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Rugby, cinéma, politique, poésie et zoologie

L'Afrique du Sud remporte la Coupe du monde de rugby
par sa victoire sur l'Angleterre (32-12)

  SPRINGBOKS  

« Le rugby ne se joue pas en deux, mais en trois temps : avant, la ferveur ; pendant, la bravoure ; après, la fraternité. »  

René Crabos (1899-1964), célèbre rugbyman français

 

Quelques mots de réconfort pour l'équipe d'Angleterre :
 

For when that One Great Scorer comes to mark against your name

He writes not that you won or lost but how you played the game.

(Grantland Rice: 1880 – 1954)

Invictus

I am the master of my fate

I am the captain of my soul

William Ernest Henley : 1849 – 1903)

 

InvictusInvictus est un poème de l'écrivain William Ernest Henley qui fut cité à de très nombreuses reprises dans la culture populaire et qui contribua à le rendre célèbre. Il est notamment repris dans le film Invictus qui retrace le rôle que Nelson Mandela, en tant que premier président noir de l’Afrique du Sud, a eu dans la Coupe du monde de rugby en 1995. Le poème avait  inspiré Mandela à tel point qu’il l’avait aidé à surmonter ses longues années en prison et a aidé  l’équipe sud-africaine à rester  invaincue en remportant la Coupe du monde de rugby cette année-là. Tel est le thème du film Invictus. William_Ernest_Henley

Le titre latin signifie « invaincu, dont on ne triomphe pas, invincible » et se fonde sur la propre expérience de l'auteur puisque ce poème fut écrit en 1875 sur son lit d'hôpital, suite à son amputation du pied. À l’origine, ce poème ne possédait pas de titre, mais celui-ci fut ajouté plus tard par le critique littéraire anglais, Sir Arthur Quiller-Couch.

William Henley disait lui-même que ce poème était une démonstration de la résistance à la douleur dont il a fait preuve à la suite de son amputation.

 

anglais]

traduction libre

Out of the night that covers me,
    Black as the pit from pole to pole,
I thank whatever gods may be
    For my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstance
    I have not winced nor cried aloud.
Under the bludgeonings of chance
    My head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tears
    Looms but the Horror of the shade,
And yet the menace of the years
    Finds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,
    How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate:
    I am the captain of my soul.

Depuis l'obscurité qui m'envahit,
Noire comme le royaume de l'enfer,
Je remercie les dieux quels qu'ils soient
Pour mon âme indomptable.

Dans l'étreinte féroce des circonstances,
Je n'ai ni bronché ni pleuré
Sous les coups de l'adversité.
Mon esprit est ensanglanté mais inflexible.

Au-delà de ce monde de colère et de larmes,
Ne se profile que l'horreur de la nuit.
Et pourtant face à la grande menace
Je me trouve et je reste sans peur.

Peu importe combien le voyage sera dur,
Et combien la liste des châtiments sera lourde,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

 

Ces deux dernières lignes retentissantes sont fortement entrées dans le langage littéraire anglais.

Voici un vidéo clip réalisé à l’occasion du Tournoi des Six Nations en 2010 mettant en scène Morgan Freeman (qui a incarné Nelson Mandela dans le film Invictus) en train de lire le fameux poème d’Henley.

 

 

Note linguistique et zoologique

Springbok Springbok shirt
Les équipes sportives de l'Afrique du Sud s'appellent les « Springboks ». De l’afrikaans springbok, du néerlandais springen (« sauter ») + bok (« bouc, antilope ») (Wikidictionary)
 
 
 
Jonathan Goldberg

 

De la Ville Lumière à la Cité des Anges

Paris LA
Un régal pour les francophones et les francophiles

En 2007, le film français La Vie en Rose enthousiasma le public américain. C'est à Los Angeles [1] que Marion Cotillard, dans le rôle d'Edith Piaf, reçut l'Oscar de la meilleure actrice – la première fois qu'une interprétation en langue française était ainsi primée. (L'actrice française obtint également le BAFTA Award britannique de la meilleure actrice dans un rôle principal).

La-Vie-en-Rose Julia Migenes Douze ans plus tard, Edith Piaf est de retour à Los Angeles, ce mois-ci en la personne de Julia Migenes, soprano américaine issue d'une famille d'origine gréco-irlando-portoricaine. Elle tiendra le rôle d'Edith dans des représentations de La Vie en Rose à l'Odyssey Theater (qui fête son 50ème anniversaire). Accompagnée au piano par Victoria Kirch et sous la direction du chef Peter Medak, proposé pour l'Academy Award, La Vie en Rose s'inscrit dans la tournée d'adieux de Julia Migenes.      

En février 2017, nous avions fait état de la prestation de Julia Migenes à l'Odyssey Theater dans « Debussyses lettres et sa musique »

Aujourd'hui âgée de 70 ans, Julia Migenes n'a rien perdu de sa vivacité et de son charme.

Le spectacle tiendra l'affiche du 2 novembre au 14 décembre. Les francophones et les francophiles de Los Angeles, ainsi que tous les nostalgiques du Paris d'Edith Piaf, de Pablo Picasso et d'Ernest Hemingway aimeront cette soirée de chansons françaises de Charles Aznavour, Léo Ferré, Jacques Brel et Michel Legrand.


Odyssey Theatre
2055 S. Sepulveda Blvd.
Los Angeles CA 90025

• (310) 477-2055 ext. 2 or www.OdysseyTheatre.com
• Visit us on Facebook: www.facebook.com/OdysseyTheatre
• Follow us on Twitter: @OdysseyTheatre_

[1] Note historique

Selon l’une des explications, l’inventeur de l’éclairage au gaz, Philipse Lebon, promeut et développe son invention à Paris dans les années 1820. Dans les années 1830, le magnifique éclairage de Paris, en particulier de ses passages commerçants, fascine les Européens. Les Londoniens  baptisent Paris City of Lights, périphrase traduite en français par Ville Lumière.

Néanmoins, cette hypothèse est contestée.

Seconde hypothèse : Au XVIIIe siècle, à cause de la montée de la criminalité dans les rues et les coins sombres de Paris, le Préfet demande à tous les habitants de mettre des bougies ou des lampes à huile sur le rebord de leurs fenêtres, ceci afin d’éclairer entièrement la ville. Ce serait à ce moment là que Paris obtint le surnom de Ville Lumière. (Wictionary)

Sir Thomas Bodley – linguiste du mois d’octobre 2019

 

Des bibliothèques et des bibliothécaires - 

entretien imaginaire et intemporel entre deux bibliophiles oxfordiens

 

Frank Egerton profile Thomas-bodley


Frank Egerton
{Photo Miriam Berkley)
L'intervieweur

 

Sir Thomas Bodley
(1545 – 1613)
l'interviewé

“Il n'est guère de plus grandes tentations sur terre que celles d'être constamment à Oxford et de lire tous les livres de la Bodléienne.”

Hilaire Belloc

 

Préface :

La bibliothèque Bodléienne (anglais : Bodleian Library), officiellement bibliothèque de Bodley (Bodley’s Library) est la plus prestigieuse des bibliothèques  de l’université d’Oxford. Formellement établie en 1602 à partir de collections plus anciennes, elle tire son nom de Sir Thomas Bodley, membre de Merton College, une des 38 "colleges" dont "Oxford University", l'université la plus ancienne d'Angleterre,  est composé.

 

Oxford University


Sur ses différents sites, la bibliothèque Bodléienne rassemble plus de 12 millions de livres imprimés et permet un accès électronique à plus de 80 000 titres des revues numériques. Elle conserve aussi des collections importantes de documents anciens : manuscrits, papyrus, cartes ou dessins. C'est la deuxième plus importante bibliothèque du Royaume-Uni, après la
British Library. [*]

 

Bodleian_Library_entrance _Oxford

Frank Egerton profileFrancis (Frank) Egerton* est un auteur, bibliothécaire et directeur operationel des bibliothèques bodléiennes d'Oxford. Parallèlement, il exerce des fonctions d'enseignement et de tutorat au sein de plusieurs programmes d'écriture créative de l'Université. Il est titulaire d'un BA (Hons) Oxon et d'un MA Oxon (Langue et littérature anglaises). Il a d'abord été Membre associé de l'Institution royale des Arpenteurs agréés, mais il a quitté son emploi d'agent foncier pour étudier l'anglais à Oxford.

De 1995 à 2008, il a analysé des œuvres de fiction et autres pour différents journaux dont The Times et le Financial Times. Ses deux romans publiés s'intitulent : The Lock et Invisible. La version électronique de The Lock a atteint la finale des Independent e-Book Awards, à  Santa Barbara, en 2002. Dans une recension de l'Invisible, The Times [de Londres] a loué « le vif esprit de l'auteur et sa compréhension du paysage émotionnel ».
* (frank.egerton@kellogg.ox.ac.uk)


Marie Nadia Karsky 2L'entretien qui suit a été traduit par Marie Nadia Karsky à notre intention. Marie Nadia vit et enseigne à Paris, où
elle est maître de conférences au département d'études des pays anglophones (DEPA) de l'Université Paris 8. Elle enseigne la théorie et la pratique de la traduction, et travaille sur la traduction théâtrale, en particulier Molière traduit en anglais. Elle a récemment co-dirigé un numéro de la revue Coup de théâtre avec Agathe Torti Alcayaga, intitulé « Traductions et adaptations des classiques sur la scène anglophone contemporaine ».  Elle a traduit, en collaboration avec sa collègue Claire Larsonneur, la pièce Playhouse Creatures de April de Angelis pour les Presses Universitaires du Mirail (Toulouse). Marie Nadia parle le russe et l'allemand et se passionne pour les arts scéniques, en particulier l'opéra et la danse.

  ORIGINAL ENGLISH VERSION  

—————————-

Frank Egerton profileAllez savoir comment, mais il marche, cet engin. Bonjour, Sir Thomas.

