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Atelier d’interpretation à Londres

realisé par Ewandro  Magalhaes et la London Metropolitan University - le mardi 28 janvier et 29 janvier 2020

 

EWandro boot camp

Ewandro Magalhaes, interprète diplomatique chevronné et ex-chef interprète dans le système onusien, a été notre linguiste du mois d'août 2015.Ewandro est un citoyen brésilien qui actuellement vit et travaille à New York. Il a obtenu le statut officiel de résident permanent aux Etats-Unis eu égard à ses éminentes qualités d'interprète de conférence. En 2019 il a publié « The Language Game : Inspiration & Insight for Interpreters » disponible en livre de poche et sur Kindle (Amazon.com, Amazon.co.uk. & Amazon.fr)

  The Language Game (cover)  


Prochainement, Ewandro sera à Londres pour exposer à ses collègues certaines perceptions interactives tirées de sa propre expérience et leur révéler l'envers du décor d'une des professions les plus passionnantes et les plus stressantes qui soient au monde.

Les candidats interprètes s'attacheront surtout aux défis à relever pour pénétrer le monde assez inaccessible de l'interprétation. Ceux qui ont déjà taquiné et expérimenté la cabine tireront profit des anecdotes et des conseils contenus dans l'ouvrage. Enfin, il faut espérer que les profanes n'en éprouveront que plus d'intérêt pour les langues, au fil des pages de The Language Game.

En partenariat avec la London Metropolitan University, Ewandro organisera du 28 janvier à 9h30 jusqu'au mercredi 29 janvier 2020 à 18h30, un atelier de deux jours à l'intention des interprètes indépendants qui souhaitent améliorer leur situation en profitant de l'expérience professionnelle d'un maître incontesté de la discipline. Une occasion unique offerte aux interprètes d'acquérir, grâce à une formation intensive, les compétences menant à des résultats aussi immédiats que durables.

—————-

How interpreters juggle two languages at once – Ewandro Magalhaes

Ce qui passe dans le cerveau des interprètes
Isabelle Pouliot

L'étonnant cerveau des interprètes simultanés - 
adaption Isabelle Pouliot

 


Agathe Tupula Kabola – linguiste du mois de décembre 2019

 

E N T R E T I E N    E X C L U S I F

AgatheTupulaKabolaAgathe Tupula Kabola est orthophoniste clinicienne à Montréal, au Québec en pratique privée depuis 2010. Elle accompagne les personnes qui sont aux prises avec un trouble du langage ou de la parole, ainsi que leur famille. S'étant d'abord fait connaître du public par ses nombreuses capsules vidéo sur le web, elle collabore régulièrement avec les médias comme chroniqueuse, tant à la télévision qu'à la radio ou dans les magazines.

Agathe radio

Agathe offre des conférences dans les milieux de garde, les écoles, les organismes communautaires et les salons ou colloques regroupant des intervenants de la petite enfance ou de l'éducation. Les sujets qui lui tiennent à cœur : le bilinguisme, la stimulation du langage au quotidien, la lecture aux tout-petits, le bégaiement et l'entrepreneuriat au féminin. Agathe est aussi la fondatrice de la Clinique multithérapie Proaction, une clinique privée multidisciplinaire, qui fait désormais partie du réseau d’établissements de la Clinique MultiSens. Elle est l'auteure de trois livres traitant respectivement du bilinguisme chez les enfants, de la résilience en affaires et du bégaiement Agathe book cover. Elle est aussi chargée de cours et chargée d'enseignement clinique à l'École d'orthophonie et d'audiologie de l'Université de Montréal. Sa profession, ses écrits, ses conférences et ses interventions dans les médias découlent de la même source de motivation : être près des gens et outiller les familles en leur donnant des stratégies pratiques et innovantes. Voilà sa passion et la vision du service qu'elle désire offrir à la population. La lecture du livre Le bilinguisme, un atout dans son jeu. Pour une éducation bilingue réussie, dont Agathe est l'auteure*, a guidé cet entretien.

 

Isabelle Pouliot

 

Questions de Jean Leclercq et Isabelle Pouliot de la part de Le Mot juste. Propos recueillis par Isabelle Pouliot.

 


IP :
Vous êtes une Québécoise francophone, vous habitez un pays officiellement bilingue, le Canada, et vous avez des racines africaines. Racontez-nous l'itinéraire qui vous a amenée à vous intéresser au bilinguisme et au plurilinguisme.

ATK : Je suis la troisième d'une famille de quatre enfants, née à Montréal et issue d'un mélange culturel. Ma mère est Québécoise de souche (ou « pure laine » comme on dit au Québec), et mon père est originaire de la République démocratique du Congo. Ma langue maternelle est le français et c'est la seule langue qui était parlée à la maison dans la famille. Puisque j'ai grandi à Montréal, j'ai été exposée à l'anglais très tôt dans mon enfance, à l'école, par les amis du voisinage et via la télévision. J'ai débuté l'apprentissage de ma troisième langue, l'espagnol, à l'école secondaire. C'est seulement une fois à l'université, lors d'un programme d'échange étudiant à Valladolid, en Espagne, où j'ai complété mon baccalauréat (licence) en orthophonie, que j'ai développé mon aisance en espagnol. C'est une langue que j'utilise couramment encore aujourd'hui dans le cadre de mon travail.

J'ai toujours été une passionnée des langues, et le fait de vivre dans une ville où la population allophone prédomine et fait partie de mon quotidien a certainement contribué à cet intérêt chez moi. Déjà lors de mes stages dans le cadre de mes études en orthophonie, j'étais régulièrement amenée à intervenir auprès de patients allophones, ce qui a guidé mon choix de sujet pour ma thèse de fin de maîtrise : l'identification d'un trouble de langage ou d'un retard d'acquisition du français langue seconde chez l'enfant allophone.

À l'âge de 22 ans, j'ai eu la chance de voyager en République Démocratique du Congo pour la première fois avec mon père et mon frère Kasai-Orientalcadet. C'est lorsque nous sommes arrivés à Mérode, le village natal de mon père, dans la région de Mbuji Mayi (Province Kasai-Oriental) , où demeurent des membres de la famille du côté paternel, que j'ai pris pleinement conscience que j'étais coupée d'une partie de mes racines. Les habitants du village s'étaient regroupés autour de nous pour exprimer leur joie de nous rencontrer, à travers leurs pas de danse et leurs chants. Ils ont ensuite voulu amorcer un échange avec mon frère et moi en tshiluba, la langue maternelle de mon père (que nous n'avons jamais apprise, n'ayant jamais été exposés). J'étais à la fois heureuse de vivre ce moment magique, et déçue de ne pouvoir m'exprimer dans leur langue.

En 2016, année de la parution de mon livre sur le bilinguisme, j'ai suivi mon premier cours de tshiluba à Montréal dans une école de langues africaines. Aujourd'hui, je n'ai pas un niveau conversationnel, mais j'ai pu développer légèrement mon oreille et je suis en mesure de comprendre quelques bribes de texte à l'écrit. J'ai encore beaucoup de chemin à faire pour être autonome dans ma langue d'origine.

Agathe 7IP : Dans le prologue de l'ouvrage que vous consacrez au bilinguisme, vous écrivez : « J'ai donc voulu rédiger le livre que j'aurais aimé que mon père lise lorsque j'étais plus jeune, afin qu'il puisse avoir les outils nécessaires pour transmettre une langue minoritaire à ses enfants. »  Pourquoi l'enseignement de la langue d'origine est-il si important?

ATK : Je suis convaincue qu'avec la transmission de chaque langue viennent un bagage culturel, une nouvelle vision du monde qui nous entoure et l'accès à une richesse insoupçonnée. Le fait pour les enfants de connaître leur langue d'origine leur permet, dans certains contextes, de communiquer avec davantage de membres de leur famille et de mieux communiquer avec leur noyau familial. Toutefois, la transmission d'une langue d'origine est avant toute chose une question de valeur et d'importance qui lui est accordée. Je ne crois pas que les parents devraient s'imposer de parler leur langue d'origine à leurs enfants si ce n'est pas naturel ou important pour eux de le faire. De plus, les parents doivent eux-mêmes avoir une bonne maîtrise de leur langue d'origine afin de fournir à leurs enfants des modèles langagiers adéquats.

