes : de médecine et de droit romains, de poésie, de prose, d'histoire », indique Marijke Ottink, rédactrice du T.L.L. Elle-même se consacre à l'entrée « res », qui signifie « chose », depuis une décennie.

Le T.L.L. a survécu à un siècle chaotique : une grande partie de ses rédacteurs  est tombée au combat au tout début de la Première Guerre mondiale. Au cours de la Seconde, les fiches ont été déplacées dans un monastère pour échapper au bombardement de Munich. En réponse aux craintes nucléaires de l'après-guerre, elles furent copiées sur microfilm, placé à l'abri dans un bunker sous la Forêt-Noire, auprès d'autres travaux d'importance culturelle.

Ce qui était à l'origine un projet financé par l'État allemand est devenu, après la Seconde Guerre mondiale, un effort international. Son budget annuel de 1,25 million d'euros provient encore majoritairement des contribuables allemands mais des partenaires internationaux, y compris les États-Unis, envoient des chercheurs à Munich.

Si l'on en juge par l'exactitude des estimations antérieures, il se pourrait que la date d'achèvement prévue pour 2050 soit optimiste. Beaucoup de chercheurs travaillant au dictionnaire ne pensent pas le voir terminé de leur vivant.

ADDENDUM :

Latin Lexicography Summer School 2020

Latin Dictionary Summer School

 

 

 

 

 

 

 

Lectures supplémentaires : 

Cent un ans de gestation pour un dictionnaire – 01.09.2014
René Meertens

The Word Detective, A Life in Words – 14.02.2017
Joelle Vuille

Word by Word: The Secret Life of Dictionaries – 19.07.2019
René Meertens

Terminologie de la politique américaine

En prévision des élections présidentielles et législatives qui auront lieu dans un an aux États-Unis, nous publierons de temps en temps des explications concernant une série de termes politiques en les replaçant dans leur contexte historique à l'intention de ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas parfaitement la terminologie politique américaine. Ci-après la première livraison.

Les élections américaines de 2020 auront lieu le mardi 3 novembre 2020. Les 435 sièges de la Chambre des représentants, 34 sièges de sénateurs sur 100 et la présidence du pays seront en jeu. Les élections porteront aussi sur 13 postes de gouverneurs d'Etats et territoires, ainsi que sur un grand nombre d'autres mandats au niveau des Etats et sur le plan local.

Entre-temps, aujourd'hui commence le procès de destitution du Président des États Unis au sein du Sénat américain.

Impeachment

Étymologie

"late 14c., enpechement "accusation, charge," from Old French empeechement "difficulty, hindrance; (legal) impeachment," from empeechier "to hinder, impede". As a judicial proceeding on charges of maladministration against a public official, from 1640s." (Source  : Etymonline. com) 

À propos du Président Trump, on parle beaucoup d'impeachment ces derniers temps, mais le public francophone sait-il de quoi il retourne exactement ? La lecture de la presse française donne à penser qu'il s'agit d'une procédure de destitution. À strictement parler, c'est une approximation. Le terme en question désigne en fait une simple mise en accusation, qui peut éventuellement se conclure par une destitution. Plus exactement, après la mise en accusation qui a eu lieu dans le "House of Representatives", maintenant commence la seconde étape, qui vise la destitution du président.

Peut-être pour éviter cette ambigüité, tout en adoptant le mot anglais, Le Monde du 19 décembre écrit : « Les articles d'impeachment ont été adoptés mercredi sur des lignes presque strictement partisanes. »

Impeachment cartoon 1

Deux présidents des Etats-Unis ont fait l'objet d'une telle procédure : Andrew Johnson, au XIXe siècle, et Bill Clinton. Tous deux ont été acquittés.

Pour sa part, le mot anglais « destitution » est un faux ami : il signifie « indigence » ou « misère ». Donald Trump sera peut-être destitué mais, malgré le montant faramineux des honoraires d'avocat dans son pays, il y a peu de chances que le milliardaire finisse « destitute » (ruiné).

Impeachment cover 2 Impeachment cover 1 Impeachment cover 3


René Meertens

Lecture supplementaire :

L’impeachment, incompréhensible en France 
FRANCE-AMÉRIQUE, 05.02.2020

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Brinkmanship

Jonathan G. Traduction Jean L.