Thomas-bodleyBonjour, Frank. C’est un honneur de vous rencontrer !

 

 

Frank Egerton profileTout l’honneur est pour moi, Sir Thomas. Ainsi donc, cher public, c’est un plaisir immense pour moi que de pouvoir, aujourd’hui, interviewer Sir Thomas Bodley, lui qui a donné son nom à la bibliothèque bodléienne d’Oxford, mondialement connue. Sir Thomas a personnellement dirigé, et financé, la rénovation de la bibliothèque: pendant la Réforme en Angleterre, le bâtiment original avait été abandonné et la collection de livres détruite. C’est une contribution exceptionnelle que la vôtre, Sir Thomas, et le monde entier vous en sera éternellement reconnaissant.

Bodley (small)Vous êtes trop aimable.

 

Bodleian-Library

Bod History Faculty
The Bodleian Library's Radcliffe Camera 

Frank Egerton profile

Au préalable, j’avais emmené Sir Thomas faire une visite de la bibliothèque dans son état actuel. Sir Thomas, quelles sont vos premières impressions ?

Bodley (small)On la reconnaît encore, et j’ai toujours plaisir à voir l’annexe ajoutée à l’aile occidentale. On l’a construite après ma mort. Cela donne de l’équilibre à l’ensemble, et on gagne ainsi beaucoup d’espace supplémentaire. Je suis intrigué par ces vitraux brillants que les lecteurs regardent sur les tables. J’aimerais en savoir plus, comme pour ces livres électroniques dont vous avez parlé. Et, bien sûr, il n’y a pas d’épées.

Frank Egerton profileNon, je pense qu’on les a interdites il y a un certain temps. On n’a pas le droit au café, non plus, dans cette partie du bâtiment. Et il est strictement interdit de fumer, où que ce soit. Mais peut-être que…

Bodley (small)J’aime me tenir au courant des nouveautés. J’ignore certes ce que sont les livres électroniques, mais le café… on commençait déjà à en boire cinquante ans après ma mort ! Quant à fumer… je me souviens de Sir Walter Raleigh qui cherchait à persuader Sa Majesté la reine Elisabeth d’essayer. Des nuages de fumée, tout le monde qui toussait…. Je pense qu’elle a fini par en voir le côté comique.

Bod sir-walter-raleigh
Bod Queen-Elizabeth-I
Sir Walter Raleigh                                                                                                                      La reine Élizabeth I

 

Frank Egerton profileBon, Sir Thomas, comme vous le savez, ici nous nous intéressons particulièrement aux langues et à la culture européenne, ainsi qu’aux livres et aux bibliothèques…

Thomas-bodleyLe tout, interconnecté.

 

Frank Egerton profileAbsolument ! Vous avez connu l’Europe très tôt, Sir Thomas, non?

Bodley (small)Oui. Je suis né le 2 mars, et mon premier voyage en Europe date de 1555. Papa, marchand à Exeter, était un protestant convaincu et avait contribué financièrement à l’écrasement d’une rébellion catholique dans le sud-ouest du pays. À l’avènement de la reine Marie Tudor, notre famille a fui, d’abord à Francfort, puis à Genève, où papa s’est établi dans l’imprimerie – ce qui a dû jouer un rôle dans la passion que j’ai pour les caractères imprimés ! À l’époque, l’Europe – là où nous nous trouvions, en tout cas – semblait constituer le cœur même du protestantisme. À Francfort, nous étions avec John Knox ; à Genève, j’ai étudié la théologie aux pieds de rien moins que Calvin, ce travailleur infatigable, qui nous a tous inspirés. J’ai aussi appris l’hébreu et le grec. Sans oublier que nous étions entourés de gens qui parlaient des langues différentes. À la mort de la reine Marie, nous sommes rentrés, mais mes souvenirs d’enfance dans le sud-ouest de l’Angleterre me semblaient déjà bien lointains.

Bod Mary Tudor Bof John Knox
Mary Tudor                 John Knox

Frank Egerton profileVous avez dû garder de formidables souvenirs d’Europe, en revanche.

Bodley (small)Oui, bien sûr, mais quelle frustration c’était de savoir la culture européenne si proche, accessible, mais interdite du fait de la discipline scolaire. Je me suis juré d’y retourner.

Frank Egerton profileMais parlez-nous d’abord d’Oxford, cette ville qui est devenue synonyme du nom de Sir Thomas Bodley.

Bodley (small)Sitôt revenus, je me suis inscrit à l’université, à Magdalen College. Nous foulions la terre anglaise en septembre 1559, et avant la fin de l’année, j’étais déjà étudiant. Mes études à l’Académie de Genève m’ont bien servi. J’ai obtenu de bons résultats, et en 1564, je suis devenu fellow à Merton College. Un an plus tard, ils me recrutaient en tant qu’enseignant de grec, leur tout premier. Pendant un temps, j’ai cru que ma carrière se terminerait à Oxford, là où elle avait commencé. Pourtant, je ressentais une impatience au fond de moi, peut-être parce que, déraciné très jeune, j’ai eu un aperçu de l’immensité du monde. Je cherchais, je cherchais… j’en voulais toujours plus. J’ai essayé beaucoup de choses différentes. Les langues, toujours au cœur de tout chez moi – qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit du grec et en particulier de l’hébreu, que nous avons promu, un autre fellow et moi, de toutes nos forces, donnant aux autres accès au savoir renfermé dans des textes écrits en hébreu. Mais une quantité d’autres positions s’ajoutaient à ma vie universitaire: administrateur financier du college, administrateur des jardins, orateur public adjoint… que d’opportunités !

Frank Egerton profileEt quelles amitiés…

Bodley (small)Oui, absolument, en particulier celle de Sir Henry Savile, que j’ai connu à Oxford. Un homme cultivé et loyal, qui devait tellement m’en apprendre lorsque, à la fin du siècle, je me suis lancé dans le projet de la bibliothèque.


Frank Egerton profileMais avant cela, les voyages et la diplomatie…

Bodley (small)Ah, oui, les voyages. Jamais je n’ai oublié le vœu que je m’étais fait à mon retour en 1559. Voici ce que j’ai écrit dans mon autobiographie : « Je souhaitais de plus en plus voyager au-delà des mers, afin d’arriver à la connaissance de certaines langues modernes en particulier, et d’accroître mon expérience de l’administration des affaires. » J’ai voyagé en France, puis en Allemagne et en Italie, apprenant le français, l’italien et l’espagnol. J’ai passé plus de quatre ans dans ces pays. Les langues me fascinaient, tout comme les nouvelles compétences que je pouvais exploiter au service de notre nation. Sous le patronage de Robert Dudley, Comte de Leicester, et de Sir Francis Walsingham, je suis devenu huissier de la chambre de la reine et membre du parlement, bien que cette fonction soit, hélas, celle que j’ai le moins bien exécutée. De 1585 à 1598, l’année où j’ai fini par abandonner la partie, je consacrais ma vie à la diplomatie et à la négociation secrète –

Bod Dudley 1 a Bod Washingham 1
Robert Dudley, Comte de Leicester     Sir Francis Walsingham


Frank Egerton profileL’espionnage?


Bodley (small)On ne le considérait pas ainsi… Pas comme votre James Bond…

Frank Egerton profileJames Bond?

Bodley (small)Je vous ai bien dit que j’aimais me tenir au courant des nouveautés, même s’il y en a beaucoup…

Frank Egerton profilePas tout à fait James Bond, alors.

Bodley (small)Même si, comme j’aime à le penser, j’ai eu une influence sur les événements internationaux, au moins au début. Lorsqu’on m’a envoyé, seul, transmettre des lettres de la reine à Henri III, le roi de France, qui venait d’être contraint de fuir Paris, on m’a obligé de garder « le secret le plus absolu. » Je me permets de le dire (et je l’ai mentionné dans mon autobiographie) : le résultat s’est avéré bénéfique, non seulement pour le roi Henri, mais aussi pour « tous les protestants de France » Si seulement cela a avait continué ainsi ! Il y a eu la rencontre avec Ann, bien sûr, et notre mariage – voilà les événements les plus importants de cette époque, mais ensuite, pendant 9 ans, j’ai vécu à La Haye, sans toujours avoir Ann à mes côtés, cherchant inlassablement à persuader les Provinces-Unies qu’il leur fallait aider la reine dans sa guerre contre l’Espagne, et d’autre part, que ce privilège devait les inciter à lui octroyer de grosses sommes d’argent. Aucune partie ne cédait. Je me trouvais entre Charybde et Scylla. Ah, le management intermédiaire, il ne faut pas m’en parler !

Frank Egerton profileOh, je vois bien, oui !

Bodley (small)Ecoutez donc ceci, écrit par un des secrétaires de la reine en 1594 : « C’est à bon droit que, depuis de nombreuses années, Sa Majesté attend, de la part des Provinces et en signe de leur gratitude, une offre correspondant à une portion annuelle des vastes sommes dépensées par Sa Majesté… » Elle exigeait un retour sur investissement ; quant à eux, ils pensaient qu’elle leur avait simplement rendu service. La situation était impossible. Et puis cette intrigue à la cour… Je n’en pouvais plus.