En ce qui me concerne, mon père a toujours conservé des liens étroits avec les membres de sa famille qui parlent le tshiluba, et plusieurs d'entre eux ne maîtrisent pas le français. Mon père s'est toujours donné le devoir de nous transmettre ses valeurs familiales et sa culture. La transmission de sa langue d'origine à ses enfants aurait ainsi été en accord avec ses valeurs et aurait pu nous permettre de communiquer davantage avec sa famille. J'ai compris tellement de choses sur la culture de mon père lorsque j'ai suivi mon premier cours de tshiluba. J'en ai d'ailleurs fait un article sur mon blogue.

IP : Certains immigrants ou résidents d'origine étrangère sont réticents à transmettre leur langue d'origine à leurs enfants, surtout si celle-ci est très minoritaire. Quelques questions se posent : L'enfant allophone a-t-il envie d'apprendre une langue qu'il n'aura guère l'occasion d'utiliser ? Que faire si l'enfant répond dans la langue majoritaire lorsqu'on lui parle dans la langue minoritaire? Doit-on s'en inquiéter?

ATK : Pas forcément. L'utilité de la langue dans le quotidien est l'un des ingrédients pour une éducation bilingue réussie dont je parle dans mon livre. Pour parvenir à une bonne maîtrise d'une langue, l'enfant doit avoir des opportunités de l'utiliser, de participer à des interactions sociales riches et diversifiées avec des locuteurs compétents. De mon expérience, ce qui décourage souvent les parents à ne pas transmettre leur langue d'origine à leurs enfants est la fausse croyance que l'exposition à deux langues en même temps engendrera de la confusion chez l'enfant, ou bien qu'il faille parler la langue de scolarisation à la maison, une fois que l'enfant fait son entrée à l'école, afin de ne pas nuire aux apprentissages scolaires et développer davantage le vocabulaire dans la langue majoritaire. Ces mythes sont coriaces et persistent dans le temps, bien que de nombreuses études aient démontré que les langues n'entrent pas en concurrence dans le cerveau de l'enfant. Bien au contraire, la bonne maîtrise de sa langue maternelle facilite l'acquisition d'une langue seconde en agissant comme un « terreau fertile », une base sur laquelle l'enfant pourra s'appuyer pour apprendre d'autres langues.

 

IP: Vous écrivez qu'il est nécessaire qu'un enfant soit exposé à une autre langue au moins 30 % du temps pour qu'il devienne bilingue. Quelles stratégies sont les plus appropriées pour valoriser la langue?

ATK : Si nous avons une bonne maîtrise de la langue en question, il est possible de la valoriser en la parlant le plus régulièrement possible à l'enfant, toujours dans des contextes naturels. Si les parents ne maîtrisent pas la deuxième langue, ils peuvent tout de même la valoriser en s'y intéressant et en créant des contextes où l'enfant aura l'opportunité d'utiliser cette langue (ex : inscription à des activités de loisirs dans la langue, heures du conte à la bibliothèque, fréquentation des amis du quartier parlant cette langue, fréquentation d'une association organisant des activités dans la langue, trouver des professionnels de la santé locuteurs de cette langue, etc. Bref, l'enfant doit sentir que la langue qu'il apprend peut lui être utile pour communiquer avec son entourage et socialiser.

 

IP : Le bilinguisme et le plurilinguisme sont maintenant la norme dans le monde. Cependant, bon nombre de systèmes scolaires enseignent encore les langues secondes sans apprentissage très soutenu. Selon vous, comment l'école devrait-elle enseigner les langues?

ATK : L'enseignement d'une langue devrait se faire par des locuteurs ayant une compétence élevée dans ladite langue, à travers des périodes d'apprentissage favorisant des périodes prolongées (au détriment des périodes courtes, comme le veut la formule traditionnelle). Par exemple, il existe des modèles scolaires où l'anglais est parlé en classe pratiquement la moitié de l'année scolaire (classes d'anglais intensif). Ou encore, il est possible de réaliser des journées complètes en anglais au lieu d'une heure par-ci par-là.

 

IP : Quel est le lien entre réussite scolaire et bilinguisme?

ATK : Les enfants bilingues tendent à avoir de meilleurs résultats et des aspirations scolaires plus élevées en comparaison aux enfants unilingues. Les résultats de plusieurs études nous montrent que les enfants bilingues, entre autres, apprennent plus aisément à lire et à écrire et comprennent plus vite les règles de grammaire. Or, la grande majorité des apprentissages scolaires passe par la lecture.

IP : Dans votre livre, vous nous dites que le bilinguisme exerce sur le cerveau un effet protecteur qui dure pendant toute la vie et qu'il protège du vieillissement et de certaines pathologies liées à l'âge. Les bilingues se rétabliraient mieux après un AVC. Expliquez-nous.

ATK : Le fait de parler régulièrement plus d'une langue, que ce soit dès la prime enfance ou plus tard à l'âge adulte, est en quelque sorte une gymnastique cérébrale qui permet de garder notre cerveau en forme! Après avoir subi un AVC, une personne peut voir ses habiletés langagières diminuer au niveau réceptif et expressif (compréhension du langage, parole, formulation des phrases, expression des idées, lecture, écriture). C'est ce qu'on appelle l'aphasie. Or, les personnes aphasiques bilingues tendent à mieux récupérer leurs facultés que les aphasiques unilingues, car elles voient leurs fonctions cognitives plus préservées. Leur cerveau vieillit moins rapidement et a plus de facilité à compenser.

IP : Le fait d’être vous-même plurilingue vous aide-t-il à mieux dépister des troubles du langage chez des enfants bilingues?  

Agathe 100ATK : Je dirais que oui, dans la mesure où le fait de parler plusieurs langues me rend plus sensible aux particularités linguistiques de chaque langue (morphologie, phonologie, particularités pragmatiques en lien avec la culture rattachée à la langue, etc.). Étant plus sensible et à l'affût de ces nuances, je me sens davantage en mesure de ne pas être biaisée et de ne pas sur-identifier ou sous-identifier des troubles de langage chez ma clientèle. Toutefois, je ne dirais pas qu'il faut à tout prix être plurilingue ou parler la langue maternelle du patient pour être à même de déterminer un problème de communication chez ce dernier. Néanmoins, le plurilinguisme nous ouvre des portes et permet de passer les barrières beaucoup plus facilement, en plus d'éviter les biais culturels.

 

IP : Les troubles du langage sont-ils universels ou certains problèmes se retrouvent-ils plus souvent chez les locuteurs d’une famille de langues?  

ATK : Les troubles du langage sont universels. Néanmoins, les troubles du langage écrit peuvent prendre plus d'ampleur dans une langue Agathe 1 donnée dépendamment de la nature de la langue (par ex.: une langue opaque comme le français (un phonème correspondant à plusieurs graphèmes, comme o: eau, ault, eault, aux, eaux, au, etc.) cause plus de difficultés à une personne dyslexique qu'une langue transparente comme l'espagnol, où on écrit les sons comme ils se prononcent). À l'oral, les marqueurs d'un trouble de langage varient d'une langue à l'autre en fonction de la morphologie et de la syntaxe de la langue. Par exemple, les erreurs d'accord en genre peuvent être des marqueurs d'un trouble de langage dans une langue (comme en français), mais pas dans une autre où les articles ne sont tout simplement pas accordés en genre (comme en anglais).

IP : En terminant, avez-vous des suggestions ou des conseils pour des parents unilingues qui souhaitent favoriser chez leurs enfants l'apprentissage de langues étrangères qu'ils ne maîtrisent pas? Quels moyens sont à favoriser ou à proscrire?