 

Voyons d'abord deux définitions :

1) Pratique consistant, notamment en politique internationale, à marquer un point en donnant l'impression que l'on veut et que l'on peut pousser une situation très dangereuse à ses limites plutôt que de faire des concessions (American Heritage® Dictionary of the English Language, Fifth Edition. Copyright © 2016)

2) Une stratégie du bord de l'abîme, de la corde raide, est une stratégie qui consiste à poursuivre une action dangereuse dans le but de faire reculer l'adversaire et d'obtenir le résultat le plus avantageux possible pour soi. Ce type de stratégie se retrouve en politique internationale, en relations du travail, et dans des actions militaires impliquant la menace d'utilisation d'armes nucléaires. (Wikipedia)

Le terme, dérivé de brink (le bord), est calqué sur statesmanship ou sportsmanship, vocables désignant des activités censées être essentiellement masculines. [1]

L'idée de frôler la catastrophe, d'être au bord du gouffre, remonte à au moins 1840. Il faut se souvenir qu'en 1836, des colons américains vivant dans l'état mexicain du Texas s'étaient proclamés république indépendante. Le Mexique n'ayant jamais officiellement admis cet état de choses, les deux pays étaient à deux doigts d'en venir aux mains.

DullesMais, le mot brinkmanship est surtout associé aux politiques menées par John Foster Dulles, Secrétaire d'État américain de 1953 à 1959, sous la présidence de Dwight Eisenhower. Le concept découle de la philosophie politique de Dulles telle qu'elle ressort d'un entretien paru dans la revue Time en 1956 : « L'aptitude à frôler la guerre sans y être entraîné est l'art qu'il faut posséder. Si vous ne le maîtrisez pas, vous serez inévitablement entraîné dans la guerre. Si vous essayez de fuir la guerre, si vous avez peur d'aller jusqu'à la limite, vous
êtes perdu

[1] Beaucoup de mots anglais contenant l'élément man ne sont plus aujourd'hui considérés comme corrects au regard de l'égalité hommes-femmes. Ainsi, le mot chairman est souvent remplacé par chairperson. Mais, brinkmanship s'emploie toujours.

-ism

La plupart du temps, le suffixe « isme » (en anglais « ism ») positionné à la fin d'un mot indique une idéologie, par exemple, le communisme, le capitalisme, l'anarchisme. Dans les cas où le suffixe « isme » s'ajoute au nom d'une personne, il s'agit en général d'un personnage politique emblématique qui a cultivé une aura de puissance, d'adoration ou de culte, qui reste associée à son nom, même après sa mort. Ainsi fut le cas de Juan Domingo Perón, Président argentin de 1946 jusqu'à 1955 et de 1973 à sa mort en 1974, de Joseph Staline, tyran géorgien qui dirigea l'Union Soviétique pendant plus de 30 ans, et de Charles de Gaulle, président de la France de 1959 jusqu'à 1969. La période correspondant au Péronisme, au Stalinisme et au Gaullisme représente un tournant décisif dans l'histoire de chacun de ces pays respectifs.

      Peron       Staline    de Gaulle

 
                                

Le thatchérisme (Thatcherism en anglais), un terme qui remonte plutôt à la politique britannique, désigne l'ensemble des politiques (essentiellement d'ordre économique) menées par Margaret Thatcher, la première femme élue Premier Ministre du Royaume-Uni (1979-1990). Le terme indique notamment sa politique économique libérale et, au point de vue personnel, la personnalité indomptable de la « Dame de fer ».

   

 Le thatchérisme et son pendant, le « reaganisme » aux Etats-Unis, [2] menés en parallèle, se sont manifestés comme les réponses d'une approche conservatrice face à un modèle économique en crise, suite aux deux premiers rebondissements des prix du pétrole et de la crise du keynésianisme (qui doit son nom à un autre britannique, l'économiste John Maynard Keynes, reconnu comme fondateur de la macroéconomie moderne) [3].