Taylor Institution Library Oxford Bod Old Schools Quadrangle Library
Taylor Institution Library (Bodleian)
Photo Bodleian Libraries, University of Oxford
Main Bodleian Library 

 

Frank Egerton profileVous le dites vous-même: “J’en concluais … qu’il me faudrait m’établir à la Bibliothèque d’Oxford, intimement persuadé que… je ne pouvais trouver meilleure occupation que de mettre ce lieu (qui, à l’époque, était entièrement ruiné et dévasté) au service, public, des étudiants. »

Bodley (small)J’avais eu la chance de sauver ma tête ! Je me mis donc à un projet qui me trottait en tête depuis quelques années déjà. A l’époque où j’avais été étudiant, puis jeune universitaire à Oxford, il n’y avait pas de bibliothèque universitaire : les manuscrits légués par Humfrey, le Duc de Gloucester, avaient tous été saisis au nom d’une loi promulguée par le roi Edouard VI, puis disséminés aux quatre vents. Vous vous rendez compte ? Un grand nombre d’ouvrages ont été utilisés, paraît-il, par des relieurs pour servir de couverture à des publications moins « superstitieuses ». Des textes classiques, d’une valeur insigne… Comme j’avais fait un mariage très fortuné (Ann était veuve, son premier mari avait gagné des millions, au cours actuel, au commerce des pilchards) –

Bod humphrey- Bod Edouard
Humfrey, le Duc de Gloucester  Le roi Edouard VI


Frank Egerton profileDes pilchards?

Bodley (small)C’est comme des sardines, mais c’est meilleur. Nous n’avions pas d’enfants, alors il semblait juste d’employer l’argent pour le bien des générations d’étudiants à venir. Grâce aux conseils inestimables de Sir Henri, j’ai fait réaménager l’ancien bâtiment et j’ai persuadé les personnes que je connaissais de léguer des livres ; j’en ai acheté d’autres par le biais de libraires qui allaient les chercher à Paris, à Francfort, et même en Italie. Sir Francis Bacon a dit de cette bibliothèque qu’elle était « une Arche pour préserver le savoir du déluge ». Nous avons principalement rassemblé des ouvrages européens, mais aussi des livres en arabe et en persan, et un ou deux en chinois, même si personne à l’époque ne pouvait les lire.

Bod latin sign Bof Divinity School interior
Entrance to Bodleian  Library  Divinity School

 

Frank Egerton profileOn considérait alors les livres chinois comme des curiosités sans grande valeur, n’est-ce pas?

Bodley (small)Moi pas : quelqu’un s’était donné la peine d’écrire tous ces caractères, quelqu’un d’autre l’avait payé pour le faire. Comment savoir quelle sagesse ils recelaient ? Ce que je savais, en revanche, c’était qu’un jour, un savant viendrait à Oxford nous révéler leurs secrets. Rapidement, des érudits venus de l’étranger nous rendaient visite : vingt-deux au cours des deux premières années. En 1610, j’ai conclu un accord avec la Stationers Company, qui avait le monopole de toutes les publications, stipulant qu’ils nous fourniraient un exemplaire gratuit de tous les ouvrages qu’ils enregistraient.

Frank Egerton profileUn accord qui tient toujours, bien qu’on donne maintenant de nombreux exemplaires sous forme de livre électronique.


Bodley (small)Encore ces livres électroniques ! Enfin, comme toute bibliothèque, nous nous sommes rapidement retrouvés à court d’espace, il a donc fallu que je finance une annexe. Un des grands moments de la bibliothèque a été la visite du roi Jacques – l’année d’avant, on m’avait anobli pour services rendus. Cependant, vers la fin du projet et avant de pouvoir construire l’annexe suivante, beaucoup plus grande, j’ai compris que mon heure approchait et j’ai rendu l’âme le 29 janvier 1613. Et là, me voici.

Frank Egerton profileVous voici en effet ! Et à Oxford, votre bibliothèque est toujours bien présente, ce dont le monde entier vous sait gré. Sir Thomas Bodley : figure mythique des bibliothèques !

Bodley (small)Merci de m’avoir invité ! C’était un plaisir. Mais maintenant, lorsque nous serons dans la Green Room, il faut absolument que vous m’en disiez plus au sujet de ces livres électroniques…

 

Bodleian 14 Bodleian 16
Codrington Library, All Souls College     St. Edmund Hall Library


[*] Coïncidence patronymique partielle, il existe, à Genève, une fondation Martin Bodmer, du nom d'un grand bibliophile qui, dès le plus jeune âge, s'employa à collectionner les ouvrages rares (papyri, incunables, manuscrits, éditions originales, etc.). En 1951, ce fonds inestimable fut constitué en Bibliotheca Bodmeriana, puis en bibliothèque-musée de la Fondation Martin Bodmer, magnifiquement installée à Cologny (Suisse) dans les locaux conçus par le grand architecte tessinois Mario Botta.

Bibliographie :

Bodley, T., & Lane, J. (1894). The life of Sir Thomas Bodley, written by himself. [La Vie de Sir Thomas Bodley, écrite par lui-même] Retrieved from https://archive.org/details/TheLifeOfSirThomasBodleyWrittenByHimself/page/n5.

Centre for Editing Lives and Letters, in partnership with the Bodleian Library. (n.d.). The diplomatic correspondence of Thomas Bodley, 1585-1597 [La correspondence diplomatique de Thomas Bodley, 1585-1597]: DCB/001/HTML/0462/008. Retrieved from http://www.livesandletters.ac.uk/cell/Bodley/transcript.php?fname=xml//1594//DCB_0462.xml.

Bodleian Libraries. (2015). Marks of Genius: Novum organum (new instrument) [Signes de génies: nouvel instrument]. Retrieved from https://genius.bodleian.ox.ac.uk/exhibits/browse/novum-organum-new-instrument.

Clennell, W. (2013, May 30). Bodley, Sir Thomas (1545–1613), scholar, diplomat, and founder of the Bodleian Library, [Bodley, Sir Thomas (1545-1613), érudit, diplomate, et fondateur de la bibliothèque bodléienne] Oxford. Oxford Dictionary of National Biography. Retrieved from https://www.oxforddnb.com/view/10.1093/ref:odnb/9780198614128.001.0001/odnb-9780198614128-e-2759.

Wright, S. (2008, January 03). Bodley, Laurence (1547/8–1615), Church of England clergyman [Bodley, Laurence (1547/8 – 1615), ecclésiastique de l’Église anglicane]. Oxford Dictionary of National Biography. Retrieved from https://www.oxforddnb.com/view/10.1093/ref:odnb/9780198614128.001.0001/odnb-9780198614128-e-2758.

Tyack, Geoffrey. Bodleian Library : Souvenir Guide [La bibliothèque bodléienne: visite guidée]. Revised ed. Oxford, 2014. Print.

 

Lectures supplémentaires :

A History of the Bodleian Libraries

Bibliothèques et bibliothécaires dans le miroir des articles du monde – Bulletin des Bibliothèques de France

 

 

Les comptines anglaises et la Realpolitik américaine

Dans notre dernier article intitulé : « C'est bonnet blanc et blanc bonnet », nous avons fait allusion à deux chefs d'État enfantins (dont nous ne répéterons pas les noms ici).

  Trump & Johnson  

 

L'article narrait l'histoire de la comptine anglaise Tweedledum et Tweedledee qui remonte à Lewis Carroll, en 1872 et, avant cela, au poète anglais John Byrom, au 18e siècle.

Toujours sur le thème des comptines anglaises, nous traiterons aujourd'hui de Little Miss Muffet, œuvre d'un auteur inconnu, qui a été publiée pour la première fois en 1805 bien qu'elle remonte au seizième siècle. Cette comptine fait partie d'une collection dite de Mother Goose (Ma Mère l'Oie), l'auteur imaginaire d'une collection de contes de fée français et, plus tard, de comptines anglaises.

Mother-goose-melodiesLe nom de Mother Goose est apparu dans la langue anglaise au début du 18e siècle lorsque parut la collection de contes de fée de Charles Perrault (membre de l'Académie française qui s'est occupé de  la collecte et la retranscription de  contes issus de la tradition orale française) intitulée « Les Contes de ma Mère l'Oie ». Elle fut d'abord traduite en anglais sous le titre de Tales of Mother Goose. Par la suite, une compilation de comptines anglaises intitulée : Mother Goose's Melodies, ou Sonnets for the Cradle, contribua à perpétuer le nom, tant en Grande-Bretagne qu'aux États-Unis. Ces comptines sont passées de génération en génération et de famille en famille à de jeunes enfants des deux côtés de l'Atlantique.

Mother goose Timbre Charles Perrault

Dans la comptine, Little Miss Muffet, (La petite demoiselle Muffet) assise sur un tabouret, mange son caillé et son petit lait :

 
Little Miss Muffet,
Sat on a tuffet,
Eating her curds and whey;
Along came a spider,
Who sat down beside her,
And frightened, Miss Muffet, away.
La petite demoiselle Muffet
Assise sur un tabouret*
Mangeait son caillé et son petit-lait**.
Vint une araignée
Qui s'assit à côté
Mademoiselle Muffet partit tout effrayée.
 

Le terme curds, en français le caillé, est au cœur du présent article. Avec le petit-lait (whey), le caillé (curds) est un produit de la fabrication du fromage. Lorsqu'on ajoute de la présure (une enzyme provenant des ruminants ou des nombreuses autres sources d'enzymes qui peuvent se substituer à la présure animale, allant des plantes et des champignons aux sources microbiennes) au lait, celui-ci caille. Ces morceaux de caillé (encore appelé caillebote) sont ce que l'on appelle curds en anglais. Le petit-lait (whey) est alors le sous-produit de ce processus.

De nos jours, le fromage frais s'apparente au caillé et petit lait que l'on consommait couramment il y a quatre cents ans, à l'époque de la composition des comptines.

Il faut bien faire la différence entre le mot curds et son homophone Kurds (les Kurdes, en français), ces populations de langue indo-européenne et majoritairement de confession musulmane sunnite, essentiellement établies dans quatre pays : Turquie, Iran, Irak et Syrie.

Ces présentations étant faites, examinons le dessin ci-dessous, paru dans le quotidien britannique The Times du 10 octobre 2019.