ATK : Il faut à tout prix éviter qu'ils ne s'improvisent eux-mêmes locuteurs d'une langue qu'ils ne maîtrisent pas et se mettent à la parler à leurs enfants, car ceux-ci ont besoin de modèles langagiers adéquats pour bien apprendre la langue. Les parents peuvent plutôt trouver d'autres ressources dans le quartier ou dans leur entourage : amis, parenté, nounou ou gardienne, activités de loisirs, jumelage linguistique, camp de jour, cours de langue, etc. Ils doivent garder en tête que l'apprentissage d'une langue prend du temps : c'est un projet de plusieurs années et non de quelques semaines !

*Agathe Tupula Kabola. Le bilinguisme, un atout dans son jeu. Pour une éducation bilingue réussie. Montréal, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2016. 189 p.

Agathe last

Lectures supplémentaires :

http://kabola.ca/

LANGFEST Montreal, Canada. 2018 08 21-26

Linguiste du mois de novembre 2013 – Claudette Roche, monitrice d'accent

Linguiste du mois de mai 2019 – Rachel Harting, enseignante de français au seins des sourds 

Entretiens avec des montréalais et montréalaise :

Sherry Simon – linguiste du mois de juin 2015

Marc Pomerleau – linguiste du mois de mai 2019

 

“Climate strike”, terme anglais de l’année 2019

…choisi par le dictionnaire Collins.

 

L'article qui suit a été publié dans le journal britannique, The Guardian du 6 novembre 2019. Traduction : Jean Leclercq


Au terme d'une année marquée par des protestations contre le changement climatique s'exprimant de l'Afghanistan au Vietnam, par des manifestations du mouvement Extinction Rebellion consistant à bloquer la circulation dans des grandes villes et par une Greta Thunberg [1] appelant les jeunes à sécher les cours pour combattre l'inaction politique, le dictionnaire Collins a désigné l'expression "climate strike" (grève pour le climat) mot de l'année 2019.

Extinction-protest + Greta

Chaque année, les lexicographes du dictionnaire surveillent un corpus de 9,5 milliards de mots et dressent une liste de 10 mots nouveaux et importants. L'un de ceux-ci est ensuite couronné mot de l'année. La grève pour le climat se définit comme : « une forme de protestation consistant à ne pas aller au travail ou aux cours afin de participer à des manifestations pour exiger que l'on agisse contre le changement climatique ».

L'expression a été utilisée pour la première fois en 2015, à l'occasion d'une manifestation de masse pendant la conférence des Nations Unies sur le changement climatique, organisée à Paris. Toutefois, elle ne s'est largement répandue qu'à la fin de 2018, lorsque la décision de la jeune activiste suédoise Greta Thunberg de sécher les cours tous les vendredis pour aller protester devant les parlements nationaux a fait la une des journaux du monde entier. En septembre 2019, on estimait que six millions de jeunes avaient participé à la grève mondiale pour le climat, alias Semaine mondiale pour le Futur. 

Greta Climate week


Les lexicographes de Collins ont observé que l'emploi de l'expression « grève pour le climat » a centuplé en 2019, se plaçant ainsi en tête de leur liste de mots. Helen Newstead, consultante en contenu linguistique chez Collins, a déclaré : « Les grèves pour le climat peuvent souvent diviser l'opinion publique, mais elles ont été incontournables cette année et elles ont même ravi la première place à l'ex-mot de l'année – Brexit – au palmarès des informations, ne serait-ce que pendant peu de temps. » C'est là le signe d'une tendance aux termes relatifs à l'environnement, après qu'« à usage unique » ait été le mot de l'année 2018, désignant les produits en matière plastique pour une seule utilisation

Cette année, d'autres termes relatifs au climat étaient en lice, notamment rewilding, signifiant « faire revenir des terres à l'état sauvage » [2], et hopepunk, substantif utilisé pour décrire « un mouvement artistique et littéraire qui prône la quête de finalités positives face à l'adversité. »  Au cours des six dernières années, les mots retenus ont eu de plus en plus une connotation politique.  Alors qu'à une certaine époque, des mots comme geek [3], photobombing [4] et binge-watching [5], définissaient le nouveau vocabulaire, on trouve désormais Brexit et fake news dans les sélections plus récentes.  Cette année, Collins a lancé un Brexicon, sorte de lexique des mots se rapportant au processus de sortie de la Communauté européenne, comprenant Brexiteer, cakeism, flextension et prorogue.  « Le dictionnaire n'a pas d'opinion sur le Brexit, si ce n'est qu'il a été assez généreux à l'égard de la langue anglaise, de même qu'il a inspiré l'emploi de nombreux explétifs désuets » dit Mme Newstead. « Il semble que nous n'avons pas eu depuis longtemps de mots de l'année qui soient plus amusants … L'atmosphère politiquement chargée de ces dernières années retentit nettement sur notre langue, propulsant de nouveaux mots et conférant des significations et des nuances nouvelles à des termes plus anciens. » ajoute-t-elle. 

Greta[1] A la une (11 décembre 2019) – « La jeune militante du climat Greta Thunberg a été désignée personnalité de l'année 2019 par le magazine "Time". La Suédoise de 16 ans, devenue l'égérie de la lutte contre le changement climatique à travers la planète, est ainsi la plus jeune lauréate de cette distinction, décernée depuis 1927 par le magazine américain. » 

 

[2] Il semble qu'en français, on parle de « renaturer », formé sur le modèle de  dénaturer. L'action de renaturer serait donc la « renaturation ». Mais certains préfèrent parler de « réensauvager », rendre à l'état sauvage, une région, une étendue boisée ou des terres jusque-là cultivées. 

[3] n. fam. 1. personne gauche/socialement inepte, intello 2. accro d'informatique, passione d'informatique, fana de nouvelles technologies.  René Meertens, Le Guide anglais/français de la traduction 

Photobombing[4] Photobombage.  L'intrusion accidentelle ou intentionnelle d'une personne au premier plan  ou à l'arrière plan d'une photographie  en train d'être prise. Dans le cas d'une intrusion délibérée, il s'agit souvent de faire une farce au photographe ou aux sujets photographiés, en gâchant le contexte de leur photo

[5] Le binge-watchingbinge-viewing ou marathon-viewing, (visionnage boulimique selon la Commission d'enrichissement de la langue française et visionnage en rafalevisionnement en rafale ou écoute en rafale selon l’Office québécois de la langue française est la pratique qui consiste à regarder la télévision ou tout autre écran pendant de plus longues périodes de temps que d'habitude, le plus souvent en visionnant à la suite les épisodes d’une même série.  

Notes – Jean Leclercq :


Oxford-Word-of-the-Year-2019Signe évident de la préoccupation de plus en plus grande qu'inspire le changement climatique, les Dictionnaires d'Oxford (Lexico.com) ont désigné l'expression climate emergency (urgence climatique) mot de l'année 2019.  Ils en donnent la définition suivante : "une urgence climatique est une situation dans laquelle une action urgente s'impose pour freiner ou enrayer le changement climatique et éviter ainsi les dégâts potentiellement irréversibles pour l'environnement qui pourraient en résulter." La grande préoccupation est donc sensiblement la même des deux côtés de l'Atlantique, mais si Oxford s'attache au phénomène, l'urgence climatique, Collins privilégie l'un des moyens d'action qui s'offrent aux défenseurs de l'environnement, la grève pour le climat. 

 

Bien avant que Greta Thunberg ne déclenche son mouvement de grève pour le climat, les Dictionnaires d'Oxford avaient déjà choisi le néologisme youthquake comme mot de l'année 2017. Ce terme, formé sur le modèle d'earthquake, désigne le vaste mouvement qui, tel un séisme, secoue toute la jeunesse des pays développés et la mobilise pour la sauvegarde du climat. En risquant un équivalent français, on pourrait parler de « séisme juvénile ». Toujours est-il qu'en 2019, comme en 2017, le dérèglement climatique obsède les esprits et le choix des mots de l'année témoigne de cette préoccupation.