Reagan à Thatcher : "Vous êtes toujours le meilleur homme de l'Europe"

[2] Selon l'idée reçue, Thatcher et Reagan poursuivaient une politique commune et identique. Cela s'explique non seulement par raison de leur idéologie conservatrice commune, mais du fait qu'ils aient soigneusement cultivé une image d'harmonie entre eux au sein de la presse et du public. Mais d'après Richard Aldous, auteur du livre « Reagan and Thatcher: a difficult relationship ", les deux se sont heurtés sur plusieurs thèmes : la guerre des Îles Malouines (« Falkland Islands »), l'initiative de défense stratégique (IDS), dite aussi Guerre des étoiles, et les armements nucléaires.

[3] Il existe également le « Post-keynésianisme », un courant de pensée économique développé à partir des années 1930 en Angleterre et aux États Unis. Il existe en outre le «néo-keynésianisme », dont l'objectif est de réaliser la synthèse entre les néoclassiques et les idées de Keynes, dont le keynésianisme est inspiré.


Un autre mot qui se termine par « isme » et dont l'origine est moins connue est le chauvinisme. Le chauvinisme désigne une Nicolas-chauvin manifestation excessive du patriotisme ou du nationalisme, issue d'une admiration exagérée ou exclusive de son pays.  Le terme trouve son origine dans une légende militaire qui remonte au Premier Empire et qui met en scène le soldat français, Nicolas Chauvin. Selon la légende, Chauvin aurait été blessé tout en continuant à défendre son pays avec acharnement. Ensuite, le nom s'est répandu par l'intermédiaire de la comédie « La Cocarde tricolore » des frères Cogniard dans laquelle un acteur interprétait le rôle du soldat Chauvin.

Jingoism

Dans ce sens, en anglais on parle aussi de "jingoism", un terme qui remonte à 1878 en référence à la politique très agressive de la Grande Bretagne envers la Russie. Le terme « chauvinism » existe en anglais mais s'utilise davantage dans le cadre des rapports entre les sexes, à savoir "male chauvinism" (en français « machisme »).  [4] Cet usage reflète une transformation du sens originel du terme « chauvinisme », d'une philosophie de supériorité envers d'autres pays, à une attitude de supériorité envers le sexe faible.

[4]  En anglais, on emploie depuis 1940 le terme « machismo », d'origine espagnol d'Amérique latine, une fusion de « macho » (mâle) et « ismo » (isme).

 

Christina Khoury, linguiste de mois de janvier 2020.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF

Christina profile   Jonathan preferred

Christina Khoury
l'interviewée

 

 

Jonathan G.
L'intervieweur

 

Jean 3.19

Traduction :
Jean Leclercq
Original English text

 

                                                                               
Ce mois-ci, notre invitée s'appelle Christina Khoury et elle habite la ville portuaire d'Haïfa (Israël).

L'entretien qui suit résulte d'un séjour de votre fidèle blogueur à l'hôtel Beit Hashalom (Maison de la Paix) où travaille Christina.

Christina standing - cropped

  Christina - Beit Shalom

Un jour, il l'a surprise à converser successivement en trois langues : hébreu, arabe et anglais.

Avant de nous entretenir avec Christina, nous dirons quelques mots d'Haïfa et de son histoire.


La ville d’Haïfa 

Construite sur les versants du Mont Carmel, Haïfa a une histoire vieille de plus de 3.000 ans.  L'établissement humain le plus ancien qu'on connaisse dans le voisinage est un petit port installé à l'Âge du bronze (14e siècle av. J.C.).

Haifa map 2 Map - Haifa Mediteranean

Haifa et Marseille sont les villes jumelles


Au fil des millénaires, la région d'Haïfa a été successivement conquise et dirigée par les Cananéens, les Hébreux, les Phéniciens, les Perses, les Hasmonéens, les Romains, les Byzantins, les Arabes, les Croisés, les Ottomans [1] et les Britanniques. Depuis 1948, Haïfa fait partie de l'État d'Israël dont elle est la troisième plus grande ville.  

En 1100 ou 1101, Haïfa fut assiégée et bloquée par des chrétiens européens, peu après la fin de la Première Croisade, puis conquise après une farouche résistance de ses habitants et de la garnison fatimide. Sous les Croisés, Haïfa ne fut plus qu'un petit point d'appui côtier. L'armée de Saladin [*] s'empara d'Haïfa en 1187 et rasa la forteresse des Croisés. Sous Richard Cœur de Lion, les Croisés reprirent la ville en 1191.