 

Les mots :

Little Miss Muffet
Sat on a tuffet
Giving the Kurds away…"

sont une allusion a la réorientation de la politique étrangère des Etats-Unis décidée par le Président Trump (Twitterdum) lorsqu'il fit part de son intention de laisser les forces turques pénétrer dans les territoires du nord de la Syrie habités par les Kurdes, en ordonnant le retrait des troupes américaines qui s'y trouvaient jusque-là. Les mots «giving the Kurds away » font allusion a l'abandon des Kurdes par leurs allies, les Etats-Unis. Le Président turc apparait sous les traits de l'araignee de la comptine.

L'identité du personnage vêtu de jaune ne laisse aucune place à l'imagination. 

Jonathan Goldberg & Jean Leclercq

 

Note linguistique :

Realpolitik : (avec une majuscule) Stratégie politique qui s'appuie sur le possible, négligeant les programmes abstraits et les jugements de valeur, et dont le seul objectif est l'efficacité.(Dictionnaire Larousse)

 


Jonathan Goldberg

Note historique :

À l'époque ottomane, le problème des nationalités ne se posait pas dans les mêmes termes qu'aujourd'hui. Les populations non-turques (Grecs, Arméniens, Kurdes, Assyro-chaldéens, Circassiens, Juifs, etc.) devaient allégeance et tribut au sultan, mais elles pouvaient conserver leur langue, leur religion et leurs institutions traditionnelles. En outre, le sultan étant également khalife, il s'attachait les minorités de confession musulmane. Avec l'avènement du kémalisme, il n'en fut plus de même, l'État devenait laïc et tout le monde devait être turc. Les Alliés de 14-18 avaient fait des promesses d'indépendance aux Kurdes, mais ils ne les tinrent pas. Les Kurdes furent éconduits et sans doute auraient-ils dû s'en souvenir à notre époque !

Jean Leclercq

Lectures supplementaires : 

Chansons et comptines

 

C’est bonnet blanc et blanc bonnet !

Pascale Pardieu-BakerNous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Pascale Tardieu-Baker, traductrice et interprète indépendante qui travaille à Paris de l’anglais vers le français (et vice-versa à l’oral). La traduction aide à étancher sa curiosité naturelle et sert d’alibi à sa boulimie de films, livres et magazines.

Pascale a bien voulu rédiger l'article ci-dessous à notre intention.

 

Tweedledum (Economist)

Dernièrement, la revue britannique The Economist a fait sa couverture d'une caricature de Twitterdum (Donald Trump) et Twaddledee (Boris Johnson). Ces pseudonymes sont un jeu de mots sur, respectivement, Tweedledum et Tweedledee dont le sens et l'étymologie sont exposés ci-après. Twitterdum se compose de Twitter, allusion à la méthode que Trump utilise pour communiquer ses orientations, et dum, mot qui se prononce comme dumb dont le b final est muet [1] . Les deux composants de Twitterdum sont aisément attribués à Trump. Quant à Twaddle, cela signifie bêtises, âneries, alors que dee n'a pas de signification particulière. Johnson est souvent accusé de parler Twaddle, c'est-à-dire de débiter des âneries (ou pire encore), qui sont souvent déguisées dans un langage grandiloquent. [2]

Autrement dit, The Economist a transposé et actualisé le traditionnel duo de patronymes popularisé par l’écrivain anglais-irlandais, Lewis Carroll (1832-1898), ainsi qu'on le verra plus loin, pour le restituer dans le contexte de l'actualité  politique insensée et déjantée que connaissent simultanément les États-Unis et le Royaume-Uni, du fait des bouffonneries de leurs dirigeants flamboyants et blondinets.

Tweedledum et Tweedledee [3] sont des personnages jumeaux, surtout connus des Image1 lecteurs francophones pour leur apparition dans les pages du roman de Lewis Carroll [4] « De l'autre côté du miroir » (1872), la suite des « Aventures d’Alice au pays des merveilles », ou bien dans le film de Tim Burton, « Alice au pays des merveilles » (2010) Ces deux noms sont à l’origine sortis d’un épigramme moqueur du poète John Byrom (1692 – 1763) [5] (ou y ont peut-être été ajoutés par Jonathan Swift ou Alexander Pope) avant d’être utilisés dans une comptine britannique. Quel que soit le contexte, il ne s’agit pas d’un sobriquet flatteur, puisqu’il évoque des personnages qui se querellent sans raison. Suivant les traductions ils portent différents noms, Tralalère et Tralala, ou bien Bonnet blanc et Blanc bonnet.

 

  T & t  

Ces traductions, en utilisant des paires de mots très proches, reprennent ce qui constitue la caractéristique principale des deux personnages qui sont toujours dépeints comme se ressemblant énormément et agissant de façon identique. Notre paire de bonnets, en particulier, est une expression moqueuse connue depuis le XVIIème siècle, et utilisée pour décrire deux choses ou personnages qui – bien
que présentés comme différents – sont en fait identiques. Un peu plus près de nous, en 1969, l’expression bonnet -blanc et blanc -bonnet est remise à l’honneur quand elle est utilisée par Jacques Duclos, homme politique communiste, à propos de Georges Pompidou et Alain Blancbonnet 1Poher, tous deux candidats à l’élection présidentielle, qu’il a décrit durant l’un de ses discours comme « des jumeaux ou des siamois ». Il serait à l’origine de l’utilisation de l’expression « bonnet blanc et blanc bonnet » sur les affiches électorales en référence aux deux rivaux.

Quant à Tralalère, il s’agit d’une version de tralala, onomatopée utilisée pour fredonner ou remplacer des paroles de chanson oubliées, et dont Tralali semble être une variante.

Pour en revenir à la couverture de The Economist, le mot reckoning mérite également une brève analyse linguistique. Normalement,  reckoning se traduirait en français par compte, calcul, estimation,  (voire liquidation dans le cas du calcul des droits à pension). Mais, en pareil cas, et dans le contexte des événements qui tombent sur les têtes de Trump et de Johnson, il évoque la pesée des âmes, le Jour de vérité de la Bible et du Coran, et renvoie au Jugement de Dieu des chrétiens et des musulmans, c'est-à-dire au moment où chacun est appelé, après sa mort, à rendre compte des actions qu'il a commises pendant sa vie. L’expression anglaise “time  of reckoning “ fait allusion au moment où l'on rend des comptes de ce que l'on a fait, où l'on paie ses dettes, où l'on exécute ses promesses et où l'on remplit ses obligations et – pour certains politiciens – au jour de leur destitution.

  T+T  

 

[1] La signification littérale du mot dumb est muet/te mais pendant des années le mot s’est employé également de façon péjorative pour signifier idiote ou stupide. Cet usage est aujourd’hui considéré comme politiquement incorrect ou, plus précisément, socialement inacceptable car blessant pour la communauté des muets. Pour l'étymologie du mot, voir https://www.etymonline.com/search?q=dumb

[2]  Alexander Boris de Pfeffel Johnson a la langue bien pendue
        Le mot juste en anglais, 24.07.2019

[3] Dans d'autres langues :

EspagnolPatachunta y Patachún

EspérantoFingrumad kaj Fingrumid

ItalienPincopanco e Pancopinco  / Dindino e Dindello

RusseТраляля и Труляля (Tralyalya i Troulyalya)

[4] Il convient de rappeler qu'il était Lewis Carroll qui celui, en 1882, a inventé le terme anglais “portmanteau word” (en français « mot-valise » ), choisissant paradoxalement le mot français « portmanteau « . Selon Etymonline.com le mot français est entré en anglais dans les années 1540 pour désigner une personne chargée de porter le manteau d’un prince, mais sa signification est devenue « grande valise » quelque 40 ans plus tard. Carroll l’a apposé avant le mot « word » pour créer ce nouveau terme.

[5] John Byrom inventa une méthode révolutionnaire de sténographie.

 

Lecture supplementaire :

The Curious Origins of Tweedledum and Tweedledee

Alice au pays des traductions
Le mot juste en anglais – 29.10.2015

Les professions langagières

Journée internationale de la traduction 2019

Translation 30 sept 2019

 

 

 

 

 

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UNE SEMAINE POUR RENCONTRER LES EXPERTS 

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À l’occasion de la Journée internationale de la traduction et dans le cadre du centenaire de l’interprétation de conférence, la FTI organise une semaine consacrée aux professions langagières. Divers événements retraceront notamment leur évolution dans le milieu institutionnel ainsi que le rôle joué respectivement par les organisations internationales et par la FTI pour encourager la reconnaissance et l’innovation dans les domaines de la traduction et de l’interprétation. Un programme riche qui comprend une exposition, un colloque, des activités de découverte, une journée des organisations internationales, et bien plus encore.

30 septembre – Journée internationale de la traduction: Inauguration de l’exposition « Un procès – quatre langues », qui se tient à Uni Mail jusqu’au 5 octobre. Les interprètes qui ont assuré la communication en quatre langues (anglais, français, russe et allemand) pendant le procès du siècle à Nuremberg sont au cœur de cette manifestation qui réunira les représentants des quatre puissances victorieuses (États Unis, Royaume Uni, France et Russie) ainsi que de l’Allemagne. La FTI profitera de cette occasion pour fêter ses collaborateurs en organisant, en ouverture de la semaine, sa soirée du personnel.

1- 4 octobre – La Faculté propose à Uni Mail diverses activités pour faire découvrir aux jeunes en formation les professions langagières. Nos collaborateurs présentent les divers cursus académiques et les axes de recherche de la Faculté, ainsi que les nombreux débouchés des formations de la FTI, en accord avec l’évolution de ces professions.

2 October – The FTI will open a Simultaneous Interpreting Master Class to the public, allowing you to take a look behind the scenes and see first-hand how top-flight interpreters are trained.