Dans leur communiqué, les Dictionnaires d'Oxford définissaient le terme youthquake comme « un changement important d'ordre culturel, politique ou social, résultant des actions ou de l'influence des jeunes. »

Les rédacteurs de l'Oxford ont choisi youthquake parce que les données qu'ils analysaient avaient fait apparaître un quintuplement de l'emploi de ce terme entre 2016 et 2017, notamment lors des élections générales organisées au Royaume-Uni.

En avril 2017, Mme Theresa May, cheffe du parti conservateur, a déclenché une élection surprise qui a donné lieu à sept semaines de campagne féroce. Bien que le parti travailliste attirât les jeunes, il perdit des sièges lors de l'élection de juin, suscitant cependant le plus grand afflux de jeunes aux urnes qu'on ait enregistré en 25 ans.  Le même phénomène s'observa en Nouvelle-Zélande, lors des élections générales de septembre où l'engagement et le taux de participation des jeunes atteignirent également des sommets.

Diana Vreeland, rédactrice en chef de Vogue, avait inventé le terme en 1965 pour désigner la tourmente de l'après-guerre et le rejet des valeurs traditionnelles par la génération des « baby-boomers ».   

À la une (10 décembre 2019): « À 34 ans, Sanna Marin est la plus jeune dirigeante au monde. La nouvelle Première ministre finlandaise a officiellement pris ses fonctions mardi 10 décembre." RTL

Petit glossaire du blog :

Flood control

Protection/lutte
contre les inondations

Smog (smoke + fog)

 

Smog, brouillard de pollution

Habitat destruction/loss

Destruction/perte d’habitats

Habitat fragmentation

Morcellement des habitats

Melting glaciers

Fonte de glaciers

Greenhouse gas

Gaz à effet de serre

Fossil fuel

Combustible fossile

Sea-level rise

Élévation du niveau des mers

Renewable energy

Énergies renouvelables

Low pollution future

Avenir propre

Carbon footprint

Empreinte carbone


Lecture supplémentaire
:

Ecophisiology / L'ecophysiologie, Ecosychology / L'ecopsychologie, Sostalia / l'ecoanxieté Isabelle Pouliot

« Tender-age shelter « est le mot de l’année 2018 pour l’American Dialect SocietyAudrey Pouligny

Six jeunes Portugais attaquent 33 États afin de les contraindre à agir contre la crise climatique
Le Monde, 03.09.2020

 

Google Assistant : un mode interprète traduit désormais vos conversations en temps réel

Google Assistant 212 decembre 2019. Google Assistant accueille un mode interprète sur Android et iOS. Avec cette nouvelle fonctionnalité, votre smartphone brise toute barrière linguistique et vous permet de discuter avec n’importe quel étranger en traduisant vos conversations en temps réel.

Source : 9to5Google

 

 

 

« Procrastination » est à nouveau la définition la plus recherchée sur Google en 2019


Procrastination 21Selon le bilan des mots les plus recherchés de l’année sur le Google, dévoilé ce mercredi, le terme « procrastination » arrive en tête, suivi par « pervers narcissique » et « Gafa »

Les Français, champions de la procrastination ? Selon le bilan des mots les plus recherchés de l’année sur Google, dévoilé ce mercredi 11 décembre, le terme « procrastination » arrive en tête. Les Français ont ainsi cherché en 2019 à connaître la définition de ce mot sur le moteur de recherche pour la seconde année consécutive.

Procrastination 12
Dans ce classement établi par la plateforme, le terme « procrastination » est suivi par « pervers narcissique » et par le mot « Gafa », Gafa abréviation faisant écho aux géants américains Google, Apple, Facebook  et Amazon. Plus surprenant, le mot « pétauriste » (un animal nocturne de la famille des écureuils) arrive en quatrième position, devant le mot Brexit.

 

Procrastination 13 Procrastination 22


Le 10 des termes les plus recherchés sur Google en 2019

1- Procrastination

2- Pervers narcissique

3- GAFA

4- Pétauriste

5- Brexit

6- Shutdown

7- Flexitarien

8- Fake news

9- Moula

10- Web

De nombreux mots anglophones figurent ainsi cette année dans ce classement des termes les plus recherchés sur Google en 2019 : shutdown,  fake news brexit, web…

Lecture supplementaire :

Les mots français-anglais du mois – procrastination, précrastination et procaféination
25.09.18

Procrastinator's brains are different than those who get things done
BigThink.com

 

 

Nous sommes les enfants du monde

 

Le 27 juin 2018, 500 enfants de toute la ville d'Oxford se sont retrouvés au Sheldon Theater pour la toute première interprétation de « Nous sommes les enfants du monde », de Lin Marsh. Cette chanson honore les nombreuses langues parlées dans les écoles et les communautés d'Oxford. C'est un pot-pourri de chants folkloriques en sept langues : arabe, mandarin, polonais, portugais, pendjabi, swahili et ourdou. Elle a été commandée par Creative Multilingualism, un programme de recherches mené par l'Université d'Oxford et financé par l'AHRC, dans le cadre de l'Open World Research Initiative. Davantage d'informations se trouvent sur le site Web de Creative Multilingualism. La manifestation est organisée en partenariat avec le Festival des Arts d'Oxford.

Du hameau à la mégalopole

L'article qui suit,  rédigé par M. Dominique Mataillet, a paru dans FRANCE-AMÉRIQUE (numéro d'octobre 2019), la plus grande publication de langue française aux États-Unis et la seule à être diffusée à travers tout le territoire américain. Nous le reproduisons avec la précieuse autorisation de l'auteur.

  Dominique Mataillet  

Los Angeles est-elle une ville ? La question paraît incongrue. Elle ne l’est pas tant que cela.

Car, aujourd’hui plus que jamais, il est difficile de s’entendre sur les définitions. Se situe-t-on sur le plan géographique ou dans le registre administratif ? À partir de combien d’habitants peut-ton parler de ville ? Est-ce un ensemble d’un seul tenant ?

Selon les points de vue, Los Angeles est soit une agglomération, soit une conurbation, soit une mégapole, soit une aire urbaine. Tout comme New York, qui, en fonction du contexte dans lequel on l’évoque, compte entre 8 et 25 millions d’habitants.

Mais il faut commencer par le commencement : les zones rurales. Le territoire d’un pays comme la France était il y a peu encore constitué pour l’essentiel d’un maillage serré de « villages ». À ceux-ci- s’ajoutaient des « hameaux », regroupant quelques habitations, et des « lieudits » (ou « lieux dits »). Quand le village atteignait un certain niveau de population, on parlait de « bourg ».  

On utilise parfois le joli mot de « bourgade » pour désigner un village dont les maisons sont disséminées sur un assez grand espace. Quelques synonymes familiers ont passé l’épreuve du temps, tels « patelin » (de l’ancien français pastiz, « pacage ») et « bled », mot importé du Maghreb où il signifie « terrain », « pays ».

Quand on parle de « ville », on songe d’abord à la taille de la population. Le nombre d’habitants agglomérés (dont les résidences sont distantes de moins de 200 mètres) est en effet un critère déterminant. Encore varie-t-il fortement selon les pays : 200 personnes en Suède, 2 000 en France, 50 000 au Japon ! Les Nations unies, de leur côté, retiennent le seuil de 20 000 habitants.

La ville se distingue aussi du village par sa morphologie, qui se caractérise par un habitat dense et, souvent, vertical. Alors que, traditionnellement, les zones rurales étaient vouées aux productions agricoles, la ville était l’espace privilégié des commerces et des services. Elle cumulait également les fonctions politiques et administratives. Jusqu’à ce que l’industrie, souvent à l’origine du fait urbain lui-même, devienne une activité dominante et redessine les paysages.