En 1799, Napoléon Bonaparte prit Haïfa lors de sa conquête de la Palestine et de la Syrie, mais fut ensuite contraint de se retirer. Dans sa proclamation de fin de campagne, Napoléon déclara qu'il rasait les fortifications de « Kaïffa » [2], (comme on l'appelait alors) ainsi que de Gaza, Jaffa et Acre.                                              

  Napoleon soldiers
 

Monument commémoratif dédié aux soldats napoléoniens massacrés
en face du Monastère de Stella Maris à Haifa
[Photo: Shmuliko]

En septembre 1918, Haïfa fut enlevée aux Ottomans, à la lance et au sabre, par des cavaliers indiens de l'armée britannique. La ville fit ensuite partie de la Palestine [3], territoire placé sous mandat britannique, par décision de la Société des Nations. Cette situation dura jusqu'à la création de l'État d'Israël, en 1948.

La population d'Haïfa est hétérogène. Elle comprend 82% de Juifs israéliens, près de 14% de Chrétiens (en majorité des Arabes chrétiens), quelque 4% de musulmans et des communautés druzes.  

[*] De son vrai nom, Salah ad-Din Yusuf (1138-1193), il est le fondateur d’une dynastie sunnite d’origine kurde,  les Ayyoubides.

Port of Haifa   Haifa panoramic - cropped

 

Jonathan Goldberg :  Vous êtes issue d’une intéressante famille cosmopolite. Dites à nos lecteurs ce qu’il en est.

Christina Khoury :  Mon grand-père paternel est né à Turin (Italie), puis s’en est allé vivre à Gênes où il s’est marié et où mon père est né et a grandi.

Mon grand-père maternel, né à Constantinople en 1897, était de mère italienne et de père monténégrin. Il rencontra ma grand-mère dans cette même ville où elle était née. L’italien était leur langue maternelle, car ils avaient tous deux une mère italienne, bien qu’ils vécussent hors d’Italie.

En 1910, à l’âge de 13 ans, mon grand-père maternel est venu de Constantinople à Haïfa, avec d’autres membres de sa famille, pour travailler au chemin de fer du Hedjaz [4], d’abord à Alep, puis à Damas et, plus tard, à Haïfa. Lorsque éclata la Première Guerre mondiale, la construction du chemin de fer du Hedjaz fut interrompue. Mon grand-père resta à Haïfa où il fonda une usine. En 1925, il épousa ma grand-mère à Constantinople. En 1934, la famille s’installa à Haïfa où ma mère et ses sœurs firent leurs études dans les écoles chrétiennes de la ville. Elles grandirent à Haïfa et parlaient l’italien.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la famille, étant italienne, se trouva du mauvais côté. Elle fut internée dans des camps dans ce qui était alors la Palestine sous mandat britannique, situation qui dura jusqu’à la création de l’État d’Israël, en 1948.

Cette année-là, mes parents se rencontrèrent à Haïfa où mon père, natif de Gênes, se trouvait en mission de courte durée pour le consulat italien. Ils se marièrent en 1949 et ma mère s’en fut pour la première fois en Italie en tant que jeune épousée.

Mes parents s’installèrent à Gênes, la ville natale de mon père, et vécurent ensuite dans différentes villes d’Italie du nord. Je suis née à Gênes, mais j’ai aussi vécu dans d’autres régions d’Italie, avant d’arriver en Israël en 1984, à l’âge de 15 ans.

 

J.G. :  Parlez-nous des différentes langues que vous possédez.

C.K. : Une fois installée à Haïfa, j’ai dû apprendre l’hébreu et, ensuite, continuer ma scolarité en hébreu, à Haïfa.  J’avais commencé à apprendre l’anglais dans le secondaire en Italie, mais j’ai élargi ma connaissance de cette langue, ici en Israël, où j’ai pu la pratiquer de plus en plus. Le français est une langue à laquelle j’ai été exposée dès l’enfance car certains membres de ma famille élargie étaient francophones et, qu’en outre, je l’ai apprise à l’école. J’ai acquis l’arabe, ici à Haïfa, au contact de mes amis arabes chrétiens. J’ai appris l’allemand dans le cadre de mon travail, car l’hôtel qui m’emploie appartient à une organisation suisse et que nous y accueillons beaucoup de clients germanophones. J’ai suivi un cours d’allemand à l’université d’Haïfa et j’ai ensuite pratiqué au travail.  Ma mère parlait cinq langues, et je dois avoir hérité de ce goût pour les langues étrangères.