3-4 octobre : Conférence « 100 ans d’interprétation de conférence ». Organisé conjointement par la FTI et l’OIT, cet événement vise à faire le point sur un siècle de pratique, de recherche et de formation en interprétation de conférence. Les participants vont traiter des grandes étapes qu’a connues la profession, en analyser les derniers développements et réfléchir aux défis actuels et futurs.

5 octobre – « Linguists in International Organisations ». L’UCG (Universities Contact Group du réseau des services linguistiques institutionnels IAMLADP) organise, en collaboration avec la FTI, une journée pour promouvoir les professions langagières au sein des organisations internationales. Des stands d’information et des séances de débat avec des représentants des organisations internationales permettront au public intéressé d’en apprendre bien plus sur ces métiers passionnants.

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Mandela language quote

Les auteurs et auteures les plus traduits/es du monde

Voici les auteurs et auteures les plus traduits/es selon « Index Translationum » de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO). L'Index Translationum est un répertoire des ouvrages traduits dans le monde entier, la seule bibliographie internationale des traductions. IL a été créé en 1932. 

Mise a jour aout 2017

https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_most_translated_individual_authors

Rang

Auteur/e

Nationalité

langue

d'arrivee

Langue cible

Totatl de traductions

1

Agatha Christie [1]

anglais

103

7,236

2

Jules Verne

français

4,751

3

William Shakespeare

anglais

4,296

4

Enid Blyton

anglais

90

3,924

5

Barbara Cartland  [2]

anglais

38

3,652

6

Danielle Steel

anglais

43

3,628

7

Vladimir Lenin

russe

3,593

8

Hans Christian Andersen

danois

3,520

9

Stephen King

anglais

3,357

10

Jacob Grimm

allemand

2,977

11

Wilhelm Grimm

allemand

2,951

12

Nora Roberts

anglais

2,597

13

Alexandre Dumas

français

≈100

2,540

14

Arthur Conan Doyle

anglais

2,496

15

Mark Twain

anglais

2,431

16

Fyodor Dostoyevsky

russe

>170

2,342

17

Georges Simenon

français

2,315

18

Astrid Lindgren

suédois

60–95

2,271

19

Pope John Paul II

2,258

20

René Goscinny

français

2,234

21

R. L. Stine

anglais

2,222

22

Jack London

anglais

2,182

23

Leo Tolstoy

russe

2,178

24

Isaac Asimov

anglais

2,159

25

Charles Dickens

anglais

2,112

 

[1]  Agatha Christie, où étiez-vous le 3 décembre 1926 ?

Dans leur première bande-dessinée ensemble, Chantal Van Den Heuvel et Nina Jacqmin ont décidé de mettre en dessins une anecdote méconnue de la vie d'Agatha Christie : sa disparition en décembre 1926… Dans une enquête digne des romans de la reine du crime, cet album raconte et rend hommage à cette écrivaine d'exception.

Glénat et Babelio lancent un concours pour sélectionner 30 lecteurs qui seront conviés à une rencontre exceptionnelle avec les deux auteures le vendredi 6 novembre à Paris. Les lecteurs sélectionnés recevront le roman.

Inscrivez-vous pour rencontrer Chantal Van Den Heuvel et Nina Jacqmin

[2] Barbara Cartland, née le 9 juillet 1901 en Angleterre, morte en 2000, est une écrivaine britannique spécialisée dans les romans d’amour se déroulant durant l’époque victorienne. Elle est une des auteurs les plus prolifiques du XXe siècle et a écrit 723 romans traduits dans 38 langues, faisant d'elle le cinquième auteur le plus traduit dans le monde. Ses ventes de livres sont estimées à plus de 750 millions d'exemplaires, certaines sources avançant même le chiffre de deux milliards.

Brian Harris – linguiste du mois de septembre 2019 (2e partie)

 

E N T R E T I E N    E X C L U S I F
(seconde partie)

Voici le lien vers la première partie de cet entretien, publié il y a quelques semaines : https://bit.ly/2mnMdIF

L'entretien a été mené entre Calgary, Canada et Valencia, Espagne

Susan Vo cropped
Susan Vo – l'intervieweuse
interprète français-anglais

Brian Harris
Brian Harris – l'interviewé
interprète arabe-anglais

Calgary Valencia
Calgary, Canada   Valence, Espagne

 

Notre intervieweuse, Susan VO, est interprète de conférence français – anglais, diplômée de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa que Brian Harris a contribué à fonder. En 14 ans d'expérience, elle a travaillé pour l'Organisation des Nations Unies et le gouvernement fédéral canadien ainsi que dans le secteur privé. Elle a été notre linguiste du mois en août 2018.  Son interview pour Le Mot juste en anglais est disponible ici.

ORIGINAL ENGLISH VERSION (Part 2)

Notre invité, Brian HARRIS, vient de fêter ses 90 ans. Sa longue, passionnante et pour tout dire prodigieuse carrière dans la traduction et l'interprétariat, tant aux niveaux pratique que théorique, ainsi que sa prédilection pour l'histoire, se trouvent reflétés dans cet entretien. Il est à souligner que l'on doit à Brian Harris l'invention du terme anglais « translatology » pour désigner l'étude scientifique de la traduction. (Dans les années 1970 le professeur de traduction Jean-René Ladmiral introduisit le terme « traductologie » en France où il fit florès et s'exporta rapidement dans d'autres langues romanes pour y devenir « traductología », etc. ; en revanche, « translatology » ne prit pas et fut rapidement éclipsé par « translation studies ».) La contribution la plus importante de Brian Harris à la traductologie est la « traduction naturelle ». Au début des années 1970, alors que son rôle était d'enseigner la traduction à des étudiants d'université, il lui apparut que la traduction était pratiquée avec succès par quantité de gens dépourvus d'une telle formation, et que dans les faits, ces derniers la pratiquaient bien davantage que les traducteurs formés à l'université, et bien souvent à un niveau d'exigence tout aussi élevé. Beaucoup parmi les interprètes avec lesquels Brian travaillait à l'époque, y compris au sein du Parlement du Canada, n'avaient reçu aucune formation officielle. Brian en tira la conclusion que tous les bilingues sont capables de traduire, dans les limites qui sont les leurs. En 1978, il a co-publié avec Bianca Sherwood, « Translating as an Innate Skill » (« Traduire, une compétence innée ») considéré comme l'article de référence sur la traduction naturelle.

Brian habite Valence, Espagne, avec sa femme et leurs chats. Le blog de Brian s'appelle UNPROFESSIONAL TRANSLATION.

 

Nadine Australia croppedNadine Gassie, qui a bien voulu traduire les deux parties de cet entretien, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Ces deux traductrices littéraires très douées ont traduit, entre autres,  un grand nombre des livres de Stephen King, le mythe vivant de la littérature américaine.  Elles passent pour être  « sa nouvelle voix française ». Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

ENTRETIEN ORIGINAL EN ANGLAIS: https://bit.ly/2l9BkJY

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Susan Vo : Quel rôle a joué la théorie de la Traduction Naturelle dans le développement de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa ? Comment a-t-elle été reçue par le milieu universitaire à l'époque ?

Brian Harris : J'ai consacré les cinquante dernières années de ma carrière au sacerdoce de l'Hypothèse de la Traduction Naturelle (HTN), plus importante à long terme que tout le reste. Je dis « hypothèse » car il n'y a pas encore de preuve définitive, mais les indices sont forts.

Le premier à affirmer que tous les bilingues savent traduire a été le sémioticien bulgare Alexander Ludskanov, mon mentor en traduction. Il l'a écrit une décennie avant moi, expliquant aussi la différence entre traducteurs naturels (non formés) et traducteurs professionnels. Il disait que ce que nous faisons dans les écoles de traduction, ce n'est pas enseigner à traduire mais à le faire selon les normes et les critères d'une culture et d'une société.

Deuxièmement, affirmer que la capacité universelle des bilingues à traduire est innée revient à dire que si nous naissons avec la capacité d'apprendre des langues, nous naissons aussi avec celle de les traduire entre elles. L'argument principal est le très jeune âge auquel les enfants bilingues commencent à traduire et à très bien le faire : autour de trois ans et sans aucun enseignement de leurs aînés. Argument analogue à celui de Chomsky pour la compétence linguistique innée. Le texte-clé sur ce point est « Translation as an Innate Skill » disponible sur ma page Academia.edu. Lors de l'écriture de ce texte, Bianca Sherwood et moi-même avons eu la chance de bénéficier des enregistrements d'un petit garçon bilingue québécois réalisés par Meryl Swain, psycholinguiste scolaire à Toronto.

C'est au linguiste français Jules Ronjat que l'on doit d'avoir constaté que les jeunes enfants savent traduire : son étude réalisée sur son propre fils bilingue date de 1913.

Mais Ludskanov comme Ronjat étaient restés ignorés des théoriciens de la traduction. Ma contribution a été de démontrer l'importance de leur travail et de le poursuivre.

L'idée de la « compétence innée » a globalement été accueillie avec scepticisme, voire carrément ridiculisée, par la communauté des traducteurs professionnels et des professeurs de traduction. A contrario, elle a été appréciée par des psycholinguistes de renom comme Wallace Lambert de l'Université McGill au Canada, David Gerver de l'Université Stirling en Écosse, Kenji Hakuta et son étudiante Marguerite Malakoff de l'Université Stanford aux États-Unis. Et aussi par Gideon Toury, influent théoricien de la traduction, dont le concept de « traducteur natif » concordait avec le mien de « traduction naturelle ».

L'acceptation de ce dernier n'a progressé que lentement au cours des quarante dernières années, mais certains de ses aspects sont aujourd'hui couramment admis, ou presque. Les études sur le courtage en langues, qui ont débuté aux États-Unis dans les années 90, ont révélé à quel point les enfants traduisent. Dans la dernière décennie, les conférences et publications sur la NPIT (interprétariat et traduction non professionnels) ont contribué à lever les malentendus autour du vieil adage voulant qu'« être bilingue ne signifie pas qu'on peut traduire » (ou interpréter). Partout, les ONG, les éditeurs de mangas et de jeux vidéo, Wikipédia et bien d'autres dépendent de la traduction participative en réseau. Bien sûr il y a à prendre et à laisser. La production de masse et l'amateurisme peuvent rarement égaler le savoir-faire qualifié, mais c'est le prix à payer pour que toutes ces traductions soient effectuées.