On emploie souvent indifféremment les mots « cité » et « ville ». Ils ont pourtant des histoires fort différentes.

Le premier est dérivé du latin civitas, circonscription politique de l’empire romain avant de servir de cadre à l’administration de l’Église chrétienne. C’est pour cela que cité prit le sens de ville épiscopale et resta longtemps marqué par cette fonction religieuse.

Plus trivialement, la ville – du latin villa, « maison de campagne » ou « village »  –  est, au départ, «  un « assemblage de plusieurs maisons disposées par rues et fermées d’une clôture commune, qui est ordinairement de murs et de fossés ».  C’est du moins comme cela qu’elle est définie dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694.

Dès lors que, désormais, plus de 55 % de la population mondiale vit en zone urbaine – le taux devrait approcher 70 % en 2050 -, les indicateurs classiques ont forcément volé en éclats. Et le vocabulaire afférent a nécessairement été remis à jour.

Les plus grandes villes sont qualifiées de « mégapoles ». On utilise aussi les termes de « macropoles ». Si l’on retient le seuil de dix millions d’habitants, une trentaine d’agglomérations géantes peuvent être considérées comme des mégapoles. Avec plus de 42 millions d’habitants en 2014, le Grand Tokyo est la plus peuplée de toutes.

Ces cités gigantesques sont des « métropoles », c’est-à-dire des lieux de commandement (économique, politique…) de vastes espaces. Elles sont souvent des « capitales » dans la mesure où elles abritent le siège du gouvernement. Mais cette règle souffre de nombreuses exceptions. Au Brésil, la capitale est non pas Sao Paulo (plus de 10 millions d’habitants) mais Brasilia (2,5 millions). Au Nigeria, c’est Abuja (environ 2,7 millions d’habitants) et non Lagos (plus de 20 millions). Idem aux États-Unis, avec Washington, ville moyenne de quelque 700 000 habitants. On relèvera que dans ce même pays les capitales des États fédérés sont souvent de petite taille. Harrisburg (Pennsylvanie), Jefferson City (Missouri), Dover (Delaware), Annapolis (Maryland) comptent chacune moins de 50 000 habitants. Dans le Kentucky, État de quelque 5 millions d’habitants, Frankfort, la capitale, ne dépasse pas les 25 000 âmes alors que Pierre, capitale du Dakota du Sud, n’atteint pas les 15 000 et Montpelier (Vermont) les 8 000.

De nos jours, les villes se développent surtout par « périurbanisation » et « rurbanisation » *, c’est-à-dire par l’extension de leurs banlieues et des espaces plus lointains, à urbanisme plus aéré. En s’étendant démesurément, certaines villes finissent par se rejoindre et former des « conurbations ». C’est le cas, par exemple, de l’ensemble San Francisco-Oakland-San José en Californie et de celui constitué par Lille, Roubaix et Tourcoing dans le nord de la France.

Ce n’est pas tout ! Une série de conurbations peut former une « région urbaine », comme, aux Pays Bas, la Randstad, qui englobe Utrecht, Amsterdam, La Haye et Rotterdam. Certaines régions urbaines, enfin, font partie d’ensembles urbains encore plus vastes, auxquels on a donné le nom de « mégalopoles ». Ainsi en est-il de la vaste aire du Nord-Est américain s’étendant de Boston à Washington ainsi que du « Tokaido » japonais, axe de circulation qui va de Tokyo à Fukuoka en passant notamment par Kyoto, Osaka et Kobe. 

Si elles n’atteignent pas de telles dimensions, certaines villes abritent la plus grande partie de la population de leur pays. Les géographes parlent de « cités-États ». À l’exemple du Koweït, dont la capitale éponyme regroupe, avec quelque 2,4 millions d’habitants, plus de 90 % des habitants de l’émirat. Sans oublier Monaco (39 000 habitants sur 202 hectares) ni le Vatican (44 hectares, 1 000 habitants), où ce taux atteint 100 %.

 

Dominique Mataillet

  • Toutes ces notions sont développées dans l’excellent Dictionnaire de géographie, de Pascal Baud, Serge Bourgeat et Catherine Bras, publié par Hatier.

Article precedent paru sur ce blogue : Langages Yankees : Gringos, Turcos et autres Godos

 

 

Peter Hicks – linguiste du mois de novembre 2019


 E N T R E T I E N     E X C L U S I F

Peter Hicks   Silvia Kadiu

Peter Hicks, Ph.D.,
linguiste, historien, musicien – l'interviewé 
  Silvia Kadiu, Ph.D., traductologue, traductrice, universitaire – l'intervieweuse

L'entretien qui suit a été mené en anglais et traduit en français par notre nouvelle contributrice, Silvia Kadiu, que nous accueillons chaleureusement. Silvia Kadiu est une traductrice et universitaire française. Née en Albanie, elle est arrivée en France à l’âge de sept ans. Après avoir effectué des Masters de Littérature Comparée et d’Anglais à l’Université Sorbonne Nouvelle, elle a vécu à Londres pendant plus de dix ans, travaillant dans l’édition, la traduction et l’enseignement supérieur.

Book coverElle est titulaire d’un Master et d’un Doctorat de Traduction de la University College London. Sa thèse de doctorat sur la traduction des textes traductologiques a été publiée par UCL Press en 2019 sous le titre Reflexive Translation Studies : Translation as Critical Reflection. Elle est également l’auteure de plusieurs articles de traductologie, de traduction littéraire et de didactique de la traduction, et co-traductrice de plusieurs poèmes depuis l’albanais vers l’anglais (via le français) pour le recueil de poésie Balkan Poetry Today 2017, dirigée par Tom Phillips.

Silvia est actuellement Maîtresse de conférences invitée à University of Westminster London. Elle travaille en parallèle comme traductrice indépendante pour différentes agences de l’ONU, des ONG et de grandes marques internationales.

The original English version is accessible here.

SK : Vous avez suivi un cursus de lettres classiques à University College London, puis vous avez effectué un doctorat à l’université de Cambridge. Depuis 1997, vous êtes historien à la Fondation Napoléon. D’où vous vient votre intérêt pour l’histoire ?

University-college-london-ucl (1)

Cambrdge
University College London Cambridge University


PH :
Hadrians-Wall-Scottish-EnglandAprès avoir effectué des études d’Histoire à l’université, le père de mon père a travaillé comme missionnaire en Birmanie (l’actuel Myanmar) un peu avant la Seconde Guerre mondiale. Lorsque j’étais petit, nous lui rendions visite régulièrement : sa maison était remplie d’antiquités et de vestiges de l’Empire britannique. Le frère de mon père, qui vivait avec mes grands-parents et que j’adorais, était restaurateur de meubles, amateur de boîtes musicales et collectionneur de disques 78 tours. Pendant les vacances, mes parents avaient bien plus l’habitude de nous faire visiter des maisons historiques et des musées que de nous emmener à la plage (bien qu’ils le fissent également). J’ai grandi dans le Northumberland, à proximité du mur d’Hadrien [1] , que j’ai visité à de nombreuses reprises. J’ai baigné dans cet univers… L’Antiquité classique me passionne depuis l’enfance.

SK : Qu’est-ce que la Fondation Napoléon ? Quelles activités y exercez-vous ?

PH : Napoleon.orgLa Fondation Napoléon est une organisation à but non lucratif, qui encourage la recherche en Histoire des périodes napoléoniennes (Napoléon I et Napoléon III) et favorise l’accès aux connaissances dans ce domaine. Je supervise les relations internationales de l’organisation, ainsi que la ligne éditoriale de ses productions multimédias en anglais (telles que le site web napoleon.org, les comptes Facebook et Twitter, etc.). J’écris par ailleurs des livres et des articles sur l’Histoire du 19ème siècle et le rôle qu’y ont joué les Bonaparte. Je donne également des conférences en France et à l’étranger.