 

J.G :  À quelle confession vous-même et votre époux appartenez-vous ?

C.K. :  J’ai grandi dans une famille catholique pieuse mais, très tôt, j’ai choisi le Christianisme messianique qui est analogue à l’Église évangélique. Mon mari est issu d’une famille chrétienne maronite libanaise. Il est né à Londres d’une mère britannique et d’un père arabe chrétien, mais il est arrivé à Haïfa encore bébé. Il a grandi à Haïfa et a rejoint la communauté chrétienne messianique.

 

J.G. : Quelles langues parlez-vous en famille ?

C.K. : Je parle surtout hébreu avec mon mari parce que c’est la langue dans laquelle nous avons été scolarisés ici et qu’elle est la principale langue parlée en Israël. Je parlais italien à feue ma mère et j’ai perpétué la tradition en parlant italien à ma fille (qui est née et a grandi à Haïfa), et nous parlons toutes deux italien à mes petits-enfants. De la sorte, cinq générations de femmes de ma famille ont conservé leur maîtrise de l’italien (ma grand-mère à Constantinople, ma mère en Italie, moi-même, ma fille et mes petits-enfants en Israël). À la maison, avec mon mari, notre fille et deux fils plus jeunes et notre gendre, nous alternons l’italien et l’hébreu.

 

J.G. : Qu’est-ce que Beit Shalom ?  Comment lui êtes-vous liée ?

C.K. :  L’hôtel Beit Shalom d’Haïfa appartient à une organisation évangélique (protestante) suisse. Il a été construit dans les années 1970. Faisant partie de la communauté évangélique d’Haïfa, j’ai entendu parler d’un poste vacant à l’hôtel, et j’y suis encore 30 ans après !

 

J.G. : Quelle clientèle accueillez-vous à l’hôtel ? 

C.K. : L’organisation suisse propose des visites guidées de la Terre Sainte. Ceux-ci comprennent plusieurs jours à l’hôtel d’Haïfa. En outre, des adeptes de la religion Bahaï, dont le centre mondial se trouve à Haïfa, jugent  commode de loger dans un hôtel qui se situe près des magnifique terrasses bahaï qui occupent de vastes espaces de la ville. [5] [6] Des clients et des touristes, tant d’Israël que de l’étranger, apprécient également notre hospitalité.

                              Les jardins bahaï d'Haifa

Haifa Bahai 1   Bahai 3
la vue, face au Mont Carmel            la vue, du haut du Mont Carmel

                            
J.G.
 :  Haïfa compte plusieurs communautés chrétiennes. Pouvez-vous nous en parler ?

C.K
. : Outre notre communauté messianique, il y a des catholiques romains, des catholiques grecs (melkites) et des orthodoxes grecs. Les catholiques, en particulier, ont des liens étroits entre eux et, dans une moindre mesure, avec les autres chrétiens.


J.G.
 : Quel est le degré d’harmonie ethnique et religieuse entre juifs, chrétiens et musulmans à Haïfa ?

C.K. : C’est un magnifique exemple de coexistence pacifique. Celle-ci se manifeste dans la vie quotidienne : dans le commerce, les loisirs et la mixité des voisinages. Certaines institutions culturelles s’emploient à renforcer cette coexistence, grâce à des réunions et des activités interculturelles. 

J.G. : D’une manière générale, les chrétiens, minoritaires en Israël, se sentent-ils en danger, comme c’est parfois le cas ailleurs au Moyen-Orient ?

C.K. :  Pour autant que j’en sache et que je puisse le constater, les chrétiens sont entièrement libres et vivent en paix en Israël, surtout si l’on songe à ce que l’on sait des chrétiens vivant dans les pays arabes environnants.

 

J.G. : Il existe différentes thèses quant à l’origine du nom Haïfa. Qu’en savez-vous ?