Et, comme dans d'autres domaines, il existe deux voies pour passer de la traduction naturelle à la traduction spécialisée ou professionnelle : l'enseignement et l'auto-apprentissage par imitation. C'est par le second que nous apprenons notre langue maternelle, et c'est ce que Toury entend par « traducteur natif ».

Sur mon blog, Unprofessional Translation, je suis revenu à l'idée déjà défendue par des sémioticiens comme Ludskanov : ce que nous appelons « traduction » est la spécialisation pour le langage de la conversion plus générale de toutes sortes de signes, et c'est de cette capacité générale que nous héritons.

Susan Vo : Diriez-vous, avec le recul et en observant les tendances actuelles, qu'il y a une similitude entre traduction naturelle et interprétation simultanée ? Selon vous, quels traits seraient inhérents à la personnalité de tous les interprètes simultanés (d'un point de vue cognitif, culturel et même personnel), et comment ces traits se développent-ils ? Naturellement, ou intentionnellement ?

Brain Harris : L'Hypothèse de la Traduction Naturelle est une théorie générale de la traduction (orale, écrite ou signée) qui ne dit rien de spécifique de l'interprétation, simultanée ou autre. Il va sans dire que les interprètes simultanés doivent être des traducteurs compétents, mais la HTN ne s'intéresse pas à la qualité des traductions, simplement à la capacité qu'ont les gens à traduire. En traduction spécialisée, il y a quantité d'autres facteurs à prendre en considération : la famille, la scolarité, l'expérience professionnelle, les voyages, etc. Mais, en laissant de côté la HTN, il se peut que certaines caractéristiques soient naturelles car provenant de capacités avec lesquelles nous, les interprètes, naissons ou que nous développons sans qu'elles nous aient été enseignées − ce qui ne signifie pas qu'on ne puisse les améliorer par l'enseignement et la pratique.

La plus commentée est la vitesse mentale. Les interprètes simultanés doivent être des penseurs rapides, mais ce n'est pas si simple, car l'interprétation simultanée n'est pas exactement simultanée. Il y a ce que les linguistes appellent la « latence », ou l'intervalle de déverbalisation, qui est généralement de deux ou trois secondes. Et c'est bien souvent le plus que les interprètes simultanés peuvent se permettre s'ils ne veulent pas perdre une partie des propos de l'orateur. Tout le monde n'a pas cette compétence. C'est pourquoi nous insistons sur les tests d'observation en situation lors des examens d'admission. Des études récentes d'imagerie par résonance magnétique ont montré qu'il pourrait y avoir un facteur physiologique à la vitesse mentale, lié au revêtement des axones dans notre cerveau. Mais ça ne prouve pas qu'elle soit héritée génétiquement.

Un autre trait souvent mentionné est la personnalité. Il est vrai que les interprètes de conférence sont des « performeurs » qui doivent se produire en direct, bien souvent devant des milliers d'auditeurs. Les études sur ce point remontent aux années 1950 mais, sans preuve concluante que ce soit inné, on peut simplement se borner à dire : peut-être. Il en va de même pour la concentration, le fractionnement mental, l'endurance, ou même la capacité à travailler en équipe.

En ce qui concerne les « tendances actuelles », le sujet brûlant aujourd'hui est l'automatisation. Il est vrai que l'interprétation ne se pratique encore qu'au niveau simple décrit par l'HTN, mais elle va progresser. Et automatique, c'est bien l'opposé de naturel.

Susan Vo : La traduction automatique, qui a pris un tournant décisif en 1988, peut être considérée comme le précurseur de fonctionnalités courantes aujourd'hui, et en constante évolution : Google traduction, applications de traduction, utilisation de l'intelligence artificielle dans les services linguistiques. Que pensez-vous du rôle de la TA, du rôle du traducteur humain et de ce qui se profile à l'horizon ?

Brian Harris : Mon intérêt pour la traduction automatique remonte à 1966, quand j'ai été recruté par une équipe de l'Université de Montréal qui conduisait des recherches sur la TA pour le Conseil national de recherches du Canada. Nous faisions partie de la deuxième génération de chercheurs en TA : la première remontait aux années 1950. J'avais été recruté comme linguiste mais j'ai vite compris qu'il est impossible de faire de la recherche en TA sans une certaine connaissance en informatique. J'ai donc pris des cours de programmation et de linguistique mathématique et j'ai travaillé pendant trois ans comme assistant d'un brillant informaticien français, Alain Colmerauer, qui a plus tard été l'inventeur du langage de programmation de l'IA appelé PROLOG. Nous avons connu un succès relatif en concevant le prototype d'un programme de TA appelé METEO qui, depuis 1974, a traduit de nombreux bulletins météorologiques officiels canadiens de l'anglais vers le français.

Ensuite, à la fin des années 1980, bien après que j'ai délaissé la TA pour me tourner vers d'autres intérêts et alors que les ordinateurs étaient devenus beaucoup plus puissants, IBM a causé une révolution avec l'introduction de la traduction automatique statistique (TAS) qui est devenue la base de la TA actuelle. J'ai joué un rôle modeste dans les débuts de la TAS, en travaillant sur l'alignement des traductions avec leurs textes sources, mais comparé à celui d'IBM, ce travail était insignifiant.

Puis, en 1996, le hasard m'a permis d'accéder à une nouvelle compréhension de la TA et de l'IA. Un de mes étudiants d'Ottawa, Bruce McHaffie, m'a proposé d'explorer l'utilisation des réseaux neuronaux en TA. Les réseaux neuronaux sont actuellement les outils informatiques dominants dans ce qu'on appelle communément l'IA. Je l'ai encouragé et il a réussi à produire une étude de faisabilité pour son mémoire de maîtrise. C'était un pionnier : hélas, il n'avait à sa disposition que des logiciels de réseaux neuronaux primitifs et il a fallu plus d'une décennie avant que les réseaux ne se généralisent.

Quant à savoir si l'IA produit de meilleurs résultats que la TA statistique, vous pouvez faire l'expérience vous-même : les possibilités sont multiples sur Internet et gratuites. D'après mon expérience personnelle, je dirais que l'IA l'emporte de très peu. Avec un avantage majeur sur la TAS cependant : plus besoin d'aligner les textes. Donc, avec le temps, l'IA prendra le dessus, ce qui devrait conduire à de nouvelles améliorations car les systèmes neuronaux apprennent par l'expérience.

À long terme, la TA restera confrontée à des problèmes que l'IA actuelle ne peut résoudre. L'un d'eux a été identifié par le chercheur israélien Yehoshua Bar-Hillel dès les années 1960. C'est l'application du savoir non-linguistique, ce qu'il a appelé le « savoir encyclopédique », car nous n'avons pas de représentations informatiques adéquates de ce savoir. Par exemple, la traduction correcte d'une phrase aussi simple que « Cross the river » exige que le traducteur français (ou le système de TA) sache si le destinataire est une connaissance proche (« Traverse la rivière ») ou non (« Traversez la rivière ») et soit sensible à la différence d'usage entre les français européen et canadien ; et sache également s'il s'agit d'une simple « rivière » ou d'un cours d'eau qui se jette dans la mer (« fleuve »). La traduction juridique, quant à elle, exige une connaissance des systèmes juridiques.

De même qu'en 1966, où nous ne pouvions pas prévoir ce que serait la TA aujourd'hui, il ne nous reste plus qu'à attendre la prochaine révolution. Mais le point de non-retour a été atteint, et l'étape suivante est l'interprétation automatique. Elle se profile déjà à l'horizon.

 

Pourquoi les Français sont-ils si réfractaires aux autres langues ?

En février de cette année, la revue américaine Mother Jones a publié un article intitulé “Why Are the French So Afraid of Other Languages?” de la plume de Kevin Drum.

L’article commence par cette déclaration : « Les animations liées à la scène « Young Adult » au Salon du Livre à Paris le mois prochain ont provoqué un tollé dans le milieu des auteurs et intellectuels français qui ont qualifié l’adoption de la terminologie anglaise « d’acte insupportable de délinquance culturelle. » La prolifération de termes anglais au Salon du Livre où la “scène YA” faisait la part belle aux mots “Le Live”, “Bookroom”,“Photobooth » et “Bookquizz” (entre autres) a piqué au vif une centaine de gens de lettres français. Dans une tribune publiée dans « Le Monde », ils ont fait part de leur vive indignation aux organisateurs pour leur recours à « ce sous-anglais qu’est le globish. »

L’auteur de l’article dans la revue américaine poursuit son analyse par cette interrogation : “ Ma question, à présent, s’adresse aux Français qui liront cet article. Je sais que ce grief n’a rien de nouveau et que la France protège sa langue avec une ferveur peu commune. Or, ces défenseurs du français ont-ils pris note de ce qui se passe dans d’autres pays où l’on ne retrouve pas un tel fanatisme vis-à-vis du langage ? »

Elsa Wack 2Nous avons invité quelques contributeurs à répondre à cette question. La contribution de Grant Hamilton (Canadien) a été publiée au mois de juillet. Voici une seconde analyse, cette fois-ci  de la plume d'Elsa Wack (Suisse), notre linguiste du mois de janvier 2014. Elsa, née à Genève, est traductrice indépendante de l'anglais et de l'allemand vers le français. Titulaire d'une licence ès lettres, ayant aussi fait de la musique, du théâtre et du cinéma, elle aime écrire et sa préférence va aux traductions littéraires.