 

SK : En 2005, vous avez découvert le Mémorial d’Emmanuel de Las Cases, un des manuscrits les plus célèbres de l’Histoire de France, qui rapporte les conversations de Las Cases avec Napoléon lors de son exil à Sainte-Hélène. [2] Cette découverte a fait l’objet de plusieurs articles dans des journaux nationaux et internationaux.  Comment avez-vous fait cette découverte ?

Le manuscrit retrouvePH : À vrai dire, le manuscrit de Las Cases était « caché à la vue de tous ». Je faisais des recherches pour un article sur le gouverneur de Sainte-Hélène pendant la période de captivité de Napoléon. C’était en 2004. J’étais simplement en train de consulter le catalogue de la British Library lorsque je suis tombé sur le manuscrit de Las Cases. Plusieurs choses expliquent que personne ne l’ait trouvé plus tôt, la principale étant que ce manuscrit rédigé en français se trouvait dans une bibliothèque britannique. Sans oublier que l’archivage du texte dans cette collection publique est relativement récent (le texte a été prêté à la British Library dans les années 1960). C’est une découverte importante car elle montre que le manuscrit de Las Cases, qui décrit en détail l’idée que Napoléon se faisait de son propre règne, était prêt à être publié dès fin 1816. Le texte, qui contenait même des titres de chapitres, était sans doute sur le point d’être envoyé pour publication en Europe et avait très certainement été élaboré en étroite collaboration avec Napoléon. La publication finale, huit ans plus tard, avait quasiment triplé de volume par rapport au manuscrit initial et comprenait des documents qui n’avaient pas nécessairement été vus (et approuvés) par Napoléon. Ainsi, la première version témoigne de la forme que Napoléon voulait donner au Mémorial et révèle rétrospectivement le travail éditorial de Las Cases après la mort de Napoléon.

  Napoléon-dictant-ses-mémoires-à-Emmanuel-de-Las-Cases-  
  Napoléon dicte à Las Cases  

 

SK : Vous parlez couramment l’anglais, le français et l’italien. Vous avez des connaissances en allemand et vous apprenez actuellement le russe. Comment avez-vous été amené à apprendre toutes ces langues et quel rôle ont-elles joué dans votre carrière ?


Greek hebrewPH :
Les langues ont joué un rôle primordial dans ma carrière. J’ai toujours aimé les langues et j’étais un lecteur précoce à l’école primaire. J’adorais le latin ; j’ai appris le grec ancien par moi-même pour pouvoir étudier les lettres classiques à l’université et j’ai appris l’hébreu biblique pour le plaisir. Lorsque je dois faire des recherches pour un article, je commence souvent par consulter l’article Wikipedia sur le sujet, mais dans différentes langues. Cela donne une bonne vue d’ensemble des préoccupations nationales et des enjeux plus larges sur la question. J’ai travaillé en Europe continentale pendant la majeure partie de ma vie professionnelle. Parler plusieurs langues était une nécessité pour moi. Je remarque d’ailleurs qu’il me faudrait en maîtriser bien d’autres encore. J’aimerais beaucoup améliorer mon allemand, mais je n’ai jamais réussi à m’y atteler. Et le russe se révèle particulièrement difficile…

 

SK : Vous avez traduit plusieurs textes historiques (depuis l’italien vers l’anglais, mais aussi depuis le français et le latin). Quelles difficultés avez-vous rencontrées pendant la traduction de ces textes ?

PH : Le défi majeur de la traduction est d’atteindre l’adéquation parfaite, mais souvent impossible, entre la langue de départ et la langue d’arrivée. Sans oublier les exigences de style, de lisibilité, de rythme et de naturel. Les textes du 15ème et 16ème siècles que j’ai traduits présentaient une difficulté supplémentaire en ce qu’ils étaient remplis de coquilles et d’approximations, ce qui est habituel pour l’époque. En ce temps-là, il n’existait pas de texte officiel à proprement parler et les dictionnaires n’étaient pas d’une grande utilité puisque les premiers d’entre eux venaient à peine de voir le jour. L’usage de la langue n’était pas encore standardisé. Chaque écrivain avait le sien propre. [4]  Il me fallait donc être non seulement traducteur mais aussi lexicographe. Google se révèle un merveilleux outil à cet égard. Vous pouvez rechercher des segments entiers de mots latins ou italiens provenant de textes du 16ème siècle et ainsi créer votre propre glossaire, votre propre dictionnaire pour un auteur donné. C’est fascinant.

 

SK : Pour terminer cet entretien par un autre secteur de vos multiples activités, vous êtes également musicien semi-professionnel, chanteur et chef d’orchestre. Vous êtes actuellement le chef de chœur de la chorale de Paris Musicanti. Comment cela s’articule-t-il avec votre travail d’historien et votre passion pour les langues ?

Messe du Sacre de Napoléon 1PH : Récemment, j’ai commencé à jouer de la musique de l’époque napoléonienne. Cette musique est très peu jouée car elle n’est pas aussi prisée que les autres. Elle est souvent perçue comme médiocre et peu originale. C’est pourtant le son de l’époque. La meilleure manière d’apprécier la grandeur de Napoléon en 1804 est d’écouter la musique jouée pendant sa cérémonie de couronnement. L’idée de reconstituer un environnement musical me plaît beaucoup. La musique est un art puissant. Elle fonctionne comme une machine à remonter le temps ! Et étant donné que l’Empire français interagissait avec la majeure partie de l’Europe occidentale et centrale, les possibilités musicales et linguistiques sont quasiment infinies.

—-

[1] En l'an 120 apr. J.-C., l'empereur Hadrien vint en Bretagne et, renonçant à conquérir le Nord, fit édifier une ligne fortifiée allant de la Tyne au golfe de Solway et constituée de quatorze forts et d'une muraille de pierre, le fameux mur d'Hadrien.

[2] Emmanuel de Las Cases, Le Mémorial de Sainte Hélène: Le manuscript retrouvé,  Texte établi, présenté et commenté Thierry Lentz, François Houdecek and Chantal Prevot, Perrin 2017, p. 827.  Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre.

[3] Voir notre article sur ce blogue faisant allusion aussi aux articles précédents sur Sainte Hélène : 15 août 2019 – le 250e anniversaire de Napoléon Bonaparte

[4] Par exemple, Shakespere,  Shackspeare, Shakespear, Shakspere, Shakspere, Shaxspere, Shackespeare, Shakspeare, Shaxper.

 

Brève escale au pays des glaciers disparus

 

OkjokullLe 18 août dernier, une bonne centaine d'amis de la nature islandais ont installé une plaque à l'emplacement de l'Okjökull, un glacier qui a entièrement fondu sous l'effet du réchauffement climatique. L'épitaphe, composée par Andri Snær Magnason, se lit ainsi : « Nous savons ce qui se passe et ce qu'il faut faire. Toi seul sait si nous l'avons fait ». [1] L'Okjökull n'est pas un cas unique. Selon un rapport du Bureau météorologique islandais de 2017, 56 des quelque 300 glaciers répertoriés dans le pays ont déjà fondu. Mais, là comme ailleurs, on prend de plus en plus conscience des effets du dérèglement climatique. Un article sur le sujet, paru dans le Tages Anzeiger du 20 août 2019, nous a convaincus de faire une courte escale en Islande sur le chemin du Canada. [2]

Il faudrait bien plus de temps pour prendre le pouls de l'Islande. Nous nous contenterons donc de quelques impressions.

  IcelandPhoto The Reykjavik Grapevine  


Un espace vierge qui attire les naturophiles

Thule

Thulé, sous le nom de Tile, d'après la Carta Marina de Olaus Magnus (1539). Thulé est sur cette carte une île (imaginaire ?) située entre les îles Féroé et l'Islande.