C.K. : Nul ne connaît les origines exactes du toponyme Haïfa, mais il pourrait  dériver du substantif kepha (pierre – le nom de l’apôtre Pierre, en araméen), ou de l’association des mots Hof et Yafe qui signifient « jolie plage », ou encore de Chipa qui veut dire « couvert », allusion au Mont-Carmel qui domine l’endroit.

 

J.G. : Comment êtes-vous parvenue à reconstituer l’histoire de votre famille ?

C.K. : Ma mère a relaté sa vie en une centaine de pages, en italien. Je prévois de traduire ce document en anglais. 

 

J.G. : Vous travaillez à l’hôtel tous les matins et certains soirs. Que faites-vous de votre temps libre ?

C.K. : Je m’occupe de mes petits-enfants et j’aide de jeunes étudiants dans leurs études d’anglais. 

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[1] Désigne les successeurs d’Osman, fondateur d'une dynastie qui régna sur l’empire turc jusqu’à son démembrement, après la Première Guerre mondiale, et l’avènement de la République turque, en 1923. 

[2] Haifa TintinEn français, avant l'adoption de la graphie actuelle (Haïfa), la ville était connue sous le nom de Caïffe, Kaïffa, Caïfa, voire même Caïffa. C'est cette graphie qu'on relève dans la première version du Tintin au pays de l'or noir d’Hergé, parue en feuilleton dans le Journal de Tintin. En revanche, dans l'album, sorti en 1950, il est alors question d'Haïfa (p.14). Mieux encore, à l'occasion de la refonte de l'album, en 1971, Haïfa cède la place à la localité imaginaire de Khemkhâh, histoire de mettre tout le monde d'accord !

[3] Pour le  Centre national de ressources textuelles et lexicales le mot "Palestine" nous est parvenu au travers du latin Palaestina et du grec παλαιστινη, de l'hébreu pĕlesheth, qui désignait le pays des Philistins . Selon l'exégète Guy Couturier la forme actuelle du nom résulte de transformations, à travers les siècles, du mot hébreu Pelishtîm, que nous transcrivons Philistins. Il ajoute qu'il fait directement référence aux Philistins, mais sous la forme assyrienne Palastu répandue par les Grecs. (Source: https://www.wikiwand.com/fr/Palestine)

[4] Ligne de chemin de fer à voie étroite, construite entre 1900 et 1908, pour relier Damas à Médine (1.800 km). Voulu par le sultan Abdul Hamid II et réalisé avec l’appui technique allemand, le projet devait faciliter le pèlerinage à la Mecque, favoriser les échanges commerciaux et affirmer la présence ottomane dans la péninsule arabique. La guerre de 1914-1918 sonna le glas du chemin de fer du Hedjaz. De nos jours, il n’en subsiste que quelques tronçons, en Syrie et en Jordanie.
Voir: Railway lines once connected the Middle East, The Economist, January 2021.

 

Haifa Hejaz map   Haifa Hejaz cover

Lecture supplémentaire:
Railway lines once connected the Middle East _ The Economist

[5] Le baha’isme, aussi connu sous le nom de foi bahá’íe, est une religion abrahamique et monothéiste qui proclame l’unité spirituelle de l’humanité. Les membres de cette communauté religieuse internationale se décrivent comme les adhérents d’une « religion mondiale indépendante ». Les baha’is, disciples de Bahāʾ-Allāh, s’organisent autour de plus de 100 000 centres, répertoriés par le centre mondial de Haïfa, à travers le monde.

Haifa Carmelit[6] L'hôtel est près du métro souterrain, nommé le « Carmelit ».  Construit par des entreprises françaises, il est inauguré en 1959  par David Ben-Gurion  le premier Premier Ministre d'Israël. Avec seulement quatre voitures, six stations et une seule ligne–tunnel de 1 800 mètres de long, le Carmelit est l’une des plus petites infrastructures de métro au monde.

 

 

Elisabeth Ière d’Angleterre traduisait-elle Tacite pour son plaisir ?

Joelle croppedNous sommes heureux de retrouver notre correspondante fidèleJoëlle VuillePh.D.,  juriste-criminologue, maître-assistante à l'Université de Neuchâtel et chargée de cours à la faculté de droit, des sciences criminelles et d'administration publique de l'Université de Lausanne.