Pour retrouver les contributions précédentes d'Elsa, cliquez sur son nom sous la section "Catégories" dans la colonne à droite du site.

 

So what am I missing?”  demande l’auteur de l’article. Réponse : vous passez peut-être à côté du fait que l’italien et le russe, comme le français, changent sous l’influence des mots d’anglais. Et le pire c’est qu’ils n’apprennent pas forcément l’anglais par ce processus : les mots d’anglais importés trouvent leur vie à eux, comme des personnages qui échappent à la plume du romancier et gagnent leur autonomie.

Le globish et la « pureté de la langue» sont un peu des vues de l’esprit: chaque langue a sa manière d’assimiler des mots d’anglais.

Quant à ce qui rend la langue française particulièrement irritable et susceptible, c’est peut-être le déclin mal accepté d’un peuple qui était aux côtés des Anglo-Saxons dans le camp des vainqueurs des deux Guerres mondiales.

En Suisse, mon pays natal, la langue romanche, les divers patois du français, ou encore, avec plus de succès, le « Dialekt » suisse-allemand, qui est en réalité une collection de dialectes, tentent de résister à l’extinction. C’est une affaire d’identité. Qui se satisfait de mourir ?

Mais le français a été une langue de cour, dans plusieurs pays. Elle a colonisé l’anglais à partir de l’invasion normande en 1066. On sait bien que l’anglais possède énormément de doublets, l’un contenant la racine latine et l’autre la racine germanique. Ces doublons se départagent le lexique de diverses manières : veal, de racine latine, pour la chair qu’on mange, et calf, de racine saxonne, pour l’animal vivant; ou, de manière plus générale, le français s’invitant dans des mots plus intellectuels et académiques. Ainsi, les Français ont imposé leur propre forme de globish aux Anglais bien avant le retour de manivelle actuel.

De manière différente, le français est aussi présent aux Amériques, notamment dans les langues créoles.

GuyaneL’ancienne chanteuse de rues que je suis se doit de terminer avec une chanson. Celle-ci vient de Guyane. Il s’agit apparemment d’une variante de l’histoire d’un homme qui travaillait six jours par semaine, « trois jours pour moi, trois jours pour ma doudou »; le colon ne l’a pas payé, après quoi le natif  s’est fait  poignarder (par la doudou ?). Là où le français importé est submergé par le parler local, j’ai tenté de retranscrire la prononciation telle quelle. Si quelqu’un pouvait compléter la chanson ou traduire les passages en italique, merci!

Qu’est-ce qui frappe à ma porte

Tu entreras dans bord du cimetière
Tu trouveras trois tomb’s abandonnées
Sur les trois tomb’s, il y a trois ros’s fanées
La plus fanée des trois, c'est mon cœur qui se repose

Tou tou tou tou qu'est-ce qui frappe à ma porte ?
C'est moi Tino qué là, ti fa souci frisé
Depuis longtemps la pluie qu'a mouillé moi
Si c'est tes pleurs d'amour, où té où vé ballé

[…] …tou m’as pa pas pagué pou ma doudou…

Si moi ‘té riche, en or et en argent,
Moi té ké ach’té un 'tit bateau en or
'ti bateau or, moi téké mété dans fleuve
pour moi t’é doudou moi épessa allé poné

Bimbamo ti bo [donne-moi un baiser] doudou
bimbamo ti bo chéri
bimbamo tibo pour soulager coeur à l'amour

(Tiré de l'album Tumuc Humac, recueil de Francis Mazière, forêt amazonienne / Guyane. Accompagnement de guitare un peu désaccordée.)

«La plus fanée des trois», c’est peut-être le cœur de la langue française qui se repose… bien loin des indignations soulevées par le Salon du Livre à Paris, et à l’abri de tout «sous-anglais globish».

Brian Harris – linguiste du mois de septembre 2019

 

E N T R E T I E N    E X C L U S I F
(première partie)

L'entretien suivant a été mené entre Calgary, Canada et Valencia, Espagne

Susan Vo cropped
Susan Vo – l'intervieweuse
interprète français-anglais

Brian Harris
Brian Harris – l'interviewé
interprète arabe-anglais

Calgary Valencia
Calgary, Canada   Valence, Espagne

Notre intervieweuse, Susan VO, est interprète de conférence français – anglais, diplômée de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa que Brian Harris a contribué à fonder. En 14 ans d'expérience, elle a travaillé pour l'Organisation des Nations Unies et le gouvernement fédéral canadien ainsi que dans le secteur privé. Elle a été notre linguiste du mois en août 2018.  Son interview pour Le Mot juste en anglais est disponible ici.

ORIGINAL ENGLISH INTERVIEW (Part 1)

Notre invité, Brian HARRIS, vient de fêter ses 90 ans. Sa longue, passionnante et pour tout dire prodigieuse carrière dans la traduction et l'interprétariat, tant aux niveaux pratique que théorique, ainsi que sa prédilection pour l'histoire, se trouvent reflétés dans cet entretien. Il est à souligner que l'on doit à Brian Harris l'invention du terme anglais « translatology » pour désigner l'étude scientifique de la traduction. (Dans les années 1970 le professeur de traduction Jean-René Ladmiral introduisit le terme « traductologie » en France où il fit florès et s'exporta rapidement dans d'autres langues romanes pour y devenir « traductología », etc. ; en revanche, « translatology » ne prit pas et fut rapidement éclipsé par « translation studies ».) La contribution la plus importante de Brian Harris à la traductologie est la « traduction naturelle ». Au début des années 1970, alors que son rôle était d'enseigner la traduction à des étudiants d'université, il lui apparut que la traduction était pratiquée avec succès par quantité de gens dépourvus d'une telle formation, et que dans les faits, ces derniers la pratiquaient bien davantage que les traducteurs formés à l'université, et bien souvent à un niveau d'exigence tout aussi élevé. Beaucoup parmi les interprètes avec lesquels Brian travaillait à l'époque, y compris au sein du Parlement du Canada, n'avaient reçu aucune formation officielle. Brian en tira la conclusion que tous les bilingues sont capables de traduire, dans les limites qui sont les leurs. En 1978, il a co-publié avec Bianca Sherwood, « Translating as an Innate Skill » (« Traduire, une compétence innée ») considéré comme l'article de référence sur la traduction naturelle.

Brian habite Valence, Espagne, avec sa femme et leurs chats. Le blog de Brian s'appelle UNPROFESSIONAL TRANSLATION.

 

Nadine Australia croppedNadine Gassie, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous, et sa fille Océane Bies, étaient nos linguistes du mois d'avril 2017. Ces deux traductrices littéraires très douées ont traduit, entre autres,  un grand nombre des livres de Stephen King, le mythe vivant de la littérature américaine.  Elles passent pour être  « sa nouvelle voix française ». Nous remercions infiniment Nadine d'avoir accepté de traduire cet entretien.

ORIGINAL ENGLISH TEXT

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Susan Vo : Né à Londres, vous avez eu une enfance et une scolarité hors du commun. Diplômé en arabe classique et en histoire du Moyen-Orient de la SOAS (École d'études orientales et africaines de l'Université de Londres), vous avez aussi étudié à l'Université américaine du Caire et résidé à Paris pour un travail de recherche post-doctoral sur l'histoire du Liban. Vous avez par la suite travaillé en Espagne avant d'émigrer au Canada. Quelle trajectoire fascinante !

Pouvez-vous nous raconter l'origine de votre lien avec la langue et la culture arabes, les circonstances qui vous ont permis d'acquérir vos autres langues de travail, et ce qui vous a conduit à émigrer au Canada ?

Brian Harris : J'ai la grande chance d'être né en Angleterre et d'avoir eu l'anglais pour langue maternelle dans laquelle parler et penser. Cela m'a épargné beaucoup d'efforts comparativement à beaucoup d'autres. Mais le Londres dans lequel je suis né, même s'il a beaucoup changé depuis, était déjà une ville cosmopolite où l'on entendait parler quantité de langues. Mon premier souvenir de langue étrangère remonte à l'âge de trois ans environ. Nous vivions en appartement au-dessus d'une famille française et quand nous nous croisions le matin, leurs enfants nous chantonnaient « Bonjour ! ». Comme ma mère me disait de répondre « Good morning ! », j'ai vite compris ce que ce « Bonjour » signifiait.

Mon père a eu une influence majeure. Il parlait plusieurs langues. Il conversait avec ma grand-mère en yiddish, avait remporté un prix d'allemand à l'école et grappillé quelques rudiments d'espagnol lors d'un séjour Barcelone. Mais, plus important encore comme l'avenir le montrera pour moi, il avait servi en Égypte avec les forces britanniques pendant la Première Guerre mondiale. Il s'y était fait des amis et avait appris un peu d'arabe parlé. Quand nous étions enfants, il nous avait fabriqué un petit jeu qui consistait à parler dans un micro en imitant les sons et les intonations des locuteurs européens que nous entendions à la radio. Des années plus tard, j'ai lu dans The Silent Way, de Caleb Gattegno, qu'il faudrait commencer à apprendre une langue par sa mélodie, ce qui est vrai, mais rarement pratiqué dans les cours de langue.

C'est à l'entrée au collège, à 11 ans, que j'ai démarré sérieusement l'apprentissage des langues : allemand et français, plus le latin, le tout avec d'excellents professeurs. À cette époque, le latin était indispensable pour entrer à Oxford ou Cambridge, et les exercices de traduction faisaient partie intégrante des leçons et des manuels de langue. Ils ont donc été mon introduction aux normes en vigueur en matière de traduction. C'est là que l'on m'a appris à « traduire les idées, pas les mots ». Comme c'était les années de guerre, les occasions de parler nos langues vivantes étaient rares. Mais nous consacrions aussi beaucoup de temps à la lecture des littératures nationales, ce qui, à mon sens, manque à l'enseignement des langues actuel. Quelle ironie, tout de même, de penser que les petits Anglais étudiaient mille ans de littérature allemande pendant que les Allemands faisaient pleuvoir des bombes et des missiles sur Londres et que nous faisions classe dans des abris antiaériens ! La littérature, c'est quelque chose que l'on peut partager avec les locuteurs natifs, et cela vous introduit à la culture d’une langue. Même chose pour le latin : je me souviens encore de mon texte latin préféré, le Pro Roscio Amerino de Cicéron, un superbe drame autour d'un procès à Rome.