La mythique Thulé dont Pythéas, Strabon et Pline l'Ancien, entre autres, pressentaient l'existence sans y être jamais allés, n'a connu de présence humaine permanente qu'à partir du 9e siècle de notre ère. Des Vikings norvégiens s'y sont alors installés, amenant avec eux des serfs et des femmes celtes provenant d'Irlande et d'Écosse. Aujourd'hui, l'Islande (ĺsland) couvre une superficie de 102.775 km2 et compte 358.780 habitants, soit un peu plus de trois au km2, une des plus faibles densités au monde. Il y a donc de la place, d'autant plus que la grande majorité de la population se concentre dans la région littorale du sud de l'île, celle qui a le climat le plus clément, notamment grâce au passage du Gulf Stream. Le reste du pays est désert et inhospitalier. S'ajoute aussi la nudité des plaines. À l'arrivée des Vikings, 70% du pays était planté d'arbres (saules et bouleaux, essentiellement). Mais, la construction des habitations et des bateaux entraîna des coupes claires. Depuis 50 ans, les autorités s'emploient vigoureusement à reboiser. Mais les, paysages grandioses, le volcanisme, les glaciers et les chutes d'eau attirent de plus en plus de visiteurs. À tel point que le tourisme est devenu la deuxième activité du pays, après la pêche.

Map of iceland

Une indépendance acquise en douceur

Longtemps dépendance du Danemark, au même titre que le Groenland, les circonstances de la Seconde guerre mondiale ont facilité l'émancipation du pays, survenue en 1944. Naguère sous l'influence culturelle de l'Allemagne – l'université et l'aéroport de Reykjavik ont été construits par les Allemands – l'île avait cependant échappé à l'invasion. Mais, sa position dans l'Atlantique nord, conditionnait la sécurité des transports entre les États-Unis et le Royaume-Uni. Dès 1942, des forces américaines se sont installées en Islande. Les premiers arrivés furent des aviateurs. À l'époque, les besoins de la Grande-Bretagne en avions de combat étaient tels que le commandement aérien américain décida d'y envoyer des intercepteurs P-38 par leurs propres moyens. Dans ses carnets, le pilote américain Jack Ilfrey raconte comment, partant de Goose Bay (au Labrador), les P-38 gagnaient le Groenland, puis Reykjavik, en volant quatre par quatre, sous les ailes d'un B-27, à travers les brumes hyperboréennes. [3] Un vaste aérodrome fut construit à Keyflavik, à une cinquantaine de km de Reykjavik. Les États-Unis y disposèrent d'une base jusqu'en.2006. Aujourd'hui, Keyflavik est l'aéroport international de l'Islande. Le pays s'émancipa du Danemark sans coup férir et les liens économiques et culturels avec l'ancienne mère-patrie demeurent très étroits. Le danois continue d'être enseigné à l'école. 

Reykjavik Harpa Reykjavik - chute de Gullfoss
La salle de concerts et de congrès Harpa, aux 10.000 facettes de verre, domine le port de Reykjavik. Inaugurée en août 2011, elle tire son nom du vieux calendrier nordique. Harpa désignant le premier mois de l'été. Rien à voir avec la harpe ! Les chutes de Gullfoss, site classé, déclaré réserve naturelle en 1979. Deux niveaux successifs de  respectivement 11 et 20 mètres, suivis d'une gorge de 25 kilomètres de long. 
(Photos Lucette Fournier)


Une langue, trésor national

Ceci nous amène à parler de linguistique. La langue islandaise (íslenska), comme toutes les langues scandinaves, est issue du norois (old Norse, en anglais). Mais, à la différence de ses sœurs continentales, elle en est demeurée très proche par suite de l'isolement de son aire géographique. C'est un peu comme si, dans une île écartée de la mer Égée, on avait continué à parler le grec de Platon. Cette persistance permet aux Islandais de lire les sagas dans le texte original. Ils en sont très fiers et entendent préserver cet idiôme fossile. Comme pour l'hébreu moderne ou le mandarin, il faut sans cesse inventer de nouveaux vocables pour désigner les réalités nouvelles. C'est ce à quoi s'emploie le Comité islandais de terminologie. Constitué de spécialistes, il est chargé d'islandiser les nouveaux concepts. L'avion est devenu la « machine volante » (flugvélin), le téléphone, le « fil qui parle » (talsimi), l'ordinateur l'« oracle qui parle » (tölva). Mais, en matière de néologie, il faut tendre à la simplicité et à la concision. Ainsi, pour le mot banane, les gardiens de la langue ont proposé le « fruit courbe » (bjugaldin), mais le greffon n'a pas pris et les gens disent banani. L'islandais a enrichi toutes les langues du monde d'un mot nouveau : geyser, dérivé du verbe ajosa (jaillir). Mais, l'anglais est devenu la deuxième langue du pays. Presque tous les Islandais le comprennent et bon nombre d'entre eux le parlent couramment. C'est aussi la langue préférée des immigrants qui, comme en Suède, hésitent à investir dans le parler local. Enfin, l'anglais a la faveur des jeunes, bien plus tentés qu'auparavant d'émigrer. La langue des sagas au riche patrimoine culturel survivra-t-elle à la déferlante mondialiste ? L'avenir nous le dira.

Signe encourageant : sept Islandais sur dix reçoivent un livre comme cadeau de Noël, et un sur dix écrit un livre pendant sa vie.

 

Reykjavik Geyser
   Puffin

Selon la définition du Larousse,un geyser est une source d'où jaillit de façon intermittente de l'eau chaude ou de la vapeur d'eau, avec dégagement sulfureux. (Les geysers résultent du réchauffement jusqu'à ébullition de l'eau phréatique par des gaz volcaniques.)
Celui-ci est le Strokkur, à Geysir, localité qui a donné le mot geyser.
(Photos Lucette Fournier)
    Le macareu (puffin, en anglais) est l'oiseau fétiche de l'Islande. Ce      fraterculinae appartient à la famille des alcidés. Il est omniprésent dans les zones littorales. Mais, la surpêche menace sa démographie.

 

[1] https://grapevine.is/issue/issue-15-2019/

[2] La compagnie aérienne Icelandair permet aux passagers de ses vols transatlantiques de faire, dans chaque sens, une escale d'un maximum de quatre nuits à Reykjavik, sans majoration de prix.

[3] BuggyJack Ilfrey with Mark S. Copeland. Happy Jack's Go Buggy. A Fighter Pilot's Story. Aiglen, Schiller Military/Aviation History, 1998.

 

 

 

Quelques termes d'origine scandinave

réunis avec le soutien terminologique de J.-P. Brusselaars, spécialiste des langues nordiques.

Blue Tooth

Blue Tooth

Nom inspiré du roi danois Harald Blaatand (Harald à la dent bleue) dont le logo reprend, en les combinant, les deux runes correspondant au h de Harald et au b de Blaatand.

drakkar (masc.)

(Viking) long ship

Longue barque, mue à la voile et à la rame, qu'utilisaient les Vikings pour leurs expéditions.

édredon (masc.)

duvet cover, eiderdown

Enveloppe de tissu garnie de duvet ou de plumes d'eider, grand canard des pays nordiques. .

fjord (masc.)

fjord

Profonde échancrure dans le rivage résultant de l'inondation par la mer d'une auge glaciaire.

geyser (masc.)

geyser

Source d'eau chaude jaillissant par intermittence,

notamment en Islande et en Amérique du Nord.

rune (fém.)

rune

Du norois rûnar, écriture secrète. Caractère de l'ancien alphabet des langues germaniques orientales et septentrionales. Caractère runique.

saga (fém.)

saga

Ensemble de récits en prose composés en Islande au XIIe siècle. Synonyme de geste, d'épopée.

ski (masc.)

ski

Long patin permettant de glisser sur la neige ou sur l'eau (ski nautique)

troll (masc.)

troll

Dans la mythologie nordique, esprit malveillant des montagnes ou des forêts. De nos jours, troll désigne aussi une personne malfaisante qui perturbe les forums de discussion sur Internet..

walkyrie (fém.)