 

 

De nombreux mythes entourent la vie de la reine Elisabeth Ière d’Angleterre (1533-1603), fille du Roi Henri VIII Elizabeth 1 et d'Anne Boylen : on a dit d’elle qu’elle était en réalité un homme (car sinon, comment expliquer ses accomplissements intellectuels, sa finesse stratégique et son sens des affaires ?), qu’elle a écrit les pièces de Shakespeare (car sinon, comment expliquer que le fils d’un gantier ait eu une connaissance si subtile de la nature humaine et une maîtrise si magistrale de la langue qui portera son nom ?), ou encore que, malgré son surnom de Reine Vierge, elle avait en réalité eu de nombreux amants, dont un lui aurait même donné un enfant.

S’il est parfois difficile, quatre siècles plus tard, de trier le bon grain de l’ivraie parmi les rumeurs ayant couru sur elle, une chose est établie : Elisabeth Ière d’Angleterre était une polyglotte accomplie. Enfant, elle avait en effet appris de nombreux idiomes avec les meilleurs tuteurs de son époque. A l’adolescence, elle parlait couramment sept langues : l’anglais, le gallois, le grec, le latin, l’espagnol, le français et l’italien. Plus tard, elle apprit également l’allemand, le flamand, l’écossais, l’irlandais et le cornique. Il est reconnu aujourd’hui que sa maîtrise des langues lui permit d’asseoir son pouvoir sur un royaume s’étendant à des régions linguistiques multiples et facilita ses relations diplomatiques avec les monarques européens et leurs émissaires à la cour d’Angleterre.

Elizabeth Annals of TacitusRécemment, l’historien John-Mark Philo a fait une découverte étonnante à Lambeth Palace [1], à Londres : il a trouvé une traduction en anglais du livre premier des Annales de Tacite portant l’écriture d’Elisabeth en personne. Il s’agit d’un texte de 17 folio, traitant de la mort d’Auguste et du règne de Tibère. Le texte semble avoir été conservé à Lambeth Palace depuis le XVIIème siècle, mais n’a été découvert que récemment.  Il est d’autant plus intéressant qu’il constitue l’une des rares traductions en anglais de Tacite faites à l’époque moderne.

Elizabeth Lambeth Palace Interior Elizabeth Lambeth Palace Exterior
Lambeth Palace
(
interieur)
      Lambeth Palace
(exterieur)

Plusieurs indices ont permis au chercheur de conclure que le manuscrit avait été rédigé par la reine Elisabeth Ière d’Angleterre [2] :

  • tout d’abord, le contexte dans lequel le document a été découvert rend possible le fait qu’il s’agisse effectivement d’un écrit de la reine ; en effet, la traduction était dans les documents laissés par Thomas Tenison, archevêque de Canterbury de 1694 à 1715, et a été retrouvée avec les « Bacon Papers», une grande collection de documents officiels issus de la cour de Elisabeth.
  • ensuite, le document est rédigé sur un type de papier dont on sait qu’il était très utilisé par les secrétaires de la reine dans les années 1590 ; il contient les mêmes filigranes que le papier que la reine utilisait pour sa correspondance personnelle, à savoir un lion rampant, ainsi que les lettres G.B. et une arbalète en contremarque ;
  • le document porte l’écriture très particulière de la reine : le texte a certes été rédigé par un secrétaire, mais il contient des annotations et corrections présentant les mêmes caractéristiques que l’écriture d’Elisabeth, une écriture qualifiée de très brouillonne. (Le chercheur relève avec malice que, à la cour des Tudor, le degré de lisibilité des écritures étaient inversement proportionnel au rang social du scripteur ; « for a queen, comprehension is somebody else’s problem » [3]; vers la fin de sa vie, l’écriture d’Elisabeth était tellement illisible que les documents de sa main envoyés à des tiers étaient accompagnés d’une copie rédigée par un scribe afin que le destinataire puisse prendre connaissance du contenu).
  • Philo note également le style particulier de la traductrice du document, qui correspond au style d’autres traductions dont on sait qu’elles ont été faites par la reine : le texte anglais examiné ici est très proche du style bref de Tacite en latin. Philo donne plusieurs exemples où la reine s’est attachée à conserver l’ordre latin des mots, et a omis le verbe être (comme en latin) ; ceci résulte souvent dans des formulations anglaises curieuses, voire même obscures. En ce sens, le style de cette traduction diffère d’autres traductions contemporaines, comme par exemple celle de Richard Greenway, dont les phrases en anglais sont plus longues et plus détaillées – et plus facilement compréhensibles pour le lecteur anglophone.