Lorsque l'heure du choix est arrivé, à l'entrée à l'université, j'ai opté pour l'arabe. Ceci pour deux raisons. La première, d'ordre pratique, étaient les perspectives d'emploi. Mes camarades d'école qui maîtrisaient bien les langues se dirigeaient tous vers des langues européennes alors que la demande en arabe était forte de la part des services diplomatiques et des compagnies pétrolières et que pratiquement personne n'y répondait. À cette époque, le Foreign Office britannique avait même sa propre école de langue arabe au Liban. Et, encore une fois, j'ai bénéficié des encouragements de mon père. C'est d'ailleurs grâce à l'un de ses contacts en Égypte que j'ai été invité à étudier à l’Université américaine du Caire. Ma grand-mère est décédée au même moment et j'ai perçu un petit héritage juste suffisant pour financer le voyage. J'ai donc traversé la France en stop et pris un billet bon marché sur le pont d'un navire italien ralliant Marseille à Alexandrie. Mon séjour en Égypte a été fabuleux. C'était la fin du régime du roi Farouk, entre le Quatuor d'Alexandrie de Lawrence Durrell et la révolution militaire du général Naguib, un temps où le Caire était encore un creuset de peuples et de langues. Outre l'arabe égyptien, je côtoyais quotidiennement le grec, l'italien, le français, l'arménien et même le ladino (judéo-espagnol). Lors de la projection hebdomadaire de films américains à l'université, il y avait un second écran à côté de l'écran principal pour accueillir tous les sous-titres !

Harris BOA LogoAprès avoir obtenu mon diplôme de la School of Oriental and African Studies (SOAS) à Londres, j'aurais pu y poursuivre des études de troisième cycle au département d'arabe, mais le problème était qu'on n'y enseignait que l'arabe classique, c'est-à-dire l'arabe médiéval. Or moi, mon objectif étant de trouver un emploi, je tenais à poursuivre en arabe moderne, surtout après mon aventure au Caire. C'est alors que j'ai entendu parler d'un lecteur au département d'histoire du Moyen-Orient qui utilisait l'arabe moderne pour ses recherches. C'était Harris Bernard Lewis
Bernard Lewis
, qui deviendrait plus tard professeur à Princeton. Il m'a pris comme étudiant et j'ai commencé avec lui un doctorat sur l'histoire du Liban. Mais d'abord il me fallait passer un deuxième Master en histoire. Bernard Lewis m'a alors fait une faveur inestimable. Comme il pensait que les historiens devaient travailler à partir de documents d'origine, il m'a obtenu une bourse pour aller faire mes recherches aux archives du Quai d'Orsay, le ministère français des Affaires étrangères à Paris. Une autre expérience fabuleuse au cœur de la correspondance consulaire manuscrite du XIXe siècle. Et qui a bien sûr considérablement amélioré mon français.

J'ai ensuite découvert qu'il existait des sources russes pour ma thèse et Lewis m'a conseillé d'apprendre le russe mais ma vie a pris une tournure différente et je me suis orienté vers une autre langue. J'avais eu pour camarade de classe un garçon originaire de Gibraltar ayant été évacué sur Londres en 1940 lorsqu'une invasion allemande de Gibraltar semblait imminente. Comme tous les Gibraltariens, il était bilingue anglais et espagnol andalou. Sa connaissance de l'espagnol lui avait valu un job d'été d'étudiant comme guide de vacanciers Harris book coverbritanniques en Espagne pour une agence de voyages londonienne. Comme il savait que j'étais allé en Espagne (deux semaines en tout et pour tout !) et que j'avais appris un peu d'espagnol grâce à la méthode Hugo écornée de mon père Apprendre l'espagnol en trois mois sans prof, il m'a appelé un jour, c'était un lundi, pour me dire que des obligations familiales l'empêchaient de quitter Londres le samedi suivant avec un groupe de 80 personnes : est-ce que je pouvais le remplacer ? Pour lever mes doutes, il m'a dit que les employés de l'agence de voyage savaient encore moins d'espagnol que moi et il m'a donné des instructions essentielles pour m'en sortir. En fait, leurs affaires marchaient si bien que l'agence nous a recrutés tous les deux pour cet été-là et le suivant. Entretemps, mon espagnol a progressé vertigineusement, j'ai même appris un peu de catalan, sans avoir jamais pris un seul cours d'espagnol. Je dis toujours à ceux qui me demandent des conseils pour apprendre une langue que le meilleur moyen est de décrocher un emploi qui vous oblige à travailler dans cette langue. J'ai si bien donné satisfaction que le propriétaire de l'agence m'a proposé leur poste de représentant permanent en Espagne. C'était une offre impossible à refuser. J'ai laissé tomber mon doctorat pour aller vivre un an à Madrid, puis un an à Barcelone.

Pendant longtemps, ma dernière langue apprise et pratiquée a donc été l'espagnol. Puis mes qualifications m'ont valu des missions d'enseignement en Jordanie et au Maroc qui ont contribué à revitaliser mon arabe. Mon travail en Espagne m'a aussi conduit à faire mes premières armes en interprétariat.

En 1999, après avoir pris ma retraite d'universitaire au Canada, j'ai reçu une autre offre impossible à refuser pour un poste temporaire dans une université espagnole. Je suis donc retourné en Espagne où j'ai atterri dans un village de la banlieue de Valence. La plupart des gens y sont bilingues espagnol et valencien, qui est une variété de catalan. J'ai donc emprunté un livre de cours préparatoire à ma propriétaire pour apprendre le valencien et lire de la littérature valencienne.

Si je devais aller m'installer dans un autre pays, ce qui est peu probable maintenant, je n'hésiterais pas à en apprendre la langue. Nous naissons tous avec une capacité innée pour l'apprentissage de nombreuses langues, même à un âge avancé ; mais cela nécessite du temps, des efforts, un environnement de locuteurs natifs, et de la confiance en soi.

 

Quelle a été votre contribution à cette vision ambitieuse et formidable qui conduisit à la fondation de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa ? Quels furent les principes fondamentaux qui guidèrent le développement de l'école et de son programme ?

L'École de traduction de l'Université d'Ottawa avait déjà six ans d'existence quand, en 1975, on m'y a parachuté, depuis le Département de linguistique où j'enseignais, afin de réformer son programme de maîtrise. J'ai aussi réformé son programme de licence et j'en suis resté directeur pendant quatre ans.
L'école s'appelait alors « École de traducteurs et d'interprètes » mais ne comportait en réalité qu'un seul cours d'interprétation, assuré tout de même par l'interprète en chef de la Chambre des communes et que plusieurs interprètes parlementaires de cette génération ont suivi. J'étais moi-même devenu interprète de conférence en 1970 et il me semblait que je pouvais donner de la substance à l'intitulé « et interprètes ». Notre programme de maîtrise était basé sur le modèle européen avec examen d'entrée exigeant, enseignement de l'interprétation consécutive avant celui de l'interprétation simultanée, tutorat par des interprètes professionnels et examen terminal devant un jury professionnel. Mais nous y avions fait un ajout original : une période obligatoire d'apprentissage sur le lieu de travail, autrement dit un « stage ». Il s'agissait de participer à une conférence réelle en tant que membre actif de l'équipe d'interprètes. La chose aurait été difficile à imposer en Europe à cause de l'opposition de l'AIIC (Association internationale des interprètes de conférence) et j'ai bien eu quelques différends avec certains membres de l'AIIC Canada, mais fort heureusement nous avons pu bénéficier de la coopération de professionnels compréhensifs. Si j'ai persisté, c'est que j'étais convaincu que l'interprétation de conférence est une performance publique et que donc les jeunes interprètes se devaient d'être exposés au stress de se produire en public.J'ai fait des erreurs. L'une d'elles a été de limiter les cours d'interprétation au niveau maîtrise. Ici, en Espagne, il est courant pour tous les étudiants en traduction de premier cycle d'avoir un ou deux cours d'interprétation. J'en comprends l'utilité aujourd'hui, mais à l'époque, je partageais la vision commune et erronée qui consistait à assimiler interprétariat à interprétariat de conférence, alors qu'en réalité, il existe de multiples autres branches qui offrent des emplois : interprétariat auprès des tribunaux, interprétariat commercial, communautaire, téléphonique, etc., et on peut enseigner tout cela aux étudiants de premier cycle. Ils peuvent ainsi se faire une idée de ce que cela représente, et les plus doués d'entre eux peuvent être orientés vers l'interprétariat de conférence.

Une autre erreur a été d'enseigner uniquement l'interprétariat en anglais et en français. C'est compréhensible dans le contexte canadien bilingue, mais cela a pu empêcher des diplômés de postuler à des postes lucratifs aux Nations Unies.

Jusqu'à cette dernière décennie, l'Université d'Ottawa était la seule au Canada offrant un programme professionnalisant en interprétariat de conférence. Aujourd'hui, elle bénéficie d'un accord avec le Bureau de la traduction du gouvernement du Canada, qui fournit les Martin Chubgongenseignants. Je suis fier que le tout premier étudiant sorti diplômé en 1982, il y a près de quarante ans, occupe désormais le poste de secrétaire général de l’Union interparlementaire à Genève : il s'agit du Camerounais Martin Chungong.

 

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