 

valkyrie

Du norois valkyria, chacune des trois divinités scandinaves envoyées par Odin pour choisir les héros promis au paradis des guerriers.


Jean Leclercq

Dans de précédentes éditions du blog, le même auteur a déjà livré ses impressions de voyages à Cuba, en Ouzbékistan et au Québec.

J 1 (3) Cuba :  
Hemingway fut-il, comme l'isthme de Panama, un pont entre ambos mundos ?
J 2 Ouzbékistan : Isteza, tout un défi !
J 3 QuébecLa Madeleine, battue des vents…

 

11/11 – Journée des anciens combattants aux États-Unis

Veterans Day (en français Journée des anciens combattants) est une journée commémorative observée aux États-Unis en l'honneur des anciens combattants. C'est un jour férié fédéral qui est observé le 11 novembre. Il est également célébré comme Armistice Day et est comparable au jour du Souvenir dans d'autres parties du monde, tombant à la date anniversaire de la signature de l'armistice qui a mis fin à la Première Guerre mondiale. (Wikipedia)

Voici une photo prise par votre serviteur d'une affiche multilingue dans un Tribunal de Los Angeles, pendant une mission d'interpretation.

Veterans Day

 

 

 

 

 

 


Jour du Souvenir – 11 h, le 11e jour du 11e mois

Le 11 novembre 1918, à 11 heures, un armistice mit fin à la Première Guerre mondiale, surnommée en anglais The Great War ou The War to End all Wars [1] Cet anniversaire, commémoré chaque année dans les pays alliés, s'appelle Veterans Day, Remembrance Day ou Poppy Day dans les pays anglo-saxons.

Pourquoi ce jour de souvenir s'appelle-t-il, entre autres noms anglais, Poppy Day (le Jour du Coquelicot)? [2] Parce que les champs de bataille de la Belgique, de la France et de Gallipoli (les Dardanelles) étaient couverts de sang et cette fleur rouge est devenue le symbole de cette saignée.

Poppy fieldLe coquelicot est une plante annuelle qui fleurit chaque année dans les champs de mai à août. Dispersées par le vent, ses graines peuvent subsister longtemps dans le sol. Lorsque la terre est remuée au début du printemps, les graines germent et les fleurs ne tardent pas à s'épanouir.

C'est ce qui s'est produit dans des secteurs du front, en Belgique et en France. Le sol étant labouré par les obus, les graines de coquelicot qui y étaient enterrées se sont mises à germer et à pousser pendant les mois de printemps et d'été de 1915, 1916, 1917 et 1918. 

La vue de ces délicates fleurs rouge vif, jaillissant des sols ravagés, attira l'attention d'un militaire John Maccrae canadien du nom de John McCrae (1872-1918) , qui aperçut comment les coquelicots avaient fleuri dans la terre où ses camarades étaient enterrés près du canal de Ypres-Yser. Il a composé un poème, intitulé « In Flanders Fields », à la mémoire d'un ami tombé au champs d'honneur. Les premières lignes du poème sont comptées parmi les poésies de guerre les plus célèbres en anglais.

In Flanders Fields [3]

Au champ d'honneur*

In Flanders fields the poppies blow
Between the crosses, row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.
 

We are the Dead. Short days ago
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved and were loved, and now we lie
In Flanders fields.
 

Take up our quarrel with the foe:
To you from failing hands we throw
The torch; be yours to hold it high.
If ye break faith with us who die
We shall not sleep, though poppies grow
In Flanders fields.

Au champ d'honneur, les coquelicots

Sont parsemés de lot en lot

Auprès des croix ; et dans l'espace

Les alouettes devenues lasses

Mêlent leurs chants au sifflement

Des obusiers.

Nous sommes morts,

Nous qui songions la veille encor

A nos parents, a nos amis,

C'est nous qui reposons ici,
Au champ d'honneur.

A vous jeunes désabuses,

A vous de porter l'oriflamme

Et de garder au fond de l'âme

Le gout de vivre en liberté.

Acceptez le défi, sinon

Les coquelicots se faneront

Au champ d'honneur

 

* Cette traduction officielle canadienne, rédigée par Jean Pariseau, historien militaire, ne fait aucune allusion au lieu de la bataille, les Flandres.

 

Une femme américaine, Moina Belle Michael, a donné une réponse à ces dernières lignes dans un poème qu'elle a écrit, intitulé "We Shall Keep the Faith" :

Oh! you who sleep in Flanders Fields,
Sleep sweet – to rise anew!
We caught the torch you threw
And holding high, we keep the Faith
With All who died.

      

Moina Michael – Américaine


Cette même femme s'est escrimée pour que le coquelicot devienne le symbole de la guerre et se vende au bénéfice des anciens combattants de toutes les guerres étrangères. Cette idée a été adoptée par une Française, Anna Guérin, qui a organisé la vente aux Etats-Unis des coquelicots français artificiels. Les revenus ont été employés pour réhabiliter les régions de la France dévastées par la Première Guerre mondiale.

Crosses and poppies
« Decoration Day 1921 –
Poppy Lady from France
 »
 

          

 

 

Moina Michael a rédigé son autobiographie :
The Miracle Flower, The Story of Flanders Fields Memorial Poppy.

Notes :

[1] La guerre s'est terminée officiellement avec la signature du Traité de Versailles, le 28 juin 1919.

[2] Le coquelicot, Ypres et l'Yser

[3] La plaine de Flandres a été le théâtre de féroces affrontements entre les deux alliances : d'un côté, la France, l'Empire britannique, l'Empire russe, la Belgique, le Japon, l'Italie, le Portugal et les Etats-Unis d'Amérique; de l'autre, les trois empires centraux (allemand, austro-hongrois et ottoman) et le Royaume de Bulgarie.

—-

Notons que le vidéoclip ci-dessus ajoute au poème de McCrae un fragment d'un autre texte (« For the Fallen ») sur le même thème dû à Laurence Binyon (1869-1943) :

 They went with songs to the battle, they were young.

 Straight of limb, true of eyes, steady and aglow.

 They were staunch to the end against odds uncounted,

 They fell with their faces to the foe.

 They shall grow not old, as we that are left grow old

 Age shall not weary them, nor the years condemn
 

 At the going down of the sun and in the morning,

 We will remember them.

Laurence Binyon, Anglais

 

Les quatre dernières lignes, elles aussi, sont devenues très célèbres comme symbole de l'hommage que nous rendons aux soldats tombés sur les champs de guerre. Elles figurent sur beaucoup de  cénotaphes dans les pay anglo-saxons.

     For the fallen

Le poème "In Flanders Fields", écrit à la main par McCrae :

 

Flanders handwritten

Voici les derniers combattants, survivants de la Grande Guerre.

Florence_GreenLe dernier survivant de la 1ère Guerre mondiale (28 juillet 1914 – 11 novembre 1918) fut un Britannique, Florence  Green, (photo au-dessus) qui avait servi dans les forces alliées et qui mourut le 4/02/2012, âgé de 110 ans. Le dernier ancien combattant Harry-Patch-001 engagé dans des opérations militaires fut Claude Choules, qui avait servi dans la Marine royale britannique (et, par la suite, dans la Marine royale australienne) et qui mourut le 5/05/2011, à l'âge de 110 ans. Le dernier combattant des tranchées fut Harry Patch  (photo à droit) qui mourut le 25/06/2009, à l'âge de 111 ans. Le dernier ancien combattant des Empires centraux fut Franz Künstler (Autriche-Hongrie) qui mourut le 27/05/2008, à l'âge de 107 ans. 

Lectures supplémentaires :

The Great War, 1914-1918

The War to End All Wars, BBC News

Armistice Day – Remembrance Sunday

Campaign to plant poppies for First World War Centenary goes global
Centenary News, 5 September 2013


The Penguin Book of First World War Poetry
(paperback)

George Walter, Penguin Classics, May 2007
Penguin

Jonathan G.   Traduction Jean Leclercq