Elizabeth 1 signature

Mais pourquoi Elizabeth aurait-elle traduit Tacite, si elle est réellement l’auteure de cette traduction ? On ne le sait pas vraiment. Peut-être s’intéressait-elle à Tacite pour des raisons professionnelles : s’inspirer de la vie de chefs d’Etat illustres afin de la guider dans ses décisions, soit pour les imiter, soit au contraire pour éviter de commettre les mêmes erreurs qu’eux. Mais il est également possible qu’elle ait traduit le célèbre auteur latin pour son plaisir, comme hobby en quelque sorte. En effet, il semblerait que ces exercices de traductions aient été un passe-temps quotidien pour elle. On sait qu’elle a traduit, du latin en anglais, Sénèque, Cicéron, Boèce, Horace, Erasme, ainsi que d’autres textes telles que des prières de Katherine Parr (la sixième épouse du père d’Elisabeth, Henri VIII).  

 

[1] Lambeth Palace abrite la bibliothèque de l’archevêché de Canterbury et contient une partie importante des archives de l’Eglise d’Angleterre

[2] Philo, John-Mark (2019). "Elizabeth I’s Translation of Tacitus: Lambeth Palace Library, MS 683." The Review of English Studies, New Series, 1-30.

[3] Elizabeth I revealed as secret scribe of historic manuscript, BBC News, 29 November 2019

 

Pour en savoir plus :

  • Queen Elizabeth I, Facts and Myths, Royal Museum Greenwich: 
  • Jones R., Elizabeth I revealed as secret scribe of historic manuscript, disponible sur : https://bbc.in/2uk4CtB
  • G. Hewitt, Facts and Myths From the Life of Queen Elizabeth I, disponible sur: https://bit.ly/2QNBClu
  • Hosington, B. M. (2018). The Young Princess Elizabeth, Neo-Latin, and the Power of the Written Word. In Elizabeth I in Writing (pp. 11-36). Palgrave Macmillan, Cham.
  • Found: A Manuscript Sloppily Edited by Queen Elizabeth 1 – Atlas Obscura, disponible sur

 

en français :

Elizabeth - French cover

La royauté au féminin. Elisabeth 1ère : Elisabeth Ire

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Charles Trenet – en français et en anglais

 

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Que reste-t-il de nos amours I wish you love
Ce soir le vent qui frappe à ma porte
Me parle des amours mortes
Devant le feu qui s'éteint
Ce soir c'est une chanson d'automne
Dans la maison qui frissonne
Et je pense aux jours lointains

Que reste-t-il de nos amours
Que reste-t-il de ces beaux jours
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse
Que reste-t-il des billets doux
Des mois d'avril, des rendez-vous
Un souvenir qui me poursuit
Sans cesse
Bonheur fané, cheveux au vent
Baisers volés, rêves mouvants
Que reste-t-il de tout cela
Dites-le-moi
Un petit village, un vieux clocher
Un paysage si bien caché
Et dans un nuage le cher visage
De mon passé
Les mots les mots tendres qu'on murmure
Les caresses les plus pures
Les serments au fond des bois
Les fleurs qu'on retrouve dans un livre
Dont le parfum vous enivre
Se sont envolés pourquoi?
I wish you bluebirds in the spring
To give your heart a song to sing
And then a kiss, but more than this
I wish you love
 
And in July a lemonade
To cool you in some leafy glade
I wish you health, and more than wealth,
I wish you love
 
My breaking heart and I agree
That you and I could never be
So, with my best, my very best
I set you free
 
I wish you shelter from the storm
A cozy fire to keep you warm
But most of all, when snowflakes fall
I wish you love

My breaking heart and I agree
That you and I could never be
So, with my best, my very best
I set you free
  Trenet statue  
  Statue de
Louis Charles Augustin Georges Trenet
(1913-2001)
près de sa maison natale à Narbonne